Démission à l’académie des technologies. Le multirécidiviste Claude Allègre sévit toujours.

Claude Henry, Professeur honoraire à l’Ecole polytechnique, professeur à IDDRI Sciences Po et Columbia University, vient de donner sa  démission de l’académie des technologies.

Sa lettre, jointe ici, en donne les motifs : Claude Allègre vient d’être invité dans cette enceinte à intervenir dans une session plénière le 14 mars sur la crise écologique.

Une fois de plus, caution est donnée à ce héraut du négationnisme scientifique, complice de l’attitude de passivité criminelle vis-à-vis d’un désastre majeur, le changement climatique.

Claude Allègre  est le relais actif des industriels et autres lobbys qui se battent contre toute régulation sur les émissions de Gaz à Effet de Serre et emploient les méthodes bien mises en lumière maintenant de « mobilisation » de scientifiques pour mettre du doute dans les esprits (voir Les marchands de doute de Naomi Oreskes et sa conférence à venir le 29 mars). C’est pour continuer à propager ce doute qu’il participe à cette session de l’académie. C’est un habitué du genre : il s’est battu avec la plus grande énergie contre le « désamiantage » de Jussieu.  Comment penser que ces positions sur l’amiante étaient sans lien[1] avec  le fait que l’Institut de Physique du Globe (dont il était le président)  bénéficiait de financements de la société Eternit, leader des produits bourrés d’amiante (le fibro-ciment) dont deux des dirigeants viennent d’être condamnés à de lourdes peines de prison en …Italie[2].

Le temps est venu d’en finir avec les compromis et les compromissions.
Claude Henry, un des économistes français les plus respectés au niveau international, fait preuve de courage et de rigueur morale dans son attitude. Espérons qu’il sera suivi dans ce combat qui va se durcir maintenant. Le temps presse.

Alain Grandjean

[1] voir par exemple sur le blog de Jean Gadrey.

L’académie des sciences va-t-elle permettre de clore les faux débats et de rouvrir la porte aux vraies questions ?

Le rapport de l’académie des sciences, piloté par Jean-Loup Puget, délégué de la section Sciences de l’univers, tranche sans ambigüité dans le débat initié par Claude Allègre, avec l’aide, au plan scientifique de Vincent Courtillot et Jean-Louis le Mouël, également académiciens. Au plan scientifique, l’affaire était entendue de longue date1, mais ce rapport est bienvenu car il met en France un terme à un faux débat. On peut regretter qu’il ne fasse pas référence aux synthèses les plus récentes (Le rapport du Conseil Inter-Académique (IAC) sur les processus du GIEC et le rapport de la Royal Society sur l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique) et qu’il ne cite les travaux du GIEC que dans la bibliographie. On peut regretter aussi quelques concessions2 dans le texte faites à Vincent Courtillot et un peu trop de poids accordé à quelques points d’incertitude mineurs. Peu importe. Ce texte a été adopté à l’unanimité et il n’est donc plus possible de faire état d’une contestation des éléments de diagnostic et de pronostic rapportés par le GIEC et la communauté des climatologues, qui serait fondée et reconnue en France par des membres de l’académie des sciences.

Les climato-sceptiques contrairement aux apparences font perdre du temps. Ils mettent l’emphase sur de faux débats. C’est d’ailleurs une technique employée délibérément par les « marchands de doute », selon la magnifique expression de Naomi Orenkes3, auteur d’un livre remarquable sur le sujet.

Revenons rapidement aux vrais débats : quelles mesures prendre et à quelle vitesse pour limiter le changement climatique, s’adapter à ses conséquences pour la part qui est inévitable et en atténuer l’impact pour les populations concernées ? Si en France le Grenelle de l’environnement, dont le bilan va sortir très prochainement a conduit à prendre quelques mesures, elles restent bien timides (et parfois erronées, mais nous y reviendrons). Il est vraiment temps de prendre conscience de l’ampleur de la marche à franchir. Je vous recommande à ce sujet le livre de Clive Hamilton, « Requiem for a species » 4. Partant de ce constat et de la conviction que nous n’arriverons pas à franchir cette marche, il en déduit que nous devons faire le deuil d’une planète à peu près agréable, celle que nous connaissons en ce moment, pour nous adapter à l’idée d’un « monde à 4 degrés5 » fort peu sympathique…

