Comment éviter que le Dogme engendre une tragédie européenne ?

Il est vraiment difficile de se faire une image de ce qui se passe et peut se passer dans les prochaines semaines en Europe.

Les perspectives économiques sont clairement très dégradées : la spirale déflationniste s’installe. Les acteurs privés ou publics « serrent » tous les boulons. Les dépenses des uns étant les recettes des autres, les revenus de tous baissent. Les banques confrontées à de très fortes exigences de  régulation réduisent leurs en-cours, car elles ne peuvent pas se recapitaliser : qui serait prêt aujourd’hui à entrer à leur capital ? Du coup le volume des  prêts baissent et freinent les projets d’investissement. Les agences de notation dégradent les acteurs privés et publics (à la fois parce que la conjoncture est mauvaise et parce que la note des Etats européens baisse).

Cartoon : l'europe est sauvée-reste plus qu'à sauver les européens

(Image issue du blog d’Olivier Berruyer - merci)

Les déclarations et décisions de la Banque Centrale ne laissent pas de doute sur le fait que les grandes banques européennes sont dans une situation très difficile et qu’un dépôt de bilan de l’une d’entre elles n’est pas à exclure, dont les conséquences systémiques seraient imprévisibles mais clairement aggravantes. Une explosion de l’Euro n’est évidemment plus exclue sans que personne n’en sache évaluer les conséquences : que se passerait-il dans la période de transition confuse où les banques sont en faillite puis nationalisées par des Etats impécunieux ?

Par ailleurs sur le fond, rien ou presque n’est résolu : la finance à l’origine de cette gigantesque crise n’est toujours pas mise au pas. Les paradis fiscaux ne sont pas interdits. Pas plus que  les opérations financières extravagantes et opaques qui ont fait les délices de la dite finance. Ni la directive MIF qui a permis la multiplication des opérations de gré à gré et l’opacité des transactions, au moment où il fallait faire l’inverse… Bref le capitalisme financier est maintenu dans son principe et ses modalités.

Au plan énergétique et climatique, rien n’avance ou presque : les importantes impulsions de l’année 2007 (rapports du GIEC et en France lancement du Grenelle de l’environnement) se sont échouées sur la crise financière et économique. Les français et les européens sont de plus en plus sensibles aux hausses futures du prix des énergies fossiles. La nécessaire régulation publique que nécessite la prise en compte de l’environnement et de la rareté des ressources est à nouveau perçue comme anti-économique et de moins en moins crédible à mesure de la perte d’autorité de la parole publique. Durban accouche difficilement d’un accord a minima.

La compétition intra-européenne est de plus en plus vive. La perte de compétitivité de nos pays et les pertes d’emplois face aux émergents toujours aussi préoccupantes, sans qu’aucune fracture significative[1] du Dogme libre-échangiste soit perceptible chez nos élites dirigeantes.

Dans ce contexte on ne peut qu’être à nouveau atterré par l’agenda des discussions des sommets européens et leur conclusion du 9 décembre : la logique qui les anime est tellement empreinte du Dogme qu’il est difficile d’en croire ses yeux. L’aveuglement de nos dirigeants semble surnaturel. Comment croire un instant que le cocktail de restrictions budgétaires  et de sanctions automatiques des Etats en déficit aura un effet  positif quelconque sur la crise ? Comment ne pas voir qu’au contraire il l’aggrave ? Qu’il va donc avoir des conséquences sociales dévastatrices, déjà observables en Grèce, un pays européen en voie de sous-développement. En France, la dégradation économique rapide et la montée du chômage ne peut être électoralement que favorable à l’extrême droite. L’Europe est de plus en plus mal perçue par les classes moyennes qui se sentent trahies par la droite et par la gauche qui n’offre aucune alternative crédible à l’austérité.

Une tragédie est-elle une fois de plus en train de se jouer en Europe ?

