La transition énergétique est la clef de la sortie du marasme actuel

L’Europe ne se sort pas de la crise dans laquelle elle est entrée suite à celle des subprimes américains en 2008. Même si le PIB n’est pas un indicateur pertinent du bien –être social il permet de visualiser les variations de l’activité économique et sa chute  dans la zone Euro.

Les réponses actuelles qui consistent à tenter de limiter les déficits publics plus ou moins rapidement répondent à deux exigences apparemment incontournables :

-rassurer les « marchés financiers » et limiter les taux d’intérêt pour contenir le service de la dette,

-retrouver une certaine crédibilité en montrant à nos partenaires allemands et  à la Commission Européenne que  nous sommes enfin capables de tenir des engagements.

Dette non consolidée de la zone Euro en % du PIB. Données établies par Gaël Giraud. CES, PSE et Labex RFI.

 

Cette apparente logique ne résiste pas à l’épreuve des faits. La réduction de la dépense publique ne permet pas de réduire le ratio dette/PIB, comme le montre le graphique ci-dessus. D’autre part, le problème économique central de la zone Euro est celui de l’excès d’endettement des agents privés, en particulier les agents financiers  (dont une partie de la dette a pourtant été transférée aux Etats…) comme on le voit également. Il ne sera en rien résolu par l’action sur les déficits publics, au contraire. Nous entrons dans la situation de trappe à liquidités qu’a expérimentée le Japon depuis 1991 (voir L ‘Europe dans la trappe à liquidités ? et Le Japon dans la trappe à liquidité ).

 

Cette voie est donc économiquement irréaliste et politiquement suicidaire, comme le montrent tous les résultats électoraux en Europe. D’un autre côté,  une relance « keynésienne » traditionnelle en France butera sur la contrainte extérieure : elle se traduira par une hausse des achats de biens de consommation largement importés.

 

L’impératif d’un  plan de sortie de crise

 

L’association chômage et monnaie propose et documente un plan de sortie de crise ambitieux  (voir http://www.chomage-et-monnaie.org/2013/04/plan-de-sortie-de-crise-2013/ ) s’intégrant dans une stratégie de négociation serrée avec l’’Allemagne (voir http://www.chomage-et-monnaie.org/2013/04/editorial-etat-durgence/ ). Les calculs économiques faits s’appuient sur une modélisation renouvelée du multiplicateur keynésien (voir http://www.chomage-et-monnaie.org/2013/04/f17-le-multiplicateur-global/).

 

Les investissements retenus dans ce plan (logement social, rénovation thermique du batiment et du logement, transport)  répondent à l’urgence sociale, à la nécessité de réduire la facture énergétique et créent des emplois non délocalisables.

Dans un registre beaucoup plus orthodoxe, l’intérêt et la faisabilité d’un plan d’investissements publics sont mis en avant par Patrick Artus (voir encadré).

 

Des investissements publics nécessaires en Europe.

 

 

 

Patrick Artus, Flash Eco, Natixis, 8 avril 2013, N° 280.

 

 

La baisse des investissements publics est notoire, comme le montre le graphique suivant, et  de l’ordre de 2% depuis 1980, ce qui représente en ordre de grandeur 200 milliards d’euros par an. Revenir au moins au niveau des années 80 est donc non seulement raisonnable mais indispensable, pour rattraper le retard pris. C’est largement insuffisant pour adapter l’économie aux fortes évolutions du contexte actuel dans tous les domaines.

 

Investissement dans la zone Euro, 1980-2014, en % du PIB[1]

 

 

Michel Aglietta et Thomas Brand plaident, quant  à eux[2], pour un new deal fondé notamment sur la décarbonation de l’activité économique en Europe.  « L’environnement est le domaine d’innovation susceptible de porter un projet de croissance pour toute l’Europe et de le décentraliser dans les territoires pour combattre la désindustrialisation. »[3]

 

 

La transition énergétique : un projet européen mobilisateur et fédérateur.

 

Pour sortir de l’impasse, une solution s’ouvre donc devant nous. Faire de la transition énergétique puis écologique un grand projet européen, mobilisateur, fédérateur, gagnant au plan social et écologique et économiquement réaliste.

 

 

Un tel plan d’investissement permettra de  réduire nos achats d’énergie fossile. Leur facture pour la France est en 2012 de 69 milliards d’euros ; elle est de l’ordre de 450 milliards pour l’Union Européenne. Dans les deux cas elle est amenée à croître dans les décennies à venir.  Il est possible de la faire baisser en investissant massivement dans la rénovation thermique des bâtiments et des logements, dans les énergies renouvelables et dans les moyens de transport basse consommation. D’autre part, ces domaines sont susceptibles de créer rapidement des emplois non délocalisables (au contraire des réseaux et des infrastructures lourdes qui nécessitent des études et des  concertations longues). Enfin la précarité énergétique croissante ne sera pas éradiquée sans ce type de programmes ambitieux.

 

Ces sujets sont consensuels en Europe et permettraient d’entrer dans un dialogue constructif avec l’Allemagne. Si les divers pays européens ont des approches différentes du nucléaire, ils doivent tous réduire leur facture d’énergies fossiles pour des raisons économiques et climatiques ; ils doivent tous réduire leur consommation d’énergie. En tout état de cause il n’est pas utile d’obtenir l’unanimité des Etats-Membres pour lancer une telle initiative.

 

Par ailleurs un programme d’investissements clairement identifiés et facilement traçables dans les comptes publics est sans doute la seule nature de dépenses qui pourrait échapper aujourd’hui au conformisme régnant à Bruxelles, Berlin, Francfort, et …Bercy.

 

Comment financer ces investissements publics ?

 

La solution la plus simple en théorie consiste à isoler ces investissements et leur financement (monétaire) du calcul des dettes et déficits publics au sens de Maastricht et de les financer via la BEI et les banques publiques nationales qui peuvent se refinancer auprès de la BCE. (voir http://financerlavenir.fnh.org/ et sur ce blog ). C’est aussi la voie que propose Chômage et Monnaie (mais là dans le cadre d’une stratégie de négociation avec l’Allemagne).

 

 

Présentée ainsi, cette solution génère immédiatement trois réactions.
1 L’Allemagne s’y opposera. L’interdiction du financement par la Banque Centrale de dépenses publiques de toute nature est inscrite dans sa Constitution.

2 La Banque centrale Européenne est indépendante et ne peut être contrainte de financer par création monétaire un tel plan

3 Ce financement serait par essence inflationniste.

 

Les notes ci-dessous répondent au troisième point[4], nous n’y reviendrons donc pas.

 

Pour contourner les obstacles 1 et 2,  Gaël Giraud a imaginé et proposé dans le cadre du Débat National sur la Transition Energétique un mécanisme qui s’inspire de celui qui a été mis en place en 2008 par le Trésor pour sauver les banques : la création de la Société de Financement de l’Economie Française (SFEF)[5] . Il propose la création d’une Société de Financement de la Transition, faiblement capitalisée (par des acteurs privés en majorité et par l’Etat minoritaire) pouvant prêter par exemple 30 Milliards d’euros pendant 10 ans[6].

Gaël Giraud,CES, PSE et Labex RFI

 

Nous ne rentrerons pas  ici  dans les détails de ce montage ni dans sa discussion d’ordre juridique et politique, évidemment nécessaire.

 

Notons simplement qu’un tel plan répondrait aux contraintes rappelées tout au début de cette note. Créant de l’activité il contribuerait à l’amélioration du ratio dette/PIB ; il redonnerait donc confiance aux marchés qui sont avant tout préoccupés par la récession en cours. Deuxièmement, la question de la crédibilité de nos engagements de maîtrise des dépenses publiques courantes se poserait de la même manière, car la gestion du plan d ‘investissements serait séparée et isolée de celle des dépenses courantes.

 

A ce stade constatons qu’avec un peu d’imagination et du courage politique il est possible de lancer et de financer  un projet de grande ampleur en France, même dans un cadre contraignant. Ce qu’il a été possible de faire quand le système bancaire allait a la banqueroute, il est possible de le faire pour sortir notre économie du marasme et pour infléchir la trajectoire actuelle (d’une consommation d’énergies fossiles polluantes et dont nous sommes de plus en plus dépendants) qui nous promet des lendemains douloureux.

 

Plus que jamais il faut oser dire qu’il y a des alternatives et qu’il est possible de sortir par le haut de la situation insensée dans laquelle nous plonge la pensée unique !

 

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[1] Graphique issu du livre de Michel Aglietta et Thomas Brand, Un new deal pour l’Europe, Odile Jacob, 2013

[2] Voir Michel Aglietta et Thomas Brand, op.cité.

[3] voir http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=196, pour une présentation du livre

[4] Voir également le livre de Gaël Giraud, L’illusion financière, aux éditions de l’Atelier, pour un rappel sur la création monétaire.

[5] La SFEF  été créée avec un capital de de 75 Millions d’euros et a émis des obligations (garanties par l’Etat Français à hauteur de 265 Milliards d’euros) souscrites par les banques françaises pour un montant de 77 Milliards d’euros au total. Ces obligations ont été portées par les banques a la BCE en collatéral, qu’elle ne pouvait refuser du fait de la garantie d’Etat)  ce qu’il lui a permis d’apporter des liquidités aux banques. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Soci%C3%A9t%C3%A9_de_financement_de_l%27%C3%A9conomie_fran%C3%A7aise et www.fbf.fr/fr/files/88AJRU/Grandes_etapes_financement_economie.pdf

[6] A ce stade il n’est pas indispensable de discuter en profondeur du niveau exact du besoin de financement.  2 à 3 % du PIB par an en France, c’est 40 à 60 milliards, mais il est difficile d’imaginer que de tels niveaux d’investissements se mettent en place en un an. Il faut en effet relancer la machine, négocier en détail le contenu des programmes et lancer des concertations avec les acteurs. Ces contraintes dimensionneront certainement fortement les possibilités en phase initiale. Par ailleurs il est clair que seulement une partie de ce programme est à financer par ce type de mécanisme innovant.

Arrêter la dérive climatique détruira du capital financier Savons-nous vraiment faire nos comptes ?

Nous avons vu dans ce post  que les réserves prouvées d’énergie fossile sont environ 4 fois supérieures à notre «  budget carbone » d’ici 2050, si nous voulons rester en-dessous d’une hausse de 2 degrés. Dès lors 80 % de ces réserves prouvées ne valeraient rien puisqu’elles ne pourraient être exploitées.

 

Une étude récente de  l’ONG Carbon  Tracker détaille cela http://carbontracker.live.kiln.it/Unburnable-Carbon-2-Web-Version.pdf. Elle  précise les chiffres en fonction des hypothèses d’augmentation de température et des échéances (2050 et 2100). Elle étudie la répartition des réserves entre acteurs privés et Etats (qui en détiennent la majorité). Elle s’intéresse aussi au flux de capitaux engagés pour augmenter ce niveau de réserves. Dernier point, elle montre en quoi les espérances qu’on peut mettre dans le captage stockage géologique du CO2 ne modifient pas fondamentalement la donne.

 

La conclusion est sans appel. La valeur en bourse des entreprises « fossiles »   et la valeur du patrimoine public pour les Etats propriétaires de réserves fossiles s’effondreraient si on décidait de garder sous terre ce qui est pour eux un  actif, une richesse, stratégiques. On comprend que les actionnaires de ces entreprises et les dirigeants de ces Etats ne se pressent pas pour reconnaître l’origine du changement  climatique en cours.

