Crises politique, sociale et économique : il est nécessaire de refonder la macroéconomie[1]

25 août 2014

La crise politique de cette rentrée ne se réduit pas à une bataille d’egos, ni à un débat entre keynésiens et sociaux-libéraux. Elle nécessite une réflexion en profondeur.  Les raisonnements économiques dominants sont à remettre en cause et il nous faut une nouvelle feuille de route, y compris au plan théorique. L’urgence apparente ne doit pas cacher l’essentiel : nos erreurs doctrinales de fond.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe est angoissante  et incompréhensible. Elle est potentiellement dramatique. Face à ce danger, un sursaut collectif est indispensable. Bien au-delà des débats politiciens, il passe fondamentalement par une profonde remise en cause des raisonnements économiques qui nous font aller dans le mur. Si les politiques de gauche et de droite sont si semblables depuis des décennies c’est qu’en fait elles sont soutenues par des conseillers influents qui se nourrissent à la même mamelle ! Il peut sembler sidérant que l’échec patent de ces politiques ne conduise pas à un changement profond. Mais c’est oublier la force des dogmes, dont l’histoire n’a cessé de montrer qu’ils pouvaient survivre longtemps aux démentis les plus cinglants apportés par la réalité.

 

Comment faire ? D’abord, un mot sur le contexte.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe est angoissante.

 

Si les medias retiennent souvent le nombre de 3,4 millions de chômeurs en France, c’est probablement de 8 à  10[2] millions de personnes (sur une population en âge de travailler de 43 millions[3]) qui sont en situation difficile (pauvreté, chômage, temps partiel non choisi et/ou  ne permettant pas de vivre dignement etc.).

 

Sur  bien d’autres fronts, les difficultés[4] sont très lourdes également :accroissement des inégalités sociales, pertes d’espoir dans les zones socialement sinistrées, précarité énergétique, nombre record de faillites d’entreprises[5], désindustrialisation, déficit de la balance commerciale,endettements public et privé qui semblent excessifs et toujours croissants… Enfin au plan mondial, la gravité de la crise écologique, malheureusement si bien documentée ne fait pas prendre de décisions d’ampleur suffisante, la surexploitation des ressources dans un monde en croissance démographiqueva engendrer des conflits croissants,la régulation monétaire et financière progresse très  insuffisamment et le risque d’éclatement de bulle financière est très élevé. La montée mondiale des extrémismes ne peut être étrangères à ces tensions.

 

Concernant le chômage en France, la  majorité des économistes ne voient que dans la croissance (du PIB) la solution à ce  drame. Rappelons néanmoins que :

 

  • ce taux de croissance ne cesse de baisser depuis 1970.
  • les gains de productivité, même s’ils sont décroissants eux aussi, continuent à opérer ; il faut donc, pour stabiliser le chômage, un taux de croissance du PIB compris entre  1% et 1,5% en ordre de grandeur. C’est ce même taux qui permettrait de faire décroître les faillites d’entreprises…
  • la croissance ne se décrète pas et ne revient pas comme le beau temps après le mauvais… mais est le résultat de décisions individuelles ou collectives…
  • jusqu’à ce jour, l’inconvénient majeur de la croissance du PIB c’est qu’elle engendre nécessairement une pollution lourde de conséquences (entre autres émissions de gaz à effet de serre),  consommation d’énergie et  de ressources naturelles  pour lesquelles tous les pays du monde se battent (la planète restant obstinément finie) ; le découplage entre PIB et consommation de ressources reste un espoir mais n’est pas du tout réalisé.
  • plus généralement les périodes de croissance exponentielle comme les « trente glorieuses » sont rarissimes dans l’histoire humaine et une croissance exponentielle se heurte au mur de la finitude…
  • ce diagnostic n’est pas propre à la France

 

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Il est donc à craindre que la solution rêvée n’en soit pas une, voire qu’elle soit notre problème principal ; et que du coup les problèmes sociaux liés à l’inactivité non choisie ne cessent de croître et de faire le lit des extrêmes.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe incompréhensible.

 

Comment comprendre que les immenses progrès scientifiques et techniques réalisés dans les derniers siècles, la profusion des analyses et des réflexions sur les problèmes économiques et sociaux, les progrès dans nos modes de gouvernance, qui sont plus démocratiques que jamais à l’échelle de l’histoire humaine, ne nous aient pas permis de résoudre ces problèmes?  Vu de loin, ne sont-ils pas  moins difficiles à résoudre que ceux qui ont été résolus pour aller sur la lune ?

 

Face à ces difficultés persistantes, la doxa,  « pensée unique » qui a le pouvoir en Europe se contente de déclarer « TINA » : thereis no alternative. « Persévérons dans l’effort et nous triompherons de la crise ». Ses opposants sont souvent d’accord pour refuser cette fatalité, mais rarement en phase sur le « plan B ». D’où  la force de cette doxa, qui aen outre pris le pouvoir dans le monde académique. On peut constater en effet que les grandes universités et écoles internationales, les laboratoires d’économie et  les revues internationales de rang 1, les livres dits  de référence enseignent,  font référence ou obligent à faire référence à un corpus central qui est de fait issu des théories et modélisations issues de l’école mathématique néoclassique. Même les « néokeynésiens » s’appuient dessus. Ce corpus main stream fait suffisamment autorité pour que les économistes experts conseillant les centres de pouvoir politiques (les gouvernements, la commission européenne) les grandes institutions (le FMI,l’OMC, la Banque Mondiale,la Commission Européenne, les banques centrales, etc.) soit s’en réfèrent directement, soit sont obligées de justifier lourdement (et de fait difficilement) le fait de ne pas faire immédiatement appui dessus.

 

Les jeunes chercheurs qui veulent faire carrière s’inscrivent dans ce courant sauf rares exceptions, car leur carrière en dépend. Les modèles macroéconomiques qui permettent de tester des mesures de politique économique de faire des prévisions économiques de faire des « études d’impacts des lois » sont eux aussi très majoritairement fondés sur ce corpus. En France, le modèle Mésange, à la direction  générale du trésor en est l’exemple typique…. Certes la science économique a défriché bien d’autres options théoriques[6], a fait naître bien d’autres disciplines (je pense à l’économie expérimentale par exemple). Certes l’enseignement peut être, dans certaines universités et écoles, pluriel et ouvert. Mais  cette diversité apparente ne doit pas faire illusion : très majoritairement (au moins dans les pays de l’OCDE) la pensée dominante au plan économique s’inspire très directement de ce corpus central.  Il faut avoir le courage de le remettre en cause, même si la tâche paraît titanesque. C’est d’ailleurs ce courage qui anime Steve Keen, dont le livre à paraître début octobre est une entreprise méthodique de déconstruction de cette pensée dominante.

 

 

Un extrait du Traité d’économie Pure du prix Nobel Maurice Allais(1943)

 

« Alors que tant de pauvres gens souffraient de la faim, on a vu dans ces dernières années donnerdu blé à des porcs et brûler du café dans des locomotives;

Alors que millions d’ouvriers ne demandaient qu’à travailler, qu’à fabriquer de vêtements et de chaussures…, on a vu de millions d’êtres aller nu-pieds et à peine vêtus;

Alors que le progrès technique laisse la possibilité de l’élévation du niveau de vie de riches et pauvres on a vu des échanges bloqués, du chômage et des faillites succéder des faillites.

Sans que la misère des uns augmente le bien être des autres.

Circonstances paradoxales, inadmissibles; elles montrent l’existence d’un problème économique, dont la solution est fondamentale. Ce problème vital met en cause le bien être de tous les habitants du monde civilisé et de sa solution dépend le bonheur de millions et de millions d’êtres humains. »

Maurice Allais sentait bien l’absurdité de la situation ; nous vivons aujourd’hui une situation encore plus absurde !

 

 

Je me permets donc de suggérer ici que nous tentions de refonder la macroéconomie. Il me semble plus que jamais nécessaire, même si l’urgence politique pousse à  des actions plus concrètes, et ceci n’empêchant pas cela, de reprendre les grandes questions  à la base.

 

Pour cadrer cette réflexion je suggère de commencer par poser quelques « principes de méthode » et par quelques « valeurs ». Cela permettra d’orienter ce travail ambitieux ! Et comme il faut bien un début à tout, je me lance. Merci à chacun de faire commentaires, suggestions et propositions pour faire avancer le schmilblick !

 

Méthode

 

Nous faisons la promotion d’une réflexion économique :

 

  • engagée (« voici nos recommandations compte-tenu de la situation économique actuelle »)   et non purement descriptive (« voici les faits et leur interprétation ») ou normative (« voici ce qu’il faudrait faire- sous-entendu dans un monde idéal qui n’est pas le nôtre »)
  • pour autant, a-politique et a-confessionnelle
  • qui reconnaît la place de multiples déterminants (le comportement humain, les prix, les quantités de ressources, les croyances, les mécanismes financiers, les structures et leur taille…)
  • qui donne une juste place aux chiffres et aux mathématiques : utiles pour « durcir » les raisonnements, pour faire des simulations, mais   incapables de représenter la totalité des faits économiques
  • en position critique par rapport :
  1. à la doxa néoclassique et au modèle réductionniste de l’homo economicus ou au primat du consommateur
  2. en recul par rapport aux modèles qui ne représentent pas bien les mécanismes monétaires et financiers, qui sont aujourd’hui essentiels dans la compréhension de la dynamique économique
    à plusieurs idées reçues (voir encadré)
  3. au PIB comme indicateur de santé économique

 

  • qui intègrela question des  ressources et services écosystèmiques et des nuisances sur l’environnement
  • qui reconnaît la nécessité d’un pluralisme méthodologique
  • qui fait grand cas des  faits et de l’histoire économique, même si elle est par nature difficile à modéliser (l’histoire ne se répète jamais)
  • qui donne la priorité à la mise en évidence des faits (des phénomènes) par rapport à la profondeur théorique
  • qui soit communicable au plus grand nombre de nos concitoyens et privilégie donc la simplicité et le caractère concret sur la technicité et la difficulté

 

Quelques  dogmes[7] ou idées reçues à remettre en cause

 