Il me semble entrevoir encore quelques lueurs d’espoir :

  • la richesse de nos sociétés est encore considérable[2] et un « ajustement », même sévère est évidemment possible, s’il est réalisé de manière équitable
  • les discussions de comptables étant terminées il devrait être  possible de parler des choses sérieuses
  • le retrait partiel de la Grande-Bretagne de la construction européenne devrait permettre d’avancer au pas de charge sur la régulation financière
  • l’évidence partagée de la venue de la récession devrait faciliter la mobilisation des acteurs économiques en faveur d’un vaste plan européen d’investissements dans la transition énergétique et écologique
  • la mobilisation citoyenne autour des questions économiques s’amplifie
  • la perte de repères observable dans une large frange de la population au comportement « non révolutionnaire » pourrait faciliter le renversement du Dogme, sans passer par la case « révolution sanglante » à laquelle que je ne nous souhaite vraiment pas assister

Il nous faut, pour éviter le pire, des éléments de diagnostic partagé et des propositions de réforme majeures. Une mobilisation très forte non pas « contre le système » et ses thuriféraires mais pour une série de mesures de grande ampleur.

C’est à cet exercice que nous sommes tous invités. Relevons les manches, vite.

Alain Grandjean


[1] Signalons quand même l’évolution de Pierre-Cyrille Hautcoeur, (directeur d’études à l’EHESS et chercheur à Paris School of Economics-Ecole d’économie de Paris ) qui fait un pas en avant…http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/05/vous-avez-dit-protectionnisme_1613332_3232.html

[2] Le patrimoine des ménages français est évalué par l’INSEE à environ 10 000 milliards d’euros soit en ordre de grandeur 5 année de PIB et 8 années de  revenu. Certes une partie de ce patrimoine peut fondre comme neige au soleil (il suffit que l’immobilier perde une partie de sa valeur). Quoi qu’il en soit la France n’est pas dans l’état économique des Etats-Unis en 1931…

Analyse du sommet européen du 9 décembre (Billet invité de Gaël Giraud)

J’ai le grand plaisir de vous faire part de l’analyse que fait Gaël Giraud du sommet européen du 9 décembre. Gaël est jésuite et économiste au CNRS ; a édité avec Cecile Renouard le livre “20 propositions pour reformer le capitalismedont une nouvelle version va sortir fin janvier, à lire bien sûr - Alain Grandjean

Gaël Giraud (En savoir plus)

Le sommet européen du 9 décembre et la rigueur budgétaire.

Ce qui a été décidé : une « Union de la stabilité budgétaire » sera constituée autour de la zone euro, dont le Royaume-Uni ne fera pas partie. L’Union repose sur une « règle d’or » budgétaire et des « sanctions automatiques ». Ces mesures sont inutiles pour stabiliser la progression des dettes publiques en Europe : en effet, tant qu’ils sont contraints d’emprunter à des taux réels (i.e., après déduction de l’inflation) supérieurs à leur taux de croissance, les pays “périphériques” verront leur dette publique augmenter de manière automatique. Ces mesures sont même probablement néfastes : elles font courir un risque déflationniste à l’ensemble de la zone euro, de sorte que même un pays comme la France (qui emprunte encore, pour l’instant, à un taux réel acceptable, en dépit de l’absence de perspective de croissance pour 2011-2012) pâtira des mesures d’austérité de ses voisins. L’Allemagne également, dont 70% des exportations atterrissent en Europe.

A la différence de ce qui s’est passé en 2009-2010, les entreprises (les PME en particulier), qui souffrent à la fois de la dépression globale et de la restriction de crédit de la part des banques privées (lesquelles ont quasiment cessé de jouer leur rôle de source de crédit pour l’économie réelle, y compris en France), tentent depuis 2011 de s’ajuster par l’emploi. En 2009-2010, elles s’étaient ajustées en rognant une partie de leurs marges (alors suffisamment importantes pour servir d’amortisseur). Aujourd’hui, elles ne le peuvent plus. C’est donc le chômage qui va augmenter (en France comme en Allemagne) en 2011-2012. Les classes moyennes françaises vont commencer à éprouver véritablement le poids de la crise (dont une partie d’entre elles avait été jusqu’à présent épargnée).

Dans ce contexte, l’austérité budgétaire non seulement ne servira à rien pour ce qui est de résoudre le “problème des dettes publiques” mais encore risque de l’aggraver en réduisant les recettes fiscales des Etats (via la dépression économique).

