Dossier « Investir dans un monde plus juste et plus beau » – la Revue Durable

Je vous partage cette annonce parce que la Revue Durable est un support d’excellente qualité, trop méconnu que je recommande vivement. Alain Grandjean


« Investir dans un monde plus juste et plus beau« , le numéro 40 de LaRevueDurable (décembre 2010 – janvier 2011) est paru

Plus de 1000 milliards de dollars pour maintenir les banques à flot. Plus de 3000 milliards de dollars pour relancer l’économie. Des Etats endettés jusqu’au cou. Une crise sociale et morale de première grandeur. Des déséquilibres écologiques sans précédent. Un climat au bord de la rupture. La génération présente est en train de léguer à ses enfants une maison criblée d’hypothèques, vermoulue, ouverte à tous les vents, exposée aux intempéries d’un climat déréglé, impossible à chauffer et à éclairer par manque de combustible.

Ce quarantième dossier de LaRevueDurable donne des clefs pour récupérer l’argent là où il est et l’orienter pour construire un monde plus juste et plus intelligent. Comme toujours, ces solutions existent déjà et ne demandent qu’à être soutenues. Elles sont institutionnelles et individuelles, pratiques et organisationnelles, intelligentes et enthousiasmantes, souvent très simples… humaines avant tout. A signaler, une interview d’Eva Joly sur les liens entre finance et écologie.

Le contenu détaillé de ce dossier figure dans le sommaire ci-joint.

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Sortir de la crise de l’Euro par le haut, sans sortir de l’Euro

Suite aux attaques contre la dette irlandaise, l’Union européenne a annoncé la mise en place d’un dispositif permanent de soutien, se substituant au fonds de stabilisation financière créé pour la crise grecque. La nécessaire révision du traité de l’Union est envisagée1 et les gouvernements allemand et français ont annoncé qu’ils feraient des avancées dans l’ harmonisation des politiques sociales et économiques au sein de l’Europe. La BCE, de son côté, continue son programme non conventionnel d’achats de titres publics et a augmenté son capital.

Ces opérations sont accompagnées de plans de rigueur d’une rare sévérité, visant à rassurer les marchés sur la « qualité » de la gestion publique et la priorité donnée à la maîtrise de la dette.

sarkozy-merkel-convergence-fiscale

De nombreux économistes et financiers prévoient une explosion de la zone Euro. Si la spéculation attaque la dette portugaise puis espagnole, ils pensent que les montants en jeu seront supérieurs aux possibilités des gouvernements et de la BCE. Ils pensent en général aussi que les plans de rigueur rendront encore plus difficile le remboursement des dettes publiques par leurs effets récessionnistes réduisant les ressources fiscales. L’explosion de l’Euro leur semble incontournable, à horizon plus ou moins rapproché.

Marine Le Pen surfe sur cette vague et sur la peur latente des français, qui craignent une poursuite du laminage de leur pouvoir d’achat et des risques de perte d’emploi, les moins défavorisés se demandant même si leur épargne ne va pas y passer. Elle communique sur la nécessité et la manière de sortir de l’Euro et de revenir à la monnaie nationale pour pouvoir profiter ultérieurement des effets positifs d’une dévaluation compétitive.

Si l’on ne peut rationnellement exclure à terme une explosion de l’Euro, la vraie question qui est posée, c’est celle de la possibilité non d’une sortie à froid de l’Euro mais celle d’une sortie par le haut de la crise actuelle.

Il s’agit de trouver une solution commune aux problèmes majeurs de la zone :

  • une faiblesse structurelle face à la puissance chinoise et demain des BRIC (Brésil, Inde et Chine) qui la conduit à se désindustrialiser (la désintégration de l’agriculture européenne n’est évitée partiellement que grâce à la PAC, dont la durée de vie est probablement limitée du fait de la permanence de la crise)
  • une divergence croissante entre les modèles économiques et leur performance, entre les pays européens
  • des balances commerciales internes qui divergent également, l’Allemagne l’Autriche et les Pays Bas étant fortement excédentaires les pays du sud étant déficitaires2.
  • des dettes publiques importantes suite à la crise économique déclenchée par la crise financière et aux plans de soutien publics lancés pour limiter la casse
  • des actifs immobiliers dont le prix va sans doute croître, aggravant la crise sociale en les rendant hors de portée des plus modestes et des étudiants tant à l’achat qu’à la location
  • une dépendance énergétique croissante et un risque élevé de choc pétrolier à très court terme
  • des sinistres écologiques croissants (dégâts des eaux, risques de canicules et de tempêtes)

Face à ce carrefour des crises, il n’est plus question de tergiverser en invoquant les doctrines et les dogmes économiques qui ont contribué à la crise. Il faut sortir des sentiers battus et accélérer la mise en œuvre d’un plan d’urgence et de grande ampleur financé directement par la BCE, et centré sur les chantiers prioritaires pour :

- créer de l’emploi et résoudre la crise européenne du logement

- réduire la balance commerciale de l’Europe les déséquilibres internes à l’Europe

- réduire la dépendance énergétique et l’empreinte carbone de l’Europe

La mise en œuvre d’une politique européenne commune, d’un programme de grands travaux centrés sur le logement, l’énergie et l’économie bas carbone s’impose. Elle permettra de redonner un sens concret à la construction européenne avant qu’il ne soit trop tard. Elle peut s’appuyer sur des champions mondiaux dans les secteurs clefs et sur la véritable force européenne dans le domaine de l’innovation.

C’est le sens de nos propositions :

http://alaingrandjean.fr/2010/11/26/la-rigueur-politique-de-gribouille/ et

http://alaingrandjean.fr/2010/05/20/reconstruire-l%E2%80%99europe-sur-3-piliers/

On peut se demander pourquoi la Chine s’est déclarée prête à acheter 4 à 5 milliards d’euros de dette portugaise et 6 milliards de dette espagnole dans les prochains mois3. N’aurait-elle pas en effet intérêt à attendre la décomposition de l’Europe pour acheter4 à vil prix les actifs extraordinaires de cette zone tant au plan forestier et agricole qu’au plan technologique ? Peut-être est-elle plus sage… et se dit que nos actifs ne valent que par la qualité du modèle social et de nos infrastructures ? Nous empêcher l’effondrement le plus complet, en nous sortant juste assez la tête de l’eau pour obtenir des contreparties de plus en plus substantielles, n’est-ce pas un excellent calcul ?