  • la possibilité de réduire la macroéconomie à la microéconomie et le déni des phénomènes macroéconomiques « émergents » ; les limites de « l’individualisme méthodologique » pour la macroéconomie.
  • la compétitivité d’une nation comme condition de la prospérité de ces habitants dans une économie ouverte.
  • l’efficience des marchés et leur capacité à révéler l’information disponible[8].
  • la capacité des marchés à s’autoréguler.
  • la loi de Say (ou de Walras) selon laquelle toute production trouve débouché et qui justifie la théorie néoclassique de l’équilibre général.
  • l’égalité de l’épargne et de l’investissement (I=S) qui est fausse dès qu’on prend en compte la création monétaire[9].
  • l’absence d’impacts de l’endettement privé sur la macroéconomie (car la contrepartie de l’endettement d’un agent  n’est pas l’épargne préalable[10] d’un autre, du fait du crédit bancaire, créateur de monnaie).
  • le lien « mécanique » entre salaire et productivité (justifiant des écarts colossaux de rémunération).
  • la nécessité de libérer, selon la philosophie néolibérale[11],  toujours  plus le marché du travail pour réduire le chômage.
  • la supériorité du libre-échangisme  (sur les marchés des biens, du travail et des capitaux) et le caractère anti-économique de toute forme de protection économique.-la nécessaire liberté des échanges de capitaux ou le dogme de l’interdiction du contrôle des capitaux.
  • la neutralité de la monnaie et l’origine exclusivement monétaire de l’inflation ; l’inflation comme problème économique central ; la théorie du multiplicateur monétaire (selon laquelle la quantité de monnaie en circulation est contrôlée par les banques centrales).
  • la monnaie en circulation n’est pas exogène mais majoritairement endogène.
  • l’interdiction faite aux Etats de bénéficier de la création monétaire ; la nécessaire indépendance de la Banque Centrale ; son rôle limité à la maîtrise de l’inflation du prix des biens et services.
  • la limitation des déficits et dettes publics en dessous de seuils (3% et 60% du PIB, respectivement) pour « libérer » l’économie et la rendre compétitive.

 

N.B.

1 ces « dogmes » contiennent bien sûr une part de « vérité » ; la fixation des prix se fait en général de manière plus efficace par le marché, qui est un système décentralisé, que par une autorité administrative centralisée. Le fait que les  marchés ne s’autorégulent pas spontanément, n’entraîne pasqu’il faille s’en passer.

Il faut juste les réguler. L’enjeu théorique et politique est de déterminer les cas et situations de  régulations nécessaires. De la même manière une excessive « rigidité » du marché du travail peut être un frein à l’embauche. Mais on ne peut en déduire qu’il faut donc supprimer toutes les « rigidités » et que c’est ainsi qu’on retrouverait le plein emploi…

Ce qu’il faut contester et dénoncer c’est la transformation d’idées « non infondées » en vérités absolues. Comme par exemple  celle selon laquelle aujourd’hui en Europe la priorité est aux réformes structurelles du marché du travail, et à la maîtrise des déficits et des dettes, qui oblige de fait à faire ces réformes ; ce n’est aujourd’hui certainement pas la priorité numéro1 et cette politique a des effets délétères qu’il faut mettre en évidence avec force, car ils sont niés ou minimisés par la doxa.

 

2 L’économie engagée a forcément une dimension politique. Mais il me semble indispensable de sortir du dualisme gauche-droite si fréquent dans le débat en France. Il suffit qu’une recommandation ait été formulée la première fois  par un camp pour qu’elle soit attribuée à ce camp. En général, cela veut dire qu’un raisonnement simpliste attribue les premiers effets positifs de la recommandation aux électeurs du dit camp. Les choses sont un poil plus subtiles. D’une part ce qui compte en économie ce sont des dispositifs d’ensemble (on peut compenser les effets anti-redistributifs d’une taxe  carbone par un ajustement de l’impôt sur les revenus par exemple) ; d’autre part une mesure économique a des effets dans le temps : le transfert des charges sociales pesant sur les entreprises exposées à la concurrence internationale sur la TVA peut à moyen terme bénéficier aux consommateurs même si son effet de premier tour est plus favorable aux producteurs qu’aux consommateurs…

 

3 Il est important de redonner aux mots leurs vrais sens. Le monde capitaliste n’est pas à confondre avec le monde ultra-libéral tel que nos dirigeants s’échinent à le construire. Il faut rappeler que l’agriculteur qui fait de la polyculture dans le respect l’environnement et en pratiquant des prix justes fait fructifier son capital (ses terres, ses machines, son labeur…). Son action relève d’un système capitaliste sans pour autant s’inscrire dans l’idéologie capitaliste du XX et XXIème siècle. Le mot libéral est lui aussi source d’ambiguïtés. Plus généralement les mots comme capital, croissance, épargne, monnaie sont en économie souvent sources de confusion.

 

Valeurs

 

Nous adoptons dans notre réflexion et dans notre pratique les valeurs suivantes :

  • une économie au service de tous  les hommes et les femmes (bien-être, limitation des inégalités,..) et respectueuse des biens communs, dont la biosphère
  • une finance au service de l’économie (donc qui met la création monétaire publique et privée au service prioritairement de l’activité économique et non des marchés financiers)
  • une économie qui s’appuie sur la délibération démocratique (pas forcément les structures actuelles de la démocratie parlementaire) et prend pour postulat la nécessaire limitation des pouvoirs (des politiques, des administrations, des banques, des entreprises multinationales…)
  • le refus de tout croyance dontla croyance en l’autorégulation et l’efficience des marchés ni en la lucidité nécessairement bienveillante de la puissance publique ; la nécessité d’un discernement (l’économie de marché ayant l’énorme avantage de permettre des décisions décentralisées par les acteurs concernés, les pouvoirs publics ayant celui de représenter l’intérêt général et d’être élus)
  • le refus du primat de la mondialisation,  de la compétitivité, du libre-échangisme, de la croissance, tel que définis aujourd’hui, sur toute autre considération plus concrète comme le bien-être social et individuel, la coopération et le respect des biens communs.

 

Alain Grandjean

Post-scriptum

La  critique de la science économique et de son incapacité à nous permettre de mieux vivre ensemble  n’est pas nouvelle. Voici un florilège de citations qui ne datent pas d’aujourd’hui.

« Un raffinement byzantin réduit chaque année la part du réel dans l’enseignement économique et, bientôt, l’économie aura rejoint la Philosophie de l’Incompréhensible » (Charles Morazé[12]).

« L’objet du présent article est de prendre conscience de l’échec de la recherche économique telle qu’elle a été conduite jusqu’à nos jours » (Jean Fourastié[13]).
« C’est un sujet d’étonnement que l’état rudimentaire de la science économique après deux siècles de recherches systématiques de travaux assidus et profonds entrepris par les meilleurs spécialistes du monde entier » (Alfred Sauvy[14]).

 

« Sans une meilleure compréhension de l’économie, les crises financières demeureront récurrentes, et la foi dans le capitalisme et la liberté des marchés s’érodera certainement. Des changements de régulation ne sont pas suffisants après cette crise : voici venu les temps d’une révolution de la pensée économique. » (Anatole Kaletsky[15])

« Il faut accepter cette idée surprenante que la finance est un des facteurs prépondérants qui font qu’actuellement le monde est complètement étranger[16] à la modélisation néoclassique et aux idées des classiques. »(Nicolas Bouleau[17])

« La théorie économique, si nous voulons qu’elle ne soit pas autre chose qu’une série de contes de fée, doit être réécrite de fond en comble. » (Gaël Giraud[18])

« La soi-disant science économique est un agrégat de mythes qui fait passer l’ancienne conception du système solaire de Ptolémée pour un système puissamment sophistiqué ».[19]

 

Et quelques livres  et articles sur le thème de la crise de la pensée économique :

 

Charles-Antoine Brossard,Crise économique,  crise de la théorie[20], Trop Libre, 26 avril 2013

Sergio Rossi. La crise des sciences économiques[21]. L‘hebdo. Avril 2013

Ivan Jaffrin, De la crise économique à la critique de la science économique[22] ; Une présentation de l’ouvrage d’André Orléan, 2012, L’Empire de la valeur (Seuil, 2011). Revue européenne des sciences sociales, 50-2/2012

 

Paul Jorion. Misère de la pensée économique. Fayard 2012

Paul Krugman. How Did Economists Get It So Wrong? New York Times 2 septembre  2009[23]

Denis Henri. La crise de la pensée économique Paris, P.U.F., 1951

 

A compléter bien sûr ! Merci d’avance

 

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[1] Merci à Nicolas Ott, pour ses remarques et suggestions relatives à une version précédente du présent post, qui n’engage cependant que son auteur !

[4] C’est bien sûr un des enjeux de la refondation de la macroéconomie que de disposer d’un ensemble d’indicateurs caractérisant la situation économique, qui soient plus pertinents que le PIB et quelques autres habituellement reconnus.

[5] 63 000 faillites en 2013 soit autant qu’en 2009.

[6] Steve Keen en cite 5 : les écoles autrichienne,  post-keynésienne,  sraffienne, la théorie de la complexité et l’éconophysique, l’école évolutionniste. Voir L’imposture économique. A paraître aux éditions de l’Atelier.

[8] Ce dogme justifie le fait de mettre  les politiques publiques sous la férule des marchés,  et les politiques d’austérité qui en découlent ; ces politiques sont justifiées par une sorte d’omniscience concédée aux marchés …

[9] Cette erreur est corrigée dans notre livre la monnaie dévoilée (L’harmattan 1997) ; elle a conduit à Gabriel Galand à  faire un modèle de multiplicateur global qui intègre le crédit et la création monétaire.

[10] Quand une banque fait crédit à un agent elle crée en même temps ce crédit et le dépôt bancaire du même montant, qui en général est comptabilisé dans l’épargne financière des ménages. L’égalité des dettes et des crédits est donc respectée par définition. Mais la création d’un dépôt bancaire est d’une nature  et a un impact fondamentalement différents de celui d’un acte d’épargne. L’un accélère l’économie, l’autre la ralentit !

[11] Etant chef d’entreprise, je connais les invraisemblables complexités du marché du travail, qui pourraient et devraient être levées. Mais en tant qu’économiste, je ne crois pas que ces simplifications, utiles et nécessaires, sont suffisantes pour lutter contre le chômage. Et en tant que citoyen, je suis attentif à ce que cette simplification ne se fasse pas au prix d’une dégradation des conditions de vie des plus démunis.

