Qu’est-ce qu’un coût ? 4/8 : Le « vrai » coût pour la collectivité : prix et coût

Posté le novembre 17th, 2009

Un coût c’est une consommation de quelque chose, un prélèvement sur une ressource. Quand une entreprise consomme une matière achetée ou qu’elle utilise de la main d’œuvre, elle inscrit dans ses comptes une charge. Si les économistes considèrent que cette charge est un coût c’est parce qu’ils considèrent qu’elle consomme une ressource. L’économiste admet généralement que le prix du bien ou du service « consommé » révèle convenablement (sauf cas de défaillances de marché, cf encadré) son coût11. Au total donc, il considère que la dépense de l’entreprise est une bonne estimation du coût au sens de prélèvement de ressource.


Notons tout de suite que cela n’a strictement rien d’évident a priori ; la comptabilité d’entreprises n’a pas été faite pour conduire à une optimisation de l’usage des ressources collectives. Elle a été créée pour permettre à un entrepreneur de relier les flux de produits et charges à la variation de son patrimoine. Le lien entre activité individuelle et « optimum social » n’a commencé à être analysé –à l’apparition de la science économique- que bien des siècles après la naissance de la comptabilité.

C’est ainsi que s’exprime Marcel Boîteux, dans une note lumineuse12, mais éminemment discutable :

« Heureusement, il y a un vieux « truc », qu’on utilise depuis des siècles et qui ne fonctionne pas si mal. Le procédé consiste à affecter à chaque rareté élémentaire, l’hectare de terre arable, la tonne de cuivre, l’heure d’ouvrier qualifié, etc … un coefficient plus ou moins élevé suivant l’intensité des besoins, coefficient que l’on appelle un prix. On multiplie par ce prix la quantité totale de la ressource rare mobilisée tout le long de la chaîne de production – cette quantité que révèle le bilan consolidé – et l’on obtient un coût. Les coûts consolidés obtenus successivement pour chacune des ressources rares utilisées à fabriquer le produit final peuvent être ensuite additionnés pour fournir un total … que l’on appelle un prix de revient. Et, à résultat égal, la meilleure solution est celle qui coûte le moins cher, puisque c’est celle qui mobilise le moins de raretés primaires, respectivement pondérées par leur prix.

Banalité ? C’est pourtant là le sens profond du prix de revient dans une économie de marchés. Certes, les marchés sont imparfaits, et le prix est parfois alourdi, ici ou là, de bénéfices indus (indus parce qu’excédant le bénéfice normal qui rémunère la rareté intrinsèque des bons patrons ou des investisseurs avisés, tout le long de la chaîne des activités qui va des ressources primaires au consommateur final). Mais le système fournit quand même des ordres de grandeur bien plus significatifs que les intuitions transcendantes des militants des grandes causes du moment. »

L’inversion des raretés, l’arrivée de l’humanité dans un monde fini et le postulat de « soutenabilité forte » nous conduit à une conclusion très différente.

Si l’on considère que nous piochons collectivement dans un ensemble fini de services rendus, bon gré mal gré, par la nature (au sens général du Millenium Assessment, y compris les ressources de « régulation »), et que nous sommes individuellement plutôt contents d’avoir un travail, qui est une ressource collective surabondante13 et renouvelable, alors du point de vue de la collectivité le coût qui compte vraiment c’est la destruction de ce capital naturel et pas le travail.

Vu de Sirius on voit bien dans un processus de production/consommation ce qui disparaît et ce qui se transforme et se renouvelle. Confions à un Sirien le soin de surveiller la fabrication de pioches. Il voit le minerai sortir de la mine, devenir barre puis pioche et enfin disparaître à l’usage. Il voit le minerai s’épuiser peu à peu. Il constate également que cette fabrication a consommé de l’énergie. Enfin il voit que cette production a créé quelques pollutions qui affaiblissent la capacité de régulation de la planète. La production de pioches, se dit-il, coûte du minerai de fer et de l’énergie et quelques pollutions. Il voit également que cette production a procuré du travail.