Sortir de la crise par le haut, n’est-ce pas la seule manière de devenir un interlocuteur crédible face à la Chine et aux autres émergents ?
Cette question mérite d’être posée maintenant, avant que le traité de Lisbonne ne soit modifié dans le sens des politiques de rigueur.

Alain Grandjean

1 Prévue pour être mené tambour battant dès les prochains mois

2 Rappelons que les pays exportateurs de la zone euro exportent vers un autre pays de la zone euro pour 40 à 50% de leurs exportations. Les excédents de l’Allemagne (ainsi que ceux de l’Autriche et des Pays-Bas) reposent dans la même proportion sur les déficits de l’Espagne (ainsi que sur ceux de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal). C’est ainsi qu’à un total des excédents privés dans la zone euro de 290 milliards d’euros répond un total des déficits privés de 138 milliards d’euros, soit 48%. Autrement dit, les pays excédentaires fabriquent intégralement leurs excédents provenant de la zone euro par les déficits donc l’endettement des agents des autres pays Voir http://www.chomage-et-monnaie.org/2010/03/editorial-l%E2%80%99allemagne-pourrait-elle-etre-un-peu-moins-allemande/

.

3 http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20110105trib000589120/la-chine-va-continuer-a-acheter-de-la-dette-espagnole.html

4 La chine semble vouloir dynamiser son marché intérieur et acheter de plus en plus d’actifs à l’extérieur que ce soit des mines des forêts ou des entreprises…

Bercy tacle le Grenelle, la revanche de Gribouille ?

La direction générale du Trésor vient de sortir une étude sur les impacts macroéconomiques du Grenelle, montrant qu’ils sont positifs à court terme (jusqu’en 2020) tant en termes d’emplois créés que de PIB et négatifs après 2020 (jusqu’en 2050).

Je recommande la lecture de ce document très sérieusement construit et riche de données chiffrées et d’analyses utiles pour comprendre les données économiques du Grenelle1.

En revanche on ne peut être que circonspect face à ces exercices de simulation dont les conclusions relayées par les médias sont interprétables politiquement un peu trop facilement. Si l’on suivait les conclusions de cette étude, le Grenelle boosterait l’économie à court terme mais la plomberait quand il faudra payer la facture.

Les finances ne seraient-elles pas tout simplement en train de se venger de l’écologie, après le départ de Jean-Louis Borloo, en cherchant à démontrer que l’économie n’est décidément pas du côté de l’écologie. Cette étude sortant au moment même où les tarifs de rachat du solaire photovoltaïque sont sous moratoire, l’interprétation en termes de règlement de compte est tentante…

Certes les décisions du Grenelle ne sont pas irréprochables, et loin de là. Le tarif de rachat du photovoltaïque a été fixé à un niveau excessif et à permis à quelques investisseurs de faire des opérations à très haut rendement en accroissant en outre l’importation de cellules made in China, donc carbonées. D’un autre côté, le manque de volonté dans la rénovation thermique du bâtiment a fait prendre du retard dans un domaine stratégique, tant en termes de factures énergétiques pour les ménages que d’émissions de gaz à effet de serre (GES). De la même manière le Grenelle a été bien insuffisant dans le domaine agricole, que ce soit du côté des GES que de celui des pesticides. Enfin, il n’a pas fait comprendre à nos concitoyens l’ampleur des ennuis que nous nous préparons du fait de notre dépendance toujours extrême au pétrole.

Pour autant la critique macroéconomique de Bercy est-elle justifiée ? La réponse me semble clairement non, pour plusieurs familles de raisons.

Les modèles macroéconomiques sont incapables de faire des prévisions

L’économie actuelle est un système hautement complexe dont on ne sait pas modéliser les grandes interactions car on n’a même pas l’information primaire (personne sauf Rubini (mais était-ce un coup de bol?) n’ a vu venir la crise des subprimes car il était très difficile si ce n’est impossible d’avoir l’info des quantités de produits dérivés dans les portefeuilles)

A part quelques grandes évidences (du style les dettes des uns sont les créances des autres ) il n’y a pas de loi économique comme il y a des lois physiques (les élasticités collées dans les modèles pour décrire les comportements d’achat sont issues d’observations statistiques et elles peuvent changer)

Les décisions humaines peuvent intervenir et changer le cours des choses, les quelques décisions des Etats de plans de relance et maintenant de plans de rigueur, les décisions des patrons des banques centrales….leur appartiennent et ne sont pas déterminés de manière simplement linéaire. Bernanke est un spécialiste de la crise de 29 et de la crise japonaise, il décide d’une  politique  de quantitative easing qui a des effets ; un autre aurait pris une autre décision ; Hitler a eu un effet sur l’histoire, Roosevelt aussi, bref en la matière je ne crois pas à une vision structuraliste mais au nez de Cléopâtre !

Finaement, si les modèles physiques du climat peuvent dire des choses assez globales sur un horizon de quelques décennies, c’est exclu pour les modèles économiques. Au-delà de cette critique générale, on peut contester spécifiquement l’étude de Bercy.

Les conclusions les plus fortes du modèle ne sont–elles pas dues à la logique de sa construction ?

Le modèle Mésange utilisé par Bercy est keynésien à court terme et néoclassique à long terme. Est-il vraiment surprenant qu’il conclut à des effets positifs d’entraînement à court terme (dus au mécanisme multiplicateur de l’investissement de la partie keynésienne du modèle) et des effets négatifs à long terme. Dans une logique néoclassique en effet d’équilibre général, ce qu’on gagne d’un côté on le perd de l’autre….

