La venue de Steve Keen à Paris à l’occasion de la sortie de son livre : l’imposture économique(1)

23 septembre 2014

Voici quelques précisions sur le calendrier du début du mois d’octobre concernant la sortie du livre exceptionnel de Steve Keen :

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Sortie du livre : le 9 octobre. 

 

- Mercredi 8 octobre : soirée de lancement du livre à 19h30 au Centre Sèvres (facultés jésuites de Paris), 35 bis rue de Sèvres 75006 (métro Sèvres-Babylone). Débat Keen-Giraud. titre de la soirée : « L’imposture économique ».

 

- Vendredi 10 octobre : conférence (en anglais) de Steve K. de 19h à 21h30 à la Maison des Sciences Economiques, 106 bd de l’Hôpital 75013 (métro Campo-Formio). [Aurélien va nous préciser la salle.]  titre de la soirée : « DebunkingEconomics ».

 

- Samedi 11 Octobre à 18h : Table ronde « Les rebelles de la théorie économique » avec Steve Keen, G. Giraud, JM Daniel  et X. Ragot (à confirmer). Débat organisé par Le Monde - L’économie aux Rendez-vous de l’histoire à Blois (Maison de la magie) avec Adrien de Tricornot. 

 

Venez nombreux, et n’hésitez pas à inviter largement autour de vous, 

 

PS , l’article du Monde, rédigé par Adrien de Tricornot, sur le livre de Keen.

 

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(1) L’Imposture économique, Ed. de l’Atelier. Trad. Aurélien Goutsmedt sous la supervision de Gaël Giraud.

 

la multiplication des pains et des poissons initiée par Mario Draghi va-t-elle faire des miracles sur l’activité économique?

9 septembre 2014

 

draghipainLes décisions de Mario Draghi[1]ont surpris par leur vigueur : baisse des taux d’intérêt directeurs à un niveau proche de zéro, programme volontariste de relance d’achats d’actifs, annonce d’un éventuel rachat de dettes publiques. Il est clair maintenant qu’il craint l’entrée en déflation de la zone Euro[2] et qu’il fait ce qui est en son  pouvoir pour l’éviter. Il continue à affirmer qu’il est nécessaire par ailleurs que les gouvernements de la zone Euro entreprennent des « réformes structurelles » (entendre réduire les dépenses publiques et  libéraliser le marché du travail pour améliorer la compétitivité des entreprises) mais aussi, ce qui est plus nouveau, qu’il faut des politiques budgétaires (donc une stimulation publique de l’activité !).

Ce paquet de décisions n’a pas été pris  à l’unanimité au sein du conseil de gouverneur ; le représentant de la Bundesbank[3] s’y est opposé. Les arguments sont toujours les mêmes : seule la  rigueur (voire l’austérité) permettrait de faire les réformes qui ne se font pas avec une politique d’argent facile, l’inflation serait une hydre qu’il ne faut pas réveiller et …il serait préférable d’avoir une monnaie forte. Le plan Draghi a d’ailleurs en effet fait un peu baisser la parité  Euro – Dollar (à moins d’1,3 dollars pour 1 euro). Certains analystes (comme ceux de Goldman Sachs) disent que l’euro pourrait baisser à un dollar (compte-tenu de la reprise américaine contrastant avec l’anémie européenne et une possible hausse des taux d’intérêt sur le dollar)

 

Des bilans bien dodus.

Les bilans de la Fed et de la BCE se sont considérablement alourdis depuis la crise de l’automne 2008. Celui de la BCE a cru jusqu’à 3000 milliards fin 2012 puis a maigri jusqu’à 2000 milliards  et Mario Draghi semble prêt à en prendre encore pour cinq cent à  mille milliards de plus. En faisant cela son premier objectif est clairement de contribuer à l’amélioration de la santé des banques.

Il leur permet de transférer des risques et d’accéder à des liquidités quasi-gratuites. On peut faire l’hypothèse que la BCE, qui doit communiquer publiquement les stress-tests de 128 banques européennes en octobre[4], après des audits assez lourds (ayant mobilisé 6000 auditeurs…), s’est rendue compte que la situation de nombre d’elles était encore très dégradée. La première banque portugaise (dont l’actif pèse la moitié du PIB portugais et finance une entreprise sur 5)  n’a échappé cet été à la faillite[5] que par une injection de l’Etat portugais à hauteur de 4,4 Milliards d’euros complété par 0,5 milliard du fonds de résolution européen.

Les banques se refont aussi une santé en prêtant à des taux évidemment supérieurs au taux de refinancement, comme on le verra plus bas.

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Une reprise du crédit ? Critique de la théorie du multiplicateur

En baissant encore les taux, Mario Draghi espère faire repartir le crédit bancaire. Il a d’ailleurs encore augmenté le coût des dépôts bancaires à la Banque Centrale (qui passent à 0,2%), pour inciter les banques à prêter plutôt qu’à placer leurs liquidités à son guichet.  Or la reprise du crédit bancaire est la condition sine qua non de la reprise économique. Rappelons que l’économie ne croit que si le crédit « net » (flux de crédits nouveaux- remboursement de crédits – flux d’épargne) croit et que cela passe nécessairement par le crédit bancaire qui a, seul, la capacité de création de monnaie scripturale. Pour faciliter le crédit, l’arme principale de la BCE est la baisse des taux (qui sont donc maintenant quasiment nuls) avec deux effets : si elle se répercute dans la baisse des taux aux ménages, aux entreprises et à l’Etat, elle baisse leurs coûts et les encourage à emprunter. Deuxièmement, elle induirait des anticipations inflationnistes qui sont favorables aux emprunteurs.

Il y a malheureusement bien des raisons de penser que ces effets ne se produiront pas.

Tout d’abord la croyance dans le « multiplicateur monétaire » est fausse. La monnaie créée dans l’économie n’est pas un multiple constant de la monnaie centrale créée par la banque centrale. Bien des périodes de l’histoire le montrent. Pendant les dernières années c’est manifeste en Europe et aux USA. Les bilans des banques centrales ont enflé comme la grenouille de la fable mais les masses de monnaie en circulation n’ont pas suivi cette croissance exponentielle. Il s’est passé la même chose pendant la crise de 1929 comme le montre le graphique suivant[6].

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Selon  Steve Keen[7] :

« La monnaie injectée a gonflé les réserves inutilisées du secteur bancaire comme jamais auparavant (de 20 milliards de dollars avant la crise à  1 000 milliards après celle-ci), et les multiplicateurs monétaires, qui en réalité ne constituent rien de plus que les ratios des trois mesures de l’offre large de monnaie (M3, M2, et M1) sur la base monétaire, se sont effondrées comme jamais auparavant. Le ratio de M3 a chuté de plus de 16 à moins de 8, et a poursuivi son effondrement jusqu’à passer, en-dessous de 7 ; le ratio de M2 – le plus comparable au ratio de M1 dans les années 1920-1940 – est tombé de 9  à moins de 4 ; le plus embarrassant de tous, le ratio de M1, a chuté en-dessous de 1, atteignant un minimum à 0,78, et demeurant toujours en-dessous de 0,9 deux ans après l’injection de monnaie fiat par Bernanke (en avril 2009). »

Au niveau mondial le phénomène saute aussi aux yeux comme le montre le graphique suivant dû à Patrick Artus[8]. Le multiplicateur M2/M0 a donc été divisé par deux en ordre de grandeur sur la période 1995-2011.

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Cela n’a rien d’étonnant. La théorie du multiplicateur prétend que les banques ne créent de la monnaie qu’en multipliant la monnaie centraleque leur met à disposition la banque centrale. En réalité, les banques ne font que répondre à la demande de crédit qui leur est faite et la banque centrale met systématiquement  à disposition la monnaie centrale dont elles ont besoin  (principalement pour les échanges interbancaires mais aussi pour les demandes de billets qui sont émis par la banque centrale). Elle crainten effet par dessus tout la crise de liquidité et la faillite bancaire qui en résulte.

Dans une période de récession comme aujourd’hui, la tendance globale est plutôt au désendettement. Les banques ne font pas face à une croissance de la demande de crédit, bien au contraire. Des taux bas ne suffisent pas à renverser cette tendance. Il faut en effet que les agents économiques se remettent à croire en l’avenir, mais beaucoup plus prosaïquement que les entreprises voient leur carnet de commande se regarnir ; c’est seulement alors qu’elles vont investir et embaucher donc emprunter si nécessaire. Pour les ménages le raisonnement est le même ; ils sont évidemment beaucoup plus sensibles au risque de chômage (lié au point précédent et aux politiques publiques en la matière) qu’au taux d’intérêt et aux soi-disant anticipations inflationnistes, qui ressortissent d’une croyance des économistes néoclassiques bien  moins fondée que le Vaudou!

 

La baisse des taux directeurs conduit-elle à la  baisse des taux d’intérêt ?

Les banquiers nous disent en général qu’ils ne peuvent prêter qu’à un taux supérieur au coût de la ressource, puisqu’il faut bien qu’ils paient leurs frais de gestion, qu’ils provisionnent les risques de non-remboursements,qu’ils supportent le coût des réserves obligatoireset qu’ils margent. Pour ce qui concerne la ressource (la monnaie !)  ils disent  la trouver sur les marchés bancaires ou financiers, ou à la banque centrale. Ce raisonnement est faux car il oublie tout simplement la création monétaire. Les banques peuvent créer de la monnaie, qui ne leur coûte rien.

 

La rente monétaire

 

Les banques bénéficient de fait d’une rente monétaire  qui est égale à la part du « produit bancaire » qu’elle gagne à partir d’une monnaie créée ex nihilo, qui ne leur coute  donc rien. En suivant Gabriel Galand on peut évaluer la  valeur absolue de la « rente monétaire » à :

(1-1/k)MTc

 

Avec :

 

-k multiplicateur

-M masse monétaire concernée

-Tc taux d’intérêt « créditeur » (taux auquel il aurait dû payer l’épargne d’un autre agent)

Si k = 6,25  M = 600 G€ (pour la France) Tc = 2,5%, cette rente vaut 12,6 G€

 

Quoi qu’il en soit, les banques prêtent à un taux bien supérieur au taux de refinancement de la banque centrale. Et elles ne sont jamais pressées de transmettre dans leurs conditions la baisse des taux « centraux » quand elle se produit. La baisse des taux est donc pour elles une bonne manière de « se refaire ». Pour se faire une petite idée de l’écart entre taux directeurs et taux pratiqués, il suffit de jeter un œil sur les données récoltées par le Trésor[9]. Par exemple sur le deuxième trimestre 2014 et selon les durées et les natures de prêts, les taux se promènent entre 3% (pour des durées supérieures à deux ans) et…15%  (pour des crédits de trésorerie inférieurs à 3000 euros). Sans pouvoir avoir les comptes analytiques des banques, il n’est pas possible de savoir quelles marges elles font vraiment ; il est néanmoins certain que ces marges sont généreuses.

