Sortir du nucléaire à quel prix, suite

4 juillet 2011

Merci  à tous ceux qui ont pris le temps de lire mon précédent post sur le sujet et de me faire des commentaires critiques (postées ou non sur le blog). Je vais essayer de faire avancer la réflexion en tenant compte de ces remarques. Cela va me conduire à mieux préciser certains chiffrages et  à en corriger certains. Puis à proposer une démarche, et le scénario qui me semble le mieux tenir compte, rationnellement, des contraintes en jeu.

1 Le coût futur du nucléaire

Les estimations actuelles du coût de production de l’EPR sont de l’ordre de 60 euros le MWh ; elles sont faites selon les règles habituelles pour un coût de construction de l’ordre de 3000 euros le Kw (soit environ 5 Milliards pour 1,6 GW) et avec un taux de disponibilité de 90 %. Une provision pour déconstruction est intégrée dans ce montant pour 1 euro en ordre de grandeur.  Une provision complémentaire  pour couverture d’un risque d’’accident majeur  serait de l’ordre de 1 euro (voir post sur le sujet). Si l’on prend réduit la disponibilité à 80% le coût augmente de 7 euros le MWh. Si la construction coûte 10% de plus (pour des raisons liées à une augmentation du niveau de sûreté le surcoût au MWh est aussi de 7 euros. Le coût de 80 euros le MWh que j’ai retenu est donc plutôt majorant.

2 Le coût futur des ENR et le mix ENR

J’ai retenu dans le scénario de sortie du nucléaire un mix ENR à 2050 une production de 110 TWh d’éolien et de 60 de solaire photovoltaïque et un  coût au MWh solaire de 150 euros le MWh. Il se pourrait que le PV se développe plus  et que l’éolien plafonne. Cela s’observerait dans une hypothèse de poursuite de la baisse du coût du PV. L’éolien off-shore pourrait être moins coûteux (150 euros le MWh au lieu de 180). Mais au total cela ne changera pas l’ordre de grandeur du coût moyen de production  de l’électricité qui ressort pour  ce type de scénario dans une fourchette de 210 à  230 euros le MWhTTC (contre 180 dans le calcul tout EPR).

3 Besoins d’investissements dans le scénario ENR

Quand on raisonne en investissements cumulés comme je l’ai fait et non en investissements actualisés il faut tenir compte de la durée de vie limité des investissements dans les ENR. Le chiffre mentionné de 200 milliards d ’Euros est donc à multiplier par un facteur compris entre 1 et 2 (2 si la durée de vie des équipements est de 20 ans, 1 si elle est supérieure à 40 ).

Concernant les investissements dans les réseaux et le stockage de l’électricité l’inconnue reste grande.

4  Cout de l’efficacité énergétique dans le scénario de sortie du nucléaire

J’avais   choisi, en indiquant que c’était un calcul « pifométrique »,  pour valoriser ce que vont payer les usagers afin de réduire leur consommation d’électricité, de partir des coûts, à peu près connus, de l’isolation thermique du bâtiment.  J’en déduisais un coût d’investissement de 2 à 4 euros pour éviter  un KWh pendant 30 ans, soit un coût de 16 à 33 c le kWh évité. Benjamin Dessus estime de son côté que  les investissements à réaliser seraient en moyenne, de l’ordre de 5 c d’euros le kWh économisé, soit 3 à 6 fois moins . Ce faible coût serait à ses yeux d’autant plus crédible qu’il peut s’agir de kWh accessibles via des réglementations où l’Europe a un réel pouvoir et une crédibilité forte. Dit autrement, les premiers gisements d’économie d’énergie seraient plutôt à chercher dans l’électricité spécifique et dans la régulation de l’énergie que dans l’isolation thermique du bâti[1]. Je suis d’accord avec cette remarque.

Pour rappel la consommation énergétique finale française d’environ 1600 TWh se répartit comme le montre le tableau. On voit en effet que le chauffage électrique ne représente que 60 TWh soit de l’ordre de 15% de la  consommation électrique française totale et 4 % de la consommation d’énergie finale.

En revanche il n’est pas facile de connaître les coûts par MWh évités, dans la pratique, car on manque de données et de recul. En particulier dans  l’industrie qui consomme un tiers de l’énergie final en ordre de grandeur (et hors transports associés) .Dans tous les cas il convient en outre d’évaluer le potentiel de réduction associé à une catégorie de mesure. Enfin le mode de calcul joue[2]

En effet les premiers KWh à économiser sont les moins chers (sans doute autour de 1c€/kWh cumac) et il y a certainement un potentiel à ce coût de l’ordre de 10 à 20 TWh , si on en a la volonté et les moyens ; mais par contre au delà des premiers TWh les opérations sont plus coûteuses, On peut se dire qu’il y a toute une gamme d’opérations qui vont de quelques centimes à 15 cEuros. Il me semble impossible d’affirmer aujourd’hui que le « bon » chiffre est à 5 mais il est en effet probablement inférieur à 15.

L’estimation de la charge annuelle serait donc inférieure  au chiffre que j’avais indiqué ( 30 à 60 milliards). Prenons pour l’exemple 10 c le kWh. Sur 170 TWh cela conduirait à un surcoût annuel de l’ordre de 20 Milliards. Du coup les factures des deux scénarios ressortent à parité (en gros 70 milliards annuels, pour 500 TWh consommés côté tout EPR et pour 310 TWH coté MDE/EPR).

Il n’est donc pas impossible que les coûts supportés in fine chaque année par le consommateur soient du même ordre de grandeur. Rappelons cependant que la question du stockage, des réseaux et de l’intermittence restent une inconnue de ce scénario, et que les coûts associés sont donc à ce stade estimés aussi « au doigt mouillé ».

Cependant cela n’empêche pas qu’il faille par ailleurs, au nom de la lutte contre le changement climatique, procéder aux rénovations lourdes. Le logement (résidentiel et tertiaire) est en effet  responsable de 20 à 25 % des émissions de GES en France et de plus de 40 % de la consommation d’énergie.  S’il est donc inexact d’attribuer la charge de l’investissement total de la rénovation thermique à une éventuelle sortie du nucléaire,  il faut  avoir à l’esprit que cette charge sera bien présente et sans doute prioritaire si les coûts des énergies fossiles continuent à augmenter ce qui est probable. Il faut également avoir à l’esprit que beaucoup de ces opérations ne sont pas assez rentables par les ménages (et par les entreprises) pour être entreprises aujourd’hui sans une incitation forte voire une obligation.