Un pétrole pas cher et pas de prix du carbone d’ici 2050 pour Bercy ?

L’étude citée étudie trois scénarios de prix pour les énergies fossiles. Pour le baril, les trois prix retenus sont constants respectivement à 62, 80 et 130 dollars. Rappelons qu’il s’agit de la période 2009-2050. Et rappelons-nous que début 2001 le consensus en France des experts représentés au commissariat général au plan était un baril à 30 dollars a horizon 2020, croissant à 50 dollars à horizon 2050…L’incapacité de nos économistes à se représenter ne serait-ce que la possibilité d’évolutions bien plus brutales est littéralement stupéfiante. Il aurait été pour le moins utile de tester la sensibilité des résultats à des scénarios de prix beaucoup plus élevés et surtout plus erratiques.

Sauf erreur de lecture de ma part, je n’ai pas vu mention d’un quelconque mécanisme de prix du carbone, qui aurait évidemment un effet économique positif pour toutes les mesures visant à faciliter la décarbonisation de l’économie. Nos experts sont-ils incapables de voir que, malgré les difficultés et la complexité de la mise en œuvre de ces mécanismes, il se pourrait quand même qu’ils soient mis en œuvre avant 2050 ?

Mais surtout, que vaut une évaluation économique qui ne se situe pas par rapport à un scénario tendanciel (sans mesure) qui pourrait bien nous valoir quelques désagréments ?

Nos experts trouvent que le Grenelle est générateur de pertes d’emplois et de perte de PIB à partir de 2020. Mais ce genre d’analyse ne peut se comprendre qu’en différentiel par rapport à un scénario tendanciel sans Grenelle. Or la logique d’un plan de transition (dont le Grenelle n’est qu’une pâle copie) c’est bien d’anticiper pour éviter les menus désagréments provoqués par des ressources de plus en plus rares, des énergies de plus en plus coûteuses, un changement climatique créant des perturbations de tous ordres. Le scénario tendanciel le plus probable c’est un scénario de profonde récession. Est-ce celui qui a été choisi par nos experts ? Je ne crois vraiment pas, même si je n’ai pas réussi à le savoir en lisant le rapport.

Pour caricaturer, cette étude me rappelle ces économistes qui déclaraient que la première guerre mondiale n’allait durer que quelques mois, car elle était trop coûteuse…Décidément Gribouille, qui veut nous faire croire qu’on peut manquer d’argent, qu’il faut donc se serrer la ceinture et du coup se mettre à manquer d’argent a encore de beaux jours devant lui !

Alain Grandjean

De nouveaux critères pour orienter les investissements publics

S’il était décidé de faire un grand programme d’investissements, financé par la Banque Centrale, comme je l’ai proposé ici, il faudrait disposer de critères pertinents pour les choisir. Les critères actuels ne le sont pas dans une optique de développement durable ou soutenable.

Les investissements publics (Etat ou collectivités territoriales) sont aujourd’hui décidés selon un double mécanisme : le dernier mot est au politique ce qui peut conduire à des « éléphants blancs 1», investissements mûs par le désir de prestige, le clientélisme ou la simple envie de « couper un ruban ». Du coup, les administrations ont tenté de mettre au point des méthodes de rationalisation des choix budgétaires visant à limiter ces risques. La méthode qui s’impose aujourd’hui est l’analyse coûts-avantages ou coûts-bénéfices (en anglais cost-benefice analysis) que nous appellerons dans la suite ACB.

L’ACB s’inspire très fortement du calcul financier d’entreprise. Il s’agit dans les deux cas de calculer la Valeur Actuelle Nette (VAN) de l’investissement avec un taux d’actualisation qui, pour le calcul public, est fixé par le Conseil d’Analyse Stratégique (ex commissariat au plan). Aujourd’hui ce taux est de 4%. Actualisé à ce taux, un investissement à VAN positive est considéré comme rentable.

Je ne vais pas discuter maintenant de la question du taux d’actualisation, ni plus globalement de la pertinence et des limites de l’ACB, que Nicolas Bouleau a discuté dans ce blog, mais de la manière dont sont comptabilisés les coûts et les avantages.

Qu’est-ce qu’un coût ou un avantage socio-économique ?

Une ACB s’inspire d’ un calcul privé mais est supposée se placer du point de vue de la collectivité. En effet l’Etat qui va réaliser un investissement le fait dans l’intérêt général : il doit donc viser à ce qu’il génère le plus d’avantages collectifs (ou socio-économiques) possibles au moindre coût collectif (ou socio-économique).
Prenons comme exemple la réalisation d’une autoroute. Les avantages à prendre en considération sont le gain de temps, la réduction de l’insécurité routière (blessés et morts évités), la réduction de la congestion éventuelle, celle des pollutions et nuisances (NOx CO2 bruit) s’il y a lieu. Les coûts à prendre en considération sont le coût budgétaire de l’investissement, , le coût du péage, les coûts d’exploitation et de maintenance l’augmentation des pollutions et nuisances s’il y a lieu (Nox CO2 bruit). Un guide méthodologique permet de donner une valeur monétaire à des coûts ou des avantages qui n’en ont pas « spontanément » : le temps, la vie humaine, une blessure, le bruit, les émissions de polluants…

Ainsi entre deux autoroutes qui ont le même coût budgétaire, c’est celle qui a les meilleures « performances » en gains de temps, en sécurité, en réduction de la congestion et en émissions de polluants qui aura la meilleure VAN.

Cette analyse semble conforme au bon sens mais elle comporte plusieurs pièges. Commençons par le premier.

