De nouveaux critères pour orienter les investissements publics

S’il était décidé de faire un grand programme d’investissements, financé par la Banque Centrale, comme je l’ai proposé ici, il faudrait disposer de critères pertinents pour les choisir. Les critères actuels ne le sont pas dans une optique de développement durable ou soutenable.

Les investissements publics (Etat ou collectivités territoriales) sont aujourd’hui décidés selon un double mécanisme : le dernier mot est au politique ce qui peut conduire à des « éléphants blancs 1», investissements mûs par le désir de prestige, le clientélisme ou la simple envie de « couper un ruban ». Du coup, les administrations ont tenté de mettre au point des méthodes de rationalisation des choix budgétaires visant à limiter ces risques. La méthode qui s’impose aujourd’hui est l’analyse coûts-avantages ou coûts-bénéfices (en anglais cost-benefice analysis) que nous appellerons dans la suite ACB.

L’ACB s’inspire très fortement du calcul financier d’entreprise. Il s’agit dans les deux cas de calculer la Valeur Actuelle Nette (VAN) de l’investissement avec un taux d’actualisation qui, pour le calcul public, est fixé par le Conseil d’Analyse Stratégique (ex commissariat au plan). Aujourd’hui ce taux est de 4%. Actualisé à ce taux, un investissement à VAN positive est considéré comme rentable.

Je ne vais pas discuter maintenant de la question du taux d’actualisation, ni plus globalement de la pertinence et des limites de l’ACB, que Nicolas Bouleau a discuté dans ce blog, mais de la manière dont sont comptabilisés les coûts et les avantages.

Qu’est-ce qu’un coût ou un avantage socio-économique ?

Une ACB s’inspire d’ un calcul privé mais est supposée se placer du point de vue de la collectivité. En effet l’Etat qui va réaliser un investissement le fait dans l’intérêt général : il doit donc viser à ce qu’il génère le plus d’avantages collectifs (ou socio-économiques) possibles au moindre coût collectif (ou socio-économique).
Prenons comme exemple la réalisation d’une autoroute. Les avantages à prendre en considération sont le gain de temps, la réduction de l’insécurité routière (blessés et morts évités), la réduction de la congestion éventuelle, celle des pollutions et nuisances (NOx CO2 bruit) s’il y a lieu. Les coûts à prendre en considération sont le coût budgétaire de l’investissement, , le coût du péage, les coûts d’exploitation et de maintenance l’augmentation des pollutions et nuisances s’il y a lieu (Nox CO2 bruit). Un guide méthodologique permet de donner une valeur monétaire à des coûts ou des avantages qui n’en ont pas « spontanément » : le temps, la vie humaine, une blessure, le bruit, les émissions de polluants…

Ainsi entre deux autoroutes qui ont le même coût budgétaire, c’est celle qui a les meilleures « performances » en gains de temps, en sécurité, en réduction de la congestion et en émissions de polluants qui aura la meilleure VAN.

Cette analyse semble conforme au bon sens mais elle comporte plusieurs pièges. Commençons par le premier.

Il est plus facile de trouver du temps qu’une autre planète

L’évaluation socio-économique d’une autoroute comme on l’a vu suppose de donner une valeur au temps gagné par les usagers. Sans entrer dans les méthodes de calcul de cette valeur du temps il est intéressant de pointer du doigt une curiosité du calcul ainsi fait. L’autoroute fait gagner du temps ; elle donne du travail (ce n’est donc pas un coût2) mais coûte des ressources non renouvelables comme du pétrole. La combustion de ce pétrole émet du CO2 qui participe à la dérive climatique. Si la valeur du temps utilisée est élevée et les coûts du pétrole et du CO2 ne sont pas trop élevés, il va être socioéconomiquement rentable de réaliser l’autoroute, et ce d’autant que le gain de temps est maintenant et l’impact climatique plus tard. Le jeu de l’actualisation favorise le gain de temps et défavorise les impacts négatifs qui arrivent plus tard…

Ce calcul va donc inciter à trouver rationnel d’accélérer la destruction des ressources non renouvelables et la dérive climatique alors qu’il est plus facile, comme le dit la Fondation Nicolas Hulot, de trouver du temps qu’une autre planète.

Où est l’erreur ?

A suivre…

Alain Grandjean

1 C’est le cas du Grand-Paris, même si le nom de son initiateur, Christian Blanc, n’est pas à l’origine de l’appellation pittoresque d’éléphant blanc !