[12]Economie et réalité, Annales, janvier-mars 1947, p. 80. Voir http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1947_num_2_1_3263

[13]Les nouveaux courants de la pensée économique Annales — janvier, mars 1949,p.53

[14] André L.-A. Vincent : Initiation à la conjoncture économique. Préface d’Alfred Sauvy PUF 1947

[15] Anatole  Kaletsky a été éditorialiste au Times. Voir « Nowis the time for a revolution in economicthought », The Times, Londres, 9 février 2009. Il est  maintenant président de l’Institute for New EconomicThinking (INET). Voir http://ineteconomics.org/

 

[16] C’est moi qui souligne.

[17]La modélisation critique, Editions Quae, juin 2014, Page 86

[18] Préface du livre de Steve Keen, L’imposture économique, à paraître en octobre 2014 aux éditions de l’Atelier.

[19] Steve Keen, opus cité.

Steve Keen un évènement à ne pas rater

13 août 2014

 

Un événement à ne pas rater. La venue de Steve Keen en France, à l’occasion du lancement de son livre L’imposture économique[1] publié par les Editions de l’Atelier.

 

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L’imposture économique est la traduction du livre « coup de poing » de l’économiste australien Steve Keen paru en Australie et en Angleterre sous le titre Debunking Economics. Il déconstruit avec rigueur les idées répandues par la théorie dominante, et qui malheureusement sont la source principale d’inspiration des conseillers des gouvernements, de gauche ou de droite.

 

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CONFÉRENCE-DÉBAT PUBLIC avec Steve KEEN et Gaël Giraud

Mercredi 08 Octobre – 19H00-21H30

Centre Sèvres, 35 bis rue de Sèvres 75006 PARIS 
Salle de l’auditorium et salle 4

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SÉMINAIRE DE RECHERCHE avec Steve KEEN et Gaël Giraud


Vendredi 10 Octobre de 19H à 21H30

Maison des Sciences Economiques de Paris, 106 – 112 Boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris

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TABLE RONDE « Les rebelles de la théorie économique » avec Steve KEEN, Gaël Giraud et deux autres intervenants. Débat organisé par Le Monde


Samedi 11 Octobre 2014 à 18h.


L’économie aux Rendez-vous de l’histoire à BLOIS (Maison de la magie)

 

Il présente la théorie néoclassique, la remet en perspective historique et démonte une à une les grandes pièces de l’édifice dogmatique, démolissant des concepts qui font encore autorité alors qu’ils ont montré leur limite : la théorie de la demande, celle de l’offre, le concept même de capital, la concurrence parfaite, les rendements décroissants, la prétendue neutralité de la monnaie, le chômage « naturel », la prospérité qu’engendreraient les vices, etc.

 

La force subversive du livre de Steve Keen repose sur le travail critique interne qu’il engage de façon inédite, sans jamais recourir à la critique externe. Pour chaque question traitée, il s’efforce de montrer que même des économistes dits « orthodoxes » sont d’accord avec lui. Si bien qu’on arrive en effet à trouver dans son livre tel ou tel spécialiste qui, un jour, a été suffisamment honnête pour « avouer » que tel aspect de la théorie ne tenait absolument pas la route.

Cet ouvrage « fondateur » pour l’économiste Gaël Giraud (qui signe la préface et assure la direction scientifique de la traduction), jette surtout les bases solides d’une « autre économie ». L’imposture économique invite à engager une réforme profonde de l’enseignement de l’économie. La traduction de ce livre s’inscrit dans l’actualité : en effet, des mouvements de contestations étudiants grandissent dans les universités qui dénoncent la domination d’un enseignement orthodoxe de l’économie de marché, et l’obstruction de débats sur les causes de la crise financière de 2007 et sur les raisons pour lesquels les économistes ne l’ont pas vu venir (en Grande Bretagne, à Cambridge, Manchester et Londres, en France, avec le collectif étudiants PEPS économie, par le Rethinking Economics, réseau de membres en Angleterre, USA, Inde, Italie, Israël, Brésil, et Chili).

Debunking Economics a reçu des critiques très élogieuses et a suscité de nombreux débats académiques lors de sa publication en anglais, mais reste méconnu en France. Destiné à un large public préoccupé par l’économie contemporaine, ce livre est un véritable antimanuel face au courant économique mainstream. Il fournira des éléments essentiels à tous ceux qui, contre la pensée unique, veulent faire évoluer (l’enseignement de) l’économie et cherchent d’autres directions que le simple commentaire de la doxa. Dans le contexte prévisible d’une autre dépression, ce livre est la gageure qu’un avenir meilleur est possible.

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[1] En librairie à partir du 9 octobre 2014 publié par Les Éditions de l’Atelier

La pénurie des fossiles peut-elle nous aider à limiter la dérive climatique ?

26 mai 2014

La pénurie des fossiles peut-elle nous aider à limiter la dérive climatique ?[1]

penurie

Addendum à une intervention à un  séminaire d’économie de la transition énergétique[2]

 

J’ai eu la chance jeudi  22 mai de pouvoir être le « discutant » d’une présentation faite par Pierre-Noël Giraud (PNG dans la suite), professeur à Mines Paris Tech et Dauphine. Le sujet étant complexe, je crois utile d’écrire noir sur blanc l’essentiel de mes propos et d’y apporter quelques précisions. Je me suis délibérément placé dans l’horizon court qui nous sépare de 2050. Car c’est dans ce délai que se joue l’enjeu de la hausse des 2°C.

 

1) Il y a sous terre plus d’énergie fossile qu’il n’en faut pour que nous dépassions la barre des 2° d’augmentation par rapport à 1850 de la température sur la surface de la terre.

 

Les chiffres me paraissent indiscutables. Selon le rapport 5 du groupe 1 du  GIEC (voir http://www.climatechange2013.org/report/) nous avons émis (en 2011) 530 GTC[3] de CO2[4] depuis 1871. Pour éviter de dépasser la barre des 2°C, il suffit d’émettre au total  moins de 800 à 880 GTC (selon le degré de probabilité de dépasser ces 2°C). Il nous reste donc un « budget carbone » de l’ordre de 300 GTC. Chaque année nous en émettons de l’ordre de 10[5]. A ce rythme nous aurons dépassé notre budget dans 30 ans. Du côté des réserves prouvées[6] de gaz pétrole et charbon, elles sont supérieures à 800 GTC (dont 300 en se limitant au gaz et pétrole conventionnels)! Nous ne serons donc pas contraints par cette limite. En outre, les ressources sont bien supérieures. Selon l’AIE les réserves ultimes

restantes[7] de pétrole et de gaz, correspondraient à elles seules à des émissions supérieures à 1 000 GtC. Celles de charbon à plus de 8 000 GtC. Ces derniers chiffres sont bien sûr discutés et incertains (pour mémoire en 2007 le GIEC se basait sur une estimation pour les ultimes récupérables de pétrole, gaz et charbon de 3700 GTC ; le débat sur les ressources ultimes de charbon est loin d’être clos, voir plus loin) …Mais les ordres de grandeur sont là : on a beaucoup plus de fossiles sous terre, même en se limitant aux réserves prouvées,  que ce qu’il suffit de brûler pour dépasser les 2°C. Un graphique dû  à Stéphane Amant permet de le visualiser facilement.

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Source : Carbone4

 

 

2) Ce raisonnement n’est pas modifié –en théorie- par des contraintes de « débit ».

 

Il ne suffit pas d’avoir les stocks sous terre. Encore faut-il les produire au rythme suffisant et passer d’un raisonnement en stock  à un raisonnement en flux annuel. Qu’en est-il ? Nous produisons actuellement une quantité d’énergie croissante en volume et ne semblons connaître de tensions que sur le pétrole, plus exactement sur l’énergie consommée sous forme liquide. Il n’y a pas de contraintes physiques incontournables de flux au niveau mondial du côté de la production d’électricité (qui se fait à base de charbon, gaz, nucléaire, hydraulique et autres renouvelables) ni du côté du chauffage et ce dans l’horizon des quelques décennies dont nous parlons.

 

Côté énergies liquides,  les non-conventionnels ont à ce jour un coût pas si élevé que cela et un potentiel pas si faible que cela (voir plus bas les  graphiques AIE). C’est le premier substitut auquel  nous avons recours et qui se développera dans les prochaines années.

 

Mais, par ailleurs, nous pourrons – toujours sous l’hypothèse que nous n’intégrons pas de contraintes environnementales[8]- continuer à  investir dans des usines de transformation du gaz ou charbon  en liquides :

  • Pour produire 1 baril / jour dans une raffinerie du pétrole il faut investir de l’ordre de

20 à 40 000 $

  • Pour produire du  CTL (charbon transformé en liquide) ou du  GTL (gaz transformé en liquide) il faut investir de  80 à 150 000 $ soit en gros 3 à 5 fois plus

 

Ces montants certes élevés ne sont pas hors de portée des industries concernées[9]. D’une part le coût du raffinage (donc de transformation du pétrole – qui serait remplacé en partie et progressivement par du gaz ou du charbon- en essence, diesel ou jet fioul) dans le prix final sur le marché d’un litre d’essence est de l’ordre de 5 à 8 centimes. La multiplier par 5 ne change pas radicalement la donne. D’autre part, l’industrie pétro-gazière investit 700 milliards de dollars par an en exploration-production (voir graphique). Pour produire 1 million de barils aujourd’hui en GTL ou CTL il faut mettre sur la table une centaine de milliards de dollars.

Notons enfin que la fabrication du  GTL et du CTL « coûtent » de l’énergie. Une  tonne de charbon donne environ 2,5 barils de carburant (soit la moitié de l’énergie de départ). On pourrait donc craindre à nouveau ici une limitation par la ressource ! Mais côté charbon cela semble malheureusement peu probable à l’horizon 2050. Les ressources ultimes de charbon sont difficiles à estimer mais prenons une fourchette de  1000 à  5000 GTonnes[10], (bien inférieure aux estimations de l’AIE mentionnées ci-dessus) correspondant à 1000 à 2000 GTep . Nous  n’en avons consommé à ce jour que 160 et nous en consommons en ce moment un peu moins de 4 par an. Même en doublant cette consommation d’ici 2050 nous n’aurons pas atteint le pic charbon.

 

En résumé, si nécessité fait loi, nous ne buterons pas sur une contrainte physique côté ressources (d’ici 2050) tant que nous ne mettrons pas le holà à l’exploitation des fossiles.