Enfin ne déduisons pas de cette analyse-ci qu’il faudrait nécessairement commencer par les opérations peu coûteuses d’efficacité thermique , qui seraient suffisantes pour se passer à terme du nucléaire. La priorité pourrait être, du fait du Peak Oil, d’accélérer la sortie du pétrole et d’effectuer de ce fait plus rapidement les rénovations thermiques lourdes.

5 Réalisme des objectifs de réduction de la consommation d’énergie.

J’ai pris pour illustrer le propos un objectif à 2050 de réduction de la consommation d’électricité de 30%. Il n’est pas possible de dire quatre décennies à l’avance si c’est réaliste ou pas. Pas facile non plus de savoir si cet objectif est atteint à « iso-confort ». Ce chiffre de 30 % me paraît un majorant de ce qu’il est possible aujourd’hui de se donner comme objectif. Il nécessite une vraie politique maîtrise de la demande qu’on ne constate pas aujourd’hui malgré le Grenelle et malgré la crise financière. Certains commentateurs me trouvent bien optimistes, (ou décroissantistes) d’autres bien prudents…Je me dis qu’il faut procéder par étapes et faire des essais en vraie grandeur : que donne une politique de la demande sérieuse accompagnée de coûts croissants de l’énergie ?

6 Transfert  de modes énergétiques

La limite la plus importante à l’approche  choisie c’est bien sûr d’avoir raisonné à modes énergétiques constants. Or il est possible que des usages aujourd’hui satisfaits directement par des énergies fossiles le soient demain par l’électricité. François Dauphin estime ce report à 100 à 150 TWh. Cela suppose une transition énergétique qui soit centrée d’abord sur le développement des usages électriques, ce qui n’est clairement pas compatible avec un scénario de sortir du nucléaire rapide ou moyennement rapide. Les études sur la voiture électrique montre que son intérêt est discutable[3]. Il est donc très difficile de trancher.

A ce stade la bonne méthode consiste à repartir d’un scénario global traitant simultanément de tous les secteurs, et des substitutions possibles…. A suivre donc.

7 Scénarios optimaux

La comparaison des deux scénarios (l’un avec sortie du nucléaire à horizon 2050 et l’autre avec généralisation de l’EPR) avait essentiellement pour but de permettre une réflexion sur les coûts monétaires  et le prix futur de l’électricité. Elle a permis d’en déduire quelques premières conclusions.

  1. En dehors des coûts liés à l’efficacité énergétique le prix de l’électricité pourrait doubler dans des scénarios opposés. Les charges totales pour le consommateur (coût de l’électricité plus amortissement des dépenses d’économie d’énergie) pourraient être du même ordre dans ces deux scénarios, passant de 45 milliards annuels aujourd’hui à 70 milliards demain, soit 50% d’augmentation. Un programme d’investissements important est à prévoir de l’ordre de 300 milliards pour le scénario EPR et sans doute plus pour le scénario MDE/ENR (disons 300 pour les ENR et 150  pour l’efficacité énergétique). A ce programme d’investissements devront s’ajouter dans la même période les investissements nécessaires pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles (pétrole et gaz).
  2. Augmenter une charge de 50 % sur une période de 40 ans se traduit par une croissance annuelle de moins de 2%. Si l’on fait le même raisonnement avec le total de la facture énergétique et si l’on constate un doublement de cette facture, sur 40 ans cela se traduit par une croissance annuelle de 2%. Rien d’impossible! Par ailleurs des investissements de l’ordre de 2% du PIB ne sont pas non plus démesurés. Si l’on raccourcit le délai cela devient évidemment plus difficile.  La question du rythme est donc  essentielle : ce qui est faisable avec un peu de temps devient héroïque dans la précipitation.
  3. La rentabilité de ces investissements pour les acteurs (que ce soit des producteurs ou pour les consommateurs) est aujourd’hui insuffisante au vu des mécanismes économiques et du faible prix du carbone. Il faut dans tous les cas revoir  la gouvernance et la régulation de l’énergie.
  4. Il y a  des incertitudes importantes sur les plans techniques et économiques tant pour ce qui concerne la France que pour son environnement international du fait notamment du peak oil mais aussi du fait de la multiplication des crises de toute nature, climatiques ou autres.

Si l’on veut ménager l’avenir, tenir compte de la dimension économique et ouvrir les possibles, la stratégie la plus cohérente consiste à favoriser des scénarios « incrémentaux » avec à la fois :

  • une hausse du prix de l’électricité (qui de toute façon est à l’ordre du jour du fait de la loi NOME)
  • le lancement d’un programme d’efficacité énergétique ambitieux
  • la reprise de l’investissement dans les ENR, en l’adaptant en fonction de  la baisse des  coûts des technologies
  • des prolongements de centrales nucléaires au-delà des 30 années minimales en fonction des besoins  à couvrir (moins de besoins, moins de fossiles, plus d’ENR conduit ou non à moins d’électricité nucléaire)
  • la construction de l’EPR comme alternative au prolongement des centrales,  pour se prémunir du risque de rupture d’approvisionnement au cas où  les programmes d’ efficacité ne marchent pas suffisamment ou pas suffisamment vite et où par ailleurs les tensions sur le pétrole obligent à des reports sur l’électricité. Et pour offrir une alternative au prolongement des centrales existantes, même si elle est bien plus coûteuse.

Dans tous les cas, ce type de scénarios doit se construire en concertation avec nos partenaires européens. La plaque européenne commence à être bien interconnectée et des insuffisances de production  liées à une sortie trop rapide du nucléaire non coordonnée (des deux côtés du Rhin) pourrait conduire à des black-outs dangereux au plan humain et industriel , et désastreux pour la crédibilité de ceux qui souhaitent de bonne foi limiter les risques encourus par les populations. Ou alors à des émissions de CO2 et une dépendance aux fossiles croissantes, ce qui n’est sans doute pas le but recherché.

Alain Grandjean

Pour compléter cette lecture, voici les autres posts de ce dossier :

L’équation Climat-Energie après la catastrophe nucléaire de Fukushima

Sortir du nucléaire : à quel prix ?

Sortir du nucléaire : à quel rythme ?

Commentaires de Benjamin Dessus sur le prix d’une sortie du nucléaire

Couverture du risque nucléaire : qui doit payer ?

Sortir du nucléaire en France : quelle gouvernance, quel financement ?