 

Bref arrêter la dérive climatique, c’est-dire sauvegarder un précieux capital naturel entraîne la destruction de capital financier. Nous avions déjà vu dans une série de posts que la comptabilité actuelle ne représentait pas correctement les enjeux collectifs auxquels nous sommes confrontés.  On se rappelle que dans notre Ile de Pâques imaginaire [1] un « Enarque ne sachant pas compter » gérait en bon père de famille les ressources naturelles stratégiques de cette ile (la forêt et les poissons). Qu’un « Enarque sachant compter » et pilotant l’activité économique avec le PIB et le CAC40 comme boussoles, accélérait la destruction de l’ile et conduisait ses habitants à une mort sans phrases.

 

Changeons vite de boussole. Retrouvons le nord avant de subir le sort de toutes les civilisations disparues avant la nôtre. A ce propos un livre passionnant vient de sortir sur ce sujet : La véritable  richesse, une économie du temps retrouvé[2].

 

Il montre dans la suite du livre de Tim Jackson[3] qu’il faut remettre en cause notre credo de la croissance, viser une économie de la plénitude ; et il est plein d’exemples d’initiatives qui vont « dans le bon sens ». Bref retrouver le bon sens c’est possible. Il faut juste laisser tomber nos livres de comptes et leur préférer sans  doute les bons  livres de contes…

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[1] Voir Jean-Marc jancovici et Alain Grandjean, C’est maintenant, 3 ans pour sauver le monde, Le Seuil, 2009

[2] Par Juliet B. Schor, sociologue au Boston College, livre publié chez ECLM, avril 2013. Voir

http://www.veblen-institute.org/La-veritable-richesse

[3] Prospérité sans croissance, De Boeck, 2010

Les hydrocarbures non conventionnels au secours du climat

Le débat sur la transition énergétique est hanté par les hydrocarbures non-conventionnels (les gaz et huiles de schiste principalement). Ils seraient à la fois  à l’origine d’une révolution énergétique et changeraient la donne climatique. A titre d’exemple, les émissions de CO2 américaines auraient baisser suite à leur exploitation (conduisant à  une baisse de la consommation de charbon).

Une note récente du quai d’Orsay s’appuie sur cette « révolution » pour reléguer au rang de millénariste les tenants du peak oil[1]  .  Il y est dit également :

« Les politiques climatiques devront désormais être justifiées par leur mérite propre, sans  le secours d’invocation de menaces tenant plus du millénarisme énergétique que d’une prospective raisonnée ».

Ce propos (l’adverbe désormais indiquant une novation) est très curieux car les  hydrocarbures non conventionnels, en tant que tels,  ne changent rien à la question climatique. Nous avons déjà insisté ici sur le fait que le climat ne sera pas sauvé par la pénurie des énergies fossiles. Voir http://alaingrandjean.fr/2010/07/02/le-climat-sauve-par-la-penurie-des-energies-fossiles/.

Reprenons la démonstration. En référence à plusieurs sources scientifiques récentes[2], satisfaire à l’objectif des « 2°C » nous oblige à ne pas émettre plus de 600 à 1 200 GtCO2 d’ici 2050, ces chiffres ne concernant que la combustion des énergies fossiles. Conservons l’ordre de grandeur de 1000  GtCO2, en se rappelant que l’humanité a émis du seul fait de la combustion  des énergies fossiles un peu plus de 30 GTCO en 2010 et que ses émissions sont toujours croissantes. Peut-elle jouer à ce jeu longtemps ? En réserves prouvées[3] restantes de pétrole, gaz et charbon, nous avons dans le monde un potentiel d’émissions de l’ordre de 2 900 GtCO2 sous les pieds, dont plus de 1 000 GtCO2 en « se contentant » seulement du pétrole et du gaz. Ces chiffres font en outre abstraction des réserves non prouvées, au rang desquels les pétroles et gaz non-conventionnels. Selon l’AIE, les réserves ultimes restantes de pétrole et de gaz, c’est-à-dire prouvées et non prouvées (mais techniquement extractibles), correspondraient à elles seules à des émissions supérieures à 4 000 GtCO2e. Celles de charbon à plus de 30 000 GtCO2e. La figure ci-dessous permet de mieux appréhender les ordres de grandeur en jeu, concernant les émissions « admissibles » (notre « droit à émettre ») et potentielles (à partir des réserves fossiles prouvées) et placent des scénarios d’émission réalisés par l’AIE.

Source : Carbone4[4]

 

L’exploitation et la consommation des hydrocarbures au niveau mondial doivent donc, dans tous les cas, et quelles que soient les perspectives des non conventionnels, être réduites[5] volontairement pour limiter la dérive climatique. Dit autrement, extraire plus de gaz non conventionnels de terre, c’est, contrairement à ce qu’affirment leurs défenseurs,  contribuer à la dérive climatique sauf s’il est décidé de ne plus exploiter, d’autres énergies fossiles – issues de réserves prouvées.

C’est donc bien cette décision qui peut changer le cours des choses en matière climatique et non des découvertes d’énergies fossiles supplémentaires. La condition absolument nécessaire pour que les hydrocarbures non conventionnels contribuent positivement au problème climatique, c’est l’interdiction du recours au charbon, sans séquestration de CO2 . Or  c’est le contraire qui se passe.  Le charbon (sans séquestration dans l’état actuel des choses) est la source d’energie mondiale la plus en croissance. En Europe on assiste au retour du charbon, parce qu’il trouve moins de débouché aux USA, et surtout parce que l’effondrement du prix du CO2 du marché ETS le rend moins couteux que le gaz.

 

Plus que jamais donc il faut réaffirmer que la lutte contre le changement climatique passe par une décision de limiter volontairement notre consommation d’énergie fossile. Cette réduction passe par des réglementations drastiques (par exemple la limitation de la quantité de CO2 émise par kWh) et/ou par des dispositifs comme la taxe carbone ou un marché de CO2 qui fonctionne…Et par une réduction de notre consommation d’énergie, indépendamment de sa source.

Ces enjeux sont plus que jamais à remettre sur la table, notamment en Europe à un moment où elle semble entrer en agonie !

 

A qui le crime profite ?

 

La lutte contre le changement climatique n’est pas de l’intérêt de tous. Pas de celui de  l’industrie fossile (et les pays producteurs, propriétaires des gisements). Bill Mackibben rappelle dans l’article cité, que leurs réserves (qui correspondent aux  2900 GTCO2) valent  (selon une estimation de JP Morgan[6]) en ordre de grandeur 30  000 milliards de dollars, si et seulement si … elles sont extraites un jour.  Décider d’en garder les 2/3  sous terre c’est leur supprimer 20 000 milliards d’actifs !  Quant  à son chiffre d’affaires annuel il est sans doute de l’ordre  de 400 milliards de dollars[7]. On comprend que cette industrie ne soit pas pressée de voir ce gateau se réduire…

 

Mais chacun d’entre nous, en tant que consommateur et utilisateur d’ énergie pour le moindre geste de notre vie courante, n’a pas vraiment intérêt à ce que la fête s’arrête. Du coup,  les responsables politiques à qui il appartient de créer les contraintes indispensables ne le font pas, et encore moins en période de crise économique.

Espérons que le débat sur la transition énergétique ne se laisse pas embarquer sur de fausses pistes mais nous  aide à ouvrir les yeux. L’horloge climatique ne s’arrête pas parce  qu’on ne la regarde pas…

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[2]. 600 GtCO2e cumulées environ entre aujourd’hui et 2050, selon Meinhausen et al . Nature 458, 1158–1162 (2009).  1 200 GtCO2e cumulées environ entre aujourd’hui et 2050, selon Allen, M. R. et al. Nature 458, 1163–1166 (2009). 900 GtCO2 cumulées entre aujourd’hui et 2050 Selon l’AIE (World Energy Outlook 2012), Dans un article récent paru dans La Revue Durable, numéro 48, mar-avril 2013, Bill Mackibben retient un chiffre encore plus bas : 565 GTCO2.

[3] Les réserves prouvées représentent la part des ressources dont l’extraction / production est considérée comme certaine à 90%.

[5] Le captage stockage du CO2, qui en est au balbutiement et qui ne pourra se déployer que tardivement ne change rien à cette conclusion.

[6] Qui est assez facile à verifier en ordre de grandeur : les réserves prouvées de pétrole gaz et charbon ont un contenu énergétique de l’ordre de 1000 GTep. A  40 dollars la tep (prix moyen pondéré du mix d’énergie fossile mondial) cela représenterait 40 000 milliards de dollars.

[7]  10 GTep à 40 dollars.

L’aéroport Notre Dame des Landes Le jeu des 7 erreurs

L’aéroport Notre Dame des Landes Le jeu des 7 erreurs[1]

 

La France n’est pas l’Espagne et ses 50 aéroports, dont plusieurs fantômes, presque vides, comme celui de Castellon à côté de Valence et celui de Ciudad Real (à 160 km de Madrid) construit il y a à peine deux ans et qui va fermer. Pour autant faut-il s’obstiner, au nom d’arguments des années 60,  dans le projet de Notre Dame des Landes en remplacement de l’actuel aéroport de Nantes ? Et dépenser 750 millions d’euros (pour l’aéroport et ses dessertes)[2] quand on est aux abois et on cherche, million après million,  des rentrées fiscales par tous les moyens.

Comme cette opération consisterait (se elle se faisait, ce qui n’est pas inéluctable) en un transfert et non une création, elle  n’est pas le strict équivalent d’un autre aéroport fantôme, celui de Mirabel au Québec. En revanche les erreurs de raisonnement qui ont conduit à ces naufrages sont ici présentes et font de cet aéroport un symbole de gaspillage et de fuite en avant, révélateur d’une incapacité à  conduire la politique de transition énergétique (et écologique) que nous devons mettre en route dès aujourd’hui.

 

Le jeu des 7 erreurs.

 

1 S’il faut investir aujourd’hui pour réaliser cette transition c’est dans les économies d’énergie, à commencer par le pétrole, pour réduire notre dépendance à ce précieux liquide.  Or un nouvel aéroport n’a de sens que si le trafic aérien croit. Ce projet va en outre engendrer un surcroit de trafic routier Nantes, Rennes – NDDL Il entraînera inévitablement une consommation accrue de pétrole. Si  le pétrole devient trop cher (ou trop difficile d’accès) alors ce projet sera un échec. Pile c’est une erreur, face c’est un échec.

 

2 La priorité en matière de transport en France c’est évidemment le renforcement des transports « bas carbone » (voiture très basse consommation, covoiturage et autopartage, renforcement des infrastructures ferroviaires existantes et amélioration du matériel ferroviaire roulant, éventuellement lignes de car et de bus pour réduire la dépendance à la voiture individuelle dans le périurbain, …). Pour les déplacements intérieurs régionaux ou interrégionaux le train doit prendre en charge le plus gros des déplacements.

 

Pour les déplacements internationaux, on peut comprendre que la centralisation sur Paris soit déséquilibrante et gênante pour les régions, mais est-il vraiment certain que l’aéroport actuel, s’il voyait une baisse des vols intérieurs[3] ne pourra pas accueillir les vols internationaux dont la croissance sera elle aussi limitée ?