 

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Investissements  annuels en exploration production gaz et pétrole, et prix du baril

 

3) D’autres paramètres vont cependant venir « contrarier » l’idée exposée par PNG que le prix du « pétrole » (au sens d’hydrocarbure liquide conventionnel ou non, synthétique ou non) ne dépassera pas en tendance les 100 à 120 dollars par baril.

 

Rappelons d’abord le graphique présenté en séance par PNG.  Il est issu du rapport World Energy Outlook 2012 de l’AIE. La version 2013 ne change pas fondamentalement  les conclusions. Je la fais néanmoins figurer.

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Coût de production de l’hydrocarbure liquide en fonction de la nature de la ressource.

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Source : AIE WEO 2012

 

Il en ressortirait donc qu’à 100/120 dollars le baril nous avons des ressources et du temps devant nous[11]. Nous avons produit et consommé depuis le début de la production pétrolière 1 Tbl[12] (1 terabarils) et au prix de 100/120 dollars/baril on pourrait en sortir, si l’on en croit l’AIE,  7 Tbl de plus. Mais insistons sur le fait que c’est dans l’hypothèse où nous n’intégrerions pas les contraintes d’environnement, qu’elles soient locales ou globales et climatiques.

 

Si, côté pétrole conventionnel, le plafond de production est atteint[13] ou va l’être prochainement, le remplacement progressif par les non-conventionnels puis les  « XTL » déplacerait de plusieurs décennies pour les liquides le moment de la descente …aux enfers (dont la forme de la pente est aussi l’objet d’un long débat). C’est en effet « après le pic » que les ennuis sérieux commencent car la production décroit (plus ou moins rapidement, l’enjeu de la vitesse de la décroissance est majeur) alors que la demande elle est souvent contrainte (et très inélastique au prix).

 

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Courbes de déplétion du pétrole conventionnel en fonction  des réserves ultimes

Source : Carbone 4 From Historical IEA, AIE, E&L, BP ; prospective The Shift Project with Hubbert extrapolation

 

C’ainsi que l’AIE  (dans le WEO 2013) voit ce lissage :

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Cette vision est cependant à mes yeux à corriger de nombreux facteurs, dont certains ont d’ailleurs été rappelés par PNG :

 

  • le développement des champs conventionnels (yet to be developed ou fund) est colossal  (il s’agit d’investir pour compenser une perte de plus de 40 millions de barils/j entre 2010 et 2035) ; malgré l’optimisme de l’AIE, ce n’est pas gagné (et pour mémoire l’essentiel est au Moyen-Orient)
  • la financiarisation des marchés pétroliers transforme le prix du baril en variable aléatoire qui peut subir, comme l’a montré Nicolas Bouleau, des fluctuations importantessusceptibles de  conduire à des erreurs  majeures d’investissements de la part des compagnies pétro-gazières ou charbonnières.
  • les 5 grands pays pétroliers de l’OPEP peuvent avoir intérêt aussi à faire fluctuer ce prix pour freiner les investissements hors OPEP
  • les chocs géopolitiques peuvent créer des tensions à la hausse et conduire à des récessions qui limitent l’investissement 
  • ils peuvent conduire à des comportements protectionnistes de la part des grandes régions du monde et créer des hausses de prix très fortes dans certaines d’entre elles (est-il utile de rappeler que l’Europe qui est très démunie de ressources énergétiques ?)
  • nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle crise financière
  • les dégâts écologiques  et sanitaires de la crise  écologique actuelle et de la dérive climatique peuvent également créer des récessions et des tensions
  • l ‘exploitation de certains non-conventionnels est source de pollutions massives, celles du charbon également mais aussi d’impacts sanitaires et de nombreux décès, de plus en plus connus et dénoncés. Elle  pourrait être freinée (indépendamment des progrès de la régulation globale sur le climat). Des contraintes réglementaires, des difficultés croissantes d’acceptation sociale pourraient très fortement ralentir les projets, en grever la rentabilité et refroidir les ardeurs des financiers…

 

Bref je ne crois pas à un avenir lisse « en tendance ». Je crois plutôt à la provenance de chocs répétés, qui peuvent faire bouger le prix du pétrole (et de ses substituts) de manière très chaotique. Il se pourrait aussi que le prix du baril se mette à croître « en tendance » -pour des raisons « extra-économiques »- comme le pensent  certains analystes du FMI [14] qui le voit doubler d’ici 2020 ou de l’OCDE[15] qui projette une fourchette 150-250 dans le même horizon.

 

Au total, il est probable que les désagréments de l’élévation de température joints aux tensions politiques dues à la localisation des gisements de pétrole et de houille restants vont créer des incertitudes et des instabilités géopolitiques et financières très fortes, de plus en plus fortes avec la dégradation réelle du climat… De sorte que le consommateur et l’industriel diminuent leurs risques économiques en se détournant au maximum des ressources énergétiques fossiles : ils ont raison d’agir comme si la rareté allait jouer, alors que c’est la volatilité qui va jouer.

 

Cela néanmoins ne contredit pas le propos initial : ce n’est pas la quantité physique de réserves énergétiques fossiles qui limitera nos émissions de CO2. Cette conclusion est quand même fondamentale. Voyons pourquoi.

 

 

4) Conclusion : le marché ne pourra régler pas notre problème. Des instruments de politique publique sont à mobiliser en particulier dans le domaine des contraintes environnementales.

 

Si notre problème était d’abord un problème de ressources, il serait plus difficile de résister à l’argument central des experts et économistes libéraux ou assimilés  qui diront tous qu’il suffit de laisser faire le marché…Les prix monteront alors suffisamment pour limiter la consommation.  La maîtrise de la demande émergera spontanément.

On se rend bien compte aujourd’hui que ce n’est pas le cas. Les investissements à réaliser pour réduire notre consommation d’énergie se font lentement et pas au niveau d’ambition nécessaire car le prix de l’énergie n’est pas assez élevé pour cela.

Et ce n’est pas une volatilité et une incertitude accrues qui augmenteront l’envie ni la capacité d’investir. Les banques et institutions financières déjà réservées par rapport au financement du « long terme » le seront encore plus.

 

Ce n’est qu’en introduisant des contraintes supplémentaires que nous y arriverons :

  • interdictions d’exploitation (et en amont de financement) si les dégâts environnementaux sont excessifs
  • normes et règlements pour réduire les consommations d’énergie et les émissions de GES
  • taxes et dispositifs assimilés pour renchérir le prix d’usage des énergies fossiles et de leurs dérivés.

 

Si elle veut dire absence de contraintes sur l’exploitation des ressources, l’heure de l’écologie positive n’est pas encore arrivée ! Le défi écologique peut être une source d’enthousiasme et d’innovation (autre forme de « positivité ») mais cela ne doit pas  faire croire que l’écologie de marché et de l’entrepreneuriat résoudra tout à elle seule. Nous avons aussi besoin que sur le terrain les acteurs s’opposent aux projets dévastateurs pour l’environnement. Nous avons besoin de régulations publiques nationales et internationales fortes.

 

Il va falloir  que nous les décidions collectivement et là…ce n’est pas gagné dans les prochaines années[16]. Nicolas Bouleau me fait parvenir à ce sujet cette citation :

« Dès lors que les énergies fossiles sont sorties du sol, elles seront de toute manière consommées, et produiront des émissions de gaz carbonique. Si ce n’est pas fait par nous, ce sera fait par d’autres et les émissions de gaz carbonique resteront au même volume. La seule solution serait de limiter l’extraction l’extraction du pétrole, du gaz naturel, et du charbon, mais il n’existe aucun consensus mondial pour le proposer »

Valéry Giscard d’Estaing dans la préface de « CO2 un mythe planétaire » de Ch. Gerondeau, 2009.

Il est malheureusement probable que nous dépassions la barre des 2°C. Mais cela ne dit rien sur la suite des événements. Je reste convaincu, de mon côté , que nous pouvons limiter la casse et décider de contraintes,  certes trop tardivement par rapport aux 2°C, mais pas trop pour éviter une dérive largement supérieure, ce qui est loin d’être vain. Et même dans cette hypothèse, cela veut dire que nous aurons appris à nous passer d’une énergie qui est à notre disposition ! Bref ce n’est pas la pénurie qui nous rendra sages mais bien notre liberté !

 

Nous y arriverons moyennant une mobilisation internationale et un engagement forts dans cette aventure !

 

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[1] Je me suis déjà exprimé ici  sur ce sujet.

[2]  C’était la 11ème session du séminaire «Economie de la transition écologique» intitulée

« Ressources et poubelles », qui s’est tenue au Centre d’Economie de la  Sorbonne. Mes remerciements à Nicolas Bouleau pour sa relecture d’une version antérieure de ce texte et à Raymond Zaharia pour sa réaction vigoureuse en séance.

[3] 1 GTC c’est un milliard de tonnes de carbone ; on compte les émissions de GES dans l’atmosphère en TC ou en TCO2eq (qui vaut 44/12 TC)

[4] Je n’évoque ici que la question du CO2 et pas celle des autres GES dont il nous faut aussi réduire les émissions.

[5] Et de l’ordre de 15 GTC pour l’ensemble des gaz à effet de serre, soit  de l’ordre de 50 GTCO2éq.

[6] Les réserves prouvées représentent la part des ressources dont l’extraction / production est considérée comme certaine à 90%.

[7] Ressources prouvées et non prouvées (mais techniquement extractibles)

[8] Notons que la Chine a décidé  d’un moratoire en 2008 sur le CTL du fait de l’énorme quantité d’eau que requiert cette technique.

[9] La production cumulée mondiale de CTL et de GTL est de l’ordre du demi-million de barils/ jour. Les gros pays sont le Qatar pour le CTL  et l’Afrique du sud pour le CTL. Voir une note très claire de Vincent Beuret de l’office fédéral (suisse) de l’énergie.

[10] Pour s’y retrouver dans le monde du charbon,  voici quelques ordres de grandeur : une tonne de charbon produit de 0,4 à 0,7 Tep (tonne équivalent pétrole) et sa combustion émet environ 1,3 Tonnes de carbone par Tep. Selon sa qualité, la teneur en carbone d’une tonne de charbon est donc de 50 à 90 % de son poids.

[11] Même si l’AIE dans son rapport est prudente : elle indique que ce potentiel ne sera pas nécessairement exploité et que « today’s economic prices may not represent the required prices at the time in the future when the resources will be produced. Elle projette à 2035 une fourchette de   prix du baril de 100 à 145 dollars2012.