Quant au Royaume-Uni, il n’a pas refusé de s’engager dans cette Union au motif que l’austérité est suicidaire (ce qui eût été une bonne raison) mais parce qu’il devine que, tôt ou tard, la contrepartie sera la réglementation sans état d’âme des marchés financiers (puisqu’en gros le bras de fer aujourd’hui engagé oppose les Etats et leurs contribuables d’un côté, les marchés financiers, les banques et les investisseurs, de l’autre). L’Europe continentale a donc eu raison de clarifier la situation en refusant d’accorder un énième statut d’exception à la Grande-Bretagne.

Il reste à souhaiter que nous nous engagerons bel et bien vers davantage de réglementation financière sur le continent.

Le sommet du 9 décembre et la monétisation.

Le seul véritable moyen d’endiguer à moyen terme (deux ou trois ans) la crise des dettes publiques (dont, rappelons-le, l’origine se trouve dans l’explosion des dettes privées en 2008, et non dans le laxisme prétendu des Etats) consiste, d’une manière ou d’une autre, à autoriser la BCE à racheter suffisamment de dette publique pour libérer les Etats du carcan des marchés financiers. Bien sûr, cela représenterait un potentiel manque à gagner substantiel pour les banques (et leurs créanciers) puisque les Traités européens, en contraignant les Etats à se refinancer exclusivement auprès des marchés, les placent de facto à la merci des banques.

Le sommet admet que le FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) et le MES (Mécanisme Européen de Stabilité) pourront coexister pendant une année environ. Le montant cumulé de leurs moyens financiers est – comme l’exigeait l’Allemagne– plafonné à 500 milliards d’euros. Cela ne représente que le double de ce que la France emprunte en moyenne chaque année, sur les marchés financiers. C’est insuffisant, comparé aux besoins des pays périphériques au cours des mois qui viennent. Un apport supplémentaire au FMI de 200 milliards a été évoqué, mais ses donateurs n’ont pas encore été désignés. Ils devraient l’être d’ici le 29 décembre.

Le rôle d’opérateur du FESF et du futur MES a été attribué à la BCE. C’est un premier pas mais le principe d’une licence bancaire donnant accès au refinancement par la BCE a été refusé au MES. Or c’est le point crucial, me semble-t-il, de ces négociations. La BCE, depuis des mois, met à disposition des banques privées des quantités de liquidité illimitées. Attribuer au MES le statut de banque, ce serait lui permettre de bénéficier de ces largesses, lui aussi — largesses dont il ferait bénéficier, à leur tour, les Etats en détresse. L’Allemagne, qui a bien compris qu’il s’agirait d’une monétisation déguisée, s’y refuse.

Pourquoi l’Allemagne est-elle opposée à la monétisation ?

L’Allemagne est contre pour des motifs bien connus : il y a, d’une part, l’argument historique selon lequel un surcroît de création monétaire par la BCE provoquerait de l’inflation, donc de l’hyperinflation, donc l’arrivée au pouvoir de politiciens populistes. Cet argument ne tient pas la rampe plus d’un instant : compte tenu du contexte déflationniste dans lequel se trouve l’Europe, il n’est pas du tout clair qu’un surcroît de monnaie alimenterait une tension inflationniste. Ensuite, l’inflation n’induit pas ipso facto l’hyperinflation. Au contraire, si la création monétaire provoquait, disons, 6% d’inflation en Europe, ce serait une bonne chose pour les dettes. Enfin, Hitler est arrivé au pouvoir en période de politique d’austérité budgétaire et de déflation (cf. le chancelier Brüning). Ce sont les plans d’austérité que le sommet tente d’inscrire dans le marbre qui préparent le terrain à l’extrême-droite (en France et ailleurs), et non pas une éventuelle politique de création monétaire.

