Sortir du nucléaire en France : à quel prix ?

Fukushima a relancé le débat. Faut-il sortir du nucléaire ? Pour le président de la République, ce serait « se couper un bras ». Et surtout rendre notre électricité beaucoup plus coûteuse, alors qu’elle serait moins chère de 35%1 par rapport à la moyenne européenne. Les français sont-ils prêts à payer le prix d’une sortie du nucléaire?Mais d’abord peut-on évaluer ce prix ? Cette note a pour but de montrer comment se pose cette question difficile. Elle est aussi faite pour ouvrir la discussion. Merci aux lecteurs de relever des erreurs éventuelles dans les chiffres ou dans les raisonnements proposés et/ou de m’indiquer des sources fiables sur ce sujet central. Merci à mes premiers relecteurs qui m’ont déjà permis de limiter la casse, sans que leur responsabilité soit engagée sur la version présente !

Notre comportement en matière énergétique est facile à comprendre : c’est celui d’un passager clandestin qui souhaite profiter du voyage sans en payer le prix. Edison eut l’idée de sortir les lampes à suif polluantes et malodorantes des maisons pour les remplacer par des ampoules propres. La pollution disparut comme par enchantement… du regard et du nez des habitants, pas de la planète. Il fallait bien produire l’électricité, et les centrales à charbon n’ont jamais été un modèle de propreté2

Depuis nous demandons tous de pouvoir consommer toujours plus d’électricité et d’énergie. Mais luttons pour ne pas payer l’addition : rien ne doit se faire à côté de chez nous. Pas sa production (pas de centrale, ni de gaz de schistes dans mon jardin, ni d’éolienne sous mes yeux), pas son stockage (pas de tankers à gaz dans mon port) pas son transport (pas de lignes électriques à côté de chez moi).

Et nous voulons en plus qu’elle ne nous coûte rien ou pas grand-chose. L’homme politique qui ne promet pas de tout faire pour éviter les hausses prend un risque considérable face à ses électeurs.

En un mot, nous rêvons d’une énergie propre et gratuite, qui malheureusement n’existe que dans les contes pour enfants. Même le solaire nécessite des capteurs et des installations diverses ; et si le soleil donne son énergie gratuitement, les installations en question ne sont, elles, ni gratuites ni totalement propres.

Dans ce contexte, il est prudent, si l’on veut vraiment sortir du nucléaire de bien en peser les enjeux. Sinon il est à craindre que les « solutions » de remplacement ne soient pas plus acceptées que le nucléaire. Les désillusions pourraient être amères. Qui va payer quoi ? Et qui va gagner quoi ?

Ces questions se posent sur deux plans : d’abord celui des coûts monétaires. Comment va évoluer le tarif de l’électricité avec ou sans nucléaire ? Puis celui des autres coûts pas forcément intégrés dans la facture du consommateur (comme les conséquences du changement climatique, le risque de rupture d’approvisionnement d’énergie, le risque d’accident majeur et sa couverture assurantielle, les pollutions locales de toutes sortes). Je ne vais évoquer ici que le premier sujet.

Parlons argent

Aujourd’hui les ménages français achètent l’électricité environ 13 c le kWh TTC , soit 130 euros le MWh3 . Pour un logement chauffé à l’électricité la consommation moyenne d’électricité totale (Chauffage, eau chaude sanitaire et électricité spécifique) est de 11 MWh (11 000 kWh); la facture est donc en moyenne est de 1400 euros . Pour une maison chauffée autrement elle est de 3 MWh soit une facture annuelle de 400 euros.

Les tarifs européens comparables sont en moyenne de 17 c le kWh TTC (voir annexe).  Le tarif français est bien inférieur de 25 % à la moyenne européenne4 qui lui est donc bien supérieur d’un tiers !

Au total en 2010 la France a produit 551 TWh (551 milliards de kWh) et les Français en ont consommé 475 (pertes et pompage 44 TWh, Export 31 TWh) ce qui représenterait pour les entreprises et les ménages une facture de consommation de l’ordre de 45 milliards d’euros5 et pour la France des exportations nettes de l’ordre de 2 milliards6 .

Le tarif aux consommateurs résidentiels est réglementé et décidé par les pouvoirs publics. Il se décompose en trois paquets, le coût de production de l’électricité (51 euros le MWh) le coût de transport et distribution (42 euros le MWh) et les taxes (37 euros le MWh), y compris récente hausse de la CSPE.

Coût MWh pour un consommateur résidentiel au tarif réglementé

Source : http://www.developpement-durable.gouv.fr/Principes-generaux-de-construction.html

Pour évaluer l’impact d’une sortie du nucléaire sur ce tarif et plus généralement sur le prix de l’électricité, il faut construire un scénario de sortie sur la durée du calendrier prévu. Il y a donc de nombreuses voies possibles. Si l’on veut sortir du nucléaire, en respectant la contrainte climatique et sans accroitre la dépendance aux fossiles7 il faut à l’évidence :

  • procéder à un effort massif de sobriété et d’efficacité dans la consommation d’électricité,
  • développer les énergies renouvelables
  • développer les capacités de stockage de l’électricité et de gestion de la pointe
  • et plus généralement la capacité de gestion de l’intermittence via les « réseaux intelligents »

La réduction massive de la consommation d’électricité contraint considérablement les solutions pour les autres usages des énergies fossiles dont nous dépendons (mobilité et industrie). Si l’on veut réduire notre dépendance au pétrole en particulier l’une des voies de solution est de recourir à l’électricité. Encore faut-il avoir des moyens de production électrique décarbonés en suffisance. Cela n’a rien d’anecdotique. Un calcul d’ordre de grandeur permet de voir combien pèse le transport en « équivalent électricité ». Prenons seulement en compte les voitures individuelles et les motos qui font presque les 2/3 de la demande en carburant du secteur transport soit environ 30 MTep en France. Le même nombre de kilomètres parcourus nécessiteraient 100 TWh … Dans la suite de la note nous ne tiendrons pas compte de ce transfert. Cela suppose implicitement que du côté de la mobilité ce scénario reposerait sur un mix de solution « sobriété/transports doux/voiture hybride et basse conso ». Nous ne creuserons pas ici ce point.

Un exemple de scénario

A titre d’exemple, visons une sortie totale du nucléaire en 20508 . En théorie c’est possible en France, pour les volumes de production qui seront envisagés dans la suite (liés à une très forte maîtrise de la demande, rappelons-le). Il y a les espaces ventés nécessaires pour l’éolien terrestre et maritime, les surfaces de toit pour le solaire, les volumes de déchets de biomasse pour des cogénérations. En pratique ce sera plus compliqué, du fait de l’intermittence des ENR et de la difficulté de stockage de l’électricité. On essaiera de traduire cette difficulté par une hausse des coûts.

On peut imaginer une infinité de scénarios. Pour fixer les idées en voici un très tranché qui vise à horizon 2050 :

  • une réduction d’un tiers de la consommation d’électricité9 , ce qui suppose d’énormes efforts dans le domaine de maitrise de la demande, et dans les autres domaines pour décarboner la mobilité et les processus industriels. Cela suppose bien sûr aussi une grande sobriété de la part des consommateurs.
  • une division par 2 de l’électricité d’origine thermique (le passage au gaz fait déjà un facteur 2 sur les émissions actuelles de CO2, relativement importantes du fait du recours au charbon en France, qui va être sorti du mix dans les prochaines années) et le développement de l’éolien, du photovoltaïque et de la biomasse à des niveaux inférieurs à leurs potentiels « techniques » (c’est-à-dire indépendamment, à ce stade du raisonnement des questions d’acceptabilité sociale),
  • une suppression de « l’exportation nette » (ce qui veut dire en moyenne autant d’import que d’export sur l’année)
  • une augmentation de la capacité des réseaux (stockage compris via des solutions à imaginer) à absorber l’intermittence et la variabilité des ENR .

Sur ce dernier point l’incertitude est forte. En dehors des stations de pompage dans les montagnes, il n’existe pas de technologie permettant de stocker massivement l’électricité à un coût « raisonnable ». Les espoirs se fondent sur des recherches en cours de stockage type air comprimé et sur la « gestion intelligente » de l’énergie, avec des déplacements fins de la demande, des stockages distribués et des compteurs communicants. Mais à ce stade l’incertitude est grande. Il n’est pas certain que cela soit faisable, le contraire ne l’est pas non plus à cet horizon de temps.

Remarque:

Autant il y a quelques années les gestionnaires de réseau affirmaient que les sources intermittentes d’électricité ne devaient pas dépasser 20% à 30% de la puissance installée ; on sait maintenant que qu’on peut franchir cette limite avec de nouvelles modalités, techniques et régulatrices, de gestion d’équilibre et selon les systèmes électriques considérés. Mais on ne peut à ce jour en donner une nouvelle limite haute ni en évaluer précisément le surcoût.

Voici comment on pourrait produire l’électricité dans un tel scénario.

Electricité en France :2010/2050 (TWh)
2010 2050
Thermique classique 60 30
Thermique nucléaire 408 0
Hydraulique 68 70
Eolien terrestre 10 110
Eolien off shore 0 50
PV 0 60
Biomasse 5 50
Pertes et pompage -44 -60
Total production 507 310
Consommation 476 310
exportation -31 0
source: chiffres repère de l’énergie 2010 pour la colonne 2009, estimation auteur pour 2050

Quelle augmentation de la facture ? Quel serait le surcoût pour le consommateur de ce scénario par rapport à un scénario tendanciel fondé sur le remplacement progressif des centrales nucléaires et thermiques existantes par des EPR ?

Un petit tableau des coûts de production au MWh permet de faire une réponse en ordre de grandeur. Ces coûts sont évalués de la même manière que les coûts actuels, avec des taux d’actualisation de 8%10 . Les données 2009 sont, sauf erreur, réalistes, les données 2050 sont calculées par l’auteur en partant de la littérature ; mais elles restent hypothétiques, et posées pour l’exemple.