[12] Soit un millier de milliards de barils. Rappelons que nous brûlons pour nos besoins énergétiques  annuellement environ 30 milliards de barils par an (30 Gbl). A ce rythme 1 Tbl représente 30 ans…

[13] Dans le scénario « new policies  2013» il est considéré par l’AIE comme étant atteint en 2010. Voir graphique dans le corps du présent post.

[14] Source: IMF (2012), “The future of oil: geology versus technology”, Research Department, May.

[15] Source: Jean-Marc Fournier, Isabell Koske, Isabelle Wanner and Vera Zipperer (2013), “THE PRICE OF OIL – WILL IT START RISING AGAIN?”, OECD ECONOMICS DEPARTMENT WORKING PAPER No. 1031.

[16] Quitte à me répéter, c’est simplement parce que nous n’avons toujours pas découplé ces émissions de GES de la croissance du PIB. Même à croissance mondiale nulle, notre « budget carbone » n’est que de 30 ans avec des émissions mondiales qui au mieux se stabiliseraient. La conférence climat de Paris en 2015 pourra faire faire encore des petits progrès dans la régulation climatique. Mais on ne peut pas en attendre qu’ils soient suffisants pour limiter assez vite nos émissions.

Crise financière en préparation : un ancien banquier sonne l’alarme

30 octobre 2013

Une voix de plus se lève contre l’aveuglement des politiques publiques en matière de régulation financière ; un « citoyen » particulièrement informé.

Jean-Michel Naulot, après 37 ans de carrière bancaire et dix ans de régulation financière (Au sein du Collège de l’AMF, qu’il quitte en décembre pour retrouver sa capacité de lanceur d’alerte), profite de la fenêtre médiatique offerte par la sortie de son excellent livre « Crise financière : Pourquoi les gouvernements ne font rien » pour un cri d’alarme, un « cri du cœur ».
Crise financière : pourquoi les gouvernements ne font rien - Un banquier sort du silence
Le livre décrit avec rigueur les risques de « la centrale nucléaire de la finance », l’histoire récente des tentatives de régulation financière et leur (faible) avancement mais surtout, explique en quoi le système financier, aussi dangereux qu’en 2007, fait peser à nos sociétés d’autant plus de risques que :

-       les politiques monétaires accommodantes de la FED sont en train d’alimenter de nouvelles bulles financières (3000 milliards de dollars d’actifs rachetés par la FED, et plus encore pour la BCE),

-       les politiques de rachats d’actifs risqués par la BCE menacent l’euro : les bilans des banques centrales sont désormais aussi peu présentables que celui de Lehman Brothers avant sa chute, grandement fragilisées,

-       les puissances publiques ont grillé toutes leurs cartouches lors de la précédente crise et ne pourront pas faire face à une nouvelle crise financière mondiale.

Il revient par ailleurs sur la crise de la zone Euro et son origine idéologique. Il appelle comme d’autres à poursuivre la renationalisation de la dette et à cesser de considérer que la fin de l’Euro (tel qu’il a été conçu et tel qu’il est géré aujourd’hui) serait le chaos et envisage que l’Euro pourrait devenir une monnaie commune. Son dernier chapitre se consacre aux réformes qui restent à faire au plan financier (il évalue le taux d’avancement des reformes engagées à ce jour à 25% aux USA et 34 % en Europe…).

Inutile de paraphraser l’auteur sur une grande variété de sujet comme la monnaie unique, les régulations financières, Bâle III, le shadow banking, les paradis fiscaux… Voici plutôt quelques bonnes recensions déjà publiées ailleurs :

Une interview de JM Naulot sur Lalibre.be : « On a oublié les bonnes résolutions »

Une interview plus fournie sur Le Point : « On s’attaque surtout à la fraude, alors que 90 % du problème vient d’un système parfaitement légal. »

- Cette excellente intervention sur France Culture :


les matins – Europe et Etats-Unis secoués par… par franceculture

 

Pour plus d’information sur la nécessité de réguler la finance, (re) voir les 20 propositions pour réformer le capitalisme » par un collectif d’auteurs coordonné par Cécile Renouard et Gaël Giraud, notamment :

- les propositions de régulation du Shadow Banking,

celles sur la titrisation, la séparation bancaire, les règles prudentielles, les produits dérivés,

- celles sur le Trading High Frequency, les effets de levier, le private equity,etc,

celles sur la financiarisation des matières premières

Voir aussi le livre de P. Canfin : Ce que les banques vous disent et pourquoi il ne faut presque jamais les croire

Transition énergétique : le gouvernement doit tracer un cap ambitieux et clair

21 juillet 2013

Article publié dans le Nouvel Observateur : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/910426-transition-energetique-le-gouvernement-doit-tracer-un-cap-ambitieux-et-clair.html

2791374393871Le débat national sur la transition énergétique s’est terminé le 18 juillet 2013 (capture d’écran)

 

Le débat national sur la transition énergétique (DNTE) se termine avec plus de 150 propositions d’actions, dont une dizaine ne font pas consensus. Certes, ce ne sont pas les moins importantes. Mais en déduire que ce débat est un échec, comme le titrent certains médias, est une contre-vérité, blessante pour tous ceux qui sont engagés ensemble pour réfléchir à l’avenir de la France.

 

Divergences et mesures claires

 

Sur la forme, rappelons d’abord que la synthèse produite le 18 juillet a bien été signée par tous les acteurs (regroupés dans sept collèges), à l’exception du syndicat FO, qui avait pris cette décision de principe depuis fort longtemps. Ensuite, pourquoi mettre l’expression de divergences, formulées précisément, au débit d’un débat démocratique ? Nous ne sommes ni au pays des bisounours ni dans un pays totalitaire. C’est donc au contraire une preuve de sérieux et de maturité. Les parties prenantes ne se sont pas voilé la face.

 

Sur le fond, les grands enjeux de la transition énergétique ont tous été abordés, de manière sérieuse et documentée – il suffit pour s’en convaincre de lire les centaines de pages des annexes du rapport de synthèse et des études fournies par les experts. Les investissements à réaliser et les économies d’énergies fossiles qui en résultent ont été chiffrés en ordre de grandeur ainsi que les emplois générés.

 

Comment maîtriser la facture d’énergie (par une baisse de la consommation), comment développer les énergies renouvelables, comment décentraliser notre politique énergétique alors qu’elle s’inscrit dans un cadre européen ? Sur ces trois sujets, quels financements mettre en place ? Les orientations fournies par le débat et les mesures proposées sont claires, même si elles restent à préciser dans certains cas.

 

Réduire la consommation d’énergie, un défi

 

La divergence principale est relative à l’ambition à 2050 en matière de consommation d’énergie. Certes, diviser par deux la consommation à cet horizon (c’est-à-dire réduire notre consommation de 2% par an en moyenne) est un défi, qui ne convient sans doute pas aux énergéticiens (plus précisément, à ceux qui vendent de l’énergie : tout le secteur des services à l’énergie est intéressé à une ambition forte en matière d’efficacité énergétique), dont l’intérêt est globalement inverse.

 

Mais les gains de productivité réalisés par l’industrie ou l’agriculture depuis les années 1950 sont de cet ordre de grandeur, ou supérieurs. Pourquoi refuser a priori que ce soit impossible au plan de l’efficacité énergétique ?

 

Quand le président du comité énergie du Medef (également président de l’Union française des industries pétrolières) déclare « cet objectif nous semble totalement utopique » et qu’il lui « paraît impossible de concilier une telle baisse de la consommation d’énergie avec le développement de l’économie et de l’emploi en France », ne manque-t-il pas d’ambition et de confiance en l’avenir ?

 

Le gouvernement, garant de l’intérêt général

 

Quoi qu’il en soit, ce « facteur 2″ est simplement apparu comme nécessaire pour diviser par 4 nos émissions de gaz à effet de serre à cet horizon, suite à l’analyse objective des 15 scénarios énergétiques dont nous disposons. Cet objectif n’a pas été remis en cause formellement dans le débat. Cela étant, les discussions vraiment difficiles sur la fiscalité écologique et la taxe carbone montrent là aussi qu’il faut que le gouvernement assume son rôle de garant de l’intérêt général…

 

Précisons toutefois la formulation nuancée qui a été proposée par le Medef dans le document final :

 

« Ils proposent ainsi de le ramener à un rythme moins élevé, avec une réduction minimale de -20% à 2050, en recourant dès que possible, quand elles seront commercialement disponibles, aux nouvelles technologies nécessaires, notamment aux techniques de capture et de stockage de CO2. »

 

Pour finir sur ce point, le DNTE a recommandé de faire un bouclage macroéconomique des quatre différentes trajectoires en comparant les résultats de plusieurs modèles. Cet exercice est souhaitable pour éclairer le gouvernement et le Parlement sur la question de la faisabilité économique de telle ou telle trajectoire.

Crainte d’un effet d’éviction dans le bâtiment

 

Dans la cinquantaine de mesures proposées pour réduire la consommation d’énergie, celle qui a polarisé les divergences est l’obligation de travaux dans le logement – pour le sectaire tertiaire, l’obligation de travaux est « dans les tuyaux », encore un peu bouchés à ce jour ; le DNTE demande à raison de publier au plus vite le décret d’application de l’obligation de rénovation des bâtiments tertiaires publics et privés.

 

La  formulation retenue est prudente :

 

« Ces conditions, si elles sont réunies, doivent permettre d’envisager progressivement l’introduction d’obligations de travaux aux grands moments de la vie des bâtiments (par exemple travaux de gros œuvre), en particulier collectifs. »

 

Pourtant, « certains acteurs économiques sont opposés à cette obligation ». Quelle n’a pas été la surprise de la majorité des présents de constater que les fédérations d’entreprises concernées (la FFB et la CAPEB pour ne pas les nommer) ont fait un blocage de principe sur une mesure dont on pourrait penser qu’elles vont en bénéficier massivement ? L’analyse de leur blocage révèle l’une des clefs de ce débat.

 

Dans une économie en stagnation, les entreprises du bâtiment craignent un « effet d’éviction ». Si on rend obligatoires certains types de travaux, ce sera, à leurs yeux, au détriment d’autres travaux. La solution à ce dilemme a été proposée et nécessite des innovations, comme la création de la Société de financement de la transition énergétique, qui permettent de développer des crédits privés avec garanties publiques partielles – légitimes, car il s’agit d’opérations d’intérêt général – vers les actions de rénovation thermique des bâtiments. Gageons que sa mise en œuvre lèvera bien des réticences !

