Climat et démographie : les pauvres sont-ils responsables du changement climatique ?

La pression anthropique sur la planète  est évidemment fonction de la démographie de notre espèce. Nous étions moins de 10 millions au début de la sédentarisation il y a une dizaine de milliers d’années . Nous sommes 7 milliards et filons vers les 8,5 à 9,5  en 2050.

Evolution démographique depuis le néolythique

La maîtrise  de la démographie semble donc clairement la priorité des actions pour réduire cette pression.

Améliorer cette maîtrise s’impose, pour des raisons  humaines sociales et d’environnement  dans les régions où ce n’est pas le cas. Les plus pauvres sont les victimes du changement climatique et plus généralement des crises environnementales et de la pression sur les ressources. Mais il ne faut rien attendre de significatif de cette maîtrise  pour limiter la dérive  climatique dans les décennies qui viennent.
D’une part, la démographie humaine est un processus à forte inertie. Nous serons 8,5 à 9,5 milliards d’humains en 2050 sauf cataclysme majeur. Les actions indispensables en matière de démographie auront un effet limité (mais non nul) à cet horizon et un effet déterminant pour la deuxième partie de ce siècle. Or la dérive climatique est à endiguer maintenant.

D’autre part, la pression anthropique est surtout le fait des riches (de tous les pays)  et l’accroissement démographique le fait des pauvres.  Si l’on se limite à l’empreinte carbone, voici la distribution des ces émissions  par émission individuelle décroissante, telle qu’elle a été reconstituée par une équipe de chercheurs de Princeton et présentée le 18 juin  2009 à l’International Energy Workshop de Venice, par Massimo Tavoni[1].

Rank all people in the world

On voit qu’en 2003 (courbe verte), 75 % des émissions de CO2 sont le fait de 25 % des habitants de la planète, ceux qui émettent 5 à 50 tonnes de CO2 chacun. Et qu’en ordre de grandeur, la moitié des êtres humains émettent moins de 1 tonne chacun…Pour mémoire les émissions engendrées (donc y compris celles générées par ses importations) par un français moyen sont de l’ordre de 10 tonnes de CO2[2].

L’accroissement de 7 à 9 milliards d’habitants anticipés d’ici 2050 se fera en Afrique et en Asie  avec des émissions individuelles de l’ordre de 1 à 2 tonnes par  personne, comme le montre le graphique suivant (attention, il se limite aux émissions de CO2 liées à l’énergie fossile).

Per-capita energy related CO²

La contribution de cette croissance est donc de l’ordre de 2 à 4 milliards de tonnes. Ce n’est évidemment pas négligeable. Mais le défi qui est devant nous n’est pas de cet ordre de grandeur. Il s’agit (pour le CO2) de passer de 32 milliards de tonnes émises actuellement à 12 milliards en 2050. Une réduction de 20 milliards de tonnes qui est donc 5 à 10 fois supérieure à la contribution de la croissance démographique sur cette période.

La solution à la dérive climatique doit donc être recherchée du côté de la réduction des  émissions des plus riches : c’est d’ailleurs ce que  proposent Massimo Tavoni et ses coauteurs : plafonner les émissions du milliard les  plus riches de la planète à environ 10  tonnes par personne à horizon 2030.

Combine global-emissions cap and individual-emissions floor

Bref il va falloir que nous apprenions à partager. Est-ce vraiment inconcevable ?


[1] Le papier présenté s’intitule : Sharing Global CO2 Emission Reductions among 1 Billion High Emitters…

 

Démission à l’académie des technologies. Le multirécidiviste Claude Allègre sévit toujours.

Claude Henry, Professeur honoraire à l’Ecole polytechnique, professeur à IDDRI Sciences Po et Columbia University, vient de donner sa  démission de l’académie des technologies.

Sa lettre, jointe ici, en donne les motifs : Claude Allègre vient d’être invité dans cette enceinte à intervenir dans une session plénière le 14 mars sur la crise écologique.

Une fois de plus, caution est donnée à ce héraut du négationnisme scientifique, complice de l’attitude de passivité criminelle vis-à-vis d’un désastre majeur, le changement climatique.

Claude Allègre  est le relais actif des industriels et autres lobbys qui se battent contre toute régulation sur les émissions de Gaz à Effet de Serre et emploient les méthodes bien mises en lumière maintenant de « mobilisation » de scientifiques pour mettre du doute dans les esprits (voir Les marchands de doute de Naomi Oreskes et sa conférence à venir le 29 mars). C’est pour continuer à propager ce doute qu’il participe à cette session de l’académie. C’est un habitué du genre : il s’est battu avec la plus grande énergie contre le « désamiantage » de Jussieu.  Comment penser que ces positions sur l’amiante étaient sans lien[1] avec  le fait que l’Institut de Physique du Globe (dont il était le président)  bénéficiait de financements de la société Eternit, leader des produits bourrés d’amiante (le fibro-ciment) dont deux des dirigeants viennent d’être condamnés à de lourdes peines de prison en …Italie[2].

Le temps est venu d’en finir avec les compromis et les compromissions.
Claude Henry, un des économistes français les plus respectés au niveau international, fait preuve de courage et de rigueur morale dans son attitude. Espérons qu’il sera suivi dans ce combat qui va se durcir maintenant. Le temps presse.

Alain Grandjean

[1] voir par exemple sur le blog de Jean Gadrey.

Sortir du nucléaire en France : à quel prix ?

Fukushima a relancé le débat. Faut-il sortir du nucléaire ? Pour le président de la République, ce serait « se couper un bras ». Et surtout rendre notre électricité beaucoup plus coûteuse, alors qu’elle serait moins chère de 35%1 par rapport à la moyenne européenne. Les français sont-ils prêts à payer le prix d’une sortie du nucléaire?Mais d’abord peut-on évaluer ce prix ? Cette note a pour but de montrer comment se pose cette question difficile. Elle est aussi faite pour ouvrir la discussion. Merci aux lecteurs de relever des erreurs éventuelles dans les chiffres ou dans les raisonnements proposés et/ou de m’indiquer des sources fiables sur ce sujet central. Merci à mes premiers relecteurs qui m’ont déjà permis de limiter la casse, sans que leur responsabilité soit engagée sur la version présente !

Notre comportement en matière énergétique est facile à comprendre : c’est celui d’un passager clandestin qui souhaite profiter du voyage sans en payer le prix. Edison eut l’idée de sortir les lampes à suif polluantes et malodorantes des maisons pour les remplacer par des ampoules propres. La pollution disparut comme par enchantement… du regard et du nez des habitants, pas de la planète. Il fallait bien produire l’électricité, et les centrales à charbon n’ont jamais été un modèle de propreté2

Depuis nous demandons tous de pouvoir consommer toujours plus d’électricité et d’énergie. Mais luttons pour ne pas payer l’addition : rien ne doit se faire à côté de chez nous. Pas sa production (pas de centrale, ni de gaz de schistes dans mon jardin, ni d’éolienne sous mes yeux), pas son stockage (pas de tankers à gaz dans mon port) pas son transport (pas de lignes électriques à côté de chez moi).

Et nous voulons en plus qu’elle ne nous coûte rien ou pas grand-chose. L’homme politique qui ne promet pas de tout faire pour éviter les hausses prend un risque considérable face à ses électeurs.

En un mot, nous rêvons d’une énergie propre et gratuite, qui malheureusement n’existe que dans les contes pour enfants. Même le solaire nécessite des capteurs et des installations diverses ; et si le soleil donne son énergie gratuitement, les installations en question ne sont, elles, ni gratuites ni totalement propres.

Dans ce contexte, il est prudent, si l’on veut vraiment sortir du nucléaire de bien en peser les enjeux. Sinon il est à craindre que les « solutions » de remplacement ne soient pas plus acceptées que le nucléaire. Les désillusions pourraient être amères. Qui va payer quoi ? Et qui va gagner quoi ?

Ces questions se posent sur deux plans : d’abord celui des coûts monétaires. Comment va évoluer le tarif de l’électricité avec ou sans nucléaire ? Puis celui des autres coûts pas forcément intégrés dans la facture du consommateur (comme les conséquences du changement climatique, le risque de rupture d’approvisionnement d’énergie, le risque d’accident majeur et sa couverture assurantielle, les pollutions locales de toutes sortes). Je ne vais évoquer ici que le premier sujet.

Parlons argent

Aujourd’hui les ménages français achètent l’électricité environ 13 c le kWh TTC , soit 130 euros le MWh3 . Pour un logement chauffé à l’électricité la consommation moyenne d’électricité totale (Chauffage, eau chaude sanitaire et électricité spécifique) est de 11 MWh (11 000 kWh); la facture est donc en moyenne est de 1400 euros . Pour une maison chauffée autrement elle est de 3 MWh soit une facture annuelle de 400 euros.