Si nous voulons éviter ce monde à nos enfants et petits-enfants il va bien nous falloir accepter de changer radicalement de mode de consommation et de production. La crise financière ne peut être un obstacle à cette impulsion. A-t-on manqué d’argent pour sauver les banques ? Les américains ont-ils manqué d’argent pour transformer leur économie lors de la dernière guerre mondiale ? Peut-on manquer d’argent (qui se crée d’un jeu d’écritures et ne représente que les dettes et créances des uns et des autres) pour éviter de détruire la vie donc l’activité économique elle-même ? Si nous croyons cela, ne serait-ce qu’un instant, c’est , à l’évidence, que nous sommes habités par des croyances stupides. Le vrai débat, c’est bien celui-ci : comment en finir avec des modes de pensée et des croyances autodestructeurs ? Comment piloter l’économie et la finance avec bon sens, pour éviter de finir comme l’Ile de Pâques ?

Alain Grandjean

1 La thèse de Courtillot a été réfutée par Edouard Bard directeur de la chaire de climatologie du Collège de France (voir par exemple http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2010/09/scoop-le-match-bard-versus-courtillot-à-lacadémie-des-sciences.html#tp) . Claude allègre n’a lui jamais écrit d’article scientifique sur le climat. Et c’est précisément le rôle du GIEC de faire le point sur l’état des discussions scientifiques…


2 Comme par exemple « L’activité  du  Soleil ne  peut  donc  être  le  facteur dominant  de  ce  réchauffement » est-il dit, alors qu’il est clair que c’est un facteur marginal et parfois négatif sur certaine période.

3Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, Naomi Oreskes and Erik M. Conway, Bloomsbury Press, 2010

5 S’inspirant du livre « Six degrés , Que va-t-il se passer? » de Mark Lynas, Dunod, 2008

La fabrication de l’incertitude par les lobbys – Séminaire le 14 octobre par Claude Henry

Claude Henry est un des économistes français les plus reconnus dans le monde. Spécialiste des questions d’environnement et bon connaisseur des USA (il est professeur à Columbia), son travail sur la fabrication de l’incertitude par les lobbys est passionnant.

Voici le texte de l’annonce :

Paris Environmental and Energy Economics Seminar, October 14th

Dear All,
we are pleased to announce the next meeting of the PEEES (Paris Environmental and Energy Economics Seminar)
Speaker: Claude henry, Iddri Sciences Po and University of Columbia

« SCIENTIFIC UNCERTAINTY AND FABRICATED UNCERTAINTY: FROM TOBACCO TO CLIMATE »

The paper can be downoladed at http://sites.google.com/site/seep20102011/home

Seminar Coordinator
Anna Creti-Université Paris Ouest and École Polytechnique

PEEES is a joint initiative of the following institutions:
University Paris 1- Paris School of Economics, Université Paris Descartes, University Paris Ouest Nanterre, University Paris Dauphine, Agro ParisTech, Ecole Polytechnique, Ecole des Mines, Ecole des Ponts, CEA, CIRED, Climate Economics Chair and IFP School.

Informations pratiques :
October 14th, 4PM to 5.30PM
Université Paris-Descartes
Salle des thèses, 5ème étage, Bâtiment Jacob
45 rue des Saints-Pères 75006
Agrandir le plan

A recommander vivement : « L’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre »

Je vous signale avec grand plaisir la sortie du bouquin de sylvestre huet, l’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre, paru chez Stock (prix 12 euros).
Petit livre (186 pages) très agréable à lire, qui fait le tour des âneries de notre climato-bouffon, pas uniquement sur le strict plan  de la science du climat, mais aussi sur celui de sa vision très spéciale de l’histoire. On ressort aussi éclairé sur les travaux de Courtillot.
A recommander vivement