Il est plus facile de trouver du temps qu’une autre planète

L’évaluation socio-économique d’une autoroute comme on l’a vu suppose de donner une valeur au temps gagné par les usagers. Sans entrer dans les méthodes de calcul de cette valeur du temps il est intéressant de pointer du doigt une curiosité du calcul ainsi fait. L’autoroute fait gagner du temps ; elle donne du travail (ce n’est donc pas un coût2) mais coûte des ressources non renouvelables comme du pétrole. La combustion de ce pétrole émet du CO2 qui participe à la dérive climatique. Si la valeur du temps utilisée est élevée et les coûts du pétrole et du CO2 ne sont pas trop élevés, il va être socioéconomiquement rentable de réaliser l’autoroute, et ce d’autant que le gain de temps est maintenant et l’impact climatique plus tard. Le jeu de l’actualisation favorise le gain de temps et défavorise les impacts négatifs qui arrivent plus tard…

Ce calcul va donc inciter à trouver rationnel d’accélérer la destruction des ressources non renouvelables et la dérive climatique alors qu’il est plus facile, comme le dit la Fondation Nicolas Hulot, de trouver du temps qu’une autre planète.

Où est l’erreur ?

A suivre…

Alain Grandjean

1 C’est le cas du Grand-Paris, même si le nom de son initiateur, Christian Blanc, n’est pas à l’origine de l’appellation pittoresque d’éléphant blanc !

2 On y reviendra dans la suite

Comment peut-on manquer d’argent pour…sauver la planète ?

Comment peut-on manquer d’argent pour…sauver la planète ?

« Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été pêché, alors on saura que l’argent ne se mange pas. »1

Je ne sais pas si cette citation est authentique, mais elle reflète bien le paradoxe à lever : comment peut-on manquer de quelque chose qui se crée ex nihilo ? Manquer de poissons, de pétrole, de minerais…c’est possible, puisque ce sont des ressources finies et non renouvelables. Elles sont détruites dans nos processus de production et de consommation. Mais l’argent, une fois créé d’un simple jeu d’écritures, circule d’une poche à l’autre. Il n’est pas consommé au sens où l’est le poisson que nous mangeons. Même si nos expressions habituelles tendent à créer la confusion (il a brûlé du cash, ce projet est un trou financier, il a perdu de l’argent dans cet investissement, …) nous savons bien faire la différence entre un coût réel (la perte d’une ressource physique, qui est un coût collectif) et un coût symbolique (un transfert d’argent entre Pierre et Paul, qui est un coût microéconomique).

Que peut-on donc vouloir dire « manquer d’argent » ? Plusieurs choses assez différentes, dont une assez étonnante, qui nous est rappelée à nouveau par les rumeurs de panique bancaire en Irlande.

riche mange de l'argent sur planète vide et détruite

C’est trop cher

Le premier sens est le plus banal. Les produits bios sont plus chers que les autres et les ménages n’ont pas assez d’argent pour se les payer. Une maison mieux isolée est plus chère. Une voiture hybride est plus chère. Bref, sauver la planète, c’est bien au plan moral mais moins bien pour le porte-monnaie. Et ce pour plusieurs raisons : les volumes ne sont pas là, les rendements sont plus faibles, les coûts de production plus élevés…

La réponse à ce manque d’argent-là est assez évidente. Si nous voulons que les « agents »  économiques achètent des produits et services respectueux de l’environnement et plus économes en ressources, il faut que les systèmes de prix incorporent leurs impacts sur l’environnement et sur les ressources. Les économistes disent qu’il faut « internaliser les externalités ». En termes plus simples, la nature ne se fait pas payer pour les services qu’elle rend ni pour les préjudices qu’elle subit. Il faut donc pour que ces coûts-là soient payés par les consommateurs et les producteurs leur donner un prix …D’où l’arsenal taxe carbone et autres.

Ce n’est pas rentable

Variante de ce premier sens : sauver la planète, ce n’est pas rentable. Il est bien connu que les business les plus rentables sont les moins vertueux : la vente d’armes, de drogues légales ou illégales, la prostitution, le jeu. C’est d’ailleurs pour cela que les premiers fonds d’investissement socialement responsables (ISR) lancés par des religieuses qui voulaient placer leurs économies en vue de leur retraite, en évitant ce type de placements les excluaient par principe. Les gestionnaires auraient été trop tentés d’y avoir recours (même en se limitant aux activités légales).

L’ ISR aujourd’hui tente aujourd’hui une démarche complémentaire d’incorporation de critères extra-financiers à côté des critères financiers, plutôt qu’une démarche d’exclusion, en partant de l’idée qu’une activité qui intègre ces éléments est sur le long terme plus rentable que si elle ne les intégrait pas. En simplifiant, cette intégration permettrait aux dirigeants de ces activités de limiter les risques (de conflits avec les parties prenantes2, de réputation, de manque de ressources physiques etc.). D’où pour les épargnants un placement globalement plus performant.

Les débats font rage aujourd’hui pour savoir si les fonds ISR « performent » au moins autant que la moyenne des indices. Mais il faut bien reconnaître qu’en tout état de cause, l’ISR, même si ces volumes croissent, reste un domaine très minoritaire de la finance. Les ménages continuent dans leur immense majorité à vouloir les meilleurs placements en termes de rendement et de risque, indépendamment de toute considération sur les conséquences des business qu’ils financent ainsi.

Pour corriger le tir, les solutions sont voisines du cas précédent (introduire dans l’économie un prix pour les pollutions et consommations de ressources) à compléter par des instruments spécifiquement financiers : fiscalité sur les plus-values à différencier en fonction de la performance extra-financière, en fonction de la durée de détention des actions3 etc.

Les caisses sont vides

L’Etat et les administrations sont a priori moins soumis à la pression du court terme et pourraient investir sur le long terme ou sur des projets à valeur sociale non monétarisée sur les marchés …Sauf que les caisses sont vides. Les plans de rigueur pleuvent en Europe et remettent en cause les plans de relance plus ou moins verts qui avaient été lancés en 2008.

L’orthodoxie doctrinale qui est à la base de cette croyance a été bien dénoncée par les économistes atterrés et je n’y reviendrai pas ici. La gamme de solutions est assez différente pour le coup de nos deux cas précédents. Il s’agit d’une part de restructurer la fiscalité et les prélèvements obligatoires pour équilibrer de manière plus équitable les dépenses et recettes publiques. D’autre part il s’agit de redonner des marges de manœuvre financières à l’Etat en lui redonnant tout ou partie du pouvoir de création monétaire qui a été accaparée par les banques privées.