 

4 La justification économique des projets de transport repose sur une analyse coûts-bénéfices, dont le modèle est défini par l’administration.

Côté coûts on compte les dépenses du projet et ses impacts négatifs (accroissement des émissions de CO2, pollution de l’air, bruit, emprise foncière etc.). Côté avantages on compte les gains de temps, les effets positifs sur l’urbanisation…

Dans la pratique, dans le domaine du transport, les deux postes déterminants sont le temps gagné et les dépenses faites. En simplifiant à peine,  l’étude d’un projet d’infrastructure de transport se ramène à un indicateur : le coût du temps gagné (sur sa durée de vie).

Trois  remarques s’imposent :

- le gain économique ne concerne que les usagers de l’avion, principalement les cadres supérieurs pour leurs déplacements professionnels et les catégories socio professionnelles les plus aisées pour leurs loisirs.

- ce gain est évidemment très sensible aux hypothèses retenues, notamment d’évolution du trafic aérien. Dans l’étude socio-économique de 2006 faite pour NDDL[4], il est supposé croissant jusqu’en 2050, le PIB étant lui-même toujours croissant (dans une fourchette 1,9%-2,4%). Le prix du baril est aussi déterminant :  dans l’étude citée, il se tient dans une fourchette 60-80 dollars le baril !!! (pour mémoire, le prix actuel du baril tourne autour de 100 dollars et plus d’un économiste le projette à 150 dollars, sans compter la nécessaire taxe carbone qui permettrait de tenir nos engagements climatiques)

Une étude danoise[5] débouche par cette même méthode sur un constat de perte socio-économique élevée.

Enfin et surtout est-il vraiment rationnel de comparer des accroissements de gains de temps, dans une période où tout va déjà beaucoup trop vite, à un accroissement de la dérive climatique et à l’épuisement de ressources naturelles ?

Source « Examen de l’analyse économique globale de l’aéroport du Grand Ouest Comparaison avec des améliorations sur Nantes Atlantique
Delft, CE Delft, Octobre 2011 »

 

5 Plus de 2000 ha de terrains agricoles  et de zones humides vont être sacrifiés au bitume et au béton, alors que nous devons en finir avec l’érosion de la biodiversité et  l’artificialisation des sols et au moment où il faudrait rapprocher les zones de production maraîchère des grands centres urbains. L’avenir est à la réduction des norias de camions qui traversent l’Europe dans les deux sens pour transporter, par exemple, des tomates ! L’avenir est à l’agriculture maraîchère de qualité et de proximité.

 

6 Sur place, comme le dit Jean Gadrey, « ce ne sont pas les « petits projets utiles » qui manquent, ni les bras et les têtes pour les faire vivre : agroécologie, AMAP, circuits courts, relocalisation d’activités économiques et sociales, monnaies locales, expérimentations et transitions énergétiques, habitats groupés et écologiques, préservation des semences paysannes… » Toutes ces activité économiques d’avenir, car résilientes aux tensions à venir sur les ressources et les capacités de nos écosystèmes, ne sont pas assez valorisées aux deux sens du terme : ni reconnues à leur juste intérêt, ni aidées économiquement au contraire de tous ces projets aussi grandioses qu’inutiles.

 

7 Pour finir, rappelons que le président de la République a annoncé  un moratoire sur ce projet au moment de la nomination de Jean-Marc Ayrault comme premier ministre[6], renvoyant toute décision (et s’interdisant toute expulsion dans la période) à l’issue des procédures de justice en cours Comment ne pas ressentir qu’il s’est moqué  de ses compatriotes ? La fin du moratoire n’a jamais été prononcée et les expulsions se font au motif que le projet a été décidé dans les règles démocratiques. Les études ont été faites dont l’enquête d’utilité publique. Ce n’est pas en cognant sur les opposants que ce gouvernement inspirera confiance sur sa capacité à discerner les grands enjeux et à conduire la transition énergétique.

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[1] Ce billet s’inspire de celui de Jean Gadrey que je recommande vivement  à tous ;  voir http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2012/10/24/l%E2%80%99ayrautport-de-nddl-ou-la-destructrice-folie-des-grandeurs-des-barons-locaux/#more-411

Il a été proposé et revu par ML.

[2] Le coût de l’aéroport à lui seul était  estimé en 2006 à environ 300 millions d’euros. Ce coût est sans doute très sous-évalué. Une étude critique réalisée par le bureau d’étude Delft estime le coût total, dessertes comprises, à 750 millions d’euros. « Examen de l’analyse économique globale de l’aéroport du Grand Ouest Comparaison avec des améliorations sur Nantes Atlantique
Delft, CE Delft, Octobre 2011 » etudenddl.pdf

[3] En 2010, le trafic était  d’environ 1,5 millions passagers  pour les vols intérieurs et autant pour les vols internationaux

[4] Voir Projet d’aéroport du Grand Ouest Notre-Dame-des-Landes, 2006, Dossier d’enquête préalable à la déclaration d’utilité publique Pièce F: Evaluation socioéconomique et financière, http://aeroport-grandouest.fr/files/2010/02/PieceF_290906.pdf

[5] Voir « Examen de l’analyse économique globale de l’aéroport du Grand Ouest Comparaison avec des améliorations sur Nantes Atlantique
Delft, CE Delft, Octobre 2011 » etudenddl.pdf

[6] http://www.rue89.com/rue89-planete/2012/05/10/comment-hollande-demine-notre-dame-des-landes-pour-ayrault-232036

Hydrocarbures & nourriture, comment préserver la paix ? ( billet invité : Raphael Montfort )

Voici un billet rédigé par Raphael Montfort, sur les liens entre nourriture et pétrole.

Voilà plusieurs décennies que les habitants des pays développés ont perdu le fil qui relie le contenu de leur assiette avec les écosystèmes qui la remplissent. L’urbanisation massive de la société depuis un demi-siècle, le développement de la grande distribution, les techniques modernes de marketing ou encore l’essor de l’industrie agro-alimentaire dans la production de plats préparés sont autant de facteurs qui ont peu à peu distancé l’aliment brut et sa chaîne de production de son utilisation finale dans la tête du consommateur.

Jamie Oliver, le célèbre chef britannique, a montré à multiples reprises que les enfants et les adolescents des écoles britanniques et américaines aujourd’hui ne savent plus à quoi ressemble une courgette ou une tomate, pas plus qu’ils ne savent que les chicken nuggets sont fabriqués avec des poulets. En règle générale, on s’interroge peu sur les procédés industriels (alors que c’est bien de cela qu’il s’agit, le plus souvent) qui nous permettent de nous alimenter à notre faim, qui plus est de consommer plus de 100kg de viande par personne et par an.

Pour qui se donne la peine de s’y intéresser, une conclusion ressort assez rapidement : la quasi-totalité des aliments que nous mangeons quotidiennement a requis la combustion d’hydrocarbures (pétrole et gaz le plus souvent, des ressources non-renouvelables en cours d’épuisement et aux effets néfastes sur le climat planétaire), pour arriver dans notre assiette. Ces derniers sont omniprésents dans la chaîne de production et de distribution agro-alimentaire, et l’on retrouvera par exemple :

  •  d’importantes quantités de gaz naturel dans la production des engrais azotés utilisés pour fertiliser les champs de céréales à destination de l’élevage et des hommes,
  •  du gaz naturel et de la pétrochimie dans la production des pesticides utilisés pour traiter les cultures,
  • du pétrole dans le réservoir des engins agricoles (tracteurs, moissonneuses-batteuses…)
  •  du pétrole ou du charbon électrique pour faire fonctionner les pompes et les réseaux d’irrigation (la France et le nucléaire restent une exception, la règle au niveau mondial étant plutôt le charbon)
  • du pétrole pour transporter la marchandise à chaque étape de la chaîne de valeur, d’autant plus que l’on a éloigné les sites producteurs de céréales des sites d’élevage qui les consomment. L’illustration de cette dépendance est évidente lorsque l’on regarde les cours comparés du pétrole et des denrées alimentaires sur la décennie écoulée :

 

 

A titre indicatif, il faut environ 1500 litres de pétrole pour nourrir un citoyen américain sur une année (Dale Allen Pfeiffer, Eating Fossil Fuels, 2005). Au prix du carburant en Amérique du Nord (3.7$ le gallon soit 1$ le litre environ), cela représente un coût de 1500$. Si le prix des hydrocarbures était amené à doubler dans les années à venir, à cause de l’effet conjoint de plafonnement de l’offre et d’une croissance de la demande des pays émergents, c’est l’équivalent d’un mois de salaire minimum qui part en fumée… Comment réagiraient alors les populations concernées? En 2011, une équipe de trois chercheurs américains (Marco Lagi, Karla Z. Bertrand et Yaneer Bar-Yam) a analysé les liens qui pouvaient exister entre les prix de la nourriture et les soulèvements populaires. Les résultats de leur étude sont édifiants. Il est difficile de ne pas rapprocher les soulèvements du printemps arabe de 2011 du doublement du prix des denrées alimentaires en 7 ans :

 

Un prix de la nourriture soumis à la tendance haussière et à la volatilité élevée du cours des hydrocarbures entraîne ineluctablement l’instabilité politique et sociale. L’Histoire de l’Humanité est jalonnée d’épisodes où un peuple qui a faim renverse le pouvoir en place, ou tente de le faire avant de subir l’oppression du régime. Sera-t-il aisé de préserver la démocratie et la paix dans un monde où les hydrocarbures sont de plus en plus chers? Il est permis d’en douter.

Mais qu’attend-t-on alors pour réduire la dépendance de la chaîne de production alimentaire aux hydrocarbures? Pour retrouver une cohérence entre l’agencement du territoire, l’affectation des terres agricoles, les techniques de culture? Traiter ces sujets en amateur sans en comprendre les enjeux n’est pas seulement une erreur de jugement, cela revient à s’en remettre à la loterie pour essayer de conserver ce que l’on a de plus précieux.

OGM, gaz de schiste, Fessenheim, retour de l’obscurantisme ou émergence d’une nouvelle rationalité?

En quelques semaines, trois sujets hautement symboliques, au cœur du débat écologie /  technologie ont fait la une des journaux. Le gouvernement met un arrêt à  l’exploration  des gaz de schiste en France et annonce la fermeture de la centrale de Fessenheim. Le Nouvel Observateur fait sa une[1] sur « Oui les OGM sont des poisons » et  engendre un débat passionné.

 

S’agit-il du retour de l’obscurantisme, comme le pointe, pour le cas du gaz de schiste,  un petit papier t de Favilla dans les Echos[2], au titre remarquable : « Mantras contre le gaz de schiste » ?  En voici la conclusion :

 

« Bref, dans une nation où sont nés Descartes, d’Alembert et Auguste Comte, on aurait pu débattre rationnellement des risques liés à cette rare source d’énergie présente dans notre sol, des moyens d’y faire face et prendre ainsi une décision éclairée. Au lieu de quoi, un président marabouté par d’obscurs sorciers écologistes s’est précipité pour annoncer une décision qui engage l’avenir de la France sans l’ombre d’une discussion préalable. Ce grand pays scientifique aurait mérité mieux. »

 

Puis-je ici tenter de plaider l’inverse ? Que nous assistons au contraire à l’émergence, accompagnée des douleurs de l’enfantement, d’une nouvelle  rationalité ?