Les tarifs européens comparables sont en moyenne de 17 c le kWh TTC (voir annexe).  Le tarif français est bien inférieur de 25 % à la moyenne européenne4 qui lui est donc bien supérieur d’un tiers !

Au total en 2010 la France a produit 551 TWh (551 milliards de kWh) et les Français en ont consommé 475 (pertes et pompage 44 TWh, Export 31 TWh) ce qui représenterait pour les entreprises et les ménages une facture de consommation de l’ordre de 45 milliards d’euros5 et pour la France des exportations nettes de l’ordre de 2 milliards6 .

Le tarif aux consommateurs résidentiels est réglementé et décidé par les pouvoirs publics. Il se décompose en trois paquets, le coût de production de l’électricité (51 euros le MWh) le coût de transport et distribution (42 euros le MWh) et les taxes (37 euros le MWh), y compris récente hausse de la CSPE.

Coût MWh pour un consommateur résidentiel au tarif réglementé

Source : http://www.developpement-durable.gouv.fr/Principes-generaux-de-construction.html

Pour évaluer l’impact d’une sortie du nucléaire sur ce tarif et plus généralement sur le prix de l’électricité, il faut construire un scénario de sortie sur la durée du calendrier prévu. Il y a donc de nombreuses voies possibles. Si l’on veut sortir du nucléaire, en respectant la contrainte climatique et sans accroitre la dépendance aux fossiles7 il faut à l’évidence :

  • procéder à un effort massif de sobriété et d’efficacité dans la consommation d’électricité,
  • développer les énergies renouvelables
  • développer les capacités de stockage de l’électricité et de gestion de la pointe
  • et plus généralement la capacité de gestion de l’intermittence via les « réseaux intelligents »

La réduction massive de la consommation d’électricité contraint considérablement les solutions pour les autres usages des énergies fossiles dont nous dépendons (mobilité et industrie). Si l’on veut réduire notre dépendance au pétrole en particulier l’une des voies de solution est de recourir à l’électricité. Encore faut-il avoir des moyens de production électrique décarbonés en suffisance. Cela n’a rien d’anecdotique. Un calcul d’ordre de grandeur permet de voir combien pèse le transport en « équivalent électricité ». Prenons seulement en compte les voitures individuelles et les motos qui font presque les 2/3 de la demande en carburant du secteur transport soit environ 30 MTep en France. Le même nombre de kilomètres parcourus nécessiteraient 100 TWh … Dans la suite de la note nous ne tiendrons pas compte de ce transfert. Cela suppose implicitement que du côté de la mobilité ce scénario reposerait sur un mix de solution « sobriété/transports doux/voiture hybride et basse conso ». Nous ne creuserons pas ici ce point.

Un exemple de scénario

A titre d’exemple, visons une sortie totale du nucléaire en 20508 . En théorie c’est possible en France, pour les volumes de production qui seront envisagés dans la suite (liés à une très forte maîtrise de la demande, rappelons-le). Il y a les espaces ventés nécessaires pour l’éolien terrestre et maritime, les surfaces de toit pour le solaire, les volumes de déchets de biomasse pour des cogénérations. En pratique ce sera plus compliqué, du fait de l’intermittence des ENR et de la difficulté de stockage de l’électricité. On essaiera de traduire cette difficulté par une hausse des coûts.

On peut imaginer une infinité de scénarios. Pour fixer les idées en voici un très tranché qui vise à horizon 2050 :

  • une réduction d’un tiers de la consommation d’électricité9 , ce qui suppose d’énormes efforts dans le domaine de maitrise de la demande, et dans les autres domaines pour décarboner la mobilité et les processus industriels. Cela suppose bien sûr aussi une grande sobriété de la part des consommateurs.
  • une division par 2 de l’électricité d’origine thermique (le passage au gaz fait déjà un facteur 2 sur les émissions actuelles de CO2, relativement importantes du fait du recours au charbon en France, qui va être sorti du mix dans les prochaines années) et le développement de l’éolien, du photovoltaïque et de la biomasse à des niveaux inférieurs à leurs potentiels « techniques » (c’est-à-dire indépendamment, à ce stade du raisonnement des questions d’acceptabilité sociale),
  • une suppression de « l’exportation nette » (ce qui veut dire en moyenne autant d’import que d’export sur l’année)
  • une augmentation de la capacité des réseaux (stockage compris via des solutions à imaginer) à absorber l’intermittence et la variabilité des ENR .

Sur ce dernier point l’incertitude est forte. En dehors des stations de pompage dans les montagnes, il n’existe pas de technologie permettant de stocker massivement l’électricité à un coût « raisonnable ». Les espoirs se fondent sur des recherches en cours de stockage type air comprimé et sur la « gestion intelligente » de l’énergie, avec des déplacements fins de la demande, des stockages distribués et des compteurs communicants. Mais à ce stade l’incertitude est grande. Il n’est pas certain que cela soit faisable, le contraire ne l’est pas non plus à cet horizon de temps.

Remarque:

Autant il y a quelques années les gestionnaires de réseau affirmaient que les sources intermittentes d’électricité ne devaient pas dépasser 20% à 30% de la puissance installée ; on sait maintenant que qu’on peut franchir cette limite avec de nouvelles modalités, techniques et régulatrices, de gestion d’équilibre et selon les systèmes électriques considérés. Mais on ne peut à ce jour en donner une nouvelle limite haute ni en évaluer précisément le surcoût.

Voici comment on pourrait produire l’électricité dans un tel scénario.

Electricité en France :2010/2050 (TWh)
2010 2050
Thermique classique 60 30
Thermique nucléaire 408 0
Hydraulique 68 70
Eolien terrestre 10 110
Eolien off shore 0 50
PV 0 60
Biomasse 5 50
Pertes et pompage -44 -60
Total production 507 310
Consommation 476 310
exportation -31 0
source: chiffres repère de l’énergie 2010 pour la colonne 2009, estimation auteur pour 2050

Quelle augmentation de la facture ? Quel serait le surcoût pour le consommateur de ce scénario par rapport à un scénario tendanciel fondé sur le remplacement progressif des centrales nucléaires et thermiques existantes par des EPR ?

Un petit tableau des coûts de production au MWh permet de faire une réponse en ordre de grandeur. Ces coûts sont évalués de la même manière que les coûts actuels, avec des taux d’actualisation de 8%10 . Les données 2009 sont, sauf erreur, réalistes, les données 2050 sont calculées par l’auteur en partant de la littérature ; mais elles restent hypothétiques, et posées pour l’exemple.

Cout de production de l’électricité
en France 2009/2050 (euros /MWh)
2009 2050
Thermique classique 60 150
Thermique nucléaire 40 80
Hydraulique 30 30
Eolien terrestre 80 80
Eolien off shore 180 180
PV 300 150
Biomasse 150 100

On peut en déduire que dans ce scénario de sortie du nucléaire, le coût de production moyen pondéré en 2050 s’établirait autour de 120 euros le MWh, contre 50 aujourd’hui. A ces surcoûts de production, il faudrait ajouter des surcoûts de réseau français et européen, qu’on11 peut estimer à 15 euros du MWh (de plus que le TURPE actuel). Avec une augmentation des taxes limitées à la TVA soit environ 15%12 , le MWh serait donc vendu environ 230 euros le MWh (contre 130 aujourd’hui), soit une hausse de 10 c le kWh.Quel écart par rapport à un scénario « tout EPR » ?

Par contraste, un scénario nucléaire, avec pas plus d’ ENR qu’aujourd’hui, scénario là aussi tranché, pourrait conduire à un coût moyen de production du nucléaire de l’ordre de 80 euros le MWh. Cette augmentation par rapport au coût actuel de 40 euros (pour le nucléaire) environ est due à trois facteurs :

  • la généralisation progressive de l’EPR 13 à la place du parc installé
  • la nécessaire incorporation d’une prime de risque14 (de quelques euros par MWh probablement) et la réévaluation du coût du démantèlement
  • la nécessité à partir de 2040 de passer en génération 4, dont les coûts sont à ce stade incertains mais dont on peut penser qu’ils seront de toutes façons plus élevés, surtout pour les premières installations industrielles

Pour les autres moyens, l’hydraulique moins coûteux (estimé ici à 30 euros le MWh) compense en gros le thermique classique dont le coût va ne cesser de croitre du fait des tensions sur les énergies fossiles et du coût du CO2 (estimé à 150 euros le MWh, avec un doublement du gaz et une taxe carbone à 100 euros la tonne de CO2). Le coût moyen de production de l’électricité serait au total de 80 euros le MWh, .

