Nos raisonnements économiques sont aberrants : sommes-nous victimes d’un délire d’inversion ?

Pourquoi les politiques d’austérité en œuvre en Europe semblent quand même en partie acceptées par l’opinion ? Deux arguments liés l’un à l’autre font mouche en général :

  • un Etat ne peut pas durablement dépenser plus qu’il ne gagne ; nous ne pouvons pas  « vivre au-dessus de nos moyens »
  • il va bien falloir payer maintenant pour les excès passés et « purger nos montagnes de dettes »

Ce « bon sens » apparent est difficile à contrer frontalement, même si les conséquences prévisibles des politiques fondées sur un tel raisonnement sont dévastatrices au plan économique, social et bien sûr écologiques parce que l’environnement attendra ! En effet le  même « bon sens » nous fait dire aussi : « Etes-vous si sûr de ce qui se passera au plan économique? Le redressement des comptes publics améliorera notre  compétitivité. Donc votre prévision catastrophique n’est pas prouvée.  Et de toutes façons c’est un mauvais moment à passer mais…il faut bien payer. »

 

Statues de l'île de Pâques

Illustration : le symbole d’une civilisation détruite par idolâtrie des indicateurs comptables dans la parabole de l’île de Pâques (Voir le livre « C’est Maintenant« )

Un petit détour par ce qui se passe en ce moment dans le domaine des énergies renouvelables pourrait nous aider à ouvrir les yeux.  Une centaine de députés conservateurs anglais viennent de publier une lettre ouverte contre l’éolien[1]. Leur argument central ? En pleine cure d’austérité, dépenser de l’argent pour les énergies propres est, selon eux, un gaspillage financier.

Oublions le débat sur l’éolien,  car l’argument avancé peut s’appliquer à l’ensemble des dispositifs visant à la transition vers une économie sobre en ressources et bas-carbone. Et concentrons-nous sur la phrase ubuesque prononcée par ces députés. Ubuesque mais pourtant largement partagée. Le propre, l’écologique (dit autrement l’économe en ressources naturelles) coûtent cher. En période de  rigueur,  il faut donc se résigner au sale et se contraindre à ne pas économiser nos ressources naturelles ? Pour aller mieux au plan économique, il faudrait dilapider notre patrimoine ? Le préserver serait un luxe de riche ?

Le paysan du Danube savait que sa survie dépendait entièrement de la nature ; il ne faisait dépendre les progrès de sa condition que de son travail et de son ingéniosité. Il savait ou a minima sentait en quoi il dépendait de la météo, du bon état des sols, du comportement des « nuisibles », petits ou gros…

Nous avons perdu ce vrai bon sens pour le remplacer par un « bon sens » inverse qui nous dit qu’il faut détruire la nature (gaspiller nos ressources) au nom de la saine gestion (ne pas gaspiller l’argent). Le diagnostic me semble clair : nous sommes en plein délire.

A quoi est-ce dû ? A mon avis, à ce qui pourrait apparaître comme une subtilité sémantique : l’usage inapproprié du mot coût dont on ne sait ce qu’il veut dire tant qu’on ne précise pas « coût pour qui ? ».  Au moment où la bataille fait rage sur les coûts de l’énergie, sur ceux de la sortie du nucléaire, cela vaut le… coup d’y voir clair.

Un coût microéconomique n’est pas forcément un coût macro ou socioéconomique.

Du point de vue d’une  collectivité (une nation par exemple) un coût c’est une ponction sur les ressources de la dite collectivité.

Prenons l’exemple de la construction et de l’installation d’une éolienne en mer. Que coûte-t-elle à la collectivité française ?

Des ressources matérielles  et des «services écologiques ». Sa construction consomme de l’acier, des composants électroniques, du cuivre, divers matériaux et consommables… du gazole pour faire tourner les bateaux et  engins de chantier; elle use un peu les dits engins. Elle  a sans doute des effets de perturbation dans les écosytèmes marins concernés. Elle a également un impact paysager.

Des ressources humaines ensuite. Notre construction d’éolienne « consomme » aussi de la main d’œuvre française. Mais est-ce aussi un coût pour la collectivité ? Oui si l’économie est en plein emploi. Un travailleur a alors, du point de vue de la collectivité, d’autres emplois possibles. Qu’en est-il avec 2 millions de chômeurs et 5 millions de personnes en sous-emploi ? Dans tous les cas la collectivité « supporte » ses personnes. Autant donc qu’elle les paie à travailler plutôt qu’à ne rien faire.

Des ressources en devises enfin. La construction de notre éolienne consomme du pétrole qu’il faut  acheter à l’étranger et dont on paie la facture avec des devises qu’il faut bien se procurer en exportant l’équivalent monétaire. Pour les autres achats, tout dépend du degré d’intégration de la filière en France.

En résumé, le coût pour la collectivité n’est pas le coût pour l’opérateur qui la réalise et n’est pas une pure addition de dépenses faites pour réaliser le projet (4 millions d’euros par MW ?). Le coût c’est la ponction en ressources physiques et naturelles non renouvelables, en ressources humaines et en devises. Il est donc faux ou a minima très imprécis de dire que « ce MW a coûté 4 million d’euros ».

Ce que cette éolienne (dans sa construction et son exploitation) rapporte à la collectivité c’est bien sûr le symétrique : au plan matériel de l’énergie (qui se substitue, toutes choses égales par ailleurs, à une autre source d’énergie) ; au plan humain, du travail (c’est un bénéfice en ce moment pour la collectivité) et des devises (en évitant, si c’est bien le cas, des importations). Dans la pratique l’estimation précise de ces coûts – et avantages – réels n’est pas facile. J’y reviendrai.

Retour aux dépenses publiques

Ce détour nous aide-t-il  dans la controverse sur la politique de rigueur ?  Oui en nous conduisant à séparer les problèmes :

1)    Il est exact qu’une Nation ne peut vivre durablement au-dessus de ses moyens. Mais ses moyens ce ne sont pas les prélèvements obligatoires. Ses moyens ce sont ses ressources  (matérielles, y compris énergétiques, humaines) et sa capacité à acheter hors de ses frontières.

Or l’Etat est le garant de  l’intérêt général et  a la responsabilité de gérer les ressources de la Nation « en bon père de famille ». Ses critères d’une bonne gestion doivent donc être macroéconomiques et non microéconomiques. En particulier, il doit lui appartenir si nécessaire d’investir ou d’orienter les investissements privés pour économiser ses ressources rares  et  valoriser les ressources qui lui permettent de développer sa capacité d’achat hors de ses frontières (pour acheter hors de ses frontières il faut exporter des  biens et services utiles à nos clients) pour les ressources dont il n’est pas richement doté.

Ces investissements concernent quatre domaines clefs : le patrimoine naturel et physiques, les infrastructures y compris urbaines et immobilières visant à économiser l’énergie et les ressources rares[2] importée, l’éducation et la formation, la recherche.

Une vision étroitement comptable du rôle de l’Etat pourrait donc le conduire à faire des choix stupides au plan collectif. C’est bien ce qui est arrivé, comme l’a montré Jared Diamond,  à des civilisations entières qui n’ont pas su préserver le patrimoine  naturel dont elles dépendaient. Qu’on pense à la salinisation des sols due aux réseaux d’irrigation de la civilisation mésopotamienne.

2)    L’équilibre des dépenses et des recettes d’un Etat est un autre problème. L’Etat en tant qu’agent économique doit  effectivement financer ses dépenses par des ressources monétaires. J’y reviendrai aussi car c’est sur ce plan que la question de la planche à billets se pose. Et que se pose la soi-disant rareté des fonds publics.

Revenons à l’essentiel : nous tombons dans le délire d’inversion quand nous appliquons des critères et des raisonnements microéconomiques à des enjeux macroéconomiques.  C’est alors que nous justifions la destruction de nos richesses au motif que ce serait un moyen de cesser de s’appauvrir ! Tout comme le mot coût,  le mot richesse est une source de confusion permanente. La richesse d’un citoyen est-ce son patrimoine (un stock) ou son revenu (un flux) ? Première confusion. Deuxième confusion encore plus grave : la richesse d’une collectivité c’est son patrimoine (naturel, culturel, industriel, humain) ou son PIB ?  La réponse est évidente. Peut-on et doit-on appauvrir une nation (au sens réel de son patrimoine) pour l’enrichir (au sens conventionnel de son PIB)?

Bref il est plus temps que reprendre à la base nos raisonnements économiques.

Alain Grandjean

Voir notre dossier : 

Qu’est-ce qu’un coût ?

Voir aussi les posts :

Pour en finir avec le Dogme

Comment éviter que le Dogme engendre une tragédie européenne ?

Inévitable protectionnisme

 


[1] Voir l’article d’Éric Albert, Trou d’air dans l’éolien britannique, Le Monde,  29 février 2012

[2] Les pics de production de l’or et de l’argent sont passés. Les tensions sur les matières premières minérales ou agricoles ne sont pas la résultante de la seule spéculation, mais aussi de limitation absolue des stocks (notre planète a le défaut d’être finie) et de limites économiques aux capacités de production annuelle (les flux).

Scénarios comparés de sortie de la crise de la dette

Ce post fait suite à la deuxième édition de la conférence « ni Dupes, ni Devins à l’ ENS », à l’ENS, où j’étais invité aux côtés de Michel Aglietta et Pascal Canfin.

Après l’intervention de Pascal Canfin qui présentait son analyse de la crise de l’Euro et en particulier ce qu’il a pu faire en tant que député européen en particulier sur la réglementation des CDS, puis celle de Michel Aglietta (on ne le présente pas!) qui présentait sa vision des causes de la crise et le séquencement de ce qu’il fallait faire à son avis pour en sortir, j’ai présenté en quelques 10 minutes (Voir vidéo ci-après) le contexte, les causes de la crise, mon opinion sur les plans d’austérité, puis le plan de sortie de crise et de transition par création monétaire que nous défendons avec la FNH.

En le revoyant, je me rends compte que je m’exprime de manière un peu trop décontractée : j’ai sans doute abusé d’un parti pris de vulgarisation …mille excuses! Sur le fond j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de convergences sur le diagnostic et la nécessité de changer assez fortement de modèle, une convergence aussi sur l’importance des enjeux écologiques. Sur la porte de sortie le débat est ouvert!

Pour en finir avec le Dogme

(Cet article fait suite à une série de posts sur le Dogme)

Nul ne peut affirmer que l’Euro va survivre à 2012, année de très grosses émissions obligataires de la part des Etats européens  et des banques. La perte du  Triple A[1] est de mauvais augure tout comme le blocage de la négociation avec les créanciers privés de l’Etat grec ; il semble bien que certains fonds, « gavés » de CDS n’aient pas intérêt à apporter leurs titres sur la table[2]. Sur un plan complètement différent, nul ne sait si la combinaison d’un durcissement des opinions publiques américaines et israéliennes,  de tensions avec l’Iran, et de pression sur le pétrole ne va pas conduire aux scénarios malheureusement les plus classiques de sortie de crise économique : des conflits qui réactivent les dépenses militaires. En revanche, il est clair que nous vivons les derniers jours de la toute-puissance du Dogme. Il montre chaque jour un peu plus sa nocivité et son inadéquation aux réalités. Mais il est cependant encore vivace, et son agonie pourrait être longue et coûteuse pour ceux et celles dont il exige le sacrifice. Il reste donc essentiel de l’achever !

