L’austérité, c’est bon pour la planète et ses habitants ?

S’il est évident que l’austérité est négative au plan social, c’est moins évident sur le plan écologique. La crise financière récente a permis de confirmer une loi empirique : dans les 50 dernières années le PIB et les émissions de GES ont été fortement corrélées au niveau mondial et la décroissance du PIB1, qu’elle soit due à une guerre ou une récession, a toujours entraîné le recul des émissions (Voir illustration ci-dessous). Les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont ainsi légèrement diminué entre 2008 et 2009 du fait de la crise économique. Aux Etats-Unis, elles ont chuté de près de 6 % entre 2008 et 2009. A l’inverse c’est bien le décollage économique de la Chine qui l’a propulsée au « statut » de plus gros émetteur de GES de la planète.


Faut-il du coup bénir les politiques d’austérité qui s’installent en Europe, quitte à les mâtiner d’une augmentation des transferts sociaux pour faire passer la pilule ? Plus cynique encore, ne doit pas compter sur l’enchainement des crises économiques pour régler le problème écologique ? L’absence d’anticipation des gouvernements occidentaux face à l ‘envolée du pétrole en 2011 qui risque de conduire à une nouvelle récession n’est-elle pas finalement une bonne chose pour le climat et la planète ?

La réponse est clairement négative et ce pour plusieurs raisons.

L’effet de baisse de la pression anthropique est de court terme, il est conjoncturel. En revanche la récession conduit à la compression des coûts et des investissements, sans discernement, ou plutôt avec un biais contraire aux nécessités écologiques. La récession crée une forte pression en faveur du court terme et en défaveur de tout investissement dont le retour est trop long (Voir aussi le post : « la rigueur, politique de Gribouille« ). Or les investissements d’économie d’énergie ou de matières, les changements lourds de procédés sont plus durs à rentabiliser que des décisions de compression de personnel par exemple. Ce raisonnement est vrai pour les entreprises et les ménages. Quand les temps sont durs (ou vécus comme tels) on ne fait pas de gros travaux d’isolation, la préférence pour le présent s’accroit. L’épargne de précaution aussi, mais pas les dépenses d’investissement.

La récession rend également très difficile la mise en place de mesures publiques contraignantes à court terme, même si elles sont génératrices d’opportunités à moyen terme. Très concrètement, les gouvernements ne parviennent pas en période de difficultés économiques à imposer un prix du carbone suffisant (que ce soit via les quotas européens qui s’ échangent à moins de 20 euros, ou via une taxe carbone qui n’arrive pas à voir le jour – voir « L’abandon de la taxe carbone, une triple erreur« ). Le « chantage à l’emploi » et le risque politique d’une baisse du pouvoir d’achat sont des arguments trop puissants dans ce type de contexte.

Au total la période de récession ne fait que ralentir la mise en place des mesures structurelles nécessaires pour sortir de l’impasse dans lequel se trouve notre modèle économique (Ex : Le climat sacrifié sur l’autel politicien, Libre échange et agriculture, l’équation de la famine« …).

Investir pour devenir plus sobre

Nous allons devoir apprendre à être plus sobres, plus économes et plus partageurs : le monde est fini et la part du gâteau matériel que vont prendre les émergents et les « enfants à naître » (nous passons de 7 à 9 milliards d’habitants d’ici 2050) va croître. La nôtre ne peut que baisser.

Mais cette sobriété ne s’installera pas toute seule. Le psychologue dira qu’on ne se désintoxique pas facilement, le sociologue dira que l’acteur n’a que peu de marges de manœuvre face au « système » qui détermine l’essentiel de sa consommation, l’économiste montrera que les incitations doivent être fortes…L’ingénieur dira que si, en 2050 nous avons réussi à stopper la dérive climatique de manière équitable, chacun de nous émettra alors chaque année 2 tonnes de CO2 équivalent. Que pouvons-nous faire aujourd’hui avec ce quota ? Nous pouvons effectuer un aller-retour Paris-New York en avion, parcourir 15 000 km en petite voiture, produire 2 tonnes de ciment (une maison moderne de 100 m2 en nécessite 10)…Il est donc évident que cela ne pourra se faire qu’avec un aménagement du territoire, des processus de production et des modes de consommation très différents de ceux d’aujourd’hui. Et ces innovations ne peuvent s’accomplir sans investissements.

