Reconstruire l’Europe sur 3 piliers

Le fardeau de la dette publique engendre un risque de récession et de crise sociale, voire d’effondrement de l’Euro. La contraction budgétaire annoncée va en outre à l’encontre des impératifs de résolution de la crise écologique qui demande d’importants financements structurants qui ne sont pas apportés par les marchés financiers du fait d’une rentabilité financière à court terme insuffisante. La puissance publique doit encore investir dans le logement, le transport, l’énergie, l’agriculture alors que les marchés financiers nous imposent une contraction de la dépense publique, tout en sanctionnant le risque de récession qui peut en résulter ! Le seul moyen de résoudre cette équation est d’autoriser des dépenses d’investissement dans le développement durable en les faisant financer, dans des limites rigoureusement définies, par la Banque Centrale Européenne. C’est ce qui permettra de redonner aux Etats européens les moyens de financer l’économie et de les mettre à l’abri des humeurs des marchés financiers. C’est la seule réponse à l’incompréhension des citoyens qui pensent qu’on sauve les banques avec l’argent des contribuables, sans effet tangible sur l’emploi.

La BCE, conformément aux traités de l’union monétaire européen, ne peut intervenir de la sorte qu’en cas de circonstances exceptionnelles et, à l’évidence, s’il ne s’agit pas juste d’un raccommodage ou d’une opération visant à favoriser l’absence de rigueur de certains Etats Membres. C’est ce qu’elle vient de faire face au risque de défaut de paiement en cascade sur les dettes souveraines et de pertes bancaires massives en résultant.

C’est ce qu’elle pourrait faire face au risque bien plus important encore d’une crise pétrolière et de la dépendance mortelle de l’Europe en la matière. La France dépense par exemple 55 milliards d’euros par an en gaz et pétrole, au cours actuel. Les ménages et les entreprises consacrent donc une partie importante de leur richesse à acheter de l’énergie aux pays producteurs, au lieu de générer des dynamiques vertueuses pour l’emploi et la compétitivité. Que se passerait-il avec un baril à 150 dollars, valeur qui ne peut être exclue du fait de la reprise économique dans les pays émergents ?

Il est possible de construire une solution qui réponde aux divers enjeux actuels : besoin de relance de l’emploi et de l’activité économique, investissement dans les technologies de demain et assainissement de la situation budgétaire des Etats, des entreprises et des ménages. Cela passe par la création au niveau européen d’une ligne budgétaire dédié à l’investissement dans la décarbonisation de l’économie.

  • mettre en place une ligne de financement européenne dédiée au défi de la décarbonisation nécessaire de l’économie (rénovation thermique des logements, infrastructures ferroviaires et électriques (compteurs intelligents), nouvelle impulsion aux énergies décarbonées1…). L’enjeu est de réussir, en situation de crise, à créer une Politique Energétique Commune. Une économie bas carbone c’est une économie qui réduit ses importations et sa dépendance aux hydrocarbures et une Europe capable de négocier avec les pays producteurs. La France dispose de champions mondiaux sur ces sujets et des structures pour gérer ces financements suite au travail sur les investissements d’avenir.
  • accompagner ce financement de mesures strictes et crédibles tant en termes budgétaires que réglementaires pour que l’opinion comprenne que les Etats sont bien en train de reprendre la main sur les deux domaines de perception de dérive : les finances publiques, et les excès bancaires. Ces mesures seront nécessaires pour obtenir l’accord de l’Allemagne. Il s’agit d’inventer un nouveau pacte, de développement durable, se substituant au pacte de stabilité et de croissance.

  • mettre en place un signal-prix carbone, tel que la relance économique ainsi provoquée ne conduise pas, paradoxalement, à aggraver le problème climatique ; plus généralement, il s’agit d’accoucher à marche forcée d’une fiscalité écologique qui transfert l’assiette des prélèvements du travail vers la consommation de ressources naturelles.
  • créer au niveau européen des mécanismes d’ajustement aux frontières permettant aux entreprises européennes de ne pas être pénalisées par cette révolution fiscale et de renforcer leur compétitivité.
  • renégocier une politique agricole commune régulant les prix à un niveau rémunérateur et stable, réduisant nos importations et notre dépendance aux hydrocarbures et aux protéagineux et valorisant la contribution de l’agriculture aux enjeux environnementaux.

La crise actuelle crée une nouvelle donne. Il nous faut partir sur de nouvelles bases avec une nouvelle stratégie, par la mise en place au niveau européen de trois piliers : un pacte de développement durable et deux grandes politiques communes modernes, la PAC et la PEC, génératrices d’emplois et d’innovation, améliorant notre balance commerciale et économisant les ressources naturelles. Elle signera les retrouvailles de l’écologie et de l’économie.

Seule, cette nouvelle dynamique européenne permettra à l’Europe de se reconstruire et de peser au G20+ et dans la négociation climatique.

Alain Grandjean

1 Les technologies permettant de réduire par 2 les émissions de GES à horizon 2050 sont disponibles ou le seront d’ici 2015 (Rapport de l’Imperial College , Alain Bucaille, mai 2010)

Libre échange et agriculture : l’équation de la famine

Parmi les idées reçues, l’une des plus fausses et des plus criminelles c’est de croire que la production agricole intensive des pays développés permet de nourrir les habitants de la planète. La vérité est à l’exact opposé. La principale cause de la sous-nutrition dans le monde (qui frappe environ 1 milliard d’êtres humains, principalement ruraux) est en effet l’incapacité des paysans du tiers-monde à résister à la concurrence de l’agriculture efficace du Nord comme le montrent quelques chiffres très simples.