Au fait de quoi s’agit-il ? Il y a quelque temps on parlait de « pensée unique », certains évoquent «l’ ultra-libéralisme ou le néo-libéralisme [3] ». Si vous avez la chance de parler en petit comité avec un thuriféraire de cette « pensée » il va vous présenter comme scientifiquement acquises[4] quelques idées simples. Le dogme tient en ces quelques idées, évidemment abondamment justifiées par moult études et « exemples archétypiques »[5] et par ailleurs adroitement compliquées pour que le commun des mortels ait le sentiment que tout cela c’est du solide mais que ça le dépasse …

Ce  Dogme a évidemment des variantes en fonction des contextes historiques géographiques et institutionnels. On doit à John Williamson de l’avoir formulé dans le cadre des plans de restructuration (dits également « plans d’ajustement structurels ») pilotés par le FMI. C’est le « consensus de Washington ». En voici une version en quelques phrases[6].

  1. Stricte discipline budgétaire visant à équilibrer les comptes publics en limitant les dépenses publiques
  2. Discipline budgétaire s’accompagne d’une réorientation[7] des dépenses publiques des secteurs offrant à la fois un fort retour économique sur les investissements, et la possibilité de diminuer les inégalités de revenu (soins médicaux de base, éducation primaire, dépenses d’infrastructure) ;
  3. Réforme fiscale (élargissement de l’assiette fiscale, diminution des taux marginaux) visant en théorie à favoriser la création de richesses[8] ; en pratique elle conduit à augmenter massivement les inégalités.
  4. Libéralisation des taux d’intérêt et leur  fixation sur le marché
  5. Taux de change unique et compétitif et bien sûr mise en place de changes flottants
  6. Libéralisation du commerce extérieur  pour mettre en place le libre-échange des marchandises
  7. Elimination des barrières aux investissements extérieurs (libre circulation des capitaux)
  8. Privatisation des monopoles ou participations ou entreprises de l’État, qu’il soit — idéologiquement — considéré comme un mauvais actionnaire ou — pragmatiquement — dans une optique de désendettement ; l’Etat doit se limiter aux fonctions régaliennes (sécurité intérieure, armée, justice) et au plan économique à assurer une concurrence libre et non faussée entre les agents économiques.
  9. Dégréglementation des marchés (par l’abolition des barrières à l’entrée ou à la sortie) ;
  10. Protection de la propriété privée, dont la propriété intellectuelle. Plus généralement l’idée que l’entreprise doit être gérée en fonction des intérêts exclusifs de ses actionnaires[9].

Dans le cadre de l’Euro[10], se rajoute ce qui concerne la gestion de la monnaie qu’on peut résumer en quelques phrases :

  • 11 : La monnaie (M1 celle qui circule dans l’économie) est créée par les banques secondaires et c’est bien ainsi. La Banque centrale ne doit créer que la monnaie centrale (M0, pour assurer la liquidité du système bancaire) et agir sur les taux d’intérêt pour piloter la création monétaire de second rang. Techniquement elle doit appliquer la « règle de Taylor «  qui permet de calculer, en théorie, le taux à court terme souhaitable en fonction de quatre critères simples[11].
  • 12 : Le problème économique majeur c’est l’inflation, source de distorsions économiques et potentiellement de graves désordres. L’inflation est toujours un phénomène d’origine monétaire. La monnaie ne peut avoir d’effet sur l’activité économique.
  • 13 : La banque centrale doit avoir  pour mission exclusive de limiter la hausse des prix à une cible étroite (2 à 2,5%) ; pour ce faire elle doit rester indépendante des gouvernements. Il en résultera des taux d’intérêt à long terme les plus bas possibles
  • 14 : Elle ne doit en aucun cas financer les déficits publics (par monétisation de la dette)  pour éviter tout dérapage budgétaire  et être un des garants du point 1 de la doxa.

Un échec retentissant

Ce dogme a effectivement bien été mis en œuvre dans les dernières décennies. Concernant la zone Euro, il a même acquis la force d’un traité : c’est le cœur technique du Traité de Maastricht, transformé en traité de l’Union Européenne. Il a conduit à un désastre économique, social et écologique. Certaines des réformes qu’il a permises étaient de bon sens : mettre de la concurrence quand on peut et sortir des monopoles (ou pire de la domination d’administrations corrompues) est évidemment souhaitable.

Mais aucune des assertions qu’il considère comme « toujours vraies » ne résiste à l’analyse critique. Les économistes les ont toutes  démontées.[12] Le problème du Dogme c’est bien son caractère dogmatique… Limitons nous à trois  exemples.

  1. Il est faux de dire que l’inflation est toujours d’origine monétaire. La hausse des prix que nous avons subie dans la décennie 70 provient évidemment du choc pétrolier. Inversement c’est le contre-choc pétrolier et non la hausse des taux d’intérêt décidée par  le président de la Banque Fédérale américaine Paul Volcker en 1979 qui a permis de retrouver une inflation basse à partir de la fin des années 80.
  2. Il est faux de dire que la « grande modération » c’est-à-dire la faible hausse des prix de détail (hors logement) que les économies occidentales ont connue depuis la fin des années 80 est due à la politique monétaire des banques centrales. C’est une coïncidence. La pression sur les prix due à la concurrence des pays émergents et la désindexation des salaires en est une explication bien plus convaincante.
  3. Le libre-échange ne conduit pas à un optimum économique ni en théorie[13] , ni en pratique. Le protectionnisme s’est pratiqué sous bien des formes (via les normes, la gestion des prélèvements obligatoires, ou via les tarifs) et dans bien des cas au bénéfice des parties considérées.

Les faits ont démontré l’échec du Dogme. La crise écologique et la tension sur les ressources s’aggravent. Les crises financières se multiplient et montrent que les marchés financiers ne sont pas efficients (points 7 et  9 du Dogme). Les dettes publiques et privées échappent à tout contrôle.  La Banque Centrale est amenée à contrevenir à sa propre doctrine en prêtant massivement  aux banques pour leur éviter la faillite. Le chômage et  la sous-activité non choisie  restent  un fléau majeur de nos économies. Les inégalités s’accroissent au point de devenir socialement intolérables. Les revenus financiers deviennent aberrants, leur part du revenu national sans rapport démontrable avec leur intérêt social…Cette croissance est évidemment due à la  possibilité pour ces acteurs de bénéficier d’effets de levier considérables (la création monétaire bancaire permettant de développer l’activité de crédit vers les opérations de marché les plus rentables et les plus risquées. Elle a permis la création de mastodontes bancaires « too bigs too fail » se mettant en position de chantage et dont le sauvetage a nécessité une intervention massive des Etats et a engendré une part significative de leurs difficultés actuelles en Europe.

Mettre au pas la finance.

Ayant fait table rase du Dogme,  il nous reste maintenant à proposer des solutions pour sortir du guêpier.  A l’évidence il va falloir agir sur le cœur du capitalisme financier actuel qui est à l’origine de nombre de nos désordres et qui est le plus ardent défenseur du Dogme. Il va falloir en particulier réarmer financièrement les Etats face aux puissances financières considérables des marchés et des banques[14]. L’ampleur et la vitesse de la crise énergétique et écologique nécessitent un programme d’investissements que seul les puissances publiques pourront assumer, par création monétaire directe de la Banque Centrale[15]. Mais sans régulation simultanée des marchés financiers ces liquidités finiront par se retrouver dans les « trous noirs » que constituent ces marchés, alimenter la production de bulles et tous les désordres qui en résultent.

Les propositions centrales, au plan monétaire et financier[16],  vont consister à :

  • mettre la création monétaire au service d’un grand plan de transition énergétique et écologique pour accélérer la transition de notre modèle de développement vers un modèle soutenable, bas carbone et sobre en ressources.
  • faire la chasse aux paradis fiscaux, interdire les opérations de gré à gré pour que la réglementation des activités bancaires et financières redeviennent possible, abolir la directive M.I.F.[17].
  • mettre en place des règles qui interdisent les activités les plus déstabilisantes[18], permettent de réduire l’effet de levier et encadrent les activités spéculatives légitimes.
  • séparer les activités bancaires socialement indiscutables  (prêts aux particuliers et aux entreprises de l’économie réelle, gestion de l’épargne, gestion des couvertures de risques ..) qui peuvent et doivent bénéficier de garanties publiques (notamment des dépôts bancaires) des activités de marché ou des activités de capital investissement.
  • imposer des règles comptables  qui ne permettent pas de camoufler une situation désastreuse [19]et des ratios prudentiels qui soient plus exigeants et contracycliques [20]

Il faut évidemment rentrer dans le détail de ces mesures pour qu’elles puissent être applicables.

A ce sujet je vous signale la parution d’une nouvelle version du livre « 20 propositions pour réformer le capitalisme », qui sort le 1er février aux éditions Flammarion. Ce livre est rédigé par des experts de la finance et de la gestion responsable des entreprises, et coordonné par Gaël Giraud et Cécile Renouard. Il fournit de nombreuses mesures assez précises pour avancer vers la régulation de notre économie. Une note de synthèse en sera bientôt présentée ici.

Et voici une vidéo très claire où Gaël Giraud redit cela en d’autres mots :

Alain Grandjean

Retrouvez les autres articles de la série sur le Dogme.

Notes :


[1] Qui a comme effet principal d’augmenter le coût du crédit, à la fois pour l’Etat français, mais en cascade aux administrations territoriales, au FEFS (car la décision ne concerne pas que la France,) et aux grandes entreprises. Cette perte n’est en soit pas la fin du monde mais elle contribue, dans le cadre de la pensée unique, à renforcer des mesures d’austérité, absurdes. Voir par exemple l’article d’Henri Sterdyniak dans le journal LIbération du 17 janvier

[2] Voir la Tribune du …

[3] En Allemagne on parle aussi d’ordolibéralisme

[4] Et il pensera que si vous ne les partagez pas c’est sans doute que votre formation économique laisse à désirer…

[5] Comme l’hyperinflation de Weimar en 1923 supposée démontrer que la « planche à billets » c’est toujours inflationniste…alors que la cause des difficultés économiques de l’Allemagne est tout simplement l’exorbitant montant des réparations de guerre exigées lors du traite de Versailles (voir la monnaie dévoilée) . Ou comme le danger du protectionnisme « démontré » par la crise de 1929, qui a en effet conduit à des comportements protectionnistes, sans que ceux-ci soient la cause de la dite crise (voir inévitable protectionnisme).