Si l’argument historique ne tient pas (ce que savent fort bien nos amis Allemands cultivés), pourquoi sont-ils néanmoins opposés à la monétisation ? Parce que la Cour de Karlsruhe a jugé qu’autoriser une telle pratique serait contraire à la Constitution allemande. Et parce que la classe politique allemande est engagée, depuis vingt ans, dans une espèce de contrat social implicite avec les classes moyennes d’outre-rhin : vous consentez à ce qu’il n’y ait pas d’augmentation de salaire (réunification allemande puis compétitivité internationale obligent) en échange de quoi il n’y aura ni sous-emploi, ni inflation. Consentir explicitement à la monétisation serait perçu comme une trahison par une partie de l’opinion publique allemande (dont le pouvoir d’achat a diminué depuis dix ans). Il faut donc des trésors de pédagogie aux politiques allemands pour expliquer à leurs électeurs que la création monétaire n’implique pas l’inflation. Peut-être les mauvais chiffres du chômage qui tomberont en janvier en Allemagne ouvriront-ils une fenêtre à la classe politique allemande ? Si cette dernière n’en tire pas avantage en janvier-février, il est à craindre que la proximité des échéances électorales ne paralyse les politiques allemands. De sorte que la monétisation deviendrait impossible. Dans  ces cas, le sommet du 9 décembre (et tous ceux qui ne manqueront pas de suivre dans les prochains mois) n’aura servi à rien : il imposera une austérité inutile et nocive à tout le monde sans contrepartie monétaire.

Le secteur bancaire européen en faillite.

Moody’s vient d’annoncer la dégradation de trois banques françaises : Crédit Agricole, BNP Paribas et Société Générale. Leur note à long terme est dégradée d’un cran, avec perspective négative, l’agence considérant comme « très élevée » la probabilité que ces trois banques françaises « bénéficient du soutien des pouvoirs publics », en raison « des contraintes en matière de liquidité et de financement ». Même s’il est exact que les prédictions des agences de notation ont perdu toute crédibilité depuis 2008, celle-ci signifie tout de même que les banques elles-mêmes (dont l’opinion est reflétée assez fidèlement par celle des agences de notation, qui sont payées par les banques) estiment que les trois banques françaises ne sont plus fiables. Cela participe de la nouvelle crise de défiance majeure au sein des banques elles-mêmes.

La BCE vient, du coup, d’engager un sauvetage herculéen du système bancaire européen. Jeudi 8 décembre, elle a pris trois mesures inédites destinées à aider celui-ci à sortir d’une crise de liquidité majeure : l’ouverture de deux guichets pour des crédits à 36 mois, à taux fixe de 1 % et en quantité illimitée, un fort assouplissement des règles d’éligibilité du collatéral apporté en garantie, et une diminution du pourcentage des réserves obligatoires. Il serait prévu d’aider les banques à hauteur de 104 milliards d’euros, en présentant cette aide comme une lutte contre la récession.

Les banques françaises ne cessent de répéter depuis des mois, à grand renfort de publicité de  dans les journaux, qu’elles vont bien. Pourquoi, dans ces conditions, leurs titres ont-ils dégringolé en août dernier ? Pourquoi Moody’s estime-t-elle qu’elles sont au bord de la faillite ? Pourquoi la BCE prend-elle des mesures inédites, encore plus incroyables qu’en 2008, pour les secourir ?

On peut aussi s’interroger : pourquoi la BCE est-elle instituée prêteur en dernier ressort des banques, et non des Etats ? La raison invoquée, habituellement, est celle de l’aléa moral : si la Banque Centrale devenait le prêteur en dernier ressort des Etats, cela encouragerait ces derniers à ne plus surveiller leurs comptes publics (surtout à l’approche d’une échéance électorale, à l’heure des cadeaux électoraux). Les banques privées, elles, seraient immunisées contre cette tentation. Qu’observe-t-on ? L’absence de prêteur en dernier ressort n’a nullement empêché le gouvernement français, depuis cinq ans, d’accumuler les cadeaux fiscaux dans des proportions encore jamais vues. En revanche, la présence d’un prêteur en dernier ressort a bel et bien encouragé les banques à prendre des risques démesurés, tant sur les actifs “subprime” (ou les crédits extravagants qui ont alimenté la bulle immobilière en Irlande et en Espagne) que les titres de dette publique…

Pour qui travaille la BCE ?