 

Ecologistes français et républicains américains même combat ?

 

Les  deux décisions du gouvernement pourraient être interprétées comme des concessions ou des gages donnés aux Verts par un président pensant déjà à sa réélection et conscient de sa nécessaire alliance avec les écologistes. La une du Nouvel Obs pourrait être considérée comme un simple coup médiatique[3] et une tentative de reconquête du lectorat vert.
A un deuxième niveau d’analyse, on pourrait se dire que les écologistes à séduire sont vraiment obscurantistes : hostiles à l’expérimentation (pourquoi ne pas explorer le potentiel des gisements de gaz de schiste ? ) , hostiles au progrès et incapable de raisonnement économique (la fermeture de Fessenheim coûte un bras !) et  incapables de comprendre la démarche scientifique (l’étude de Gilles-Eric Seralini sur les OGM, même bien faite et publiée dans une revue à comité de lecture n’emporte pas la conviction scientifique, tant qu’elle n’a pas été analysée, discutée scientifiquement et refaite[4]).

 

Curieux paradoxe. Aux Etats-Unis ce sont les républicains les plus extrêmes (le tea-party et assimilés) qui rejettent la science[5] et veulent réduire ses budgets… Parce qu’elle s’oppose à leurs convictions religieuses (évolutionnisme contre créationnisme), philosophiques  (la dérive climatique contre le refus des limites) ou morales (dans le débat sur l’avortement[6]).

 

Alors qui est irrationnel ? Le milieu des affaires américain ou l’écologie française ? Sommes-nous certains que nos entreprises qui se plaignent du blocage anti-science de l’écologie ne se mettraient pas à se plaindre de la science si elle s’opposait à leurs intérêts ? N’est-ce pas d’ailleurs ce qui s’est passé pour l’épisode climato-sceptique où les propos profondément obscurantistes et anti-scientifiques de Claude Allègre et de ses acolytes ont été appréciés et relayés par une partie du milieu des affaires ?

 

Avant de reprendre chacun des dossiers évoqués  qui ont leurs particularités, rappelons quelques faits qui sont à l’origine d’une légitime prudence de la part des personnes (écologistes ou non, scientifiques ou non) qui connaissent un peu l’histoire des relations entre science, technique et société.

 

Science, santé et environnement : la fabrication de la méfiance

 

1 Des preuves répétées de dangerosité caractérisée de produits mis sur le marché peuvent non seulement ne pas être prises en considération par les industriels concernés mais niées farouchement avec les moyens les plus puissants. Rappelons quelques scandales ayant marqué l’opinion : le tabac,  le PCB, le plomb, l’amiante, les hormones de croissance, la vache folle, le mediator… Une étude danoise faite en 2001[7]  a tenté de tirer les leçons de cette forme d’incapacité collective à tirer rapidement les leçons des « alertes précoces ». Un seul exemple : l’amiante, qui provoque 100 000 décès dans le monde par an[8]. Sa  dangerosité a été mise en évidence en 1898, les études montrant que c’était un cancérogène sont antérieures à la deuxième guerre mondiale. Son interdiction en France ne date que de 1997…

2 Les industriels concernés peuvent utiliser les moyens à leur portée soit pour nier les résultats des études qui seraient contraires à leurs intérêts soit plus subtilement pour financer des travaux scientifiques et des campagnes de communication instillant le doute dans l’opinion publique. C’est ce que montrent les travaux de Naomi Oreskes [9] dans plusieurs domaines dont celui du changement climatique.

3 Les effets sur la santé des faibles doses de produits toxiques ont été largement sous-estimés pour des raisons culturelles, scientifiques et technologiques. L’idée simple que « la dose fait le poison » (donc que l’effet sur la santé d’un poison est proportionnelle à la dose) était un quasi-dogme ; grâce à des mesures beaucoup plus fines des doses ingérées (notamment dans le domaine des perturbateurs endocriniens) on s’aperçoit que des doses très faibles peuvent avoir des effets supérieurs  à des  doses plus élevées. Que la notion de seuil minimum n’a parfois pas de sens. On commence en outre à mettre en évidence des effets cocktail[10] (la conjugaison de deux toxiques ayant plus d’effet que l’addition de leurs effets individuels). Dans le domaine de l’impact sur la santé des rayonnements, ce n’est que récemment qu’on vient de constater que la « radiosensibilité »  (la réponse de notre corps aux irradiations) était très variable d’un individu à l’autre[11].

4 Si les résultats de la recherche scientifique dans le domaine des sciences dures (en particulier en mathématique et en physique) sont « granitiques », c’est clairement moins le cas dans les difficiles domaines de l’épidémiologie et des liens entre santé et environnement. Le seul critère de « résultat présenté dans une revue à comité de lecture » est insuffisant. L’indépendance des scientifiques est dans ce secteur un vrai problème car ce sont les industriels qui peuvent rémunérer les meilleurs spécialistes et les études scientifiques. Or le risque de conflit d’intérêts est permanent dans ce domaine.

5 La proportion de cancers dus à des questions d’environnement au sens large (nouveaux produits chimiques- ou autres- dans l’alimentation, dans l’habitat, dans le milieu professionnel) est difficile à évaluer scientifiquement. La reconnaissance de ce lien n’est que très récente.  En outre, les cas de cancers dans le monde devraient s’accroître à un rythme bien plus soutenu que l’accroissement naturel de la population, avec une augmentation évaluée à 75% d’ici à 2030[12] :  «  La population de la planète devrait passer de sept milliards d’habitants en 2012 à 8,3 milliards en 2030. Mais le nombre des personnes atteintes d’un cancer devrait lui grimper de manière plus rapide pour passer de 12,7 millions en 2008 (dernier chiffre disponible) à 20,3 millions en 2030 »[13].

Du côté médical, alors que les progrès de la médecine ont été fulgurants au XX eme siècle, on voit arriver des maladies antibio-résistantes. Les impasses thérapeutiques[14] se multiplient avec le tourisme médical. « L’épidémie galopante des EBLSE[15] a conduit à une surconsommation des carbapénèmes entraînant une résistance à toutes les β lactamines avec un risque majeur d’impasse thérapeutique. En 2010, l’épidémie atteint le Royaume Uni, à partir de sujets ayant effectué du tourisme médical en Inde et au Pakistan ; ces épidémies se mondialisent et touchent notamment l’Europe (Grèce et Espagne). »[16] S’imagine-t-on revenir dans quelques années à la situation  qui sévissait dans le monde entier avant la découverte des antibiotiques ? Je crois qu’il va falloir s’y habituer. Ceci va aggraver encore le scepticisme de  la société vis-à-vis de la science (à l’origine de problèmes qu’elle est incapable de les régler) !

6 L’accident de Fukushima a accru le doute sur la capacité de l’industrie nucléaire à maîtriser sa propre technologie. L’Agence Internationale de l’Energie Atomique s’était en quelque sorte portée fort d’imposer des règles de gouvernance garantissant la sûreté nucléaire dans le monde. Le cas du Japon montre à l’évidence qu’elle a échoué. La conception du réacteur (mal dimensionné par rapport à un risque connu), et la gestion de l’accident ont montré à la fois  l’échec de cette gouvernance et que l’Europe ne pouvait pas se considérer comme à l’abri d’un accident majeur. La combinaison de risques improbables et d’une gestion erratique d’un accident ne peuvent être considérées comme une spécialité japonaise ni russe !

7 Plus globalement, le sentiment confus que le monde va dans le mur (dérive climatique, érosion de la biodiversité, pression excessive sur les ressources y compris alimentaires, toxicité croissante des résidus de l’activité humaine, pression sur les sols…) ne peut être séparé d’un doute légitime sur l’activité scientifique. Comment réussir à séparer science et technique ? Comment ne pas mettre en doute une activité qui est à l’origine du succès biologique récent de l’espèce humaine- avec son explosion démographique[17]- mais aussi de sa formidable capacité de destruction et d’autodestruction ? Pour prendre un exemple parmi mille, l’équivalence entre matière et énergie, découverte par Einstein,  est un pas extraordinaire dans la compréhension de la Nature, mais aussi l’origine de la bombe atomique…

8 Pour revenir spécifiquement sur le cas des OGM, il est patent que les multiples campagnes de communication des industriels comme Monsanto ont réussi à faire croire que les OGM (PGM dans ce cas) étaient la solution à la sous-nutrition, sans aucun risque sur la santé. Le débat portait sur des enjeux écologiques (risque d’apparition de variétés résistantes aux pesticides insérés dans les PGM en question). Ce débat technique ne mobilisait évidemment pas l’opinion. Pas plus qu’elle ne se sentait vraiment concerné par la soumission de millions de paysans à l’obligation d’achat des semences. On peut regretter que le débat  de fond ne revienne à la surface que grâce à une seule étude, mais sur le plan de la santé publique n’était-ce pas au total la seule voie possible compte-tenu des rapports de force en présence ?

 

Le doute, valeur scientifique, au service d’une meilleure maîtrise des sciences et techniques.

C’est faire preuve d’aveuglement irrationnel que de ne pas voir les réalités historiques et sociales, ne pas prendre conscience de la responsabilité des industriels et des scientifiques, et de l’insuffisance des garde-fous dans la méfiance actuelle de l’opinion.

Comment ne pas qualifier d’irrationnelle l’arrogance scientiste qui consiste à cantonner dans l’émotionnel et l’irrationnel des réactions de peur face au nucléaire, aux OGM, aux nouvelles technologies, comme l’extraction des gaz de schiste ? Il est irrationnel de simplifier et mépriser ces réactions. Les dossiers scientifiques des critiques aux OGM, aux gaz de schiste, au nucléaire sont loin d’être vides ou inconsistants.

Certes, il y a dans l’opposition à ces technologies des composantes purement affectives; certes elles sont parfois sans aucun fondement argumenté. Parfois elles sont issues de l’idée que la Nature et bonne intrinsèquement (comme un bon plat d’amanites phalloïdes ?) et que l’Homme en la manipulant la dévoie. Mais réduire cette opposition à de l’anti-cartésianisme primaire[18] est non seulement léger mais contradictoire : la valeur première du scientifique n’est-elle pas le doute ? C’est en outre un vieil argument dont il faudrait refaire la généalogie. L’histoire a malheureusement montré que les humains n’avaient pas tort de craindre les conséquences des apprentis sorciers qui prenaient d’un peu trop haut leurs peurs irrationnelles. C’est ce que nous venons de voir.

Pour que les décisions prises sur tous ces sujets soient éclairées, il faut rétablir les conditions d’un échange équilibré et honnête. Ce n’est évidemment pas le cas aujourd’hui. Les lobbys (qu’ils soient industriels ou financiers) ont évidemment beaucoup plus de moyens pour lancer des études scientifiques, pour mettre en valeur leurs arguments, pour influencer l’opinion et les cercles de décision, pour peser sur les parlementaires et les cabinets ministériels et in fine sur les medias. De ce déséquilibre naissent des méthodes de contestation qui utilisent fatalement d’autres moyens, jusqu’à la violence, même si elle est bien sûr condamnable.