 

L’alimentation de bulles spéculatives

La création monétaire (de monnaie centrale, insistons  à nouveau sur ce point) n’a à l’évidence pas généré d’inflation des prix courants[10] mais elle peut être soupçonnée d’être à l’origine de celle des actifs (immobiliers et financiers). Il est clair que dans la zone Euro,ces sont  les entreprises financières (voir graphique ci-après[11])  qui ont vu leur endettement croître massivement. Cela donne à penser que les banques ont développé le crédit aux opérateurs financiers (les fonds d’investissement de toute nature) ce qui est conforme à l’intuition puisqu’elles maximisent dans ces opérations à fort effet de levier le rendement sur capitaux propres de leurs prêts.

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En même temps la valeur des actifs financiers et immobiliers monte au ciel comme le montrent les deux graphiques suivants (choisis entre bien d’autres !).

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La création monétaire privée a sans aucun doute jouer un rôle important dans ces envols, et elle est facilitée par le comportement de la banque centrale (baisse des taux et la fourniture de liquidités à la demande ou de manière volontariste). Si les marchés financiers et immobiliers peuvent s’emballer c’est nécessairement que les acheteurs en ont les moyens financiers (directs quand ce sont des banques ou fournis par des prêts bancaires quand ce sont des institutions financières non bancaires). Ces envols sont principalement dus à la libéralisation financière.

Les banques ont acquis une taille telle que les Banques Centrales se sentent obligées de les alimenter. En faisant ainsi elles peuvent au mieux éviter à court terme l’effondrement systémique. Maispour la zone Euro qui est en récession voire de déflationla BCE ne peut agir ainsi sur l’économie réelle. Les banques ne voient pas de raison de prêter à cette économie réelle (hors immobilier, qui est à la fois de l’économie réelle et un support de spéculation), qui est moins rentable que les activités de marché.  Elles s’appuient en outre aujourd’hui sur les contraintes qui pèseraient sur elles du fait des règles de Bâle III pour justifier leur attentisme.

 

Conclusion : n’attendons pas de miracles !

Si Mario Draghi fait ce qu’il croit nécessaire pour sortir l’Euro de la nasse déflationniste, ses actions n’auront sans doute guère d’autres effets que d’éviter le pire aux banques et d’alimenter l’a chaudière spéculative. Ce dont a besoin l’Europe ce sont des projets et une action volontariste des Etats en lieu et place d’une politique d’austérité suicidaire et de négociations extravagantes comme celles du TAFTA [12]qui l’affaibliront encore plus.

 

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 [1]  Voir http://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0203748349937-la-bce-abaisse-son-principal-taux-directeur-a-005-1039124.php

[2] Le risque déflationniste n’est évidemment pas un scoop : voir http://alaingrandjean.fr/2013/11/21/la-deflation-arrive-sauf-a-sortir-du-dogme/
La direction du Trésor craint ce risque aussi voir http://www.tresor.economie.gouv.fr/File/401670. A ce jour le taux d’inflation dans la zone Euro est environ de 0,5% par an.

 

[6] Extrait de Steve Keen, L’imposture économique, à paraître aux éditions de l’Atelier

[7] Steve Keen, opus cité, à paraître aux éditions de l’Atelier

[10] Je n’ai pas jugé nécessaire ici d’illustrer ce point : les indices de prix à la consommation sont clairement baissiers, avec une nuance de taille qui est relative aux loyers…mais ceux-ci sont liés à la bulle immobilière dont on reparlera plus loin.

[11] Source Gaël Giraud d’après Eurostat. Pour les sociétés financières la dette est consolidée (ce qui élimine les dettes croisées au sein des groupes bancaires). On voit aussi dans ce graphique la phase de désendettement dans laquelle nous nous trouvons et qui est très significative.

Pourquoi monnaie, crédit et finance doivent être au cœur de la macroéconomie ?

31 août 2014

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Les deux omissions les plus importantes du raisonnement économique « main stream » concernent les ressources naturelles et tout particulièrement l’énergie et le triptyque monnaie-crédit-finance. Les physiciens, écologues et autres scientifiques qui s’intéressent à l’économie pourraient avoir la tentation, en réintroduisant l’énergie et les ressources naturelles dans le raisonnement économique, de  supposer implicitement, comme les économistes  classiques et néoclassiques, que les phénomènes monétaires et financiers, non physiques, ne comptent pas (au moins sur le long terme).

 

L’économie pourrait donc être réduite à sa sphère « réelle[1] » :

  • des consommations d’énergie et de ressources naturelles (et plus généralement des destructions d’écosystèmes, des dérèglements de régulations naturelles (comme la régulation climatique)),
  • des transformations de ces ressources en sous-produits, produits et machines (ce qu’on appelle le capital),
  • du travail et c’est tout.

 

C’est un peu me semble-t-il de cette façon que Meadows a bâti son modèle. C’est bien sûr un premier pas utile mais maintenir cette omission serait une erreur comme nous allons le voir ici. Bien des questions économiques ne peuvent se traiter sans intégrer la sphère monétaire et financière. L’inverse, d’ailleurs – faire comme si ce triptyque expliquait tout- serait aussi erroné ! Pour prendre un exemple illustratif, la crise des subprimes aux USA ne peut pas s’expliquer sans référence aux mécanismes monétaires et financiers, mais elle trouve aussi une part d’explication dans les tensions pétrolières du début du XXIème siècle.

Il peut paraître surprenant que les économistes « main-stream », les économistes néoclassiques,  ne mettent pas  ces trois sujets, liés l’un à l’autre – monnaie,  crédit et  finance – au cœur de leurs raisonnements et de leurs modèles. Bien évidemment de nombreux économistes s’intéressent à ces sujets ! Mais les cours de macroéconomie « de référence » n’y consacrent que peu de pages. Et les économistes néoclassiques qui font autorité auprès des « visiteurs du soir », conseillers du pouvoir en France  et ailleurs, pensent fondamentalement qu’il s’agit de problèmes de second ordre et que la priorité est à l’assainissement des finances publiques (notamment pour pouvoir continuer à financer la dette publique à bas taux), à la réduction des prélèvements obligatoires, à la compétitivité des entreprises et à la réforme du code du travail. S’ils se disent de gauche ils se soucient en plus des  transferts sociaux, des inégalités sociales et admettent un poids relativement plus important du secteur public.

 

Je me propose ici d’indiquer sans les développer, les grandes raisons pour lesquelles ces trois sujets sont déterminants, tant du point de vue de la compréhension que du point de vue des recommandations de politique économique. Je reviendrai à la fin sur les raisons de cet apparent et étrange désintérêt des économistes dominants sur ces questions majeures. Derrière un débat qui pourrait sembler académique se cachent des enjeux de politique économique absolument majeurs :

  • Peut-on et si oui comment utiliser l’arme monétaire en période de stagnation comme aujourd’hui ? Est-ce compatible avec  le traité de Maastricht, les ratios de dette et de déficit et l’indépendance de la Banque Centrale ?
  • Doit-on réglementer les marchés financiers ou les laisser-faire ?
  • Doit-on surveiller le niveau d’endettement privé des agents à commencer par les financiers ?
  • Doit-on encadrer le niveau du ratio de levier des banques ? Peut-on le faire si la finance off-shore continue à prospérer et si les banques restent les acteurs les plus puissants de l’économie ?
  • Comment impulser la transition écologique sans une révolution monétaire et financière ?

De manière à peine plus théorique, voyons maintenant pourquoi ces trois sujets sont économiques déterminants.

 

1 Monnaie, création monétaire et politique monétaire

  • La création monétaire est un levier clef de toute politique de relance, car elle conduit à injecter un pouvoir d’achat nouveau ; elle l’est pour toute politique d’investissements écologiques.
  • Le choix de la confier aux banques privées, à l’Etat ou à une banque centrale a des conséquences économiques majeures : dans le premier cas, elle s’accompagne presque toujours d’une dette en contrepartie[2], dans les deux autres non ; dans le premier cas cette création monétaire est plutôt procyclique (les banques font crédit quand les affaires vont bien et le restreignent dans le cas inverse), dans les deux autres cas, elle peut être contracyclique (sous réserve de conditions institutionnelles qui ne sont pas réunies actuellement en Europe).
  • La politique monétaire a un effet sur le taux de change donc sur la compétitivité relative des entreprises exportatrices et sur le coût des importations, qui peut être d’un impact bien supérieur à ceux du  Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi ou du « pacte de responsabilité ».
  • Elle  a un effet sur les taux d’intérêt donc sur l’incitation à l’épargne  et l’emprunt donc sur la consommation et l’investissement.
  • Elle peut avoir un effet sur inflation et déflation, qui sont deux dérèglements économiques significatifs, dont le deuxième est bien plus préoccupant que le premier (hors hyperinflation, qui est un dysfonctionnement massif, peu probable dans des pays bien administrés) : il est très difficile de sortir de la déflation.

 

2 Crédit et endettement

  • La crise des subprimes  a montré que l’endettement privé était économiquement déterminant, et sans doute bien plus que l’endettement public.  Le surendettement des acteurs privés, y compris des acteurs financiers est un facteur économique déterminant car il peut soit conduire à une bulle explosive soit être la source d’une période de déflation potentiellement très longue.
  • Hors période de crise, notamment de surendettement !, la croissance du crédit est l’un des autres leviers de la relance en cas de récession.
  • Vouloir purger un surendettement comme aujourd’hui par une politique d’austérité est stupide économiquement. Cela ne peut conduire qu’à aggraver le niveau (relatif) d’endettement.

 

3 Finance

  • La finance (spéculative) génère des crises à répétition qui ne sont pas des chocs exogènes mais naissent bien au cœur de l’économie ; les phénomènes financiers n’obéissent pas à de « belles » lois de probabilité « normales » ou gaussiennes, et les événements « extrêmes » sont plus fréquents que dans le cas « normal ». Ils ne peuvent non plus être représentés par des lois mécaniques linéaires simplistes : la simple observation des faits montrent des non-linéarités et des boucles de rétroaction.  La finance doit donc faire l’objet de régulations, qui ne sont pas triviales à définir ce qui nécessite donc une modélisation adaptée
  • Le secteur financier est actuellement très endetté, ceci dû à l’emploi de l’effet de levier, qui est l’une des causes centrales de l’instabilité du « capitalisme financier » et l’une des sources majeures de l’accroissement extraordinaire des inégalités sociales des dernières décennies
  • Les paradis fiscaux et la finance off-shore posent trois  problèmes majeurs au moins : un problème moral (comment lever l’impôt sans susciter de tensions dans un pays qui laisse s’échapper une manne fiscale considérable ?) , un problème financier pour l’Etat (qui voit une de ses sources de revenus se tarir) et un problème de fond dans la régulation du secteur financier (comment réglementer les financiers s’ils peuvent s’organiser au moins en partie pour échapper aux règlements  ou si leurs concurrents peuvent le faire ?)