Ce qui est assez curieux c’est que le coût-matières, celui qui compte vraiment aux yeux du Sirien, est précisément celui que la comptabilité ne prend pas vraiment en compte14. En effet, elle ne compte que ce qui circule d’une poche à une autre, d’hommes à hommes, d’entreprises humaines à entreprises humaines ; la nature ne se fait pas payer, ni pour les services qu’elle rend ni en contrepartie des préjudices qu’elle subit. Elle n’encaisse aucune recette et n’est la contrepartie d’aucune dépense.

En un mot, les coûts de la comptabilité consistent exclusivement d’un empilement de revenus humains15 et 16 soit sous forme de salaires, soit sous forme de « profits » (dividendes, et autres revenus non salariaux, y compris rentes (l’argent que gagne par exemple un propriétaire foncier du seul fait de la valeur du terrain ou des ressources qui sont dans le sous-sol et/ou celles auxquelles il peut accéder et qu’il peut céder).

Eclairons cela par un coup de zoom : les achats ce ne sont pas des salaires pour l’entreprise acheteuse, mais pour le fournisseur ce sont des ventes qui ont, chez elle, pour contrepartie des salaires, des achats et des profits, etc. Autre exemple : les frais financiers ce sont des éléments du produit bancaire pour une banque qui va ensuite les verser sous forme de salaires, d’achats, de dividendes et ainsi de suite.

Ce choix comptable est particulièrement pertinent pour les entrepreneurs, dans la défense de leurs intérêts individuels, et au plan collectif dans un monde qui veut réduire en permanence la part de main d’œuvre dans la production : on ne gère bien que ce que l’on compte.

En revanche, il est devenu inadapté dans un monde où les raretés se sont inversées et où la nature montre qu’elle n’est pas infinie. Economiser du travail c’est même devenu aujourd’hui parfois la pire des choses : le remplacement de l’homme par la machine met l’homme au chômage, ce qui coûte (comptablement) à tout le monde ; inversement mettre tout le monde au travail17, ça fait des heureux et ça rapporte à tout le monde.

Résumons-nous :

La fabrication de pioches, comme celle de n’importe quel produit, coûte à la collectivité matière et énergie (non renouvelables), procure du travail et rapporte de l’argent à celui qui la vend.

Un petit tableau permet d’y voir clair :

Renouvelable Non renouvelable (dans certaines limites)
Energie matières et « ressources naturelles » A B
« Travail » et autres charges C

La comptabilité s’occupe essentiellement de C. Notre propos est de dire que le vrai coût pour la collectivité c’est B…C’est ce qu’ont expérimenté à leurs dépends les habitants de l’Ile de Pâques et d’autres civilisations disparues.

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Notes :
11 Plus précisément le prix de marché en situation optimale est égal au coût marginal de production, c’est-à-dire le coût de production de la dernière unité produite. Pour notre analyse la distinction coût marginal-moyen n’est néanmoins pas essentielle
12 Eloge des écotaxes, Sociétal
13 Le remplacement historique de l’homme par la machine, nommé « gains de productivité » a rendu le travail tellement abondant que le problème économique majeur est quand même le chômage !
14 De là à considérer que la comptabilité ne compte que ce qui ne compte pas…
15 Le PIB est égal par construction au revenu intérieur
16 Le PIB est égal au revenu intérieur.
17 Le remplacement historique de l’homme par la machine, nommé « gains de productivité » a rendu le travail tellement abondant que le problème économique majeur est quand même le chômage !

Plan de la note

(Introduction) Qu’est-ce qu’un coût ? Application au changement climatique

1/8 : Quelques questions apéritives

2/8 : Les dépenses des uns sont les revenus des autres

3/8 : Un petit rappel : l’argent ne se consomme pas

4/8 : Le « vrai » coût pour la collectivité : prix et coût

5/8 : Le travail n’est pas infini

6/8 : Quid des « ressources » publiques ?

7/8 : Le taux d’actualisation

8/8 : Optimum social et réduction du coût pour la collectivité


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