[1] Ce qu’on appelle l’efficacité active, par opposition à l’isolation, qui est de l’efficacité passive.

[2] Les chiffres sont parfois donnés en c€/kWh cumac (cumulé actualisé) mais pas toujours et pas toujours au même taux.

[3] Voir le dernier rapport du Conseil d’analyse stratégique, http://www.strategie.gouv.fr/content/rapport-la-voiture-de-demain-carburants-et-electricite-0

L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima

29 mars 2011

La catastrophe nucléaire de Fukushima repose la question de la place du nucléaire dans les politiques énergétiques du monde entier. Elle va sérieusement compliquer la résolution de l’équation climat-énergie, qui ressemblait déjà à la quadrature du cercle. Elle pourrait cependant contribuer à un sursaut nécessaire aujourd’hui à une humanité qui fonce tous feux éteints vers l’abime. A la condition qu’elle soit intégrée dans une vision globale de notre rapport au monde.

La nécessaire refonte de l’organisation énergétique européenne et française

Nous ne savons pas encore l’ampleur de la catastrophe, qui semble d’ores et déjà plus grave que celle de Three Miles Island. Mais le simple fait que ces installations soient faites dans un pays de très haut niveau de technicité et qui avait une conscience claire et documentée du risque sismique (en rappelant que ce tremblement de terre n’est pas le big one) décrébilise durablement le secteur dans son ensemble.


Cette perte de crédibilité va rendre inaudible un argument de bon sens : cet accident est lié à la sismicité de la zone et les réacteurs de Fukushima étaient anciens. Mais alors, soit les autorités le savaient et ont laissé faire, soit elles n’en avaient pas une claire conscience. Dans les deux cas qui nous dit qu’un risque de même ampleur (pas nécessairement lié à un séisme) ne nous est pas occulté sciemment ou inconsciemment ? Ce doute va d’autant plus s’installer que la transparence de l’industrie nucléaire est, à tort ou à raison, loin d’être considérée comme sa première qualité. La science et la technique ayant déjà été fort mises à mal par la vache folle, l’apparent excès de précaution dans la crise du H1N1, le débat avec les climato-sceptiques…, la parole de l’expert est de plus en plus contestée. Il y a fort à parier que la perte de crédibilité va être telle que les arguments rationnels ne porteront pas.

Très concrètement, la question de la gouvernance du nucléaire est également posée avec acuité. Quel dispositif peut donner confiance ? Un exploitant privé ne peut-il pas être toujours soupçonné de sous-investir en sécurité et maintenance, comme Tepco l’a semble-t-il fait ? L’autorité de sûreté a-t-elle toujours assez de poids pour contraindre à des arrêts et éventuellement des investissements lourds quand nécessaire ? Comment organiser les liens entre les opérateurs et le gouvernement en période de difficultés ? Dès lors la question centrale de la libéralisation du marché de l’énergie tous azimuts en Europe va être reposée. C’est d’ailleurs une bonne chose, tant l’idéologie néo-libérale qui domine dans les politiques énergétiques 1.est à l’origine d’un « monstre » (l’organisation énergétique en France ) qu’il est nécessaire et urgent de remettre en cause.

Le ralentissement du nucléaire

La première conséquence concrète de Fukushima devrait être l’arrêt des programmes « low-cost et sécurité non maximale 2». Et, espérons-le, l’arrêt des tranches existantes insuffisamment sécurisées. Mais il n’est pas impossible qu’on assiste à un gel du nucléaire –au sens d’arrêt des projets de nouvelles centrales – la seule question étant de savoir dans quelles régions du monde il n’aura pas lieu.

Ce gel va se faire pour des raisons d’acceptabilité sociale liée à cette perte de crédit, mais aussi pour des raisons de rentabilité financière et de coûts. Les conséquences économiques de l’accident de Fukushima ne seront pas faciles à évaluer dans un contexte aussi complexe : les impacts cumulés du tsunami, du tremblement de terre et de cet accident vont avoir un effet sur le PIB japonais; l’économie japonaise est probablement amenée à souffrir pendant des mois. Difficiles à évaluer, elles n’en sont pas moins considérables. Les assureurs, les réassureurs et certainement l’Etat japonais vont avoir une très grosse facture à régler.

Qui va prendre la décision dans les comités d’engagement des banques et au sein des gouvernements de lancer une nouvelle centrale, du fait de cette évidence d’un risque potentiel élevé au plan humain et économique?

Comment enfin ne pas faire augmenter la facture des nouveaux réacteurs (et plus généralement de toutes les opérations du cycle) pour augmenter encore les assurances de sécurité ? Dès lors, la compétitivité du nucléaire va baisser fortement. Pile au moment où les yeux sont rivés vers la baisse du prix du gaz aux USA, du fait de gisements de gaz non conventionnels (GNC) et même si l’ampleur des réserves de GNC est un objet de controverse et si ce nouvel eldorado n’est encore que très hypothétique.

Pour les parcs installés, notamment en France, le cœur du débat – et il est probable que ce sera l’un des enjeux de la présidentielle – va porter sur l’alternative « démantèlement ou prolongement3 ». L’option centrale jusque là du renouvellement intégral du parc va certainement être réexaminée, même si les enjeux sont considérables : 1 tranche de 900 MW fournit l’électricité à 550 000 logements chauffés à l’électricité ou 2 100 000 logements chauffés autrement. Et remplacer, toutes choses égales par ailleurs, une centrale nucléaire par des éoliennes (à compléter aujourd’hui par des CCG pour faire face aux creux de vent) c’est investir 5 milliards d’euros4.

Ouvrir les yeux

Même si le problème ne se pose évidemment pas de la même manière dans tous les pays (la part du nucléaire varie de 0 à environ 75 % en France dans la production électrique), il est plus que probable que Fukushima va conduire à la réduction de la part relative du nucléaire dans le mix énergétique mondial (qui représente environ 14% de la production électrique mondiale ).

Nous allons donc nous trouver devant un choix radical.