Dissensus ordinaire sur le nucléaire

 

Concernant le nucléaire, qu’un débat participatif ne conduise pas à un consensus en France, ce n’est quand même pas une surprise. La nécessaire diversification des sources de production électrique est plutôt consensuelle en France. Il est raisonnable de ne pas dépendre d’une technologie ne pouvant exclure un accident majeur ni  des défauts génériques (position de l’Autorité de Sûreté Nucléaire [1]).

 

Cela étant, comment réconcilier les intérêts économiques et industriels d’EDF et d’Areva, les intérêts scientifiques et technologiques du CEA, ceux de la défense des emplois existants par les syndicats, avec la demande exprimée clairement des ONG de sortir du nucléaire, selon un calendrier plus ou moins rapide, et celle des citoyens de « diversifier nos moyens de production » ? Sachant qu’il s’agit de résoudre cette équation tout en réduisant nos émissions de gaz à effet de serre…

 

Il appartient maintenant au gouvernement d’indiquer sa feuille de route, qui permettra de définir aussi l’objectif (non consensuel à ce jour) sur les énergies renouvelables électriques (y compris hydraulique). En produire 130 TWh en 2030 est accessible techniquement, mais est-ce utile si la production nucléaire est maintenue au niveau actuel  et la consommation stabilisée (du fait d’une diminution de la demande sur les usages actuels compensée par des reports d’usage) ? Soulignons cependant que, sur la biomasse, un objectif ambitieux de 20 MTep (équivalent à  230 TWh) a été fixé de manière consensuelle.

 

Proposition de loi charpentée

 

Quant aux gaz de schiste, objets de dissensus, le gouvernement a pris une position assez ferme mais contraire aux intérêts de certains acteurs. La fièvre liée à son développement aux USA fait espérer que son exploitation en Europe pourrait permettre de réduire la dépendance énergétique européenne. Avant de lancer la moindre exploration (séparer l’exploration de l’exploitation est artificiel : quel acteur privé pourrait envisager d’explorer sans bénéficier des droits à exploiter si l’exploration s’avère positive ?) et de prendre des risques de jacquerie, il est raisonnable de faire une étude d’impacts sociaux, écologiques (dont climatiques) et économiques pour avoir une meilleure estimation des enjeux réels de l’exploration en France de cette source d’énergie. C’est précisément l’une des recommandations issues du débat…

 

Pour conclure, la synthèse du débat est consistante. La vraie question maintenant, c’est ce que va faire le gouvernement de l’ensemble de ces recommandations. Il doit lancer plusieurs approfondissements ou concertations complémentaires (il lui est recommandé par exemple d’organiser une conférence bancaire et financière de la transition énergétique et Instaurer un groupe de travail partenarial ad hoc pour définir la feuille de route « mobilité des personnes et des marchandises »).

 

L’essentiel, c’est qu’il fasse une proposition de loi charpentée sur la transition énergétique, après avoir affirmé un cap convaincant. Voilà qui serait à son honneur et lui permettrait sans doute de redonner du sens à son action politique, qui en a bien besoin.

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[1]  »L’expérience a montré que la standardisation comporte aussi le risque qu’un défaut grave, que l’on ne peut exclure a priori, soit générique et affecte plusieurs réacteurs. Dans une telle situation, l’ASN pourrait juger nécessaire, au regard des exigences de sûreté, de suspendre sans délai le fonctionnement de ces réacteurs. L’arrêt rapide d’une part significative des moyens de production électrique provoquerait, en l’absence de marges, une pénurie d’électricité avec des conséquences sociales et économiques considérables. » Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN. Contribution au débat national sur la transition énergétique, le 16 mai 2013.

Financer la transition énergétique : comment faire concrètement?

15 juillet 2013 – Comment financer 100 milliards de travaux de rénovation thermique des bâtiments publics dans les 10 prochaines années? Carbone 4 et Global Warning lancent une étude visant à préciser et documenter une des propositions les plus innovantes faites dans le cadre du Débat National sur la Transition Energétique.

 

Etude Sfte 0 by Alain Grandjean

Transition énergétique : le gouvernement sait-il où il va ?

15 juillet 2013

 

Le débat sur la transition énergétique va se conclure le 18 juillet. Il en ressort[1] qu’il serait possible, techniquement économiquement et financièrement  de mettre le pays sur la voie d’un nouveau modèle  énergétique, reposant sur quatre piliers :

 

-une réduction de la consommation d’énergie de l’ordre de 2% par an, avec une priorité massive dans les bâtiments et le transport

-une diversification du mix énergétique avec une montée en puissance progressive des énergies renouvelables (ER), dans le sillage de ce qui se passe au niveau mondial[2]

-une plus grande implication des territoires dans la définition et la mise en œuvre de projets locaux

-des dispositifs innovants de financement pour des opérations à rentabilité positive mais retours sur investissement longs

 

Rappel : les enjeux du débat national sur la transition énergétique

(DNTE pour les intimes)

 

Notre niveau de vie dépend de l’énergie que nous utilisons directement ou indirectement. En France, 70 % de l’énergie finale consommée est issue de sources fossiles, pétrole et gaz principalement, ce qui pose plusieurs problèmes bien connus. Notre facture extérieure est élevée (70 milliards d’euros en 2012) et probablement croissante, la combustion de ces sources d’énergie émet du COalors que nous avons pris des objectifs ambitieux[3] de réduction de nos émissions de gaz à effet de serre (GES). Nos concitoyens en situation de précarité énergétique sont de plus en plus nombreux et nos entreprises sont soumises à une concurrence internationale rude dans laquelle le prix de l’énergie est un facteur de compétitivité. Par ailleurs, que ce soit dans la production, le transport et la distribution d’électricité ou dans celui des transports et du logement, nous avons à réaliser dans les prochaines années des investissements considérables, de l’ordre de la centaine de milliards d’euros annuels. Enfin la question énergétique se pose certes en France mais plus généralement dans un cadre européen et mondial.

 

 

Sortir de la fascination des leurres introduits sur la scène médiatique par les « technoptimistes »

 

Il s’agit bien d’une inflexion dans un pays où la priorité a toujours été la production d’électricité d’origine nucléaire et l’importation d ‘énergies fossiles. Il n’est d’ailleurs pas anecdotique que le nucléaire et les gaz de schiste aient été considérés médiatiquement comme les sujets clefs, alors qu’ils ne le sont qu’en creux. Ils incarnent une croyance en l’absence de limites, alors que le DNTE a eu pour but, précisément,  de faire face à la réalité des dites limites.  Si les technologies nucléaires actuelles se heurtent au stocks limités d’uranium, la génération 4 (surrégénérateurs, à l’instar de Super Phénix, dont il est espéré qu’elle soit disponible industriellement avant le  milieu de ce siècle) et encore plus la fusion (dont rien ne garantit qu’elle débouche un jour !) font encore rêver d’un  monde sans limite énergétique. Quant aux gaz de schiste, ils semblent permettre de démentir les tenants du peak oil : « vous voyez bien les hydrocarbures, quand il n’ y en a plus il y en a encore !!! »

 

Il est pourtant clair qu’il s’agit dans les deux cas de dangereux leurres. S’il est indéniable que les gaz et pétroles non-conventionnels permettraient de prolonger un peu les plateaux de production mondiaux des gaz et pétrole, ils ne changent pas radicalement la donne. En Europe, il est bien établi que la production éventuelle d’hydrocarbures non conventionnels ne changerait en rien les prix du gaz et encore moins du pétrole[4]. Plus profondément, qu’il y ait sous terre plus d’hydrocarbures qu’imaginé il y a quelques années ne change rien : c’est toujours trop par rapport à ce qu’il suffit de brûler pour augmenter trop la température moyenne planétaire[5]. Quant au nucléaire, si son développement n’a pas été arrêté net par Fukushima, il reste modeste et n’est pas non plus de nature à changer la donne : son déploiement est inconcevable à grande échelle dans bien trop de pays. En énergie primaire, il ne représente que 7 % du mix mondial et sa part relative est amenée à décroître.

 

Bref qu’on le veuille ou non, notre monde énergétique reste obstinément fini et pour les décennies qui viennent nous allons devoir à partager et…à consommer moins.

 

 

Retour en France : que doit-on faire ?

 

Le DNTE va produire des recommandations, certaines assez précises (réduire les vitesses sur autoroute, route, et en ville,  mettre en place un Conseil  d’Orientation de la Transition Energétique) d’autres plus générales (développer les mécanismes permettant le financement participatif des citoyens). Elles vont cependant dans le bon sens. Il appartient maintenant au gouvernement d’en faire un projet de loi de programmation et de le soumettre au Parlement. Le plus dur reste donc à faire.

 

La baisse de la consommation d’énergie nécessite :

-une hausse de la fiscalité sur les carburants et les combustibles fossiles

-un plan d’investissement ambitieux (de l’ordre  de  la dizaine de milliards d’euros privés ou publics, en plus chaque année, de la tendance actuelle[6]) en particulier dans la rénovation thermique du bâtiment (tertiaire ou résidentiel)

-une hausse des prix de l’électricité

 

La montée en puissance des ER suppose :

-pour les ER électriques,  une hausse de la Contribution de Service Public de l’Energie (aujourd’hui de 13,5 euros le MWh soit 10 % du prix TTC de l’électricité au particulier) pour financer l’écart entre le prix de marché et le coût de revient de ces ER. En ordre de grandeur elle pourrait doubler dans la décennie qui vient, mais tout dépendra bien sûr de l’ambition politique et de l’évolution du prix de marché européen de l’électricité

-pour les autres ER il faudra des dispositifs de soutien (doubler le fonds chaleur, créer un fonds de mobilisation de la biomasse etc.)

 

Pour que les territoires puissent prendre une part plus active dans la maîtrise de l’énergie il leur faudra des responsabilités nouvelles et a minima des pouvoirs d’expérimentation.

 

Le gouvernement va-t-il initier ce changement de cap ?

 

Le gouvernement doit faire face à au moins 5 obstacles :

 

-une Direction Générale du Trésor obsédée par la peur des dépenses publiques, très hostile à toute hausse de la CSPE  et à tout mécanisme d’aide dans le domaine des ER et de l’efficacité énergétique.

