L’Europe sous la menace du césarisme

Posté le février 14th, 2013

Je vous signale ce livre qui n’est pas sans rapport avec quelques posts de ce site, par exemple

 


LE LIVRE

L’Europe sous la menace du césarisme

Il est pessimiste, et il ose le dire. Parce qu’ » il y a des époques dansl’histoire humaine où tout optimisme n’est que lâcheté et aveuglement irresponsable « , écrit David Engels dans ce livre intéressant. A l’heure où les Européens peinent à se mettre d’accord sur un budget qui ne représente que 1 % du produit intérieur brut de l’Union, ce professeur d’histoire romaine à l’Université libre de Bruxelles tire le signal d’alarme.  » L’Union européenne est en crise, écrit-il. Crise institutionnelle, crise économique, mais aussi crise identitaire. Personne ne doute que les évolutions à venir seront décisives pour sa survie en tant qu’acteur politique majeur.  »

Dans l’entre-deux-guerres, le philosophe allemand Oswald Spengler prophétisait Le Déclin de l’Occident (Gallimard, 1948). Si la chute finale de la maison Europe n’est pas pour demain, David Engels propose néanmoins un parallèle stimulant entre la crise du monde romain et la situation du Vieux Continent, en ce début de XXIe siècle.

La République romaine a duré de la fin du VIe siècle av. J.-C. au début du règne d’Auguste (27 av. J.-C.). Au Ier siècle av. J.-C., rappelle David Engels, la République fait face à des crises structurelles interconnectées (politiques, économiques, culturelles). Ce moment, où un Etat relativement ouvert et républicain se transforme en Etat autoritaire et conservateur présente de troublantes ressemblances avec le moment que nous vivons, avance l’historien. Il affirme craindre en Europe un  » revirement autoritaire « , un nouveau césarisme  » qui semble de plus en plus inévitable et risque de renverser le processus d’émancipation de l’individu « .

La partie la plus incisive du livre réside dans la critique d’une conception désincarnée de la construction européenne. Non, affirme David Engels, l’Union européenne n’est pas une  » nouveauté absolue  » dont l’identité serait à construire et à définir par une réflexion rationnelle.  » La tentative aussi désespérée qu’infructueuse de rejeter les valeurs traditionnelles du passé et de construire une nouvelle identité collective européenne basée sur des idéaux universalistes ressemble plus à un symptôme de la crise actuelle qu’à sa solution « , écrit-il.

Si le repli sur soi n’est pas la solution, l’Europe, suggère David Engels, doit assumer de façon critique son héritage et ses traditions, plutôt que de les occulter. En jargon d’aujourd’hui, cela s’appelle le  » soft power « . Une autre façon de dire que l’Europe n’est ni une frontière, ni un laboratoire, mais un espace politique qu’il s’agit de penser et de bâtir.

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de David Engels, éditions du Toucan,

384 pages, 20 euros

© Le Monde


One Response to 'L’Europe sous la menace du césarisme'

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  1. HollyDays said,

    on février 15th, 2013 at 20 h 00 min

    Un des éléments intéressants de ce passage d’un État relativement ouvert et républicain vers un État autoritaire et conservateur au cours du Ier siècle après J.-C., c’est la raison pour laquelle ce changement s’est opéré (et pourquoi à ce moment-là et pas à un autre moment).

    Les archéologues indiquent que cette évolution de l’État romain découle clairement de la décision d’Auguste de restreindre la taille de l’Empire et de stopper le processus de conquêtes territoriales jusqu’alors quasi-continuelles. Dans le compte-rendu de l’état des connaissances historiques et archéologiques sur l’Empire romain qu’il fait dans son livre The Collapse of Complex Societies, Joseph Tainter montre que le flux énergétique qui alimentait l’Empire s’est alors retrouvé considérablement et brutalement réduit, passant du prélèvement sur les richesses précédemment accumulées par les territoires nouvellement conquis, à la seule production annuelle des terres arables d’un Empire géographiquement stable, et de l’énergie mécanique restituée par les muscles des paysans de cet Empire. Le peuple romain s’est mis à devenir de plus en plus remuant, car ses «acquis sociaux» précédents (par exemple, la distribution gratuite de blé et/ou de pain dans Rome sans contrepartie productive) se sont retrouvés menacés, cependant que les peuples conquis qui alimentaient Rome se rebellaient de manière récurrente contre un Empire dont le poids croissait avec le temps (impôts toujours plus pesants, monnaie toujours plus dévaluée…). Le passage à un système politique plus autoritaire a permis à l’Empire de survivre, au moins pour un temps, à cette crise énergétique et sociale.

    On peut se poser la question de savoir pourquoi Auguste a pris une telle décision d’arrêter les conquêtes. En fait, Tainter montre que les conquêtes avaient déjà cessé de s’autofinancer par prélèvement des richesses accumulées sur les territoires nouvellement conquis : à l’époque d’Auguste, l’Empire était bordé, au sud, par le Sahara, à l’est par un Empire concurrent de puissance comparable, et au nord par des territoires offrant un rendement agricole trop faible. (Le cas de la conquête de l’île britannique ou des régions germaniques les plus septentrionales, comparé à celle de la Gaule, par exemple, illustre très bien ce constat : Rome n’a jamais réussi à durablement conquérir l’île de Bretagne, parce que les revenus tirés de ce territoire étaient loin de permettre d’en rembourser la conquête.)

    Le parallèle avec l’époque contemporaine est assez clair : comme l’Empire romain du Ier siècle après J.-C., nous nous sommes développés sur plusieurs générations en prélevant de grandes quantités de ressources énergétiques provenant d’un stock extérieur qui avait mis longtemps à s’accumuler et dont le rythme de reconstitution est considérablement plus lent que celui de notre prélèvement ; comme l’Empire romain du Ier siècle après J.-C., le moment où ce stock commencera à s’épuiser approche (la différence, c’est que nous, nous avons les moyens et les outils pour le voir avant que cela n’arrive) ; et comme l’Empire romain du Ier siècle après J.-C., le flux sur lequel nous allons devoir bientôt vivre sera bien plus réduit que le flux qui a permis notre développement et sur lequel notre société repose pour son propre fonctionnement. Saurons-nous faire mieux que les différents empereurs romains qui se sont succédés après Auguste ? Nos descendants devront-ils prendre des mesures comparables à celles que, notamment, Dioclétien et Constantin ont prises, et qui ont littéralement féodalisé la partie occidentale de l’Empire romain ? Pourrons-nous (et nos descendants pourront-ils) éviter que le rendement marginal des investissements dans l’évolution de la société que nous allons faire devienne nul, voire négatif ? (Ce qui, ainsi que l’explique très bien Joseph Tainter, provoquerait inévitablement un effondrement sociopolitique à court ou moyen terme.) Les questions sont nombreuses et méritent l’intérêt.

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