Sarko coupe le carbone en deux (« C dans l’air », 11/09/09)

Merci à Yves Calvi de m’avoir invité et merci à Jean Jouzel d’avoir accepté ce debat.
Nos interlocuteurs avaient manifestement peu de connaissances sur le dossier scientifique et pas beaucoup sur le dossier fiscal. J’espère que les téléspectateurs s’y sont retrouvés…
J’ai été parfois un peu trop « tonique »…l’exercice me m’est pas habituel.
Merci à ceux qui m’ont fait des retours et qui nous permettent de mieux apprécier les informations à clarifier.

Visuel d'Alain Grandjean dans l'émission "c dans l'air". Cliquez pour voir l'émission

Visuel d'Alain Grandjean dans l'émission "c dans l'air". Cliquez pour voir l'émission

La taxe carbone ? Une réussite à Boulder, petite ville du Colorado

Pendant qu’en France, l’instauration d’une taxe carbone suscite de virulents débats, la municipalité de Boulder, dans le Colorado, vient tranquillement de doubler le montant de la sienne. Au coeur d’un pays peu sensible à l’écologie et d’une nation allergique à l’impôt, cette ville de 100 000 habitants, nichée au pied des montagnes Rocheuses, a été la première au monde à mettre en oeuvre, en 2007, une « contribution climat-énergie » locale.

Lire l’article sur Lemonde.fr

Par Grégoire Allix, envoyé spécial à Boulder (Colorado, Etats-Unis)

Taxe carbone : un moment historique

Tribune parue dans Le Figaro le 9 septembre 2009

site de l’auteur : www.manicore.com – contacter l’auteur : jean-marc@manicore.com

***

« Une taxe carbone ? Pouah, une taxe ! ». Ainsi aurait sûrement parlé Jacquouille dans « Les Visiteurs à Bercy », tellement cette idée semble particulièrement incongrue dans la conjoncture actuelle. En fait, le débat a surtout particulièrement mal démarré dans une classe politique encore trop peu à l’aise avec les enjeux.

Il est évident que les apparences sont trompeuses : pourquoi diantre Nicolas Hulot irait-il risquer sa réputation d’homme le plus sympathique du pays s’il n’était profondément convaincu que c’est avec la promotion de cette fameuse taxe qu’il méritera le mieux – peut-être avec retard ! – l’estime que la population lui porte ?

Au début de l’affaire, il y a un constat simple : l’énergie est par définition la grandeur qui accompagne tout changement dans le monde physique. Il n’y a donc pas d’activité humaine – et a fortiori d’activité économique – sans énergie, dont l’histoire montre qu’elle joue un rôle central dans l’évolution des peuples. La crise de 2009 n’est que la conséquence logique de la hausse du pétrole entre 2000 et 2008, qui est venue faire vaciller un endettement qui autrement serait passé comme une lettre à la poste. Dans le monde, cette énergie vient essentiellement du pétrole (35%), du gaz (20%), et du charbon (25%). Or selon Shell, Total, ou l’Agence Internationale de l’Energie, le plus probable pour les 20 prochaines années est un approvisionnement pétrolier et gazier de plus en plus incertain : le déclin de la production pétrolière commencera d’ici 5 à 15 ans, et il en ira de même pour le gaz 5 à 10 ans après (et le charbon 40 ans après). Tout notre système socioéconomique reposant aujourd’hui sur l’énergie abondante et à bas prix, une telle évolution dans un monde non préparé menace du premier au dernier lecteur de ce journal, du Lillois au Marseillais, du chômeur au cadre : ce n’est pas juste un problème de riches.

Puis vient le climat. 5°C d’élévation de la moyenne planétaire, c’est ce qui s’est passé lors du passage de l’ère glaciaire (France incultivable, Grenoble sous la glace, mer plus basse de 100 mètres) à l’époque que nous connaissons actuellement. Sauf qu’en provoquant une telle transition en un siècle au lieu des 10.000 ans au moins que cela prend « naturellement », nous appliquerons à 9 milliards d’hommes sédentaires une telle déstabilisation (pénuries alimentaires, maladies, destructions d’infrastructures, exodes, guerres, etc) que la démocratie, l’espérance de vie et la paix n’y résisteraient probablement pas.