Carte de la faim dans le monde, merci à Wikimedia Commons

Il y a dans le monde environ 1,3 milliards de « paysans » et 30 millions d’agriculteurs moto-mécanisés. La productivité de ces agriculteurs est supérieure à celles de leurs concurrents d’un facteur dont l’ordre de grandeur est la centaine, voire le millier. Un céréalier bien équipé peut cultiver une surface qui se mesure en centaines d’hectares, et avoir une production qui se mesure en centaines de quintaux à l’hectare. Notre homme peut produire, à lui tout seul, plus d’un millier de tonnes de céréales. Au « sud »1 , le petit paysan qui, dans l’immense majorité des cas, n’a même pas les moyens de s’acheter un animal de trait, peut travailler une surface de l’ordre de l’hectare et qui produit de l’ordre de la dizaine de quintaux donc de la tonne.

Image du film “Food Inc” (source)

Le calcul économique qui en découle est tragiquement simple : sur un marché mondial de céréales, le prix est fixé par le plus performant, disons le latifundiaire d’Amérique du Sud qui paie un ouvrier agricole à 1000 dollars par an, pour une production de 1000 tonnes annuelles. Pour fixer les idées supposons que le prix de la tonne de céréales est alors de 100 dollars la tonne2 (il faut bien payer les charges autres que le salaire et …faire quelques menus bénéfices). Le paysan du sud qui vendrait sa production annuelle d’une tonne à ce prix encaisserait un revenu brut de 100 dollars (avec lequel il devrait payer ses semences et renouveler son petit matériel) et gagnerait donc bien moins de 1 dollar par jour. Il ne peut survivre et va grossir la cohorte de ceux qui s’entassent dans les bidonvilles des mégalopoles. L’agriculteur français, quant à lui, a aussi du mal à résister à l’agriculteur sud américain, car ses charges sont plus élevées. Il ne le peut3 que par les aides de la PAC, si contestés ces temps-ci.

Culture manuelle de riz (source)

En bref, dans le domaine agricole le premier effet du libre-échange est d’ôter la liberté de produire aux paysans. C’est un liberticide plus puissant que le plus sanguinaire des dictateurs qu’a enfanté le XXème siècle. Il ne s’agit pas de faire ici les louanges du collectivisme et de ses avatars. Mais plus modestement de faire comprendre que le mot « protection » dans le domaine économique, même affublé d’un –isme péjoratif, n’est pas un gros mot. Et de rappeler une évidence : la libre concurrence, c’est en fait celle des machines contre les hommes qui ne peuvent que la perdre; les écarts de productivité le montrent bien. Sans protection, l’agriculture mécanisée, non seulement ne nourrit pas l’humanité mais détruit les conditions de survie de près d’un milliard d’humains. Elle le fait, par ailleurs, au prix d’une consommation de ressources naturelles, d’énergie, d’une destruction de la biodiversité et de pollutions qui ne sont pas durables.

Que faire dans ces conditions ? La réponse est évidente : il faut que les paysans du sud et plus généralement les paysans qui ne peuvent résister à la concurrence des producteurs plus puissants bénéficient d’une protection aux frontières pour retrouver la liberté de travailler. En bref il s’agit de leur redonner la liberté qui est supprimée de fait par le libre-échange. Quand les conditions d’une agriculture viable sont à nouveau là, les solutions locales sont alors innombrables.

Au « Nord », il faut en finir également avec le dogme libre-échangiste qui conduirait à la mort de notre agriculture, mais aussi avec le modèle productiviste, soutenu contre vents et marées par ceux qui en tirent les plus gros bénéfices. Même si cela doit conduire à une nourriture « plus coûteuse » en apparence pour notre porte-monnaie, alors qu’elle est moins coûteuse en consommation de ressources naturelles. Bref il va nous falloir réapprendre à compter ce qui compte…pour ne pas finir comme nos chers Pascuans4.

Je vous recommande le film de Coline Serreau (« solutions locales pour un désordre global » ) et le numéro 37 de la Revue Durable (mars, avril, mai 2010) avec son dossier « la petite agriculture familiale peut nourrir le monde », et bien sûr, la lecture du livre de référence sur le sujet :

Histoire des agricultures du monde : Du néolithique à la crise contemporaine, Marcel Mazoyer, Laurence Roudart

Alain Grandjean

Remerciements : je dois à Jacques Blamont, dans son livre « Introduction au siècle des menaces », d’avoir compris ce raisonnement qui me semble une des clefs de la compréhension du monde contemporain.

1 Terme générique et simplificateur, le latifundiaire dont on parle plus bas, vit en Amérique du Sud et son cas ne s’apparente pas vraiment à celui du céréalier soudanais.

2 Le cours mondial du blé est en 2010 de l’ordre de 100 à 150 euros la tonne, selon la variété.

3 La Grande-Bretagne fidèle au libre-échange a accepté la disparition de son agriculture. Nous sommes sur la bonne voie, le nombre d’exploitations agricoles étant passé de 2,2 millions en 1950 à environ 500 000. Accepterons-nous leur disparition également ? C’est l’enjeu de la renégociation de la PAC en 2013.

4 Pour ceux qui n’auraient pas encore lu notre livre « C’est maintenant » il s’agit d’une allusion à son chapitre 3 : « Les deux énarques de l’Ile de Pâques ».