[6] Je me suis inspiré de l’article correspondant dans Wikipédia

[7] On ne peut qu’être favorable à ce point 2 qui vise les Etats de la planète les plus corrompus où les « dépenses publiques » visent essentiellement l’enrichissement des dirigeants

[8] Poussé dans ses retranchements le « néolibéral » affirmera que les inégalités sont nécessaires à la croissance économique. Position très proches des économistes classiques pour qui la pauvreté était un stimulant économique indispensable…

[9] Suivant les recommandations de Milton Friedmann dans un article célèbre paru en 1970 dans le New York Times  Magazine.

[10] Qui est paradoxalement d’essence plus disciplinaire encore que la vision anglo-saxonne du rôle des banques centrales. Ce paradoxe est lié à la difficulté d’une politique monétaire unique dans une « zone monétaire » évidemment non optimale où la compétition entre Etats pourrait conduire certains d’entre eux à des comportements de passagers clandestins, bénéficiant des efforts des autres sans les faire eux-mêmes.

[11] Le taux de croissance, le « différentiel de croissance » (out-put gap) entre la croissance observée et la croissance potentielle, le taux d’inflation  observé et le taux d’inflation cible. N’insistons pas ici sur le fait que le PIB est un très mauvais indicateur macroéconomique puisqu’il ne tient aucun compte des enjeux écologiques…

[12] La littérature académique est abondante sur ce sujet. Il suffit de lire les ouvrages de quelques auteurs comme Gael Giraud, Jean-Luc Gréau , Jacques Sapir, ou les livres des Economistes Atterrés pour se convaincre de la distance entre le Dogme et les réalités économiques.

[13] Voir entre autres G. Giraud, « Plaidoyer pour un protectionnisme européen », Revue Projet n° 321, avril 2011.

[14] Les actifs des 3 plus grandes banques françaises représentent 250 % du PIB,  soit  5000 milliards d’euros…

[15] Voir « financer l’avenir sans creuser la dette »

[16] Les propositions visant à « internaliser » les coûts de la dérive climatique par une taxe carbone ou un marché carbone efficace, ceux de l’érosion de la biodiversité restent plus que jamais d’actualité !

[17] La directive européenne MIF est entrée en vigueur en 2007. Elle a permis la création de des Systèmes multilatéraux de transactions (MTF) et des «  dark pools », et rendu impossibles la connaissance globale d’opérations comme les ventes de CDS. Une entreprise peut ne pas savoir maintenant à quel cours sont échangés ses titres. Elle peut se voir rationner l’accès au crédit parce que des fonds ont spéculé sur des CDS sur son titre…Bref cette directive a organisé l’opacité, au moment même où il fallait faire l’inverse.

[18] Comme le trading algorithmique haute fréquence

[19] Suite à la crise de 2008, les banques ne pouvaient plus comptabiliser leurs actifs en valeur de marché (puisque ces actifs ne faisaient plus l’objet de transactions) ; elles ont été autorisées à les comptabiliser à partir de modèles internes, évidemment discutables…Il est évident du coup que le niveau souhaité de  distribution de bonus n’est pas étranger aux hypothèses retenues dans ces modèles.

[20] Les ratios imposés par l’actuel règlement Bale III poussent les banques à limiter drastiquement leurs concours à l’économie, c’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire aujourd’hui.

Analyse du sommet européen du 9 décembre (Billet invité de Gaël Giraud)

J’ai le grand plaisir de vous faire part de l’analyse que fait Gaël Giraud du sommet européen du 9 décembre. Gaël est jésuite et économiste au CNRS ; a édité avec Cecile Renouard le livre « 20 propositions pour reformer le capitalisme » dont une nouvelle version va sortir fin janvier, à lire bien sûr - Alain Grandjean

Gaël Giraud (En savoir plus)

Le sommet européen du 9 décembre et la rigueur budgétaire.

Ce qui a été décidé : une « Union de la stabilité budgétaire » sera constituée autour de la zone euro, dont le Royaume-Uni ne fera pas partie. L’Union repose sur une « règle d’or » budgétaire et des « sanctions automatiques ». Ces mesures sont inutiles pour stabiliser la progression des dettes publiques en Europe : en effet, tant qu’ils sont contraints d’emprunter à des taux réels (i.e., après déduction de l’inflation) supérieurs à leur taux de croissance, les pays « périphériques » verront leur dette publique augmenter de manière automatique. Ces mesures sont même probablement néfastes : elles font courir un risque déflationniste à l’ensemble de la zone euro, de sorte que même un pays comme la France (qui emprunte encore, pour l’instant, à un taux réel acceptable, en dépit de l’absence de perspective de croissance pour 2011-2012) pâtira des mesures d’austérité de ses voisins. L’Allemagne également, dont 70% des exportations atterrissent en Europe.

A la différence de ce qui s’est passé en 2009-2010, les entreprises (les PME en particulier), qui souffrent à la fois de la dépression globale et de la restriction de crédit de la part des banques privées (lesquelles ont quasiment cessé de jouer leur rôle de source de crédit pour l’économie réelle, y compris en France), tentent depuis 2011 de s’ajuster par l’emploi. En 2009-2010, elles s’étaient ajustées en rognant une partie de leurs marges (alors suffisamment importantes pour servir d’amortisseur). Aujourd’hui, elles ne le peuvent plus. C’est donc le chômage qui va augmenter (en France comme en Allemagne) en 2011-2012. Les classes moyennes françaises vont commencer à éprouver véritablement le poids de la crise (dont une partie d’entre elles avait été jusqu’à présent épargnée).

Dans ce contexte, l’austérité budgétaire non seulement ne servira à rien pour ce qui est de résoudre le « problème des dettes publiques » mais encore risque de l’aggraver en réduisant les recettes fiscales des Etats (via la dépression économique).

Quant au Royaume-Uni, il n’a pas refusé de s’engager dans cette Union au motif que l’austérité est suicidaire (ce qui eût été une bonne raison) mais parce qu’il devine que, tôt ou tard, la contrepartie sera la réglementation sans état d’âme des marchés financiers (puisqu’en gros le bras de fer aujourd’hui engagé oppose les Etats et leurs contribuables d’un côté, les marchés financiers, les banques et les investisseurs, de l’autre). L’Europe continentale a donc eu raison de clarifier la situation en refusant d’accorder un énième statut d’exception à la Grande-Bretagne.

Il reste à souhaiter que nous nous engagerons bel et bien vers davantage de réglementation financière sur le continent.

Le sommet du 9 décembre et la monétisation.

Le seul véritable moyen d’endiguer à moyen terme (deux ou trois ans) la crise des dettes publiques (dont, rappelons-le, l’origine se trouve dans l’explosion des dettes privées en 2008, et non dans le laxisme prétendu des Etats) consiste, d’une manière ou d’une autre, à autoriser la BCE à racheter suffisamment de dette publique pour libérer les Etats du carcan des marchés financiers. Bien sûr, cela représenterait un potentiel manque à gagner substantiel pour les banques (et leurs créanciers) puisque les Traités européens, en contraignant les Etats à se refinancer exclusivement auprès des marchés, les placent de facto à la merci des banques.

Le sommet admet que le FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) et le MES (Mécanisme Européen de Stabilité) pourront coexister pendant une année environ. Le montant cumulé de leurs moyens financiers est – comme l’exigeait l’Allemagne– plafonné à 500 milliards d’euros. Cela ne représente que le double de ce que la France emprunte en moyenne chaque année, sur les marchés financiers. C’est insuffisant, comparé aux besoins des pays périphériques au cours des mois qui viennent. Un apport supplémentaire au FMI de 200 milliards a été évoqué, mais ses donateurs n’ont pas encore été désignés. Ils devraient l’être d’ici le 29 décembre.

Le rôle d’opérateur du FESF et du futur MES a été attribué à la BCE. C’est un premier pas mais le principe d’une licence bancaire donnant accès au refinancement par la BCE a été refusé au MES. Or c’est le point crucial, me semble-t-il, de ces négociations. La BCE, depuis des mois, met à disposition des banques privées des quantités de liquidité illimitées. Attribuer au MES le statut de banque, ce serait lui permettre de bénéficier de ces largesses, lui aussi — largesses dont il ferait bénéficier, à leur tour, les Etats en détresse. L’Allemagne, qui a bien compris qu’il s’agirait d’une monétisation déguisée, s’y refuse.

Pourquoi l’Allemagne est-elle opposée à la monétisation ?

L’Allemagne est contre pour des motifs bien connus : il y a, d’une part, l’argument historique selon lequel un surcroît de création monétaire par la BCE provoquerait de l’inflation, donc de l’hyperinflation, donc l’arrivée au pouvoir de politiciens populistes. Cet argument ne tient pas la rampe plus d’un instant : compte tenu du contexte déflationniste dans lequel se trouve l’Europe, il n’est pas du tout clair qu’un surcroît de monnaie alimenterait une tension inflationniste. Ensuite, l’inflation n’induit pas ipso facto l’hyperinflation. Au contraire, si la création monétaire provoquait, disons, 6% d’inflation en Europe, ce serait une bonne chose pour les dettes. Enfin, Hitler est arrivé au pouvoir en période de politique d’austérité budgétaire et de déflation (cf. le chancelier Brüning). Ce sont les plans d’austérité que le sommet tente d’inscrire dans le marbre qui préparent le terrain à l’extrême-droite (en France et ailleurs), et non pas une éventuelle politique de création monétaire.

Si l’argument historique ne tient pas (ce que savent fort bien nos amis Allemands cultivés), pourquoi sont-ils néanmoins opposés à la monétisation ? Parce que la Cour de Karlsruhe a jugé qu’autoriser une telle pratique serait contraire à la Constitution allemande. Et parce que la classe politique allemande est engagée, depuis vingt ans, dans une espèce de contrat social implicite avec les classes moyennes d’outre-rhin : vous consentez à ce qu’il n’y ait pas d’augmentation de salaire (réunification allemande puis compétitivité internationale obligent) en échange de quoi il n’y aura ni sous-emploi, ni inflation. Consentir explicitement à la monétisation serait perçu comme une trahison par une partie de l’opinion publique allemande (dont le pouvoir d’achat a diminué depuis dix ans). Il faut donc des trésors de pédagogie aux politiques allemands pour expliquer à leurs électeurs que la création monétaire n’implique pas l’inflation. Peut-être les mauvais chiffres du chômage qui tomberont en janvier en Allemagne ouvriront-ils une fenêtre à la classe politique allemande ? Si cette dernière n’en tire pas avantage en janvier-février, il est à craindre que la proximité des échéances électorales ne paralyse les politiques allemands. De sorte que la monétisation deviendrait impossible. Dans  ces cas, le sommet du 9 décembre (et tous ceux qui ne manqueront pas de suivre dans les prochains mois) n’aura servi à rien : il imposera une austérité inutile et nocive à tout le monde sans contrepartie monétaire.