Pour en finir avec des oppositions radicales (le scientisme primaire d’un côté et la technophobie de l’autre), ce qui me semble rationnel c’est d’instruire ces sujets à fond, et de faire émerger enfin le doute cartésien dans la démarche d’évaluation de ces choix technologiques. Bref il s’agit de mettre en doute la prééminence de la science et de la technique comme porteurs nécessaires du progrès,  d’accepter une place légitime et nécessaire à des valeurs affectives. Réduire la rationalité à un calcul coûts-bénéfices (le sommet du raisonnement économique, dit-on !!) c’est réduire l’être humain à un calculateur, au sens propre et figuré : quelqu’un qui se conforme à ses stricts intérêts supposés être égoïstes et capable de les mettre en chiffres. Ce serait désarmant de naïveté si ce n’était d’abord profondément réducteur et éminemment dangereux.

 

L’émergence d’une nouvelle rationalité

 

L’humanité  ne deviendra pleinement humaine que quand elle prendra conscience de l’ensemble de ses potentialités et qu’elle les valorisera pleinement. Nous venons de vivre en Occident une longue période de triomphe des valeurs individualistes. Dans le monde de la finance, même la cupidité a été considérée comme un must ! Il est devenu ringard de montrer un peu de compassion et d’oser avancer que le « commun » pouvait l’emporter sur l’individuel. Que la générosité pouvait être autre chose qu’un égoïsme bien compris.

Mais nous constatons maintenant que ça ne marche pas ; comme nous avons constaté que le « collectivisme » ne marche pas. La crise financière, les abus extravagants de ce monde-là, les dérives et les escroqueries récentes, l’incapacité à prendre en charge les vrais problèmes de l’humanité sont maintenant bien démontrés. La page doit être tournée vite, car l’heure tourne. Nous devons changer de modèles et de valeurs. Ce qui est en  jeu c’est une révolution anthropologique et non pas uniquement économique ou morale. Est-ce un doux rêve ? Ce serait alors un cauchemar, car alors plus aucun espoir ne serait permis !

Parmi d’autres,  le livre de Jacques Lecomte, « La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité »[19] vient mettre les pendules à l’heure. Il remet en cause, sur la base des travaux scientifiques les plus récents, l’idée reçue selon laquelle l’être humain serait par nature égoïste et violent.  Dans le même registre, le dernier livre de Gaël Giraud « L’illusions financière ; pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire  »[20] insiste fortement sur les progrès que nous pouvons réaliser dans la gestion des biens communs. Il s’inspire notamment des travaux de l’économiste Elinor Ostrom, lauréate du prix Nobel d’économie, dont l’un des ouvrages « Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles »[21] fourmille d’exemple de populations ayant conclu des accords en vue de s’engager dans une stratégie coopérative.

Les signaux de ce « changement de paradigme » sont là. A nous des les saisir, a nous de contribuer à la sortie de ce monde que les « maîtres du soupçon » nous font croire comme plus vrai que celui, plus humain, qui s’ouvre à nous. Dans ce « nouveau monde » la rationalité n’est pas étroitement calculatrice et froide. Elle s’ouvre à toutes les dimensions de l’âme humaine ! Et cela va nous permettre de reprendre tous nos choix sociaux sur d’autres bases.

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[1] Voir http://tempsreel.nouvelobs.com/ogm-le-scandale/20120920.OBS3130/ogm-9-critiques-et-9-reponses-sur-l-etude-de-seralini.html

[2] Voir  http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/debat/0202271510590-mantra-contre-le-gaz-de-schiste-363874.php

[3] Assez remarquable puisqu’outre le scoop (l’étude était sous embargo jusqu’au 19 septembre et fait la une le même jour) un film et deux bouquins sortent en même temps.

[4] Voir en contrepoint de l’interview ci-dessus cité l’analyse critique de Michel de Pracontal  http://www.mediapart.fr/biographie/119420

[5]Voir  http://votonsscience.blog.lemonde.fr/2012/09/17/science-bafouee-campagne-republicaine-usa/

[6] Le candidat au Sénat pour le Missouri Todd Akin disserte sur les moyens que posséderait le corps féminin pour « empêcher la fécondation » en cas de « viol véritable » !

[7] Signaux précoces et leçons tardives : Le principe de précaution 1896 – 2000. Institut français de l’environnement (Ifen), 2004. Voir www.developpement.durable.sciences-po.fr/…/signaux_precoces.pdf

[8] Voir http://www.senat.fr/rap/r05-037-1/r05-037-19.html

[9] Voir le livre « Marchands de doute » qu’elle a écrit avec Erik M. Conway, publié en France chez Pommier.

[10] Pour le seul cas de l’eau voir http://www.ihest.fr/mediatheque/series/les-etudes-de-l-ihest/dossier-l-eau-en-questions/3-la-pollution-de-l-eau#8

[11] Voir par exemple guilleminot.sfrnet.org/rc/org/sfrnet/htm/Article/…/C_COLIN.pdf et les travaux de Nicolas Foray.

[12] Selon une étude publiée vendredi 1er juin dans le revue médicale « The Lancet Oncology ».

[13] http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20120601.OBS7305/sante-explosion-des-cancers-a-l-horizon-2030.html

[14] Incapacité à soigner un malade, en particulier par absence d’antibiotiques, la bactérie étant résistante à toute la panoplie disponible.

[15] Bêtalactamases possédant un spectre étendu

[17] Les progrès de l’hygiène, déterminants en matière de démographie,  sont liés à l’esprit scientifique (refus des dogmes, sens de l’observation, expérimentation etc .)

[18] Le journal les Echos  par la voix de son éditorialiste David Barroux réutilise l’argument (utilisé pour les gaz de schiste)  ce coup-ci pour les OGM le 23 octobre. « Descartes réveille-toi ! » On peut prévoir qu’il le resservira sur le nucléaire à la prochaine occasion !

[19] Paru chez Odile Jacob en 2012

[20] Paru aux Editions de l’atelier, 2012

[21] Paru chez De Boeck  en 2010

Peut-on injecter de la monnaie pour la transition énergétique alors que le système bancaire croule sous les liquidités ?

Comme le montre l’économiste Patrick Artus[1], la base monétaire mondiale, c’est-à-dire la monnaie créée par les banques centrales (Fed aux USA, BCE pour la zone Euro et autres grands pays) est surabondante, après les injections  qu’elles ont opérées pour éviter les risques d’effondrement du système bancaire[2] dans l’ensemble des régions du monde.

Comment alors oser  imaginer tirer encore sur la « planche  à billets » pour financer un plan Marshall  énergétique ?

 

Tout d’abord la monnaie centrale n’inonde pas automatiquement l’économie réelle. L’immense majorité de cette base monétaire est de la monnaie de compte à disposition des banques secondaires pour les opérations interbancaires et  pour  placement à la Banque Centrale.  Cette monnaie scripturale ne circule pas dans l’économie. Seuls les billets le font, et ils ne sont imprimés qu’à la demande des utilisateurs finaux ; cette émission-là est, pour une période donnée[3], en fait déterminée par l’activité économique.

 

Même pas mal donc ?

 

Si ! Car  cette abondance de liquidités autorise les banques à financer (par prêts)  toutes les opérations qu’elles jugent suffisamment rentables. Si, comme il est probable, il s’agit d’opérations sur les marchés financiers, la suite de l’histoire est la création de nouvelles bulles financières. Les matières premières agricoles ou non, le pétrole, les obligations spéculatives[4], l’immobilier…les supports et l’imagination ne manqueront pas !

 

Comment faire donc pour éviter d’alimenter cette chaudière infernale ?

 

1 Le plan Marshall de la transition énergétique et écologique doit impérativement être organisé de sorte de financer les projets désirés au moment où ils ont besoin d’être financés. Il faut créer des circuits financiers spécialisés et n’injecter la monnaie qu’au fur et à mesure des besoins. Pour reprendre la célèbre image de Milton Friedmann, il n’est pas question de balancer par hélicoptère des tombereaux de billets sur l’économie. Par ailleurs, les montants en jeu sont en fait très inférieurs aux sommes évoquées ci-dessus. Pour la zone Euro un plan Marshall énergétique pèserait 2 à 3% du PIB par an pendant 10 ans, soit  200 à 300 milliards par an.

2 Par ailleurs il faut limiter le recours à la monnaie centrale (injectée dans l’économie via une banque publique par exemple) grâce au levier classique d’une banque de second rang créatrice de monnaie. Elle peut prêter  environ un montant 10 fois supérieur à la monnaie centrale dont elle dispose. Cela réduirait d’un facteur 10 le montant évoqué ci-dessus.

3 La réglementation bancaire doit être durcie et élargie au « shadow banking » pour limiter les opérations spéculatives, dont la rentabilité excessive continue à pousser les banques à en faire leur priorité.

4 Les excès de monnaie centrale sont déjà en soi un problème. Il s’agit donc dès aujourd’hui de mettre en place des procédures qui permettent de les absorber, ce qui est techniquement à la portée des banques centrales. Il s’agit en effet de prêts aux banques ; il suffit de régler leur taux pour inciter les banques à les rembourser. Si à ce jour cela n’est pas fait en Europe, c’est que la BCE est encore très inquiète des risques de faillite des établissements bancaires qu’elle soutient ainsi. Ce risque ne disparaîtra pas en Europe tant que la crise économique s’aggravera, conséquence inéluctable des politiques d’austérité. Un plan Marshall européen permettant de sortir de cette crise, il contient en lui-même les ingrédients de ce réglage.

 

Conclusion

 

Non seulement la création monétaire de la Banque Centrale Européenne est la voie de la solution pour financer un plan Marshall énergétique mais elle permet, paradoxalement,   d’en finir avec les excès de liquidité de monnaie centrale qui pourraient conduire à l’explosion d’une nouvelle bulle spéculative.

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[1] Patrick Artus, L’économie mondiale est dopée à la liquidité : que va-t-il se passer après ? Flash Economy, Natixis, 11 janvier 2012 – N°. 25, cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=61783

[2] Rappelons en effet que ces opérations ont eu pour but non pas de « sauver les économies ou les Etats concernés, mais bien les banques.

[3] Le poids relatif  des billets dans la masse monétaire dépend aussi de données structurelles qui évoluent assez lentement (la pénétration du paiement par carte bleue par exemple)

[4] Voir par exemple l’article des Echos du 22 octobre : ‘L’engouement pour les fonds européens de dette spéculative repart de plus belle »

Le capital contre la transition énergétique ?

Qu’est-ce que la transition énergétique ? C’est le passage d’un monde qui consomme toujours plus d’énergie très majoritairement carbonée (charbon, pétrole, gaz) à un monde qui consomme moins d’énergie et des énergies décarbonées (renouvelables et, pour ceux qui l’assument, nucléaire).

Pour que  cette transition se fasse il va falloir baisser le coût du capital comme nous allons le voir maintenant, dans le cas illustratif de l’électricité.

Le coût principal des énergies fossiles est aujourd’hui celui du combustible. Comme la nature nous offre autant les rayons du soleil que le pétrole sous terre, ce coût c’est essentiellement la « rente » des propriétaires de ces combustibles.

 

Le petit tableau suivant montre la décomposition des coûts du MWh électrique en France pour diverses sortes d’énergie : une centrale nucléaire de type EPR, un Cycle Combiné Gaz, une centrale au charbon (sans CCS, le dispositif de capture et de stockage de CO2), une éolienne on-shore, une éolienne off-shore, une centrale hydraulique au fil de l’eau.