Cout de production de l’électricité
en France 2009/2050 (euros /MWh)
2009 2050
Thermique classique 60 150
Thermique nucléaire 40 80
Hydraulique 30 30
Eolien terrestre 80 80
Eolien off shore 180 180
PV 300 150
Biomasse 150 100

On peut en déduire que dans ce scénario de sortie du nucléaire, le coût de production moyen pondéré en 2050 s’établirait autour de 120 euros le MWh, contre 50 aujourd’hui. A ces surcoûts de production, il faudrait ajouter des surcoûts de réseau français et européen, qu’on11 peut estimer à 15 euros du MWh (de plus que le TURPE actuel). Avec une augmentation des taxes limitées à la TVA soit environ 15%12 , le MWh serait donc vendu environ 230 euros le MWh (contre 130 aujourd’hui), soit une hausse de 10 c le kWh.Quel écart par rapport à un scénario « tout EPR » ?

Par contraste, un scénario nucléaire, avec pas plus d’ ENR qu’aujourd’hui, scénario là aussi tranché, pourrait conduire à un coût moyen de production du nucléaire de l’ordre de 80 euros le MWh. Cette augmentation par rapport au coût actuel de 40 euros (pour le nucléaire) environ est due à trois facteurs :

  • la généralisation progressive de l’EPR 13 à la place du parc installé
  • la nécessaire incorporation d’une prime de risque14 (de quelques euros par MWh probablement) et la réévaluation du coût du démantèlement
  • la nécessité à partir de 2040 de passer en génération 4, dont les coûts sont à ce stade incertains mais dont on peut penser qu’ils seront de toutes façons plus élevés, surtout pour les premières installations industrielles

Pour les autres moyens, l’hydraulique moins coûteux (estimé ici à 30 euros le MWh) compense en gros le thermique classique dont le coût va ne cesser de croitre du fait des tensions sur les énergies fossiles et du coût du CO2 (estimé à 150 euros le MWh, avec un doublement du gaz et une taxe carbone à 100 euros la tonne de CO2). Le coût moyen de production de l’électricité serait au total de 80 euros le MWh, .

Côté réseau, dans un scénario de ce type, Il faut prévoir aussi quelques dizaines de milliards d’euros d’investissement, du fait du mauvais état actuel du réseau et de la gestion de la variation de la demande qu’un scénario nucléaire avec baisse du thermique à flammes ne permet pas non plus d’assurer facilement. Il faut donc prévoir également une hausse du « TURPE » de quelques euros, disons 10 euros pour fixer les idées.

Quels écarts de prix et de facture finale ?

Au total dans un scénario « tout EPR » le cout total y compris taxes serait donc de l’ordre de 180 euros, soit une hausse de 5 c le kWh par rapport à aujourd’hui. (soit 40 % …)

Le scénario MDE/ENR donnait lui une hausse de 10 c le kWh, soit un écart pour les coûts de production et de transport entre les deux scénarios de l’ordre de 50 euros le MWh, soit 5 c le kWh. Ce calcul est bien sûr discutable et repose sur des hypothèses à approfondir sur la question des travaux à réaliser sur le réseau et sur le stockage.

Dans le scénario « tout EPR » on peut supposer que la maîtrise de la demande est limitée. Limitons nous, en supposant quand même un effort de MDE, mais pas de transfert d’usage important , à un montant de 500 TWh.. Supposons que le ratio de 50 % entre le tarif industriel et résidentiel se maintienne.

La facture finale d’électricité annuelle (d’un montant actuel de 45 milliards) pourrait être de l’ordre de  :

  • 70 milliards d’euros dans le cas « tout EPR » (pour une consommation de 500 TWh)
  • 50 milliards d’euros dans notre scénario MDE/ENR (pour une consommation de 310 Twh)

Mais dans le scénario MDE/ENR, vient bien sûr s’ajouter à la facture d’électricité, l’amortissement des investissements nécessaires pour faire baisser la consommation. Ce chiffre est très difficile à estimer. Un calcul pifométrique peut se tenter en généralisant des évaluations faites dans le logement. Prenons le chiffre de 20 000 euros pour réduire de moitié une consommation de chauffage et ECS électrique de 10 000 kWh annuels sur 30 ans, soit 4 euros pour économiser 1 kWh sur 30 ans. Prenons une fourchette de 2 à 4 euros pour le coût moyen et appliquons la à l’écart de 170 TWh entre la consommation actuelle (les 480 TWh) et la consommation dans le scénario MDE/ENR (les 310 TWh),

L’investissement serait compris en ordre de grandeur entre 300 et 700 milliards d’euros. La facture complémentaire annuelle serait donc en gros de 30 à 60 milliards annuels (dans la pratique il s’agit d’amortissement d’investissements de loyers et de frais financiers).

La facture totale annuelle payée par les consommateurs serait dont dans le scénario MDE/ENR supérieure à ce qu’elle serait dans le scénario EPR : de 80 à 110 milliards contre 80 milliards déboursés chaque année. Bien entendu ce chiffre est à prendre avec toutes les précautions d’usage du fait du caractère très « pifométrique » des estimations faites.

Quel programme d’investissement ?

Et quel serait l’investissement total à mettre sur la table dans les deux scénarios ?

Commençons par le scénario MDE/ENR.

Cote moyens de production, on peut partir des chiffres suivants qui permette de passer des puissances aux productions puis aux coûts d’investissement par puissance installée.

Cliquez sur15 pour accéder à la note 15 du tableau.

Un calcul sommaire montre donc qu’il faut de l’ordre de 200 milliards d’investissements16 . Coté moyens de transport, distribution et stockage, l’ordre de grandeur est sans doute de moins de quelques dizaines de milliards d’euros. La seule inconnue réelle étant le stockage.

Pour la baisse de la consommation pour « gagner » 170 TWH il faut comme on l’a dit un investissement total de 300 à 700 milliards. On voit tout de suite que c’est la première question qui se pose. Des évaluations plus précises et/ou des gains substantiels sur la MDE pourraient changer la donne de manière radicale. Mais il importe de ne pas se voiler la face : aujourd’hui la rénovation thermique avance lentement et difficilement, avec des performances limitées. La raison en est double : une filière insuffisamment organisée et des coûts d’isolation qui, vu du ménage ou de l’entreprise sont coûteux et pas assez rentables.

Mais au total l’investissement est de l’ordre de 500 à 900 milliards sur 40 ans soit 10 à 20 milliards par an, moins de 1 % du PIB. Ce n’est évidemment pas inaccessible.

Dans le scénario « tout EPR » il faut au total installer 54 GW d’EPR, soit un investissement de l‘ordre de 200 à 300 milliards d’euros (dans la pratique la solution consistera à étaler le chantier de construction en jouant sur des prolongements de centrales, qui coûteront de l’ordre de 1 milliard d’euros par centrale prolongée) et investir dans des générateurs de génération 4 en poursuite de la recherche puis en construction à partir de 2040. Il faut également investir dans les réseaux, moins que dans le scénario MDE/ENR et investir quand même un peu dans la MDE. L’investissement serait donc de l’ordre de 300 milliards d’euros.

Quelles conclusions en tirer ?

En résumé, un scénario MDE/ENR conduit à payer l’électricité plus cher qu’aujourd’hui de 10 c le kwh, et à investir massivement dans la MDE. Au total il conduirait à investir 2 à 3 fois que dans un scénario « tout EPR » et à payer l’électricité 5 c le kWh de plus, en rappelant que dans ce scénario l’électricité augmente de prix (d’environ 5 c) par rapport à aujourd’hui. La facture finale annuelle pour le consommateur (amortissement des travaux et achat de l’électricité) serait supérieure d’un facteur compris entre 1 et 1,4, en fonction du coût de la MDE qui ne compensent pas les gains sur les volumes d’électricité achetés.

Deuxième conclusion : ce scénario nécessite un investissement lourd en MDE, dont il n’est pas du tout sûr aujourd’hui qu’il sera lancé. Il est décentralisé et peu rentable pour les acteurs concernés au vu de leur perception du prix futur de l’énergie. Sa réalisation passe par une volonté publique forte et la mobilisation d’instruments très lourds de type investissements publics massifs.

Cette conclusion est évidemment provisoire et dépendante des scénarios retenus et des hypothèses de calcul. Un simulateur pourra permettre de faire tourner d’autres scénarios et d’autres hypothèses.

Troisième conclusion, d’ordre méthodologique. Ces quelques calculs montrent qu’on peut tenter de mettre un peu de clarté sur l’un des enjeux clefs de la sortie du nucléaire : le prix de cette sortie. Il reste maintenant à valider les chiffres et à faire d’autres hypothèses pour vérifier si les ordres de grandeur évoqués ici sont les bons. En particulier, à supposer que cette décision soit prise elle conduirait à un scénario sans doute moins tranché que celui –ci et à des mix énergétiques différents. Il faudra regarder ce que donnent ces scénarios.

Plusieurs questions doivent être regardées avec soin :

  • la capacité à mettre en œuvre une politique de MDE massive (sinon les ENR ne fourniront pas l’énergie nécessaire ou à un coût très élevé) ; ses limites et son coût
  • la capacité des réseaux à gérer l’intermittence et la pointe
  • la capacité des autres secteurs (mobilité, industrie) à se passer d’électricité sans recourir à une énergie carbonée.
  • la capacité des ENR et surtout le PV à produire un kW de plus en plus compétitif convergeant vers les 2000 euros le kW 17 installé à terme

Ce n’est que quand les incertitudes auront été levées sur ces questions qu’on pourra mieux approcher le prix pour le consommateur d’une sortie totale du nucléaire. Encore faudra-t-il ensuite vérifier les conséquences de cette hausse par une approche « macroéconomique ». Une approche bouclée, car les dépenses des uns sont les revenus des autres, et l’augmentation du prix n’a pas le même effet selon qu’elle entraine ou non des effets de bouclage et selon son impact sur la balance commerciale. Concrètement, un scénario de MDE forte génère du travail en France, résorbe potentiellement du chômage, réduit la facture énergétique (car il jouera aussi dans le domaine de la mobilité). Du coup son surcoût est sans doute absorbé en partie par la croissance générée. Mais cela reste à chiffrer.

Y voir vraiment clair n’est pas si simple. Certes des confrontations entre experts permettront d’avancer. Mais seules les réalités observées permettront de trancher sur les questions relatives aux coûts et aux performances atteignables tant du côté des ENR que de la MDE. Il faudra probablement quelques années (10 à 20 ans ?) pour ce faire.

Y a-t-il vraiment des alternatives à une démarche séquentielle où chaque pas de temps (sans doute de 5 à 10 ans) permet de lever des incertitudes et d’investir plus sereinement ?