Certains font valoir qu’en secourant les banques, la BCE aiderait les Etats en détresse. Recevant, en effet, de l’argent frais de la part de la BCE (et en quantité illimitée !), les banques pourraient être “incitées” à racheter de la dette publique européenne, et donc à aider les Etats européens en difficulté. Rien n’est plus faux. Les banques européennes (françaises en particulier) se sont débarrassé, ces neuf derniers mois, du plus grand nombre possible d’obligations souveraines qu’elles détenaient, craignant d’enregistrer des dépréciations de leurs actifs et le risque d’une décote (haircut). 65 milliards d’euros d’obligations souveraines auraient été cédés à la BCE, qui s’est prêtée à la manœuvre pour sauver les banques. Si les banques allemandes (Commerzbank en particulier) vont aujourd’hui plus mal que les françaises, ce n’est pas parce qu’elle seraient moins efficaces que les nôtres : c’est parce qu’elles n’ont pas vendu les titres de dette publique aussi massivement que les nôtres. En ce sens, elles se sont montrées plus “européennes” que les banques françaises.

Le transfert des titres de dette publique des banques privées vers le bilan de la BCE a-t-il aidé les Etats en détresse ? Au contraire : en facilitant la vente de leurs titres de dette publique, la BCE a permis aux taux d’emprunt des Etats en difficulté de continuer d’augmenter. Elle aurait tout aussi bien pu “contraindre” les banques privées à conserver leurs titres. Ce qui, pour le coût, aurait aidé à ralentir l’augmentation des taux d’intérêt que les contribuables devront payer sur la dette de leur pays. Mais, à coup sûr, cela aurait encore davantage fragilisé le secteur bancaire européen – les banques françaises en particulier–, obligeant les Etats à les recapitaliser plus tôt. Las, ces précautions n’auront servi à rien : il faudra tout de même recapitaliser les banques. Mais entre-temps, les banques auront continué de distribuer des dividendes substantiels (qui augmenteront la facture lors de la faillite) tandis que la situation des Etats sur le marché de l’emprunt se sera degradée. Ces derniers seront donc moins “forts” dans le bras de fer avec les banques, quand il s’agira d’imposer des conditions à leur recapitalisation (voire leur nationalisation). Une fois de plus, la politique de la BCE visait, d’abord, à favoriser les banques (aux dépens des Etats).

Que se passera-t-il, dès lors, en cas de décote (haircut) brutale de la part d’un Etat périphérique ? C’est la BCE qui encaissera la perte de valeur des dettes souveraines qu’elle a rachetées (ou qu’elle détient sous forme de collatéral). Ses fonds propres ne sont que de 80 milliards, et pourraient être rapidement épuisés. Que se passera-t-il alors ? Il semble que l’interprétation actuellement dominante des Traités consisterait à exiger des Etats européens qu’ils refinancent la BCE ! Ce qui est tout de même le comble de l’aberration puisque c’est la BCE qui détient le monopole de création monétaire. Autrement dit : ce sont les contribuables européens qui devront recapitaliser l’institut d’émission monétaire… Les 220 milliards de titres de dette publique que détient la BCE (et dont la presse s’est émue) ne représentent que le montant de ce que la BCE a racheté sur le marché secondaire (i.e., aux banques). Si l’on y ajoute le montant des titres qu’elle détient sous forme de collatéral, l’addition est bien plus lourde. Sauf erreur de ma part, en juillet dernier, elle représentait plus de 120 milliards pour la seule dette grecque. Une décote grecque de 50% aurait alors fait perdre 60 milliards à la BCE…  Où en est-on aujourd’hui ?

Quant aux banques privées, les manoeuvres de la BCE leur auront permis de se débarrasser des encombrants titres de dette publique qu’elles détenaient et de recevoir en échange une quantité inouïe de liquidité qui ne sera jamais remboursée si les titres de dette publique qui ont été placés à la BCE en collatéral viennent à s’effondrer (i.e., en cas de défaut souverain majeur). Il y aura bien eu, alors, de la création monétaire massive mais cela ne semble pas troubler nos amis orthodoxes : la création monétaire pour sauver les banques, depuis 2008, n’est pas tenue pour inflationniste ; celle qui permettrait de sauver les Etats, oui.