  • 1/ Poursuivre sur notre lancée, et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par du charbon et du gaz (conventionnel ou non), qui sont aujourd’hui encore les sources de production électrique les moins coûteuses. La conséquence de cette option est claire : c’est l’aggravation de la dérive climatique car cette substitution conduit à plus d’émissions de CO2. Si l’on remplaçait la production nucléaire actuelle par un mix gaz/charbon, on augmenterait, toutes choses égales par ailleurs, les émissions de CO2 de une à deux GTCO2 (milliards de tonnes de CO25). Comme nous envisageons bravement de continuer à faire croître notre production électrique, le faire  par le recours aux fossiles dans un scénario « tendanciel » c’est augmenter la facture climatique d’un montant de l’ordre de 10 GT CO2 ; alors qu’il s’agit de viser sa réduction de plus de la moitié à cet horizon (passer de 50 GTCO2 qui est le montant actuel des émissions à 20 environ en 2050)….
  • 2/ Nous ressaisir et nous mobiliser pour changer de route et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par une réduction accrue de notre consommation d’énergie (qu’il faut de toutes façons réduire, avec ou sans la réduction du nucléaire envisagée) et par du renouvelable.

Il est d’abord impératif de réduire notre consommation d’énergie (et bien sûr pas que pour l’électricité). D’abord par la sobriété. Au delà d’un certain niveau (nécessaire pour les besoins de base et un minimum de confort) l’accès à la puissance, à la consommation d’énergie et au gaspillage (conscient ou pas) ne font pas le bonheur. Nous le savons. En revanche ils font de l’activité économique et de l’emploi. Ils mobilisent les équipes marketing qui nous abreuvent de publicité et stimulent nos désirs en permanence. Nous allons devoir nous désintoxiquer et ce ne sera pas facile.

Nous allons devoir également investir lourdement : l’isolation des logements coûte en ordre de grandeur 30 000 euros pour 100 m2. La rénovation accélérée de 30 millions de logements est un investissement considérable, à réaliser rapidement6. Et sa rentabilité pour le ménage n’est pas évidente, au prix actuel de l’ énergie. Il va falloir améliorer notre efficacité énergétique dans tous les secteurs.

De nombreux espoirs sont fondés sur les renouvelables, qui font l’objet d’investissements et d’aides publiques importants. Pour l’électricité, leur contribution mondiale est aujourd’hui de l’ordre de 3% hors hydraulique qui en représente environ 15%. L’éolien et le solaire (photovoltaïque ou thermodynamique à concentration) ont produit 250 TWH (soit 1,5% de la production mondiale) mais ont cru très fortement (30% par an dans les 10 dernières années). Toute la question est donc celle du rythme de la croissance future. Sur 20 ans un taux de 10% par an fait passer les 250 à 1700 TWH ; à 20 % on atteint en 2030 près de 10 000 TWH. Les autres renouvelables (grand hydraulique dans les pays émergents, biomasse si cela ne se fait pas au détriment de la forêt ou de l’alimentation) peuvent croitre aussi plus ou moins vite.

La vitesse de pénétration effective des renouvelables dépend de nombreux facteurs : la poursuite des efforts publics de soutiens aux filières, la date d’arrivée de la « parité réseau »7 pour le solaire, la disponibilité des matériaux nécessaires en quantité suffisante et à un prix acceptable, une capacité de production de ses énergies dans des pays à faible intensité carbone de l’énergie8 , la résolution des problèmes posés par la variabilité ou l’intermittence de ces énergies9, l’acceptation par le public des nuisances ressenties (en France par exemple les éoliennes passent assez mal10) et, bien sûr, la vitesse de la mise en place d’un coût au carbone suffisant.11

Un appel au sursaut

Le sursaut est un immense défi. Son enjeu est vital. Il s’agit de cesser d’entretenir ce monde de crises et de violences dont l’intensité est « programmée » pour créer un monde plus humain.

Ce ne sera pas facile.

Nous allons devoir accepter une contrainte que nous refusons12 : payer notre énergie de plus en plus cher. A la fois pour nous inciter à réduire notre consommation et éviter l’effet rebond13, à la fois parce que le passage à un nouveau mode de production / consommation plus sobre et moins carboné nécessite de mettre un prix au carbone, et parce qu’il va falloir investir considérablement (dans les nouvelles énergies, et dans les dispositifs de réduction d’énergie).

Elle va aussi nous obliger à consacrer une part plus importante de nos revenus à l’investissement et une moindre à la consommation. Impossible bien sûr sans une politique sociale adaptée, mais même dans cette hypothèse, pas du tout facile.

Elle va aussi nous contraindre à accélérer la mutation de notre économie vers des activités moins consommatrices de ressources et d’énergie. Ce qui ne se fera pas sans résistances et sans remises en cause fortes : des emplois vont disparaître dans les secteurs « consuméristes » dans la production et la distribution d’énergie fossile, les emplois à créer sont dans la réparation, le recyclage, la maintenance, le bâtiment, l’agriculture…secteurs dont il n’est pas certain qu’ils attirent spontanément les jeunes !

Souhaitons que la puissance des chocs provoqués par Fukushima et par la crise au Moyen-Orient soit suffisante pour nous ouvrir les yeux et nous faire accepter ce défi sans précédent, voire pour nous en donner envie !

Alain Grandjean

1 Il va falloir d’ailleurs remettre en cause cette idéologie et les dispositifs qu’elle a secrétés également dans le domaine des transports…et bien sûr dans le domaine monétaire !

2 L’appel d’offres d’une centrale nucléaire à Abu dhabi avait été perdu par l’industrie nucléaire contre l’entreprise sud-coréenne Kepco proposant une solution moins sécurisée et moins chère.

3 Les centrales sont prolongées par tranche de 10 ans jusqu’à 40 ans. En 2018, Fessenheim, la plus ancienne, aura 30 ans ; la décision de la prolonger ou non jusqu’en 2028 sera prise prochainement (la visite décennale ayant eu lieu). Mais la mise en place de substituts aux centrales nucléaires et/ou de plans lourds de réduction de la demande d’énergie prend plusieurs années.

4 Il faut en effet pour remplacer une tranche de 900 MW, environ 1800 éoliennes de 2,5 MW et 2 CCG de 400 MW pour faire face à l’intermittence

5 La production mondiale d’électricité est de 20 000 TWH et elle émet 12 GTCO2 (milliards de tonne de CO2) ; soit environ 600 grammes de CO2 par kwh. Le nucléaire c’est environ 2 800 TWH, qui émettent environ 56 MTCO2 (millions de tonnes de CO2), soit 20 grammes par kwh. Passer à la technologie la moins émettrice (le cycle combiné gaz) ce serait passer à environ 400 grammes par kwh, soit 1 GTCO2. Le charbon c’est le double.