Côté réseau, dans un scénario de ce type, Il faut prévoir aussi quelques dizaines de milliards d’euros d’investissement, du fait du mauvais état actuel du réseau et de la gestion de la variation de la demande qu’un scénario nucléaire avec baisse du thermique à flammes ne permet pas non plus d’assurer facilement. Il faut donc prévoir également une hausse du « TURPE » de quelques euros, disons 10 euros pour fixer les idées.

Quels écarts de prix et de facture finale ?

Au total dans un scénario « tout EPR » le cout total y compris taxes serait donc de l’ordre de 180 euros, soit une hausse de 5 c le kWh par rapport à aujourd’hui. (soit 40 % …)

Le scénario MDE/ENR donnait lui une hausse de 10 c le kWh, soit un écart pour les coûts de production et de transport entre les deux scénarios de l’ordre de 50 euros le MWh, soit 5 c le kWh. Ce calcul est bien sûr discutable et repose sur des hypothèses à approfondir sur la question des travaux à réaliser sur le réseau et sur le stockage.

Dans le scénario « tout EPR » on peut supposer que la maîtrise de la demande est limitée. Limitons nous, en supposant quand même un effort de MDE, mais pas de transfert d’usage important , à un montant de 500 TWh.. Supposons que le ratio de 50 % entre le tarif industriel et résidentiel se maintienne.

La facture finale d’électricité annuelle (d’un montant actuel de 45 milliards) pourrait être de l’ordre de  :

  • 70 milliards d’euros dans le cas « tout EPR » (pour une consommation de 500 TWh)
  • 50 milliards d’euros dans notre scénario MDE/ENR (pour une consommation de 310 Twh)

Mais dans le scénario MDE/ENR, vient bien sûr s’ajouter à la facture d’électricité, l’amortissement des investissements nécessaires pour faire baisser la consommation. Ce chiffre est très difficile à estimer. Un calcul pifométrique peut se tenter en généralisant des évaluations faites dans le logement. Prenons le chiffre de 20 000 euros pour réduire de moitié une consommation de chauffage et ECS électrique de 10 000 kWh annuels sur 30 ans, soit 4 euros pour économiser 1 kWh sur 30 ans. Prenons une fourchette de 2 à 4 euros pour le coût moyen et appliquons la à l’écart de 170 TWh entre la consommation actuelle (les 480 TWh) et la consommation dans le scénario MDE/ENR (les 310 TWh),

L’investissement serait compris en ordre de grandeur entre 300 et 700 milliards d’euros. La facture complémentaire annuelle serait donc en gros de 30 à 60 milliards annuels (dans la pratique il s’agit d’amortissement d’investissements de loyers et de frais financiers).

La facture totale annuelle payée par les consommateurs serait dont dans le scénario MDE/ENR supérieure à ce qu’elle serait dans le scénario EPR : de 80 à 110 milliards contre 80 milliards déboursés chaque année. Bien entendu ce chiffre est à prendre avec toutes les précautions d’usage du fait du caractère très « pifométrique » des estimations faites.

Quel programme d’investissement ?

Et quel serait l’investissement total à mettre sur la table dans les deux scénarios ?

Commençons par le scénario MDE/ENR.

Cote moyens de production, on peut partir des chiffres suivants qui permette de passer des puissances aux productions puis aux coûts d’investissement par puissance installée.

Cliquez sur15 pour accéder à la note 15 du tableau.

Un calcul sommaire montre donc qu’il faut de l’ordre de 200 milliards d’investissements16 . Coté moyens de transport, distribution et stockage, l’ordre de grandeur est sans doute de moins de quelques dizaines de milliards d’euros. La seule inconnue réelle étant le stockage.

Pour la baisse de la consommation pour « gagner » 170 TWH il faut comme on l’a dit un investissement total de 300 à 700 milliards. On voit tout de suite que c’est la première question qui se pose. Des évaluations plus précises et/ou des gains substantiels sur la MDE pourraient changer la donne de manière radicale. Mais il importe de ne pas se voiler la face : aujourd’hui la rénovation thermique avance lentement et difficilement, avec des performances limitées. La raison en est double : une filière insuffisamment organisée et des coûts d’isolation qui, vu du ménage ou de l’entreprise sont coûteux et pas assez rentables.

Mais au total l’investissement est de l’ordre de 500 à 900 milliards sur 40 ans soit 10 à 20 milliards par an, moins de 1 % du PIB. Ce n’est évidemment pas inaccessible.

Dans le scénario « tout EPR » il faut au total installer 54 GW d’EPR, soit un investissement de l‘ordre de 200 à 300 milliards d’euros (dans la pratique la solution consistera à étaler le chantier de construction en jouant sur des prolongements de centrales, qui coûteront de l’ordre de 1 milliard d’euros par centrale prolongée) et investir dans des générateurs de génération 4 en poursuite de la recherche puis en construction à partir de 2040. Il faut également investir dans les réseaux, moins que dans le scénario MDE/ENR et investir quand même un peu dans la MDE. L’investissement serait donc de l’ordre de 300 milliards d’euros.

Quelles conclusions en tirer ?

En résumé, un scénario MDE/ENR conduit à payer l’électricité plus cher qu’aujourd’hui de 10 c le kwh, et à investir massivement dans la MDE. Au total il conduirait à investir 2 à 3 fois que dans un scénario « tout EPR » et à payer l’électricité 5 c le kWh de plus, en rappelant que dans ce scénario l’électricité augmente de prix (d’environ 5 c) par rapport à aujourd’hui. La facture finale annuelle pour le consommateur (amortissement des travaux et achat de l’électricité) serait supérieure d’un facteur compris entre 1 et 1,4, en fonction du coût de la MDE qui ne compensent pas les gains sur les volumes d’électricité achetés.

Deuxième conclusion : ce scénario nécessite un investissement lourd en MDE, dont il n’est pas du tout sûr aujourd’hui qu’il sera lancé. Il est décentralisé et peu rentable pour les acteurs concernés au vu de leur perception du prix futur de l’énergie. Sa réalisation passe par une volonté publique forte et la mobilisation d’instruments très lourds de type investissements publics massifs.

Cette conclusion est évidemment provisoire et dépendante des scénarios retenus et des hypothèses de calcul. Un simulateur pourra permettre de faire tourner d’autres scénarios et d’autres hypothèses.

Troisième conclusion, d’ordre méthodologique. Ces quelques calculs montrent qu’on peut tenter de mettre un peu de clarté sur l’un des enjeux clefs de la sortie du nucléaire : le prix de cette sortie. Il reste maintenant à valider les chiffres et à faire d’autres hypothèses pour vérifier si les ordres de grandeur évoqués ici sont les bons. En particulier, à supposer que cette décision soit prise elle conduirait à un scénario sans doute moins tranché que celui –ci et à des mix énergétiques différents. Il faudra regarder ce que donnent ces scénarios.

Plusieurs questions doivent être regardées avec soin :

  • la capacité à mettre en œuvre une politique de MDE massive (sinon les ENR ne fourniront pas l’énergie nécessaire ou à un coût très élevé) ; ses limites et son coût
  • la capacité des réseaux à gérer l’intermittence et la pointe
  • la capacité des autres secteurs (mobilité, industrie) à se passer d’électricité sans recourir à une énergie carbonée.
  • la capacité des ENR et surtout le PV à produire un kW de plus en plus compétitif convergeant vers les 2000 euros le kW 17 installé à terme

Ce n’est que quand les incertitudes auront été levées sur ces questions qu’on pourra mieux approcher le prix pour le consommateur d’une sortie totale du nucléaire. Encore faudra-t-il ensuite vérifier les conséquences de cette hausse par une approche « macroéconomique ». Une approche bouclée, car les dépenses des uns sont les revenus des autres, et l’augmentation du prix n’a pas le même effet selon qu’elle entraine ou non des effets de bouclage et selon son impact sur la balance commerciale. Concrètement, un scénario de MDE forte génère du travail en France, résorbe potentiellement du chômage, réduit la facture énergétique (car il jouera aussi dans le domaine de la mobilité). Du coup son surcoût est sans doute absorbé en partie par la croissance générée. Mais cela reste à chiffrer.

Y voir vraiment clair n’est pas si simple. Certes des confrontations entre experts permettront d’avancer. Mais seules les réalités observées permettront de trancher sur les questions relatives aux coûts et aux performances atteignables tant du côté des ENR que de la MDE. Il faudra probablement quelques années (10 à 20 ans ?) pour ce faire.

Y a-t-il vraiment des alternatives à une démarche séquentielle où chaque pas de temps (sans doute de 5 à 10 ans) permet de lever des incertitudes et d’investir plus sereinement ?

Y a-t-il vraiment d’autres solutions que de se ménager aujourd’hui le maximum de marges de manœuvre futures :

  • en lançant sérieusement un programme MDE et en suivant de très près ses résultats
  • en investissant au « bon » rythme18 dans les ENR
  • en préparant le prolongement de suffisamment de centrales nucléaires et en maximisant leur niveau de sécurité
  • en n’abandonnant pas l’EPR qui améliore la sécurité et peut rester une solution bas carbone de compromis, en attendant d’avoir levé toutes les incertitudes actuelles.