2 On y reviendra dans la suite

La rigueur, politique de Gribouille

Gribouille se jette à l’eau pour ne pas être mouillé par la pluie…C’est ce que font aujourd’hui les gouvernements européens.

Face aux attaques des marchés financiers sur les dettes publiques, ils mènent, dans une belle unanimité, des politiques de rigueur censées rassurer les marchés.

La politique de rigueur c’est la réduction des dépenses pour réduire le déficit et par conséquent la croissance de la dette publique. Les conséquences sociales d’une telle politique dans une période de croissance faible et de concurrence forte, qui pousse les entreprises à faire des gains de productivité, sont évidentes : il y aura plus de chômage, moins d’aides sociales, moins d’allocations chômage, plus de précarité. Les conséquences environnementales sont évidentes aussi : on réduit les incitations (qui s’appellent maintenant « niches fiscales ») on temporise sur les investissements verts, on réduit les dépenses (qui s’appelaient avant investissements). Bref on reporte à demain ce qu’il faudrait faire aujourd’hui.

Que cette politique rassure les marchés, rien n’est moins sûr. L’austérité au niveau européen peut évidemment entraîner une récession. Il est loin d’être certain que se produisent les effets supposés positifs de cette austérité (baisse des taux d’intérêt à long terme, amélioration de la compétitivité de l’Europe). A l’inverse la baisse du pouvoir d’achat qui en résulte est assez probable et ne peut que réduire la demande des ménages et les anticipations des entreprises, donc leurs investissements.

Les déficits publics pourraient donc être toujours aussi importants (voire plus en pourcentage) par baisse des recettes fiscales…Les dettes publiques seraient alors toujours aussi importantes et la capacité des Etats à les rembourser toujours aussi mise en doute par les marchés. D’autant que le scénario consistant à poursuivre l’austérité, en compensant les baisses de recettes par de nouvelle coupes dans les dépenses, aggravant les difficultés sociales, le chômage et la crise pourrait déstabiliser les gouvernements et créer des difficultés encore bien plus sérieuses de gestion publique, voire d’ordre public, ce qui pourrait ne pas plaire aux marchés…

Les marchés, effectivement sceptiques sur la capacité des Etats européens à régler la crise financière ont semble-t-il décidé de se mettre en ordre de bataille. Après la Grèce et l’Irlande, ils se préparent à attaquer la dette portugaise et la dette espagnole. Les banques européennes très engagées vis-à-vis de ces pays vont évidemment continuer à demander à la BCE de racheter ces dettes pour éviter d’avoir à faire des pertes consécutives à un rééchelonnement de leurs créances. La BCE continuera à demander l’intervention du Fmi et du fonds européen. Le BCE et ces fonds demanderont aux gouvernements d’accroître la rigueur de leur politique.

On sait où mène cette politique. Heinrich Brüning avec sa politique déflationniste a plongé l’Allemagne dans les bras d’Hitler.

Il n’est plus du tout exclu que les politiques de rigueur lancées aujourd’hui conduisent plus modestement à l’éclatement de la zone Euro et ce indépendamment de tout jugement de ma part sur l’intérêt intrinsèque de l’intérêt de l’Euro. Bref les politiques de rigueur sont des politiques de Gribouille. Elles conduisent à l’endroit exact où elles veulent éviter l’Europe d’aller.

Y a-t-il une alternative ?

Oui, bien sûr. Il s’agit de mobiliser la politique monétaire « non-conventionnelles », pour financer un programme massif d’investissements de transition vers un modèle économique durable, au plan écologique et social. Utilisée par la BCE pour « sauver » les banques1, elle peut être utilisée, en recourant à l’argument d’exception, pour « sauver la planète ».

Au plan économique et financier, les bénéfices sont assez clairs : les commandes générées créent de l’activité et de l’emploi en Europe, augmentent les recettes fiscales, rassurent les marchés, rééquilibrent le rapport de force entre les Etats et les marchés. S’il est correctement mené ce plan bénéficie à nos champions européens. Il constitue une réponse sérieuse à la politique de « quantitative easing » de la FED2. Au plan social, ce plan permet d’éviter le recours à l’austérité qui lamine le revenu des plus pauvres et aggrave la précarité. Il redonne du sens et de l’espoir à tous. Au plan écologique, il permet de réaliser plus vite la transition indispensable vers une économie sobre en énergie et en ressources, et bas carbone.