La voie la plus rapide et la plus sûre consiste donc à investir rapidement et fortement maintenant pour que les structures et les infrastructures de nos économies rendent possible une sobriété acceptable si ce n’est heureuse. (Voir notre proposition d’emprunt à la banque centrale)

Et tant mieux, car un programme ambitieux d’investissements c’est plus de travail, plus de revenus qui permettront de mettre des régulations plus fortes, et c’est un projet qui a du sens pour tous et en particulier pour les jeunes !

Alain Grandjean

Voir aussi les posts :

Les relations de dépendance entre croissance économique et équilibres écologiques (pdf)

Comment peut-on manquer d’argent…pour sauver la planète ?

Le climat sauvé par la pénurie des énergies fossiles ?

« Monétiser la dette publique pour… »

1 L’intensité mondiale du PIB est d’environ 800 kg par point de PIB. Elle varie en ordre de grandeur de 500 kg pour l’Union Européenne à 2,5 tonnes pour les pays les plus inefficaces.

Voir http://www.cdcclimat.com/-Reperes-Chiffres-cles-du-climat-.html

Hausse des prix de l’énergie : indécence du PDG de Total ou dangereuse cécité du président de la République ?

Nicolas Sarkozy a déclaré le 13 avril1 devant des parlementaires UMP que les propos de Christophe de Margerie, jugeant inévitable que le litre de super grimpe à 2 euros étaient indécents. L’ancien président d’EDF Pierre Gadonneix avait été démis de ses fonctions pour avoir dit une autre vérité qui fâche, celle de la hausse inéluctablement forte du prix de l’électricité.

Evolution du prix du pétrole

Evolution du prix du pétrole- source Michel Lepetit , Global Warning.

Le président de la République sait que le prix des énergies ne peut que continuer à croître2, mais il semble penser qu’il est préférable de le cacher aux Français ou de faire croire comme le dit Philippe Chalmin qu’il a le pouvoir (comme celui du roi de France qui pouvait guérir par simple imposition des mains ?) de les faire baisser.

Sans revenir en détail ici sur les raisons structurelles de ces hausses et notamment celle du prix du baril, rappelons que le franchissement de la barre des 100 dollars est antérieur aux événements du Moyen-Orient. Ils sont dus à la conjonction de la croissance économique mondiale et au plafonnement de la production. Qui peut par ailleurs garantir le maintien du pouvoir en place en Arabie Saoudite (le deuxième producteur mondial de pétrole) ? Quelles seraient les conséquences sur le baril d’une telle déstabilisation ? Comment croire un instant qu’il est possible d’empêcher une forte hausse ?

Dans ce contexte, le président de la République fait une triple erreur :

  • c’est un déni démocratique : comment les citoyens peuvent-ils s’investir dans la vie publique si elle est fondée sur des contrevérités exprimées par le président de la république qui en plus leur donne le sentiment de les prendre pour des imbéciles ?
  • c’est une grave erreur sociale et économique : si on refuse d’admettre l’inévitable, on ne donne pas aux citoyens les moyens de s’y préparer, et c’est bien sûr les personnes en précarité énergétique qui en souffriront le plus
  • c’est une erreur politique : les citoyens finissent par faire payer au moment des élections le bricolage politicien et le manque de vision.

Il est grand temps que nous nous préparions à une crise énergétique qui sera d’autant plus grave qu’elle n’aura pas été anticipée, alors qu’elle était annoncée.

Il est grand temps que s’organisent en France des Etats Généraux de l’énergie pour permettre à chacun d’y voir clair, tant sur les politiques possibles, sur leurs conséquences, sur les coûts, que sur l’organisation européenne et française de l’énergie. Pour permettre à chacun de prendre les mesures indispensables pour réduire sa propre vulnérabilité et pour faire jouer une solidarité qui sera plus que jamais nécessaire.

  1. Les Echos du 14 avril []
  2. Les rapports s’empilent sur ce sujet, dont le dernier signé par le FMI ne fait que confirmer ce que tous les experts savent : les tensions sur l’énergie sont croissantes  – ajoutons le rapport de HSBC qui annonce un prix durable du pétrole à 150 dollars le baril []

L’âge de l’empathie

Frans de Waal1 était spécialiste de l’agression animale quand il a vu mourir son chimpanzé préféré Luit, des suites de luttes de pouvoir. Il se consacra alors à l’étude de la résolution des conflits et de la coopération chez les primates. Son dernier livre montre combien le « darwinisme social » qui fait de l’intérêt et de la cupidité un moteur naturel de l’homme est biologiquement infondé. De nombreux animaux sont prêts à prendre soin les uns des autres, à s’entraider et, dans certains cas, à se mobiliser pour sauver la vie de leur congénère. La nature n’est pas soumise à la loi de la jungle. (Voir aussi le film de Alain Tixier : Bonobos)


Face aux périls auxquels l’humanité est confrontée, c’est bien de la généralisation de ce type de comportements qu’on peut espérer une solution. L’humanité dépend maintenant pour sa survie de la préservation de plusieurs biens communs mondiaux (l’accès à l’énergie, la stabilité climatique, le renouvellement de ressources biologiques, le maintien de la biodiversité…). Or cette préservation ne peut être garantie par des mécanismes décentralisés de marché.