-le PDG actuel d’EDF qui affiche sans complexe- et surtout sans être contredit par le gouvernement- sa propre stratégie, (pas de fermeture de Fessenheim et prolongement  à 50-60 ans du parc nucléaire[7]) fondamentalement différente de celle sur laquelle s’est engagée le Président de la République.

-des producteurs d’énergie de taille mondiale dont l’intérêt semble  être globalement celui d’une hausse des consommations

-des organisations syndicales qui défendent les emplois protégés  d’aujourd’hui et sont majoritairement[8] peu ouvertes au changement

-une opinion publique qui voit d’un très mauvais œil toute hausse d’impôts ou de l’énergie

 

Par ailleurs, le calendrier politique et électoral (débat sur les retraites à la rentrée, puis discussion sur un budget d’austérité, municipales en mars et européennes en qui s’annoncent mal pour la majorité actuelle) n’est sans doute pas favorable à un débat parlementaire de fond sur un changement de trajectoires et des mesures difficiles à faire passer.

 

Le gouvernement hésite. Quelques mesures semblent aller dans le bon sens (hausse du prix de l’électricité, une rallonge du Plan d’Investissement d’Avenir vers la transition énergétique, une grande fermeté sur les gaz de schiste[9]) mais comment ne pas constater :

 

-une absence de prise de parole du Président de la République et de son Premier Ministre sur le rappel des  grandes orientations que le gouvernement souhaite faire prendre en matière énergétique

-l’annonce d’un plan d’investissement le 8 juillet concernant la transition énergétique, sans attendre la fin du débat prévue…le 18 juillet, et le limogeage le 2 juillet du ministre en charge de ce débat et du choix de ses orientations finales

-un financement du PIA par la cession annoncée de participations de l’Etat dans des entreprises publiques : la vente d’actions d’EDF aurait-elle motivé la hausse des prix de l’électricité[10] ? Une privatisation accrue d’EDF conduirait-elle à une meilleure prise de l’Etat sur la politique énergétique du pays ?

-la non publication d’un décret rendant obligatoire la rénovation des bâtiments tertiaires (amendement Gauchot[11], négocié et rédigé dans le dernier quinquennat, suite au Grenelle de l’environnement et toujours enterré)

-un plan bâtiment à ce stade sans aucune ambition

 

Bref ses atermoiements actuels font douter de la volonté du gouvernement de transformer l’essai après ce débat plus productif sans doute qu’attendu. Si le débat au Parlement sur la proposition de loi de programmation est repoussé au-delà  des élections européennes (fin mai 2014), que restera-t-il des recommandations faites mi-2013 ?

 

Il me semble qu’il appartient aux acteurs de ce débat de défendre leur travail et leur engagement, afin d’éviter toute tentation à l’équipe au pouvoir. La transition énergétique reste la meilleure solution pour sortir du marasme économique actuel (voir http://alaingrandjean.fr/2013/05/13/la-transition-energetique-est-la-clef-de-la-sortie-du-marasme-actuel/). Elle est la base d’un nouveau projet de société et d’un nouveau modèle économique. Ne perdons pas de temps.

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[1] http://www.transition-energetique.gouv.fr/ Pour information : ont été organisés près de 1000 débats rassemblant 170000 personnes, une journée citoyenne impliquant 1115 citoyens dans 14 régions ; 36 cahiers d’acteurs, 1200 contributions citoyennes sur internet ont été fournies. Le débat se conclura par une quinzaine de grandes recommandations et une centaine de propositions assez concrètes.

[2] Selon l’AIE,  les ER électriques (dont l’hydraulique) produiront dans le monde en 2016 plus que le gaz et deux fois plus que le nucléaire (Voir www.iea.org/Textbase/npsum/MTrenew2013SUM.pdf)

[3] La France s’est engagée à diviser par 4 ses émissions de GES en 2050 par rapport à leur niveau de 1990, malgré la hausse sur ces 60 ans de sa démographie. Cet objectif concerne tous les gaz et ne pourrait être atteint aujourd’hui que par une ambition encore plus forte sur le CO2. (voir..)

[4] Ces affirmations ont été bien documentées dans le débat ; dès que possible les documents seront accessibles sur le site du débat. En attendant voir par exemple l’article que j’ai écrit dans les cahiers français n°373 « Gaz de schiste, miracle ou mirage ? »

[6] Une centaine de milliards d’euros dans la production le transport et la distribution d’énergie, le batiment et le transport

[7] Moyennant une opération dite de « grand carénage » coûtant selon  les dernières estimations environ 70 Milliards d’euros ; voir http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20130710.OBS8853/edf-reviserait-le-cout-des-travaux-sur-ses-centrales.html

[8] La CFDT reste l’exception notable, qu’il faut souligner ; c’est la seule centrale syndicale qui assume la nécessaire transition des emplois et compétences professionnelles.

[9] Qui s’explique surtout par des considérations politiques évidentes : le risque est très élevé de faire face à une « jacquerie » ingérable

[10] En 2005 la première  privatisation partielle d’EDF avait été précédée d’une hausse des tarifs. Là après l’annonce des deux fois 5% le cours d’EDF a cru de près de 10%…

Les banques et le financement de l’économie française.

5 février 2013
La séparation bancairePartie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/
La séparation bancairePartie 2 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/la-separation-bancaire-2-un-enjeu-clef-du-developpement-durable/
La séparation bancairePartie 3 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/27/separation-bancaire-3-pourquoi-faut-il-scinder-les-banques/
La séparation bancairePartie 4 http://alaingrandjean.fr/2013/01/05/separation-bancaire-4-des-differentes-manieres-de-scinder-les-banques/
La séparation bancairePartie 5 http://alaingrandjean.fr/2013/01/07/separation-bancaire-5-linsuffisance-du-projet-de-loi-moscovici/
La séparation bancaire – Partie 6 : http://alaingrandjean.fr/2013/01/10/separation-bancaire-6-les-objections-du-secteur-bancaire/

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Les banques et le financement de l’économie française. 

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

L’essentiel des billets mis en ligne par Alain Grandjean (que je remercie) sur ce site, a circulé sous la forme d’une note que certains parlementaires se sont procurée. Du coup, une « réponse » circule également, qui fait état « d’erreurs factuelles » dans la note que j’ai produite, et conclut : « Ces erreurs de diagnostic ne sont pas anecdotiques, car elles participent des paramètres qui ont guidé le gouvernement dans ses choix. » Autrement dit, si je n’avais pas commis de telles erreurs, j’aurais enfin compris le sens du projet de loi Moscovici.

Avant de répondre à cette accusation, qu’on me permette de rappeler deux points :

 

- Frédéric Oudéa, l’actuel pdg de Société Générale, a reconnu mercredi 30 janvier, à l’Assemblée Nationale, devant les députés médusés que le projet Moscovici impacterait 0,75% de ses activités[1]. Je ne reviendrai donc pas sur la question de la prétendue séparation des activités qu’induirait le projet. Lors de la table ronde organisée à la Sorbonne le 21 janvier dernier, M. Thomas Philippon,le conseiller économique de M. Pierre Moscovici, a explicitement et publiquement reconnu que l’objectif du projet de loi n’est pas de scinder quoi que ce soit[2]. Il serait, selon lui, d’organiser la « résolution », i.e., le démantèlement ou le sauvetage d’une banque en faillite. Il y a beaucoup à dire sur ce second point mais je ne m’y attarde pas ici.

 

- Robert Engle (Prix Nobel) et trois universitaires ont publié en 2012 une analyse très intéressante du risque systémique des banques européennes[3]. Leur conclusion est simple : les banques européennes sont beaucoup plus dangereuses que leurs rivales américaines. Leur exposition au risque équivaut à 500% de leurs fonds propres, tandis que celle  des banques d’outre-atlantique culmine à 100%. La conséquence est malheureusement transparente : ce sont les contribuables qui paieront les 400% restants. L’économie européenne en a-t-elle les moyens ? Non. Pour ce qui est de la France, sachant que les 4 premières banques françaises ont, à elles seules, un total de bilan égal à 2,5 fois le PIB français, la réponse ne peut également qu’être « non ». Les auteurs en déduisent que nos banques (en particulier Crédit Agricole et BNP-Paribas) sont non seulement « trop grosses pour faire faillite » (too big to fail) mais encore « trop grosses pour être sauvées » (too big to save). Dit encore autrement : en l’état actuel des choses, si une méga-banque européenne tombe (Deutsche Bank, BNP-P, Monte dei Paschi…), l’économie européenne tout entière est à genoux.

 

Le crédit hypothécaire.

 

Revenons à présent au projet de loi de (non-)séparation bancaire. Voici ce que j’avais écrit : « depuis 2007, les départements « commerciaux » (des banques mixtes françaises) ne se financent déjà quasiment que grâce aux liquidités fournies par les dépôts, et ne vont pour ainsi dire jamais récolter des liquidités sur les marchés. » La conséquence de cette remarque, c’est que contrairement à ce qui est répété par les banques et les défenseurs du projet de loi, scinder les banques ne provoquerait pas un assèchement de liquidité pour le crédit accordé à l’économie réelle.  De même, si l’on se refuse à tout prix à scinder, appliquer une « filialisation » dure, englobant toutes les activités de marché des banques mixtes, autres que les activités de pure couverture des départements commerciaux, n’est pas de nature à provoquer une pénurie du crédit. La contre-note répond :

 

L’article affirme que les « départements commerciaux » (i.e., la banque de détail) ne font plus appel au marché. Or, les banques françaises ont émis l’an dernier plus de 200Md€ d’obligations sécurisées adossées à des crédits hypothécaires.

 

Il faudrait en déduire qu’à travers cet oubli, j’ai omis une source de financement majeure de l’économie française, et que, par conséquent, scinder les banques serait faire courir un risque grave à l’économie française.

Dont acte : les banques françaises financent bel et bien par emprunt obligataire leurs crédits hypothécaires. Les coupons de ces obligations sont garantis par un collatéral correspondant aux intérêts à venir des crédits hypothécaires. Ai-je eu vraiment tort de les « oublier » ? D’après la Banque de France, l’encours des prêts à l’habitat (y compris crédits titrisés), accordés en France par les institutions de crédit aux ménages, s’est élevé à 847 Md€ en décembre 2011 et à 875 Md€ en décembre 2012. Soit une augmentation de 28 Md€ (+4,6 %). Ce qui veut dire que, à supposer que le chiffre de mon contradicteur soit correct, sur les 200 Md€ levés par les banques françaises, moins de 28 ont servi au crédit immobilier.