Le secteur bancaire européen en faillite.

Moody’s vient d’annoncer la dégradation de trois banques françaises : Crédit Agricole, BNP Paribas et Société Générale. Leur note à long terme est dégradée d’un cran, avec perspective négative, l’agence considérant comme « très élevée » la probabilité que ces trois banques françaises « bénéficient du soutien des pouvoirs publics », en raison « des contraintes en matière de liquidité et de financement ». Même s’il est exact que les prédictions des agences de notation ont perdu toute crédibilité depuis 2008, celle-ci signifie tout de même que les banques elles-mêmes (dont l’opinion est reflétée assez fidèlement par celle des agences de notation, qui sont payées par les banques) estiment que les trois banques françaises ne sont plus fiables. Cela participe de la nouvelle crise de défiance majeure au sein des banques elles-mêmes.

La BCE vient, du coup, d’engager un sauvetage herculéen du système bancaire européen. Jeudi 8 décembre, elle a pris trois mesures inédites destinées à aider celui-ci à sortir d’une crise de liquidité majeure : l’ouverture de deux guichets pour des crédits à 36 mois, à taux fixe de 1 % et en quantité illimitée, un fort assouplissement des règles d’éligibilité du collatéral apporté en garantie, et une diminution du pourcentage des réserves obligatoires. Il serait prévu d’aider les banques à hauteur de 104 milliards d’euros, en présentant cette aide comme une lutte contre la récession.

Les banques françaises ne cessent de répéter depuis des mois, à grand renfort de publicité de  dans les journaux, qu’elles vont bien. Pourquoi, dans ces conditions, leurs titres ont-ils dégringolé en août dernier ? Pourquoi Moody’s estime-t-elle qu’elles sont au bord de la faillite ? Pourquoi la BCE prend-elle des mesures inédites, encore plus incroyables qu’en 2008, pour les secourir ?

On peut aussi s’interroger : pourquoi la BCE est-elle instituée prêteur en dernier ressort des banques, et non des Etats ? La raison invoquée, habituellement, est celle de l’aléa moral : si la Banque Centrale devenait le prêteur en dernier ressort des Etats, cela encouragerait ces derniers à ne plus surveiller leurs comptes publics (surtout à l’approche d’une échéance électorale, à l’heure des cadeaux électoraux). Les banques privées, elles, seraient immunisées contre cette tentation. Qu’observe-t-on ? L’absence de prêteur en dernier ressort n’a nullement empêché le gouvernement français, depuis cinq ans, d’accumuler les cadeaux fiscaux dans des proportions encore jamais vues. En revanche, la présence d’un prêteur en dernier ressort a bel et bien encouragé les banques à prendre des risques démesurés, tant sur les actifs “subprime” (ou les crédits extravagants qui ont alimenté la bulle immobilière en Irlande et en Espagne) que les titres de dette publique…

Pour qui travaille la BCE ?

Certains font valoir qu’en secourant les banques, la BCE aiderait les Etats en détresse. Recevant, en effet, de l’argent frais de la part de la BCE (et en quantité illimitée !), les banques pourraient être “incitées” à racheter de la dette publique européenne, et donc à aider les Etats européens en difficulté. Rien n’est plus faux. Les banques européennes (françaises en particulier) se sont débarrassé, ces neuf derniers mois, du plus grand nombre possible d’obligations souveraines qu’elles détenaient, craignant d’enregistrer des dépréciations de leurs actifs et le risque d’une décote (haircut). 65 milliards d’euros d’obligations souveraines auraient été cédés à la BCE, qui s’est prêtée à la manœuvre pour sauver les banques. Si les banques allemandes (Commerzbank en particulier) vont aujourd’hui plus mal que les françaises, ce n’est pas parce qu’elle seraient moins efficaces que les nôtres : c’est parce qu’elles n’ont pas vendu les titres de dette publique aussi massivement que les nôtres. En ce sens, elles se sont montrées plus “européennes” que les banques françaises.

Le transfert des titres de dette publique des banques privées vers le bilan de la BCE a-t-il aidé les Etats en détresse ? Au contraire : en facilitant la vente de leurs titres de dette publique, la BCE a permis aux taux d’emprunt des Etats en difficulté de continuer d’augmenter. Elle aurait tout aussi bien pu “contraindre” les banques privées à conserver leurs titres. Ce qui, pour le coût, aurait aidé à ralentir l’augmentation des taux d’intérêt que les contribuables devront payer sur la dette de leur pays. Mais, à coup sûr, cela aurait encore davantage fragilisé le secteur bancaire européen – les banques françaises en particulier–, obligeant les Etats à les recapitaliser plus tôt. Las, ces précautions n’auront servi à rien : il faudra tout de même recapitaliser les banques. Mais entre-temps, les banques auront continué de distribuer des dividendes substantiels (qui augmenteront la facture lors de la faillite) tandis que la situation des Etats sur le marché de l’emprunt se sera degradée. Ces derniers seront donc moins “forts” dans le bras de fer avec les banques, quand il s’agira d’imposer des conditions à leur recapitalisation (voire leur nationalisation). Une fois de plus, la politique de la BCE visait, d’abord, à favoriser les banques (aux dépens des Etats).

Que se passera-t-il, dès lors, en cas de décote (haircut) brutale de la part d’un Etat périphérique ? C’est la BCE qui encaissera la perte de valeur des dettes souveraines qu’elle a rachetées (ou qu’elle détient sous forme de collatéral). Ses fonds propres ne sont que de 80 milliards, et pourraient être rapidement épuisés. Que se passera-t-il alors ? Il semble que l’interprétation actuellement dominante des Traités consisterait à exiger des Etats européens qu’ils refinancent la BCE ! Ce qui est tout de même le comble de l’aberration puisque c’est la BCE qui détient le monopole de création monétaire. Autrement dit : ce sont les contribuables européens qui devront recapitaliser l’institut d’émission monétaire… Les 220 milliards de titres de dette publique que détient la BCE (et dont la presse s’est émue) ne représentent que le montant de ce que la BCE a racheté sur le marché secondaire (i.e., aux banques). Si l’on y ajoute le montant des titres qu’elle détient sous forme de collatéral, l’addition est bien plus lourde. Sauf erreur de ma part, en juillet dernier, elle représentait plus de 120 milliards pour la seule dette grecque. Une décote grecque de 50% aurait alors fait perdre 60 milliards à la BCE…  Où en est-on aujourd’hui ?

Quant aux banques privées, les manoeuvres de la BCE leur auront permis de se débarrasser des encombrants titres de dette publique qu’elles détenaient et de recevoir en échange une quantité inouïe de liquidité qui ne sera jamais remboursée si les titres de dette publique qui ont été placés à la BCE en collatéral viennent à s’effondrer (i.e., en cas de défaut souverain majeur). Il y aura bien eu, alors, de la création monétaire massive mais cela ne semble pas troubler nos amis orthodoxes : la création monétaire pour sauver les banques, depuis 2008, n’est pas tenue pour inflationniste ; celle qui permettrait de sauver les Etats, oui.

Il devrait être clair, en tout cas, que les largesses de la BCE à l’égard des banques privées ne fourniront aucune incitation à ces dernières pour racheter de la dette publique. Depuis le début de la crise, d’ailleurs, la totalité des actions entreprises par la BCE a servi essentiellement les intérêts des banques. Dit autrement, l’indépendance politique de la BCE est avant tout un alibi qui dissimule (mal) son inféodation complète au secteur bancaire privé.

Les bilans des banques : de vrais contes de fée ?

Autorisation vient également d’être donnée aux banques privées de ne plus valoriser les titres de dette publique qu’elles détiennent dans leur bilan à leur valeur de marché (plus grand chose, donc) mais à une valeur théorique (le marked-to-model) calculée par des ingénieurs sous des hypothèses qui écartent soigneusement, bien sûr, le risque réel d’un défaut souverain. Il s’agit d’une entorse supplémentaire qui permet, une fois encore, de maquiller les bilans bancaires. Comment s’étonner, ensuite, si les banques irlandaise sont parvenues à passer toutes, avec succès, les tests de résistance aux risques extrêmes (les fameux stress tests de la BCE) en juin 2010, et à se retrouver toutes en faillite, trois mois plus tard ? Ces stress tests, eux-mêmes extrêmement complaisants, sont établis à partir de bilans qui ne réflètent plus la réalité de ce que vivent les banques aujourd’hui.

C’est la même manipulation comptable, et le même régime d’exception, qui avaient été accordés par l’IASB (l’institut privé londonien en charge de l’édiction des normes comptables européennes) aux banques européennes au sujet des titres pourris « subprimes« . Autrement dit, les comptables bancaires reconnaissent aujourd’hui que les titres de dette publique ont le même statut que les actifs toxiques subprime… Et puisque l’on ne change pas une recette qui marche, l’autorisation actuelle revient à permettre aux banques de ne plus comptabiliser dans leurs bilans les pertes qu’induit la dégradation de la situation des pays européens en détresse. C’est par ce type de manipulation que les banques ont “réussi” à exhiber de nouveau des profits en 2009 (alors qu’elles étaient toutes en faillite au 31 décembre 2008), et donc à distribuer dividendes et bonus.

Cela démontre, une fois de plus, que la philosophie qui présidait aux normes comptables internationales IFRS (basées sur la valeur de marché des actifs négociables) s’effondre : pour la seconde fois en trois ans, autorisation est donnée aux banques de se libérer du carcan des normes qu’elles ont elles-mêmes façonnées. (Car l’indépendance de l’IASB signifie la même inféodation au secteur bancaire que pour la BCE.) Cela constitue aussi un aléa moral majeur (comme en 2008) : pourquoi les banques accorderaient-elles la moindre attention aux actifs qu’elles achètent (et qui permettent, à très court terme, de valoriser leur bilan, donc, de nouveau, de gonfler les bonus et les dividendes) ? Elles savent qu’en cas de problème, elles auront accès à un crédit illimité et quasiment gratuit de la part de la BCE ; elles savent aussi qu’elles pourront cesser de comptabiliser les pertes de ces actifs quand la situation deviendra vraiment trop dangereuse.

Pendant ce temps, l’Autorité Bancaire Européenne (EBA) vient d’exiger une augmentation des fonds propres des banques. Il s’agit d’une mesure de prudence élémentaire. Bien entendu, la réponse unanime du secteur bancaire européen consiste à faire valoir que, si l’on ne lui accorde pas d’exemption à ces exigences de renforcement de capital, il diminuera les crédits à l’économie réelle.