J’ai déjà posé ici le cadre de ce que devrait être une politique européenne fondée sur 3 piliers et un nouveau pacte de développement durable. Le temps passe. nous risquons bien de connaître des moments franchement peu joyeux. Sauf si nos gouvernements se réveillent à temps, abandonnent leur vision étroitement comptable, ouvrent les yeux et reviennent sur terre ! Espérons que la fée Carabosse transforme nos Gribouilles en princes sinon charmants, au moins éclairés.

Alain Grandjean


1 Ce qui est sûr c’est qu’elles permettent de sauvegarder les intérêts des actionnaires des banques. L’ampleur exacte des risques (directs pour les banques ou indirects et systémiques) ne me semble pas très bien documentée.

2 La FED a lancé en novmbre 2010 un programme qui a été  « Quantitative Easing 2 »  de rachats de titres publics pour un montant de 600 milliards  de dollars (75 milliards par mois). Alors que la précédente opération avait visé à relancer directement l’économie intérieure, il semble bien que dans ce deuxième cas il s’agisse pour les Etats-Unis de faire baisser la valeur du dollar face notamment au Yuan pour améliorer la compétitivité relative de l’économie américaine.

Comment peut-on manquer d’argent pour…sauver la planète ?

Comment peut-on manquer d’argent pour…sauver la planète ?

« Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été pêché, alors on saura que l’argent ne se mange pas. »1

Je ne sais pas si cette citation est authentique, mais elle reflète bien le paradoxe à lever : comment peut-on manquer de quelque chose qui se crée ex nihilo ? Manquer de poissons, de pétrole, de minerais…c’est possible, puisque ce sont des ressources finies et non renouvelables. Elles sont détruites dans nos processus de production et de consommation. Mais l’argent, une fois créé d’un simple jeu d’écritures, circule d’une poche à l’autre. Il n’est pas consommé au sens où l’est le poisson que nous mangeons. Même si nos expressions habituelles tendent à créer la confusion (il a brûlé du cash, ce projet est un trou financier, il a perdu de l’argent dans cet investissement, …) nous savons bien faire la différence entre un coût réel (la perte d’une ressource physique, qui est un coût collectif) et un coût symbolique (un transfert d’argent entre Pierre et Paul, qui est un coût microéconomique).

Que peut-on donc vouloir dire « manquer d’argent » ? Plusieurs choses assez différentes, dont une assez étonnante, qui nous est rappelée à nouveau par les rumeurs de panique bancaire en Irlande.

riche mange de l'argent sur planète vide et détruite

C’est trop cher

Le premier sens est le plus banal. Les produits bios sont plus chers que les autres et les ménages n’ont pas assez d’argent pour se les payer. Une maison mieux isolée est plus chère. Une voiture hybride est plus chère. Bref, sauver la planète, c’est bien au plan moral mais moins bien pour le porte-monnaie. Et ce pour plusieurs raisons : les volumes ne sont pas là, les rendements sont plus faibles, les coûts de production plus élevés…

La réponse à ce manque d’argent-là est assez évidente. Si nous voulons que les « agents »  économiques achètent des produits et services respectueux de l’environnement et plus économes en ressources, il faut que les systèmes de prix incorporent leurs impacts sur l’environnement et sur les ressources. Les économistes disent qu’il faut « internaliser les externalités ». En termes plus simples, la nature ne se fait pas payer pour les services qu’elle rend ni pour les préjudices qu’elle subit. Il faut donc pour que ces coûts-là soient payés par les consommateurs et les producteurs leur donner un prix …D’où l’arsenal taxe carbone et autres.

Ce n’est pas rentable

Variante de ce premier sens : sauver la planète, ce n’est pas rentable. Il est bien connu que les business les plus rentables sont les moins vertueux : la vente d’armes, de drogues légales ou illégales, la prostitution, le jeu. C’est d’ailleurs pour cela que les premiers fonds d’investissement socialement responsables (ISR) lancés par des religieuses qui voulaient placer leurs économies en vue de leur retraite, en évitant ce type de placements les excluaient par principe. Les gestionnaires auraient été trop tentés d’y avoir recours (même en se limitant aux activités légales).