Des prix aux coûts.

Mais nous n’avons pas abordé l’autre volet de la question. Nous n’avons ici que parler de prix. Si la sortie du nucléaire est envisagée voire réclamée après Fukushima c’est que se posent aussi des questions de coûts qui ne sont pas qu’économiques. Là aussi il importe de bien comparer les différents coûts des différentes sources d’énergie. Un sujet encore plus complexe que celui que je viens d’aborder…

A suivre…

Alain Grandjean


Annexes :

Données Eurostat sur le prix de l’électricité

Electricity Prices for Household Consumers

Electricity Prices for Household and Industrial Consumers

Electricity prices for first semester 2010 – Issue number 46/2010
Date de publication: 29/11/2010 16:24

Notes :

    1. Une comparaison Eurostat montre que pour les clients résidentiels consommant entre 2500 et 5000 kWh le tarif est inférieur de 33% au reste de la zone Euro []
    2. A service d’éclairage rendu équivalent elles sont quand même plus propres que les lampes à suif ; mais la pollution résiduelle, non nulle, sans parler du CO2, est complètement externalisée. Dans de nombreux cas elle est même délocalisée ! []
    3. Une augmentation d’un euro le MWh (qui sera notre unité de raisonnement dans la suite) c’est donc une augmentation de 0,1 centime d’euros le kWh []
    4. Mais les écarts sont aussi liés à des différences fiscales. Et une analyse plus approfondie est à faire pour la question de la compétitivité qui concerne les tarifs aux entreprises. Voir par exemple http://www.leblogenergie.com/2010/11/index.html []
    5. En gros la consommation résidentielle à 130 euros le MWh représente autant que l’industrie et tertiaire, qui achètent leur électricité en moyenne à 65 euros le MWh, l’export étant plutôt à 55. []
    6. Sur la base d’un prix de vente de 55 euros le MWh []
    7. On peut examiner des scénarios qui ne respectent pas ces deux contraintes, mais je laisse ce soin à d’autres []
    8. Les dernières tranches 1300 et 1500 MW atteindront alors les 60 ans. Viser plus court, c’est sans doute possible mais probablement beaucoup plus compliqué, et sans doute incompatible avec une contrainte sur les émissions de CO2 du fait du niveau très bas des ENR aujourd’hui. []
    9. Le scénario Negawatt 2006 vise 430 TWh à horizon 2050 soit une baisse par rapport à 2010 de 16% []
    10. On pourrait sans problème faire varier ce taux d’actualisation qui est retenu aujourd’hui dans les données fournies ou reconstituables. 8%, c’est en gros le cout du capital pour EDF. Ces calculs de sensibilité au choix du taux seront à faire dans un deuxième temps. []
    11. Il s’agit d’une estimation à dire d’expert, qu’il faut bien entendu affiner. []
    12. La TVA augmentera proportionnellement, mais la CSPE est supposée intégrée dans ce calcul à grosses mailles et les taxes locales peuvent ne pas augmenter en volume []
    13. L’EPR de Flamanville pourrait coûter au final aux alentours de 6 milliards d’euros pour une puissance installée de 1,6 GW, soit 3700 euros le KW installé ; les réacteurs suivants devraient bénéficier d économie d’apprentissage, mais leur coût pourrait s alourdir du fait de contraintes de sécurité plus fortes. []
    14. Il ne s’agit bien que d’incorporer l’auto-assurance d’une catastrophe nucléaire. Le coût actuel de production permet d’ores et déjà de constituer la provision pour démantèlement (qui est elle aussi de l ordre de l euro par MWh) dont le montant est discuté (voir par exemple http://bit.ly/iEpd5y). Pour la prime de risque, elle doit permettre de faire face à un cout de l’ordre de 100 milliards d’euros pour une probabilité d’accident dans le monde (à discuter de 1/100 000 ème par an). Les calculs montrent que cela conduit à une prime de l’ordre de l’euro au MWh. []
    15. Ce ratio mesure le productible en énergie en fonction de la puissance installée. Pour les énergies intermittentes il varie bien sûr (l’éolien en fonction de la durée des périodes ventées, le solaire en fonction de l’ensoleillement). Le ratio de 2,6 pris ici pour l’éolien terrestre ne le désavantage pas []
    16. Dans la pratique il faut renouveler les investissements dans les ENR tous les 20 ans environ. Mais le calcul du prix de revient du kwh intègre ce réinvestissement. Il serait erroné de le compter deux fois ici []
    17. Ce qui est en termes de puissances vraiment comparables du fait des taux de « productibles »  (voir tableau des productions en TWh par GW) revient à 13000 euros le kW pour un équivalent nucléaire []
    18. Le « bon » rythme suit les gains de coût dans les technologies : pour la France qui a raté le coche de la production en solaire il faut sans doute attendre l’approche de la parité réseau pour intensifier massivement l’aide au solaire. []

    L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima

    La catastrophe nucléaire de Fukushima repose la question de la place du nucléaire dans les politiques énergétiques du monde entier. Elle va sérieusement compliquer la résolution de l’équation climat-énergie, qui ressemblait déjà à la quadrature du cercle. Elle pourrait cependant contribuer à un sursaut nécessaire aujourd’hui à une humanité qui fonce tous feux éteints vers l’abime. A la condition qu’elle soit intégrée dans une vision globale de notre rapport au monde.

    La nécessaire refonte de l’organisation énergétique européenne et française

    Nous ne savons pas encore l’ampleur de la catastrophe, qui semble d’ores et déjà plus grave que celle de Three Miles Island. Mais le simple fait que ces installations soient faites dans un pays de très haut niveau de technicité et qui avait une conscience claire et documentée du risque sismique (en rappelant que ce tremblement de terre n’est pas le big one) décrébilise durablement le secteur dans son ensemble.


    Cette perte de crédibilité va rendre inaudible un argument de bon sens : cet accident est lié à la sismicité de la zone et les réacteurs de Fukushima étaient anciens. Mais alors, soit les autorités le savaient et ont laissé faire, soit elles n’en avaient pas une claire conscience. Dans les deux cas qui nous dit qu’un risque de même ampleur (pas nécessairement lié à un séisme) ne nous est pas occulté sciemment ou inconsciemment ? Ce doute va d’autant plus s’installer que la transparence de l’industrie nucléaire est, à tort ou à raison, loin d’être considérée comme sa première qualité. La science et la technique ayant déjà été fort mises à mal par la vache folle, l’apparent excès de précaution dans la crise du H1N1, le débat avec les climato-sceptiques…, la parole de l’expert est de plus en plus contestée. Il y a fort à parier que la perte de crédibilité va être telle que les arguments rationnels ne porteront pas.

    Très concrètement, la question de la gouvernance du nucléaire est également posée avec acuité. Quel dispositif peut donner confiance ? Un exploitant privé ne peut-il pas être toujours soupçonné de sous-investir en sécurité et maintenance, comme Tepco l’a semble-t-il fait ? L’autorité de sûreté a-t-elle toujours assez de poids pour contraindre à des arrêts et éventuellement des investissements lourds quand nécessaire ? Comment organiser les liens entre les opérateurs et le gouvernement en période de difficultés ? Dès lors la question centrale de la libéralisation du marché de l’énergie tous azimuts en Europe va être reposée. C’est d’ailleurs une bonne chose, tant l’idéologie néo-libérale qui domine dans les politiques énergétiques 1.est à l’origine d’un « monstre » (l’organisation énergétique en France ) qu’il est nécessaire et urgent de remettre en cause.

    Le ralentissement du nucléaire

    La première conséquence concrète de Fukushima devrait être l’arrêt des programmes « low-cost et sécurité non maximale 2». Et, espérons-le, l’arrêt des tranches existantes insuffisamment sécurisées. Mais il n’est pas impossible qu’on assiste à un gel du nucléaire –au sens d’arrêt des projets de nouvelles centrales – la seule question étant de savoir dans quelles régions du monde il n’aura pas lieu.

    Ce gel va se faire pour des raisons d’acceptabilité sociale liée à cette perte de crédit, mais aussi pour des raisons de rentabilité financière et de coûts. Les conséquences économiques de l’accident de Fukushima ne seront pas faciles à évaluer dans un contexte aussi complexe : les impacts cumulés du tsunami, du tremblement de terre et de cet accident vont avoir un effet sur le PIB japonais; l’économie japonaise est probablement amenée à souffrir pendant des mois. Difficiles à évaluer, elles n’en sont pas moins considérables. Les assureurs, les réassureurs et certainement l’Etat japonais vont avoir une très grosse facture à régler.