 

Remarque :

Nicolas Bouleau[3] propose de distinguer les  marchés « ordinaires » dits socio-répartis et les marchés  financiers ou très financiariés[4]  dits spéculo-valués. Les seconds sont intrinsèquement tels qu’ils ne peuvent fournir de tendances ni d’indications économiques sur l’avenir pour les acteurs. Les premiers le pourraient même si à ce jour les modèles économiques standards (d’équilibre général) ne représentent pas de cinétique[5]. C’est une autre raison de faire un traitement spécifique de la sphère financière.

 

4 Les raisons de l’étrange silence de la macroéconomie « main-stream » sur ces 3 questions

Les économistes néoclassiques ont acquis plusieurs convictions, des croyances en fait, qui les font profondément sous-estimer ces trois questions et, en particulier, de recommander avec force de ne pas utiliser l’arme monétaire.

 

Je vais me contenter de les évoquer rapidement en  renvoyant  à des analyses ultérieures plus détaillées ou à des références plus approfondies. En synthèse, on peut considérer que les économistes néoclassiques croient, comme le croyaient les classiques, à la dichotomie entre la sphère « réelle »  et la sphère « monétaire » de l’économie, ce que les faits économiques ne cessent de contredire. Cette croyance se décline de la manière suivante.

 

4.1 La monnaie serait neutre

C’est l’idée propagée notamment par Milton Friedman selon laquelle un excédent de création monétaire ne change rien à l’équilibre des marchés mais ne fait que hausser le niveau général des prix.  C’est une manière moderne de reprendre l’image de Jean-Baptiste Say selon laquelle la monnaie serait un voile sur les échanges[6]. Pour Milton Friedman cette neutralité est à long terme (question : où commence le long terme ?). Les  néo-classiques (Lucas, Barro, Sargent, Wallace) affirment que  c’est vrai  même à court terme, et pensent l’avoir démontré (c’est tout l’enjeu des modèles d’anticipations rationnelles[7]). Mais le simple bon sens et l’histoire économique montrent que tout cela est faux et simplement dogmatique : la monnaie n’est pas neutre (cf le point 1 ci-dessus).

 

4.2 La monnaie serait « exogène »

Rappelons les définitions :

  • Monnaie endogène : monnaie créée en liaison avec l’activité économique. C’est ce qui se passe concrètement puisque l’immense majorité de la monnaie est créée[8] à l’occasion des opérations de crédit des banques.
  • L’inverse de la monnaie endogène c’est de la monnaie exogène, une monnaie créée à l’initiative de la banque centrale.

 

Je reviendrai en détail sur la théorie du multiplicateur monétaire, qui fait croire que, même si les banques créent la monnaie , elles ne le font qu’en multipliant la monnaie centrale, créée par la banque centrale. Tout se passerait donc comme si la monnaie était exogène. C’est tout simplement faux car les banques centrales satisfont en fait toujours les demandes de monnaie centrale des banques secondaires, car elles ne peuvent prendre le risque d’une crise de liquidité (qui conduit immédiatement au dépôt de bilan de la banque). La monnaie est bien endogène.

 

4.3 L’excès d’endettement de certains agents privés ne poserait pas de problème global, car il est compensé par l’épargne d’autres agents. Ce n’est donc qu’une question de redistribution.

Comptablement, les dettes des uns sont bien les créances des autres. Et si les unes augmentent, les autres aussi. Il y a donc bien des transferts de richesse qui s’opèrent. Mais :

 

  • l’excès d’endettement de certains agents (par rapport à des revenus actuels ou anticipés ) peut conduire à la stagnation voire à la déflation : la perspective de ne pouvoir rembourser conduit à l’attentisme. Il peut s’installer un cercle vicieux : déflation-endettement[9] (l’attentisme pouvant naître d’une situation de stagnation due à d’autres facteurs)
  • quand ce sont les acteurs financiers qui sont surendettés et notamment les banques, il y a un risque de crise systémique (voir point 3 ci-dessus et dans les faits, les conséquences de la chute de Lehmann Brothers)
  • le crédit peut être issu d’une épargne préalable ou être nourri par la création monétaire. Quand une banque fait crédit à un agent économique, elle crée en même temps ce crédit et le dépôt bancaire du même montant, qui en général est comptabilisé dans l’épargne financière des ménages. L’égalité des dettes et des crédits est donc respectée par définition. Mais la création d’un dépôt bancaire génère un pouvoir d’achat nouveau, contrairement au crédit issu de l’épargne préalable. Son impact économique est donc de nature radicalement différent.

NB L’insuffisance d’attention porté au rôle du crédit dans l’économie n’est pas une exclusivité néoclassique. Thomas Piketty, dans son récent best-seller, l’oublie aussi, comme le remarque Gaël Giraud[10] :

« L’autre grand oublié de cette enquête reste le crédit et, avec lui, la création monétaire par les banques privées. La«loi» (2)[11] suppose évidemment l’identification, I = S, entre le montant de l’investissement global et celui de l’épargne. Dans la mesure où le modèle HDS[12] sous-jacent est sans monnaie, le rôle joué par le crédit dans la constitution de l’investissement (qui s’écrit, en réalité, I = S + c, où c est le crédit bancaire) disparaît de l’analyse. »

 

4.4 Les marchés, notamment les marchés financiers, seraient efficients

Le mythe de l’efficience des marchés financiers[13] et plus généralement la croyance dans le caractère autorégulateur des marchés (dont les marchés financiers seraient parmi les exemples représentatifs les plus purs) conduisent les économistes main-stream à penser qu’ils fournissent les bons signaux de prix et ne sont pas en eux-mêmes sources d’instabilité. Dès lors ils ne leur accordent pas une attention spécifique et traite la finance, comme la monnaie : un intermédiaire sans vraie influence sur l’ économie réelle. C’est une grave erreur, quand on constate que la libération de la finance est à l’origine de multiples crises qui ont des impacts très concrets sur l’économie et le niveau de vie des ménages.

 

Conclusion

Le triptyque monnaie-crédit-finance est déterminant dans l’analyse et la politique économiques, contrairement à ce que pensent les économistes main-stream. Ce devrait être un des sujets clefs de la recherche et de la batterie des solutions à envisager dans une période de crise comme aujourd’hui.

 

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 [1] En fait, dans le vocabulaire économique, l’adjectif « réel » est très flou : un billet de banque est bien réel, par opposition à imaginaire. En revanche il est vrai qu’il est possible d’en créer en quantité presque illimitée, contrairement au pétrole. En ce qui concerne la dichotomie de la sphère réelle et de la sphère monétaire qu’ on évoquera plus loin, il est difficile de savoir ce que veut dire réelle.

 

[2] Ce n’est pas le cas quand la contrepartie est une devise par exemple.

[3] Voir La modélisation critique, éditions Quae, 2014 et Dommages et intérêt de la spéculation, Inefficience de la finance, Cired, Mai 2013

voir http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/82/35/20/PDF/EfficienceMai2013.pdf

[4] Les devises, les taux, les actions, des matières premières standardisées : le pétrole, le gaz, et divers produits pétroliers; les métaux, précieux (or, platine, argent), de base (fer, zinc, aluminium) et des métaux rares cotés notamment sur le London Metal Exchange; et des produits agricoles (blé, soja, laine, coton, huile de colza, huile de palme, le cacao, le riz, le café, etc. notamment cotés sur le Coffee, Sugar and Cocoa Exchange(New-York).

[5] C’est l’un des grands enjeux théoriques du moment depuis les travaux précurseurs de Hyman Minsky et plus récemment de Richard Goodwin, Steve Keen et Gaël Giraud.

[6] L’une des raisons pour laquelle nous (Gabriel Galand et moi-même) avons intitulé notre livre « La monnaie dévoilée » (L’harmattan, 1997).

[7] Les démonstrations en question n’en sont pas , car les hypothèses qu’elles présupposent ne sont pas réunies dans la réalité. Voir à ce sujet les livres de Gaël Giraud (L’illusion financière) et de Steve Keen.

[8] Le soi-disant débat sur la création monétaire n’en est pas un. Ce sont les banques commerciales qui créent la monnaie scripturale, voir http://alaingrandjean.fr/2014/07/06/la-monnaie-dans-leconomie-moderne-apercu-introductif/ et le site de Chômage et Monnaie http://www.chomage-et-monnaie.org/.

[9] Voir par exemple www.debtdeflation.com/blogs, le blog de Steve Keen

[10] Voir « Quelle intelligence du capital pour demain ? Une lecture du Capital au XXIème siècle de Th. Piketty », Gaël Giraud 
CNRS, Ecole d’Economie de Paris, Centre d’Economie de la Sorbonne, labex REFI. Voir ftp://mse.univ-paris1.fr/pub/mse/CES2014/14007.pdf

[11] La seconde « loi » de Piketty dit que le quotient du stock de capital, K, sur le revenu national annuel, Y, est égal au quotient du taux d’épargne des ménages, s, et du taux de croissance réel de l’économie, g.

[12] Modèles macroéconomiques Harrod-Domar-Solow

Crises politique, sociale et économique : il est nécessaire de refonder la macroéconomie[1]

25 août 2014

La crise politique de cette rentrée ne se réduit pas à une bataille d’egos, ni à un débat entre keynésiens et sociaux-libéraux. Elle nécessite une réflexion en profondeur.  Les raisonnements économiques dominants sont à remettre en cause et il nous faut une nouvelle feuille de route, y compris au plan théorique. L’urgence apparente ne doit pas cacher l’essentiel : nos erreurs doctrinales de fond.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe est angoissante  et incompréhensible. Elle est potentiellement dramatique. Face à ce danger, un sursaut collectif est indispensable. Bien au-delà des débats politiciens, il passe fondamentalement par une profonde remise en cause des raisonnements économiques qui nous font aller dans le mur. Si les politiques de gauche et de droite sont si semblables depuis des décennies c’est qu’en fait elles sont soutenues par des conseillers influents qui se nourrissent à la même mamelle ! Il peut sembler sidérant que l’échec patent de ces politiques ne conduise pas à un changement profond. Mais c’est oublier la force des dogmes, dont l’histoire n’a cessé de montrer qu’ils pouvaient survivre longtemps aux démentis les plus cinglants apportés par la réalité.

 

Comment faire ? D’abord, un mot sur le contexte.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe est angoissante.

 

Si les medias retiennent souvent le nombre de 3,4 millions de chômeurs en France, c’est probablement de 8 à  10[2] millions de personnes (sur une population en âge de travailler de 43 millions[3]) qui sont en situation difficile (pauvreté, chômage, temps partiel non choisi et/ou  ne permettant pas de vivre dignement etc.).