Il devrait être clair, en tout cas, que les largesses de la BCE à l’égard des banques privées ne fourniront aucune incitation à ces dernières pour racheter de la dette publique. Depuis le début de la crise, d’ailleurs, la totalité des actions entreprises par la BCE a servi essentiellement les intérêts des banques. Dit autrement, l’indépendance politique de la BCE est avant tout un alibi qui dissimule (mal) son inféodation complète au secteur bancaire privé.

Les bilans des banques : de vrais contes de fée ?

Autorisation vient également d’être donnée aux banques privées de ne plus valoriser les titres de dette publique qu’elles détiennent dans leur bilan à leur valeur de marché (plus grand chose, donc) mais à une valeur théorique (le marked-to-model) calculée par des ingénieurs sous des hypothèses qui écartent soigneusement, bien sûr, le risque réel d’un défaut souverain. Il s’agit d’une entorse supplémentaire qui permet, une fois encore, de maquiller les bilans bancaires. Comment s’étonner, ensuite, si les banques irlandaise sont parvenues à passer toutes, avec succès, les tests de résistance aux risques extrêmes (les fameux stress tests de la BCE) en juin 2010, et à se retrouver toutes en faillite, trois mois plus tard ? Ces stress tests, eux-mêmes extrêmement complaisants, sont établis à partir de bilans qui ne réflètent plus la réalité de ce que vivent les banques aujourd’hui.

C’est la même manipulation comptable, et le même régime d’exception, qui avaient été accordés par l’IASB (l’institut privé londonien en charge de l’édiction des normes comptables européennes) aux banques européennes au sujet des titres pourris “subprimes“. Autrement dit, les comptables bancaires reconnaissent aujourd’hui que les titres de dette publique ont le même statut que les actifs toxiques subprime… Et puisque l’on ne change pas une recette qui marche, l’autorisation actuelle revient à permettre aux banques de ne plus comptabiliser dans leurs bilans les pertes qu’induit la dégradation de la situation des pays européens en détresse. C’est par ce type de manipulation que les banques ont “réussi” à exhiber de nouveau des profits en 2009 (alors qu’elles étaient toutes en faillite au 31 décembre 2008), et donc à distribuer dividendes et bonus.

Cela démontre, une fois de plus, que la philosophie qui présidait aux normes comptables internationales IFRS (basées sur la valeur de marché des actifs négociables) s’effondre : pour la seconde fois en trois ans, autorisation est donnée aux banques de se libérer du carcan des normes qu’elles ont elles-mêmes façonnées. (Car l’indépendance de l’IASB signifie la même inféodation au secteur bancaire que pour la BCE.) Cela constitue aussi un aléa moral majeur (comme en 2008) : pourquoi les banques accorderaient-elles la moindre attention aux actifs qu’elles achètent (et qui permettent, à très court terme, de valoriser leur bilan, donc, de nouveau, de gonfler les bonus et les dividendes) ? Elles savent qu’en cas de problème, elles auront accès à un crédit illimité et quasiment gratuit de la part de la BCE ; elles savent aussi qu’elles pourront cesser de comptabiliser les pertes de ces actifs quand la situation deviendra vraiment trop dangereuse.

Pendant ce temps, l’Autorité Bancaire Européenne (EBA) vient d’exiger une augmentation des fonds propres des banques. Il s’agit d’une mesure de prudence élémentaire. Bien entendu, la réponse unanime du secteur bancaire européen consiste à faire valoir que, si l’on ne lui accorde pas d’exemption à ces exigences de renforcement de capital, il diminuera les crédits à l’économie réelle.

Quelle réponse apporter à cette menace ? Céder sur les exigences en fonds propres, ce serait accepter que les banques continuent de prendre des risques qu’elles sont incapables de contrôler (tout le démontre depuis 2007 puisqu’elles n’ont à peu près rien modifié de leurs pratiques en dépit de la crise et se retrouvent moins de trois ans plus tard, dans la même déroute qu’en 2008, malgré le sauvetage massif dont elles ont alors bénéficié et qui coûte aujourd’hui si cher aux Etats). Ce serait donc accepter, une fois de plus, que le contribuable soit in fine condamné à recapitaliser les banques. Puisqu’il serait suicidaire de céder au chantage sur les fonds propres, tout comme de laisser les banques couper le robinet du crédit aux entreprises, y a-t-il une autre solution que la prise de participation de l’Etat dans le capital des banques, afin de les contraindre à faire leur travail, i.e., à continuer de financer l’économie réelle en cessant de jouer au casino sur les marchés financiers ?