Pour prendre le seul exemple du climat, aucune solution n’est fournie par le marché qui ne donne pas spontanément de prix au CO2, alors que, sans prix aux émissions de CO2, les acteurs privés n’ont aucune incitation à les réduire, ce qui est la clef de la solution du problème climatique. Il appartient donc bien aux gouvernements de mettre en place ces incitations. Mais si les populations, informées ou non de l’ampleur des problèmes, n’acceptent pas de coopérer et s’installent dans la seule rivalité (moi d’abord, après moi le déluge), les gouvernements ne pourront converger vers un accord international d’ambition suffisante. A l’intérieur d’une nation donnée, les enjeux de partage et d’équité sont aussi déterminants : des inégalités sociales considérées comme excessives rendent inacceptables la généralisation de comportements plus sobres. Chacun attendra que les plus riches fassent d’abord un effort. A l’échelle individuelle, enfin, on voit bien qu’une profonde transformation est nécessaire. L’individualisme qui s’est imposé progressivement comme valeur ultime dans nos sociétés ne peut être la source des comportements coopératifs indispensables à notre survie collective. Il s’agit de faire en nous plus de place au bonobo qu’au chimpanzé pour s’inspirer de nos cousins, comme le propose Frans de Waal2.
En un mot, l’humanité sous la contrainte est appelée à se métamorphoser, tant au plan social qu’ au plan individuel. C’est cela ou le cauchemar de conflits généralisés.

La peur de l’Occident

Curieusement c’est à ce moment crucial que l’Allemagne et la France poussent un « pacte de compétitivité » dont la sémantique, indépendamment du contenu, élève la compétition au rang de valeur première3. Certes ce n’est pas nouveau : le traité de Rome puis celui de l’Union Européenne ont toujours fait de la « concurrence libre et non faussée » une vertu cardinale. La Commission est pleine d’économistes qui croient encore au bréviaire « néolibéral »4,malgré l’évidence de son échec dans le domaine le plus « pur » d’application qui soit : la finance. En remettre une couche au moment où ce sont les valeurs inverses qu’il faut promouvoir est pour le moins paradoxal.

Certes, on comprend bien la peur de l’Europe et plus généralement de l’Occident face à la puissance économique des pays émergents, à commencer par la Chine. Notre influence, notre puissance et plus prosaïquement nos emplois sont condamnés si nous ne sommes plus compétitifs. L’Angleterre a connu cette histoire tragique : d’empire dominant elle est devenue en quelques décennies un satellite des Etats-Unis.

Comment cependant croire que nous avons la moindre chance de résister à la Chine en jouant au jeu de la concurrence libre et non faussée ? Qui peut croire que nous avons des atouts de long terme suffisants face à un pays de 1,3 milliards d’habitants, qui offre à ses entreprises un marché intérieur gigantesque, à ses jeunes des formations de très haut niveau, et qui bénéficie encore pour quelque temps d’une direction forte et d’une « réserve de main d’œuvre considérable »? Croyons-nous qu’en éliminant les plus faibles dans nos pays (ceux qui plombent notre compétitivité, c’est bien connu !) nous serons alors de taille à lutter?

Les plans de rigueur qui s’abattent sur l’Europe répondent aussi à une autre logique : il s’agit de maîtriser les dettes publiques que les marchés financiers s’apprêtent à ne plus financer. Stratégie économique sans issue : les agences de notation ne s’y trompent d’ailleurs pas5. (Voir le post « Dette publique, dette odieuse ?« Stratégie sociale et politique périlleuse : avons-nous oublié que la déflation impulsée par le chancelier Brüning a fait le lit d’Hitler? Brüning constatant que les caisses de l’Etat étaient vides, a proposé à un peuple humilié par le traité de Versailles et meurtri par la crise économique de 29 issue d’outre-atlantique de continuer à « se »6 serrer la ceinture ». Cet homme ne comprenait rien et ne sentait rien.