    Qui va prendre la décision dans les comités d’engagement des banques et au sein des gouvernements de lancer une nouvelle centrale, du fait de cette évidence d’un risque potentiel élevé au plan humain et économique?

    Comment enfin ne pas faire augmenter la facture des nouveaux réacteurs (et plus généralement de toutes les opérations du cycle) pour augmenter encore les assurances de sécurité ? Dès lors, la compétitivité du nucléaire va baisser fortement. Pile au moment où les yeux sont rivés vers la baisse du prix du gaz aux USA, du fait de gisements de gaz non conventionnels (GNC) et même si l’ampleur des réserves de GNC est un objet de controverse et si ce nouvel eldorado n’est encore que très hypothétique.

    Pour les parcs installés, notamment en France, le cœur du débat – et il est probable que ce sera l’un des enjeux de la présidentielle – va porter sur l’alternative « démantèlement ou prolongement3 ». L’option centrale jusque là du renouvellement intégral du parc va certainement être réexaminée, même si les enjeux sont considérables : 1 tranche de 900 MW fournit l’électricité à 550 000 logements chauffés à l’électricité ou 2 100 000 logements chauffés autrement. Et remplacer, toutes choses égales par ailleurs, une centrale nucléaire par des éoliennes (à compléter aujourd’hui par des CCG pour faire face aux creux de vent) c’est investir 5 milliards d’euros4.

    Ouvrir les yeux

    Même si le problème ne se pose évidemment pas de la même manière dans tous les pays (la part du nucléaire varie de 0 à environ 75 % en France dans la production électrique), il est plus que probable que Fukushima va conduire à la réduction de la part relative du nucléaire dans le mix énergétique mondial (qui représente environ 14% de la production électrique mondiale ).

    Nous allons donc nous trouver devant un choix radical.

    • 1/ Poursuivre sur notre lancée, et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par du charbon et du gaz (conventionnel ou non), qui sont aujourd’hui encore les sources de production électrique les moins coûteuses. La conséquence de cette option est claire : c’est l’aggravation de la dérive climatique car cette substitution conduit à plus d’émissions de CO2. Si l’on remplaçait la production nucléaire actuelle par un mix gaz/charbon, on augmenterait, toutes choses égales par ailleurs, les émissions de CO2 de une à deux GTCO2 (milliards de tonnes de CO25). Comme nous envisageons bravement de continuer à faire croître notre production électrique, le faire  par le recours aux fossiles dans un scénario « tendanciel » c’est augmenter la facture climatique d’un montant de l’ordre de 10 GT CO2 ; alors qu’il s’agit de viser sa réduction de plus de la moitié à cet horizon (passer de 50 GTCO2 qui est le montant actuel des émissions à 20 environ en 2050)….
    • 2/ Nous ressaisir et nous mobiliser pour changer de route et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par une réduction accrue de notre consommation d’énergie (qu’il faut de toutes façons réduire, avec ou sans la réduction du nucléaire envisagée) et par du renouvelable.

    Il est d’abord impératif de réduire notre consommation d’énergie (et bien sûr pas que pour l’électricité). D’abord par la sobriété. Au delà d’un certain niveau (nécessaire pour les besoins de base et un minimum de confort) l’accès à la puissance, à la consommation d’énergie et au gaspillage (conscient ou pas) ne font pas le bonheur. Nous le savons. En revanche ils font de l’activité économique et de l’emploi. Ils mobilisent les équipes marketing qui nous abreuvent de publicité et stimulent nos désirs en permanence. Nous allons devoir nous désintoxiquer et ce ne sera pas facile.

    Nous allons devoir également investir lourdement : l’isolation des logements coûte en ordre de grandeur 30 000 euros pour 100 m2. La rénovation accélérée de 30 millions de logements est un investissement considérable, à réaliser rapidement6. Et sa rentabilité pour le ménage n’est pas évidente, au prix actuel de l’ énergie. Il va falloir améliorer notre efficacité énergétique dans tous les secteurs.

    De nombreux espoirs sont fondés sur les renouvelables, qui font l’objet d’investissements et d’aides publiques importants. Pour l’électricité, leur contribution mondiale est aujourd’hui de l’ordre de 3% hors hydraulique qui en représente environ 15%. L’éolien et le solaire (photovoltaïque ou thermodynamique à concentration) ont produit 250 TWH (soit 1,5% de la production mondiale) mais ont cru très fortement (30% par an dans les 10 dernières années). Toute la question est donc celle du rythme de la croissance future. Sur 20 ans un taux de 10% par an fait passer les 250 à 1700 TWH ; à 20 % on atteint en 2030 près de 10 000 TWH. Les autres renouvelables (grand hydraulique dans les pays émergents, biomasse si cela ne se fait pas au détriment de la forêt ou de l’alimentation) peuvent croitre aussi plus ou moins vite.

    La vitesse de pénétration effective des renouvelables dépend de nombreux facteurs : la poursuite des efforts publics de soutiens aux filières, la date d’arrivée de la « parité réseau »7 pour le solaire, la disponibilité des matériaux nécessaires en quantité suffisante et à un prix acceptable, une capacité de production de ses énergies dans des pays à faible intensité carbone de l’énergie8 , la résolution des problèmes posés par la variabilité ou l’intermittence de ces énergies9, l’acceptation par le public des nuisances ressenties (en France par exemple les éoliennes passent assez mal10) et, bien sûr, la vitesse de la mise en place d’un coût au carbone suffisant.11

    Un appel au sursaut

    Le sursaut est un immense défi. Son enjeu est vital. Il s’agit de cesser d’entretenir ce monde de crises et de violences dont l’intensité est « programmée » pour créer un monde plus humain.

    Ce ne sera pas facile.

    Nous allons devoir accepter une contrainte que nous refusons12 : payer notre énergie de plus en plus cher. A la fois pour nous inciter à réduire notre consommation et éviter l’effet rebond13, à la fois parce que le passage à un nouveau mode de production / consommation plus sobre et moins carboné nécessite de mettre un prix au carbone, et parce qu’il va falloir investir considérablement (dans les nouvelles énergies, et dans les dispositifs de réduction d’énergie).

    Elle va aussi nous obliger à consacrer une part plus importante de nos revenus à l’investissement et une moindre à la consommation. Impossible bien sûr sans une politique sociale adaptée, mais même dans cette hypothèse, pas du tout facile.

    Elle va aussi nous contraindre à accélérer la mutation de notre économie vers des activités moins consommatrices de ressources et d’énergie. Ce qui ne se fera pas sans résistances et sans remises en cause fortes : des emplois vont disparaître dans les secteurs « consuméristes » dans la production et la distribution d’énergie fossile, les emplois à créer sont dans la réparation, le recyclage, la maintenance, le bâtiment, l’agriculture…secteurs dont il n’est pas certain qu’ils attirent spontanément les jeunes !

    Souhaitons que la puissance des chocs provoqués par Fukushima et par la crise au Moyen-Orient soit suffisante pour nous ouvrir les yeux et nous faire accepter ce défi sans précédent, voire pour nous en donner envie !

    Alain Grandjean

    1 Il va falloir d’ailleurs remettre en cause cette idéologie et les dispositifs qu’elle a secrétés également dans le domaine des transports…et bien sûr dans le domaine monétaire !

    2 L’appel d’offres d’une centrale nucléaire à Abu dhabi avait été perdu par l’industrie nucléaire contre l’entreprise sud-coréenne Kepco proposant une solution moins sécurisée et moins chère.

    3 Les centrales sont prolongées par tranche de 10 ans jusqu’à 40 ans. En 2018, Fessenheim, la plus ancienne, aura 30 ans ; la décision de la prolonger ou non jusqu’en 2028 sera prise prochainement (la visite décennale ayant eu lieu). Mais la mise en place de substituts aux centrales nucléaires et/ou de plans lourds de réduction de la demande d’énergie prend plusieurs années.

    4 Il faut en effet pour remplacer une tranche de 900 MW, environ 1800 éoliennes de 2,5 MW et 2 CCG de 400 MW pour faire face à l’intermittence

    5 La production mondiale d’électricité est de 20 000 TWH et elle émet 12 GTCO2 (milliards de tonne de CO2) ; soit environ 600 grammes de CO2 par kwh. Le nucléaire c’est environ 2 800 TWH, qui émettent environ 56 MTCO2 (millions de tonnes de CO2), soit 20 grammes par kwh. Passer à la technologie la moins émettrice (le cycle combiné gaz) ce serait passer à environ 400 grammes par kwh, soit 1 GTCO2. Le charbon c’est le double.