Gaël Giraud (En savoir plus)

Affligeant : une analyse du sommet de Bruxelles qui dénonce la seule proposition qu’il faut pousser : le recours à la création monétaire par la BCE

Terra Nova vient de publier une note rédigée par Guillaume Hannezo[1] : “Sommet européen du 26 octobre : une digue européenne face au tsunami financier”

Cette note très synthétique  comporte des éléments d’analyse intéressants mais concentre sa critique de la position française dans la négociation ayant précédé  ce sommet sur ce qui me semble au contraire mériter un coup de chapeau. La France a en effet proposé que le FESF devienne une banque et puisse ainsi avec 250 mds de capital disponible, acheter 2 000 milliards d’obligations d’Etat avec des fonds fournis par la banque centrale.

Guillaume Hannezo écrit : « La technique utilisée permet d’éviter le recours à la monétisation, que la France n’aurait pas du demander car elle n’est pas du ressort du Conseil européen, mais du conseil des gouverneurs, qui décideront en toute indépendance du réglage de la masse monétaire, comme le prévoit le Traité. »

Il fait appel à trois arguments aussi faibles l’un que l’autre pour justifier cette critique :

  • l’absence de recours à la création monétaire par la BCE serait au cœur de l’identité allemande  traumatisée par 2 épisodes d’hyper inflation.

Que nos partenaires allemands attachent de l’importance au dispositif central du traité de Maastricht est une évidence. Et qu’ils soient issus d’expériences  douloureuses également. Que cela suffise à ne pas proposer une modification de ce dispositif en pleine crise européenne ne s’en déduit pas du tout.

Nos intérêts ne sont pas alignés sur les intérêts allemands avec lesquels nous avons des marges de négociation. Mais surtout comme le FESF devait être « démultiplié » c’était la moins mauvaise des solutions. Le recours au financement par la Chine sera soumis à des conditions autrement douloureuses au plan social et écologique. J ‘y reviendrai.

  • ce serait contraire à l’Etat de droit, puisqu’interdit formellement par le TUE. (Traité sur l’Union Européenne)

D’une part le TUE est vidé de son contenu du fait de multiples écarts à son esprit et à sa lettre (les critères de Maastricht ne sont pas respectés et la Banque Centrale rachète des titres d’Etat). En particulier l’aide négociée au sommet est elle aussi contraire au Traité qui interdit cette solidarité (par son article 125 connu sous le nom de clause de no bail out[2]).

D’autre part ce traité va être renégocié. C’est donc  le moment ou jamais de faire des propositions nouvelles.

Enfin je ne suis pas sûr qu’un traité qui a été voté dans l’inconscience des citoyens de ses conséquences (savaient-ils qu’il transformait la doxa monétariste en principe intangible ?)  puis qui a reçu un désaveu lors du vote négatif au projet de Constitution Européenne, ait un poids démocratique très élevé…

  • enfin Guillaume Hannezo évoque un argument qui ne mériterait qu’un haussement d’épaule s’il n’était pas malheureusement pris au sérieux par de nombreux citoyens.
    «  D’un point de vue allemand, faire financer par la planche à billets les déficits budgétaires, c’est-à-dire faire acheter par la banque centrale les émissions obligataires nouvelles des Etats, c’est exactement ce que fait Robert Mugabe, ou les autres Etats impécunieux d’Afrique. Autoritarisme politique, laxisme économique, inflation de la masse monétaire : mauvais souvenirs. »

Notre auteur sait bien et rappelle que les USA et la Grande-Bretagne monétise des déficits budgétaires.  Mais, dit-il, en toute indépendance et pour assurer la liquidité de l’économie. C’est évidemment une contre-vérité. Les opérations de quantitative easing ont bien d’autres objectifs. Au fond tout en s’en défendant « nous ne sommes pas des ayatollahs du monétarisme » , il s’en fait l’apôtre  zélé. Affligeant !