Y a-t-il vraiment d’autres solutions que de se ménager aujourd’hui le maximum de marges de manœuvre futures :

  • en lançant sérieusement un programme MDE et en suivant de très près ses résultats
  • en investissant au « bon » rythme18 dans les ENR
  • en préparant le prolongement de suffisamment de centrales nucléaires et en maximisant leur niveau de sécurité
  • en n’abandonnant pas l’EPR qui améliore la sécurité et peut rester une solution bas carbone de compromis, en attendant d’avoir levé toutes les incertitudes actuelles.

Des prix aux coûts.

Mais nous n’avons pas abordé l’autre volet de la question. Nous n’avons ici que parler de prix. Si la sortie du nucléaire est envisagée voire réclamée après Fukushima c’est que se posent aussi des questions de coûts qui ne sont pas qu’économiques. Là aussi il importe de bien comparer les différents coûts des différentes sources d’énergie. Un sujet encore plus complexe que celui que je viens d’aborder…

A suivre…

Alain Grandjean


Annexes :

Données Eurostat sur le prix de l’électricité

Electricity Prices for Household Consumers

Electricity Prices for Household and Industrial Consumers

Electricity prices for first semester 2010 – Issue number 46/2010
Date de publication: 29/11/2010 16:24

Notes :

    1. Une comparaison Eurostat montre que pour les clients résidentiels consommant entre 2500 et 5000 kWh le tarif est inférieur de 33% au reste de la zone Euro []
    2. A service d’éclairage rendu équivalent elles sont quand même plus propres que les lampes à suif ; mais la pollution résiduelle, non nulle, sans parler du CO2, est complètement externalisée. Dans de nombreux cas elle est même délocalisée ! []
    3. Une augmentation d’un euro le MWh (qui sera notre unité de raisonnement dans la suite) c’est donc une augmentation de 0,1 centime d’euros le kWh []
    4. Mais les écarts sont aussi liés à des différences fiscales. Et une analyse plus approfondie est à faire pour la question de la compétitivité qui concerne les tarifs aux entreprises. Voir par exemple http://www.leblogenergie.com/2010/11/index.html []
    5. En gros la consommation résidentielle à 130 euros le MWh représente autant que l’industrie et tertiaire, qui achètent leur électricité en moyenne à 65 euros le MWh, l’export étant plutôt à 55. []
    6. Sur la base d’un prix de vente de 55 euros le MWh []
    7. On peut examiner des scénarios qui ne respectent pas ces deux contraintes, mais je laisse ce soin à d’autres []
    8. Les dernières tranches 1300 et 1500 MW atteindront alors les 60 ans. Viser plus court, c’est sans doute possible mais probablement beaucoup plus compliqué, et sans doute incompatible avec une contrainte sur les émissions de CO2 du fait du niveau très bas des ENR aujourd’hui. []
    9. Le scénario Negawatt 2006 vise 430 TWh à horizon 2050 soit une baisse par rapport à 2010 de 16% []
    10. On pourrait sans problème faire varier ce taux d’actualisation qui est retenu aujourd’hui dans les données fournies ou reconstituables. 8%, c’est en gros le cout du capital pour EDF. Ces calculs de sensibilité au choix du taux seront à faire dans un deuxième temps. []
    11. Il s’agit d’une estimation à dire d’expert, qu’il faut bien entendu affiner. []
    12. La TVA augmentera proportionnellement, mais la CSPE est supposée intégrée dans ce calcul à grosses mailles et les taxes locales peuvent ne pas augmenter en volume []
    13. L’EPR de Flamanville pourrait coûter au final aux alentours de 6 milliards d’euros pour une puissance installée de 1,6 GW, soit 3700 euros le KW installé ; les réacteurs suivants devraient bénéficier d économie d’apprentissage, mais leur coût pourrait s alourdir du fait de contraintes de sécurité plus fortes. []
    14. Il ne s’agit bien que d’incorporer l’auto-assurance d’une catastrophe nucléaire. Le coût actuel de production permet d’ores et déjà de constituer la provision pour démantèlement (qui est elle aussi de l ordre de l euro par MWh) dont le montant est discuté (voir par exemple http://bit.ly/iEpd5y). Pour la prime de risque, elle doit permettre de faire face à un cout de l’ordre de 100 milliards d’euros pour une probabilité d’accident dans le monde (à discuter de 1/100 000 ème par an). Les calculs montrent que cela conduit à une prime de l’ordre de l’euro au MWh. []
    15. Ce ratio mesure le productible en énergie en fonction de la puissance installée. Pour les énergies intermittentes il varie bien sûr (l’éolien en fonction de la durée des périodes ventées, le solaire en fonction de l’ensoleillement). Le ratio de 2,6 pris ici pour l’éolien terrestre ne le désavantage pas []
    16. Dans la pratique il faut renouveler les investissements dans les ENR tous les 20 ans environ. Mais le calcul du prix de revient du kwh intègre ce réinvestissement. Il serait erroné de le compter deux fois ici []
    17. Ce qui est en termes de puissances vraiment comparables du fait des taux de « productibles »  (voir tableau des productions en TWh par GW) revient à 13000 euros le kW pour un équivalent nucléaire []
    18. Le « bon » rythme suit les gains de coût dans les technologies : pour la France qui a raté le coche de la production en solaire il faut sans doute attendre l’approche de la parité réseau pour intensifier massivement l’aide au solaire. []

    Hausse des prix de l’énergie : indécence du PDG de Total ou dangereuse cécité du président de la République ?

    Nicolas Sarkozy a déclaré le 13 avril1 devant des parlementaires UMP que les propos de Christophe de Margerie, jugeant inévitable que le litre de super grimpe à 2 euros étaient indécents. L’ancien président d’EDF Pierre Gadonneix avait été démis de ses fonctions pour avoir dit une autre vérité qui fâche, celle de la hausse inéluctablement forte du prix de l’électricité.

    Evolution du prix du pétrole

    Evolution du prix du pétrole- source Michel Lepetit , Global Warning.

    Le président de la République sait que le prix des énergies ne peut que continuer à croître2, mais il semble penser qu’il est préférable de le cacher aux Français ou de faire croire comme le dit Philippe Chalmin qu’il a le pouvoir (comme celui du roi de France qui pouvait guérir par simple imposition des mains ?) de les faire baisser.

    Sans revenir en détail ici sur les raisons structurelles de ces hausses et notamment celle du prix du baril, rappelons que le franchissement de la barre des 100 dollars est antérieur aux événements du Moyen-Orient. Ils sont dus à la conjonction de la croissance économique mondiale et au plafonnement de la production. Qui peut par ailleurs garantir le maintien du pouvoir en place en Arabie Saoudite (le deuxième producteur mondial de pétrole) ? Quelles seraient les conséquences sur le baril d’une telle déstabilisation ? Comment croire un instant qu’il est possible d’empêcher une forte hausse ?

    Dans ce contexte, le président de la République fait une triple erreur :

    • c’est un déni démocratique : comment les citoyens peuvent-ils s’investir dans la vie publique si elle est fondée sur des contrevérités exprimées par le président de la république qui en plus leur donne le sentiment de les prendre pour des imbéciles ?
    • c’est une grave erreur sociale et économique : si on refuse d’admettre l’inévitable, on ne donne pas aux citoyens les moyens de s’y préparer, et c’est bien sûr les personnes en précarité énergétique qui en souffriront le plus
    • c’est une erreur politique : les citoyens finissent par faire payer au moment des élections le bricolage politicien et le manque de vision.

    Il est grand temps que nous nous préparions à une crise énergétique qui sera d’autant plus grave qu’elle n’aura pas été anticipée, alors qu’elle était annoncée.

    Il est grand temps que s’organisent en France des Etats Généraux de l’énergie pour permettre à chacun d’y voir clair, tant sur les politiques possibles, sur leurs conséquences, sur les coûts, que sur l’organisation européenne et française de l’énergie. Pour permettre à chacun de prendre les mesures indispensables pour réduire sa propre vulnérabilité et pour faire jouer une solidarité qui sera plus que jamais nécessaire.

    1. Les Echos du 14 avril []
    2. Les rapports s’empilent sur ce sujet, dont le dernier signé par le FMI ne fait que confirmer ce que tous les experts savent : les tensions sur l’énergie sont croissantes  – ajoutons le rapport de HSBC qui annonce un prix durable du pétrole à 150 dollars le baril []

    L’âge de l’empathie

    Frans de Waal1 était spécialiste de l’agression animale quand il a vu mourir son chimpanzé préféré Luit, des suites de luttes de pouvoir. Il se consacra alors à l’étude de la résolution des conflits et de la coopération chez les primates. Son dernier livre montre combien le « darwinisme social » qui fait de l’intérêt et de la cupidité un moteur naturel de l’homme est biologiquement infondé. De nombreux animaux sont prêts à prendre soin les uns des autres, à s’entraider et, dans certains cas, à se mobiliser pour sauver la vie de leur congénère. La nature n’est pas soumise à la loi de la jungle. (Voir aussi le film de Alain Tixier : Bonobos)


    Face aux périls auxquels l’humanité est confrontée, c’est bien de la généralisation de ce type de comportements qu’on peut espérer une solution. L’humanité dépend maintenant pour sa survie de la préservation de plusieurs biens communs mondiaux (l’accès à l’énergie, la stabilité climatique, le renouvellement de ressources biologiques, le maintien de la biodiversité…). Or cette préservation ne peut être garantie par des mécanismes décentralisés de marché.

    Pour prendre le seul exemple du climat, aucune solution n’est fournie par le marché qui ne donne pas spontanément de prix au CO2, alors que, sans prix aux émissions de CO2, les acteurs privés n’ont aucune incitation à les réduire, ce qui est la clef de la solution du problème climatique. Il appartient donc bien aux gouvernements de mettre en place ces incitations. Mais si les populations, informées ou non de l’ampleur des problèmes, n’acceptent pas de coopérer et s’installent dans la seule rivalité (moi d’abord, après moi le déluge), les gouvernements ne pourront converger vers un accord international d’ambition suffisante. A l’intérieur d’une nation donnée, les enjeux de partage et d’équité sont aussi déterminants : des inégalités sociales considérées comme excessives rendent inacceptables la généralisation de comportements plus sobres. Chacun attendra que les plus riches fassent d’abord un effort. A l’échelle individuelle, enfin, on voit bien qu’une profonde transformation est nécessaire. L’individualisme qui s’est imposé progressivement comme valeur ultime dans nos sociétés ne peut être la source des comportements coopératifs indispensables à notre survie collective. Il s’agit de faire en nous plus de place au bonobo qu’au chimpanzé pour s’inspirer de nos cousins, comme le propose Frans de Waal2.
    En un mot, l’humanité sous la contrainte est appelée à se métamorphoser, tant au plan social qu’ au plan individuel. C’est cela ou le cauchemar de conflits généralisés.