Science et vérité

Le débat sur le climat a réveillé des réflexions de fond sur le statut d’un énoncé scientifique. Même si la mauvaise foi la plus évidente est à l’origine de ce débat il n’est pas inutile d ‘en profiter pour éclairer la question.
La démarche scientifique est née avec Galilée, le premier à avoir mis en lumière que la vérité ne pouvait pas être issue d’un principe d’autorité (c’est vrai parce que celui qui le dit est …le pape, un puissant, une autorité reconnue, une personnalité « autorisée ») mais de la confrontation avec la réalité par le biais d’une expérience reproductible. Cette révolution ne s’est pas fait sans mal. Les détenteurs de la Vérité qui en tiraient une position dominante et des avantages se sont retrouvés progressivement en Occident dans la peau de « croyants » sans influence. On comprend qu’ils n’aient pas accepté cette perte facilement
1.

L’efficacité de cette démarche expérimentale n’est plus à prouver; elle a valu la domination militaire et intellectuelle de l’Europe pendant 3 siècles, une profusion de découvertes conceptuelles et technologiques dans tous les domaines. A l’inverse dans les domaines où l’expérience est difficile ou impossible (la majorité des sciences dites humaines) la pêche est moins miraculeuse.

Karl Popper2 s ‘est intéressé à ce qui distinguait la psychanalyse et la physique. On lui doit le concept de « réfutabilité » qui, selon lui, permet de distinguer science et idéologie. Un énoncé est scientifique s’il est réfutable, c’est-à-dire s’il est possible de construire une expérience qui permettrait de montrer qu’il est faux. C’est toute la démarche qui consiste à formuler des hypothèses qu’il est possible de vérifier  ou d’infirmer. Popper était très sensible à la notion de contre-exemple et à la faiblesse logique du raisonnement par induction, faiblesse remise en valeur par Taleb dans son cygne noir3 : ce n’est pas parce que je n’ai vu à ce jour que des cygnes blancs que tous les cygnes sont blancs. Il suffit que j’en voie un noir pour m’en rendre compte. Un contre-exemple suffit à démolir une thèse, mille exemples ne permettent pas de l’établir scientifiquement.

Le recours à l’expérience reproductible et ce souci de n’affirmer que des choses « testables » est à l’origine de la notion de doute scientifique, très voisine de celle de réfutabilité. L’esprit scientifique est celui de la critique et du doute. En quantité, peu d’Einstein et de grandes inspirations dans le travail scientifique ; beaucoup de travail de critiques de vérifications (avant de remettre en cause la mécanique quantique disait Richard Feynman vérifiez que les plombs n’ont pas sauté).

A l’inverse la démarche idéologique est un empilement d’arguments visant à étayer la thèse défendue. Et elle a une capacité à intégrer par des artifices ad hoc les contre-arguments et les contre-exemples. Exemple dans le domaine de la psychanalyse : si vous niez l’existence de l’inconscient c’est que vous en êtes l’esclave (le raisonnement était le même avec le diable…). L’histoire de la pensée montre que cette démarche, au fond celle de l’argumentation raisonnée, se retrouve dans des biens des domaines : la théologie, le droit, l’économie, la politique…la vie des affaires. Elle n’est pas réservée aux grandes idéologies comme le marxisme ou la psychanalyse.

Ce concept de réfutabilité a sans doute fait trop bonne fortune. On pourrait en déduire en effet que la science ne peut pas, par définition, énoncer des vérités. La vérité serait en dehors du champ de la science ; elle serait cantonnée dans celui de l’idéologie et de la religion. Ce serait une affaire de croyance ou de foi.

Manifestement les choses ne sont pas si simples : la démarche scientifique permet en effet de construire des faits qui deviennent des vérités de fait exprimables par « il est vrai que », de la même valeur (de vérité) que la vérité de fait élémentaire, comme celle par exemple selon laquelle en ce moment « il est vrai que je rédige un texte ». La loi de la gravitation est non seulement vraie mais vraie d’une manière incroyablement précise, les lois de l’électromagnétisme « marchent » et ainsi de suite. Un exemple intéressant de la construction d’un fait scientifique est celui de la dérive des continents. Avant Wegener la croyance dominante chez les géologues c’était que la surface de la Terre n’avait pas bougé. Sa thèse de la dérive des continents assez bien étayée fut combattue jusqu’à sa mort. Il fallut les travaux de Xavier Le Pichon et ses collègues sur la « tectonique des plaques » (publiés en 1968) pour montrer que les continents avaient bien été l’objet d’une dérive et pour expliquer comment cela avait été possible. La dérive des continents est maintenant un fait acquis. C’est ainsi que marche la science dans l’immense majorité des cas, et c’est ce qui fait d’elle une entreprise de capitalisation collective des savoirs.