 

Sur  bien d’autres fronts, les difficultés[4] sont très lourdes également :accroissement des inégalités sociales, pertes d’espoir dans les zones socialement sinistrées, précarité énergétique, nombre record de faillites d’entreprises[5], désindustrialisation, déficit de la balance commerciale,endettements public et privé qui semblent excessifs et toujours croissants… Enfin au plan mondial, la gravité de la crise écologique, malheureusement si bien documentée ne fait pas prendre de décisions d’ampleur suffisante, la surexploitation des ressources dans un monde en croissance démographiqueva engendrer des conflits croissants,la régulation monétaire et financière progresse très  insuffisamment et le risque d’éclatement de bulle financière est très élevé. La montée mondiale des extrémismes ne peut être étrangères à ces tensions.

 

Concernant le chômage en France, la  majorité des économistes ne voient que dans la croissance (du PIB) la solution à ce  drame. Rappelons néanmoins que :

 

  • ce taux de croissance ne cesse de baisser depuis 1970.
  • les gains de productivité, même s’ils sont décroissants eux aussi, continuent à opérer ; il faut donc, pour stabiliser le chômage, un taux de croissance du PIB compris entre  1% et 1,5% en ordre de grandeur. C’est ce même taux qui permettrait de faire décroître les faillites d’entreprises…
  • la croissance ne se décrète pas et ne revient pas comme le beau temps après le mauvais… mais est le résultat de décisions individuelles ou collectives…
  • jusqu’à ce jour, l’inconvénient majeur de la croissance du PIB c’est qu’elle engendre nécessairement une pollution lourde de conséquences (entre autres émissions de gaz à effet de serre),  consommation d’énergie et  de ressources naturelles  pour lesquelles tous les pays du monde se battent (la planète restant obstinément finie) ; le découplage entre PIB et consommation de ressources reste un espoir mais n’est pas du tout réalisé.
  • plus généralement les périodes de croissance exponentielle comme les « trente glorieuses » sont rarissimes dans l’histoire humaine et une croissance exponentielle se heurte au mur de la finitude…
  • ce diagnostic n’est pas propre à la France

 

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Il est donc à craindre que la solution rêvée n’en soit pas une, voire qu’elle soit notre problème principal ; et que du coup les problèmes sociaux liés à l’inactivité non choisie ne cessent de croître et de faire le lit des extrêmes.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe incompréhensible.

 

Comment comprendre que les immenses progrès scientifiques et techniques réalisés dans les derniers siècles, la profusion des analyses et des réflexions sur les problèmes économiques et sociaux, les progrès dans nos modes de gouvernance, qui sont plus démocratiques que jamais à l’échelle de l’histoire humaine, ne nous aient pas permis de résoudre ces problèmes?  Vu de loin, ne sont-ils pas  moins difficiles à résoudre que ceux qui ont été résolus pour aller sur la lune ?

 

Face à ces difficultés persistantes, la doxa,  « pensée unique » qui a le pouvoir en Europe se contente de déclarer « TINA » : thereis no alternative. « Persévérons dans l’effort et nous triompherons de la crise ». Ses opposants sont souvent d’accord pour refuser cette fatalité, mais rarement en phase sur le « plan B ». D’où  la force de cette doxa, qui aen outre pris le pouvoir dans le monde académique. On peut constater en effet que les grandes universités et écoles internationales, les laboratoires d’économie et  les revues internationales de rang 1, les livres dits  de référence enseignent,  font référence ou obligent à faire référence à un corpus central qui est de fait issu des théories et modélisations issues de l’école mathématique néoclassique. Même les « néokeynésiens » s’appuient dessus. Ce corpus main stream fait suffisamment autorité pour que les économistes experts conseillant les centres de pouvoir politiques (les gouvernements, la commission européenne) les grandes institutions (le FMI,l’OMC, la Banque Mondiale,la Commission Européenne, les banques centrales, etc.) soit s’en réfèrent directement, soit sont obligées de justifier lourdement (et de fait difficilement) le fait de ne pas faire immédiatement appui dessus.

 

Les jeunes chercheurs qui veulent faire carrière s’inscrivent dans ce courant sauf rares exceptions, car leur carrière en dépend. Les modèles macroéconomiques qui permettent de tester des mesures de politique économique de faire des prévisions économiques de faire des « études d’impacts des lois » sont eux aussi très majoritairement fondés sur ce corpus. En France, le modèle Mésange, à la direction  générale du trésor en est l’exemple typique…. Certes la science économique a défriché bien d’autres options théoriques[6], a fait naître bien d’autres disciplines (je pense à l’économie expérimentale par exemple). Certes l’enseignement peut être, dans certaines universités et écoles, pluriel et ouvert. Mais  cette diversité apparente ne doit pas faire illusion : très majoritairement (au moins dans les pays de l’OCDE) la pensée dominante au plan économique s’inspire très directement de ce corpus central.  Il faut avoir le courage de le remettre en cause, même si la tâche paraît titanesque. C’est d’ailleurs ce courage qui anime Steve Keen, dont le livre à paraître début octobre est une entreprise méthodique de déconstruction de cette pensée dominante.

 

 

Un extrait du Traité d’économie Pure du prix Nobel Maurice Allais(1943)

 

« Alors que tant de pauvres gens souffraient de la faim, on a vu dans ces dernières années donnerdu blé à des porcs et brûler du café dans des locomotives;

Alors que millions d’ouvriers ne demandaient qu’à travailler, qu’à fabriquer de vêtements et de chaussures…, on a vu de millions d’êtres aller nu-pieds et à peine vêtus;

Alors que le progrès technique laisse la possibilité de l’élévation du niveau de vie de riches et pauvres on a vu des échanges bloqués, du chômage et des faillites succéder des faillites.

Sans que la misère des uns augmente le bien être des autres.

Circonstances paradoxales, inadmissibles; elles montrent l’existence d’un problème économique, dont la solution est fondamentale. Ce problème vital met en cause le bien être de tous les habitants du monde civilisé et de sa solution dépend le bonheur de millions et de millions d’êtres humains. »

Maurice Allais sentait bien l’absurdité de la situation ; nous vivons aujourd’hui une situation encore plus absurde !

 

 

Je me permets donc de suggérer ici que nous tentions de refonder la macroéconomie. Il me semble plus que jamais nécessaire, même si l’urgence politique pousse à  des actions plus concrètes, et ceci n’empêchant pas cela, de reprendre les grandes questions  à la base.

 

Pour cadrer cette réflexion je suggère de commencer par poser quelques « principes de méthode » et par quelques « valeurs ». Cela permettra d’orienter ce travail ambitieux ! Et comme il faut bien un début à tout, je me lance. Merci à chacun de faire commentaires, suggestions et propositions pour faire avancer le schmilblick !

 

Méthode

 

Nous faisons la promotion d’une réflexion économique :

 

  • engagée (« voici nos recommandations compte-tenu de la situation économique actuelle »)   et non purement descriptive (« voici les faits et leur interprétation ») ou normative (« voici ce qu’il faudrait faire- sous-entendu dans un monde idéal qui n’est pas le nôtre »)
  • pour autant, a-politique et a-confessionnelle
  • qui reconnaît la place de multiples déterminants (le comportement humain, les prix, les quantités de ressources, les croyances, les mécanismes financiers, les structures et leur taille…)
  • qui donne une juste place aux chiffres et aux mathématiques : utiles pour « durcir » les raisonnements, pour faire des simulations, mais   incapables de représenter la totalité des faits économiques
  • en position critique par rapport :
  1. à la doxa néoclassique et au modèle réductionniste de l’homo economicus ou au primat du consommateur
  2. en recul par rapport aux modèles qui ne représentent pas bien les mécanismes monétaires et financiers, qui sont aujourd’hui essentiels dans la compréhension de la dynamique économique
    à plusieurs idées reçues (voir encadré)
  3. au PIB comme indicateur de santé économique

 

  • qui intègrela question des  ressources et services écosystèmiques et des nuisances sur l’environnement
  • qui reconnaît la nécessité d’un pluralisme méthodologique
  • qui fait grand cas des  faits et de l’histoire économique, même si elle est par nature difficile à modéliser (l’histoire ne se répète jamais)
  • qui donne la priorité à la mise en évidence des faits (des phénomènes) par rapport à la profondeur théorique
  • qui soit communicable au plus grand nombre de nos concitoyens et privilégie donc la simplicité et le caractère concret sur la technicité et la difficulté

 

Quelques  dogmes[7] ou idées reçues à remettre en cause

 

  • la possibilité de réduire la macroéconomie à la microéconomie et le déni des phénomènes macroéconomiques « émergents » ; les limites de « l’individualisme méthodologique » pour la macroéconomie.
  • la compétitivité d’une nation comme condition de la prospérité de ces habitants dans une économie ouverte.
  • l’efficience des marchés et leur capacité à révéler l’information disponible[8].
  • la capacité des marchés à s’autoréguler.
  • la loi de Say (ou de Walras) selon laquelle toute production trouve débouché et qui justifie la théorie néoclassique de l’équilibre général.
  • l’égalité de l’épargne et de l’investissement (I=S) qui est fausse dès qu’on prend en compte la création monétaire[9].
  • l’absence d’impacts de l’endettement privé sur la macroéconomie (car la contrepartie de l’endettement d’un agent  n’est pas l’épargne préalable[10] d’un autre, du fait du crédit bancaire, créateur de monnaie).
  • le lien « mécanique » entre salaire et productivité (justifiant des écarts colossaux de rémunération).
  • la nécessité de libérer, selon la philosophie néolibérale[11],  toujours  plus le marché du travail pour réduire le chômage.
  • la supériorité du libre-échangisme  (sur les marchés des biens, du travail et des capitaux) et le caractère anti-économique de toute forme de protection économique.-la nécessaire liberté des échanges de capitaux ou le dogme de l’interdiction du contrôle des capitaux.
  • la neutralité de la monnaie et l’origine exclusivement monétaire de l’inflation ; l’inflation comme problème économique central ; la théorie du multiplicateur monétaire (selon laquelle la quantité de monnaie en circulation est contrôlée par les banques centrales).
  • la monnaie en circulation n’est pas exogène mais majoritairement endogène.
  • l’interdiction faite aux Etats de bénéficier de la création monétaire ; la nécessaire indépendance de la Banque Centrale ; son rôle limité à la maîtrise de l’inflation du prix des biens et services.
  • la limitation des déficits et dettes publics en dessous de seuils (3% et 60% du PIB, respectivement) pour « libérer » l’économie et la rendre compétitive.

 

N.B.

1 ces « dogmes » contiennent bien sûr une part de « vérité » ; la fixation des prix se fait en général de manière plus efficace par le marché, qui est un système décentralisé, que par une autorité administrative centralisée. Le fait que les  marchés ne s’autorégulent pas spontanément, n’entraîne pasqu’il faille s’en passer.