Quelle réponse apporter à cette menace ? Céder sur les exigences en fonds propres, ce serait accepter que les banques continuent de prendre des risques qu’elles sont incapables de contrôler (tout le démontre depuis 2007 puisqu’elles n’ont à peu près rien modifié de leurs pratiques en dépit de la crise et se retrouvent moins de trois ans plus tard, dans la même déroute qu’en 2008, malgré le sauvetage massif dont elles ont alors bénéficié et qui coûte aujourd’hui si cher aux Etats). Ce serait donc accepter, une fois de plus, que le contribuable soit in fine condamné à recapitaliser les banques. Puisqu’il serait suicidaire de céder au chantage sur les fonds propres, tout comme de laisser les banques couper le robinet du crédit aux entreprises, y a-t-il une autre solution que la prise de participation de l’Etat dans le capital des banques, afin de les contraindre à faire leur travail, i.e., à continuer de financer l’économie réelle en cessant de jouer au casino sur les marchés financiers ?

Gaël Giraud (En savoir plus)

Le Dogme terrassé par l’effet boule de neige ?

Les taux d’intérêt auxquels l’Italie peut emprunter pour  se financer sont en ce moment supérieurs à  6%. Avec une dette de 120% du PIB cela pourrait poser quelques menus problèmes. S’il était appliqué à toute la dette (ce qui n’est pas le cas car une partie est financée à des taux plus bas) la charge d’intérêt alourdirait mécaniquement le déficit public italien de 7,2% du PIB…

Rappelons que les ratios Maastrichtiens (déficit public inférieur à 3% du PIB et dette inférieure à 60% du PIB) ne tiennent sur la durée que si le taux de croissance est supérieur au taux réel de la dette. Dans le cas inverse, on observe  un effet boule de neige, qui se formalise simplement.

L’effet boule de neige

Une petite démonstration vaut mieux qu’un long discours.

D = dette réelle (i.e., déflatée du niveau général des prix) d’un Etat

G= recettes réelles publiques

T = dépenses réelles publiques

r = taux d’intérêt réel moyen auquel l’Etat peut emprunter sur un marché

La variation de l’endettement est égale à :

G − T + rD. (1)

où G − T représente la dette primaire et rD, le service de la dette.

En l’absence de croissance du PIB et d’inflation, l’équilibre des comptes publics est très simple, puisqu’il se résume à :

G − T = rD.

Si le volume réel des transactions et de la production (pour simplifier le PIB), Y , varie, et que l’on note g son taux de croissance (ou de décroissance) : ∂ Y = gY , alors la variation du ratio dette/transactions réelles est égal à :

∂ (D/Y ) = (G – T)/Y + (r − g)D/Y

C’est ici qu’apparaît la règle simple : tant que r − g ≤ 0, le service de la dette ne pèse pas sur l’équilibre budgétaire de l’Etat. Il l’allège même, lorsque r < g.

L’effet « boule de neige ⟩⟩ apparaît à partir du moment où r > g : dans ce cas, en effet, même lorsque le budget est à l’équilibre, G = T, le ratio dette/transactions réelles augmente : ∂ (D/Y) > 0.  Malgré un équilibre budgétaire « primaire », le ratio dette /PIB ne cesse de se dégrader. Les intérêts de la dette s’ajoutent à la dette qui s’envole, alimentant la peur des marchés qui demandent des taux d’intérêt plus élevés, qui accroissent la dette…

Dans la première décennie de la vie de l’Euro, les ratios d’endettement des Etats[1] européens tenaient grâce à un des taux d’intérêt de l’ordre de 4 à 5 %[2], voisins les uns des autres, une inflation et une croissance de l’ordre de 2% chacun.

Les taux d’intérêt réels (4-5% – 2% = 2 % à 3%) ont été jusqu’en 2008 un peu supérieurs à la croissance mais pas de plus de 1%.  Du coup, au total le taux moyen de la dette publique/PIB de la zone euro a été stable aux environs  de 69% en moyenne sur la période 1999-2008.

En 2008, la crise venue d’outre-atlantique a changé radicalement la donne. La croissance s’est effondrée, l’année 2009 est une année de décroissance de -4 % pour l’Union européenne et la zone Euro[3]. Les taux d’intérêt se sont mis à diverger entre les pays de la zone  Euro et à exploser pour les plus fragiles comme le montre le beau graphique ci-après[4] . La spéculation s’est déchaînée et l’effet boule de neige s’est manifesté immédiatement. La dette publique moyenne de la zone Euro  est passée à 80  % en 2009 puis à 85% en 2010[5]….


(Merci à Olivier Berruyer pour son graphique, à consulter dans son contexte ici)

La raison des plans d’austérité est tout simplement là : pour que la dette ne se mette pas à exploser, il faut générer des excédents budgétaires, à un niveau qui dépend de ces deux variables : le taux d’intérêt et le taux de croissance. La situation présente rend peu crédible une croissance élevée, indépendamment du fait qu’elle pourrait buter sur des questions de ressources matérielles et écologiques. Du côté des taux d’intérêt les marchés financiers doutent de la capacité de remboursement des Etats concernés,  notamment du fait de la faible croissance, ils demandent donc une « prime de risque ».

Pas facile facile. Nous voilà dans la seringue, non ? Seules solutions, réduire les dépenses publiques ou augmenter les impôts, et pas dans des petites proportions. En France un écart de 1 % sur les taux d’intérêt appliqué à une dette supérieure à 80% du PIB c’est toute de suite 0,8 % du PIB soit 16 milliards d’euros, ca ne se trouve pas sous les pieds d’un cheval. Augmenter les impôts ? Nicolas Sarkozy y est arrivé par petites touches plus ou moins invisibles. Y aller franchement c’est plus compliqué. Qui est vraiment prêt à voter pour un tel programme ?

Du coup le plus simple c’est de faire faire le sale boulot par des experts, des technocrates. C’est l’idée qui  vient spontanément à l’esprit et pas qu’à l’esprit d’où les « troikas »,  et plus récemment la mise sous tutelle puis la démission forcée de Sylvio Berlusconi.

Il y aurait bien deux autres solutions, non pas pour régler définitivement la question mais, comme déjà dit ici, pour alléger le fardeau et organiser la transition vers un modèle économique et financier durable :

  • que la Banque Centrale rachète la dette (on dit « monétiser ») , ce qu’elle fait un peu, contrainte et forcée ; 180 milliards à ce jour, ce n’est pas grand-chose –rien par rapport aux achats de la FED, qui se mesurent en millier de milliards de dollars. C’est ce qui est recommandé par maints économistes (comme Helene Rey, professeur d’économie à la London Business School, voir les Echos du 9 novembre).
  • que les Etats retrouvent la capacité de création monétaire (ce qui  réduit à due concurrence les intérêts à payer, ce recours ne réglant évidemment pas l’intégralité de la dette).

Mais vous n’y pensez pas : c’est interdit par le Traité, les Allemands y sont opposés et à juste titre ! C’est grâce à ces interdits que, précisément, les Etats, sous la pression des marchés (et de leur jugement sur leur crédibilité, leur crédit, au sens strict) sont obligés de mettre de l’ordre dans leurs comptes. Bref ces interdits mettent les mauvais gestionnaires « sous la tutelle des marchés » et c’est bien leur rôle. Et nous sommes les gardiens du Dogme.

Nos démocraties vont-elles accepter ce petit jeu, dû, rappelons-le à l’effet boule de neige ? Vont-elles supporter longtemps un dispositif qui transforme nos élus en pantins (version « guignol » ou version « rond de cuir gestionnaire ») de fait, puisqu’ils n’ont plus les leviers de l’exercice des choix politiques les plus importants, et prennent leurs instructions à Bruxelles via des mercenaires de la finance ?

Pas sûr, il est tout-à-fait possible qu’elles préfèrent remettre en cause le Dogme.

Alain Grandjean

Sur le Dogme, lire aussi :

Le Dogme contre la démocratie et …l’Europe. La Grèce rejoint l’Islande ?

Sommet du 26 octobre : le social et l’écologique sacrifiés à l’autel du Dogme

Notes :


[1] Plus précisément les dettes des « APU » administrations publiques (état+ administrations territoriales + sécurité sociale).

[2] En fait, les taux sont différents selon leur « maturité » et il faudrait en toute rigueur de parler de la courbe des taux pour chaque dette. Pour les taux des OAT à 10 ans la moyenne de la zone Euro sur la période est de 4,6%.

[3] Voir par exemple http://www.gecodia.fr/PIB-zone-euro–Taux-de-croissance-PIB-zone-euro–Croissance-economique-zone-euro_a491.html

[4] Voir http://www.les-crises.fr/meteo-des-taux/ pour plus de détails.

[5] Voir http://epp.eurostat.ec.europa.eu/tgm/refreshTableAction.do?tab=table&plugin=1&pcode=tsieb090&language=fr

Le Dogme contre la démocratie, et …l’Europe. La Grèce rejoint l’Islande ?

Il y a quelque chose de surréaliste dans l’annonce par Georges Papandréou d’un référendum en Grèce, postérieure au sommet de Bruxelles. Comment est-il possible qu’elle n’ait pas été faite en même temps ? On comprend que les marchés dévissent. Ce pourrait être l’allumette qui met le feu aux poudres et nous conduit au « big one »,  le grand krash annoncé. Bref, un beau cygne noir, qui nous rappelle à la modestie : qui l’avait vu venir ?

L’interprétation la plus immédiate est évidemment de dénoncer l’incurie grecque et d’en faire de commodes  boucs émissaires : incapables de gérer leur Etat, fraudeurs, mendiants d’une aide qui nous aurait  coûté un bras,  ils vont en plus planter l’Euro et l’Europe avec.

Je me permets de proposer une autre lecture de cet événement extraordinaire : les européens, le peuple Grec en  étant  l’une des plus beaux fleurons, ne sont pas des Aztèques. Ils ne veulent pas se sacrifier, ni sacrifier leur idéal et en particulier pas la démocratie. Or c’est aussi ce que veut le Dogme. Si des Etats européens ne sont pas capables de gérer leur pays, on va le faire à leur place et envoyer des experts pour le faire. Cela nous rappelle le temps maudit du Chili, soumis aux golden boys, et  de tous ces pays qui ont dû passer sous les fourches caudines du FMI et de ses plans d’ajustement structurels criminels.

La force du Dogme est qu’il repose sur un apparent bon sens et sur quelques épisodes historiques, sur  du solide donc.  Financer un déficit budgétaire par la planche à billets ne peut être qu’une fuite en avant, la preuve que le gouvernement est incapable de lever l’impôt pour financer les dépenses souhaitées par ses électeurs. Cela ne peut se finir que dans l’hyperinflation (celle des assignats révolutionnaires ou des marks de la République de Weimar) et ses suites tragiques. La discipline doit être encore plus stricte, quand on est au sein d’une union monétaire, où la tentation d’un Etat serait forte de faire plaisir à ses électeurs, en comptant sur les voisins pour payer l’addition. C’est d’ailleurs pour cela que le traité de l’union européenne comporte les articles 123 (pas de planche à billets pour financer les Etats) et 125 (pas de solidarité entre Etats). Qu’opposer à ce bon gros bon sens ?

Quelques « détails » déterminants.