Eloigner cette double menace, probablement un peu plus gênante que de payer son essence ou son gaz plus chers, là est toute la finalité de la taxe carbone, ou contribution énergie climat. La hausse de prix délibérée permettra d’éviter ou d’anticiper les difficultés qui nous attendent. Le mécanisme n’est pas nouveau : augmenter le prix des cigarettes fait baisser la consommation, et majoritairement les Français le comprennent. Mais ce que mes concitoyens sous-estiment encore, c’est la gravité et l’imminence du problème. Ainsi, 2/3 des Français pensent qu’ils font déjà assez d’efforts pour économiser l’énergie. Or l’objectif à atteindre, tant pour des raisons climatiques qu’énergétiques, est de diviser par 4 la consommation de pétrole et de gaz par individu en 20 à 40 ans. A l’évidence, cet objectif ne sera pas atteint en se limitant aux efforts actuels, ou en taxant juste les « riches ». Par contre, ne pas l’atteindre fera d’abord souffrir les moins riches, au travers des crises et déstabilisations qui en seront la conséquence.

Tous ceux qui ont pris le temps de se pencher en détail sur le problème convergent sur la solution. En 15 jours – du jamais vu ou presque sur un sujet fiscal – les membres de la Commission Rocard, mêlant experts, représentants d’entreprises, syndicalistes, consommateurs, pouvoirs publics, politiques, qui avaient tous en commun une connaissance minimale du contexte pétrolier et climatique, ont débouché de manière unanime sur la préconisation d’une mesure (la fiscalité), d’un horizon de temps (dire ce que l’on va faire sur 20 ans), d’une progressivité (passer de 32 à 100 euros la tonne de CO2, voire plus s’il le faut), et d’une règle de gestion (n’exonérer personne et aider les plus touchés autrement).

Seule l’affectation est restée en débat. Elle n’est pas toute la mesure, mais pourtant elle conditionne son acceptabilité sociale : 2/3 des Français sont opposés à la taxe carbone… sauf en cas de restitution partielle aux ménages (dont la forme peut se discuter), auquel cas plus de la moitié devient favorable ! C’est bien le signe qu’il y a moyen de trouver un chemin, pour le plus grand bénéfice de tous. Une solution serait de pérenniser une forme de commission Rocard, pour garantir dans le temps qu’il n’y aura pas de dévoiement. L’irruption du carbone dans la fiscalité ordinaire est un rendez-vous historique. Ne le ratons pas.

La taxe carbone favorable aux plus pauvres, selon l’ADEME

La taxe carbone, si elle est combinée avec le « chèque vert » proposé par le rapport Rocard, est favorable aux plus pauvres. C’est ce qui ressort des chiffres publiés par l’Ademe, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.

A lire sur Alternatives Economiques

Par Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques.

La taxe carbone, le plus juste des impôts

Le débat qui a suivi la présentation du rapport Rocard a pu faire naître le sentiment que la taxe carbone serait un impôt injuste. Nous allons montrer qu’il n’en est rien, bien au contraire, si on la compense adéquatement.

Le changement climatique en cours depuis quelques décennies est globalement bien compris. Ses impacts dans un scénario « tendanciel » seront dramatiques. Ce seront évidemment les plus pauvres qui en supporteront le plus durement les conséquences et ils ne pourront pas se payer les moyens, s’ils existent,  permettant d’en tempérer les effets. Les causes du changement climatique font l’objet d’un large consensus scientifique.  Ce sont les émissions de « gaz à effet de serre »  (GES) , le gaz carbonique, le méthane, le protoxyde d’azote, et des gaz fluorés, d’origine anthropique qui sont à la manœuvre. Si l’on veut, pour des raisons socialement évidentes, éviter le scénario du pire, il faut  réduire nos émissions annuelles de gaz à effet de serre (50 milliards de tonnes de CO2eq) de  manière drastique d’ici 2050. Elles doivent en outre plafonner au niveau mondial dans les 10 prochaines années environ.
Sur le front énergétique, l’urgence est du même ordre. Nous approchons du « pic de production » du pétrole ; celui du gaz suivra puis celui du charbon. Le prix des énergies va augmenter inexorablement dans les prochaines années ; il est urgent de réduire fortement notre dépendance à l’égard des énergies fossiles. Sinon ce seront évidemment les plus modestes qui en subiront les conséquences les plus graves, comme on l’a déjà vu lors de l’envolée du baril à 140 dollars. La lutte contre le changement climatique et la conquête de notre indépendance des énergies fossiles, sont  donc avant tout des nécessités sociales.