    La peur de l’Occident

    Curieusement c’est à ce moment crucial que l’Allemagne et la France poussent un « pacte de compétitivité » dont la sémantique, indépendamment du contenu, élève la compétition au rang de valeur première3. Certes ce n’est pas nouveau : le traité de Rome puis celui de l’Union Européenne ont toujours fait de la « concurrence libre et non faussée » une vertu cardinale. La Commission est pleine d’économistes qui croient encore au bréviaire « néolibéral »4,malgré l’évidence de son échec dans le domaine le plus « pur » d’application qui soit : la finance. En remettre une couche au moment où ce sont les valeurs inverses qu’il faut promouvoir est pour le moins paradoxal.

    Certes, on comprend bien la peur de l’Europe et plus généralement de l’Occident face à la puissance économique des pays émergents, à commencer par la Chine. Notre influence, notre puissance et plus prosaïquement nos emplois sont condamnés si nous ne sommes plus compétitifs. L’Angleterre a connu cette histoire tragique : d’empire dominant elle est devenue en quelques décennies un satellite des Etats-Unis.

    Comment cependant croire que nous avons la moindre chance de résister à la Chine en jouant au jeu de la concurrence libre et non faussée ? Qui peut croire que nous avons des atouts de long terme suffisants face à un pays de 1,3 milliards d’habitants, qui offre à ses entreprises un marché intérieur gigantesque, à ses jeunes des formations de très haut niveau, et qui bénéficie encore pour quelque temps d’une direction forte et d’une « réserve de main d’œuvre considérable »? Croyons-nous qu’en éliminant les plus faibles dans nos pays (ceux qui plombent notre compétitivité, c’est bien connu !) nous serons alors de taille à lutter?

    Les plans de rigueur qui s’abattent sur l’Europe répondent aussi à une autre logique : il s’agit de maîtriser les dettes publiques que les marchés financiers s’apprêtent à ne plus financer. Stratégie économique sans issue : les agences de notation ne s’y trompent d’ailleurs pas5. (Voir le post « Dette publique, dette odieuse ?« Stratégie sociale et politique périlleuse : avons-nous oublié que la déflation impulsée par le chancelier Brüning a fait le lit d’Hitler? Brüning constatant que les caisses de l’Etat étaient vides, a proposé à un peuple humilié par le traité de Versailles et meurtri par la crise économique de 29 issue d’outre-atlantique de continuer à « se »6 serrer la ceinture ». Cet homme ne comprenait rien et ne sentait rien.

    La mission de l’Europe dans le monde

    Nous avons besoin de prendre un peu de hauteur pour voir que, plus que jamais, l’Europe détient les clefs de la mutation que l’humanité doit réaliser : passer de l’âge de l’autodestruction (l’anthropocène) à l’âge de l’empathie (le noocène) (voir le post : Fin de l’Anthropocène, bienvenue dans le Noocène ) ? De l’âge de la compétition à celui de la coopération7.

    Pour cela, l’Europe doit porter sans relâche tout ce qui est de nature à développer le sentiment d’interdépendance entre les peuples et à faciliter les coopérations. Sans tomber bien sûr dans la naïveté qui ferait oublier la nécessité de laisser au marché les zones nécessaires de compétition et de liberté économique. Elle doit assumer cette position et en développer les arguments, sans craindre de se faire taxer de « protectionniste ». Il y a d’excellentes raisons à mettre des freins et des limites au libre-échangisme. Limitons nous à la principale : la lutte contre le changement climatique suppose un prix au carbone qui ne sera pas, pour de nombreuses raisons, équivalent au même moment dans tous les pays du monde. Il faudra mettre en place des « taxes aux frontières » ou des dispositifs équivalents pour éviter que les plus vertueux soient les victimes économiques de cette lutte.

    Plus globalement, l’Europe peut reprendre la main sur un discours et des pratiques économiques innovantes qui tournent la page de 40 ans de libéralisation sans revenir au dirigisme d’Etat ni plonger dans le collectivisme. Par où commencer ?

    Mettre la finance à sa place

    Cette rénovation doit se concentrer en priorité sur le nerf de la guerre, l’argent, dit autrement la finance. Malgré la violence de la crise des subprimes qui aurait dû la décrédibiliser, c’est en effet toujours la finance qui oriente toute l’activité économique. En fonction de critères…financiers, qui n’intègrent donc pas les dimensions « extra-financières » de l’activité humaine, qu’elles soient sociales, sociétales ou environnementales. Extra-financières et pour autant fondamentales car il est devenu évident que nous ne comptons pas ce qui compte vraiment. Tant que la finance dirige l’économie de cette manière, il est vain d’espérer en un changement significatif, à la hauteur des enjeux.

    Il appartient à l’Europe de promouvoir des « règles du jeu financier » qui permettent la prise en compte de ces dimensions, l’exercice des coopérations et limitent le jeu de la compétition économique. Concrètement, il s’agit de remettre la finance à sa place : un métier de service, permettant essentiellement de protéger des liquidités, de faire se rencontrer des possibilités d’ épargne et des projets d’ investissement, de gérer et d’assurer des risques,… Pour réussir cette mutation quelques mesures très fortes sont indispensables, mais elles sont assez clairement identifiables. J’y reviendrai dans un prochain post.

    Le problème principal n’est pas technique mais éthique et politique. Cette révolution se heurte à des intérêts puissants, au sein de chaque pays8 bien sûr, où le monde financier a un pouvoir considérable sur les gouvernements. Renforcés par l’incroyable tour de force qui a consisté à accroître son pouvoir et la dépendance des gouvernements qui l’ont pourtant sauvé ! Les arguments ne lui manqueront pas : toute régulation qui ne s’attaque pas aux paradis fiscaux et autres zones de non-droit défavorisent les « maisons honnêtes », toute régulation qui ne soit pas mondiale défavorise unilatéralement les acteurs européens, toute régulation imprécise laisse passer les plus malins dans les mailles du filet et ainsi de suite. Il faudra une volonté politique de fer pour mettre en œuvre les dispositifs de régulation nécessaire, face à des lobbies qui n’hésitent par exemple pas (aux Etats-Unis) à proposer des amendements visant à assécher les budgets des régulateurs, à assécher ceux du GIEC, etc.

    Sortir du credo dans le tout-marché

    La catastrophe de Fukushima va nous conduire à réviser l’organisation énergétique européenne (Voir le post : « L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima« . Comment confier la sécurité nucléaire à des arbitrages économiques d’entreprises dont le cours serait soumis à l’humeur des marchés financiers ?

    Le président de la SNCF nous a rappelé récemment que l’organisation du transport ferroviaire en France, sous la contrainte de la libéralisation européenne, était une impasse.
    Soumettre l’agriculture européenne à la libre concurrence c’est aussi la condamner.
    Dans trois grands domaines l’Europe doit donc innover, sortir du tout-marché , sans revenir à une économie administrée : la politique monétaire, les infrastructures (réseaux ferroviaires, électriques et sans doute télécom), la politique énergétique. (Voir aussi le post : « Reconstruire l’Europe sur trois piliers« )

    Il va s’agir dans tous ces cas, de sortir du cadre du traité de Rome et de son enfant le traité de l’Union Européenne, pour trouver de nouvelles formes de régulation publique, qui seront en même temps un moyen de donner un sens à l’Europe. C’est cela ou plonger dans les nationalismes.

    La responsabilité de chacun d’entre nous.

    L’Europe est à la croisée des chemins : soit elle redonne un sens et un souffle à son projet, retrouve le chemin d’un emploi « vert », qu’il soit industriel ou agricole, dans la solidarité intraeuropéenne et internationale, soit elle disparaît corps et biens dans une explosion de l’euro et des implosions nationalistes. Le sursaut est encore possible. La France peut montrer la voie : en impulsant une reconquête industrielle et en régulant drastiquement la sphère financière. (Voir notre proposition « Financer l’avenir sans creuser la dette« )

    Pour chacun de nous, le moment est venu de s’engager. En commençant par comprendre de quoi il en retourne. Le monde de la finance se protège et protège sa part du gateau par un « sabir » inaccessible au citoyen qui pense n’y rien comprendre, inaccessible à nos hommes politiques, quoi qu’ils disent qui sont comme vous et moi, le temps de se poser en moins… Nous nous en remettons alors aux « experts » pour un sujet qui est au cœur du problème économique, social et politique. « L’appropriation démocratique » de ces sujets n’est pas un vain mot. Il s’agit pour chacun d’entre nous de faire un effort intellectuel et de faire une (petite) révolution émotionnelle.

    La peur est mauvaise conseillère. L’ère que nous vivons est celle de tous les dangers. Nous aurons envie spontanément de donner notre confiance à des « durs », des « instinctifs ». Nous aurons envie de défendre notre part du gâteau. Il va falloir « reconsidérer la richesse »9, remettre en cause l’individualisme roi et la tentation de régler par la violence les conflits à venir. Abondonner la fausse sécurité des Trichet et autres banquiers centraux qui se présentent comme des « sachants », alors que ce sont des imposteurs.

    Comprendre que l’argent se crée « ex nihilo » d’un simple jeu d’écritures, n’est pas qu’un effort intellectuel, c’est aussi une vraie révolution intérieure. Qui permet de voir que la politique de rigueur fondée sur l’apparent bon sens qu’il n’y a plus de sous dans la caisse est stupide et extrêmement dangereuse.

    L’âge de l’empathie ne nait pas tout seul. L’accouchement se fait, malheureusement, dans la douleur. Il ne résulte pas de la seule transformation individuelle ou, à l’inverse, d’une transformation sociale issue d’un programme politique visionnaire, mais du mariage de ces deux éléments. Il ne naît pas de la peur du chaos ni de l’espoir dans un monde meilleur. Mais de la perception lucide de la seule voie10 qui s’offre à nous.