Appliquée au cas de la dérive climatique et de ses causes, les choses sont du même ordre. Les travaux de milliers de scientifiques montrent l’impact des émissions de gaz à effet de serre. Les conclusions synthétisées par le GIEC ont le même statut que celles de la dérive des continents : non pas une idéologie (ce qui serait en effet contradictoire) mais bien celui de vérité scientifique. Que certains ne le reconnaissent pas n’y changent rien. Il est toujours possible que certaines personnes pensent que la terre est plate, cela ne change rien à sa« rotondité ».

Alain Grandjean

1 Quand on y réfléchit froidement la vraie question c’est plutôt « pourquoi ont-ils accepté de se faire dessaisir de ce qui faisait leur pouvoir ? ». Les principales civilisations concurrentes n’ont pas franchi le pas. Les théocraties ou les empires ont toujours tout fait pour empêcher l’émergence de l’esprit scientifique.

2 Voir par exemple « la logique de la découverte scientifique », Payot 1973.

3 Voir Le cygne noir

Changement climatique : en finir avec la confusion délibérée

La stratégie des climatosceptiques coule de source. Qui ne la bâtirait pas ainsi ? D’abord créer le doute dans l’opinion puis légitimer les points de vue opposés au consensus. Le doute n’est –il pas au cœur de la démarche scientifique ? Le débat n’est-il pas preuve de santé démocratique ? De cette stratégie délibérée ou non (selon les acteurs) naît à l’évidence de la confusion dans l’opinion. Ce qui est recherché au moment où il faut prendre des décisions qui auront forcément un coût pour certains (ne serait-ce que celui de changer d’habitudes) et créeront des avantages pour d’autres (les entreprises qui fournissent des solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre).
Plus que jamais il est nécessaire de prendre du recul pour rappeler les faits saillants du dossier et mettre un peu de lumière pour dissiper ce sentiment de confusion.

Le débat d’opinion concerne les opinions pas les faits

Que le doute soit au cœur de la démarche scientifique ne signifie pas que la science ne soit pas capable d’établir des faits scientifiques indiscutés (après des travaux en général laborieux) ni des théories tout aussi indiscutées. Qui oserait affirmer que la terre est plate, ou que les continents n’ont jamais dérivé ? Qui oserait prétendre que les objets massifs ne tombent pas sur terre selon les lois de la gravitation ? En tous les cas tous ceux qui prennent l’avion font confiance (et ils ont raison) à la solidité des lois de la mécanique (des solides et des fluides). Et quand un avion s’écrase ce ne sont pas ces lois qu’on met en doute….

Que le débat d’opinion soit une condition de la vie démocratique, tous les démocrates dont je suis en conviennent. Faut-il pour autant mettre aux voix l’évolution de la température sur terre dans les 100 dernières années ? Le débat d’opinion concerne les opinions, pas les faits. Il concerne l’interprétation des faits, les conséquences politiques qu’on en tire, pas les faits eux-mêmes. En matière de changement climatique, le vrai débat politique porte sur les mesures à prendre, leur niveau institutionnel (ce qui doit se faire au niveau local, régional, national, européen, international), leur ambition, leur vitesse, les compensations à envisager vers les perdants, les mesures de transition à prendre….Bref il y a vraiment matière à débat, et débat sérieux sur la base des perceptions des uns et des autres, des intérêts en jeu et …des incertitudes que les scientifiques ne peuvent lever à ce jour, compte-tenu de leurs connaissances.