L’ ISR aujourd’hui tente aujourd’hui une démarche complémentaire d’incorporation de critères extra-financiers à côté des critères financiers, plutôt qu’une démarche d’exclusion, en partant de l’idée qu’une activité qui intègre ces éléments est sur le long terme plus rentable que si elle ne les intégrait pas. En simplifiant, cette intégration permettrait aux dirigeants de ces activités de limiter les risques (de conflits avec les parties prenantes2, de réputation, de manque de ressources physiques etc.). D’où pour les épargnants un placement globalement plus performant.

Les débats font rage aujourd’hui pour savoir si les fonds ISR « performent » au moins autant que la moyenne des indices. Mais il faut bien reconnaître qu’en tout état de cause, l’ISR, même si ces volumes croissent, reste un domaine très minoritaire de la finance. Les ménages continuent dans leur immense majorité à vouloir les meilleurs placements en termes de rendement et de risque, indépendamment de toute considération sur les conséquences des business qu’ils financent ainsi.

Pour corriger le tir, les solutions sont voisines du cas précédent (introduire dans l’économie un prix pour les pollutions et consommations de ressources) à compléter par des instruments spécifiquement financiers : fiscalité sur les plus-values à différencier en fonction de la performance extra-financière, en fonction de la durée de détention des actions3 etc.

Les caisses sont vides

L’Etat et les administrations sont a priori moins soumis à la pression du court terme et pourraient investir sur le long terme ou sur des projets à valeur sociale non monétarisée sur les marchés …Sauf que les caisses sont vides. Les plans de rigueur pleuvent en Europe et remettent en cause les plans de relance plus ou moins verts qui avaient été lancés en 2008.

L’orthodoxie doctrinale qui est à la base de cette croyance a été bien dénoncée par les économistes atterrés et je n’y reviendrai pas ici. La gamme de solutions est assez différente pour le coup de nos deux cas précédents. Il s’agit d’une part de restructurer la fiscalité et les prélèvements obligatoires pour équilibrer de manière plus équitable les dépenses et recettes publiques. D’autre part il s’agit de redonner des marges de manœuvre financières à l’Etat en lui redonnant tout ou partie du pouvoir de création monétaire qui a été accaparée par les banques privées.

Il fera bon usage de ces nouvelles ressources s’il intègre le long terme dans ses décisions d’investissement (et là nous retombons sur les points précédents).

Il n’y a plus d’argent dans l’économie

Si la monnaie se crée d’un simple jeu d’écritures, elle se détruit aussi simplement. Les paniques bancaires sont la preuve que nous savons bien que les banques créent un argent « auto-évanescent ». La monnaie créée très majoritairement par les banques en contreparties d’un crédit qu’elle accorde est temporaire. Quand le crédit est remboursé elle est détruite. Ce n’est pas un problème en période normale où de nouveaux crédits remplacent les anciens en permanence. Mais en période de récession ce renouvellement ne se fait pas et la masse monétaire se contracte. Ce phénomène peut être aggravé par les paniques collectives. C’est ce qui s’est passé dans les années 30 : les déposants craignant un dépôt de bilan de leur banque se ruent au guichet pour être les premiers à transformer leurs dépôts en billets. La banque ne pouvant faire face à cette demande de liquidité dépose le bilan et entraine avec elle celui des entreprises et des banques qui dépendaient d’elle. L’effet domino (appelé risque systémique et dont on ne sait pas bien comment il se propage dans les détails) conduit à des dépôts de bilan en cascade et plonge l’économie extrêmement vite dans le marasme, car il n’y a plus d’argent nulle part.

On n’en est pas là en Europe, mais on le craint. La crise Irlandaise est là pour le rappeler et nul ne sait si de plans de sauvetage en plans de sauvetage le grand crash est bien définitivement conjuré.

Supposons qu’il arrive. Il n’y aura pas plus d’argent, dira-t-on, pour détruire la planète que pour la sauver ? Au contraire même dira-t-on (avec un brin de cynisme ou d’ironie), puisque la récession est la seule méthode qui a fait ses preuves pour réduire les émissions de CO2 !

