La taxe Tobin pour sauver le climat, une fausse bonne idée

Posté le novembre 21st, 2009

Taxer la finance pour sauver le climat, c’est pas idiot !

EDIT : Une mise à jour de cet article a été publiée…Cliquez ici

L’une des clefs de la négociation de Copenhague sur le climat est indiscutablement le financement des pays pauvres par les pays riches pour qu’ils puissent s’adapter au changement climatique et bénéficier de solutions “bas carbone”; aller chercher l’argent nécessaire chez les les plus riches (des pays de l’Ocde mais pas que..) est une idée équitable. Aller le chercher dans l’univers de la finance aussi, au motif que les Etats donc les contribuables ont mis beaucoup d’argent pour les sauver. C’est donc aussi une idée politiquement intelligente.
Pour autant la taxe sur les transactions financières, dite Taxe Tobin, proposée par une série de gouvernements , dont la France, n’est pas la bonne solution. Il est utile de comprendre pourquoi et de proposer une alternative.

Certains arguments “contre” sont infondés. Il n’est pas vrai qu’on ne puisse pas repérer les transactions financières, même vers les paradis fiscaux. Ces mouvements passent tous par les chambres de compensation bien connues depuis l’affaire Clear Stream. Il n’est pas vrai qu’on ne puisse pas obtenir un accord international sur un instrument mondial : les négociations post- crise sont difficiles mais pas impossibles.

Un petit tour du côté des salles de marché :

Le vrai problème est plus basique mais nécessite de comprendre une toute petite partie du travail des  traders dans les salles de marché. L’une des activités des salles de marché socialement la moins discutable consiste à vendre à leurs clients des “couvertures” (de taux, de change ou autre).
Prenons le cas simple de la couverture de change. Vous êtes un entrepreneur et vous vendez des produits fabriqués en zone Euro aux USA. Votre marge dépend inévitablement de la variation du cours de change Euro/Dollar. Vous souhaitez réduire cet aléa et vous vous tournez vers votre banquier préféré. Si les montants sont suffisamment importants il vous propose des options de vente à terme à prix fixé aujourd’hui (comme ça quand votre client va vous payer en dollar, si le dollar a baissé par rapport au cours de couverture, vous pourrez quand même vendre vos dollars en euros au cours actuel et vous aurez un revenu garanti, et si le dollar a augmenté vous n’exercerez pas votre option et vous les vendrez au cours qui vous fera gagner plus d’argent que le cours de l’option.
Ces produits dérivés sont devenus accessibles aujourd’hui grâce aux développements des mathématiques financières et des pratiques des traders dans les salles de marché. Sans rentrer dans les détails, il faut juste savoir que pour que les banques puissent vendre ces « couvertures » il faut qu’elles –mêmes se couvrent et que la seule stratégie en la matière consiste à constituer des couvertures, à base de transactions financières effectuées éventuellement tous les jours et même plusieurs fois par jour. Sans cela le risque devient considérable et le service « hors de prix ». Le seul hic c’est que ces transactions viennent gonfler le total des transactions financières quotidiennes sans qu’on puisse discerner celles qui sont faites pour constituer ces couvertures et celles qui sont faites à visées spéculatives….

Le vrai problème de la taxe Tobin :

La taxe tobin même à un taux très bas rendrait impossible ces opérations de couverture. Ce serait la fin des opérations de couverture. On peut s’attendre donc à une opposition frontale de toutes les banques (et pas juste des anglo-saxonnes) puisque cela les obligerait à arrêter leur activité de banque de marché , une des plus rentables et à licencier des milliers de personne.
 On pourrait se dire : pas grave, quelle est l’utilité sociale de ces activités. On se passait bien de tout cela du temps du régime de Bretton-Woods et des changes fixes.
Certes mais cela veut dire que cette petite modification de règles du jeu entraînerait une révolution qui n’est pas envisageable dans l’état actuel des rapports de force. Mieux vaut donc chercher un autre mécanisme. Je proposerai dans un prochain poste un dispositif alternatif.