Ces coûts intègrent l’investissement initial, les coûts d’exploitation et de maintenance, le coût du combustible et celui[1]  du CO2  s’il y a lieu.  Pour tenir compte du financement de l’investissement les calculs sont faits avec un taux d’actualisation de 8% qui est la norme actuelle : on considère que le « coût du capital » pour EDF est d’environ 8%. Cela veut dire que le coût moyen du financement (moyenne pondéré des frais financiers sur dette et des dividendes sur capitaux propres) est  pour EDF d’environ 8%.

Chacun de ces calculs est discutable : certains considéreront que le coût de l’éolienne off-shore est sous-évalué[2], d’autres que celui de l’EPR est sur-évalué[3].

A ce stade peu importe pour le raisonnement qui suit.  Calculons en effet, avec les mêmes hypothèses de calcul ce coût au MWh avec un taux d’actualisation de 0% et comparons-le avec le calcul à 8% . La différence c’est le « coût du capital » pour l’énergie considérée.

On peut alors calculer la part du coût du capital dans le coût du MWh et cela donne le tableau suivant :

Centrale CCG Centrale charbon (sans CCS)

12%

19%

 

Centrale nucléaire EPR Projet éolien onshore Projet éolien offshore Petit hydraulique PV particulier[4]

53%

43%

43%

57%

47%

Le résultat saute aux yeux : au taux d’actualisation de 8% le coût du capital représente pour les énergies fossiles 10 à 20 % du coût complet du MWh alors qu’il en représente 40 à 60 % pour les énergies décarbonées. Au taux de 12% le calcul conduit à une part du coût du capital de  20 à 30 % pour les énergies fossiles et  de 50 à 70 % pour les énergies décarbonées.

Le résultat est aussi marqué pour l’économie d’énergie : il s’agit de remplacer  une chronique d’énergie consommée par du capital et une moindre consommation d’énergie. Au total dans le coût du MWh consommé après opération d’économie d’énergie, le coût du capital va peser beaucoup plus qu’avant.

Conclusion :

Si l’on veut que les énergies décarbonées s’imposent face aux énergies fossiles, sans attendre l’épuisement de celles-ci, ce qui est manifestement trop long pour éviter la dérive climatique (voir http://alaingrandjean.fr/2010/07/02/le-climat-sauve-par-la-penurie-des-energies-fossiles/), il n’y a que deux voies alternatives ou complémentaires :

-  augmenter substantiellement le coût du CO2

-  réduire le coût du capital pour les énergies décarbonées.

La voie de l’augmentation du coût du CO2 reste toujours déterminante mais manifestement difficile au plan politique. Baisser le coût du capital devient vital. Au plan économique le sens d’un coût du capital très bas est clair : un taux d’actualisation élevé écrase l’avenir ;  un taux bas le met à parité avec le présent. Est-il vraiment illogique de tenir compte des générations futures dans nos raisonnements actuels ?

 

C’est bien le sens de notre proposition visant à mobiliser un financement à taux très bas pour la transition énergétique.  (voir http://alaingrandjean.fr/2011/03/28/lemprunt-a-la-banque-centrale-proposition-detaillee/ ).


[1] Nous avons retenu dans les calculs un coût de 20 euros la tonne de CO2, un chiffre inférieur aux recommandations de la commission Quinet sur la valeur tutélaire du carbone (32 euros la tonne croissant à 100 euros la tonne en 2030) et supérieur au prix de marché actuel en Europe (moins de 10). Cette hypothèse de travail ne change pas les conclusions.

Pour le reste chacun de ses calculs est fait avec une dizaine d’hypothèses qu’il serait rop lourd de rappeler ici.

[2] Les projets actuels sortent en effet plutôt à 200 euros le MWh.

[3] Il est calculé ici en supposant qu’il coûte 6 Milliards d’euros ce qui est inférieur à l’estimation actuelle de Flamanville et supérieur aux espoirs d’Areva pour les EPR suivants…

[4] Pris pour une opération moyenne.


La croissance verte : oxymore ou voie royale vers l’avenir radieux de l’humanité ?

Voici le temps des anniversaires : 40 ans pour le rapport Meadows au club de Rome sur les limites à la croissance[1], 35 ans pour le rapport Bruntland (notre avenir  à tous) qui lançait le concept de développement durable, 20 ans pour le sommet de Rio.
C’est le moment de faire un point sur les avancées dans le domaine de l’économie verte. Au plan théorique, les débats entre experts, économistes, journalistes et blogueurs font rage.

Certains, comme Dennis Meadows, affirment que développement durable ou croissance verte sont des oxymores. La croissance ne peut que buter sur les limites d’un monde fini. Elle ne peut être verte ni durable ; la décroissance nous sera imposée de gré ou de force. La croissance verte n’est donc qu’un simple habillage du « business as usual » : le green serait pour les entreprises concernées un simple relais de croissance.

D’autres au contraire se disent que le « verdissement » des modèles économiques permettra de  régler la question des raretés, en découplant  croissance économique et consommation de ressources. C’était le pari du développement durable : la conciliation de l’économique, du social et de l’écologie.

L’incontournable Tim Jackson[2] plaide quant à lui pour une « prospérité sans croissance », nous y reviendrons plus loin.

Il me semble que dans le maquis des chiffres et des raisonnements plus ou moins teintés d’idéologie ou de préférences personnelles on peut poser quelques jalons simples pour éclairer la question.

 

La croissance du PIB mondial : à ce jour, un excellent indicateur de la destruction de la planète

 

S’il y a des débats au plan théorique,  il n’y en a malheureusement guère au plan pratique. Sauf pour les chantres du négationnisme[3] (circuler il n’y a rien à voir)  ou du « jmefoutisme » (après moi le déluge). Notre modèle économique n’est pas durable. Dennis Meadows et son équipe l’ont montré les premiers. Depuis les preuves s’accumulent et je n’y reviendrai pas ici. Il est nécessaire dès maintenant de réduire notre pression sur la biosphère[4]. La biodiversité n’est pas que la juxtaposition d’espèces ; c’est un système dynamique complexe, qui peut connaître des crises majeures (et en connaîtra dans les prochaines années). La surexploitation des poissons en un exemple typique[5].

Juste une remarque de fond : la pression qu’exerce l’humanité sur la biosphère est grosso modo fonction croissante du PIB mondial, qui se trouve être un bon indicateur… de la destruction planétaire, s’il n’est pas un indicateur du bien-être de l’humanité (ce que les comptables nationaux qui l’ont construit n’ont jamais prétendu[6]). Le problème n’est donc pas mince : ce qui est considéré comme l’indicateur phare du développement des sociétés humaines nous conduit inexorablement à l’abime. Il est donc dans tous les cas urgent de tout faire pour « verdir » cette croissance, ce qui suppose a minima, la mise en place d’outils économiques, réglementaires et financiers permettant de faire émerger des comportements et des technologies sobres en ressources et « bas-carbone ».

 

La décroissance : une impossibilité politique et économique

 

La décroissance pose trois sérieux problèmes.

Au plan politique, on n’a pas encore vu un candidat à l’élection présidentielle dans aucun pays en faire un programme de gouvernement. Les électeurs comprennent trop bien que la décroissance pourrait quand même les concerner, eux, et que cela veut dire avoir demain un pouvoir d’achat inférieur à celui d’aujourd’hui. Ils comprennent également qu’en ce moment dans nos pays cela se traduirait par une hausse du chômage.

Au plan éthique et social, il est difficile de ne pas souhaiter que des milliards de personnes cessent de  souffrir de malnutrition et/ou  de conditions de vie inacceptables. Rappelons qu’1,3 milliards de personnes n’ont pas accès à l’électricité, 900 millions n’ont pas accès à l’eau potable, 2,6 milliards n’ont pas d’assainissement, et 800 millions de personnes n’ont pas accès à des routes pendant la saison des pluies[7]. L’accès de ces personnes à un niveau de vie plus décent se traduira,  toutes choses égales par ailleurs- hypothèse sur laquelle nous reviendrons dans quelques lignes- par une hausse du PIB mondial…

Au plan économique, la décroissance pose des problèmes redoutables dans  une économie moderne qui n’est pas un système linéaire. Toute  entreprise a un « point mort » dont le franchissement (par en bas) expose à quelques soucis ; toute entreprise a une capacité d’endettement limitée et est exposée au risque de dépôt de bilan. Les expériences historiques de récession économique comme celles de 1929 montrent que les enchaînements ne sont pas doux : les difficultés de trésorerie des uns se répercutent sur celles des autres. Les dépôts de bilans s’enchaînent. Quand ils touchent les banques c’est l’économie dans son ensemble qui s’effondre. L’expérience argentine, et l’actuelle grecque ne font envie à personne et montrent bien elles aussi qu’entrer en décroissance c’est pénétrer dans l’inconnu.

 

Consommer moins et investir plus

 

Autre évidence à contempler avec soin. Notre modèle économique n’est pas durable pour des raisons structurelles : nos infrastructures, notre urbanisme, nos machines ont été conçus comme si l’énergie et les ressources physiques de la planète étaient disponibles en quantité infinie. Il va nous falloir investir massivement pour adapter nos économies à la réalité d’un monde fini. Vouloir, en même temps, consommer toujours plus ne ferait qu’accélérer les tensions. Si certains sont d’accord pour le volet « plus », le volet « moins » les séduit moins… D’autre part, un vaste plan d’investissements dans les pays développés, aura comme conséquence inévitable si l’on n’y prend garde la reprise de la croissance… de la consommation. L’argent circule et finit dans les poches de citoyens qui ont de bonnes raisons de vouloir consommer plus. Enfin le choix des « bons » investissements est à faire avec soin : il s’agit de raisonner sur la durée de vie du dit investissement et de s’assurer que dans une logique de cycle de vie et de coût complet (dépenses d’investissement et de fonctionnement) il sera bien le plus économe en ressources et le plus « bas-carbone ».

Les pauvres ne peuvent consommer plus sans que les riches consomment moins

 

La synthèse des points précédents s’impose à l’ évidence : l’économie ne sera durable que si la consommation de ressources des « riches » (de tous les pays) baisse plus que ne croîtra celle des pauvres (de tous les pays). Il va nous falloir apprendre à partager ! En l’occurrence les « riches » de nos pays sont les classes moyennes et supérieures. Même si le PIB par habitant n’est pas exactement le revenu, il peut suffire à une simple comparaison. La moyenne du  PIB mondial est de  8000 dollars par habitant[8]. Elle est trois fois supérieure en France. Le français moyen est donc trois fois plus riche que l’habitant moyen de la planète et évidemment beaucoup plus riche que les milliards de déshérités de la planète.

Pour être acceptable par l’immense majorité des humains, la durabilité de notre économie mondiale passe par une réduction des inégalités entre les hommes, plus précisément entre leurs consommations de ressources matérielles. Prenons l’exemple des émissions  de CO2    qui sont une forme de consommation d’un bien commun  (la capacité de la biosphère à réguler la température mondiale planétaire) et qui résultent de la production et de la consommation de biens matériels. Si l’on  vise des émissions de 20 GTCOen 2050 (soit une division d’un facteur 2,5 par rapport à celles d’aujourd’hui), et si les émissions actuelles varient de quelques kgs  pour les plus pauvres à plusieurs centaines de tonnes pour les plus riches, il va bien falloir mathématiquement que ces plus riches baissent plus leurs émissions pour que les plus pauvres augmentent les leurs. Une répartition égalitaire en 2050 conduit à une émission moyenne de 2 tonnes au plus, quand  celle d’un français moyen est aujourd’hui de l’ordre de 10 tonnes. Une répartition moins égalitaire mais laissant une place à la croissance des émissions des plus pauvres conduira quand même à une réduction de celle des plus riches.