La nécessité de la production de consensus et du GIEC

Pour que ce débat ait lieu et contrairement à la suggestion perverse de certains qui proposent de supprimer le GIEC, il est nécessaire de disposer d’un mécanisme de production de consensus. Rappelons que c’est ainsi que la pratique médicale progresse : les praticiens, pour prendre des décisions et s’améliorer, doivent disposer du consensus de la communauté des chercheurs ; et ce consensus, qui doit être produit et dont la production doit être organisée, évolue bien sûr à mesure que la recherche progresse. Comment faire autrement ? Face à la masse considérable de documents et d’études publiés sur des sujets très vastes, le travail de consensus est absolument indispensable pour aider les décideurs qui ne peuvent analyser tout ce travail, et ne peuvent pas non plus se fier à un seul expert ou à un groupe d’experts. C’est la seule alternative à la dictature des experts ou au jeu des lobbies.

La dérive climatique actuelle peut conduire à un changement d’ère climatique en moins d’un siècle

A ce jour le résumé du consensus tient en quelques affirmations :

-les gaz à effet de serre (GES, tels que le CO2, le méthane, le N2O, les gaz fluorés et quelques autres) augmentent le pouvoir d’effet de serre de l’atmosphère

-ces gaz sont émis en quantités croissantes ; pour le seul CO2, la trajectoire dans un scénario « tendanciel » peut conduire dans le siècle à un triplement voire plus de la concentration « préindustrielle »

-un simple doublement de la concentration de l’atmosphère en CO2 conduit à une augmentation de la température moyenne planétaire située, selon les estimations, entre 2 et 5 °C1.

-l’écart de température par rapport à la dernière glaciation est de 5°C

-la dérive climatique actuelle peut donc conduire à un changement d’ère climatique en moins d’un siècle

-les impacts de ce changement d’ ère climatique sont négatifs voire très dangereux pour la majorité des habitants de cette planète

Ces affirmations dont la simplicité ne doit pas cacher l’acharnement avec lequel les scientifiques du monde entier se sont battus pour les produire avec un très fort niveau de consensus, suffisent à fonder solidement les décisions visant à réduire les émissions de GES. Des estimations plus serrées sont nécessaires pour définir les objectifs quantitatifs et calendés ; elles font elles aussi l’objet de travaux approfondis (mais pas de ce court papier !).

Les faux-problèmes des climato-sceptiques

Les climatosceptiques obscurcissent volontairement le débat, soit en propageant des erreurs factuelles2 soit en insistant sur des débats certes passionnants mais sans portée par rapport aux enjeux. Un seul exemple : on sait que l’évolution du climat à l’échelle de quelques décennies est pilotée par un nombre limité de paramètres :

-les causes naturelles (dont l’évolution de l’activité solaire et volcanique, et les oscillations océaniques génératrices des phénomènes comme El Nino)

-les émissions anthropiques de gaz à effet de serre et d’aérosols

Il en résulte une courbe d’évolution des températures qui n’a rien de linéaire puisque aucun de ces phénomènes ne l’est. Il est également possible que selon l’échelle d’observation retenue on puisse constater une baisse des températures ou un ralentissement de la hausse. Vrai ou faux, ceci n’a aucun rapport avec le consensus rappelé ci-dessus. A l’horizon du problème c’est-à-dire celui du siècle en cours, ne pas réduire les émissions de gaz à effet de serre c’est condamner nos enfants et petits-enfants à gérer un changement d’ère climatique aux effets dévastateurs.

Alain Grandjean

(Cet article est également disponible sur le site de l’Expansion, rubrique La chaîne Energie)

1 Alors que les variations naturelles du climat s’expriment sur la même période en dixièmes de degrés .

2 Le dernier livre de Claude Allègre en est bourré, voir par exemple http://sciences.blogs.liberation.fr/files/allegre6avril-1.pdf

Le jeu des 7 erreurs, suite

Sylvestre Huet gagne la bouteille
Suite au jeu des 7 erreurs sur ce blog où je me proposais d’offrir une bouteille de champagne à qui identifierait le plus d’erreurs de Claude Allègre dans son dernier livre, Sylvestre Huet a bien gagné la bouteille de champagne (que nous avons bue  hier soir)  par le gros travail analytique qu’il a produit et dont il a communiqué les résultats au sein de son journal et sur son blog.