La mission de l’Europe dans le monde

Nous avons besoin de prendre un peu de hauteur pour voir que, plus que jamais, l’Europe détient les clefs de la mutation que l’humanité doit réaliser : passer de l’âge de l’autodestruction (l’anthropocène) à l’âge de l’empathie (le noocène) (voir le post : Fin de l’Anthropocène, bienvenue dans le Noocène ) ? De l’âge de la compétition à celui de la coopération7.

Pour cela, l’Europe doit porter sans relâche tout ce qui est de nature à développer le sentiment d’interdépendance entre les peuples et à faciliter les coopérations. Sans tomber bien sûr dans la naïveté qui ferait oublier la nécessité de laisser au marché les zones nécessaires de compétition et de liberté économique. Elle doit assumer cette position et en développer les arguments, sans craindre de se faire taxer de « protectionniste ». Il y a d’excellentes raisons à mettre des freins et des limites au libre-échangisme. Limitons nous à la principale : la lutte contre le changement climatique suppose un prix au carbone qui ne sera pas, pour de nombreuses raisons, équivalent au même moment dans tous les pays du monde. Il faudra mettre en place des « taxes aux frontières » ou des dispositifs équivalents pour éviter que les plus vertueux soient les victimes économiques de cette lutte.

Plus globalement, l’Europe peut reprendre la main sur un discours et des pratiques économiques innovantes qui tournent la page de 40 ans de libéralisation sans revenir au dirigisme d’Etat ni plonger dans le collectivisme. Par où commencer ?

Mettre la finance à sa place

Cette rénovation doit se concentrer en priorité sur le nerf de la guerre, l’argent, dit autrement la finance. Malgré la violence de la crise des subprimes qui aurait dû la décrédibiliser, c’est en effet toujours la finance qui oriente toute l’activité économique. En fonction de critères…financiers, qui n’intègrent donc pas les dimensions « extra-financières » de l’activité humaine, qu’elles soient sociales, sociétales ou environnementales. Extra-financières et pour autant fondamentales car il est devenu évident que nous ne comptons pas ce qui compte vraiment. Tant que la finance dirige l’économie de cette manière, il est vain d’espérer en un changement significatif, à la hauteur des enjeux.

Il appartient à l’Europe de promouvoir des « règles du jeu financier » qui permettent la prise en compte de ces dimensions, l’exercice des coopérations et limitent le jeu de la compétition économique. Concrètement, il s’agit de remettre la finance à sa place : un métier de service, permettant essentiellement de protéger des liquidités, de faire se rencontrer des possibilités d’ épargne et des projets d’ investissement, de gérer et d’assurer des risques,… Pour réussir cette mutation quelques mesures très fortes sont indispensables, mais elles sont assez clairement identifiables. J’y reviendrai dans un prochain post.

Le problème principal n’est pas technique mais éthique et politique. Cette révolution se heurte à des intérêts puissants, au sein de chaque pays8 bien sûr, où le monde financier a un pouvoir considérable sur les gouvernements. Renforcés par l’incroyable tour de force qui a consisté à accroître son pouvoir et la dépendance des gouvernements qui l’ont pourtant sauvé ! Les arguments ne lui manqueront pas : toute régulation qui ne s’attaque pas aux paradis fiscaux et autres zones de non-droit défavorisent les « maisons honnêtes », toute régulation qui ne soit pas mondiale défavorise unilatéralement les acteurs européens, toute régulation imprécise laisse passer les plus malins dans les mailles du filet et ainsi de suite. Il faudra une volonté politique de fer pour mettre en œuvre les dispositifs de régulation nécessaire, face à des lobbies qui n’hésitent par exemple pas (aux Etats-Unis) à proposer des amendements visant à assécher les budgets des régulateurs, à assécher ceux du GIEC, etc.

Sortir du credo dans le tout-marché

La catastrophe de Fukushima va nous conduire à réviser l’organisation énergétique européenne (Voir le post : « L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima« . Comment confier la sécurité nucléaire à des arbitrages économiques d’entreprises dont le cours serait soumis à l’humeur des marchés financiers ?

Le président de la SNCF nous a rappelé récemment que l’organisation du transport ferroviaire en France, sous la contrainte de la libéralisation européenne, était une impasse.
Soumettre l’agriculture européenne à la libre concurrence c’est aussi la condamner.
Dans trois grands domaines l’Europe doit donc innover, sortir du tout-marché , sans revenir à une économie administrée : la politique monétaire, les infrastructures (réseaux ferroviaires, électriques et sans doute télécom), la politique énergétique. (Voir aussi le post : « Reconstruire l’Europe sur trois piliers« )

Il va s’agir dans tous ces cas, de sortir du cadre du traité de Rome et de son enfant le traité de l’Union Européenne, pour trouver de nouvelles formes de régulation publique, qui seront en même temps un moyen de donner un sens à l’Europe. C’est cela ou plonger dans les nationalismes.