Il faut juste les réguler. L’enjeu théorique et politique est de déterminer les cas et situations de  régulations nécessaires. De la même manière une excessive « rigidité » du marché du travail peut être un frein à l’embauche. Mais on ne peut en déduire qu’il faut donc supprimer toutes les « rigidités » et que c’est ainsi qu’on retrouverait le plein emploi…

Ce qu’il faut contester et dénoncer c’est la transformation d’idées « non infondées » en vérités absolues. Comme par exemple  celle selon laquelle aujourd’hui en Europe la priorité est aux réformes structurelles du marché du travail, et à la maîtrise des déficits et des dettes, qui oblige de fait à faire ces réformes ; ce n’est aujourd’hui certainement pas la priorité numéro1 et cette politique a des effets délétères qu’il faut mettre en évidence avec force, car ils sont niés ou minimisés par la doxa.

 

2 L’économie engagée a forcément une dimension politique. Mais il me semble indispensable de sortir du dualisme gauche-droite si fréquent dans le débat en France. Il suffit qu’une recommandation ait été formulée la première fois  par un camp pour qu’elle soit attribuée à ce camp. En général, cela veut dire qu’un raisonnement simpliste attribue les premiers effets positifs de la recommandation aux électeurs du dit camp. Les choses sont un poil plus subtiles. D’une part ce qui compte en économie ce sont des dispositifs d’ensemble (on peut compenser les effets anti-redistributifs d’une taxe  carbone par un ajustement de l’impôt sur les revenus par exemple) ; d’autre part une mesure économique a des effets dans le temps : le transfert des charges sociales pesant sur les entreprises exposées à la concurrence internationale sur la TVA peut à moyen terme bénéficier aux consommateurs même si son effet de premier tour est plus favorable aux producteurs qu’aux consommateurs…

 

3 Il est important de redonner aux mots leurs vrais sens. Le monde capitaliste n’est pas à confondre avec le monde ultra-libéral tel que nos dirigeants s’échinent à le construire. Il faut rappeler que l’agriculteur qui fait de la polyculture dans le respect l’environnement et en pratiquant des prix justes fait fructifier son capital (ses terres, ses machines, son labeur…). Son action relève d’un système capitaliste sans pour autant s’inscrire dans l’idéologie capitaliste du XX et XXIème siècle. Le mot libéral est lui aussi source d’ambiguïtés. Plus généralement les mots comme capital, croissance, épargne, monnaie sont en économie souvent sources de confusion.

 

Valeurs

 

Nous adoptons dans notre réflexion et dans notre pratique les valeurs suivantes :

  • une économie au service de tous  les hommes et les femmes (bien-être, limitation des inégalités,..) et respectueuse des biens communs, dont la biosphère
  • une finance au service de l’économie (donc qui met la création monétaire publique et privée au service prioritairement de l’activité économique et non des marchés financiers)
  • une économie qui s’appuie sur la délibération démocratique (pas forcément les structures actuelles de la démocratie parlementaire) et prend pour postulat la nécessaire limitation des pouvoirs (des politiques, des administrations, des banques, des entreprises multinationales…)
  • le refus de tout croyance dontla croyance en l’autorégulation et l’efficience des marchés ni en la lucidité nécessairement bienveillante de la puissance publique ; la nécessité d’un discernement (l’économie de marché ayant l’énorme avantage de permettre des décisions décentralisées par les acteurs concernés, les pouvoirs publics ayant celui de représenter l’intérêt général et d’être élus)
  • le refus du primat de la mondialisation,  de la compétitivité, du libre-échangisme, de la croissance, tel que définis aujourd’hui, sur toute autre considération plus concrète comme le bien-être social et individuel, la coopération et le respect des biens communs.

 

Alain Grandjean

Post-scriptum

La  critique de la science économique et de son incapacité à nous permettre de mieux vivre ensemble  n’est pas nouvelle. Voici un florilège de citations qui ne datent pas d’aujourd’hui.

« Un raffinement byzantin réduit chaque année la part du réel dans l’enseignement économique et, bientôt, l’économie aura rejoint la Philosophie de l’Incompréhensible » (Charles Morazé[12]).

« L’objet du présent article est de prendre conscience de l’échec de la recherche économique telle qu’elle a été conduite jusqu’à nos jours » (Jean Fourastié[13]).
« C’est un sujet d’étonnement que l’état rudimentaire de la science économique après deux siècles de recherches systématiques de travaux assidus et profonds entrepris par les meilleurs spécialistes du monde entier » (Alfred Sauvy[14]).

 

« Sans une meilleure compréhension de l’économie, les crises financières demeureront récurrentes, et la foi dans le capitalisme et la liberté des marchés s’érodera certainement. Des changements de régulation ne sont pas suffisants après cette crise : voici venu les temps d’une révolution de la pensée économique. » (Anatole Kaletsky[15])

« Il faut accepter cette idée surprenante que la finance est un des facteurs prépondérants qui font qu’actuellement le monde est complètement étranger[16] à la modélisation néoclassique et aux idées des classiques. »(Nicolas Bouleau[17])

« La théorie économique, si nous voulons qu’elle ne soit pas autre chose qu’une série de contes de fée, doit être réécrite de fond en comble. » (Gaël Giraud[18])

« La soi-disant science économique est un agrégat de mythes qui fait passer l’ancienne conception du système solaire de Ptolémée pour un système puissamment sophistiqué ».[19]

 

Et quelques livres  et articles sur le thème de la crise de la pensée économique :

 

Charles-Antoine Brossard,Crise économique,  crise de la théorie[20], Trop Libre, 26 avril 2013

Sergio Rossi. La crise des sciences économiques[21]. L‘hebdo. Avril 2013

Ivan Jaffrin, De la crise économique à la critique de la science économique[22] ; Une présentation de l’ouvrage d’André Orléan, 2012, L’Empire de la valeur (Seuil, 2011). Revue européenne des sciences sociales, 50-2/2012

 

Paul Jorion. Misère de la pensée économique. Fayard 2012

Paul Krugman. How Did Economists Get It So Wrong? New York Times 2 septembre  2009[23]

Denis Henri. La crise de la pensée économique Paris, P.U.F., 1951

 

A compléter bien sûr ! Merci d’avance

 

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[1] Merci à Nicolas Ott, pour ses remarques et suggestions relatives à une version précédente du présent post, qui n’engage cependant que son auteur !

[4] C’est bien sûr un des enjeux de la refondation de la macroéconomie que de disposer d’un ensemble d’indicateurs caractérisant la situation économique, qui soient plus pertinents que le PIB et quelques autres habituellement reconnus.

[5] 63 000 faillites en 2013 soit autant qu’en 2009.

[6] Steve Keen en cite 5 : les écoles autrichienne,  post-keynésienne,  sraffienne, la théorie de la complexité et l’éconophysique, l’école évolutionniste. Voir L’imposture économique. A paraître aux éditions de l’Atelier.

[8] Ce dogme justifie le fait de mettre  les politiques publiques sous la férule des marchés,  et les politiques d’austérité qui en découlent ; ces politiques sont justifiées par une sorte d’omniscience concédée aux marchés …

[9] Cette erreur est corrigée dans notre livre la monnaie dévoilée (L’harmattan 1997) ; elle a conduit à Gabriel Galand à  faire un modèle de multiplicateur global qui intègre le crédit et la création monétaire.

[10] Quand une banque fait crédit à un agent elle crée en même temps ce crédit et le dépôt bancaire du même montant, qui en général est comptabilisé dans l’épargne financière des ménages. L’égalité des dettes et des crédits est donc respectée par définition. Mais la création d’un dépôt bancaire est d’une nature  et a un impact fondamentalement différents de celui d’un acte d’épargne. L’un accélère l’économie, l’autre la ralentit !

[11] Etant chef d’entreprise, je connais les invraisemblables complexités du marché du travail, qui pourraient et devraient être levées. Mais en tant qu’économiste, je ne crois pas que ces simplifications, utiles et nécessaires, sont suffisantes pour lutter contre le chômage. Et en tant que citoyen, je suis attentif à ce que cette simplification ne se fasse pas au prix d’une dégradation des conditions de vie des plus démunis.

[12]Economie et réalité, Annales, janvier-mars 1947, p. 80. Voir http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1947_num_2_1_3263

[13]Les nouveaux courants de la pensée économique Annales — janvier, mars 1949,p.53

[14] André L.-A. Vincent : Initiation à la conjoncture économique. Préface d’Alfred Sauvy PUF 1947

[15] Anatole  Kaletsky a été éditorialiste au Times. Voir « Nowis the time for a revolution in economicthought », The Times, Londres, 9 février 2009. Il est  maintenant président de l’Institute for New EconomicThinking (INET). Voir http://ineteconomics.org/

 

[16] C’est moi qui souligne.

[17]La modélisation critique, Editions Quae, juin 2014, Page 86

[18] Préface du livre de Steve Keen, L’imposture économique, à paraître en octobre 2014 aux éditions de l’Atelier.

[19] Steve Keen, opus cité.

Aux sources de la (quasi)religion monétaire des allemands

22 mai 2014

monnaieAu vu des problèmes posés par la gestion actuelle de l’Euro  le débat sur une sortie éventuelle de l’Euro prend un peu plus d’ampleur chaque jour . C’est pourquoi il devient nécessaire de tenter d’évaluer ce qui est négociable ou non avec nos voisins sur le sujet monétaire, indépendamment de toute considération politique. Car l’enjeu ne porte pas seulement sur « une monnaie unique ou pas », mais sur le dispositif qui l’accompagne, défini pour l’essentiel  dans le traité de Maastricht. Les statuts de la BCE sont calqués sur ceux de la BundesBank et les dispositions de contrôle budgétaire sur le modèle « ordo libéral » . Or ces éléments sont profondément  liés à l’histoire allemande du XX ème siècle.

 

Cette histoire est notamment marquée par trois épisodes monétaires tous les 3 traumatisants.

 

  • l’hyperinflation de Weimar en 1923 qui a marqué les esprits par l’image des  brouettes de billets; cette hyperinflation  résulta principalement du traité de Versailles et des demandes excessives des alliés en matière de réparation des dommages de guerre[1] ; la planche à billets fut une tentative (vaine) de contourner ces contraintes de fer.

 

  • la déflation aggravée par les mesures d’austérité du chancelier Heinrich Brüning qui facilita la montée au pouvoir d’Hitler
  • la relance allemande à partir de 1933, financée grâce à l’inventivité de Hjalmar Schacht  par la création de« bons de travail », forme de monnaie astucieuse, dont le nom, le MEFO[1]qui peut évoquer le raccourci de MEPHISTO (voir plus loin) ne manque pas d’humour inconscient…

 

Le drame allemand est double : d’une part c’est en partiegrâce à cette création monétaire que l’Allemagne est devenue une puissance militaire redoutable,  mais, pire encore si l’on peut dire, cette relance conduisit, le travail et la prospérité revenus, à une forte adhésion populaire à Hilter en 1936.

 

Le Deutsche Mark fut créé en 1948 par Ludwig Erhardt  en remplacement du Reichsmark. Cette nouvelle monnaie, créée dans une période inflationniste (comme en France après-guerre, ce qui conduisit au nouveau franc en 1958),  avait aussi pour finalité de tourner la page et de faire oublier le passé.