Je pense de mon côté que la crise économique et financière retarde les décisions d’investissement de long terme et complique considérablement la tâche des responsables politiques qui doivent mettre en œuvre des réformes fiscales évoquées ci-dessus. La crise accroit encore la préférence pour le présent des agents économiques, réduit leurs horizons, intensifie le repli sur soi et réduit la solidarité intergénérationnelle. Quand elle ne conduit tout simplement pas au populisme voire à la guerre civile, ce qui n’est pas le contexte le plus favorable à la réflexion de long terme…

S’il faut abriter plus les Etats des humeurs des marchés et s’il faut leur redonner de la puissance monétaire c’est encore plus vrai dans la période actuelle. Il est absurde de décaler des investissements d’avenir parce que l’Etat est considéré comme trop endetté ou parce que les banques prêtent insuffisamment ou dans des conditions trop sévères, quand les besoins sont là, urgents à satisfaire, quand les demandes d’emplois et les compétences humaines et techniques sont là, quand, enfin, la poursuite du mode de développement actuel conduit l’humanité dans le mur de la pénurie réelle.

Quand comprendrons-nous que l’argent ne se mange pas ?

Alain Grandjean

1 Proverbe attribué à un sage indien

2 Que ce soit avec le personnel si le management est irrespectueux, de procès avec des administrations ou des parties civiles en cas de pollutions ou de nuisances etc.

3 Ce qui permettrait de favoriser les actionnaires fidèles et sensibles aux performances de long terme donc de réduire la pression à la performance de court terme.

Une petite histoire de l’ère industrielle

Excellente vidéo, limpide et pédagogique du Post Carbon Institute. N’hésitez pas à la partager sur vos réseaux…

En quoi les gaz non-conventionnels changent les donnes énergétique et climatique ?

Le petit monde de l’énergie est en effervescence depuis que les américains exploitent de manière substantielle, et imprévue il y a moins de 10 ans, les « shale gaz ». Il s’agit de gaz (le méthane) contenus dans des roches que de nouvelles techniques de fracturation permettent d’exploiter et de produire de manière économiquement rentable. A côté des shales gaz d’autres sources de gaz non conventionnels1 (« tight gaz » ou « coal-bed methane ») se développent. Ce nouvel eldorado a déjà plusieurs conséquences concrètes : les américains réduisent leurs importations de gaz (et envisagent sérieusement de devenir exportateurs de gaz liquéfié), son prix se stabilise et se décorrèle du prix du pétrole. Le gaz non conventionnel représente aujourd’hui 50% de la consommation américaine de gaz2 et pourrait en représenter plus de 60% en 2020.

Certains commentateurs (voir un papier paru dans le Financial Times3) voient là une nouvelle révolution énergétique, un changement majeur des donnes énergétique, climatique, et… géopolitique. Que peut-on en dire aujourd’hui ?

Légende : « Le forage horizontal en particulier et la fracturation hydraulique des roches [...] ont rendu possible le développement de la production de gaz non conventionnel »

Des réserves difficiles à évaluer

Du côté des réserves de gaz non conventionnels les chiffres valsent et varient de 1 à 10. L’AIE les estime à environ 800 Tm3, soit de l’ordre de 700 GTEP4. Disons le tout net, personne n’en sait rien aujourd’hui. Les technologies de production sont trop récentes pour que l’exploration des gisements potentiels puisse être considérée comme exhaustive. Il est assez clair que les USA ont des réserves importantes et exploitables. La Chine et l’Australie développent leur potentiel. Les autres pays explorent. D’autre part, les ressources extractibles dépendent du prix de marché du gaz. Rien au total ne permet de trancher aujourd’hui sur les chiffres comme c’est devenu possible dans le domaine du pétrole conventionnel par exemple.

L’Europe quant à elle ne sera probablement pas un gros acteur : le forage du shale gaz passe par une …forêt de puits, des pollutions encore mal évaluées et surtout, aux USA, est favorisé par le fait que les propriétaires d’un sol ont un droit sur les richesses du sous-sol. En Chine, on peut compter sur le caractère autoritaire du régime pour passer outre les résistances des riverains … En Europe aucun de ces deux leviers n’est en œuvre.

Du côté du climat, un impact probablement négatif

Les shale gaz ne changent évidemment rien au fait qu’il y a de toutes façons trop d’énergie fossile sous terre par rapport à ce que l’on doit brûler pour limiter le changement climatique en cours. Certains commentateurs estiment pourtant que le développement du gaz est favorable à court terme au climat, en limitant la part du charbon.