Les 172 Mds€ restants ? Hors crédit immobilier les nouveaux prêts des banques françaises aux ménages et aux entreprises non financières ne se sont élevés qu’à 22 Mds. Restent donc encore 150 Mds€ qui n’ont pas servi au financement de l’économie réelle. A quoi ont-ils servi ? A des activités de marché. Comment le remboursement de ces 150 Mds€ sera-t-il sécurisé ? Par les intérêts perçus sur les crédits hypothécaires. Autrement dit, en accordant 27 Mds€ de prêts à l’immobilier, les banques françaises ne font qu’entretenir une activité annexe qui leur permet d’accéder à 150 Mds€ de financement pour leurs activités de marché[4]. Qui dit mieux ?

Cet exemple illustre donc à merveille le fait que ce ne sont nullement les marchés qui financent l’économie réelle, mais bien l’économie (les ménages, les entreprises) qui finance les activités de marché.

Loin de montrer que l’on aurait tort de scinder les banques, cette objection fournit un argument de plus pour le faire.

 

Deux remarques complémentaires :

 

1) Si les banques se contenaient de financer exclusivement leurs prêts via des emprunts sur les marchés, ces opérations constitueraient du simple financement externe. Quelle est la logique économique qui, dans le contexte des banques mixtes, justifie qu’on oblige le département « commercial » d’une banque à solliciter, pour ce type de financement, le département « marché » du groupe bancaire auquel il appartient ? Qu’est-ce qui lui interdit de mettre en concurrence différentes banques de marché à qui il demandera de lui fournir ce service ? Si l’on croit aux vertus de la concurrence, la qualité du service n’en sera que meilleure pour un prix plus faible, et le coût du crédit hypothécaire appliqué aux clients n’en sera que plus faible. Tandis que, si ledit département « commercial » est contraint de recourir aux services du département « marché » du groupe bancaire auquel il appartient, il le fera même si ce service lui est facturé très cher. La mixité d’une banque engendre, en son sein, un département commercial « captif » du département « marché ».

 

2) Le crédit hypothécaire est largement responsable de la bulle immobilière, dont les effets désastreux sur les populations les plus précaires et les jeunes sont connus. (A ce sujet, la France est l’un des rares pays où elle n’ait pas encore crevé…) Est-ce vraiment ce type de « succès » que l’on veut mettre en avant pour vanter le financement de l’économie réelle  par les marchés financiers ?

 

2. Le ratio crédit/dépôt

 

La seconde objection invoquée pour signifier que j’ai tort de minorer le rôle des marchés dans le financement de l’économie française :

 

Plus généralement en France le ratio crédit sur dépôt est structurellement supérieur à un. L’activité de banque de détail est donc bien dépendante des marchés car les banques n’ont pas assez de dépôts pour alimenter son activité de crédit.

 

En effet, dans certains pays (France, Etats-Unis), le ratio crédits/dépôts est supérieur à 100%[5]. Mais, contrairement à ce que l’auteur de cette « réfutation » pourrait laisser croire, cela ne veut absolument pas dire que les banques financent la différence crédits – dépôts par le développement d’activités de trading sur les marchés.

Pour le comprendre, il faut d’abord comprendre pourquoi ce ratio peut être supérieur à 100%. A priori, c’est un paradoxe : en effet, toutes les fois qu’une banque accorde un crédit, le bénéficiaire place ce crédit en dépôt (dans la même banque ou dans une autre). Au niveau agrégé, l’ensemble des crédits devrait donc a priori être égal à l’ensemble des dépôts. Si les seconds sont inférieurs aux premiers, c’est qu’un nombre significatif de bénéficiaires de crédit n’ont pas transformé ce crédit en dépôt. Il n’y a que deux manières d’y parvenir : a) soit le crédit a été transféré hors de France (i.e., a servi à acheter un actif étranger, et alimente donc in fine un dépôt bancaire hors de France), b) soit il a servi à acheter un titre bancaire[6]. (Par exemple, acheter une obligation non bancaire ou une action finit ultimement par alimenter un dépôt.) En France, les deux phénomènes sont très vraisemblables.

En particulier, cela ne veut nullement dire que les banques auraient accordé beaucoup de crédit. Une banque, redisons-le, c’est une institution financière qui a reçu le droit (par délégation de l’Etat, qui lui accorde la licence bancaire) de créer de la monnaie. Chaque fois qu’une banque accorde un crédit, une part significative de ce crédit constitue de la monnaie qui n’existait pas une minute plus tôt. Magique ? Non. C’est complètement normal. Il n’y a que deux planches à billet dans la zone euro : la BCE et les banques privées. A ceci près que la monnaie créée par la BCE ne peut jamais être inflationniste puisqu’elle ne sort jamais du marché interbancaire. La seule planche à billet capable de générer de l’inflation (quand l’argent créé est mal investi), ce sont les banques privées. De sorte que ceux –et ils sont nombreux– qui diabolisent la planche à billets doivent comprendre qu’en bonne logique ils devraient recommander la fermeture de toutes les banques !

Une banque peut donc fort bien accorder des crédits même si elle n’a aucun dépôt. C’est le cas d’Oseo, de la BEI, etc. Ceci est parfaitement accepté. Ainsi, dans le cadre des règles prudentielles de Bâle III (dont les banques ne cessent de se plaindre au motif que ces règles les pénaliseraient au point de les empêcher d’accorder des crédits que, par ailleurs, elles n’accordent déjà quasiment plus, j’y reviendrai), grosso modo, une banque peut accorder 10 de crédit pour 1 de fonds propres et 0 en dépôt.

Pourquoi, dans ces conditions, les banques mixtes prétendent-elles qu’elles ont « recours au marché » pour financer les crédits qu’elles accordent ? Tout simplement parce qu’elles font du profit en jouant sur le ‘spread’ qu’elles payent à leurs fournisseurs de liquidité sur les marchés, qui se trouve être moins élevé que celui qu’elles facturent à leurs clients. Cela veut-il dire que des banques commerciales séparées des banques de marché auront davantage de mal à trouver, au besoin, ce type de financement sur les marchés ?  Non. Si la banque commerciale est séparée de la banque de marché, donc moins risquée, elle s’assurera un coût de financement – concurrentiel cf. supra – sur les marchés, parce qu’elle sera perçue comme un bon risque par les prêteurs. (Rappelons que le rendement annuel de la banque retail de BNP-Paribas est de 33% !) D’autant qu’elle conservera la garantie de l’Etat, que les banques de marché, elles, auront perdue.

 

3. D’autres arguments?

 

Les défenseurs du projet de loi évoquent parfois d’autres arguments, de nature « prophétique », pour expliquer pourquoi il ne faut surtout pas scinder les banques. Ces « arguments » sont le plus souvent du type suivant : « à l’avenir, il est inéluctable que les marchés prennent une place grandissante dans l’économie française. » Ou encore : « Les accords de Bâle III vont contraindre les banques françaises à… »

 

Contrairement à ce que ce type de prophétie tient pour une évidence, il n’y a rien d’inéluctable dans le rôle joué par les marchés financiers dans notre économie. Ce rôle était très faible jusque dans les années 1990. La loi n’autorise les banques mixtes que depuis 1984. Les grands groupes mixtes comme Crédit Agricole et BNP-Paribas sont nés respectivement en 1996 et 1999. Le paysage bancaire français actuel est donc récent, et n’a strictement rien d’irréversible. En revanche, la rhétorique des banques consiste très souvent à présenter l’évolution qui les intéresse comme étant inscrite dans une logique de l’histoire qu’elles seules connaissent (à la manière dont les marxistes, au nom du matérialisme historique, prétendaient connaître les lois d’airain de l’histoire).

 

Quant aux accords de Bâle III, il est exact qu’ils imposent (via le ratio de liquidité de Bâle III) une réduction du ratio crédit/dépôt pour les banques qui auront des dépôts. Ce ratio vise à sécuriser les dépôts. (Il ne concerne donc pas les banques qui n’ont pas de dépôt !) Le relâcher, ou retarder la mise en oeuvre de Bâle III, au motif que cela menacerait le financement de l’économie, cela reviendrait à retarder le moment où un cancéreux devrait s’arrêter de fumer au motif que fumer le stimule dans son travail (de sorte qu’il sera moins « efficace » s’il s’arrête de fumer). La vérité, c’est que le jour où il sera mort, il sera toujours moins efficace que s’il s’était arrêté à temps de fumer. Et le caractère léthal de la dangerosité des banques mixtes européennes devrait être assez clair pour ceux qui ont lu l’introduction de ce billet.

 

Les banques françaises sont-elles « contraintes » de réduire leur crédit à cause de Bâle III ? Non. Pour réduire le ratio crédit/dépôt, on peut certes réduire le numérateur mais on peut aussi augmenter le dénominateur. Comment augmenter les dépôts ? En augmentant leur rémunération de manière qu’ils soient plus attractifs que les OPCVM monétaires et l’assurance-vie. De manière surprenante, cette seconde option est rarement invoquée comme « loi d’airain » de l’histoire.

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[1]            http://www.challenges.fr/finance-et-marche/20130130.CHA5665/loi-bancaire-frederic-oudea-le-patron-de-la-societe-generale-met-les-pieds-dans-le-plat.html

[3]        « Systemic Risk in Europe », Swiss Finance Institute Research Paper Series N°12 – 45, http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2192536

[4]              Et si l’on fait une hypothèse moins bienveillante sur l’usage qui a été fait de l’argent récolté via les obligations adossées au crédit hypothécaire, on obtient que 172 Mds€ ont été « récoltés » pour les activités de marché.

[5]              Il vaut environ 110% en France en 2012, 115% aux Etats-Unis, 92% en Espagne, 88% en Allemagne et même 75% en Italie.

[6]              En fait, il y en a une troisième : si le récipiendaire du crédit le transforme en monnaie fiduciaire (billets et pièces). Mais cela représente une portion négligeable de la monnaie en circulation. Quant aux « lignes de crédit » accordées par les banques aux entreprises, celles qui ne sont pas encore « tirées » figurent en hors-bilan des banques et ne sont donc pas comptabilisées dans le crédit bancaire.

 

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