1    Si la banque centrale ne peut financer un  Etat, elle peut refinancer les banques qui les financent, en empochant les intérêts au passage; en cas de crise budgétaire la seule différence c’est que le risque est plus élevé : quand les banques sont en difficulté il est difficile de savoir ce qui peut se passer.

2    Ce risque est encore accru par l’invention des CDS, ces instruments de garantie de dette, inventés par nos financiers imaginatifs dont on ne sait pas bien combien sont émis, ni qui perd et qui gagne s’ils sont « actionnés ».

3    La clause de non-solidarité a pour effet de conduire à des appréciations de risque différentes entre les différentes dettes publiques des pays de  la zone euro donc à des taux d’intérêt différents. Or les « ratios de Maastricht » (déficit inférieur à 3% du PIB et dette inférieure à 60%) supposent que 3 autres  variables se comportent « sagement » : le taux de croissance du PIB, le taux d’intérêt et le taux d’inflation.

Ce qui pourrait se passer en théorie mais qui ne s’est pas passé en pratique dans la zone Euro où les économies des pays de la zone se sont mises à diverger.  Dès lors la spéculation a pu s’acharner sur les pays en difficulté.

4    Quand un pays est dans la seringue, il ne peut que recourir, avec ou sans l’aide de ses voisins, à une politique d’austérité visant à redresser ses comptes publics.

5    Mais comme l’a dit François Baroin cet été, le temps de la démocratie n’est pas celui des marchés. Ces derniers ne connaissent que deux émotions : l’exubérance ou la panique.  Ils exercent une pression vite intolérable, par l’intermédiaire de leurs bras armés, sur les peuples, qui ne comprennent pas facilement qu’on leur impose une purge. Surtout quand le déclenchement de la crise provient de la lointaine Amérique et de sa crise des subprimes. Quand les efforts les plus importants des dirigeants européens semblent avoir été faits pour éviter des ennuis aux banques…

6    Désaisir les gouvernements des deux leviers majeurs de la politique économique, le budget et la monnaie, tout en leur laissant s’expliquer devant leurs électeurs puis confier à une troïka le soin d’appliquer un plan de restructuration est un excellent moyen pour faire détester l ‘Europe.

Bref le Dogme a voulu nous faire croire qu’il allait nous permettre d’accoucher d’une belle Europe, c’est une sorcière qui sort de la crise actuelle. Le Dogme veut la peau de l’Europe dont les peuples veulent.

Dans sa probable panique, Georges Papandréou nous rend peut-être un grand service. Son pied de nez au moment où Jean-Claude Trichet le grand commandeur du Dogme laisse sa place à Mario Draghi ne manque pas de piquant. Si Jean-Claude Trichet  incarne le prototype du grand commis de l’Etat  et si l’on peut penser qu’il ne cherchera pas comme Alan Greenspan à se faire un complément de retraite auprès d’un Hedge Fund comme celui de Paulson, ce n’est pas exactement le cas de son successeur, un ancien de Goldman Sachs, très probablement bien informé des opérations de maquillage des comptes grecs réalisés par son employeur…Le Dogme tombera-t-il tout seul ?

J’ai tendance à le penser.

L’eurolibéralisme  a vécu. Que naisse une Europe débarrassée du Dogme.

Alain Grandjean

Sommet du 26 octobre : le social et l’écologique sacrifiés à l’autel du Dogme

Le sommet du 26 octobre est présenté par ses participants comme celui qui sauve l’Euro. Il m’est toujours désagréable de critiquer des négociateurs, confrontés à une situation si difficile. A leur place,  aurait-on  fait mieux dans le jeu serré de contraintes qui semblent s’imposer ? Non, à mon avis, si l’on ne remet pas en cause précisément la contrainte qui a tout bloqué dans cette négociation.

Les occidentaux se sont scandalisés de la pratique aztèque des sacrifices humains. Les dieux aztèques, tout comme leurs bras armés, les prêtres, n’étaient que des brutes sanguinaires. Il me semble bien que le Dogme et ses grands prêtres  (les zélateurs du monétarisme) n’ont rien à envier aux Aztèques.

Crédits image : La cité du Dieu perdu, Thorgal

Le Dogme c’est ce qu’il ne fallait pas toucher, c’est ce qui est au cœur de la naissance de l’Euro et que Guillaume Hannezo a rappelé dans sa note pour Terra Nova. C’est le monétarisme au nom de quoi les Etats européens ont abandonné leur souveraineté monétaire et tout recours à la Banque Centrale pour financer leur déficit. Qu’ils ont livré intégralement le pouvoir de création monétaire aux banques privées. Dans un contexte où simultanément le capitalisme a été dérégulé, le Dogme a donné aux banques tous les moyens de financer toutes les  opérations les plus folles, de développer le « shadow banking[1] »,  de spéculer contre les dettes publiques européennes. Et cerise sur le gâteau de faire des cours de morale aux Etats mal gérés (tout en vendant l’arsenal permettant de ne pas payer d’impôts…). Ce sont des dealers qui se permettent d’accuser leurs victimes d’être des drogués…

On comprend que le Dogme soit considéré comme intouchable par tous les spécialistes qui sont a minima dépendants du secteur financier quand il ne les a pas franchement enrichis. La reconnaissance du ventre existe aussi dans cet univers.

Mais le Dogme ne se suffit pas de l’enrichissement colossal des acteurs financiers. Le Dogme a besoin de sang. L’accord européen va avoir deux conséquences désastreuses :

  • les peuples européens vont être soumis à des politiques d’austérité qui vont leur faire perdre progressivement les bénéfices du contrat social  qui jusqu’à présent faisait la spécificité de l’Europe, la région au monde la plus équilibrée socialement.
  • ces politiques vont conduire à sacrifier les investissements et dépenses « écologiques » qui vont paraître comme un luxe byzantin dans une période de récession.

L’appel au financement des pays émergents  va évidemment aggraver ces deux effets : comment limiter l’ouverture de nos marchés à leurs produits. Au moment précis où le protectionnisme européen est enfin considéré comme une nécessité et où les conséquences désastreuses du libre-échangisme mondial sont comprises, cette contrepartie est une catastrophe. Elle va accélérer le processus qu’il faut ralentir, celui de la désindustrialisation européenne. Elle va accélérer la destruction de l’environnement en intensifiant la concurrence internationale sans frein.

Le Dogme, s’il n’est terrassé très vite, aura la peau de l’Europe  et de son âme. Parions cependant que nos concitoyens ont gardé encore assez de bon sens pour  ne pas se transformer en malheureux aztèques.

Alain Grandjean


[1] Voir le livre de Marc Roche » Le capitalisme hors la loi » chez Albin Michel. Une initiation aux charmes feutres de la banque de l’ombre.

Affligeant : une analyse du sommet de Bruxelles qui dénonce la seule proposition qu’il faut pousser : le recours à la création monétaire par la BCE

Terra Nova vient de publier une note rédigée par Guillaume Hannezo[1] : « Sommet européen du 26 octobre : une digue européenne face au tsunami financier »

Cette note très synthétique  comporte des éléments d’analyse intéressants mais concentre sa critique de la position française dans la négociation ayant précédé  ce sommet sur ce qui me semble au contraire mériter un coup de chapeau. La France a en effet proposé que le FESF devienne une banque et puisse ainsi avec 250 mds de capital disponible, acheter 2 000 milliards d’obligations d’Etat avec des fonds fournis par la banque centrale.

Guillaume Hannezo écrit : « La technique utilisée permet d’éviter le recours à la monétisation, que la France n’aurait pas du demander car elle n’est pas du ressort du Conseil européen, mais du conseil des gouverneurs, qui décideront en toute indépendance du réglage de la masse monétaire, comme le prévoit le Traité. »

Il fait appel à trois arguments aussi faibles l’un que l’autre pour justifier cette critique :

  • l’absence de recours à la création monétaire par la BCE serait au cœur de l’identité allemande  traumatisée par 2 épisodes d’hyper inflation.

Que nos partenaires allemands attachent de l’importance au dispositif central du traité de Maastricht est une évidence. Et qu’ils soient issus d’expériences  douloureuses également. Que cela suffise à ne pas proposer une modification de ce dispositif en pleine crise européenne ne s’en déduit pas du tout.

Nos intérêts ne sont pas alignés sur les intérêts allemands avec lesquels nous avons des marges de négociation. Mais surtout comme le FESF devait être « démultiplié » c’était la moins mauvaise des solutions. Le recours au financement par la Chine sera soumis à des conditions autrement douloureuses au plan social et écologique. J ‘y reviendrai.

  • ce serait contraire à l’Etat de droit, puisqu’interdit formellement par le TUE. (Traité sur l’Union Européenne)

D’une part le TUE est vidé de son contenu du fait de multiples écarts à son esprit et à sa lettre (les critères de Maastricht ne sont pas respectés et la Banque Centrale rachète des titres d’Etat). En particulier l’aide négociée au sommet est elle aussi contraire au Traité qui interdit cette solidarité (par son article 125 connu sous le nom de clause de no bail out[2]).

D’autre part ce traité va être renégocié. C’est donc  le moment ou jamais de faire des propositions nouvelles.

Enfin je ne suis pas sûr qu’un traité qui a été voté dans l’inconscience des citoyens de ses conséquences (savaient-ils qu’il transformait la doxa monétariste en principe intangible ?)  puis qui a reçu un désaveu lors du vote négatif au projet de Constitution Européenne, ait un poids démocratique très élevé…

  • enfin Guillaume Hannezo évoque un argument qui ne mériterait qu’un haussement d’épaule s’il n’était pas malheureusement pris au sérieux par de nombreux citoyens.
    «  D’un point de vue allemand, faire financer par la planche à billets les déficits budgétaires, c’est-à-dire faire acheter par la banque centrale les émissions obligataires nouvelles des Etats, c’est exactement ce que fait Robert Mugabe, ou les autres Etats impécunieux d’Afrique. Autoritarisme politique, laxisme économique, inflation de la masse monétaire : mauvais souvenirs. »

Notre auteur sait bien et rappelle que les USA et la Grande-Bretagne monétise des déficits budgétaires.  Mais, dit-il, en toute indépendance et pour assurer la liquidité de l’économie. C’est évidemment une contre-vérité. Les opérations de quantitative easing ont bien d’autres objectifs. Au fond tout en s’en défendant « nous ne sommes pas des ayatollahs du monétarisme » , il s’en fait l’apôtre  zélé. Affligeant !