Cette baisse de consommation des ressources des plus riches peut passer par deux grands leviers : la sobriété (on peut rêver !) et l’efficacité (faire plus de prospérité  avec moins de ressources matérielles).  Mais, et c’est bien là que le développement durable ou la croissance verte peuvent être des oxymores : en aucun cas, il ne pourra suffire de verdir l’économie, sans réduire la part des riches au festin planétaire. Tim Jackson a raison de proposer une prospérité sans croissance (dans nos pays).Il substitue de fait à l’indicateur croissance du PIB celui de prospérité qui est plus qualitatif mais susceptible de déclencher un certain entrain.

Concrètement cela veut dire qu’un programme de « croissance verte » suppose l’usage de quelques gros mots : plafonnement  des revenus[9], surtaxation des consommations excessives. Mais vous allez briser la dynamique entrepreneuriale, le nerf de la guerre ! me dira-t-on.   Je ne crois pas et me permets de renvoyer à l’argumentation très claire sur ce point du livre « Facteur 12 »[10] qui milite précisément pour un plafonnement des rémunérations et explique pourquoi ce ne sera pas la fin du monde.

Un travail approfondi sur cette question délicate sera nécessaire, quoiqu’il en soit.

 

La quête du Graal : l’indicateur du bien-être durable

Si le PIB a un tel succès c’est que, dans notre société qui se croit matérialiste et athée, il a acquis un statut quasi-religieux.  La croissance du PIB est supposée résoudre tous les problèmes. La croissance réduit le chômage, permet de redistribuer plus et de réduire les inégalités, d’investir plus en Recherche et Développement et dans les projets d’avenir (dont la protection de l’environnement au sens large). La croissance du PIB c’est pour une nation la puissance et le droit à la parole dans les arènes internationales. Bref la croissance du PIB est manifestement d’essence magique ou divine.

La recherche d’alternative au PIB ne date pas d’hier. La commission Sen-Stiglitz-Fitoussi[11] l’a relancée au plus haut niveau académique. Si cette commission a brillamment fait le tour des critiques du PIB elle n’a pourtant pas vraiment réussi à faire émerger une alternative. Les difficultés théoriques et pratiques sont légion. On peut résumer en deux mots l’exposé qu’en fait Didier Blanchet[12] (rapporteur des travaux de cette commission sur le développement durable ). D’une part, même verdi, le PIB, qui est un indicateur de flux, ne peut donner  d’information sur la question centrale, celle du stock (détruisons-nous trop de capital naturel ?). D’autre part la fabrication d’un indicateur de stock pertinent  (de type « épargne nette ajustée »[13]  ) suppose qu’on fasse de la prospective et qu’on intègre des projections dans le calcul statistique, ce qui n’est pas dans le champ « normal » de la statistique publique…

Disposer de tels indicateurs sous forme d’un tableau de bord simple et compréhensible par tous les citoyens serait pourtant essentiel : nous avons besoin, me semble-t-il,  d’un idéal collectif. Le catastrophisme éclairé (par Jean-Pierre Dupuy) ou pas, ne met pas en mouvement, et un tableau de bord permet de définir plus concrètement l’avenir radieux dont nous rêvons, sans vouloir nous l’avouer, et de montrer l’avancée de la société vers cet avenir.

 

Modéliser la transition

 

La période de transition va être complexe à gérer : mieux définir où l’on veut aller collectivement, modifier les règles du  jeu pour que l’économie soit plus équitable en orientant correctement les  incitations individuelles à agir, pour que la consommation soit pénalisée et l’investissement encouragé, orienter la finance vers le financement du long terme, assurer des transitions professionnelles pour les inévitables reconversions, limiter les effets de dominos entraînés par les difficultés des entreprises « du passé »… dans un contexte international et violemment concurrentiel. Tout ceci va nécessiter de la volonté politique, de l’imagination et de la concertation.

 

Un vrai défi anthropologique

 

La transformation de notre modèle économique n’est donc pas une mince affaire. Les critiques des tentatives pour mieux en définir le chemin sont évidemment utiles. Elles ne doivent pas oublier cependant qu’elles pourraient d’abord servir les intérêts des acteurs de l’économie « noire »…L’économie minière actuelle (je déstocke les ressources naturelles sans discernement et je rejette des quantités colossales de déchets solides liquides ou gazeux) fait vivre la majorité des  entreprises actuelles et donne la majorité des emplois. Elle se défend et a de bons arguments à faire valoir.

Plus globalement  l’humanité me semble confrontée à un vrai défi anthropologique. Accepter et reconnaître les limites de la planète c’est d’une certaine manière quitter l’imaginaire de l’anthropocène. La science et la technique alliées à la consommation massive d’énergie ont conforté le sentiment diffus que nous pouvions régler tout problème et transgresser toute limite et toute frontière. Nous avons adopté une Culture No Limit, qu’il va nous falloir abandonner. C’est devenu une simple question de survie. Voilà le vrai défi de l’économie verte.

 

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[1] Donnella Meadows et Dennis Meadows, Jorgen Randers et William Behrens, Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance, Fayard, 1973. Voir Les limites à la croissance (dans un monde fini) des mêmes auteurs traduit en français et mis à jour, chez l’éditeur rue de l’échiquier à l’occasion des 40 ans de ce rapport

[2] Tim Jackson, Prospérité sans croissance : la transition vers une économie durable, De Boeck-Etopia, 2010.

[3] L’amuseur public Gerondeau par exemple repart en campagne avec un pamphlet : « Ecologie, la fin. 20 ans de décisions ruineuses »…

[4] C’est l’un des intérêts de l’empreinte écologique, indicateur discutable par ailleurs, que de  permettre de visualiser de dépassement de biocapacité de la planète. Il est bien exposé scientifiquement par exemple dans l’article de J. Roström et al., Asafe operating space for humanity, Nature, 24 septembre 2009, 461, P.472-475 et son développement dans http://www.ecologyandsociety.org/vol14/iss2/art32/.

[5] Voir par exemple Philippe Cury et Yves Miserey, Une mer sans poissons, Calmann-Lévy, 2008.

[6] Voir par exemple Vanoli A., Une histoire de la comptabilité nationale, Collection repères, Ed. La découverte, 2002

[7] Voir le récent rapport de la banque mondiale Inclusive Green Growth,The Pathway to Sustainable Development dont la rédaction a été codirigée par Marianne Fay et Stéphane Hallegatte

[8] Ce simple chiffre montre qu’il est très aventureux de déclarer la nécessité d’une décroissance du PIB mondial. Si le monde était parfaitement égalitaire le niveau de chacun ne serait pas très plaisant…

[9] Sachant cependant que les riches n’ont qu’un estomac ; si leurs revenus peuvent être des milliers de fois supérieurs à ceux d’un smicard ce n’est pas le cas de leurs consommations de biens matériels.

[10] Gaël Giraud et Cécile Renouard Le facteur 12. Pourquoi il faut plafonner les revenus, par Carnets Nord-Montparnasse éditions, 2012

[12] Didier Blanchet, Les propositions du rapport stiglitz : qu’apportent –elles au pilotage de la croissance verte, Annales des Mines, Responsabilité et environnement, n°61, janvier 2011, ed. ESKA

[13] En un mot c’est l’épargne nette de la comptabilité nationale corrigée de l’accumulation du capital humain en positif, du prélèvement sur les ressources épuisables ou renouvelables et des polluants, en négatif.

Pour en finir avec le Dogme

(Cet article fait suite à une série de posts sur le Dogme)

Nul ne peut affirmer que l’Euro va survivre à 2012, année de très grosses émissions obligataires de la part des Etats européens  et des banques. La perte du  Triple A[1] est de mauvais augure tout comme le blocage de la négociation avec les créanciers privés de l’Etat grec ; il semble bien que certains fonds, « gavés » de CDS n’aient pas intérêt à apporter leurs titres sur la table[2]. Sur un plan complètement différent, nul ne sait si la combinaison d’un durcissement des opinions publiques américaines et israéliennes,  de tensions avec l’Iran, et de pression sur le pétrole ne va pas conduire aux scénarios malheureusement les plus classiques de sortie de crise économique : des conflits qui réactivent les dépenses militaires. En revanche, il est clair que nous vivons les derniers jours de la toute-puissance du Dogme. Il montre chaque jour un peu plus sa nocivité et son inadéquation aux réalités. Mais il est cependant encore vivace, et son agonie pourrait être longue et coûteuse pour ceux et celles dont il exige le sacrifice. Il reste donc essentiel de l’achever !

Au fait de quoi s’agit-il ? Il y a quelque temps on parlait de « pensée unique », certains évoquent «l’ ultra-libéralisme ou le néo-libéralisme [3] ». Si vous avez la chance de parler en petit comité avec un thuriféraire de cette « pensée » il va vous présenter comme scientifiquement acquises[4] quelques idées simples. Le dogme tient en ces quelques idées, évidemment abondamment justifiées par moult études et « exemples archétypiques »[5] et par ailleurs adroitement compliquées pour que le commun des mortels ait le sentiment que tout cela c’est du solide mais que ça le dépasse …

Ce  Dogme a évidemment des variantes en fonction des contextes historiques géographiques et institutionnels. On doit à John Williamson de l’avoir formulé dans le cadre des plans de restructuration (dits également « plans d’ajustement structurels ») pilotés par le FMI. C’est le « consensus de Washington ». En voici une version en quelques phrases[6].

  1. Stricte discipline budgétaire visant à équilibrer les comptes publics en limitant les dépenses publiques
  2. Discipline budgétaire s’accompagne d’une réorientation[7] des dépenses publiques des secteurs offrant à la fois un fort retour économique sur les investissements, et la possibilité de diminuer les inégalités de revenu (soins médicaux de base, éducation primaire, dépenses d’infrastructure) ;
  3. Réforme fiscale (élargissement de l’assiette fiscale, diminution des taux marginaux) visant en théorie à favoriser la création de richesses[8] ; en pratique elle conduit à augmenter massivement les inégalités.
  4. Libéralisation des taux d’intérêt et leur  fixation sur le marché
  5. Taux de change unique et compétitif et bien sûr mise en place de changes flottants
  6. Libéralisation du commerce extérieur  pour mettre en place le libre-échange des marchandises
  7. Elimination des barrières aux investissements extérieurs (libre circulation des capitaux)
  8. Privatisation des monopoles ou participations ou entreprises de l’État, qu’il soit — idéologiquement — considéré comme un mauvais actionnaire ou — pragmatiquement — dans une optique de désendettement ; l’Etat doit se limiter aux fonctions régaliennes (sécurité intérieure, armée, justice) et au plan économique à assurer une concurrence libre et non faussée entre les agents économiques.
  9. Dégréglementation des marchés (par l’abolition des barrières à l’entrée ou à la sortie) ;
  10. Protection de la propriété privée, dont la propriété intellectuelle. Plus généralement l’idée que l’entreprise doit être gérée en fonction des intérêts exclusifs de ses actionnaires[9].

