Qu’est-ce qu’un coût ? 7/8 : Le taux d’actualisation
L’introduction et le choix d’un taux d’actualisation ont des effets déterminants dans tout calcul économique public ou privé. Le taux retenu par le CAS dans les calculs publics est de 4 % par an. Avec ce taux une dépense ou un coût faits dans 20 ans pèsent deux fois moins qu’aujourd’
hui, dans 50 ans sept fois moins.
Le prix de revient de l’énergie électrique par exemple est obligatoirement fait avec un taux d’actualisation : les investissements sont réalisés sur des décennies.
A ma connaissance le taux d’actualisation retenu par EDF est d’environ 8 % (à 20 ans on réduit le poids d’un facteur 4,5 et à 50 d’un facteur 50). On voit bien l’impact de cette règle sur le prix de revient du kwh nucléaire : les coûts de démantèlement20 d’une centrale nucléaire (pas facile à connaître précisément mais de l’ordre de grandeur du coût d’investissement) est à payer en fin de vie de la centrale, il ne pèse donc pas très lourd dans un calcul actualisé…. C’est d’ailleurs pour cela que la constitution des provisions comptables et financières (la comptabilité ne connaît pas l’
actualisation) nécessaire pour ces travaux de démantèlement est un exercice indépendant du calcul des prix de revient.
On pourrait penser sans autre forme de procès que dans une optique de développement durable le taux d’actualisation pertinent devrait être nul voire négatif. Voyons de plus près ce qu’
en dit Marcel Boîteux21.
« Si l’on a le choix, on préfère très généralement avoir 100 € tout de suite que 100 € dans dix ans. Ne serait-ce que pour placer cet argent en attendant qu’on en ait besoin. Cette « préférence pour le présent », qui caractérise l’attitude d’une collectivité devant le futur, s’exprime par le taux d’intérêt i qui y règne : hors prime de risque, le marché échange, et donc déclare fondamentalement équivalent, 1 euro aujourd’hui, et 1+i euros dans un an, 1 euro aujourd’hui et (1+i)10 euros dans dix ans. Pour un taux i de 7,2 % – élevé aujourd’hui pour un placement sans risque (doublement en dix ans) – le marché échange ainsi 1 euro aujourd’hui contre 2 euros dans dix ans, 4 euros dans vingt ans etc …
Dès lors, dans les calculs économiques (pour un taux d’actualisation de
7,2 %), une valeur prévue dans dix ans ne compte aujourd’hui que pour un demi ; dans vingt ans, un quart ; dans trente ans, un huitième … C’est ce qu’on appelle l’
« actualisation ».
Est-ce à dire que l’actualisation efface systématiquement le long terme et justifie que, dans les calculs économiques, on ignore délibérément l’avenir lointain – celui, précisément, dont se soucient aujourd’
hui les militants du développement durable ?
Enorme erreur, mais très répandue.
Pour ne pas s’encombrer d’un taux d’inflation dont on ignore ce qu’il sera dans l’avenir lointain, les calculs à long terme sont généralement menés « à euro constant », le taux d’actualisation retenu s’
entendant alors hors inflation.
Mais « euro constant » ne veut pas dire « prix constant » : les prix varient régulièrement les uns par rapport aux autres et c’est leur moyenne qui est réputée constante lorsqu’on les déflate du taux moyen de leur évolution pour raisonner « à euro constant ». Or ce sont les prix des biens qui relèvent du génie humain qui baissent par rapport à la moyenne, et ce d’autant plus qu’ils se situent aux frontières technologiques du moment (ordinateur, telecoms etc …). A l’inverse, les biens plus traditionnels dans la fabrication desquels l’innovation n’arrive plus à jouer un rôle suffisant pour compenser les facteurs de hausse verront leur prix augmenter quelque peu. Et les prix des ressources rares finiront, eux, par croître – si ce n’est déjà le cas – à un rythme au moins égal au taux de l’actualisation, l’effet d’
effacement étant alors complètement annulé.
D’où il suit que tout ce qui relève du génie humain disparaîtra plus ou moins vite dans les prévisions, tandis que ne subsisteront dans les calculs à long terme que les raretés essentielles, celles dont la valeur unitaire augmente au même taux que le taux d’
intérêt.
Autrement dit, à long terme, le calcul économique finit par éliminer ce qui relève des hommes pour ne laisser subsister que les vraies valeurs d’environnement dont l’humanité doit gérer l’
héritage. C.Q.F.D. »
Marcel Boîteux et avec lui la majorité de économistes considèrent donc que le prix des raretés essentielles (ce que nous prélevons sur le capital naturel) va croître plus vite que le taux d’actualisation. C’est un pari qui ne va pas tout-à-fait de soi. Pourquoi alors la morue aurait-elle disparu en Terre-neuve ? Pourquoi le cours du pétrole connaît des variations aussi brutales ? Et ce qui est possible dans les calculs publics ne l’est pas dans les calculs privés. Les agents économiques prennent comme référence dans leur calcul d’actualisation le taux d’intérêt à long terme (aujourd’hui de l’
ordre de 3 à 4%) ; ils ne distinguent pas ce taux en fonction de la nature renouvelable ou non de la ressource.
Mais prenons cette conclusion au pied de la lettre. A minima cela veut dire que dans les calculs de coût futur, il faut faire croître la part « naturelle » du coût (le prix «écologique ») plus rapidement que le taux d’actualisation. Concrètement cela veut dire faire croître la « valeur carbone » le coût des énergies fossiles non renouvelables et celui des matières non recyclables plus vite que le taux d’
actualisation.
Cette conclusion rejoint celle de Roger Guesnerie, qui a introduit cette idée de différenciation de la variation des prix des ressources22.Et aussi celle du rapport Lebègue23 sur la remise à jour du taux d’
actualisation.
Pour finir ce paragraphe bien trop sommaire sur le taux d’actualisation mentionnons que les économistes qui tentent d’intégrer les enjeux du développement durables argumentent en faveur d’un taux d’actualisation bas. C’est notamment le cas de Nicholas Stern. Augmentation relative plus forte du prix de la nature et taux d’
actualisation aussi bas que possible me semble être les conclusions à retenir à ce stade.
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Notes :
20 Le coût futur de la gestion des déchets nucléaires, qui nécessiteront sans doute des interventions humaines régulières compte lui aussi pour zéro dans un calcul d’actualisation
21 Ibidem
22 Voir Calcul économique et développement durable, 2004, ENS
23 Révision du taux d’actualisation des investissements publics, 2005, commissariat général au plan
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Plan de la note
(Introduction) Qu’est-ce qu’un coût ? Application au changement climatique
1/8 : Quelques questions apéritives
2/8 : Les dépenses des uns sont les revenus des autres
3/8 : Un petit rappel : l’argent ne se consomme pas
4/8 : Le « vrai » coût pour la collectivité : prix et coût
5/8 : Le travail n’est pas infini
6/8 : Quid des « ressources » publiques ?
7/8 : Le taux d’actualisation
8/8 : Optimum social et réduction du coût pour la collectivité






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