Malheureusement pour l’organiser il ne peut suffire de réduire émissions de gaz à effet de serre des plus riches. Les faits sont là. 75% des GES émis sur le territoire métropolitain sont liés à nos activités diffuses (transport, chauffage, agriculture, produits de la vie courante), seulement 25% sont dus aux gros émetteurs (principalement de gaz carbonique) que sont les producteurs d’électricité et de matériaux de base (ciment, acier, verre, papier…), qui sont soumis à des quotas. Les émissions de GES réalisées en France métropolitaine sont de l’ordre de 9 tonnes par habitant dont 6 à 7 pour le seul CO2. Si l’on tient compte en plus des émissions faites en amont hors de France (pour fabriquer les produits importés) l’empreinte carbone  par français est estimée à environ 13 tonnes par habitant. Or en 2050 nous serons 9 milliards et nos émissions ne devront pas dépasser 20 milliards de tonnes, soit, dans un monde équitable, un peu plus de 2 tonnes par habitant. C ‘est 6 fois moins que ce chaque Français émet aujourd’hui directement ou indirectement. Nous sommes donc, du plus modeste au plus riche, bien au-dessus du plafond d’ émissions qui soit équitable et compatible avec la stabilité du climat. Le changement climatique et la pression sur l’énergie sont des effets de masse dus à la généralisation progressive à des humains de plus en plus nombreux d’un mode de vie carboné.

Pour réduire nos émissions, il est nécessaire que les gaz à effet de serre ait un prix. C’est le « signal » économique qui nous fera en tenir compte et agir. La priorité étant les énergies fossiles, la solution est d’ incorporer dans leur prix une taxe sur le carbone progressivement croissante : il sera alors rentable pour les ménages et les entreprises de faire des économies d’énergie et pour les entreprises de vendre des produits et services basse énergie et bas carbone. Nous pourrons en outre garder dans nos pays le produit de cette taxe plutôt que d’en faire bénéficier les Etats producteurs ou les compagnies pétrolières. Notre balance commerciale s’améliorera et l’emploi avec.

La solution la plus efficace et la plus juste pour lutter contre le changement climatique est donc bien la taxe carbone. Le mérite de la conférence d’experts et de la table ronde présidée par Michel Rocard aura été de montrer qu’il n’y a pas d’alternative à la contribution climat énergie  si l’on souhaite mener une vraie politique de lutte contre le changement climatique.

Il n’en reste pas moins qu’il faut la rendre supportable aux ménages et entreprises dans la période de transition. En effet  l’absence de taxe carbone dans les années passées a créé des situations difficiles, avec peu d’alternatives,  mis des ménages dans des impasses. Elle a créé des injustices qu’il s’agit maintenant de corriger pour éviter des drames futurs.

C’est pourquoi il faut que ce prélèvement sur la consommation soit compensé par une baisse de charges pour les entreprises et par un retour vers les ménages, indépendant de leur consommation. Par exemple sous forme d’allocation forfaitaire (qui peut être modulée en fonction des revenus, de la distance au centre ville et qui peut tenir compte des situations de travail exceptionnelles comme des horaires atypiques). Cette redistribution peut être  sous une autre forme, le débat est maintenant lancé.

Il faut également un ensemble de mesures d’accompagnement (crédit d’impôt, prêt à taux zéro, subventions, aides personnalisées) dont certaines ont été prises dans le cadre du Grenelle de l’environnement, pour faciliter une transition énergétique qui sera d’autant moins douloureuse qu’elle aura été anticipée.

Mais ne nous trompons pas de débat. Invoquer l’argument de la justice sociale pour s’opposer à la taxe carbone, c’est prendre une lourde responsabilité vis-à-vis des victimes présentes et futures du changement climatique et c’est enfoncer les plus modestes dans leur dépendance aux énergies fossiles.

Alain Grandjean

Ce texte a été également publié sur le site contre-feux.com.

« The level of the CO2 tax is crucial to the initiative’s credibility »

L’article suivant est extrait de « European Power Daily », package d’information B to B sur les marchés de l’énergie et des métaux. European Power Daily est édité par Platts*.

* : Platts is the leading global provider of energy and metals information, and the world’s foremost source of price assessments in the physical energy markets.