Il fera bon usage de ces nouvelles ressources s’il intègre le long terme dans ses décisions d’investissement (et là nous retombons sur les points précédents).

Il n’y a plus d’argent dans l’économie

Si la monnaie se crée d’un simple jeu d’écritures, elle se détruit aussi simplement. Les paniques bancaires sont la preuve que nous savons bien que les banques créent un argent « auto-évanescent ». La monnaie créée très majoritairement par les banques en contreparties d’un crédit qu’elle accorde est temporaire. Quand le crédit est remboursé elle est détruite. Ce n’est pas un problème en période normale où de nouveaux crédits remplacent les anciens en permanence. Mais en période de récession ce renouvellement ne se fait pas et la masse monétaire se contracte. Ce phénomène peut être aggravé par les paniques collectives. C’est ce qui s’est passé dans les années 30 : les déposants craignant un dépôt de bilan de leur banque se ruent au guichet pour être les premiers à transformer leurs dépôts en billets. La banque ne pouvant faire face à cette demande de liquidité dépose le bilan et entraine avec elle celui des entreprises et des banques qui dépendaient d’elle. L’effet domino (appelé risque systémique et dont on ne sait pas bien comment il se propage dans les détails) conduit à des dépôts de bilan en cascade et plonge l’économie extrêmement vite dans le marasme, car il n’y a plus d’argent nulle part.

On n’en est pas là en Europe, mais on le craint. La crise Irlandaise est là pour le rappeler et nul ne sait si de plans de sauvetage en plans de sauvetage le grand crash est bien définitivement conjuré.

Supposons qu’il arrive. Il n’y aura pas plus d’argent, dira-t-on, pour détruire la planète que pour la sauver ? Au contraire même dira-t-on (avec un brin de cynisme ou d’ironie), puisque la récession est la seule méthode qui a fait ses preuves pour réduire les émissions de CO2 !

Je pense de mon côté que la crise économique et financière retarde les décisions d’investissement de long terme et complique considérablement la tâche des responsables politiques qui doivent mettre en œuvre des réformes fiscales évoquées ci-dessus. La crise accroit encore la préférence pour le présent des agents économiques, réduit leurs horizons, intensifie le repli sur soi et réduit la solidarité intergénérationnelle. Quand elle ne conduit tout simplement pas au populisme voire à la guerre civile, ce qui n’est pas le contexte le plus favorable à la réflexion de long terme…

S’il faut abriter plus les Etats des humeurs des marchés et s’il faut leur redonner de la puissance monétaire c’est encore plus vrai dans la période actuelle. Il est absurde de décaler des investissements d’avenir parce que l’Etat est considéré comme trop endetté ou parce que les banques prêtent insuffisamment ou dans des conditions trop sévères, quand les besoins sont là, urgents à satisfaire, quand les demandes d’emplois et les compétences humaines et techniques sont là, quand, enfin, la poursuite du mode de développement actuel conduit l’humanité dans le mur de la pénurie réelle.

Quand comprendrons-nous que l’argent ne se mange pas ?

Alain Grandjean

1 Proverbe attribué à un sage indien

2 Que ce soit avec le personnel si le management est irrespectueux, de procès avec des administrations ou des parties civiles en cas de pollutions ou de nuisances etc.

3 Ce qui permettrait de favoriser les actionnaires fidèles et sensibles aux performances de long terme donc de réduire la pression à la performance de court terme.

Une petite histoire de l’ère industrielle

Excellente vidéo, limpide et pédagogique du Post Carbon Institute. N’hésitez pas à la partager sur vos réseaux…

Prospérité sans croissance : La transition vers une économie durable

Tim Jackson signe là un livre remarquable, qui affronte les enjeux les plus lourds du développement durable en sortant des schémas idéologiques. Il le fait dans une démarche interdisciplinaire  (pychologie sociale, physique, économie) bien documentée. Il propose des axes de solution tant en termes de gouvernance que plan d’investissement que de réforme fiscale.

Sa question centrale est portée dans le titre : les données physiques montrent que la croissance des flux de matière et d’énergie n’est pas durable. Or notre modèle repose sur la croissance de la consommation matérielle (le consumérisme) encouragée tant au niveau des entreprises que des gouvernements par des sollicitations de toutes sortes : publicité, incitation à l’endettement voire au surendettement. Cette frénésie conduit à une véritable razzia1 planétaire. Et maintenant à l’éclatement de la bulle financière qu’elle a engendrée.

Au sein des pays « développés » il est cependant démontré que le « plus de revenu » (déclinaison individuelle du plus de PIB) n’entraîne pas de « plus de satisfaction». Cette décorrélation commence à partir de 15 000 dollars de revenu par habitant2. Ceci est contraire à l’hypothèse centrale des économistes « néoclassiques » selon laquelle les augmentations de revenu sont souhaitées (donc souhaitables) parce qu’elles permettent d’acheter plus de biens et de services auxquels nous accordons de la valeur, et qui sont donc source de satisfaction … On voit dans le livre se dessiner une voie qui sort de cette contradiction et recommande aux Etats d’abandonner les politiques consuméristes suicidaires au plan écologique, si ce n’est éthique et social, les inégalités s’étant accrues considérablement dans les 30 dernières années.

EDIT : Voici le diagramme de corrélation entre bonheur et PIB. Merci à La Revue Durable de nous l’avoir communiqué.
Graphique Bonheur Revenus par Prosperity without growth


Si la croissance du PIB est encore l’alpha et l’omega de la politique économique c’est aussi pour des raisons macroéconomiques : plus de croissance c’est plus de chômage, moins de recettes publiques et le risque de voir les Etats sombrer de leur dette colossale. En un mot c’est la croissance ou le chaos3. Un peu de lucidité montre donc que le chaos serait inévitable ; soit par la croissance qui détruit les conditions de sa propre réalisation, soit par la décroissance qui conduit au chaos politique, social puis démocratique…Pour sortir de cette impasse Tim Jackson recommande une politique d’investissements écologiques, du temps de travail, et de sortie du productivisme (la croissance de la productivité du travail détruit des emplois).