    6 Si l’on voulait rénover le parc en 30 ans il faudrait investir chaque année au moins 30 milliards sans compter les coûts de formation et de déploiement de la filière

    7 Le solaire photovoltaïque est encore en France 5 fois plus couteux que le charbon ou le gaz (25 à 30 centimes le kwh contre 5 à 6). L’EPIA voit arriver la parité réseau en Europe entre maintenant (pour l’Italie) et 2030 pour les pays nordiques

    8 Fabriquer des panneaux photovoltaïques avec de l’électricité faite au charbon, n’ a aucun sens au plan climatique.

    9 Les gestionnaires de réseau ont fait d’énormes progrès mais la question du stockage de l’électricité n’est pas encore résolue

    10 Les nanotechnologies envisagées dans les filières au meilleur rendement font l’objet d’une grande méfiance de la part du public

    11 Ce qui veut dire une taxe carbone, sous une forme ou sous une autre, dont le niveau doit s’élever rapidement à 100 euros la tonne de CO2.

    12 Du débat à la taxe carbone, à la récente déclaration du ministre de l’énergie suite à la déclaration d’EDF sur le prix de l’électricité, tout montre que les gouvernements n’arrivent pas à faire accepter aux citoyens ce qui est pourtant une absolue nécessité.

    13 L’effet rebond est bien connu et bien observé : une baisse de la consommation unitaire d’un bien ne s’accompagne pas de la baisse totale des consommations. Pour les maisons c’est le fait qu’une maison mieux isolée permet de se chauffer plus à budget énergétique constant. C’est le fait que les économies d’énergie faites grâce à un appareil libèrent un pouvoir d’achat qui permet d’acheter un autre appareil…

    Le temps des crises : quand le « raisonnable » devient mortel

    Michel Serres a bien titré son essai. Nous sommes entrés dans le temps des crises, inévitable quand l’enjeu est tout simplement pour l’humanité, donc pour chacun d’entre nous, de quitter une ère géologique « l’anthropocène »pour entrer dans le « noocène ». L’historien Eric Hobsbawm voyait, dans le XXème siècle, en observant conflits sanglants et totalitarismes, l’âge des extrêmes. Il ne s’agissait pourtant que d’une mise en bouche. Les risques majeurs dont celui d’une mort sans phrases de…milliards d’individus, sont de notre temps, de notre siècle.

    A l’évidence nos valeurs, nos représentations du monde, nos modes de raisonnement, de gestion doivent être réévalués de fond en comble, que nous le voulions ou non.

    Il s’agit de vivre consciemment une métamorphose. Le processus biologique de métamorphose passe par un état de liquéfaction (la lymphe) nécessaire pour déstructurer la forme initiale (la chenille) et passer à la forme adulte (le papillon). Nous vivons sans la bien comprendre cette phase de liquéfaction qui conduit à la remise en cause des repères et des autorités. Les « jeunes » ne savent plus à quel saint se vouer et sont tentés par la fuite dans la consommation ou le nihilisme. Les moins jeunes essaient de se raccrocher à des idéaux dépassés et simplistes. Période dangereuse s’il en est où l’attachement viscéral au passé est source de guerre, où le refus de tout l’emporte sur l’envie de construire l’avenir. Alors que c’est précisément ce dont il est question : mobiliser l’humanité, chacun d’entre nous, pour résoudre les problèmes que nous avons créés, éviter de n’être que des fossoyeurs de 3,5 milliards d’années d’évolution pour organiser, enfin, et conformément à notre vocation de gardiens de la vie, une socialité heureuse et pacifiée.

    Par cécité ou par simple défaut d’outils nous permettant de voir et de comprendre ce qui se passe, nous nous raccrochons encore aux bonnes vieilles recettes. « In medio stat virtus ». Aristote proposait une morale de « juste milieu ». La vertu est éloignée des extrêmes. Quand il s’agit de réformer la banque et la finance, après une crise d’une violence inouïe, nous acceptons encore les compromis. Les positions extrêmes (la nationalisation des banques, l’interdiction des opérations de gré à gré, la séparation des structures bancaires pour éviter le « too big too fail » et les risques systémiques, etc.) nous paraissent encore comme déraisonnables, impossibles à négocier. Quand il s’agit de changement climatique, nous nous contentons d’un accord international (à Cancun) sans vrai engagement contraignant. Nous acceptons sans sourciller de voir des pays voisins dirigés pendant des décennies par des dictatures et nous étonnons de la vitesse à laquelle ces dictatures s’effondrent…

    Nous continuons à valoriser un bon sens qui consiste en fait à raisonner par continuité. Demain est comme aujourd’hui. Ce qui a marché hier marchera demain. Nos décisions de gestion sont marquées par ce « conservatisme » de bon aloi.

    Il est pourtant devenu dangereux et même mortel. La route que suit l’humanité la conduit (donc conduit chacun d’entre nous) dans le mur. Nous le savons et nous n’arrivons pas à le croire. Parce que nous sommes soumis à nos représentations mentales et à nos valeurs du passé. Manque de lucidité, de courage, d’audace ?

    Il est temps (c’est le temps des crises) d’oser penser de manière radicale. La tiédeur n’est plus de mise, car elle est dangereuse, voire mortelle. Ne pas se faire opérer d’une gangrène c’est risquer la mort. Ne pas changer de modèle économique et financier alors qu’il nous conduit dans le mur, en se contentant de changement à la marge, c’est se contenter de repousser un peu les échéances.

    Au total, qu’est-ce qui est extrême et déraisonnable : conserver une vieille peau (pour reprendre la métaphore de la métamorphose) ou s’en débarrasser aussi rapidement que possible pour s’habiller de neuf ?

    Alain Grandjean

     Editions Le pommier, 2009.


     L‘Age des extrêmes : Le court Xxe siècle, 1914-1991, édition complexe, 1999


     Pour ceux qui sont sensibles aux évangiles, rappelons l’ Apocalypse 3:15-19
    « Je connais tes œuvres. Je sais que tu n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant!   Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. »

    Ce que nous apprennent les fauvettes qui s’adaptent au changement climatique

    Les fauvettes1 migratrices issues d’Europe centrale migrent à l’automne au-delà de la Méditerranée pour y passer l’hiver et revenir en Europe en avril. Du fait du changement climatique ce voyage long de quelques milliers de kilomètres se transforme aujourd’hui en catastrophe : lorsqu’elles rentrent, les arbres ont déjà leurs feuilles, les chrysalides sont devenues papillons et la famine les guette.


    Certaines d’entre elles ont eu l’idée de partir vers les Iles britanniques. Un climat à l’arrivée maintenant suffisamment clément. Un voyage beaucoup moins long : quand revient l’heure de la nidation elles sont plus rapidement de retour sur leurs terres. Le mouvement vers ce nouveau parcours ne cesse de s’amplifier chez les fauvettes. C’est la dernière mode.

    « Comment ces migrateurs nocturnes qui volent à 2000 mètres de haut et se guident aux étoiles ont-ils pu changer leur route en si peu de temps ? L’équipe de Peter Berthold au Max Planck Institute de Radolfzell près du lac de Constance en Allemagne a élevé en cage des oisillons dont les parents avaient hiberné en Angleterre. A l’heure de la migration, ceux-ci ont été placés au milieu des champs dans une boite dont le couvercle découvrait la nuit étoilée. Le sol était jonché de poudre noire. Au matin toutes les empreintes allaient vers l’ouest : preuve que les fauvettes à tête noir avaient muté. L’information s’était inscrite dans leur patrimoine génétique. Ou plus certainement dans ce champ « épigénétique » qui intéresse de plus en plus les biologistes. »2

    Cette histoire me fascine à trois titres. D’une part elle3 montre que les mécanismes purement darwiniens ne sont pas les seuls à entrer en jeu dans l’histoire de la vie. D’autre part elle montre qu’il y a peut-être des capacités inconnues de résilience de la biodiversité au traumatisme climatique. Ce n’est en rien une raison pour laisser la dérive climatique s’accélérer mais cela peut nous amener quelques bonnes surprises dans l’océan de mauvaises nouvelles.


    Enfin et surtout cette histoire a la vertu pédagogique de nous montrer que les choses peuvent évoluer beaucoup plus vite qu’on ne le croit et par des mécanismes que nous ignorons. Comment être certain, pour revenir à Homo Sapiens, le mal nommé, qu’il est, comme le pense par exemple l’académicien
    4 Jacques Blamont, définitivement méchant ? Comment être certain qu’une « mutation épigénétique » ne va pas le transformer ?

    On peut penser au contraire que la perspective qu’il est en train d’achever le monde va le métamorphoser en être humain achevé. Michel SERRES plaide en faveur de la thèse de l’émergence d’une nouvelle humanité. Nous serions en train de passer de l’humanité à « l’hominescence »5. Edgar Morin fait l’éloge de la métamorphose. 6

    Comment cette mutation peut-elle se produire ? A la fois, comme pour les fauvettes, parce que c’est cela où crever. Ensuite et surtout parce que, tous comptes faits, nous sommes faits pour être heureux et pour rendre heureux. C’est quand même une motivation puissante, non ?