 

Dans les propos publics actuels, il est surtout question de l’hyperinflation qui a traumatisé le peuple allemand. Je pense que, bien plus profondément, c’est le contrôle de la monnaie par un génie du mal qui marque nos voisins. Rappelons cet extrait du Faust II de Goethe,  génie littéraire allemand né… à Francfort, siège de la BCE et de la BundesBank :

 

«L’Empereur est à court d’argent. Il se lasse des propositions mesurées qui lui sont faites et proclame : « J’en ai assez de ces éternels « Mais » et « Si » ; Je manque d’argent, alors qu’on en crée donc ! » Et le Diable, Mephisto, d’abonder dans le sens du Souverain : « Je crée ce que vous voulez, et j’en fais même bien plus. »

 

Se rappeler ces tragédies permet d’imaginer qu’il serait très  difficile aux allemands d’abandonner :

 

  • l’indépendance de la Banque Centrale (pour éviter que la « planche à billets » soit utilisée à par un pouvoir soit trop faible (Weimar) soit trop fort (IIIeme Reich)

 

  • la discipline budgétaire, pour les mêmes raisons

 

  • la valeur symbolique d’une monnaie forte, image du renouveau allemand d’après-guerre

 

D’autant plus difficile à imaginer que ces choix semblent ne pas trop mal leur réussir en ce moment.

 

Mais ces périodes tragiques de leur histoire  font aussi douter du recours à la création monétaire publique pour financer un programme de grands travaux, écologiques  énergétiques et sociaux.

 

Conclusion : la discussion sur la question monétaire avec l’Allemagne nécessite une très forte volonté politique de notre côté et une fermeté sans faille dans les propositions et ce dans tous les cas : qu’il s’agisse de faire évoluer la gestion de l’Euro (avec son package actuel) ou de passer à une monnaie commune. On en est encore loin !

 

Ce post a été relu par Michèle Grandjean.

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[1] Voir le chapitre 6 du livre La Monnaie dévoilée ; Gabriel Galand et Alain Grandjean

(L’harmattan, 1997) qui justifie cette thèse

[2] Les MEFO sont les titres  d’une société, la MetallurgischeForschungsgesellschaft, m.b.H., qui servent de monnaie d’échange convertible en Reichmarks sur demande.

[3]Voir la proposition de Frédéric Boccara  et le livre« Une autre Europe. Contre l’austérité. Pour le progrès social en coopération. Un autre Euro » 140 p., Petite collection Ecopo)

La libre circulation des capitaux

20 mai 2014

De Pierre Mendès-France à  Pascal Lamy

 

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Que l’Union Européenne ait adopté le principe de libre circulation des capitaux au sein de l’Union, peut se comprendre, même si ça se discute (ce principe ne peut pas être respecté par exemple en cas de crise bancaire, comme lors de la crise Chypriote). Mais   que ce principe soit mis en place et revendiqué avec les pays tiers reste un grand  objet d’étonnement. Pierre Mendès-France[1] l’explique de manière limpide :

« Nos partenaires (européens) veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à résister coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière (…)

Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français (…)

Les capitaux ont tendance à quitter les pays socialisants et leur départ exerce une pression dans le sens de l’abandon d’une politique sociale avancée. On a vu des cas récents où des gouvernements étrangers ont combattu des projets de lois sociales en insistant sur le fait que leur adoption provoquerait des évasions de capitaux (…)

L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale ».

Mais ce qui est encore plus sidérant c’est le rôle des socialistes dans cette décision et en particulier de Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce et dont on sait l’influence actuelle.

Un petit résumé du parcours de Pascal Lamy

Membre du comité directeur du PS de 1985 à 1994, il fut conseiller du ministre de l’Économie et des Finances Jacques Delors (avril1981-juillet1984) et directeur adjoint du cabinet du Premier ministre Pierre Mauroy (1983-1984). Il a exercé de 1983 à 1994 les fonctions de directeur de cabinet du président de la Commission européenne Jacques Delors, dont il fut par ailleurs le collaborateur au G7. Il est ensuite directeur général du Crédit lyonnais jusqu’en 1999. Il occupe le poste de commissaire européen au Commerce sous la présidence de Romano Prodi. Il est élu en 2005directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et quitte le poste fin 2013.

Tout s’est en effet joué sous Mitterrand dans les années 80[2]Le principe de la libre circulation des capitaux étaitinscrit dès 1957 par le traité de Rome (art. 56 du Traité instituant la Communauté Européenne ou T.C.E.), mais il n’était pas effectif. L’idée de constituer un grand marché européen fut relancée lors du sommet de Fontainebleau en 1984 organisé par François Mitterrand alors que la France occupait la présidence de l’U.E, ce qui aboutira à la signature de l’Acte unique européen en 1986. Cet Acte Unique  fut complété par la directive Delors-Lamy 88/361/CEE du 24 juin 1988  interdisant toute entrave à la circulation des capitaux.

L’article premier stipule : «Les États membres suppriment les restrictions aux mouvements de capitaux intervenant entre les personnes résidant dans les États membres», et dans son article 7 : «Les États membres s’efforcent d’atteindre, dans le régime qu’ils appliquent aux transferts afférents aux mouvements de capitaux avec les pays tiers, le même degré de libération que celui des opérations intervenant avec les résidents des autres États membres, sous réserve des autres dispositions de la présente directive». L’objectif estbien de créer une entière mobilité des capitaux au sein de l’Union Européenne et entre les pays membres de l’U.E. et les pays tiers.
La directive entra en vigueur en 1990.

On comprend mieux avec ce petit rappel historique la difficulté du PS à faire son aggiornamento sur la construction économique européenne : il va lui falloir d’une part reconnaître sa responsabilité historique, puis que ce fut une grave erreur. Il n’y a aucune justification sérieuse à la libre circulation mondiale des capitaux et pour le cas de l’Europe  ce n’est pas dans son intérêt. La débâcle annoncée du PS aux élections européennes  va peut-être le réveiller ?

 

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[1] En 1957, dans un discours prononcé à l’Assemblée Nationale, découverte due à Frédéric Lordon, voir son blog et son livre La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique. 2014. Les liens qui libèrent.

[2] Pour plus de détails voir le post d’Olivier Berruyer

L’étrange suicide de l’Europe (et de la France)

14 mai 2014

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Si elle ne change pas de cap, l’Europe pourrait entrer à nouveau dans une nouvelle période de grandes difficultés. Chômage de masse, émigrations des jeunes, pertes de savoir-faire et de technologies stratégiques, dépendance énergétique, gouvernance affaiblieet divisions dans la gestion de l’Europe…tout cela désenchante, fait le lit des extrêmes, et, dans un monde toujours plus dangereux, du fait notamment de la raréfaction en cours des ressources et de la détérioration de l’environnement et de la montée des inégalités,  ne présage vraiment rien de bon.

 

Ce n’est pas la première fois que l’Europe aborde une situation « explosive » : invasions « barbares » du haut moyen-âge, guerre de cent ans et peste noire, guerres de religion, guerres mondiales…Mais cette fois-ci la situation  est   vraiment paradoxale. Alors que l’Europe dominait le monde il y a à peine plus d’un siècle, grâce à ses conquêtes intellectuelles, scientifiques et morales, elle semble n’avoir de cesse de s’acharner à disparaître. La première guerre mondiale fait naître l’Amérique, la deuxième la hisse au rang de première puissance, décrédibilise pour de longues années tout propos moral ou éthique tenu par l’Europe. L’après-guerre semble être consacré  à  la constitution méthodique des puissances orientales et au laminage de la puissance européenne.

 

Les instruments principaux de cette autodestruction sont économiques :

 
1 Nous avons laissé le Japon, les « tigres » puis la Chine bénéficier :

  • de monnaies clairement et durablement sous-évaluées
  • de politiques salariales et environnementales peu exigeantes si l’on ose cet  euphémisme

Ce qui leur a permis de conquérir des places de choix dans la guerre commerciale mondiale.

 

2 Nous avons laissé se démanteler les régulations créées à Bretton-Woods et voir triompher une finance de marché, favorable aux américains, qui délite le corps social, pousse au laminage des amortisseurs sociaux et fait perdre à l’Europe son identité.

 

3 Nous laissons nos dettes publiques se faire financer par les marchés financiers, pour mettre délibérément notre modèle social sous leur férule !

 

4 Non seulement nous nous refusons à toute forme de protection économique, mais nous nous faisons le héraut glorieux du libre-échangismequi n’est évidemment plus dans nos intérêts : comment résister à un concurrent comme la Chine, aujourd’hui ? Et qui n’est pas non plus conforme à nos valeurs : il est clair que l’accroissement considérables de inégalités sociales et l’incapacité mondiale à éradiquer la pauvreté sont liées à la concurrence impitoyable de tous contre tous baptisée « mondialisation ». Or l’Europe reste le creuset de l’humanisme.

 

Le paradoxe est évident : les invasions « barbares » se font dans un monde en complète recomposition,  la peste est clairement subie et longtemps mystérieuse, la première guerre mondiale encore mal comprise résulte sans doute d’obscures rivalités pour l’hégémonie, la deuxième est la suite de la première et plus exactement des défauts majeurs du traité de Versailles, mais ce que nous faisons depuis 60 ans, est de l’ordre du choix. C’est donc bien un suicide !Paradoxe encore plus sidérant quand on prend en considération deux éléments, la passé et l’avenir : la puissance européenne de départ, sa capacité à continuer à incarner un idéal humain, même si elle a été affaiblie par les horreurs de la deuxième guerre mondiale.

 

La bonne nouvelle donc c’est que ce n’est pas une fatalité. Pourquoi serions-nous incapables de trouver en nous le ressort pour survivre, pour,  a minima, ne pas disparaître dans la mondialisation que nous appelons de nos vœux depuis les années 70 et, soyons fous, pour pouvoir ré-exister politiquement et moralement afin de peser sur l’avenir du monde ?

 

Peser sur l’avenir du monde est maintenant vu par beaucoup d’intellectuels et de dirigeants comme un vieux fantasme. C’est pourtant toujours la responsabilité de l’Europe. Elle seule continue à incarner vaille que vaille le chantier de la lutte contre le changement climatique, à incarner un « ordre mondial » qui ne soit pas fondé sur la force mais sur l’équilibre ; elle seule défend une conception de la culture qui ne soit pas marchande. La Chine et les USA sont installés durablement dans un conflit de leadership, la Russie rêve d’une nouvelle puissance. Quant aux autres émergents leur priorité c’est l’accès de leur population au mode de vie occidentale, dont nous savons qu’il est impossible, avec les technologies actuelles. Le poids de l’avenir du  monde continue à peser sur l’Europe. Elle doit et peut se relever.