    Alain Grandjean

    1 Célèbre primatologue et auteur de nombreux ouvrages dont le dernier est précisément titré

    « L’âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire », Les liens qui libèrent 2010

    2 La comparaison des stratégies des bonobos qui arrivent à aplanir les conflits et des chimpanzés est développée dans « le singe en nous » Fayard 2006

    3 Sa transformation à la dernière minute en un « pacte de l’euro » ne trompe personne. Pour ses auteurs c’est la compétitivité des économies européennes qui va sauver l’euro ; c’est une grave erreur

    4 Sans rentrer dans les détails on peut dire que ces économistes sont persuadés que leur mission est de faire converger l’économie réelle vers le modèle théorique de la concurrence parfaite. Ils sont habités par une véritable doxa d’autant plus dangereuse que ses habits mathématiques lui donnent un air de sciences.

    5 L’agence de notation Moody’s a dégradé à nouveau lundi 7 mars la note de la Grèce, craignant qu’Athènes, qui a obtenu une aide de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI), soit contrainte de restructurer sa dette déjà importante

    6 Il est rare que les appels à la rigueur concernent vraiment ceux qui les énoncent…

    7 Ou pour être plus précis de la « coopétition » étant entendu que nous sommes des êtres bipolaires ; nous avons aussi besoin de compétition.

    8 Le cas de la Grande-Bretagne est particulier. Elle s’est désindustrialisée. Elle perd des revenus du fait de la déplétion pétrolière. La City pèse lourdement dans son économie (10% du PIB ?). Comment croire que la Grande-Bretagne peut accepter facilement des mesures qui pourraient encore affaiblir son économie ?

    9 Titre d’un rapport et d’un livre de Patrick Viveret, magistrat à la cour des comptes

    10 Il faut s’appeler Edgar Morin pour oser titrer un bouquin « La voie, pour l’avenir de l’humanité » (fayard, 2011) ! Mais c’est quand même bien le sujet du jour.

    L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima

    La catastrophe nucléaire de Fukushima repose la question de la place du nucléaire dans les politiques énergétiques du monde entier. Elle va sérieusement compliquer la résolution de l’équation climat-énergie, qui ressemblait déjà à la quadrature du cercle. Elle pourrait cependant contribuer à un sursaut nécessaire aujourd’hui à une humanité qui fonce tous feux éteints vers l’abime. A la condition qu’elle soit intégrée dans une vision globale de notre rapport au monde.

    La nécessaire refonte de l’organisation énergétique européenne et française

    Nous ne savons pas encore l’ampleur de la catastrophe, qui semble d’ores et déjà plus grave que celle de Three Miles Island. Mais le simple fait que ces installations soient faites dans un pays de très haut niveau de technicité et qui avait une conscience claire et documentée du risque sismique (en rappelant que ce tremblement de terre n’est pas le big one) décrébilise durablement le secteur dans son ensemble.


    Cette perte de crédibilité va rendre inaudible un argument de bon sens : cet accident est lié à la sismicité de la zone et les réacteurs de Fukushima étaient anciens. Mais alors, soit les autorités le savaient et ont laissé faire, soit elles n’en avaient pas une claire conscience. Dans les deux cas qui nous dit qu’un risque de même ampleur (pas nécessairement lié à un séisme) ne nous est pas occulté sciemment ou inconsciemment ? Ce doute va d’autant plus s’installer que la transparence de l’industrie nucléaire est, à tort ou à raison, loin d’être considérée comme sa première qualité. La science et la technique ayant déjà été fort mises à mal par la vache folle, l’apparent excès de précaution dans la crise du H1N1, le débat avec les climato-sceptiques…, la parole de l’expert est de plus en plus contestée. Il y a fort à parier que la perte de crédibilité va être telle que les arguments rationnels ne porteront pas.

    Très concrètement, la question de la gouvernance du nucléaire est également posée avec acuité. Quel dispositif peut donner confiance ? Un exploitant privé ne peut-il pas être toujours soupçonné de sous-investir en sécurité et maintenance, comme Tepco l’a semble-t-il fait ? L’autorité de sûreté a-t-elle toujours assez de poids pour contraindre à des arrêts et éventuellement des investissements lourds quand nécessaire ? Comment organiser les liens entre les opérateurs et le gouvernement en période de difficultés ? Dès lors la question centrale de la libéralisation du marché de l’énergie tous azimuts en Europe va être reposée. C’est d’ailleurs une bonne chose, tant l’idéologie néo-libérale qui domine dans les politiques énergétiques 1.est à l’origine d’un « monstre » (l’organisation énergétique en France ) qu’il est nécessaire et urgent de remettre en cause.

    Le ralentissement du nucléaire

    La première conséquence concrète de Fukushima devrait être l’arrêt des programmes « low-cost et sécurité non maximale 2». Et, espérons-le, l’arrêt des tranches existantes insuffisamment sécurisées. Mais il n’est pas impossible qu’on assiste à un gel du nucléaire –au sens d’arrêt des projets de nouvelles centrales – la seule question étant de savoir dans quelles régions du monde il n’aura pas lieu.

    Ce gel va se faire pour des raisons d’acceptabilité sociale liée à cette perte de crédit, mais aussi pour des raisons de rentabilité financière et de coûts. Les conséquences économiques de l’accident de Fukushima ne seront pas faciles à évaluer dans un contexte aussi complexe : les impacts cumulés du tsunami, du tremblement de terre et de cet accident vont avoir un effet sur le PIB japonais; l’économie japonaise est probablement amenée à souffrir pendant des mois. Difficiles à évaluer, elles n’en sont pas moins considérables. Les assureurs, les réassureurs et certainement l’Etat japonais vont avoir une très grosse facture à régler.

    Qui va prendre la décision dans les comités d’engagement des banques et au sein des gouvernements de lancer une nouvelle centrale, du fait de cette évidence d’un risque potentiel élevé au plan humain et économique?

    Comment enfin ne pas faire augmenter la facture des nouveaux réacteurs (et plus généralement de toutes les opérations du cycle) pour augmenter encore les assurances de sécurité ? Dès lors, la compétitivité du nucléaire va baisser fortement. Pile au moment où les yeux sont rivés vers la baisse du prix du gaz aux USA, du fait de gisements de gaz non conventionnels (GNC) et même si l’ampleur des réserves de GNC est un objet de controverse et si ce nouvel eldorado n’est encore que très hypothétique.

    Pour les parcs installés, notamment en France, le cœur du débat – et il est probable que ce sera l’un des enjeux de la présidentielle – va porter sur l’alternative « démantèlement ou prolongement3 ». L’option centrale jusque là du renouvellement intégral du parc va certainement être réexaminée, même si les enjeux sont considérables : 1 tranche de 900 MW fournit l’électricité à 550 000 logements chauffés à l’électricité ou 2 100 000 logements chauffés autrement. Et remplacer, toutes choses égales par ailleurs, une centrale nucléaire par des éoliennes (à compléter aujourd’hui par des CCG pour faire face aux creux de vent) c’est investir 5 milliards d’euros4.

    Ouvrir les yeux

    Même si le problème ne se pose évidemment pas de la même manière dans tous les pays (la part du nucléaire varie de 0 à environ 75 % en France dans la production électrique), il est plus que probable que Fukushima va conduire à la réduction de la part relative du nucléaire dans le mix énergétique mondial (qui représente environ 14% de la production électrique mondiale ).

    Nous allons donc nous trouver devant un choix radical.

    • 1/ Poursuivre sur notre lancée, et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par du charbon et du gaz (conventionnel ou non), qui sont aujourd’hui encore les sources de production électrique les moins coûteuses. La conséquence de cette option est claire : c’est l’aggravation de la dérive climatique car cette substitution conduit à plus d’émissions de CO2. Si l’on remplaçait la production nucléaire actuelle par un mix gaz/charbon, on augmenterait, toutes choses égales par ailleurs, les émissions de CO2 de une à deux GTCO2 (milliards de tonnes de CO25). Comme nous envisageons bravement de continuer à faire croître notre production électrique, le faire  par le recours aux fossiles dans un scénario « tendanciel » c’est augmenter la facture climatique d’un montant de l’ordre de 10 GT CO2 ; alors qu’il s’agit de viser sa réduction de plus de la moitié à cet horizon (passer de 50 GTCO2 qui est le montant actuel des émissions à 20 environ en 2050)….
    • 2/ Nous ressaisir et nous mobiliser pour changer de route et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par une réduction accrue de notre consommation d’énergie (qu’il faut de toutes façons réduire, avec ou sans la réduction du nucléaire envisagée) et par du renouvelable.

    Il est d’abord impératif de réduire notre consommation d’énergie (et bien sûr pas que pour l’électricité). D’abord par la sobriété. Au delà d’un certain niveau (nécessaire pour les besoins de base et un minimum de confort) l’accès à la puissance, à la consommation d’énergie et au gaspillage (conscient ou pas) ne font pas le bonheur. Nous le savons. En revanche ils font de l’activité économique et de l’emploi. Ils mobilisent les équipes marketing qui nous abreuvent de publicité et stimulent nos désirs en permanence. Nous allons devoir nous désintoxiquer et ce ne sera pas facile.

    Nous allons devoir également investir lourdement : l’isolation des logements coûte en ordre de grandeur 30 000 euros pour 100 m2. La rénovation accélérée de 30 millions de logements est un investissement considérable, à réaliser rapidement6. Et sa rentabilité pour le ménage n’est pas évidente, au prix actuel de l’ énergie. Il va falloir améliorer notre efficacité énergétique dans tous les secteurs.

    De nombreux espoirs sont fondés sur les renouvelables, qui font l’objet d’investissements et d’aides publiques importants. Pour l’électricité, leur contribution mondiale est aujourd’hui de l’ordre de 3% hors hydraulique qui en représente environ 15%. L’éolien et le solaire (photovoltaïque ou thermodynamique à concentration) ont produit 250 TWH (soit 1,5% de la production mondiale) mais ont cru très fortement (30% par an dans les 10 dernières années). Toute la question est donc celle du rythme de la croissance future. Sur 20 ans un taux de 10% par an fait passer les 250 à 1700 TWH ; à 20 % on atteint en 2030 près de 10 000 TWH. Les autres renouvelables (grand hydraulique dans les pays émergents, biomasse si cela ne se fait pas au détriment de la forêt ou de l’alimentation) peuvent croitre aussi plus ou moins vite.