    La fauvette est irrésistiblement attirée pendant l’hiver par des zones inconnues qui lui apporteront ce dont elle a besoin. Nous sommes irrésistiblement attirés par le bonheur, la joie, la beauté, la poésie. Le sursaut dont nous avons besoin c’est de refuser de nous laisser emporter vers les terres faméliques et violentes où nous dirigent les mécanismes financiers et économiques actuels. Il est à notre portée de les corriger pour que nous puissions construire un monde solidaire, avec nos congénères et toute la biosphère, un monde durable parce que solidaire.

    Alain Grandjean

    1 Comme indiqué dans mon dernier post, le dernier livre de Lorius (Voyage dans l’anthropocène) est remarquable. C’est lui qui évoque cette belle histoire. Qu’Actes sud me pardonne de la citation assez large que je vais faire maintenant pour parler des fauvettes et de ce qu’elles m’inspirent. Voir pages 124 et 125

    2 Op. cité, page 125

    3 La recherche sur l’ épigénétique et le fait que l’expression des gène peut être influencée par l’environnement et non pas uniquement par les gènes est très active. Andrew Fire et Craig Mello ont obtenu le prix Nobel de physiologie et de médecine pour la découverte de l’ARN interférent qui a révolutionné notre vision de la régulation de l’expression des gènes.

    4 Voir son « Introduction au siècle des menaces «  paru chez Odile Jacob en 2004.


    5 Hominescence, le livre de poche, 2003.

    6 Eloge de la métamorphose, par Edgar Morin,| 09.01.10 |

    Fin de l’Anthropocène, bienvenue dans le Noocène

    Claude Lorius, pionnier des recherches sur le climat, médaille d’or au CNRS, signe avec le journaliste Laurent Carpentier un extraordinaire « Voyage dans l’anthropocène »1 .

    J’y ai appris entre mille choses que le prochain congrès mondial de stratigraphie de Brisbane (Australie) en 2012 va statuer sur la proposition faite par Paul Crutzen en 20022 de reconnaître qu’une ère géologique nouvelle est apparue il y a 3 siècles. Ce genre de décision ne se prend pas tous les matins. La dernière date de plus d’un siècle. C’est en 1885 que fut officialisée l’ère appelée Holocène, commencée avec la sédentarisation de l’homme il y a 11 500 ans.

    La décision d’officialiser l’anthropocène c’est la reconnaissance par la communauté scientifique du fait que l’espèce humaine est devenue la principale force géologique, modifiant le climat, la biosphère, l’hydrosphère, la lithosphère… Je vous laisse découvrir les données scientifiques.

    Mais ce qui m’a le plus frappé dans ce voyage, c’est qu’ on peut déjà prévoir la fin de cette ère à peine reconnue scientifiquement. L’anthropocène repose en effet sur la destruction accélérée des ressources physiques en quantité finie, à commencer par les énergies fossiles. Et une exponentielle finit toujours par épuiser un stock fini.

    Un premier débat porte sur la date de fin : quelque part entre 2050 et 2150 ? L’histoire s’accélère vraiment. Les ères précédant le quaternaire duraient entre 50 et 250 millions d’années. Le pléistocène aura duré 2,6 millions d’années, l’holocène 12000 et l’anthropocène 400 ? Et il ne s’agit pas d’un effet d’optique lié au fait que nous avons plus d’informations sur des périodes récentes. Il s’agit bien de la vitesse avec laquelle l’ensemble des données physiques et biologiques caractérisant notre planète évolue.

    L’anthropocène et après ?

    Un deuxième débat qu’initie Claude Lorius avec humour et gravité c’est celui du nom de la prochaine ère. « Postanthropocène, nocène, apocalypsenowcène ? » nous propose-t-il.

    On sent bien son hésitation. « La seule question qui se pose désormais à nous c’est : « que voulons-nous faire de ce monde dont nous sommes devenus dans le même temps les fossoyeurs et les gardiens ». « Serons-nous les gardiens de la Terre ou les spectateurs impuissants de notre toute-puissance ? »  Et il cite cette belle phrase d’ Edgar Morin.

    « Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose ».

    Mais la post-face de Michel Rocard « La force de l’amitié a sauvé l’antarctique » montre bien où son cœur penche. C’est d’ailleurs pourquoi son livre est un appel au sursaut. Quel sens aurait cet appel si la désintégration était certaine ? Mieux vaudrait alors boire un bon coup. Pour oublier.

    De mon côté, je n’ai pas l’ombre d’une hésitation. La prochaine ère sera le Noocène3. Non que l’être humain soit amené à se désincarner et à se transformer en pur esprit. Mais plus simplement parce que le système de valeurs dominant aujourd’hui (assez bien illustré par le film Avatar) est à la fois létal et mortel. « Les civilisations meurent par suicide écrivait Arnold Toynbee. Non par meurtre ». Nous serions la première à commettre un meurtre contre l’ensemble de nos congénères, l’ensemble de la création et contre nous-mêmes.

    Ce système de valeurs va se désintégrer. Il est en train de se désintégrer. Et nous assistons sans bien le voir car nous n’avons pas encore les mots pour le dire, donc pour le voir, à l’émergence d’une humanité …enfin humaine, dans les décombres liées à la fureur et à la bêtise crasse de cet homo appelé sapiens par antiphrase.

    Bienvenue dans le Noocène.

    Alain Grandjean

    1 Paru à Actes Sud en janvier 2010

    2 Dans un article publié dans Nature : « geology of mankind ».

    3 C’est Vladimir Vernadsky , un biogéochimiste russe, qui a créé le terme de noosphère repris et popularisé par le jésuite et paléoanthropoloue français Pierre Teilhard de Chardin.

    Noos veut dire esprit en grec.

    Une petite histoire de l’ère industrielle

    Excellente vidéo, limpide et pédagogique du Post Carbon Institute. N’hésitez pas à la partager sur vos réseaux…

    En quoi les gaz non-conventionnels changent les donnes énergétique et climatique ?

    Le petit monde de l’énergie est en effervescence depuis que les américains exploitent de manière substantielle, et imprévue il y a moins de 10 ans, les « shale gaz ». Il s’agit de gaz (le méthane) contenus dans des roches que de nouvelles techniques de fracturation permettent d’exploiter et de produire de manière économiquement rentable. A côté des shales gaz d’autres sources de gaz non conventionnels1 (« tight gaz » ou « coal-bed methane ») se développent. Ce nouvel eldorado a déjà plusieurs conséquences concrètes : les américains réduisent leurs importations de gaz (et envisagent sérieusement de devenir exportateurs de gaz liquéfié), son prix se stabilise et se décorrèle du prix du pétrole. Le gaz non conventionnel représente aujourd’hui 50% de la consommation américaine de gaz2 et pourrait en représenter plus de 60% en 2020.

    Certains commentateurs (voir un papier paru dans le Financial Times3) voient là une nouvelle révolution énergétique, un changement majeur des donnes énergétique, climatique, et… géopolitique. Que peut-on en dire aujourd’hui ?

    Légende : « Le forage horizontal en particulier et la fracturation hydraulique des roches [...] ont rendu possible le développement de la production de gaz non conventionnel »

    Des réserves difficiles à évaluer

    Du côté des réserves de gaz non conventionnels les chiffres valsent et varient de 1 à 10. L’AIE les estime à environ 800 Tm3, soit de l’ordre de 700 GTEP4. Disons le tout net, personne n’en sait rien aujourd’hui. Les technologies de production sont trop récentes pour que l’exploration des gisements potentiels puisse être considérée comme exhaustive. Il est assez clair que les USA ont des réserves importantes et exploitables. La Chine et l’Australie développent leur potentiel. Les autres pays explorent. D’autre part, les ressources extractibles dépendent du prix de marché du gaz. Rien au total ne permet de trancher aujourd’hui sur les chiffres comme c’est devenu possible dans le domaine du pétrole conventionnel par exemple.

    L’Europe quant à elle ne sera probablement pas un gros acteur : le forage du shale gaz passe par une …forêt de puits, des pollutions encore mal évaluées et surtout, aux USA, est favorisé par le fait que les propriétaires d’un sol ont un droit sur les richesses du sous-sol. En Chine, on peut compter sur le caractère autoritaire du régime pour passer outre les résistances des riverains … En Europe aucun de ces deux leviers n’est en œuvre.

    Du côté du climat, un impact probablement négatif

    Les shale gaz ne changent évidemment rien au fait qu’il y a de toutes façons trop d’énergie fossile sous terre par rapport à ce que l’on doit brûler pour limiter le changement climatique en cours. Certains commentateurs estiment pourtant que le développement du gaz est favorable à court terme au climat, en limitant la part du charbon.