L’imposteur c’est …
A cette occasion, il nous a annoncé la sortie de son livre, le 21 avril chez Stock: « L’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre », qu’il est utile de faire connaître dès maintenant.
Ce livre fera le point sur les principales erreurs et mensonges de Claude Allègre, qu’ils soient dans le champ de la science du climat ou dans les autres domaines. Le but n ‘est pas de convaincre ceux qui se sont fait leur religion, mais d’aider tous les autres à prendre conscience de l’incroyable « toupet » d’un homme bardé de reconnaissances scientifiques, qui se permet de piétiner les règles les plus élémentaires de cette démarche et de jeter le discrédit, sans aucune preuve sérieuse, sur toute une communauté de chercheurs.

Soutien du CNRS à l’appel des 600
Parallèlement un appel des scientifiques du climat, signée à ce jour par près  de 600 d’entre eux , demande au ministre de la Recherche, non pas de trancher le débat scientifique, ce qui serait dangereusement contreproductif, mais «une réaction» et«l’expression publique de [sa] confiance vis-à-vis de [leur] intégrité et du sérieux de [leurs] travaux». L’accès à la signature est limité aux «scientifiques capables par leur expertise de savoir que Claude Allègre ment», a précisé Valérie Masson-Delmotte, la première signataire de cet appel, ce qui réduit le nombre maximum de signataires potentiels à un millier environ…Cet appel vient de provoquer un soutien clair et sans équivoque du président du CNRS qui va saisir le comité d’éthique du CNRS. L’organisation difficile d’un débat à l’académie des sciences est par ailleurs en cours.


Une opération qui je l’espère permettra aux « honnêtes gens » de retrouver des repères après la déferlante médiatique, dont nos medias ne sortent pas grandis…

Alain Grandjean

Peut-on faire confiance aux modèles climatiques ?

L’ ampleur de la crise financière et économique, totalement imprévue quelques mois avant par les économistes, l’incapacité de la météo à prévoir le temps qu’il fera à plus d’une semaine et les critiques des climato-sceptiques font douter des modèles climatiques.

Comment pourraient-ils, eux, nous apporter une information sur ce qui va se passer dans plusieurs décennies ?

Tout d’abord la physique (qui sert de base aux modèles climatiques) ce n’est pas de l’économie ni de la finance. Les modèles économiques ne peuvent prétendre à faire la moindre prévision même à relativement court terme pour au moins trois raisons :

  • il n’y a pas de lois économiques comme il y a des lois physiques
  • les phénomènes économiques sont beaucoup plus complexes que les phénomènes climatiques
  • des décisions humaines imprévisibles peuvent changer le cours de l’économie

Les modèles météo, eux , reposent bien sur de la physique mais leur objectif est très différent des modèles climatiques. Ils n’ont d’intérêt que s’ils arrivent à donner une information précise sur le temps qu’il va faire tel jour dans tel endroit, avec un maillage territorial assez fin. Or cette information dépend de paramètres (comme le vent et l’humidité) qui bougent vite et de plus en plus vite à mesure qu’on s’éloigne du moment initial (où les données de départ sont connues). Les modèles climatiques ont, quant à eux, un objectif statistique (la température moyenne à la surface de la planète sur une année pleine) et probabiliste (ils donnent des indications de l ‘évolution de cette température en probabilité).

Ce qui permet d’avoir une confiance dans les modèles climatiques et dans les conclusions synthétiques qu’on en tire ce sont :

  • la confiance générale qu’on peut avoir dans le travail scientifique dans les conditions devenues normales de sa pratique qui soumet à des tiers professionnels la critique sans concessions des publications dans les revues à comité de rédaction
  • le fait que les modèles convergent sur les points clefs à horizon 2100 même si les fourchettes de résultat dont encore importantes (voir l’article sur la sensibilité climatique)
  • le fait que sur des horizons plus courts d’une vingtaine d’années où ce qui compte en matière de GES ce sont les émissions passées et non les hypothèses sur les émissions futures les convergences sont encore plus fortes
  • le fait que les fourchettes de résultats sont stables depuis les débuts de la modélisation (et compatibles avec les estimations faites « à la main »)

Cette confiance globale ne doit évidemment pas être confondue avec une capacité de prévision précise des modèles à une échelle temporelle ou géographique (du type quelle température fera-t-il en 2035 en France), qui aujourd’hui n’est pas encore accessible. Elle permet de fonder une politique climatique de réduction des émissions de GES et d’estimer l’ampleur de la marche à franchir (la réduction par 2 ou 3 en 2050 des émissions de 1990) et c’est bien là l’essentiel.