Enfin il aborde –certes rapidement- la question des modèles macroéconomiques (comment leur faire intégrer des stocks de ressources naturelles ?), des politiques monétaires (ne faut-il pas limiter les excès des marchés en limitant la « planche à billets privée » et celle de la stabilisation des marchés financiers (taxe Tobin, réserves prudentielles).

Mon seul regret : si l’ approche est globale, il lui manque une dimension. La remise en cause de la compétition économique et financière internationale comme premier pilier de notre système économique. Or, sans la remise en cause du libre-échangisme, qui pousse à l’absence de coordination internationale, j’ai bien peur que les meilleures intentions du monde restent lettre morte.

Mais cela n’enlève rien de ses mérites à ce livre qui est à mes yeux une excellente lecture, recommandée chaudement (c’est le moment !) par la Revue Durable il y a quelques mois, à sa sortie. Espérons que ce livre inspire également la réflexion de nos partis politiques et imprègne leurs programmes politiques pour 2012…

Alain Grandjean

1 Voir Fiscalité écologique et razzia planétaire Article publié le 06 Avril 2010, par Dominique Bourg et Nicolas Hulot dans le journal le monde

2 Ce qui pose quand même un vrai problème : à 7 milliards d’habitants un PIB à 15 000 dollars par habitant est forcément supérieur à 105 000 milliards de dollars soit en gros le double de l’actuel. Toutes choses égales par ailleurs cela conduit à doubler les émissions de GES….Ce n’est donc pas possible avec les modes de production et de consommation actuels.

3 Titre d’un livre de Christian Blanc

« Les habits verts de la croissance » publié dans Sciences Humaines

Un de mes articles publié dans « Sciences humaines ». En voici le début, vous pouvez lire la suite sur le site de Sciences Humaines

La période de transition économique que nous traversons aboutira-t-elle à l’émergence d’un capitalisme vert ? À la condition que des incitations fiscales et réglementaires promeuvent l’environnement, le respect des ressources et le long terme.

S’il est facile de constater que la généralisation de notre modèle de développement est impossible, tant la pression sur les ressources naturelles est élevée, il est évidemment bien plus difficile de dire ce que pourrait être une croissance durable ou « verte ».

Mais qu’est-ce que la « croissance » et quelle est sa relation avec la gestion des ressources et l’environnement ? Dans une première phase, la croissance du PIB s’accompagne en général de progrès social et de détérioration de l’environnement. Dans une deuxième phase, les sociétés, plus développées, réussissent à contenir les nuisances environnementales locales. Mais aujourd’hui, nous entrons dans une troisième phase, celle des nuisances globales, comme le dérèglement climatique, fortement corrélées à la croissance du PIB, du moins dans le modèle économique actuel. La légitimité de cette croissance est alors …
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Financement du long terme (Billet invité : Nicolas Bouleau)

Le cours de Nicholas Stern au Collège de France « Gérer les changements climatiques, promouvoir la croissance, le développement et l’équité » a été clôturé les 7 et 8 juin derniers par une conférence internationale co-organisée par Roger Guesnerie focalisant la réflexion sur deux points cruciaux du changement climatique : l’économie du long terme et la promotion de l’innovation.

Cette initiative heureuse était le débouché naturel et attendu de l’enseignement de Nicholas Stern où celui-ci avait présenté une vision panoramique et pragmatique de ces problèmes dans leur configuration physique, économique et politique. Ces leçons, au nombre de six, n’ont pas fait appel à des modèles économiques sophistiqués où les phénomènes sociaux sont  »expliqués » par des boîtes noires mathématiques. Il s’agissait au contraire d’une présentation géopolitique des divers points de vue et arguments en présence dans les discussions entre les acteurs Etats, experts, public. Dans cette synthèse aux assises nécessairement incertaines et contestées, le rôle accordé par Stern à l’économie était minimal. On peut dire que c’est l’art de retenir les faits simples, quantifiés, importants qui structurent le paysage décisionnel.

Pour autant l’auteur de la Stern review n’en est pas resté à des généralités. Son analyse, précautionneuse, conduisit progressivement l’auditoire devant des thèses claires et fortes. Un de leurs points saillants est que pour penser l’avenir et sortir de l’impasse des intérêts divergents il convient que les pays riches régulent leurs émissions et en outre participent au financement d’une réorientation moins polluante de l’économie des pays en développement, position proche de celle à laquelle arrivait la Banque Mondiale dans son rapport diffusé avant Copenhague, et qui semble, en effet, la seule réaliste devant cet immense problème dont la caractéristique principale actuelle est l’immobilisme1.

Cette lecture de la problématique pose immédiatement la question du financement à long terme, car pendant que les uns et les autres, Européens, Américains, Chinois, Brésiliens, etc., se querellent pour esquiver les efforts, c’est l’équité intergénérationnelle qui bascule : l’ordre économique contemporain confond avantage compétitif et avantage immédiat, pour des raisons profondes qui tiennent au fonctionnement même du système libéral fondées non seulement sur une certaine confiance dans le progrès technique qui fait penser que les entreprises actuellement les plus performantes seront aussi celles les mieux à même de profiter des innovations mais aussi de plus en plus sur l’idée inverse qu’en situation de difficulté elles seront celles qui résisteront le mieux. Cette myopie se traduit par des taux d’actualisation trop élevés pour que les choix de « gestion rationnelle » prennent en compte le long terme et engagent des investissements nécessaires à un cadre de vie acceptable pour les générations futures. Beaucoup d’économistes sont conscients de cette situation et un courant se dégage parmi eux qui réclame à être mieux entendu des pouvoirs publics et des dirigeants afin de quitter la passivité irresponsable du business as usual. Au demeurant l’actualité ne porte pas à l’optimisme en la matière puisque les ministres des finances du G20 réunis à Busan en Corée du Sud la semaine dernière ne sont pas parvenus à s’entendre sur le principe d’une taxe bancaire internationale, échec qui, après Copenhague, porte un coup sérieux à la recherche de « financements innovants » (préconisés notamment par Jean-Louis Borloo) dont l’idée semblait faire consensus en France, avec cette réserve évidente qu’elle ne pouvait être décidée unilatéralement.