 

Tout cela est encore accessible, mais suppose de bien fonder le diagnostic et le pronostic : de quoi souffrons-nous et où allons-nous sans traitement ? Il me semble que le cœur de notre maladie est une croyance : nous continuons à croire en la vertu de l’économie de marché livrée à elle-même. Nous n’assumons pas la nécessité de sa régulation que nous voyons majoritairement aujourd’hui comme un mal nécessaire ; nous la construisons et  la défaisons, en fonction de l’air du temps et des rapports de force. A l ‘évidence nous n’avons pas encore purgé la grande période de la planification et du centralisme d’après-guerre et nous continuons à adorer une contre-idole. Contre-idole qui nous pousse à croire qu’une Europe transformée en grand marché ouvert aux quatre vents serait un « optimum » (un idéal ?) économique. Or nous savons, car les économistes sérieux nous l’ont montré depuis longtemps et que les faits sont parlants, que cette idole, comme toutes les idoles, ne tient pas ses promesses. Pire, le modèle « darwinien » vanté par nos économistes prétendument[1]  libéraux,  ne peut que conduire à la destruction des plus faibles : ce que nous allons finir par devenir si nous continuons !

 

Bref nous souffrons d’idéalisme face à des concurrents qui ne le sont pas. Il ne viendrait pas à l’esprit des présidents américain, chinois et russe de soumettre leurs impératifs stratégiques et géopolitiques au primat de la concurrence économique. Encore moins de les soumettre à des technocrates édictant et contrôlant l’application de règles issues d’un raisonnement économique théorique[2]. Mais il est vrai que leur primat est celui de la puissance, qui n’est plus celui de l’Europe !

 

Que nous faut-il donc pour guérir et éviter la mort sans phrases ? Cesser d’assimiler nécessité de régulation et rejet de la concurrence et de l’entreprise. Un capitalisme régulé repose toujours sur ces deux piliers (entreprises et concurrence) mais en exige un troisième qui est là pour faire face précisément à toutes les défaillances de marché[3].Ce troisième pilier c’est celui des biens communs, dont la définition et la gestion nécessitent une approche coopérative[4]. Ne devrait-il pas être évident qu’une société humaine ne peut se fonder sur le primat de la compétition mais sur celui de la coopération entre humains et de l’équilibre avec la Nature, notre « mère nourricière ».

 

Essayons tout bêtement de retrouver le bon sens de nos aïeuls, qui savaient la valeur de la terre, l’importance du climat et de la météo, qui prenaient en charge intuitivement le sort de leurs descendants, bref qui vivaient chaque jour les « idéaux » du développement durable. Cela ne se fera sans doute pas par une conversion spontanée mais par un « combat idéologique et politique »; nous devons en finir avec les dogmes et les carcans idéologiques qui nous conduisent au suicide.

 

C’est une condition nécessaire pour l’Europe, mais pas suffisante. Comment en effet faire vivre cet idéal sans recourir à la force et sans en être empêché par les puissances prédatrices qui nous entourent ? Il me semble que la réponse tient d’une certaine manière dans la célèbre question de Staline : « Le pape combien de divisions ? ». Il nous faut abandonner le primat suicidaire (et mortifère) de la compétition mais aussi celui du matérialisme : l’humanité, et plus généralement l’ évolution, ne sont pas mues par les seuls rapports de force. Les graines que nous plantons par nos actions portent des fruits qui vont bien au-delà de leur simple poids matériel !

 

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 [1] Prétendument car la liberté ne peut évidemment pas résulter de la loi de la jungle. C’est vrai en politique comme en économie.

[2] C’est pourtant ce que nous avons fait avec la BCE, la Commission Européenne et le traité de Maastricht.

[3] Je ne développe pas ici tout ce pan de la littérature économique ; on peut lire le livre d’un économiste libéral qui explique cependant bien ce que sont les défaillances de marché ; Bernard Salanié, L’économie sans tabou (préface d’Edmond Malinvaud), Le Pommier, 2004

[4]Voir Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, ElinorOstrom, Ed. de Boeck, 2010.

 

La déflation arrive…sauf à sortir du Dogme

21 novembre 2013

La déflation arrive, et nous restons immobiles. Sommes-nous victimes d’une hallucination collective[1] ?

Même la Banque Centrale Européenne (voir cet article sur la politique de la BCE), dont l’obsession a toujours été de lutter contre le risque d’inflation[2] (pourtant largement imaginaire depuis une décennie) le reconnaît. La  déflation pourrait arriver en Europe et il faut vraiment se prémunir de ce risque, porteur de conséquences plus graves qu’un typhon ou une nuée de sauterelles…Nous n’entendons pas ces avertissements, continuons très majoritairement à soutenir une politique d’austérité (moins de dépenses publiques, et encore moins d’impôts pour rétablir les sacro-saints équilibres budgétaires) alors qu’ils sont à l’évidence la cause de ce risque déflationniste. Sommes-nous victimes d’hallucinations ? Quitte à nous répéter, il est nécessaire de revenir sur nos lunettes comptables et économiques (Voir cet article et ceux auxquels il renvoie)  qui sont à l’origine de cette déformation de la vue et, par conséquence, du jugement.

Source : Gaël Giraud, d'après Eurostat

Source : Gaël Giraud, d’après Eurostat

 

Le risque déflationniste est avéré ; ses conséquences sont funestes

La déflation se caractérise par 4 paramètres  principaux: des prix stables pouvant devenir décroissants, une absence de croissance économique, un taux d’intérêt directeur de la Banque Centrale proche de zéro (il est aujourd’hui de 0,25), une baisse des prêts à l’économie. Dans ce contexte, les acheteurs repoussent leur décision : je n’achète pas aujourd’hui car demain le produit ou le bien sera moins cher ; demain je constate que j’ai eu raison, j’attends encore. Les vendeurs « pressés « finissent par accepter des baisses de prix déraisonnables et vendent à perte. Les entreprises licencient, le pouvoir d’achat des ménages baisse. Les banques prêtent moins à l’économie réelle, faute de demandes de prêts et par peur de difficultés de remboursement.

C’est ce que vit le Japon depuis la chute du Nikkei en 1991, c’est ce que les USA et l’Europe ont vécu après la crise de 1929. Il n’y pas de recettes pacifiques connues pour sortir de la déflation. Les « grands travaux » japonais n’ont pas suffi. La relance actuelle du premier ministre Shinzo Abe ne semble pas certaine de réussir malgré son ampleur et la conjugaison des moyens (monétaires et budgétaires) mis en place.

Ce n’est pas le New Deal qui a sorti les USA de la crise ; elle  ne s’en est « sortie », si on ose le dire, que via une guerre mondiale qui a fait tourner à fond les usines civiles reconverties en production de matériel militaire[3]. Quant à l’Allemagne elle est sortie de la déflation, provoquée par le chancelier Bruning[4],  via un plan massif de grands travaux de réarmement financés par une politique monétaire très active[5] et évidemment une politique aussi peu souhaitable que possible. La France est arrivée « en short » en 1939, d’où une drôle de guerre, qui pour finir n’a été gagnée que grâce à la conjonction d’une volonté de fer de nos alliés anglais, de la puissance industrielle américaine dont nous venons de parler, et bien sûr de la puissance militaire et politique de la Russie.

L’austérité mène à  la déflation

Face au risque d’une telle situation, la plus mauvaise des politiques publiques, est celle que prônent de fait les dirigeants de la zone Euro : la politique d’austérité. Cette politique réduit les revenus, favorisent les anticipations déflationnistes et accélèrent sa venue. Les indicateurs montrent mois après mois que cette politique ne marche pas Pourquoi cet entêtement dans l’erreur ?

Cette erreur repose sur la confusion entretenue par nos lunettes comptables entre la macroéconomie et la microéconomie, confusion propagée en permanence par les économistes « libéraux[6] ». Quand une entreprise ou un ménage voient ses recettes ou ses perspectives de recettes durablement  baisser il est de bonne gestion de serrer la toile et de réduire les dépenses. C’est le point de vue microéconomique, comptable. Ne pas prendre ses mesures c’est s’exposer à terme à de gros ennuis (dans l’ordre nécessité d’augmenter son endettement si possible, puis perte du contrôle du capital puis risque de faillite).

Pour un pays et pour un Etat, garant de la situation économique de son pays, il n’en va pas du tout de même. Les dépenses des uns étant les revenus des autres, et dans les pays développés la part des dépenses publiques représentant 40 à 50 % en moyenne du PIB) une action de restriction budgétaire se traduit ipso facto par une baisse du PIB. C’est l’effet multiplicateur[7], bien connu, surtout depuis que le FMI a reconnu qu ‘il avait eu tendance à le sous-estimer (Voir un des articles sur le sujet).

Cette confusion conceptuelle rend les politiques déflationnistes étrangement plus acceptables que les autres : « puisque je suis obligé de me serrer la ceinture, j’en attends autant de l’Etat et des administrations dont le gaspillage m’ulcère. Et de toutes façons, puisqu’ il n’y a plus de sous dans aucune caisse comment faire autrement ? » Convergence curieuse mais dramatique : la majorité des citoyens, des dirigeants et des élites (Exemple avec Philippe Aghion) se met à appeler de ses voix une politique totalement contraire à l’intérêt collectif. Une telle politique n’est même pas favorable aux intérêts des épargnants et des financiers. S’ils sont demandeurs d’une inflation aussi basse que possible pour sauvegarder le pouvoir d’achat de l’épargne, ils n’ont pas intérêt à la récession. Pour autant les agences de notation ne cessent d’exiger des Etats des réformes structurelles qui aujourd’hui seraient déflationnistes. Elles sont manifestement victimes d’un biais idéologique.

Plus grave au  niveau européen, la conduite actuelle de l’Euro ne peut que nous conduire à la déflation. Les pays « fourmis » pour reprendre l’image du post précédent ne veulent pas payer pour les pays « cigales » qui sont pourtant leurs clients. Aux cigales de faire des efforts et de se montrer vertueux. Malheureusement ce raisonnement teinté de moralisme bute sur les réalités économiques. La baisse de leur pouvoir d’achat réduit les ventes des « fourmis ». Raisonnement partiel nous dit-on. Les pays émergents prendront le relais… Cela ne semble plus être le cas. Et l’Europe s’enfonce.

La réaction des banques centrales

La banque centrale américaine, la Fed, a lancé les programmes de Quantitative Easing qui visent à faire baisser les taux d’intérêt et à briser les anticipations déflationnistes en créant des quantités importantes de  monnaie centrale (M0). Elles veulent sortir l’économie du risque de trappe à liquidité (Voir le post « L’Europe dans la trappe à liquidité ? » dans ce blog). La banque du Japon a fait de même au début des années 2000 puis depuis 2009. La BCE vient d’annoncer qu’elle était prête à prendre ce type de dispositions[8].

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Ces interventions massives des banques centrales ont cependant deux inconvénients majeurs.