Pour aller plus loin, la meilleure référence à mes yeux est le livre de Nicolas Bouleau, professeur à l’école des Ponts et chercheur au Cired
Mathématiques et risques financiers, Odile Jacob, 2009.
C’est lui qui m’a fait ouvert les yeux sur ce problème.


4 Responses to 'La taxe Tobin pour sauver le climat, une fausse bonne idée'

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  1. on novembre 22nd, 2009 at 15 h 36 min

    Merci pour cette analyse. Il y a cependant un élément que je ne comprends pas dans le raisonnement qui aboutit à la conclusion que ce serait la fin des opérations de couvertures…

    A tout instant, pour opérer son opération de couverture, la banque effectue un arbitrage coût/bénéfice entre “réaliser la couverture” et “ne pas réaliser la couverture”. Actuellement le coût est très faible (constitué surement principalement du temps de travail des agents financiers…), surtout au regard des sommes engagées. Donc les banques font des opérations de couverture quasi-systématiquement.
    Si on introduit une taxe tobin, cela revient à augmenter le coût de l’opération “réaliser une opération de couverture”, et donc à modifier légèrement l’arbitrage de banques. Autrement dit, elles feraient moins d’opérations de couverture, ce qui impliquerait une élévation du niveau de risque de pertes… Mais le nombre d’opérations de couvertures annulées et l’élévation du risque sont fonction du niveau de la taxe. Si celle-ci est à un niveau très faible (et on peut considérer que 0,01% est un niveau très faible en comparaison des variations financières quotidiennes), seules les opérations de couverture très peu rentables seraient annulées… Une taxe tobin revient à relever le seuil du niveau de rentabilité des transactions financières que ce soit pour de la spéculation ou de la couverture (et donc à relever le niveau de risque que les agents ne peuvent pas couvrir), pas à les rendre impossibles… non ?

    Personnellement, ce qui me pose problème avec cette proposition de taxe tobin verte, c’est d’utiliser un élément de régulation financière pour la régulation climatique. Il serait plus logique d’assurer le financement pour le climat par des instruments en lien avec la régulation des émissions : proposition suisse, taxation/instruments de régulation sur les transports internationaux maritimes et aériens…

    On attend votre analyse pour une proposition alternative :)

  2. admin said,

    on novembre 22nd, 2009 at 16 h 30 min

    Bonjour,
    A ma connaissance, la constitution des portefeuilles de couverture est systématique et je ne crois pas que les traders aient l’ombre d’une seconde pour faire les arbitrages coût-bénéfice dont vous parlez. Dès qu’une couverture est vendue à un client elle est intégrée dans la gestion permanente des prises de position et dans la noria des transactions quotidiennes. Mais ce serait intéressant d’avoir l’explication complète par un praticien.
    De mon côté je ne suis pas gêné par l’appel à une assiette fiscale issue de la régulation financière; à suivre….
    Bien à vous,
    Alain Grandjean

  3. sceptique Carlier said,

    on novembre 25th, 2009 at 15 h 32 min

    pour résumer il semble plus difficile de taxer les marchés financiers que le consommateur de fioul domestique :)
    même avis que thomas matagne avec une question additionelle : a combien se porte les commissions prises sur les opérations de couverture et y a t il eu des variations de la commission moyenne dans l’histoire récente des marchés ? Car si, à un moment donné, une variation de la commission moyenne du secteur de, mettons, 0,01 % n’a pas provoqué de vaste ouragan systèmique je ne vois pas pourquoi une taxe d’un même montant provoquerait ledit ouragan
    A+

  4. admin said,

    on novembre 25th, 2009 at 17 h 40 min

    Bonne remarque et bonne question cher François. Je suis convaincu de l’intérêt de trouver le bon angle pour taxer les revenus des opérations financières…
    Donc réfléchissons ensemble en échangeant d’abord à partir du fonctionnement des salles de marché et de la constitution de leurs couvertures. Taxer les transactions n’est pas du tout équivalent a augmenter ou baisser les commissions.
    Amicalement,
    Alain.

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