La responsabilité de chacun d’entre nous.

L’Europe est à la croisée des chemins : soit elle redonne un sens et un souffle à son projet, retrouve le chemin d’un emploi « vert », qu’il soit industriel ou agricole, dans la solidarité intraeuropéenne et internationale, soit elle disparaît corps et biens dans une explosion de l’euro et des implosions nationalistes. Le sursaut est encore possible. La France peut montrer la voie : en impulsant une reconquête industrielle et en régulant drastiquement la sphère financière. (Voir notre proposition « Financer l’avenir sans creuser la dette« )

Pour chacun de nous, le moment est venu de s’engager. En commençant par comprendre de quoi il en retourne. Le monde de la finance se protège et protège sa part du gateau par un « sabir » inaccessible au citoyen qui pense n’y rien comprendre, inaccessible à nos hommes politiques, quoi qu’ils disent qui sont comme vous et moi, le temps de se poser en moins… Nous nous en remettons alors aux « experts » pour un sujet qui est au cœur du problème économique, social et politique. « L’appropriation démocratique » de ces sujets n’est pas un vain mot. Il s’agit pour chacun d’entre nous de faire un effort intellectuel et de faire une (petite) révolution émotionnelle.

La peur est mauvaise conseillère. L’ère que nous vivons est celle de tous les dangers. Nous aurons envie spontanément de donner notre confiance à des « durs », des « instinctifs ». Nous aurons envie de défendre notre part du gâteau. Il va falloir « reconsidérer la richesse »9, remettre en cause l’individualisme roi et la tentation de régler par la violence les conflits à venir. Abondonner la fausse sécurité des Trichet et autres banquiers centraux qui se présentent comme des « sachants », alors que ce sont des imposteurs.

Comprendre que l’argent se crée « ex nihilo » d’un simple jeu d’écritures, n’est pas qu’un effort intellectuel, c’est aussi une vraie révolution intérieure. Qui permet de voir que la politique de rigueur fondée sur l’apparent bon sens qu’il n’y a plus de sous dans la caisse est stupide et extrêmement dangereuse.

L’âge de l’empathie ne nait pas tout seul. L’accouchement se fait, malheureusement, dans la douleur. Il ne résulte pas de la seule transformation individuelle ou, à l’inverse, d’une transformation sociale issue d’un programme politique visionnaire, mais du mariage de ces deux éléments. Il ne naît pas de la peur du chaos ni de l’espoir dans un monde meilleur. Mais de la perception lucide de la seule voie10 qui s’offre à nous.

Alain Grandjean

1 Célèbre primatologue et auteur de nombreux ouvrages dont le dernier est précisément titré

« L’âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire », Les liens qui libèrent 2010

2 La comparaison des stratégies des bonobos qui arrivent à aplanir les conflits et des chimpanzés est développée dans « le singe en nous » Fayard 2006

3 Sa transformation à la dernière minute en un « pacte de l’euro » ne trompe personne. Pour ses auteurs c’est la compétitivité des économies européennes qui va sauver l’euro ; c’est une grave erreur

4 Sans rentrer dans les détails on peut dire que ces économistes sont persuadés que leur mission est de faire converger l’économie réelle vers le modèle théorique de la concurrence parfaite. Ils sont habités par une véritable doxa d’autant plus dangereuse que ses habits mathématiques lui donnent un air de sciences.

5 L’agence de notation Moody’s a dégradé à nouveau lundi 7 mars la note de la Grèce, craignant qu’Athènes, qui a obtenu une aide de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI), soit contrainte de restructurer sa dette déjà importante

6 Il est rare que les appels à la rigueur concernent vraiment ceux qui les énoncent…

7 Ou pour être plus précis de la « coopétition » étant entendu que nous sommes des êtres bipolaires ; nous avons aussi besoin de compétition.

8 Le cas de la Grande-Bretagne est particulier. Elle s’est désindustrialisée. Elle perd des revenus du fait de la déplétion pétrolière. La City pèse lourdement dans son économie (10% du PIB ?). Comment croire que la Grande-Bretagne peut accepter facilement des mesures qui pourraient encore affaiblir son économie ?

9 Titre d’un rapport et d’un livre de Patrick Viveret, magistrat à la cour des comptes

10 Il faut s’appeler Edgar Morin pour oser titrer un bouquin « La voie, pour l’avenir de l’humanité » (fayard, 2011) ! Mais c’est quand même bien le sujet du jour.