Alain Grandjean


[1] Guillaume Hannezo, 48 ans, est associé gérant de Rothschild et cie. Ancien élève de l’ENS et de l’ENA, inspecteur des finances, il a été conseiller technique au cabinet de Pierre Beregovoy, puis conseiller économique à l’Elysée sous Francois Mitterrand. Directeur financier des AGF (93/97),puis de la Compagnie générale des eaux/Vivendi universal (97/2002),il crée en 2003 une « boutique » de conseil en fusions acquisitions (FDR finance),intégrée depuis 2007 dans la banque Rothschild . Guillaume Hannezo est par ailleurs vice Président du conseil de surveillance de Libération et membre fondateur des Gracques

[2] Voir par exemple http://www.telos-eu.com/fr/article/l_ue_a_t_elle_le_droit_de_renflouer_la_grece

Chronique d’un krash annoncé

Même si cette hypothèse est envisagée depuis plusieurs mois par plusieurs économistes1, il est difficile de croire  à un effondrement financier. Pourtant des événements de moins grande ampleur, comme  le dépôt de bilan de Lehman Brothers et plus récemment celui de Dexia n’étaient pas imaginables  avant qu’ils se produisent. Et la crise de 1929 a bien eu lieu. Enfin les marchés n’obéissent pas à un hasard « normal » mais à un hasard « sauvage »2, avec une probabilité d’apparition des événements extrèmes plus élevée. Mais croire vraiment à une catastrophe prochaine n’est jamais facile.

Crédits photo : foxypar4, CC, Flickr

Il est tentant de se rassurer : les marchés sont irrationnels  et la situation n’est pas si dramatique (l’actuelle crise de panique peut cesser du jour au lendemain), la Grèce n’est qu’un petit pays, nos banques ont toujours été bien gérées, nos gouvernements feront tout  pour empêcher une crise majeure, la construction politique européenne avance à grands pas, Merkel et Sarkozy ont enfin pris la mesure de la crise, la Slovaquie a signé la mise en place du FESF, etc.

Malheureusement, les choses sont beaucoup plus brutales que cela : plusieurs des banques et compagnies d’assurance européennes sont virtuellement  en situation de cessation de paiement. Les banques parce qu’ elles ont été autorisées3 à masquer des pertes latentes liées à la crise des subprimes (et elles détiennent encore des « actifs toxiques ») et qu’elles sont exposées à des défauts massifs sur les dettes souveraines de la Grèce des autres pays européens « du sud » ((Les GIPSI -Grèce, Italie, Portugal, Espagne, Irlance – . Voir par exemple l’article de Gaël Giraud dans le numéro d’octobre 2011 de la revue Etudes  « Après le krash des dettes publiques, reconstruire ».)) . Les compagnies d’assurance pour la deuxième raison : les portefeuilles d’assurance-vie sont gorgés de prêts aux Etats européens en difficulté. Or la restructuration de ces dettes est maintenant inévitable : la récession qui s’installe –en partie due aux plans d’austérité européens- rend vain tout espoir de remboursement de l’intégralité des emprunts publics de ces pays.

Les montants sont si importants que ce ne sont pas les recapitalisations envisagées qui régleront ces problèmes. Quelles sont les compagnies les plus en risque ? Impossible de le savoir, d’une part parce que les comptes ne sont pas « sincères », et parce que leur santé dépend d’éléments difficiles à objectiver, comme leur capacité à convaincre de leur  solidité. C’est pourquoi la défiance mutuelle des banques entre elles est au plus haut : le marché interbancaire ne fonctionne plus que parce que la BCE y agit tous les jours4.

Si la vigie du Titanic est convaincante, elle rapproche l’iceberg !

La date du krash annoncé (dépôt de bilan de grandes  banques et compagnies d’assurance européennes et multiples conséquences en cascade) est impossible  à prédire pour une raison également simple à comprendre. Elle sera d’autant plus proche que le mouvement de ce qui est appelé pudiquement la « décollecte » (le fait pour les épargnants de sortir leur épargne des banques et des assurances pour la placer « ailleurs ») peut s’accélérer à mesure que le krash est de plus en plus considéré comme fatal. C’est cette crainte qui conduit les politiques et les économistes à nier tout risque de crise majeure, la défiance  entraînant la défiance. C’est elle aussi qui a poussé les autorités à faire des stress tests visant à  rassurer les déposants et épargnants. Erreur de raisonnement magistral : Dexia avait passé en juillet 2010  les stress tests qui viennent donc de perdre tout crédit, à supposer qu’ils en aient jamais eu. Les discours rassurants n’ont plus beaucoup de crédibilité. Le temps apparemment gagné à l’époque est perdu aujourd’hui : la course contre la montre est lancée.

Que faire ?

La seule arme pour tenter d’éviter ce qui sera une gigantesque catastrophe financière puis économique  est l’injection massive de liquidités par la Banque Centrale Européenne, directement –par achat de dettes souveraines et autres actifs plus ou moins risqués- ou via le FESF (comme le souhaite la France qui propose d’en faire une banque). Cette mesure est envisagée aujourd’hui  comme une solution centrale,  malgré l’opposition de l’électorat allemand et probablement de bien d’autres pays qui l’interpréteraient comme un cadeau fait aux actionnaires des banques  et aux épargnants fortunés, payable in fine- quand il  faudra bien solder les comptes-  par les contribuables, c’est-à-dire les classes moyennes. C’est cette solution qui a été défendue par Tim Geitner quand il est venu en Europe.

Si elle peut choquer, n’est-elle cependant pas la voie de la sagesse, car elle  permet de gagner un temps précieux et d’éviter le krash majeur, qui serait une prise de risque social politique et économique dont il ne faut pas sous-estimer les conséquences. Il est très difficile, long et douloureux de sortir d’une crise majeure. Comme l’a montré celle des années 30 qui n’a été résolue que par la guerre. Quant au Japon, il ne s’est jamais vraiment remis du krash de 1989.

Voie de la sagesse, modulo trois conditions essentielles, sans lesquelles il ne s’agirait que d’une fuite en avant :

1 – Que les mécanismes non conventionnels envisagés soient activés simultanément pour financer la transition écologique et sociale (voir nos propositions sur www.financerlavenir.fnh.org). Cela permettra :

  • de passer rapidement des commandes publiques, ce qui reste la méthode la plus rapide pour recréer du  travail et limiter les dépôts de bilan des entreprises ; et qui faire croître les recettes fiscales
  • de parer  le credit crunch en cours (la réduction en cours  des crédits qui contribuent à la récession en limitant le financement des projets et des entreprises)
  • de traiter les causes profondes de la crise et de transformer notre modèle économique pour qu’il devienne durable (bas-carbone et sobre en ressources)

2 – Que  le temps gagné permette de faire , dans l’urgence, les réformes monétaires et financières qui n’ont toujours pas été faites, consistant globalement à mettre au pas la finance et sur lesquelles je reviendrai dans un autre post.

3 - Que l’organisation monétaire de la zone Euro soit refondée, pour passer d’une monnaie unique à une monnaie commune5.

4 – Qu’ on en finisse enfin avec un libre-échangisme mondial dogmatique et naïf en commençant à mettre en place un protectionnisme européen, seul garant de la pacification économique du monde.

En un mot, la crise actuelle doit nous permettre de tourner définitivement la page après 40 ans d’eurolibéralisme.

Programme trop ambitieux ?  Impossible à réaliser dans l’urgence ? Contraire aux conceptions des principaux dirigeants européens ?

Probablement. Mais pas certainement. Ne désespérons pas des capacités humaines qui peuvent se révéler dans ces périodes exceptionnelles ! Et tentons tout ce qui est possible pour éviter le kash annoncé.

Alain Grandjean

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  1. Voir par exemple l’article de Jean-Luc Gréau  « Le rétablissement ou la rechute, Le Débat, 13 juillet 2010. Mais aussi bien sûr les chroniques de Jacques Sapir et Frédéric Lordon. Voir également l’excellent blog d’Olivier Berruyer http://www.les-crises.fr/. []
  2. Cf http://www.communication-sensible.com/articles/article0111.php.  Voir aussi Benoit Mandelbrot  « Une approche fractale des marchés », Odile Jacob, 2009 et   Christian Walter et Michel de Pracontal « Le virus B, crise financière et mathématique », Seuil  2009 []
  3. Les Etats européens ont  autorisé, fin 2008, un régime d’exception comptable aux normes internationales IAS qui permet aux banques de ne plus comptabiliser les pertes induites par le krach des subprimes à leur prix de marché mais à des prix « théoriques » facilement manipulables. []
  4. Quand la confiance est là les opérations de compensation sur le marché interbancaire se font entre banques qui dénouent leurs soldes de manière bilatérale. Dans les périodes de crise comme aujourd’hui, elles passent systématiquement par la Banque Centrale de crainte d’un dépôt de bilan. []
  5. Voir par exemple http://www.chomage-et-monnaie.org/2011/07/et-si-leuro-sombrait/ et les travaux de Jacques Sapir. J’ai défendu, avec l’association Chomage et Monnaie,  cette solution de monnaie commune en 1993, voir http://www.chomage-et-monnaie.org/1993/07/limiter-la-contrainte-internationale/#more-488 []

Sortir du nucléaire à quel prix, suite

Merci  à tous ceux qui ont pris le temps de lire mon précédent post sur le sujet et de me faire des commentaires critiques (postées ou non sur le blog). Je vais essayer de faire avancer la réflexion en tenant compte de ces remarques. Cela va me conduire à mieux préciser certains chiffrages et  à en corriger certains. Puis à proposer une démarche, et le scénario qui me semble le mieux tenir compte, rationnellement, des contraintes en jeu.

1 Le coût futur du nucléaire

Les estimations actuelles du coût de production de l’EPR sont de l’ordre de 60 euros le MWh ; elles sont faites selon les règles habituelles pour un coût de construction de l’ordre de 3000 euros le Kw (soit environ 5 Milliards pour 1,6 GW) et avec un taux de disponibilité de 90 %. Une provision pour déconstruction est intégrée dans ce montant pour 1 euro en ordre de grandeur.  Une provision complémentaire  pour couverture d’un risque d’’accident majeur  serait de l’ordre de 1 euro (voir post sur le sujet). Si l’on prend réduit la disponibilité à 80% le coût augmente de 7 euros le MWh. Si la construction coûte 10% de plus (pour des raisons liées à une augmentation du niveau de sûreté le surcoût au MWh est aussi de 7 euros. Le coût de 80 euros le MWh que j’ai retenu est donc plutôt majorant.

2 Le coût futur des ENR et le mix ENR

J’ai retenu dans le scénario de sortie du nucléaire un mix ENR à 2050 une production de 110 TWh d’éolien et de 60 de solaire photovoltaïque et un  coût au MWh solaire de 150 euros le MWh. Il se pourrait que le PV se développe plus  et que l’éolien plafonne. Cela s’observerait dans une hypothèse de poursuite de la baisse du coût du PV. L’éolien off-shore pourrait être moins coûteux (150 euros le MWh au lieu de 180). Mais au total cela ne changera pas l’ordre de grandeur du coût moyen de production  de l’électricité qui ressort pour  ce type de scénario dans une fourchette de 210 à  230 euros le MWhTTC (contre 180 dans le calcul tout EPR).