Alain Grandjean

Vous avez dit sensibilité climatique ?

L’une des quelques réelles sources de difficultés de compréhension du changement climatique en cours tient au mélange de conclusions présentées comme solidement établies et d’incertitudes apparemment encore très fortes. Plus précisément elle tient au fait que la sensibilité climatique des modèles reste dans une fourchette toujours aussi large, malgré la complexification croissante des dits modèles. L’incertitude scientifique reste forte alors qu’on intègre de plus en plus de phénomènes. La tentation est forte d’en déduire que les climatologues n’y comprennent rien. Nous allons voir que c’est exactement le contraire qu’il faut en déduire au plan logique.

La sensibilité climatique d’un modèle c’est sa réponse en température à un doublement de la concentration en CO21 . En 1979 la fourchette de réchauffement prévue par deux modèles américains se situait entre 1,5 et 4,5°C. Aujourd’hui elle se situe pour l’ensemble des modèles utilisés entre un peu moins de 2 et un peu plus de 5°C. La fourchette ne se resserre donc effectivement pas.

Pour comprendre pourquoi, je vous suggère de lire le dernier livre2 d’ Hervé Le Treut, directeur de l’Institut Simon Laplace, et l’un des meilleurs spécialistes français de la modélisation du climat, qui analyse en détail cette question (pages 161 à 170). Il montre en quoi elle est principalement liée à la difficulté de modéliser le cycle de l’eau.

Mais l’essentiel ici est la conclusion qu’on peut tirer de ce constat : c’est la robustesse de la conclusion principale des modèles. Tous confirment que la réponse climatique à un doublement du CO2 atmosphérique s’écrit en degrés et non en dixièmes de degré, donc que son amplitude domine, sur ce pas de temps de quelques décennies, celle des fluctuations naturelles ! Les fluctuations naturelles ont besoin d’un temps beaucoup plus long pour jouer dans la cour des grands : c’est bien en degrés que s’exprime la différence entre une ère glaciaire et une ère inter-glaciaire (5 ° C d ‘écart environ) ; quand on sait que dans des scénarios d’émissions prolongeant les tendances actuelles la concentration en CO2 pourrait être multipliée par 3 d’ici la fin du siècle, on comprend que l’incertitude, certes importante sur la sensibilité climatique, ne change rien à la démonstration du fait que ce sont bien les émissions de CO2 et des autres gaz à effet de serre qui vont déterminer le climat dans les décennies à venir et qu’il est vital d’en réduire les émissions.

Alain Grandjean

1 En ordre de grandeur la valeur préindustrielle de la teneur atmosphérique en CO2 est de 270 ppm. La doubler c’est passer à 540, ce qui pourrait intervenir au milieu du XXIème siècle dans certains scénarios d’émission (en gros elle croit en ce moment de 3 ppm par an et elle est de l’ordre de 380 ppm en ce moment). Il ne faut pas confondre cette sensibilité avec l’écart de température à horizon de 2100 qui dépend en plus des scénarios d’émission d’ici là.

2 Nouveau climat sur la terre, Flammarion, 2009

Climat et idéologie

Il est bien légitime qu’un « honnête homme » ne connaissant pas le dossier climatique, l’ouvre avec un a – priori sceptique. Après quelques heures de recherche, il comprendra que l’immense majorité des arguments propagés par les « professionnels du scepticisme » ne tiennent pas la route. Il reste quelques points un peu plus délicats comme celui de l’incertitude résiduelle des modèles qui n’ont pas tous la même « sensibilité climatique » en raison notamment de la difficulté à modéliser assez précisément le cycle de l’eau. J’y reviendrai.
Mais indépendamment de l’argumentation rationnelle, il est amusant de s’intéresser au contours idéologiques du climato-scepticisme quand il devient ancré. Je m’y lance en amateur, en espérant que des sociologues professionnels mettront plus de rigueur dans ce premier essai.