D’une  part, faites dans un univers financier globalisé toujours ni régulé ni réglementé sérieusement,  elles réalimentent la formation de bulles financières. Le risque d’une crise épouvantable ne peut être sous-estimé [9] : quand la bulle éclatera les Etats ne pourront ni sauver les banques ni garantir l’épargne.

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D’autre part la monnaie de base  M0 créée ne conduit pas mécaniquement les banques à prêter à l’économie « réelle ». Les banques privilégient toujours  les opérations les plus rentables (alimentant la bulle…). Mais plus profondément encore, elles constatent l’anémie de l’économie et l’absence de demandes de prêts, ce qu’on ne peut leur reprocher.

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Que faire ?

Quitte à me répéter,  la seule voie rationnelle aujourd’hui me semble être de relancer l’économie par des programmes d’investissements vers une économie plus sobre en énergies fossiles. La voie de l’austérité est suicidaire ; celle de la relance par la consommation vouée à l’échec économique, car elle butera sur la contrainte commerciale. Celle d’investissements « à la japonaise ou à l’espagnole » (grands programmes d’autoroutes, d’aéroports, et de construction immobilière, sans discernement énergétique) ne fonctionne manifestement pas non plus.

Qu’est-ce qui s’oppose à nous engager dans cette voie ?

Le premier obstacle est idéologique comme on vient de le voir. Une politique d’austérité semble plus facile à vendre à l’opinion et aux agences de notation. C’est pourtant une erreur gravissime dont j’espère nous allons sortir avant que notre pays connaisse émeutes et blocage politique complet, dont l’intérêt  pour chacun d’entre nous pour le moins discutable.

Le deuxième obstacle est celui du financement. Comment faire quand les agents privés et publics sont endettés et les banques en mauvais état (Voir ce graphique) ? Comment faire dans le cadre de la gouvernance actuelle de la zone Euro (Voir post précédent qui décortique la gestion de la monnaie unique) ? Il me semble que la seule voie praticable est de lancer des chantiers (dans la transition énergétique) au niveau national, où les rapports de force, en démocratie, sont moins favorables au Dogme (Voir « Pour en finir avec le Dogme » et d’autres articles sur le dogme ici ou encore ici ). Ces chantiers sont générateurs d’emplois et d’activité économique. Ils ont besoin de banquiers. Une coalition d’intérêt est donc à portée de main. Plusieurs mécanismes financiers innovants sont à l’étude aujourd’hui (voir l’étude de la CDC sur le financement de la rénovation thermique, et le lancement de l’étude de faisabilité de la création d’une Société de Financement de la Transition Energétique) pour apporter à ces chantiers des financements à bas taux, condition sine qua non de leur rentabilité.

Le fléchage de la création monétaire

Ces mécanismes visent à « flécher » une partie de la création monétaire vers l’économie réelle et précisément vers les investissements permettant d’en réduire la dépendance aux énergies fossiles. Ce fléchage pourrait être interprété comme un retour à la nationalisation du crédit ou à un dirigisme monétaire excessif. Ce n’est pas le cas. Il s’agit simplement de prendre acte du fait qu’aujourd’hui, avec leurs instruments, les banques centrales n’ont le choix qu’entre déflation et bulle financière. Il faut donc bien inventer des mécanismes qui permettent que la création monétaire (endogène, c’est-à-dire créée par les banques commerciales) soit :

- d’une part au service de l’économie réelle et

- d’autre part stimulée par des « grands projets » initiés par des politiques publiques, quand les mécanismes de marché sont défaillants, ce qui est le cas dans une situation de quasi-déflation.

Remettre en cause les dogmes

Un tel fléchage est donc bien sûr contraire au dogme de l’efficience des marchés financiers, puisqu’au fond il repose sur l’idée que les marchés peuvent être défaillants. Mais qui peut croire encore, après 30 ans de crises répétées, à cette faribole (l’efficience des marchés) ? Encore beaucoup de monde[10] au sein des élites dirigeantes. Ce qui est sans doute le problème central actuel. Comment faire évoluer la gestion de l’Euro (question posée lors du dernier post) ? Sans aucun doute, en commençant par une remise à zéro des « idées reçues et des dogmes » qui ont présidé à la construction actuelle.

Alain Grandjean 

 


[1] Ce post doit beaucoup à l’intervention de Gael Giraud dans le séminaire  d’économie de la transition énergétique (voir la présentation du séminaire et en bas de page, les slides des intervenants)

[2] Le risque est imaginaire pour les prix des biens et services. Il ne l’est pas pour celui des actifs, notamment immobiliers, mais ce n’est pas la préoccupation de la BCE !

[3] voir le chapitre 5 du livre « c’est maintenant, trois ans pour sauver le monde« , Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean, Le seuil 2009

[4] Contrairement à une fable répétée régulièrement la venue au pouvoir d’Hitler est sans lien avec l’hyperinflation de Weimar qui s’est produite en 1923,soit 10 ans avant. L’économie allemande a pâti de la crise américaine de 1929 qui a « traversé l’Atlantique » et surtout de la politique absurde qui a été menée pour y faire face, celle du chancelier Bruning.

[5] Voir le livre La monnaie dévoilée, chapitre 8 « Histoire de monnaie », pages 229 à 253, Gabriel Galand et Alain Grandjean, L’harmattan, 1997.

[6] Ce terme est très flou. Personnellement je me sens libéral au sens où j’apprécie la liberté d’entreprendre et le principe de subsidiarité (les décisions doivent être prises le plus possible « près du terrain »). En revanche je ne crois pas à l’efficience des marchés, dogme des économistes « libéraux » et suis donc convaincu que l’Etat doit jouer un rôle de régulation économique, et dans certains cas de planification (c’est le cas de la politique énergétique qui suppose des temps longs).

[7] Voir à ce sujet l’analyse de Gabriel Galand (Sur le site de l’association « chômage et monnaie« ) qui montre que cet effet ne se limite évidemment aux dépenses publiques, et qui re-modélise le multiplicateur.

[8] Notons que l’intention en est différente de celle qui a conduit à  la mise en place de lignes de prêts massifs de monnaie centrale par Mario Draghi en 2011. Elles visaient à réanimer le marché interbancaire alors complètement mort.

[9] Voir par exemple, François Morin, Grande Saignée. Contre le cataclysme financier à venir (Lux, 10 euros).

[10] Apparemment l’académie royale de Suède qui a osé donner le prix Nobel à Fama (voir ici)

Crise financière en préparation : un ancien banquier sonne l’alarme

30 octobre 2013

Une voix de plus se lève contre l’aveuglement des politiques publiques en matière de régulation financière ; un « citoyen » particulièrement informé.

Jean-Michel Naulot, après 37 ans de carrière bancaire et dix ans de régulation financière (Au sein du Collège de l’AMF, qu’il quitte en décembre pour retrouver sa capacité de lanceur d’alerte), profite de la fenêtre médiatique offerte par la sortie de son excellent livre « Crise financière : Pourquoi les gouvernements ne font rien » pour un cri d’alarme, un « cri du cœur ».
Crise financière : pourquoi les gouvernements ne font rien - Un banquier sort du silence
Le livre décrit avec rigueur les risques de « la centrale nucléaire de la finance », l’histoire récente des tentatives de régulation financière et leur (faible) avancement mais surtout, explique en quoi le système financier, aussi dangereux qu’en 2007, fait peser à nos sociétés d’autant plus de risques que :

-       les politiques monétaires accommodantes de la FED sont en train d’alimenter de nouvelles bulles financières (3000 milliards de dollars d’actifs rachetés par la FED, et plus encore pour la BCE),

-       les politiques de rachats d’actifs risqués par la BCE menacent l’euro : les bilans des banques centrales sont désormais aussi peu présentables que celui de Lehman Brothers avant sa chute, grandement fragilisées,

-       les puissances publiques ont grillé toutes leurs cartouches lors de la précédente crise et ne pourront pas faire face à une nouvelle crise financière mondiale.

Il revient par ailleurs sur la crise de la zone Euro et son origine idéologique. Il appelle comme d’autres à poursuivre la renationalisation de la dette et à cesser de considérer que la fin de l’Euro (tel qu’il a été conçu et tel qu’il est géré aujourd’hui) serait le chaos et envisage que l’Euro pourrait devenir une monnaie commune. Son dernier chapitre se consacre aux réformes qui restent à faire au plan financier (il évalue le taux d’avancement des reformes engagées à ce jour à 25% aux USA et 34 % en Europe…).

Inutile de paraphraser l’auteur sur une grande variété de sujet comme la monnaie unique, les régulations financières, Bâle III, le shadow banking, les paradis fiscaux… Voici plutôt quelques bonnes recensions déjà publiées ailleurs :

Une interview de JM Naulot sur Lalibre.be : « On a oublié les bonnes résolutions »

Une interview plus fournie sur Le Point : « On s’attaque surtout à la fraude, alors que 90 % du problème vient d’un système parfaitement légal. »

- Cette excellente intervention sur France Culture :


les matins – Europe et Etats-Unis secoués par… par franceculture

 

Pour plus d’information sur la nécessité de réguler la finance, (re) voir les 20 propositions pour réformer le capitalisme » par un collectif d’auteurs coordonné par Cécile Renouard et Gaël Giraud, notamment :

- les propositions de régulation du Shadow Banking,

celles sur la titrisation, la séparation bancaire, les règles prudentielles, les produits dérivés,

- celles sur le Trading High Frequency, les effets de levier, le private equity,etc,

celles sur la financiarisation des matières premières

Voir aussi le livre de P. Canfin : Ce que les banques vous disent et pourquoi il ne faut presque jamais les croire

Où vont-ils chercher ces milliards qu’ils n’ont pas?

9 septembre 2013

Où vont-ils chercher ces milliards qu’ils n’ont pas?

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Fin 2008, les banques françaises ont été sauvées de la gigantesque crise de liquidités à laquelle elles étaient confrontées grâce à un montage aussi astucieux qu’éclairant sur les mystères de la création monétaire. L’économiste Bernard Vallegeas en a fait un décodage percutant dans un article paru dans la revue Regulations du premier semestre 2009. Voir http://regulation.revues.org/7544

 

En voici ici le résumé, l’article complet étant accessible via le lien ci-dessus.

 
« Le premier volet du plan de sauvetage du système financier français d’octobre 2008 prévoit qu’une société ad hoc, filiale de l’État et des banques, empruntera avec la garantie de l’État sur les « marchés ». Les capitaux ainsi amassés seront reprêtés aux banques pour qu’elles puissent financer l’économie. Ce plan est curieux car il fait fi de la création monétaire comme si c’étaient les « marchés » qui créaient la monnaie. En réalité il est montré que les banques peuvent utiliser la société ad hoc pour se créer de la monnaie à leur profit puis la reprêter à l’économie et utiliser les titres obligataires garantis par l’État comme outil de refinancement auprès de la Banque centrale européenne. L’État se comporte ainsi comme un assureur permettant l’accès aux crédits de la Banque centrale européenne. »

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