Au contraire, et c’est un effet négatif, en donnant à nouveau l’espoir d’accéder à une énergie abondante et moins carbonée que le charbon, les gaz non conventionnels pourraient juste aggraver le problème : si l’on exploite plus de gisements de gaz aujourd’hui cela ne nous empêche pas de brûler du charbon aujourd’hui et encore moins demain. Par ailleurs, la baisse actuelle des prix spots du gaz font perdre en compétitivité les énergies décarbonées (nucléaire, hydraulique , éolien et solaire).
Il faut le réaffirmer avec force : la régulation climatique passe par des mesures de politique publique (réglementations et prix donné au carbone). La simple rareté prévisionnelle ou imaginée des énergies fossiles ne constituera jamais, en temps utile, une politique climatique !

Du côté des prix c’est la bouteille d’encre

La baisse constatée du prix du gaz fait rêver certains. Il n’y a plus de raison que le prix du gaz soit corrélé à celui du pétrole. Les usages sont déjà différents (les pétroles pour la mobilité et la pétrochimie, le gaz pour le chauffage et l’électricité). Si en plus les processus de production sont complètement différents (pas de pétrole là où on exploite du gaz non conventionnel, alors que le gaz était en partie issu de champs de pétrole) il n’y a plus de raison de lier les prix de ces deux sources d’énergie .
Mais le débat fait rage : si le gaz non conventionnel est moins abondant que ce que pensent les optimistes il n’aura pas d’effet de moyen terme sur le prix. Par ailleurs et surtout, le gaz n’est pas l’objet d’un marché mondial mais de grands marchés régionaux, avec des coûts de transport importants. L’Europe qui est durablement déficitaire en énergie devra toujours payer le prix du pétrole, du gaz et de son acheminement. Aujourd’hui elle paie le gaz environ 10 dollars par MBTU alors qu’il se traite à 4 dollars aux USA.

Les gaz non conventionnels et le peak oil

Les plus « optimistes » voient dans les gaz non conventionnels un moyen de retarder l’échéance du peak oil. A la fois parce que l’abondance supposée du gaz et son prix maîtrisé pourrait accélérer la sortie du fioul du chauffage. Mais aussi et surtout parce que la reconversion du parc automobile au gaz est imaginée. Certains rêvent déjà de faire passer toute la flotte de camions américains au gaz5. J’ai un peu de mal à penser qu’on pourra rapidement faire basculer une flotte de véhicules de l’ordre d’1 milliard de véhicules du pétrole au gaz6. C’est coûteux pour les particuliers et difficile à organiser. D’autre part cela ne peut se concevoir que si l’eldorado du gaz non conventionnel se vérifie et sur un horizon assez long pour que ces investissements soient entrepris. Or comme on l’a vu plus haut l’incertitude aujourd’hui reste forte.

Conclusion : un peu de modestie

L’arrivée du shale gaz me semble une excellente occasion d’insister sur la nécessaire régulation publique en matière énergétique pour éviter des conséquences climatiques pour le moins désagréables. Elle me semble aussi l’occasion d’appeler à un peu de modestie les deux camps qui s’affrontent. Les amoureux de la technologie nous disent que cette innovation est bien la preuve qu’on saura faire face aux problèmes de ressources identifiés aujourd’hui. Que savent-ils vraiment de l’ampleur de cette révolution ? Quant à ceux qui pensent que les shale gaz ne sont qu’un feu de paille, comment peuvent-ils vraiment l’affirmer aujourd’hui ?

Alain Grandjean

1 Pour ce qui concerne le gaz le qualificatif de non-conventionnel désigne le mode de production. Il s’agit toujours de méthane. Ce n’est pas le cas pour le pétrole ou le « pétrole non conventionnel » peut être du pétrole off-shore, c’est bien du pétrole, ou des sables bitumineux, qui délivre un matériau visqueux , pas du pétrole… Voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/gaz_non_conv.html pour des explications plus précises.

2 Qui se stabilise autour de 600 Gm3, soit 540 MTEP, après être passée par un minimum de 500 au milieu des années 80. Mais aujourd’hui ce sont les tight gaz qui sont dominants dans le gaz non conventionnel américain.

3Voir par exemple un papier paru dans le Financial Times http://www.thegwpf.org/energy-news/1063-shale-gas-will-change-the-world.html

4 1000 m3 de gaz c’est environ 0,9 TEP  (tonnes équivalent pétrole)

5 Voir par exemple http://www.pickensplan.com/theplan/

6 Aujourd’hui c’est de l’ordre d’une dizaine de millions de véhicules qui roulent au gaz.

L’académie des sciences va-t-elle permettre de clore les faux débats et de rouvrir la porte aux vraies questions ?