Quelques exemples valent mieux qu’un long discours :
-le président tchèque Vaclav Klaus qui a sorti un livre « Planète bleu au péril vert » se pose en défenseur de la liberté : « C’est la liberté qui est en danger. Le climat va bien ». Il est relayé en France par des blogs et think tanks « libéraux » que je vous laisse découvrir.
-les créationnistes américains sont en train de s’ opposer à l’enseignement de la théorie du réchauffement
-Luc Ferry caricature l’écologie et en fait un nouvel obscurantisme depuis son livre « Le nouvel ordre écologique »; il dénonce le catastrophisme de Nicolas Hulot
-Fred Singer cité comme référence par Vincent Courtillot et Claude allègre dirige le « Science and Environnement Policy Project » (SEPP), qui s’est également mobilisé dans les années 1990 pour nier la dangerosité de l’amiante, des pesticides, ou la réalité du trou de la couche d’ozone ; il est financé par l’industrie pétrolière.
-Jean-Marie Le Pen clôturant en public une journée de conférence organisée par le conseil scientifique du Front national, en janvier dernier part en croisade contre le changement climatique en se référant à Claude allègre.
-de nombreux internautes crient au complot ou à la manifestation de l’empire, qui seraient derrière une pensée unique (sans bien sûr se rendre compte que le « consensus » porte sur un tout petit nombre d’affirmations bien pesées).

En y réfléchissant il me semble que le climato-scepticisme pousse plutôt bien dans les jardins idéologiques qui:

1- refusent a priori toute explication qui ferait des hommes une source de problèmes (ceux qui osent dire cela nous culpabilisent !)
2-croient dans le progrès technique (ceux qui n’y croient pas sont des obscurantistes et veulent nous faire revenir à la chandelle ou des catastrophistes qui ne comprennent pas qu’on s’en sortira grâce à des ruptures technologiques)
3-refusent a priori toute légitimité à une intervention publique et ne croient qu’aux mécanismes de marché (ceux qui la veulent sont des dirigistes voire des totalitaires)
4-attribuent toute forme de consensus à une manipulation (si vous adhérez à un consensus même construit scientifiquement c’est que vous avez perdu toute indépendance d’esprit).

Du coup on peut s’attendre à des alliances curieuses. Allègre a été socialiste et se reconnaît sans doute dans les items 1 et 2, moins dans le 3 (il propose d’ailleurs une taxe sur l’énergie…). Il se retrouve dans le même club que Vaclav Klaus et Jean-Marie Le Pen, très sensibles au 3. Nos internautes soupçonnant un complot (item 4) sont dans la barque des scientistes (item 2) qui ont un projet pour l’humanité, qui ne plairait sans doute pas à nos internautes…Un peu plus paradoxalement on pourrait trouver une famille 3 assez composite, avec des libertaires et des affairistes.

Quelles leçons tirer de ce premier tour d’horizon ultra-sommaire ?

Qu’il importe de travailler la communication non strictement rationnelle. Le changement climatique est d’abord affaire de science puis de politique publique. Mais il heurte de front des idéologies différentes pour lesquelles les réponses à apporter (au-delà des arguments rationnels) sont de nature très différentes. Comment parler en même temps à un scientiste et à un libertaire ?

Qu’il importe encore plus de participer à l’élaboration d’un nouvel imaginaire d’un nouveau modèle. Les grandes lignes idéologiques caricaturées dans les axes 1 à 4 ci-dessus, traduisent des grandes sources d’espoir et de représentations de l’avenir. Certes heureusement que les scientifiques du climat ne se sont pas mis sur ce terrain. Ils auraient perdu tout crédit. Mais si nous voulons qu’un discours un peu raide soit entendu, il nous faut prendre la mesure de la révolution culturelle qui est en jeu et proposer des lignes d’horizon nouvelles.

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