6 Si l’on voulait rénover le parc en 30 ans il faudrait investir chaque année au moins 30 milliards sans compter les coûts de formation et de déploiement de la filière

7 Le solaire photovoltaïque est encore en France 5 fois plus couteux que le charbon ou le gaz (25 à 30 centimes le kwh contre 5 à 6). L’EPIA voit arriver la parité réseau en Europe entre maintenant (pour l’Italie) et 2030 pour les pays nordiques

8 Fabriquer des panneaux photovoltaïques avec de l’électricité faite au charbon, n’ a aucun sens au plan climatique.

9 Les gestionnaires de réseau ont fait d’énormes progrès mais la question du stockage de l’électricité n’est pas encore résolue

10 Les nanotechnologies envisagées dans les filières au meilleur rendement font l’objet d’une grande méfiance de la part du public

11 Ce qui veut dire une taxe carbone, sous une forme ou sous une autre, dont le niveau doit s’élever rapidement à 100 euros la tonne de CO2.

12 Du débat à la taxe carbone, à la récente déclaration du ministre de l’énergie suite à la déclaration d’EDF sur le prix de l’électricité, tout montre que les gouvernements n’arrivent pas à faire accepter aux citoyens ce qui est pourtant une absolue nécessité.

13 L’effet rebond est bien connu et bien observé : une baisse de la consommation unitaire d’un bien ne s’accompagne pas de la baisse totale des consommations. Pour les maisons c’est le fait qu’une maison mieux isolée permet de se chauffer plus à budget énergétique constant. C’est le fait que les économies d’énergie faites grâce à un appareil libèrent un pouvoir d’achat qui permet d’acheter un autre appareil…

Comment peut-on manquer d’argent pour…sauver la planète ?

23 novembre 2010

Comment peut-on manquer d’argent pour…sauver la planète ?

« Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été pêché, alors on saura que l’argent ne se mange pas. »1

Je ne sais pas si cette citation est authentique, mais elle reflète bien le paradoxe à lever : comment peut-on manquer de quelque chose qui se crée ex nihilo ? Manquer de poissons, de pétrole, de minerais…c’est possible, puisque ce sont des ressources finies et non renouvelables. Elles sont détruites dans nos processus de production et de consommation. Mais l’argent, une fois créé d’un simple jeu d’écritures, circule d’une poche à l’autre. Il n’est pas consommé au sens où l’est le poisson que nous mangeons. Même si nos expressions habituelles tendent à créer la confusion (il a brûlé du cash, ce projet est un trou financier, il a perdu de l’argent dans cet investissement, …) nous savons bien faire la différence entre un coût réel (la perte d’une ressource physique, qui est un coût collectif) et un coût symbolique (un transfert d’argent entre Pierre et Paul, qui est un coût microéconomique).

Que peut-on donc vouloir dire « manquer d’argent » ? Plusieurs choses assez différentes, dont une assez étonnante, qui nous est rappelée à nouveau par les rumeurs de panique bancaire en Irlande.

riche mange de l'argent sur planète vide et détruite

C’est trop cher

Le premier sens est le plus banal. Les produits bios sont plus chers que les autres et les ménages n’ont pas assez d’argent pour se les payer. Une maison mieux isolée est plus chère. Une voiture hybride est plus chère. Bref, sauver la planète, c’est bien au plan moral mais moins bien pour le porte-monnaie. Et ce pour plusieurs raisons : les volumes ne sont pas là, les rendements sont plus faibles, les coûts de production plus élevés…

La réponse à ce manque d’argent-là est assez évidente. Si nous voulons que les « agents »  économiques achètent des produits et services respectueux de l’environnement et plus économes en ressources, il faut que les systèmes de prix incorporent leurs impacts sur l’environnement et sur les ressources. Les économistes disent qu’il faut « internaliser les externalités ». En termes plus simples, la nature ne se fait pas payer pour les services qu’elle rend ni pour les préjudices qu’elle subit. Il faut donc pour que ces coûts-là soient payés par les consommateurs et les producteurs leur donner un prix …D’où l’arsenal taxe carbone et autres.

Ce n’est pas rentable

Variante de ce premier sens : sauver la planète, ce n’est pas rentable. Il est bien connu que les business les plus rentables sont les moins vertueux : la vente d’armes, de drogues légales ou illégales, la prostitution, le jeu. C’est d’ailleurs pour cela que les premiers fonds d’investissement socialement responsables (ISR) lancés par des religieuses qui voulaient placer leurs économies en vue de leur retraite, en évitant ce type de placements les excluaient par principe. Les gestionnaires auraient été trop tentés d’y avoir recours (même en se limitant aux activités légales).

L’ ISR aujourd’hui tente aujourd’hui une démarche complémentaire d’incorporation de critères extra-financiers à côté des critères financiers, plutôt qu’une démarche d’exclusion, en partant de l’idée qu’une activité qui intègre ces éléments est sur le long terme plus rentable que si elle ne les intégrait pas. En simplifiant, cette intégration permettrait aux dirigeants de ces activités de limiter les risques (de conflits avec les parties prenantes2, de réputation, de manque de ressources physiques etc.). D’où pour les épargnants un placement globalement plus performant.

Les débats font rage aujourd’hui pour savoir si les fonds ISR « performent » au moins autant que la moyenne des indices. Mais il faut bien reconnaître qu’en tout état de cause, l’ISR, même si ces volumes croissent, reste un domaine très minoritaire de la finance. Les ménages continuent dans leur immense majorité à vouloir les meilleurs placements en termes de rendement et de risque, indépendamment de toute considération sur les conséquences des business qu’ils financent ainsi.

Pour corriger le tir, les solutions sont voisines du cas précédent (introduire dans l’économie un prix pour les pollutions et consommations de ressources) à compléter par des instruments spécifiquement financiers : fiscalité sur les plus-values à différencier en fonction de la performance extra-financière, en fonction de la durée de détention des actions3 etc.

Les caisses sont vides

L’Etat et les administrations sont a priori moins soumis à la pression du court terme et pourraient investir sur le long terme ou sur des projets à valeur sociale non monétarisée sur les marchés …Sauf que les caisses sont vides. Les plans de rigueur pleuvent en Europe et remettent en cause les plans de relance plus ou moins verts qui avaient été lancés en 2008.