    La vitesse de pénétration effective des renouvelables dépend de nombreux facteurs : la poursuite des efforts publics de soutiens aux filières, la date d’arrivée de la « parité réseau »7 pour le solaire, la disponibilité des matériaux nécessaires en quantité suffisante et à un prix acceptable, une capacité de production de ses énergies dans des pays à faible intensité carbone de l’énergie8 , la résolution des problèmes posés par la variabilité ou l’intermittence de ces énergies9, l’acceptation par le public des nuisances ressenties (en France par exemple les éoliennes passent assez mal10) et, bien sûr, la vitesse de la mise en place d’un coût au carbone suffisant.11

    Un appel au sursaut

    Le sursaut est un immense défi. Son enjeu est vital. Il s’agit de cesser d’entretenir ce monde de crises et de violences dont l’intensité est « programmée » pour créer un monde plus humain.

    Ce ne sera pas facile.

    Nous allons devoir accepter une contrainte que nous refusons12 : payer notre énergie de plus en plus cher. A la fois pour nous inciter à réduire notre consommation et éviter l’effet rebond13, à la fois parce que le passage à un nouveau mode de production / consommation plus sobre et moins carboné nécessite de mettre un prix au carbone, et parce qu’il va falloir investir considérablement (dans les nouvelles énergies, et dans les dispositifs de réduction d’énergie).

    Elle va aussi nous obliger à consacrer une part plus importante de nos revenus à l’investissement et une moindre à la consommation. Impossible bien sûr sans une politique sociale adaptée, mais même dans cette hypothèse, pas du tout facile.

    Elle va aussi nous contraindre à accélérer la mutation de notre économie vers des activités moins consommatrices de ressources et d’énergie. Ce qui ne se fera pas sans résistances et sans remises en cause fortes : des emplois vont disparaître dans les secteurs « consuméristes » dans la production et la distribution d’énergie fossile, les emplois à créer sont dans la réparation, le recyclage, la maintenance, le bâtiment, l’agriculture…secteurs dont il n’est pas certain qu’ils attirent spontanément les jeunes !

    Souhaitons que la puissance des chocs provoqués par Fukushima et par la crise au Moyen-Orient soit suffisante pour nous ouvrir les yeux et nous faire accepter ce défi sans précédent, voire pour nous en donner envie !

    Alain Grandjean

    1 Il va falloir d’ailleurs remettre en cause cette idéologie et les dispositifs qu’elle a secrétés également dans le domaine des transports…et bien sûr dans le domaine monétaire !

    2 L’appel d’offres d’une centrale nucléaire à Abu dhabi avait été perdu par l’industrie nucléaire contre l’entreprise sud-coréenne Kepco proposant une solution moins sécurisée et moins chère.

    3 Les centrales sont prolongées par tranche de 10 ans jusqu’à 40 ans. En 2018, Fessenheim, la plus ancienne, aura 30 ans ; la décision de la prolonger ou non jusqu’en 2028 sera prise prochainement (la visite décennale ayant eu lieu). Mais la mise en place de substituts aux centrales nucléaires et/ou de plans lourds de réduction de la demande d’énergie prend plusieurs années.

    4 Il faut en effet pour remplacer une tranche de 900 MW, environ 1800 éoliennes de 2,5 MW et 2 CCG de 400 MW pour faire face à l’intermittence

    5 La production mondiale d’électricité est de 20 000 TWH et elle émet 12 GTCO2 (milliards de tonne de CO2) ; soit environ 600 grammes de CO2 par kwh. Le nucléaire c’est environ 2 800 TWH, qui émettent environ 56 MTCO2 (millions de tonnes de CO2), soit 20 grammes par kwh. Passer à la technologie la moins émettrice (le cycle combiné gaz) ce serait passer à environ 400 grammes par kwh, soit 1 GTCO2. Le charbon c’est le double.

    6 Si l’on voulait rénover le parc en 30 ans il faudrait investir chaque année au moins 30 milliards sans compter les coûts de formation et de déploiement de la filière

    7 Le solaire photovoltaïque est encore en France 5 fois plus couteux que le charbon ou le gaz (25 à 30 centimes le kwh contre 5 à 6). L’EPIA voit arriver la parité réseau en Europe entre maintenant (pour l’Italie) et 2030 pour les pays nordiques

    8 Fabriquer des panneaux photovoltaïques avec de l’électricité faite au charbon, n’ a aucun sens au plan climatique.

    9 Les gestionnaires de réseau ont fait d’énormes progrès mais la question du stockage de l’électricité n’est pas encore résolue

    10 Les nanotechnologies envisagées dans les filières au meilleur rendement font l’objet d’une grande méfiance de la part du public

    11 Ce qui veut dire une taxe carbone, sous une forme ou sous une autre, dont le niveau doit s’élever rapidement à 100 euros la tonne de CO2.

    12 Du débat à la taxe carbone, à la récente déclaration du ministre de l’énergie suite à la déclaration d’EDF sur le prix de l’électricité, tout montre que les gouvernements n’arrivent pas à faire accepter aux citoyens ce qui est pourtant une absolue nécessité.

    13 L’effet rebond est bien connu et bien observé : une baisse de la consommation unitaire d’un bien ne s’accompagne pas de la baisse totale des consommations. Pour les maisons c’est le fait qu’une maison mieux isolée permet de se chauffer plus à budget énergétique constant. C’est le fait que les économies d’énergie faites grâce à un appareil libèrent un pouvoir d’achat qui permet d’acheter un autre appareil…

    Intelligence monétaire pour une sobriété énergétique (Billet invité)

    Par André Selles, en réaction au post « Sortir de la crise de l’Euro par le haut, sans sortir de l’Euro« 

    André Selles

    Écologiquement parlant, ou si l’on préfère, énergétiquement parlant, il est vertueux de prendre à bras le corps l’isolation des -mettons- 30 millions d’habitations en France. Pour le particulier, seul un petit nombre de personnes assez fortunées et déterminées à respecter la Terre y investit. Or ce chantier peut être vu comme vertueux à bien des points de vue : minimiser les émissions de CO² (passée la phase de production de matériaux isolants), favoriser la culture de chanvre localement,  récupération de déchets de bois, développement du travail local – une armée de formateurs et d’artisans -, favoriser donc, l’économie locale, donc les recettes fiscales, donner matière à fierté aux particuliers, le verrou apparent étant celui de la volonté et des capacités financières des particuliers à CHOISIR  cet investissement, surtout en temps de menace de récession. Une solution serait de créer la masse monétaire nécessaire, sous condition d’utilisation effective, avec un prêt remboursable seulement à proportion des réductions de dépenses énergétiques pour les moins fortunés, puis proportionnés à un prorata à définir du revenu imposable. Rien n’empêcherait de proposer d’attirer l’investissement particulier pour tous ceux qui n’apprécient que mollement les produits financiers de leur banque, en assurant, par création monétaire si besoin, un rendement fixé d’avance, et, d’ un autre côté, limiter drastiquement par voie législative tous les rendements financiers  en dessous de 02 chiffres. Conceptuellement peut être cela est-il nouveau, mais hormis bousculer violemment nos habitudes (de plus ne plus visiblement léthales ), ceci n’est-il pas bêtement possible avec la création d’établissements financiers dédiés à caractère équitables (ni forcément publics ni forcément privés) équitablement lucratifs et régulés ?

    La mouvance sobre, équitable et monétairement créative est-elle en voie d’expansion sinon d’organisation ? Il me semble que le désir est là,  ainsi que la lassitude des moeurs actuelles que nous alimentons encore bien souvent, bon gré mal gré, dans nos choix ou nos obligations. Si c’est le cas, les médias dominants n’en ont pas fait une rubrique honorable à ce jour, si bien que le mouvement est peu visible au bon peuple, et donc l’éventualité d’un pilotage adapté aux besoins humains durables de la masse monétaire encore illisible. Comment voir l’ avenir de ces avancées dans la pensée pratique de l’économie ? Comment en faire mieux humer les parfums prometteurs aux foules ?

    André Selles

    Bercy tacle le Grenelle, la revanche de Gribouille ?

    La direction générale du Trésor vient de sortir une étude sur les impacts macroéconomiques du Grenelle, montrant qu’ils sont positifs à court terme (jusqu’en 2020) tant en termes d’emplois créés que de PIB et négatifs après 2020 (jusqu’en 2050).

    Je recommande la lecture de ce document très sérieusement construit et riche de données chiffrées et d’analyses utiles pour comprendre les données économiques du Grenelle1.

    En revanche on ne peut être que circonspect face à ces exercices de simulation dont les conclusions relayées par les médias sont interprétables politiquement un peu trop facilement. Si l’on suivait les conclusions de cette étude, le Grenelle boosterait l’économie à court terme mais la plomberait quand il faudra payer la facture.

    Les finances ne seraient-elles pas tout simplement en train de se venger de l’écologie, après le départ de Jean-Louis Borloo, en cherchant à démontrer que l’économie n’est décidément pas du côté de l’écologie. Cette étude sortant au moment même où les tarifs de rachat du solaire photovoltaïque sont sous moratoire, l’interprétation en termes de règlement de compte est tentante…

    Certes les décisions du Grenelle ne sont pas irréprochables, et loin de là. Le tarif de rachat du photovoltaïque a été fixé à un niveau excessif et à permis à quelques investisseurs de faire des opérations à très haut rendement en accroissant en outre l’importation de cellules made in China, donc carbonées. D’un autre côté, le manque de volonté dans la rénovation thermique du bâtiment a fait prendre du retard dans un domaine stratégique, tant en termes de factures énergétiques pour les ménages que d’émissions de gaz à effet de serre (GES). De la même manière le Grenelle a été bien insuffisant dans le domaine agricole, que ce soit du côté des GES que de celui des pesticides. Enfin, il n’a pas fait comprendre à nos concitoyens l’ampleur des ennuis que nous nous préparons du fait de notre dépendance toujours extrême au pétrole.

    Pour autant la critique macroéconomique de Bercy est-elle justifiée ? La réponse me semble clairement non, pour plusieurs familles de raisons.