Dans ce contexte, les attentes de ce colloque au Collège de France dépassaient les enjeux habituels des rencontres académiques. Le projecteur était mis sur un sujet crucial autour duquel s’entremêlent les contradictions où se débat notre époque que les économistes allaient s’efforcer d’élucider raisonnablement pour qu’on y voie plus clair.

La première surprise fut pour moi le choix des intervenants où figure bon nombre de ténors de l’économie néoclassique, ainsi appelée pour qualifier l’orientation prise par le libéralisme dans les années 1980 marquée par une dominance et une complexification des marchés financiers. Je ne discuterai ici que certains points d’intervenants très célèbres, parce qu’ils marquent, par leur notoriété même, plus typiquement les préoccupations de la communauté économique. L’exposé de M. L. Weitzman (Harvard) a essentiellement porté sur les incertitudes, en insistant sur le fait que la mauvaise connaissance des probabilités des événements rares  phénomène désigné sous le terme de « queues de lois épaisses »  joint au fait que les dommages correspondants peuvent être extrêmes font que « l’exposition » au risque peut être illimitée. Il en déduit que l’analyse coût bénéfice appliquée au changement climatique peut être largement dominée par un facteur de crainte qui est au-delà des modélisations robustes. Au premier degré on ne peut que souscrire aux observations de Weitzman d’ailleurs connues depuis longtemps. Seulement ce qui laisse perplexe c’est pourquoi au point où nous en sommes de la négociation climatique ce professeur de Harvard tient-il ce type de discours ? Pourquoi insiste-t-il sur le doute et plaide-t-il ainsi, qu’on le veuille ou non, pour le business as usual ? (cf. à ce propos le remarquable ouvrage Doubt is their product de David Michaels). W. Nordhaus (Yale) va dans le même sens en poussant plus loin le propos grâce à de véritables statistiques sur les événements graves, tremblements de terre, désastres dus aux guerres, aux inondations, famines, etc. Le problème est que les statisticiens savent bien qu’il n’est pas raisonnable d’évaluer les queues de probabilités sur des événements mesurés avec des échelles qui ne sont pas des grandeurs additives. On ne peut additionner les points de l’échelle de Richter, cela n’a aucun sens. Les extrapolations qu’on ferait ainsi seraient aussi arbitraires que le repérage utilisé. De sorte que la seule grandeur additive qui est derrière tout ça c’est l’argent. Autrement dit une inondation au Bengladesh comptera pour peu de chose. Les économistes ne peuvent réfréner leur propension à tout évaluer en argent, tout ce qui se vend et tout ce qui ne se vend pas. Ce faisant évidemment ils n’obtiennent d’information que sur le passé ou le présent et la question du taux d’actualisation et de l’équité intergénérationnelle reste entière.

Pour résumer sur les queues de lois avant de passer à d’autres orateurs, soulignons que non seulement les queues de lois sont mal connues mais elles sont largement de nature interprétative relevant de lectures diverses de la réalité économique et politique. Cournot au 19ème siècle, en introduisant la notion de « probabilités philosophiques » avait déjà insisté sur le fait que la force des interprétations n’était pas quantifiable et ne relevait pas du calcul mathématique des probabilités. Il s’agit donc d’une limitation intrinsèque du langage économique lui-même. Il serait plus sage que les économistes le reconnaissent et laissent une vraie place à la décision politique.

Je citerai encore R. Guesnerie qui a présenté un travail conjoint sur le thème du taux d’actualisation au titre prometteur Intuition écologique versus « raison » économique. Mais hélas, la façon d’aborder cette intéressante question relève d’un véritable rituel à mon avis de moins en moins convaincant. Il s’agit d’un raisonnement à partir d’un modèle mathématique soi-disant simple mais couvrant néanmoins plusieurs pages de calculs dont le cœur est une fonction d’utilité entre un bien privé et un bien représentant l’environnement fonction dite CES (constant elasticity substitution) de sorte que les conclusions de la réflexion sur la pertinence de l’intuition écologique repose sur la valeur d’un exposant dans une formule et de la concavité ou convexité d’une fonction. Cette argumentation n’est-elle pas dérisoire devant le champ de bataille désolé que l’on risque de laisser à nos petits enfants. Quelle est cette « raison » économique mise ici à l’épreuve ? On nous ressert toujours ces petits modèles mathématiques pour aborder les questions du comportement des humains et de l’organisation sociale. Quelle est la relation véritable de ce type de discours avec la réalité ?

Passons sur plusieurs autres exposés encore fondés sur ces petits diagrammes faits de droites décalées ou de courbes concaves ou convexes censées expliquer les lois ou les tendances qui sont des raisonnements locaux où l’on raisonne en faisant varier infinitésimalement des grandeurs très abstraites et mal mesurées. Est-ce avec ça que l’on va éclairer le long terme ?

Finalement les économistes n’ont guère apporté de réponse à cette grande question qu’est le financement du long terme et le choix d’un taux d’actualisation. Ce dont ils ont fourni la preuve en revanche, c’est que les conventions du langage économique (disons : petits schémas mathématisés fondés sur la quête d’équilibres tels qu’en a décrit la littérature théorique) obèrent sérieusement une pensée pertinente sur une telle question. La conclusion raisonnable devrait être dès lors que l’économie ne doit pas à toute force chercher à étendre son royaume mais laisser la place à la négociation politique pluraliste au sein d’instance internationales renforcées.