L’orthodoxie doctrinale qui est à la base de cette croyance a été bien dénoncée par les économistes atterrés et je n’y reviendrai pas ici. La gamme de solutions est assez différente pour le coup de nos deux cas précédents. Il s’agit d’une part de restructurer la fiscalité et les prélèvements obligatoires pour équilibrer de manière plus équitable les dépenses et recettes publiques. D’autre part il s’agit de redonner des marges de manœuvre financières à l’Etat en lui redonnant tout ou partie du pouvoir de création monétaire qui a été accaparée par les banques privées.

Il fera bon usage de ces nouvelles ressources s’il intègre le long terme dans ses décisions d’investissement (et là nous retombons sur les points précédents).

Il n’y a plus d’argent dans l’économie

Si la monnaie se crée d’un simple jeu d’écritures, elle se détruit aussi simplement. Les paniques bancaires sont la preuve que nous savons bien que les banques créent un argent « auto-évanescent ». La monnaie créée très majoritairement par les banques en contreparties d’un crédit qu’elle accorde est temporaire. Quand le crédit est remboursé elle est détruite. Ce n’est pas un problème en période normale où de nouveaux crédits remplacent les anciens en permanence. Mais en période de récession ce renouvellement ne se fait pas et la masse monétaire se contracte. Ce phénomène peut être aggravé par les paniques collectives. C’est ce qui s’est passé dans les années 30 : les déposants craignant un dépôt de bilan de leur banque se ruent au guichet pour être les premiers à transformer leurs dépôts en billets. La banque ne pouvant faire face à cette demande de liquidité dépose le bilan et entraine avec elle celui des entreprises et des banques qui dépendaient d’elle. L’effet domino (appelé risque systémique et dont on ne sait pas bien comment il se propage dans les détails) conduit à des dépôts de bilan en cascade et plonge l’économie extrêmement vite dans le marasme, car il n’y a plus d’argent nulle part.

On n’en est pas là en Europe, mais on le craint. La crise Irlandaise est là pour le rappeler et nul ne sait si de plans de sauvetage en plans de sauvetage le grand crash est bien définitivement conjuré.

Supposons qu’il arrive. Il n’y aura pas plus d’argent, dira-t-on, pour détruire la planète que pour la sauver ? Au contraire même dira-t-on (avec un brin de cynisme ou d’ironie), puisque la récession est la seule méthode qui a fait ses preuves pour réduire les émissions de CO2 !

Je pense de mon côté que la crise économique et financière retarde les décisions d’investissement de long terme et complique considérablement la tâche des responsables politiques qui doivent mettre en œuvre des réformes fiscales évoquées ci-dessus. La crise accroit encore la préférence pour le présent des agents économiques, réduit leurs horizons, intensifie le repli sur soi et réduit la solidarité intergénérationnelle. Quand elle ne conduit tout simplement pas au populisme voire à la guerre civile, ce qui n’est pas le contexte le plus favorable à la réflexion de long terme…

S’il faut abriter plus les Etats des humeurs des marchés et s’il faut leur redonner de la puissance monétaire c’est encore plus vrai dans la période actuelle. Il est absurde de décaler des investissements d’avenir parce que l’Etat est considéré comme trop endetté ou parce que les banques prêtent insuffisamment ou dans des conditions trop sévères, quand les besoins sont là, urgents à satisfaire, quand les demandes d’emplois et les compétences humaines et techniques sont là, quand, enfin, la poursuite du mode de développement actuel conduit l’humanité dans le mur de la pénurie réelle.

Quand comprendrons-nous que l’argent ne se mange pas ?

Alain Grandjean

1 Proverbe attribué à un sage indien

2 Que ce soit avec le personnel si le management est irrespectueux, de procès avec des administrations ou des parties civiles en cas de pollutions ou de nuisances etc.

3 Ce qui permettrait de favoriser les actionnaires fidèles et sensibles aux performances de long terme donc de réduire la pression à la performance de court terme.

Taxe carbone : peut-on de la citrouille qu’a produit le conseil constitutionnel faire un carosse de la lutte contre le changement climatique?

21 janvier 2010

La taxe carbone et le conseil constitutionnel

Le conseil constitutionnel a censuré le projet de taxe carbone et obligé le gouvernement à revoir sa copie. Ce pourrait être l’occasion en théorie de revoir l’ambition du projet. Ce ne sera malheureusement pas le cas et nous allons tout droit, dans le meilleur des cas, vers une complexification du dispositif sans réel gain environnemental. Il n’est pas exclu d’ailleurs qu’on aille à l’enterrement de la taxe carbone du fait de la reprise du débat à un bien mauvais moment : les régionales vont politiser le sujet, et la croissance très préoccupante du chômage va tendre les relations sociales et réduire encore l’acceptabilité de la taxe. Le conseil constitutionnel aura rendu un bien mauvais service à la cause climatique et ce pour des motifs on ne peut plus discutables. Le seul bénéfice possible à attendre de cet imbroglio ce serait que les complications introduites redonnent à l’opinion le sentiment que le nouveau dispositif est plus juste que l’ancien, mais rien n’est gagné sur ce terrain.

Les motifs du conseil sont plus que discutables

Le conseil constitutionnel ne reconnaît pas que le système européen de quotas est une charge publique pesant sur les entreprises au motif semble-t-il que ce n’est pas une charge fiscale ; il en déduit qu’il n’y a pas égalité devant l’impôt et que sont exonérés de la taxe une grande partie des entreprises qui devraient y être soumises au regard de l’objectif de la taxe carbone.

C’est un raisonnement étroitement fiscal qui s’oppose au raisonnement économique et au bon sens le plus élémentaire. Si un français était rationné , avec une pénalité en cas de dépassement de la ration allouée, il vivrait clairement cela comme une charge voire dans le vocabulaire courant comme un impôt. Les entreprises soumises à ETS (si les quotas sont assez serrés, mais ce vrai sujet n’est jamais abordé par le conseil) sont bien obligés de s’ adapter à cette contrainte et cela a un coût pour elles.

Le raisonnement du conseil est également étroitement juridique car si, dans ses attendus, la loi avait précisé que le dispositif mis en place visait, en complément des quotas , à limiter les émissions dans le secteur diffus, un spécialiste de droit constitutionnel, Guy Carcassonne, nous indique , en public1, que le texte n’aurait pu être invalidé.