    Les modèles macroéconomiques sont incapables de faire des prévisions

    L’économie actuelle est un système hautement complexe dont on ne sait pas modéliser les grandes interactions car on n’a même pas l’information primaire (personne sauf Rubini (mais était-ce un coup de bol?) n’ a vu venir la crise des subprimes car il était très difficile si ce n’est impossible d’avoir l’info des quantités de produits dérivés dans les portefeuilles)

    A part quelques grandes évidences (du style les dettes des uns sont les créances des autres ) il n’y a pas de loi économique comme il y a des lois physiques (les élasticités collées dans les modèles pour décrire les comportements d’achat sont issues d’observations statistiques et elles peuvent changer)

    Les décisions humaines peuvent intervenir et changer le cours des choses, les quelques décisions des Etats de plans de relance et maintenant de plans de rigueur, les décisions des patrons des banques centrales….leur appartiennent et ne sont pas déterminés de manière simplement linéaire. Bernanke est un spécialiste de la crise de 29 et de la crise japonaise, il décide d’une  politique  de quantitative easing qui a des effets ; un autre aurait pris une autre décision ; Hitler a eu un effet sur l’histoire, Roosevelt aussi, bref en la matière je ne crois pas à une vision structuraliste mais au nez de Cléopâtre !

    Finaement, si les modèles physiques du climat peuvent dire des choses assez globales sur un horizon de quelques décennies, c’est exclu pour les modèles économiques. Au-delà de cette critique générale, on peut contester spécifiquement l’étude de Bercy.

    Les conclusions les plus fortes du modèle ne sont–elles pas dues à la logique de sa construction ?

    Le modèle Mésange utilisé par Bercy est keynésien à court terme et néoclassique à long terme. Est-il vraiment surprenant qu’il conclut à des effets positifs d’entraînement à court terme (dus au mécanisme multiplicateur de l’investissement de la partie keynésienne du modèle) et des effets négatifs à long terme. Dans une logique néoclassique en effet d’équilibre général, ce qu’on gagne d’un côté on le perd de l’autre….

    Un pétrole pas cher et pas de prix du carbone d’ici 2050 pour Bercy ?

    L’étude citée étudie trois scénarios de prix pour les énergies fossiles. Pour le baril, les trois prix retenus sont constants respectivement à 62, 80 et 130 dollars. Rappelons qu’il s’agit de la période 2009-2050. Et rappelons-nous que début 2001 le consensus en France des experts représentés au commissariat général au plan était un baril à 30 dollars a horizon 2020, croissant à 50 dollars à horizon 2050…L’incapacité de nos économistes à se représenter ne serait-ce que la possibilité d’évolutions bien plus brutales est littéralement stupéfiante. Il aurait été pour le moins utile de tester la sensibilité des résultats à des scénarios de prix beaucoup plus élevés et surtout plus erratiques.

    Sauf erreur de lecture de ma part, je n’ai pas vu mention d’un quelconque mécanisme de prix du carbone, qui aurait évidemment un effet économique positif pour toutes les mesures visant à faciliter la décarbonisation de l’économie. Nos experts sont-ils incapables de voir que, malgré les difficultés et la complexité de la mise en œuvre de ces mécanismes, il se pourrait quand même qu’ils soient mis en œuvre avant 2050 ?

    Mais surtout, que vaut une évaluation économique qui ne se situe pas par rapport à un scénario tendanciel (sans mesure) qui pourrait bien nous valoir quelques désagréments ?

    Nos experts trouvent que le Grenelle est générateur de pertes d’emplois et de perte de PIB à partir de 2020. Mais ce genre d’analyse ne peut se comprendre qu’en différentiel par rapport à un scénario tendanciel sans Grenelle. Or la logique d’un plan de transition (dont le Grenelle n’est qu’une pâle copie) c’est bien d’anticiper pour éviter les menus désagréments provoqués par des ressources de plus en plus rares, des énergies de plus en plus coûteuses, un changement climatique créant des perturbations de tous ordres. Le scénario tendanciel le plus probable c’est un scénario de profonde récession. Est-ce celui qui a été choisi par nos experts ? Je ne crois vraiment pas, même si je n’ai pas réussi à le savoir en lisant le rapport.

    Pour caricaturer, cette étude me rappelle ces économistes qui déclaraient que la première guerre mondiale n’allait durer que quelques mois, car elle était trop coûteuse…Décidément Gribouille, qui veut nous faire croire qu’on peut manquer d’argent, qu’il faut donc se serrer la ceinture et du coup se mettre à manquer d’argent a encore de beaux jours devant lui !

    Alain Grandjean

    Une petite histoire de l’ère industrielle

    Excellente vidéo, limpide et pédagogique du Post Carbon Institute. N’hésitez pas à la partager sur vos réseaux…

    En quoi les gaz non-conventionnels changent les donnes énergétique et climatique ?

    Le petit monde de l’énergie est en effervescence depuis que les américains exploitent de manière substantielle, et imprévue il y a moins de 10 ans, les « shale gaz ». Il s’agit de gaz (le méthane) contenus dans des roches que de nouvelles techniques de fracturation permettent d’exploiter et de produire de manière économiquement rentable. A côté des shales gaz d’autres sources de gaz non conventionnels1 (« tight gaz » ou « coal-bed methane ») se développent. Ce nouvel eldorado a déjà plusieurs conséquences concrètes : les américains réduisent leurs importations de gaz (et envisagent sérieusement de devenir exportateurs de gaz liquéfié), son prix se stabilise et se décorrèle du prix du pétrole. Le gaz non conventionnel représente aujourd’hui 50% de la consommation américaine de gaz2 et pourrait en représenter plus de 60% en 2020.

    Certains commentateurs (voir un papier paru dans le Financial Times3) voient là une nouvelle révolution énergétique, un changement majeur des donnes énergétique, climatique, et… géopolitique. Que peut-on en dire aujourd’hui ?

    Légende : « Le forage horizontal en particulier et la fracturation hydraulique des roches [...] ont rendu possible le développement de la production de gaz non conventionnel »

    Des réserves difficiles à évaluer

    Du côté des réserves de gaz non conventionnels les chiffres valsent et varient de 1 à 10. L’AIE les estime à environ 800 Tm3, soit de l’ordre de 700 GTEP4. Disons le tout net, personne n’en sait rien aujourd’hui. Les technologies de production sont trop récentes pour que l’exploration des gisements potentiels puisse être considérée comme exhaustive. Il est assez clair que les USA ont des réserves importantes et exploitables. La Chine et l’Australie développent leur potentiel. Les autres pays explorent. D’autre part, les ressources extractibles dépendent du prix de marché du gaz. Rien au total ne permet de trancher aujourd’hui sur les chiffres comme c’est devenu possible dans le domaine du pétrole conventionnel par exemple.

    L’Europe quant à elle ne sera probablement pas un gros acteur : le forage du shale gaz passe par une …forêt de puits, des pollutions encore mal évaluées et surtout, aux USA, est favorisé par le fait que les propriétaires d’un sol ont un droit sur les richesses du sous-sol. En Chine, on peut compter sur le caractère autoritaire du régime pour passer outre les résistances des riverains … En Europe aucun de ces deux leviers n’est en œuvre.

    Du côté du climat, un impact probablement négatif

    Les shale gaz ne changent évidemment rien au fait qu’il y a de toutes façons trop d’énergie fossile sous terre par rapport à ce que l’on doit brûler pour limiter le changement climatique en cours. Certains commentateurs estiment pourtant que le développement du gaz est favorable à court terme au climat, en limitant la part du charbon.

    Au contraire, et c’est un effet négatif, en donnant à nouveau l’espoir d’accéder à une énergie abondante et moins carbonée que le charbon, les gaz non conventionnels pourraient juste aggraver le problème : si l’on exploite plus de gisements de gaz aujourd’hui cela ne nous empêche pas de brûler du charbon aujourd’hui et encore moins demain. Par ailleurs, la baisse actuelle des prix spots du gaz font perdre en compétitivité les énergies décarbonées (nucléaire, hydraulique , éolien et solaire).
    Il faut le réaffirmer avec force : la régulation climatique passe par des mesures de politique publique (réglementations et prix donné au carbone). La simple rareté prévisionnelle ou imaginée des énergies fossiles ne constituera jamais, en temps utile, une politique climatique !

    Du côté des prix c’est la bouteille d’encre

    La baisse constatée du prix du gaz fait rêver certains. Il n’y a plus de raison que le prix du gaz soit corrélé à celui du pétrole. Les usages sont déjà différents (les pétroles pour la mobilité et la pétrochimie, le gaz pour le chauffage et l’électricité). Si en plus les processus de production sont complètement différents (pas de pétrole là où on exploite du gaz non conventionnel, alors que le gaz était en partie issu de champs de pétrole) il n’y a plus de raison de lier les prix de ces deux sources d’énergie .
    Mais le débat fait rage : si le gaz non conventionnel est moins abondant que ce que pensent les optimistes il n’aura pas d’effet de moyen terme sur le prix. Par ailleurs et surtout, le gaz n’est pas l’objet d’un marché mondial mais de grands marchés régionaux, avec des coûts de transport importants. L’Europe qui est durablement déficitaire en énergie devra toujours payer le prix du pétrole, du gaz et de son acheminement. Aujourd’hui elle paie le gaz environ 10 dollars par MBTU alors qu’il se traite à 4 dollars aux USA.

    Les gaz non conventionnels et le peak oil

    Les plus « optimistes » voient dans les gaz non conventionnels un moyen de retarder l’échéance du peak oil. A la fois parce que l’abondance supposée du gaz et son prix maîtrisé pourrait accélérer la sortie du fioul du chauffage. Mais aussi et surtout parce que la reconversion du parc automobile au gaz est imaginée. Certains rêvent déjà de faire passer toute la flotte de camions américains au gaz5. J’ai un peu de mal à penser qu’on pourra rapidement faire basculer une flotte de véhicules de l’ordre d’1 milliard de véhicules du pétrole au gaz6. C’est coûteux pour les particuliers et difficile à organiser. D’autre part cela ne peut se concevoir que si l’eldorado du gaz non conventionnel se vérifie et sur un horizon assez long pour que ces investissements soient entrepris. Or comme on l’a vu plus haut l’incertitude aujourd’hui reste forte.

    Conclusion : un peu de modestie

    L’arrivée du shale gaz me semble une excellente occasion d’insister sur la nécessaire régulation publique en matière énergétique pour éviter des conséquences climatiques pour le moins désagréables. Elle me semble aussi l’occasion d’appeler à un peu de modestie les deux camps qui s’affrontent. Les amoureux de la technologie nous disent que cette innovation est bien la preuve qu’on saura faire face aux problèmes de ressources identifiés aujourd’hui. Que savent-ils vraiment de l’ampleur de cette révolution ? Quant à ceux qui pensent que les shale gaz ne sont qu’un feu de paille, comment peuvent-ils vraiment l’affirmer aujourd’hui ?