Mais la conclusion de fait n’est pas celle-là. C’est que le taux d’actualisation en tant qu’outil pour la décision publique et la politique incitative est une vue de l’esprit : les taux sont donnés par les marchés financiers et s’imposent aussi bien aux entreprises qu’aux Etats. Ne pas en tenir compte en proposant des obligations peu rémunérées est irréaliste. Les marchés à terme et les dérivés de crédit annihilent la position particulière qu’avait l’Etat vis-à-vis de ses administrés dans le passé.

Je dois signaler cependant l’intervention de C. Hepburn (Oxford) qui sortait de ces byzantinismes et pointait lucidement les limites de la modélisation économique. Il m’a semblé au cours de ses interventions que Nicholas Stern n’était pas loin de souscrire à cette analyse mais comme il l’a dit, il considère indispensable de garder le langage économique pour se faire comprendre. Il y a sans doute une part de sagesse dans cette affirmation, à condition que le langage économique ne défende pas toujours les mêmes thèses.

Nicolas Bouleau

Chercheur au CIRED

1 Immobilisme qui signifie toujours autant de carbone rejeté dans l’atmosphère donc par effet de stock aggravation.

Reconstruire l’Europe sur 3 piliers

Le fardeau de la dette publique engendre un risque de récession et de crise sociale, voire d’effondrement de l’Euro. La contraction budgétaire annoncée va en outre à l’encontre des impératifs de résolution de la crise écologique qui demande d’importants financements structurants qui ne sont pas apportés par les marchés financiers du fait d’une rentabilité financière à court terme insuffisante. La puissance publique doit encore investir dans le logement, le transport, l’énergie, l’agriculture alors que les marchés financiers nous imposent une contraction de la dépense publique, tout en sanctionnant le risque de récession qui peut en résulter ! Le seul moyen de résoudre cette équation est d’autoriser des dépenses d’investissement dans le développement durable en les faisant financer, dans des limites rigoureusement définies, par la Banque Centrale Européenne. C’est ce qui permettra de redonner aux Etats européens les moyens de financer l’économie et de les mettre à l’abri des humeurs des marchés financiers. C’est la seule réponse à l’incompréhension des citoyens qui pensent qu’on sauve les banques avec l’argent des contribuables, sans effet tangible sur l’emploi.

La BCE, conformément aux traités de l’union monétaire européen, ne peut intervenir de la sorte qu’en cas de circonstances exceptionnelles et, à l’évidence, s’il ne s’agit pas juste d’un raccommodage ou d’une opération visant à favoriser l’absence de rigueur de certains Etats Membres. C’est ce qu’elle vient de faire face au risque de défaut de paiement en cascade sur les dettes souveraines et de pertes bancaires massives en résultant.

C’est ce qu’elle pourrait faire face au risque bien plus important encore d’une crise pétrolière et de la dépendance mortelle de l’Europe en la matière. La France dépense par exemple 55 milliards d’euros par an en gaz et pétrole, au cours actuel. Les ménages et les entreprises consacrent donc une partie importante de leur richesse à acheter de l’énergie aux pays producteurs, au lieu de générer des dynamiques vertueuses pour l’emploi et la compétitivité. Que se passerait-il avec un baril à 150 dollars, valeur qui ne peut être exclue du fait de la reprise économique dans les pays émergents ?

Il est possible de construire une solution qui réponde aux divers enjeux actuels : besoin de relance de l’emploi et de l’activité économique, investissement dans les technologies de demain et assainissement de la situation budgétaire des Etats, des entreprises et des ménages. Cela passe par la création au niveau européen d’une ligne budgétaire dédié à l’investissement dans la décarbonisation de l’économie.

  • mettre en place une ligne de financement européenne dédiée au défi de la décarbonisation nécessaire de l’économie (rénovation thermique des logements, infrastructures ferroviaires et électriques (compteurs intelligents), nouvelle impulsion aux énergies décarbonées1…). L’enjeu est de réussir, en situation de crise, à créer une Politique Energétique Commune. Une économie bas carbone c’est une économie qui réduit ses importations et sa dépendance aux hydrocarbures et une Europe capable de négocier avec les pays producteurs. La France dispose de champions mondiaux sur ces sujets et des structures pour gérer ces financements suite au travail sur les investissements d’avenir.
  • accompagner ce financement de mesures strictes et crédibles tant en termes budgétaires que réglementaires pour que l’opinion comprenne que les Etats sont bien en train de reprendre la main sur les deux domaines de perception de dérive : les finances publiques, et les excès bancaires. Ces mesures seront nécessaires pour obtenir l’accord de l’Allemagne. Il s’agit d’inventer un nouveau pacte, de développement durable, se substituant au pacte de stabilité et de croissance.

  • mettre en place un signal-prix carbone, tel que la relance économique ainsi provoquée ne conduise pas, paradoxalement, à aggraver le problème climatique ; plus généralement, il s’agit d’accoucher à marche forcée d’une fiscalité écologique qui transfert l’assiette des prélèvements du travail vers la consommation de ressources naturelles.
  • créer au niveau européen des mécanismes d’ajustement aux frontières permettant aux entreprises européennes de ne pas être pénalisées par cette révolution fiscale et de renforcer leur compétitivité.
  • renégocier une politique agricole commune régulant les prix à un niveau rémunérateur et stable, réduisant nos importations et notre dépendance aux hydrocarbures et aux protéagineux et valorisant la contribution de l’agriculture aux enjeux environnementaux.

La crise actuelle crée une nouvelle donne. Il nous faut partir sur de nouvelles bases avec une nouvelle stratégie, par la mise en place au niveau européen de trois piliers : un pacte de développement durable et deux grandes politiques communes modernes, la PAC et la PEC, génératrices d’emplois et d’innovation, améliorant notre balance commerciale et économisant les ressources naturelles. Elle signera les retrouvailles de l’écologie et de l’économie.

Seule, cette nouvelle dynamique européenne permettra à l’Europe de se reconstruire et de peser au G20+ et dans la négociation climatique.

Alain Grandjean

1 Les technologies permettant de réduire par 2 les émissions de GES à horizon 2050 sont disponibles ou le seront d’ici 2015 (Rapport de l’Imperial College , Alain Bucaille, mai 2010)

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