    Au contraire, et c’est un effet négatif, en donnant à nouveau l’espoir d’accéder à une énergie abondante et moins carbonée que le charbon, les gaz non conventionnels pourraient juste aggraver le problème : si l’on exploite plus de gisements de gaz aujourd’hui cela ne nous empêche pas de brûler du charbon aujourd’hui et encore moins demain. Par ailleurs, la baisse actuelle des prix spots du gaz font perdre en compétitivité les énergies décarbonées (nucléaire, hydraulique , éolien et solaire).
    Il faut le réaffirmer avec force : la régulation climatique passe par des mesures de politique publique (réglementations et prix donné au carbone). La simple rareté prévisionnelle ou imaginée des énergies fossiles ne constituera jamais, en temps utile, une politique climatique !

    Du côté des prix c’est la bouteille d’encre

    La baisse constatée du prix du gaz fait rêver certains. Il n’y a plus de raison que le prix du gaz soit corrélé à celui du pétrole. Les usages sont déjà différents (les pétroles pour la mobilité et la pétrochimie, le gaz pour le chauffage et l’électricité). Si en plus les processus de production sont complètement différents (pas de pétrole là où on exploite du gaz non conventionnel, alors que le gaz était en partie issu de champs de pétrole) il n’y a plus de raison de lier les prix de ces deux sources d’énergie .
    Mais le débat fait rage : si le gaz non conventionnel est moins abondant que ce que pensent les optimistes il n’aura pas d’effet de moyen terme sur le prix. Par ailleurs et surtout, le gaz n’est pas l’objet d’un marché mondial mais de grands marchés régionaux, avec des coûts de transport importants. L’Europe qui est durablement déficitaire en énergie devra toujours payer le prix du pétrole, du gaz et de son acheminement. Aujourd’hui elle paie le gaz environ 10 dollars par MBTU alors qu’il se traite à 4 dollars aux USA.

    Les gaz non conventionnels et le peak oil

    Les plus « optimistes » voient dans les gaz non conventionnels un moyen de retarder l’échéance du peak oil. A la fois parce que l’abondance supposée du gaz et son prix maîtrisé pourrait accélérer la sortie du fioul du chauffage. Mais aussi et surtout parce que la reconversion du parc automobile au gaz est imaginée. Certains rêvent déjà de faire passer toute la flotte de camions américains au gaz5. J’ai un peu de mal à penser qu’on pourra rapidement faire basculer une flotte de véhicules de l’ordre d’1 milliard de véhicules du pétrole au gaz6. C’est coûteux pour les particuliers et difficile à organiser. D’autre part cela ne peut se concevoir que si l’eldorado du gaz non conventionnel se vérifie et sur un horizon assez long pour que ces investissements soient entrepris. Or comme on l’a vu plus haut l’incertitude aujourd’hui reste forte.

    Conclusion : un peu de modestie

    L’arrivée du shale gaz me semble une excellente occasion d’insister sur la nécessaire régulation publique en matière énergétique pour éviter des conséquences climatiques pour le moins désagréables. Elle me semble aussi l’occasion d’appeler à un peu de modestie les deux camps qui s’affrontent. Les amoureux de la technologie nous disent que cette innovation est bien la preuve qu’on saura faire face aux problèmes de ressources identifiés aujourd’hui. Que savent-ils vraiment de l’ampleur de cette révolution ? Quant à ceux qui pensent que les shale gaz ne sont qu’un feu de paille, comment peuvent-ils vraiment l’affirmer aujourd’hui ?

    Alain Grandjean

    1 Pour ce qui concerne le gaz le qualificatif de non-conventionnel désigne le mode de production. Il s’agit toujours de méthane. Ce n’est pas le cas pour le pétrole ou le « pétrole non conventionnel » peut être du pétrole off-shore, c’est bien du pétrole, ou des sables bitumineux, qui délivre un matériau visqueux , pas du pétrole… Voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/gaz_non_conv.html pour des explications plus précises.

    2 Qui se stabilise autour de 600 Gm3, soit 540 MTEP, après être passée par un minimum de 500 au milieu des années 80. Mais aujourd’hui ce sont les tight gaz qui sont dominants dans le gaz non conventionnel américain.

    3Voir par exemple un papier paru dans le Financial Times http://www.thegwpf.org/energy-news/1063-shale-gas-will-change-the-world.html

    4 1000 m3 de gaz c’est environ 0,9 TEP  (tonnes équivalent pétrole)

    5 Voir par exemple http://www.pickensplan.com/theplan/

    6 Aujourd’hui c’est de l’ordre d’une dizaine de millions de véhicules qui roulent au gaz.

    L’académie des sciences va-t-elle permettre de clore les faux débats et de rouvrir la porte aux vraies questions ?

    Le rapport de l’académie des sciences, piloté par Jean-Loup Puget, délégué de la section Sciences de l’univers, tranche sans ambigüité dans le débat initié par Claude Allègre, avec l’aide, au plan scientifique de Vincent Courtillot et Jean-Louis le Mouël, également académiciens. Au plan scientifique, l’affaire était entendue de longue date1, mais ce rapport est bienvenu car il met en France un terme à un faux débat. On peut regretter qu’il ne fasse pas référence aux synthèses les plus récentes (Le rapport du Conseil Inter-Académique (IAC) sur les processus du GIEC et le rapport de la Royal Society sur l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique) et qu’il ne cite les travaux du GIEC que dans la bibliographie. On peut regretter aussi quelques concessions2 dans le texte faites à Vincent Courtillot et un peu trop de poids accordé à quelques points d’incertitude mineurs. Peu importe. Ce texte a été adopté à l’unanimité et il n’est donc plus possible de faire état d’une contestation des éléments de diagnostic et de pronostic rapportés par le GIEC et la communauté des climatologues, qui serait fondée et reconnue en France par des membres de l’académie des sciences.

    Les climato-sceptiques contrairement aux apparences font perdre du temps. Ils mettent l’emphase sur de faux débats. C’est d’ailleurs une technique employée délibérément par les « marchands de doute », selon la magnifique expression de Naomi Orenkes3, auteur d’un livre remarquable sur le sujet.

    Revenons rapidement aux vrais débats : quelles mesures prendre et à quelle vitesse pour limiter le changement climatique, s’adapter à ses conséquences pour la part qui est inévitable et en atténuer l’impact pour les populations concernées ? Si en France le Grenelle de l’environnement, dont le bilan va sortir très prochainement a conduit à prendre quelques mesures, elles restent bien timides (et parfois erronées, mais nous y reviendrons). Il est vraiment temps de prendre conscience de l’ampleur de la marche à franchir. Je vous recommande à ce sujet le livre de Clive Hamilton, « Requiem for a species » 4. Partant de ce constat et de la conviction que nous n’arriverons pas à franchir cette marche, il en déduit que nous devons faire le deuil d’une planète à peu près agréable, celle que nous connaissons en ce moment, pour nous adapter à l’idée d’un « monde à 4 degrés5 » fort peu sympathique…

    Si nous voulons éviter ce monde à nos enfants et petits-enfants il va bien nous falloir accepter de changer radicalement de mode de consommation et de production. La crise financière ne peut être un obstacle à cette impulsion. A-t-on manqué d’argent pour sauver les banques ? Les américains ont-ils manqué d’argent pour transformer leur économie lors de la dernière guerre mondiale ? Peut-on manquer d’argent (qui se crée d’un jeu d’écritures et ne représente que les dettes et créances des uns et des autres) pour éviter de détruire la vie donc l’activité économique elle-même ? Si nous croyons cela, ne serait-ce qu’un instant, c’est , à l’évidence, que nous sommes habités par des croyances stupides. Le vrai débat, c’est bien celui-ci : comment en finir avec des modes de pensée et des croyances autodestructeurs ? Comment piloter l’économie et la finance avec bon sens, pour éviter de finir comme l’Ile de Pâques ?

    Alain Grandjean

    1 La thèse de Courtillot a été réfutée par Edouard Bard directeur de la chaire de climatologie du Collège de France (voir par exemple http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2010/09/scoop-le-match-bard-versus-courtillot-à-lacadémie-des-sciences.html#tp) . Claude allègre n’a lui jamais écrit d’article scientifique sur le climat. Et c’est précisément le rôle du GIEC de faire le point sur l’état des discussions scientifiques…


    2 Comme par exemple « L’activité  du  Soleil ne  peut  donc  être  le  facteur dominant  de  ce  réchauffement » est-il dit, alors qu’il est clair que c’est un facteur marginal et parfois négatif sur certaine période.

    3Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, Naomi Oreskes and Erik M. Conway, Bloomsbury Press, 2010

    5 S’inspirant du livre « Six degrés , Que va-t-il se passer? » de Mark Lynas, Dunod, 2008

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