3 Besoins d’investissements dans le scénario ENR

Quand on raisonne en investissements cumulés comme je l’ai fait et non en investissements actualisés il faut tenir compte de la durée de vie limité des investissements dans les ENR. Le chiffre mentionné de 200 milliards d ’Euros est donc à multiplier par un facteur compris entre 1 et 2 (2 si la durée de vie des équipements est de 20 ans, 1 si elle est supérieure à 40 ).

Concernant les investissements dans les réseaux et le stockage de l’électricité l’inconnue reste grande.

4  Cout de l’efficacité énergétique dans le scénario de sortie du nucléaire

J’avais   choisi, en indiquant que c’était un calcul « pifométrique »,  pour valoriser ce que vont payer les usagers afin de réduire leur consommation d’électricité, de partir des coûts, à peu près connus, de l’isolation thermique du bâtiment.  J’en déduisais un coût d’investissement de 2 à 4 euros pour éviter  un KWh pendant 30 ans, soit un coût de 16 à 33 c le kWh évité. Benjamin Dessus estime de son côté que  les investissements à réaliser seraient en moyenne, de l’ordre de 5 c d’euros le kWh économisé, soit 3 à 6 fois moins . Ce faible coût serait à ses yeux d’autant plus crédible qu’il peut s’agir de kWh accessibles via des réglementations où l’Europe a un réel pouvoir et une crédibilité forte. Dit autrement, les premiers gisements d’économie d’énergie seraient plutôt à chercher dans l’électricité spécifique et dans la régulation de l’énergie que dans l’isolation thermique du bâti[1]. Je suis d’accord avec cette remarque.

Pour rappel la consommation énergétique finale française d’environ 1600 TWh se répartit comme le montre le tableau. On voit en effet que le chauffage électrique ne représente que 60 TWh soit de l’ordre de 15% de la  consommation électrique française totale et 4 % de la consommation d’énergie finale.

En revanche il n’est pas facile de connaître les coûts par MWh évités, dans la pratique, car on manque de données et de recul. En particulier dans  l’industrie qui consomme un tiers de l’énergie final en ordre de grandeur (et hors transports associés) .Dans tous les cas il convient en outre d’évaluer le potentiel de réduction associé à une catégorie de mesure. Enfin le mode de calcul joue[2]

En effet les premiers KWh à économiser sont les moins chers (sans doute autour de 1c€/kWh cumac) et il y a certainement un potentiel à ce coût de l’ordre de 10 à 20 TWh , si on en a la volonté et les moyens ; mais par contre au delà des premiers TWh les opérations sont plus coûteuses, On peut se dire qu’il y a toute une gamme d’opérations qui vont de quelques centimes à 15 cEuros. Il me semble impossible d’affirmer aujourd’hui que le « bon » chiffre est à 5 mais il est en effet probablement inférieur à 15.

L’estimation de la charge annuelle serait donc inférieure  au chiffre que j’avais indiqué ( 30 à 60 milliards). Prenons pour l’exemple 10 c le kWh. Sur 170 TWh cela conduirait à un surcoût annuel de l’ordre de 20 Milliards. Du coup les factures des deux scénarios ressortent à parité (en gros 70 milliards annuels, pour 500 TWh consommés côté tout EPR et pour 310 TWH coté MDE/EPR).

Il n’est donc pas impossible que les coûts supportés in fine chaque année par le consommateur soient du même ordre de grandeur. Rappelons cependant que la question du stockage, des réseaux et de l’intermittence restent une inconnue de ce scénario, et que les coûts associés sont donc à ce stade estimés aussi « au doigt mouillé ».

Cependant cela n’empêche pas qu’il faille par ailleurs, au nom de la lutte contre le changement climatique, procéder aux rénovations lourdes. Le logement (résidentiel et tertiaire) est en effet  responsable de 20 à 25 % des émissions de GES en France et de plus de 40 % de la consommation d’énergie.  S’il est donc inexact d’attribuer la charge de l’investissement total de la rénovation thermique à une éventuelle sortie du nucléaire,  il faut  avoir à l’esprit que cette charge sera bien présente et sans doute prioritaire si les coûts des énergies fossiles continuent à augmenter ce qui est probable. Il faut également avoir à l’esprit que beaucoup de ces opérations ne sont pas assez rentables par les ménages (et par les entreprises) pour être entreprises aujourd’hui sans une incitation forte voire une obligation.

Enfin ne déduisons pas de cette analyse-ci qu’il faudrait nécessairement commencer par les opérations peu coûteuses d’efficacité thermique , qui seraient suffisantes pour se passer à terme du nucléaire. La priorité pourrait être, du fait du Peak Oil, d’accélérer la sortie du pétrole et d’effectuer de ce fait plus rapidement les rénovations thermiques lourdes.

5 Réalisme des objectifs de réduction de la consommation d’énergie.

J’ai pris pour illustrer le propos un objectif à 2050 de réduction de la consommation d’électricité de 30%. Il n’est pas possible de dire quatre décennies à l’avance si c’est réaliste ou pas. Pas facile non plus de savoir si cet objectif est atteint à « iso-confort ». Ce chiffre de 30 % me paraît un majorant de ce qu’il est possible aujourd’hui de se donner comme objectif. Il nécessite une vraie politique maîtrise de la demande qu’on ne constate pas aujourd’hui malgré le Grenelle et malgré la crise financière. Certains commentateurs me trouvent bien optimistes, (ou décroissantistes) d’autres bien prudents…Je me dis qu’il faut procéder par étapes et faire des essais en vraie grandeur : que donne une politique de la demande sérieuse accompagnée de coûts croissants de l’énergie ?

6 Transfert  de modes énergétiques

La limite la plus importante à l’approche  choisie c’est bien sûr d’avoir raisonné à modes énergétiques constants. Or il est possible que des usages aujourd’hui satisfaits directement par des énergies fossiles le soient demain par l’électricité. François Dauphin estime ce report à 100 à 150 TWh. Cela suppose une transition énergétique qui soit centrée d’abord sur le développement des usages électriques, ce qui n’est clairement pas compatible avec un scénario de sortir du nucléaire rapide ou moyennement rapide. Les études sur la voiture électrique montre que son intérêt est discutable[3]. Il est donc très difficile de trancher.

A ce stade la bonne méthode consiste à repartir d’un scénario global traitant simultanément de tous les secteurs, et des substitutions possibles…. A suivre donc.

7 Scénarios optimaux

La comparaison des deux scénarios (l’un avec sortie du nucléaire à horizon 2050 et l’autre avec généralisation de l’EPR) avait essentiellement pour but de permettre une réflexion sur les coûts monétaires  et le prix futur de l’électricité. Elle a permis d’en déduire quelques premières conclusions.

  1. En dehors des coûts liés à l’efficacité énergétique le prix de l’électricité pourrait doubler dans des scénarios opposés. Les charges totales pour le consommateur (coût de l’électricité plus amortissement des dépenses d’économie d’énergie) pourraient être du même ordre dans ces deux scénarios, passant de 45 milliards annuels aujourd’hui à 70 milliards demain, soit 50% d’augmentation. Un programme d’investissements important est à prévoir de l’ordre de 300 milliards pour le scénario EPR et sans doute plus pour le scénario MDE/ENR (disons 300 pour les ENR et 150  pour l’efficacité énergétique). A ce programme d’investissements devront s’ajouter dans la même période les investissements nécessaires pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles (pétrole et gaz).
  2. Augmenter une charge de 50 % sur une période de 40 ans se traduit par une croissance annuelle de moins de 2%. Si l’on fait le même raisonnement avec le total de la facture énergétique et si l’on constate un doublement de cette facture, sur 40 ans cela se traduit par une croissance annuelle de 2%. Rien d’impossible! Par ailleurs des investissements de l’ordre de 2% du PIB ne sont pas non plus démesurés. Si l’on raccourcit le délai cela devient évidemment plus difficile.  La question du rythme est donc  essentielle : ce qui est faisable avec un peu de temps devient héroïque dans la précipitation.
  3. La rentabilité de ces investissements pour les acteurs (que ce soit des producteurs ou pour les consommateurs) est aujourd’hui insuffisante au vu des mécanismes économiques et du faible prix du carbone. Il faut dans tous les cas revoir  la gouvernance et la régulation de l’énergie.
  4. Il y a  des incertitudes importantes sur les plans techniques et économiques tant pour ce qui concerne la France que pour son environnement international du fait notamment du peak oil mais aussi du fait de la multiplication des crises de toute nature, climatiques ou autres.

Si l’on veut ménager l’avenir, tenir compte de la dimension économique et ouvrir les possibles, la stratégie la plus cohérente consiste à favoriser des scénarios « incrémentaux » avec à la fois :

  • une hausse du prix de l’électricité (qui de toute façon est à l’ordre du jour du fait de la loi NOME)
  • le lancement d’un programme d’efficacité énergétique ambitieux
  • la reprise de l’investissement dans les ENR, en l’adaptant en fonction de  la baisse des  coûts des technologies
  • des prolongements de centrales nucléaires au-delà des 30 années minimales en fonction des besoins  à couvrir (moins de besoins, moins de fossiles, plus d’ENR conduit ou non à moins d’électricité nucléaire)
  • la construction de l’EPR comme alternative au prolongement des centrales,  pour se prémunir du risque de rupture d’approvisionnement au cas où  les programmes d’ efficacité ne marchent pas suffisamment ou pas suffisamment vite et où par ailleurs les tensions sur le pétrole obligent à des reports sur l’électricité. Et pour offrir une alternative au prolongement des centrales existantes, même si elle est bien plus coûteuse.

Dans tous les cas, ce type de scénarios doit se construire en concertation avec nos partenaires européens. La plaque européenne commence à être bien interconnectée et des insuffisances de production  liées à une sortie trop rapide du nucléaire non coordonnée (des deux côtés du Rhin) pourrait conduire à des black-outs dangereux au plan humain et industriel , et désastreux pour la crédibilité de ceux qui souhaitent de bonne foi limiter les risques encourus par les populations. Ou alors à des émissions de CO2 et une dépendance aux fossiles croissantes, ce qui n’est sans doute pas le but recherché.

Alain Grandjean

Pour compléter cette lecture, voici les autres posts de ce dossier :

L’équation Climat-Energie après la catastrophe nucléaire de Fukushima

Sortir du nucléaire : à quel prix ?

Sortir du nucléaire : à quel rythme ?

Commentaires de Benjamin Dessus sur le prix d’une sortie du nucléaire

Couverture du risque nucléaire : qui doit payer ?

Sortir du nucléaire en France : quelle gouvernance, quel financement ?


[1] Ce qu’on appelle l’efficacité active, par opposition à l’isolation, qui est de l’efficacité passive.

[2] Les chiffres sont parfois donnés en c€/kWh cumac (cumulé actualisé) mais pas toujours et pas toujours au même taux.

[3] Voir le dernier rapport du Conseil d’analyse stratégique, http://www.strategie.gouv.fr/content/rapport-la-voiture-de-demain-carburants-et-electricite-0

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