France needs CO2 tax to cut fuel demand

France should put in place a tax on carbon emissions if the country is to manage down its demand for fuel, a French economist said Wednesday in an interview with a business daily.

Alain Grandjean, the co-founder of Carbone 4 consultants, told French newspaper Les Echos that only taxation would entice consumers to cut back on fuel use. “Only the creation of a climate-energy contribution allows the development of a price signal sufficient to have a chance of respecting the CO2 emission reduction objectives taken [on] by France,” Grandjean said.

His comments were in response to recently released figures that show French fuel consumption increasing by 7.7% in June and 2.1% in July year on year, with July petrol consumption in

France reaching its highest level since July 2003. “Fundamentally, consumers are rational,” Grandjean said. “They react to price evolution and start to drive again when the price of oil falls.” According to Platts data, front-month Brent crude averaged 65.22/barrel in July 2009, less than half the $133.82/b average in the same month of 2008.

“Clearly, the drop in consumption recorded last summer wasn’t linked to heightened awareness of the danger of [global] warming,” Grandjean added. Asked about the government-appointed Rocard commission’s progress on establishing a framework for a carbon tax, Grandjean said communication and education would be essential in preparing the ground for new fiscal measures. “The general public must absolutely understand that it’s better to tolerate a tax that evolves each year and that leads us to change behavior rather than continuing to fill the coffers of oilproducing countries,” Grandjean told the paper.

The level of the tax is crucial to the initiative’s credibility, according to Grandjean. “Establishing a tax [that is] too weak, as France has always done with environmental taxes, [would] not produce a change in behavior,” he said.

A committee headed by former French Socialist prime minister Michel Rocard recommended July 29 that a carbon tax be paid “by everybody without exception and exemption.”

French President Nicolas Sarkozy is to have the final word on Rocard’s recommendations, possibly before the end of the year. Consultations before Sarkozy’s final decision are to be held with the ministries and economic sectors most concerned by the new tax.

The prospective “climate-energy contribution” on fossil fuels— oil, gas and coal—is aimed at steering consumers and business away from energy-hungry goods and services. Under Rocard’s recommendations, France would charge Eur32/mt ($45.35/mt) of carbon dioxide emitted in 2010, rising to Eur100/mt in 2030 and to Eur200/mt in 2050. The climate-energy contribution, which could be implemented from 2010, is separate from a proposal floated by Sarkozy in March for a carbon tax on imports from countries that have lower environmental standards than France.—Anna Crowley

L’équation de Kaya au service de la Contribution Climat Energie

L’équation de Kaya a été développée par Yoichi Kaya, un économiste de l’énergie japonais.

Elle indique que le niveau total d’émissions de CO2 peut s’exprimer comme le produit de quatre facteurs : la population, le PIB par habitant, l’intensité énergétique par unité de PIB produite, l’intensité d’émissions de CO2 par unité d’énergie consommée. Il s’agit d’une simple identité arithmétique, mais elle met en évidence l’ampleur nécessaire de la mutation de notre économie.

Ce slide, extrait d’une présentation pour la Fondation Nicolas Hulot* illustre l’urgence de l’action en faveur de la réduction d’émissions de gaz à effet de serre (GES).

Détail de léquation de Kaya

Les climatologues nous disent qu’il faut réduire les émissions de CO2 d’un facteur 3 à horizon 2050.

Si l’on veut en même temps une croissance d’un facteur 3 de la production mondiale d’ici à 2050 et si l’on admet (hypothèse retenue par les démographes) que la population va croître d’un facteur 1,5 alors il faut améliorer l’efficacité carbone de l’énergie et l’efficacité énergétique du PIB d’un facteur 13,5.

Il s’agit donc de faire progresser chacune de ces efficacités d’environ 5% par an.

Nous n’avons jamais réalisé une telle performance depuis le début de l’histoire industrielle.

L’équation de Kaya montre donc clairement qu’il est nécessaire de changer radicalement la politique économique en rendant l’énergie et le carbone de plus en plus couteux. C’est ce qui justifie la Contribution Climat Energie.

* : Présentation sur la Contribution Climat Energie (CCE) par la Fondation Nicolas Hulot, par Alain Grandjean. Vous pouvez voir ici l’intégralité de la présentation. (ppt)

En savoir plus sur l’équation de Kaya sur le site de Jean-Marc Jancovici, Manicore.

« Page précédente