Le rapport de l’académie des sciences, piloté par Jean-Loup Puget, délégué de la section Sciences de l’univers, tranche sans ambigüité dans le débat initié par Claude Allègre, avec l’aide, au plan scientifique de Vincent Courtillot et Jean-Louis le Mouël, également académiciens. Au plan scientifique, l’affaire était entendue de longue date1, mais ce rapport est bienvenu car il met en France un terme à un faux débat. On peut regretter qu’il ne fasse pas référence aux synthèses les plus récentes (Le rapport du Conseil Inter-Académique (IAC) sur les processus du GIEC et le rapport de la Royal Society sur l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique) et qu’il ne cite les travaux du GIEC que dans la bibliographie. On peut regretter aussi quelques concessions2 dans le texte faites à Vincent Courtillot et un peu trop de poids accordé à quelques points d’incertitude mineurs. Peu importe. Ce texte a été adopté à l’unanimité et il n’est donc plus possible de faire état d’une contestation des éléments de diagnostic et de pronostic rapportés par le GIEC et la communauté des climatologues, qui serait fondée et reconnue en France par des membres de l’académie des sciences.

Les climato-sceptiques contrairement aux apparences font perdre du temps. Ils mettent l’emphase sur de faux débats. C’est d’ailleurs une technique employée délibérément par les « marchands de doute », selon la magnifique expression de Naomi Orenkes3, auteur d’un livre remarquable sur le sujet.

Revenons rapidement aux vrais débats : quelles mesures prendre et à quelle vitesse pour limiter le changement climatique, s’adapter à ses conséquences pour la part qui est inévitable et en atténuer l’impact pour les populations concernées ? Si en France le Grenelle de l’environnement, dont le bilan va sortir très prochainement a conduit à prendre quelques mesures, elles restent bien timides (et parfois erronées, mais nous y reviendrons). Il est vraiment temps de prendre conscience de l’ampleur de la marche à franchir. Je vous recommande à ce sujet le livre de Clive Hamilton, « Requiem for a species » 4. Partant de ce constat et de la conviction que nous n’arriverons pas à franchir cette marche, il en déduit que nous devons faire le deuil d’une planète à peu près agréable, celle que nous connaissons en ce moment, pour nous adapter à l’idée d’un « monde à 4 degrés5 » fort peu sympathique…

Si nous voulons éviter ce monde à nos enfants et petits-enfants il va bien nous falloir accepter de changer radicalement de mode de consommation et de production. La crise financière ne peut être un obstacle à cette impulsion. A-t-on manqué d’argent pour sauver les banques ? Les américains ont-ils manqué d’argent pour transformer leur économie lors de la dernière guerre mondiale ? Peut-on manquer d’argent (qui se crée d’un jeu d’écritures et ne représente que les dettes et créances des uns et des autres) pour éviter de détruire la vie donc l’activité économique elle-même ? Si nous croyons cela, ne serait-ce qu’un instant, c’est , à l’évidence, que nous sommes habités par des croyances stupides. Le vrai débat, c’est bien celui-ci : comment en finir avec des modes de pensée et des croyances autodestructeurs ? Comment piloter l’économie et la finance avec bon sens, pour éviter de finir comme l’Ile de Pâques ?

Alain Grandjean

1 La thèse de Courtillot a été réfutée par Edouard Bard directeur de la chaire de climatologie du Collège de France (voir par exemple http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2010/09/scoop-le-match-bard-versus-courtillot-à-lacadémie-des-sciences.html#tp) . Claude allègre n’a lui jamais écrit d’article scientifique sur le climat. Et c’est précisément le rôle du GIEC de faire le point sur l’état des discussions scientifiques…


2 Comme par exemple « L’activité  du  Soleil ne  peut  donc  être  le  facteur dominant  de  ce  réchauffement » est-il dit, alors qu’il est clair que c’est un facteur marginal et parfois négatif sur certaine période.

3Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, Naomi Oreskes and Erik M. Conway, Bloomsbury Press, 2010

5 S’inspirant du livre « Six degrés , Que va-t-il se passer? » de Mark Lynas, Dunod, 2008