Le gouvernement va compliquer le dispositif sans gain environnemental

La France ne peut pas aujourd’hui durcir sur la période 2008-2012 les quotas. Le gouvernement ne peut donc que revoir sa copie fiscale, en tenant compte de la seule observation irrévocable du conseil : la nécessité d’étendre aux entreprise soumises à l’ETS la contribution carbone. Ce faisant il ouvre néanmoins la possibilité de réduire le taux et de prévoir des compensations. C’est donc ce qui va être étudié. Naturellement le gouvernement ne va pas toucher au reste du dispositif qui , en creux, a reçu l’absolution du conseil et a, par ailleurs, fait l’objet des discussions politiquement les plus sensibles (ménages, pêcheurs, agriculteurs, transporteurs). Il va donc se limiter à compliquer le dispositif pour les entreprises soumises à ETS sans vrai gain environnemental, parce que le montant de la taxe sera réduit et que, de toute façon , les dites entreprises se montreront très peu sensibles à ce supplément fiscal. Si par hasard elles y étaient, elles pourraient en outre vendre des quotas à leurs consœurs européennes, ce qui annulerait au niveau européen les gains faits en France.

L’opinion va –t-elle s’y retrouver ?

Rien n’est moins sûr. Déjà la communication faite autour du Conseil a été une catastrophe pédagogique en ancrant dans l’opinion que les quotas européens sont en fait un cadeau aux grandes entreprises2 et qu’elles en paient rien tant qu’elles ne paient pas les quotas. Ensuite les inévitables marchandages auxquels nous allons assister vont renforcer dans l’opinion que, décidément, les lobbys nous gouvernent. Pendant ce temps là, le vrai sujet qui est celui de la nécessité de faire croître le prix du carbone et de gérer les transitions passe à la trappe. Les émissions diffuses (70% des émissions en France) croissent…

Que faire ?

La priorité serait sans doute de former aux enjeux écologiques et énergétiques les membres du conseil constitutionnel. Il serait ensuite nécessaire de prévoir (à l’occasion d’une autre révision) un toilettage de la constitution pour qu’il soit indiscutable constitutionnellement que des instruments de politique publique qui ne sont pas strictement des impôts mais jouent exactement le même rôle aient un statut équivalent au regard de l’égalité devant la charge publique.

Enfin, à court terme, il s’agit surtout de relever le débat , de prévoir d’ores et déjà la suite : augmentation progressive du taux, élargissement de l’assiette aux autres GES, définition de l’évolution des modes de redistribution quand le taux sera plus élevé (faut-il alors passer par une baisse des charges sociales ?), compatibilité de ce dispositif avec l’évolution de la directive européenne sur l’énergie. Au travail …

Alain Grandjean, économiste, http://alaingrandjean.fr/

1 Mines Paris-Tech, débat du 20 novembre, de 18 heures à 20 heures

2 Cadeau se surajoutant dans l’opinion à la baisse de la TP

Taxe Carbone : l’essentiel est de ne pas perdre la progressivité du signal prix

7 janvier 2010

Le conseil constitutionnel a rejeté l’adoption de la loi sur la taxe carbone au nom de l’égalité face à l’impôt.
Le premier ministre a annoncé proposer une nouvelle mouture prenant en compte l’avis des « sages » le 20 janvier. L’enjeu se déporte maintenant sur les modalités de cette nouvelle proposition.

Présentation du livre « Les Etats et le Carbone »

24 novembre 2009

Voici une courte vidéo (2mn) de présentation du livre « Les Etats et le carbone ».

Extraits :
« Les contraintes climat et énergie vont obliger les Etats à reprendre en main des leviers de politique économique qu’ils avaient oublié de puis plus de trente ans avec la libéralisation de l’économie »

« Il faut que les Etats investissent fortement pour changer les modèles de production et de consommation de nos pays »

« A quelques jours de Copenhague, où va se négocier l’accord le plus important du début du XXIème siècle sur le climat, la question de savoir quels sont les bons outils pour gérer le climat au niveau mondial est d’actualité »

Voici la couverture dudit ouvrage : (cliquez pour l’acheter en ligne)

Fiscalité écologique, la voie de la raison

21 octobre 2009

Cet article, « fiscalité écologique, la voie de la raison« , co-signé par Nicolas Hulot, Dominique Bourg, Patrick Criqui, Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean a été publié par Les Echos le 9 juin 2008.
Il s’agit d’un appel à la création d’une Contribution Climat Energie et a son mode de compensation, appelé à l’époque par les experts de la FNH l’allocation universelle climat.

Un petit morceau d’histoire de la taxe carbone donc…

Télécharger le document

Le climat a besoin d’une taxe carbone

18 octobre 2009

Une longue interview de la Revue Durable m’a permis d’exprimer mes positions sur la taxe carbone, la fiscalité écologique et ses enjeux.

J’en profite pour vous conseiller ce bimestriel de qualité. Ils sont sérieux, engagés et professionnels. Ils prennent le temps d’exprimer les idées et leurs dossiers sont toujours très bien documentés.

Pour en savoir plus, voici ce qu’ils disent d’eux-mêmes sur leur site.

Cliquez pour aller sur le site de la Revue Durable

Voici des morceaux choisis de cette interview (Parue dans La Revue Durable no 35, septembre-novembre 2009) :

LRD : Est-il impératif de taxer le carbone pour lutter contre le changement climatique ?
AG : Il me paraît essentiel d’insister très lourdement sur le besoin de mettre un prix sur les émissions de CO2, car cela n’est pas évident pour tout le monde. Il y a des gens qui, pour des raisons idéologiques, pensent qu’il ne faut jamais donner de prix à la nature, qu’il soit positif ou négatif. Je pense au contraire que sans contrainte économique, l’être humain n’est pas dissuadé de polluer. Et un système économique qui ne dissuade pas de polluer risque de générer un énorme sentiment d’injustice, car même s’ils se fondent sur une forte éthique personnelle, ceux qui font des efforts pour ne pas polluer n’accepteront jamais l’idée que les pollueurs ne sont pas sanctionnés.

Pour que le prix du CO2 puisse orienter les choix des industriels et les actes de la vie courante, il faut qu’il soit suffisamment lourd pour être dissuasif.

LRD : Mais un prix « lourd » ne peut pas être instauré du jour au lendemain.
AG : Bien sûr ! L’imposer trop vite ferait exploser le système. Pour ne pas contraindre des entreprises à déposer le bilan et épargner les ménages défavorisés, ce prix sur le carbone doit être mis en place à un niveau de départ assez bas, puis croître en permanence.