    Alain Grandjean

    1 Pour ce qui concerne le gaz le qualificatif de non-conventionnel désigne le mode de production. Il s’agit toujours de méthane. Ce n’est pas le cas pour le pétrole ou le « pétrole non conventionnel » peut être du pétrole off-shore, c’est bien du pétrole, ou des sables bitumineux, qui délivre un matériau visqueux , pas du pétrole… Voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/gaz_non_conv.html pour des explications plus précises.

    2 Qui se stabilise autour de 600 Gm3, soit 540 MTEP, après être passée par un minimum de 500 au milieu des années 80. Mais aujourd’hui ce sont les tight gaz qui sont dominants dans le gaz non conventionnel américain.

    3Voir par exemple un papier paru dans le Financial Times http://www.thegwpf.org/energy-news/1063-shale-gas-will-change-the-world.html

    4 1000 m3 de gaz c’est environ 0,9 TEP  (tonnes équivalent pétrole)

    5 Voir par exemple http://www.pickensplan.com/theplan/

    6 Aujourd’hui c’est de l’ordre d’une dizaine de millions de véhicules qui roulent au gaz.

    Peak oil : même pas mal ?

    La lecture du rapport du Conseil d’Analyse Economique1 sur les effets d’un prix du pétrole élevé et volatile, présenté en juillet 2010 à Christine Lagarde m’a fait prendre conscience du fait qu’il y avait deux débats distincts. C’est peut-être ce qui explique l’incroyable aveuglement de nos dirigeants et l’impréparation de notre pays à un choc pétrolier inévitable. Sans doute sont-ils abreuvés d’études et de conclusions divergentes sur ces deux questions :

    • quand le peak oil va-t-il se produire et quelle forme va-t-il prendre (que pourrait être le taux de déclin de la production pétrolière après plafonnement ?)
    • quelles en seront les conséquences économiques ?

    Sur la première sous-question il me semble que la messe est dite2 : la production de pétrole conventionnel stagne et l‘incertitude sur la date du peak oil se mesure en années. Sur la deuxième sous-question c’est un peu moins clair : les pessimistes pensent qu’on aura un déclin rapide, les optimistes pensent que les innovations permettant de réduire notre dépendance au pétrole freineront la vitesse de ce déclin.

    Sur la deuxième question, le débat, que j’espère initié par ce rapport du CAE est plus difficile : un premier raisonnement, simpliste, consiste à se dire qu’une augmentation du baril à 150 dollars ne va pas mener à la fin du monde : la facture pétrolière de la France est inférieure à 50 milliards d’euros, moins de 3% du PIB ; pourquoi parler d’apocalypse3 même dans l’hypothèse d’un doublement de la dite facture, au demeurant improbable ? Il est en effet clair qu’une hausse du prix du baril induira très rapidement des baisses de sa consommation et réduira la hausse de la dite facture. Elle sera par ailleurs favorable aux industries qui proposent des services et produits permettant d’économiser du pétrole, créant de l’emploi à la fois pour le marché intérieur et pour l’export. Inversement tout le monde a en tête que le budget énergie pèse sur les ménages les plus défavorisés et que sa hausse pourrait le plonger dans la pauvreté, réduire leur pouvoir d’achat sur d’autres postes et freiner la croissance.

    Pour comprendre les conséquences multiples d’un « choc » pétrolier, il est difficile d’échapper à l’exercice de la modélisation économique, qui vise à en représenter de manière simplifiée les conséquences. C’est ce qu’ont fait nos auteurs qui concluent au fait qu’une hausse du baril à 150 dollars pourrait avoir un effet de baisse du PIB de 1 à 2 %. Pas du tout négligeable, dans une période où la crise des finances publiques semble demander, pour être jugulée, des taux de croissance supérieurs à 2%…C’est d’ailleurs le mérite de ce rapport : sans sonner le tocsin, il insiste lourdement pour que nos dirigeants politiques prennent la mesure de la menace que fait peser sur notre économie la venue d’un pétrole nécessairement plus cher.

    Mais faut-il croire en la capacité des modèles macroéconomiques à représenter le monde réel ? Comment peuvent-ils intégrer les phénomènes aberrants que l’ingénierie financière a réussi à produire dans les dernières années ? Comment intègrent-ils des ruptures géopolitiques ou des comportements sociaux imprévisibles ? Les chiffrages du rapport du CAE ne sont-ils pas préétablis, puis justifiés par des calculs savants, en fonction d’une stratégie de communication assez efficace : ne pas faire trop peur mais attirer l’attention ?

    Ce doute légitime ne me semble cependant vraiment pas suffisant, quand on pense à la difficulté d’imaginer une civilisation post-pétrole, et encore plus de convaincre nos concitoyens, à froid, de réduire leur dépendance, dont ils ne veulent ou peuvent se sortir. Je crois bien que le risque est élevé que nous connaissions une crise majeure. Essayons d’en faire mieux percevoir les logiques de déroulement et d’en solidifier l’articulation face au déni argumenté.

    Alain Grandjean

    1 Rapport CAE n°93 de Patrick Artus, Antoine de’Autume, Philippe Chalmin, Jean-Marie Chevallier, voir www.cae.gouv.fr

    2 Voir la multiplicité des rapports sur le sujet, par exemple dans le blog de Matthieu Auzanneau

    3 Selon le titre de l’ouvrage d’Yves Cochet, Pétrole apocalypse, Fayard 2007

    Terre ! Des menaces globales à l’espoir planétaire Peter Westbroek, Le Seuil, 2009

    Voici l’un de ces rares livres qui peuvent bouleverser notre vision du monde.

    Livre lumineux. Qui nous fait voir comment la vie et la physique du globe interagissent sans cesse. Pour être plus précis, comment des processus de natures différentes interagissent pour produire des systèmes de plus en plus complexes. Comment, par exemple, la tectonique des plaques, les éruptions de grandes quantités de fer à la surface de la planète, l’apparition de formes vivantes nouvelles, etc…interagissent pour faire évoluer la concentration en oxygène de l’atmosphère qui est elle-même un déterminant majeur du vivant.


    Se gardant soigneusement de tout finalisme notre auteur montre que la Terre poursuit une route ascendante. Elle est à ses yeux une entité organisée et soumise à un « développement cumulatif à cliquet ». Cette expression métaphorique est employée par Peter Westbroek pour désigner tous les processus à mémoire et asymétrie temporelle. La science, par exemple, où toute nouvelle découverte s’introduit dans un ensemble de connaissances et vient l’enrichir. Ce processus opère également à l’échelle de l’univers «Nul doute (…) qu’un accroissement global , au fil du temps, de sophistication et de liberté conduit à des niveaux d’organisation de plus en plus élevés.»1 Il conduit à l’émergence de la conscience : « on peut difficilement ne pas conclure que l’émergence de l’humanité, via l’évolution portait en germe une nouvelle conscience planétaire. (…) Lorsque les astronautes assistèrent au lever de Terre la Terre se vit elle-même de l’espace, à travers notre regard et pour la première fois depuis son existence »2.

    Livre courageux qui allie rigueur scientifique (l’auteur est professeur à l’université de Leyde, et spécialiste de  géophysiologie 3) et vision d’ensemble de l’odyssée terrestre. Qui ose plaider pour un « couplage prudent » entre mythe et science, en en finissant avec le fossé entre la science froide et objective et les questions relatives au sens de la vie, les plus importantes pour chacun d’entre nous. Il reconnaît le fait que la découverte des temps géologiques (due à Hutton) eut des effets profondément perturbateurs. « La vie humaine devint dépourvue d’intérêt et le cosmos dénué de sens ? Le premier effet de la révolution huttonienne fut de désorienter »4.

    Livre profondément humain. Le scientifique qu’est Peter Westbroek fait part de son émerveillement éprouvé au contact de la réalité.

    « Ce dont nous avons besoin (…) c’est d ‘une certaine forme d’orientation – une lumière intérieure, une attitude fondamentalement lucide, émerveillée et distanciée. (…) Je propose en toute humilité d’essayer de rechercher cette orientation dans la réalité. »5

    Il ne se prend pas pour autant les pieds dans le plat et distingue clairement l’activité scientifique et le sentiment que le contact avec la réalité peut susciter : « Si vous voulez établir un lien avec la réalité, la première chose à faire est de vous taire. Vous devez à tout prix ravaler vos émotions et vos commentaires ».6

    Le rapport avec les thèmes abordés dans ce blog ?

    D’une part une hypothèse sociologique, défendue par Richard Tarnas7 : l’aliénation inhérente à la « vision moderne du monde » favorise un esprit utilitaire. La soif spirituelle s’étanche dans le cannibalisme consumériste et le pillage planétaire. Revisiter cette vision c’est peut-être participer à l’inversion de ce délire.

    D’autre part, comprendre que tout se passe comme si notre univers était doté d’un champ de force temporel « ascensionnel » est utile pour prendre du recul par rapport au maelstrom8 dans lequel nous semblons nous engloutir et échapper à la tentation du pessimisme, « sentiment logique » pourtant quand on examine la frénésie avec laquelle nous détruisons les conditions de notre propre survie. Ce n’est pas sombrer dans l’irresponsabilité qui consisterait à croire que les choses vont bien se passer au motif qu’une force supérieure pousserait l’histoire dans la bonne direction ; c’est situer sa propre action et son propre engagement dans un mouvement plus profond. C’est ce qui conduit à l’expérience de « flow » décrite par Mihaly Csikszentmihalyi 9.

    Par les temps qui courent, on va avoir besoin d’énergie de ce type !

    Alain Grandjean

    1 Page 26.

    2 Page 144

    3 En résumé, c’est la science de la Terre, vue comme un organisme vivant.

    4 Page 133

    5 Pages 18 et 19

    6 Pages 23 et 24

    7 The passion of the Western Mind : understanding the ideas that have shaped our world view, New York, random House, 1991

    8 Le fil conducteur du livre est un conte d’Edgar Poe, « Une descente dans le Maelstrom » qui illustre aux yeux de Westbroek l’intérêt de prendre de la distance par rapport à la crise actuelle par une vision de long terme.

    9 Vivre : la psychologie du bonheur; Robert Laffont, 2004

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