Dans le cadre de l’Euro[10], se rajoute ce qui concerne la gestion de la monnaie qu’on peut résumer en quelques phrases :

  • 11 : La monnaie (M1 celle qui circule dans l’économie) est créée par les banques secondaires et c’est bien ainsi. La Banque centrale ne doit créer que la monnaie centrale (M0, pour assurer la liquidité du système bancaire) et agir sur les taux d’intérêt pour piloter la création monétaire de second rang. Techniquement elle doit appliquer la « règle de Taylor «  qui permet de calculer, en théorie, le taux à court terme souhaitable en fonction de quatre critères simples[11].
  • 12 : Le problème économique majeur c’est l’inflation, source de distorsions économiques et potentiellement de graves désordres. L’inflation est toujours un phénomène d’origine monétaire. La monnaie ne peut avoir d’effet sur l’activité économique.
  • 13 : La banque centrale doit avoir  pour mission exclusive de limiter la hausse des prix à une cible étroite (2 à 2,5%) ; pour ce faire elle doit rester indépendante des gouvernements. Il en résultera des taux d’intérêt à long terme les plus bas possibles
  • 14 : Elle ne doit en aucun cas financer les déficits publics (par monétisation de la dette)  pour éviter tout dérapage budgétaire  et être un des garants du point 1 de la doxa.

Un échec retentissant

Ce dogme a effectivement bien été mis en œuvre dans les dernières décennies. Concernant la zone Euro, il a même acquis la force d’un traité : c’est le cœur technique du Traité de Maastricht, transformé en traité de l’Union Européenne. Il a conduit à un désastre économique, social et écologique. Certaines des réformes qu’il a permises étaient de bon sens : mettre de la concurrence quand on peut et sortir des monopoles (ou pire de la domination d’administrations corrompues) est évidemment souhaitable.

Mais aucune des assertions qu’il considère comme « toujours vraies » ne résiste à l’analyse critique. Les économistes les ont toutes  démontées.[12] Le problème du Dogme c’est bien son caractère dogmatique… Limitons nous à trois  exemples.

  1. Il est faux de dire que l’inflation est toujours d’origine monétaire. La hausse des prix que nous avons subie dans la décennie 70 provient évidemment du choc pétrolier. Inversement c’est le contre-choc pétrolier et non la hausse des taux d’intérêt décidée par  le président de la Banque Fédérale américaine Paul Volcker en 1979 qui a permis de retrouver une inflation basse à partir de la fin des années 80.
  2. Il est faux de dire que la « grande modération » c’est-à-dire la faible hausse des prix de détail (hors logement) que les économies occidentales ont connue depuis la fin des années 80 est due à la politique monétaire des banques centrales. C’est une coïncidence. La pression sur les prix due à la concurrence des pays émergents et la désindexation des salaires en est une explication bien plus convaincante.
  3. Le libre-échange ne conduit pas à un optimum économique ni en théorie[13] , ni en pratique. Le protectionnisme s’est pratiqué sous bien des formes (via les normes, la gestion des prélèvements obligatoires, ou via les tarifs) et dans bien des cas au bénéfice des parties considérées.

Les faits ont démontré l’échec du Dogme. La crise écologique et la tension sur les ressources s’aggravent. Les crises financières se multiplient et montrent que les marchés financiers ne sont pas efficients (points 7 et  9 du Dogme). Les dettes publiques et privées échappent à tout contrôle.  La Banque Centrale est amenée à contrevenir à sa propre doctrine en prêtant massivement  aux banques pour leur éviter la faillite. Le chômage et  la sous-activité non choisie  restent  un fléau majeur de nos économies. Les inégalités s’accroissent au point de devenir socialement intolérables. Les revenus financiers deviennent aberrants, leur part du revenu national sans rapport démontrable avec leur intérêt social…Cette croissance est évidemment due à la  possibilité pour ces acteurs de bénéficier d’effets de levier considérables (la création monétaire bancaire permettant de développer l’activité de crédit vers les opérations de marché les plus rentables et les plus risquées. Elle a permis la création de mastodontes bancaires « too bigs too fail » se mettant en position de chantage et dont le sauvetage a nécessité une intervention massive des Etats et a engendré une part significative de leurs difficultés actuelles en Europe.

Mettre au pas la finance.

Ayant fait table rase du Dogme,  il nous reste maintenant à proposer des solutions pour sortir du guêpier.  A l’évidence il va falloir agir sur le cœur du capitalisme financier actuel qui est à l’origine de nombre de nos désordres et qui est le plus ardent défenseur du Dogme. Il va falloir en particulier réarmer financièrement les Etats face aux puissances financières considérables des marchés et des banques[14]. L’ampleur et la vitesse de la crise énergétique et écologique nécessitent un programme d’investissements que seul les puissances publiques pourront assumer, par création monétaire directe de la Banque Centrale[15]. Mais sans régulation simultanée des marchés financiers ces liquidités finiront par se retrouver dans les « trous noirs » que constituent ces marchés, alimenter la production de bulles et tous les désordres qui en résultent.

Les propositions centrales, au plan monétaire et financier[16],  vont consister à :

  • mettre la création monétaire au service d’un grand plan de transition énergétique et écologique pour accélérer la transition de notre modèle de développement vers un modèle soutenable, bas carbone et sobre en ressources.
  • faire la chasse aux paradis fiscaux, interdire les opérations de gré à gré pour que la réglementation des activités bancaires et financières redeviennent possible, abolir la directive M.I.F.[17].
  • mettre en place des règles qui interdisent les activités les plus déstabilisantes[18], permettent de réduire l’effet de levier et encadrent les activités spéculatives légitimes.
  • séparer les activités bancaires socialement indiscutables  (prêts aux particuliers et aux entreprises de l’économie réelle, gestion de l’épargne, gestion des couvertures de risques ..) qui peuvent et doivent bénéficier de garanties publiques (notamment des dépôts bancaires) des activités de marché ou des activités de capital investissement.
  • imposer des règles comptables  qui ne permettent pas de camoufler une situation désastreuse [19]et des ratios prudentiels qui soient plus exigeants et contracycliques [20]

Il faut évidemment rentrer dans le détail de ces mesures pour qu’elles puissent être applicables.

A ce sujet je vous signale la parution d’une nouvelle version du livre « 20 propositions pour réformer le capitalisme », qui sort le 1er février aux éditions Flammarion. Ce livre est rédigé par des experts de la finance et de la gestion responsable des entreprises, et coordonné par Gaël Giraud et Cécile Renouard. Il fournit de nombreuses mesures assez précises pour avancer vers la régulation de notre économie. Une note de synthèse en sera bientôt présentée ici.

Et voici une vidéo très claire où Gaël Giraud redit cela en d’autres mots :

Alain Grandjean

Retrouvez les autres articles de la série sur le Dogme.

Notes :


[1] Qui a comme effet principal d’augmenter le coût du crédit, à la fois pour l’Etat français, mais en cascade aux administrations territoriales, au FEFS (car la décision ne concerne pas que la France,) et aux grandes entreprises. Cette perte n’est en soit pas la fin du monde mais elle contribue, dans le cadre de la pensée unique, à renforcer des mesures d’austérité, absurdes. Voir par exemple l’article d’Henri Sterdyniak dans le journal LIbération du 17 janvier

[2] Voir la Tribune du …

[3] En Allemagne on parle aussi d’ordolibéralisme

[4] Et il pensera que si vous ne les partagez pas c’est sans doute que votre formation économique laisse à désirer…

[5] Comme l’hyperinflation de Weimar en 1923 supposée démontrer que la « planche à billets » c’est toujours inflationniste…alors que la cause des difficultés économiques de l’Allemagne est tout simplement l’exorbitant montant des réparations de guerre exigées lors du traite de Versailles (voir la monnaie dévoilée) . Ou comme le danger du protectionnisme « démontré » par la crise de 1929, qui a en effet conduit à des comportements protectionnistes, sans que ceux-ci soient la cause de la dite crise (voir inévitable protectionnisme).

[6] Je me suis inspiré de l’article correspondant dans Wikipédia

[7] On ne peut qu’être favorable à ce point 2 qui vise les Etats de la planète les plus corrompus où les « dépenses publiques » visent essentiellement l’enrichissement des dirigeants

[8] Poussé dans ses retranchements le « néolibéral » affirmera que les inégalités sont nécessaires à la croissance économique. Position très proches des économistes classiques pour qui la pauvreté était un stimulant économique indispensable…

[9] Suivant les recommandations de Milton Friedmann dans un article célèbre paru en 1970 dans le New York Times  Magazine.

[10] Qui est paradoxalement d’essence plus disciplinaire encore que la vision anglo-saxonne du rôle des banques centrales. Ce paradoxe est lié à la difficulté d’une politique monétaire unique dans une « zone monétaire » évidemment non optimale où la compétition entre Etats pourrait conduire certains d’entre eux à des comportements de passagers clandestins, bénéficiant des efforts des autres sans les faire eux-mêmes.

[11] Le taux de croissance, le « différentiel de croissance » (out-put gap) entre la croissance observée et la croissance potentielle, le taux d’inflation  observé et le taux d’inflation cible. N’insistons pas ici sur le fait que le PIB est un très mauvais indicateur macroéconomique puisqu’il ne tient aucun compte des enjeux écologiques…

[12] La littérature académique est abondante sur ce sujet. Il suffit de lire les ouvrages de quelques auteurs comme Gael Giraud, Jean-Luc Gréau , Jacques Sapir, ou les livres des Economistes Atterrés pour se convaincre de la distance entre le Dogme et les réalités économiques.

[13] Voir entre autres G. Giraud, « Plaidoyer pour un protectionnisme européen », Revue Projet n° 321, avril 2011.

[14] Les actifs des 3 plus grandes banques françaises représentent 250 % du PIB,  soit  5000 milliards d’euros…

[15] Voir « financer l’avenir sans creuser la dette »

[16] Les propositions visant à « internaliser » les coûts de la dérive climatique par une taxe carbone ou un marché carbone efficace, ceux de l’érosion de la biodiversité restent plus que jamais d’actualité !

[17] La directive européenne MIF est entrée en vigueur en 2007. Elle a permis la création de des Systèmes multilatéraux de transactions (MTF) et des «  dark pools », et rendu impossibles la connaissance globale d’opérations comme les ventes de CDS. Une entreprise peut ne pas savoir maintenant à quel cours sont échangés ses titres. Elle peut se voir rationner l’accès au crédit parce que des fonds ont spéculé sur des CDS sur son titre…Bref cette directive a organisé l’opacité, au moment même où il fallait faire l’inverse.

[18] Comme le trading algorithmique haute fréquence

[19] Suite à la crise de 2008, les banques ne pouvaient plus comptabiliser leurs actifs en valeur de marché (puisque ces actifs ne faisaient plus l’objet de transactions) ; elles ont été autorisées à les comptabiliser à partir de modèles internes, évidemment discutables…Il est évident du coup que le niveau souhaité de  distribution de bonus n’est pas étranger aux hypothèses retenues dans ces modèles.

[20] Les ratios imposés par l’actuel règlement Bale III poussent les banques à limiter drastiquement leurs concours à l’économie, c’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire aujourd’hui.

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