LRD : Concrètement, que propose la Fondation Nicolas Hulot ?
AG : Nous soutenons la proposition de la Commission Quinet4, qui recommande de partir avec un prix de 32 euros la tonne de CO2 en 2010 pour monter à 56 euros en 2020, 100 euros en 2030, 200 euros en 2050. Cette taxe s’appliquerait aux énergies fossiles : gaz, pétrole et charbon. Nous sommes en revanche très hostiles à l’idée de taxer le contenu en carbone des produits. Savoir combien de carbone il y a dans une fraise, c’est possible, mais cela prend du temps et ce contenu en carbone bouge… Or, il y a des millions de produits.

Certes, ce que nous proposons ne prend pas tout en compte. Il faudra s’attaquer rapidement par un mécanisme complémentaire au méthane et à l’oxyde nitreux issus de l’agriculture et de l’éructation des bovins, par exemple. Mais il faut agir vite, et dès lors faire avec ce qui est disponible. Pour l’administration, on sait faire : tous les pays européens taxent les combustibles. Le problème principal sera de garantir la croissance de la taxe : il est juridiquement beaucoup plus difficile de mettre en place un prélèvement qui croît qu’un prélèvement stable.

LRD : Cette taxe ne ferait-elle pas doublon avec le système européen des quotas, qui met déjà un prix sur le carbone ?
AG : Le système des quotas s’adresse aux grandes entreprises très intensives en carbone dans quelques secteurs : l’électricité, l’acier, le ciment, le verre, le papier et bientôt le transport aérien. Au total, il ne couvre, au niveau européen, que 50 % des émissions de CO2. En France, 30 % des émissions. Lorsque je me chauffe ou que je roule en voiture, par exemple, je ne suis soumis à aucune contrainte économique liée à la pollution que j’engendre.

LRD : Un autre sujet de discussions avec la taxe, c’est la redistribution de ses revenus.
AG : Sur ce point, nous proposons d’instaurer une allocation universelle climat pour les ménages. Idéalement, il faut garder la taxe jusqu’à la fin des temps, mais l’allocation doit être provisoire, le temps de permettre à chacun de s’adapter. Si les gens savent que la taxe est là pour rester, mais pas l’allocation, ils prendront toutes les dispositions pour diminuer leur charge fiscale carbone.

Aujourd’hui, par exemple, les gens emménagent sans considération du prix énergétique de la localisation du logement. Avec un système qui pénalise de plus en plus la consommation de carburant fossile, on fera beaucoup plus attention à ce paramètre. Il faut laisser l’allocation le temps que la transition sociale s’effectue – cinq ou dix ans –, car cela prendra du temps.

LRD : Mais tout le monde ne va pas déménager en cinq ou dix ans. Et les pouvoirs publics n’ont pas les moyens de revoir la configuration des agglomérations dans un laps de temps aussi court.

AG : La pression sur les ressources s’accélère, elle aussi, inéluctablement. Il faudra peut-être recourir à de grands travaux, comme lors du New Deal, solution que nous évoquons avec Jean-Marc Jancovici dans C’est maintenant ! Ce point sera soulevé à l’occasion du grand emprunt national.

La fiscalité écologique selon la commission des finances

8 octobre 2009

Vous pouvez télécharger ici le rapport d’information des députés MICHEL DIEFENBACHER

et JEAN LAUNAY sur la fiscalité écologique, auprès de la commission des finances de l’Assemblée nationale.commissiondesfinancescce

Le rapport évoque tour à tour les enjeux du changement climatique, l’existant à l’international en termes de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre (système de quota, protocole de Kyoto), puis les raisons qu’à la France de s’engager sur la voie de la fiscalité écologique et les questions que pose l’instauration d’une Contribution Climat Energie (CCE).

Le rapport est suivi des dialogues de la commission des finances de l’Assemblée nationale sur la Contribution Climat Energie.

La conclusion du rapport est sans appel :
 »
Reste à rendre « acceptable » cette réorientation de notre fiscalité vers
l’écologie. C’est peut-être le plus difficile, d’autant que les mécanismes de
restitution sont complexes et risquent d’être mal compris.
Il faudra donc faire un important effort de pédagogie. L’objectif est de
bâtir un consensus durable sur les objectifs à long terme. Les rapporteurs ont
conduit leurs travaux dans un esprit « transpartisan » et considèrent que la
question environnementale est suffisamment grave pour l’avenir de l’humanité
pour qu’elle ne soit pas l’otage de considérations d’une autre nature.
En vue de son acceptation par le public, le discours qui accompagne la
mise en place de la contribution doit être clair, courageux et persévérant.
« 

Pour la CFDT, la taxe carbone est un « premier pas important pour le climat »

17 septembre 2009

Le contenu du communiqué de la CFDT exprime bien l’avancée qu’est la taxe carbone, ainsi que les conditions par lesquelles cette contribution climat énergie est une bonne chose :

logo-cfdt

« 

Taxe carbone, un premier pas important pour le climat (Déclaration de Marcel Grignard, secrétaire général adjoint de la CFDT)

La décision prise par le Président de la République de mettre en place une taxe carbone est un premier pas important pour assurer un avenir aux générations futures.

Avec les autres parties prenantes du Grenelle de l’environnement (syndicats, employeurs, ONG…), la CFDT a soutenu le principe d’une contribution climat énergie qui incite à une modification des comportements des entreprises et des citoyens pour réduire les émissions de CO2 et s’orienter vers une économie plus respectueuse de l’environnement et des besoins humains.

La taxe carbone doit être socialement équitable Le principe d’un remboursement forfaitaire avec baisse ou crédit d’impôt va dans ce sens. Il devra s’accompagner d’une réforme profonde de la fiscalité incluant la suppression du bouclier fiscal.

Il faudra des compensations complémentaires pour une équité globale prenant en compte les contraintes particulières (isolement géographique, horaires atypiques…).

Le débat difficile sur le niveau de la taxe, finalement tranché très en-deçà de la recommandation de la Commission Rocard, ne doit par faire oublier l’essentiel.

Les changements de comportement ne sont possibles que s’ils sont très largement acceptés par la population. Ce sont les modalités (critères, rythmes, niveaux) de progression de cette taxe qui en feront soit un véritable outil partagé de changement de société, soit une annonce à la portée trop limitée.

Cette décision de la France doit entraîner une politique européenne et un compromis positif au sommet de Copenhague.

© CFDT (mis en ligne le 11 septembre 2009)
 »

Consulter le communiqué de presse n°70 du 11 septembre 2009 sur le site de la CFDT.

Page suivante »