Alain Grandjean


[1] Guillaume Hannezo, 48 ans, est associé gérant de Rothschild et cie. Ancien élève de l’ENS et de l’ENA, inspecteur des finances, il a été conseiller technique au cabinet de Pierre Beregovoy, puis conseiller économique à l’Elysée sous Francois Mitterrand. Directeur financier des AGF (93/97),puis de la Compagnie générale des eaux/Vivendi universal (97/2002),il crée en 2003 une « boutique » de conseil en fusions acquisitions (FDR finance),intégrée depuis 2007 dans la banque Rothschild . Guillaume Hannezo est par ailleurs vice Président du conseil de surveillance de Libération et membre fondateur des Gracques

[2] Voir par exemple http://www.telos-eu.com/fr/article/l_ue_a_t_elle_le_droit_de_renflouer_la_grece

La Fed ne montera pas ses taux en 2011 (billet invité de Michel Lepetit)

L’inflation est omniprésente dans le monde. Sa résurgence dans des pays développés encore convalescents a surpris tous les économistes. Dans les grands pays émergents, elle accompagne une forte croissance énergivore. (voir mon article : « inflation = énergie + climat » http://www.theshiftproject.org/cet-article/la-speculation-nexplique-pas-seule-linflation ).

Devant ce retour de l’inflation qui déstabilise aujourd’hui des acteurs économiques et des décideurs politiques mal préparés, la réaction des grandes banques centrales de l’OCDE va être déterminante dans les mois à venir.

La BCE a remonté son taux directeur en avril 2011, donnant ainsi le signal qu’elle mettait fin à la politique économique très accommodante mise en œuvre depuis la Grande dépression de 2008.

Qu’en sera-t-il de la Fed ?

La question n’est pas ici la probable inefficacité de l’arme du resserrement monétaire face à l’inflation actuelle et ses causes : j’évoquerai dans une autre note les effets retards sur l’inflation dus notamment aux subventions locales des prix énergétiques ; retards dus aussi à la gestion des entreprises dans la transmission du signal prix à travers la chaîne clients/fournisseurs (le fameux « pricing power »). Ces mécanismes et la volatilité actuelle des prix des matières premières sont de nature à retarder –mais pas à contenir- la vague d’augmentation des prix en cours et sa diffusion dans toute l’économie.

Constatons d’ailleurs le récent fatalisme lucide de Ben Bernanke en février 2011 :

« US monetary policy can’t do anything about, for example, bad weather in Russia or increases in demand for oil in Brazil or China.”

A travers deux axes d’analyse on tentera ici d’éclairer la politique qui devrait être suivie par la Fed dans les mois à venir.

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Tout d’abord en interprétant une intervention publique de Janet L Yellen du 11 avril 2011 : « Commodity prices, the economic outlook, and monetary policy » (http://www.federalreserve.gov/newsevents/speech/yellen20110411a.htm ). J. Yellen est la vice chairman de la Fed, de tendance démocrate ; elle avait été pressentie pour succéder à B. Bernanke.

Outre qu’il formalise probablement le diagnostic actuel des démocrates sur la crise, ce discours fournit dans sa conclusion des indications claires sur les scénarios à venir imaginables, en rappelant la mission duale de la Fed : la lutte contre l’inflation ET la croissance économique américaine (et donc l’emploi).

“Of course, there are risks to the outlook that may affect the timing and pace of monetary policy firming. In my view, however, even additional large and persistent shocks to commodity prices might not call for any substantial change in the course of monetary policy as long as inflation expectations remain well anchored and measures of underlying inflation continue to be subdued. As I noted earlier, a surge in commodity prices unavoidably impairs performance with respect to both aspects of the Federal Reserve’s dual mandate: Such shocks push up unemployment and raise inflation. A policy easing might alleviate the effects on employment but would tend to exacerbate the inflationary effects; conversely, policy firming might mitigate the rise in inflation but would contribute to an even weaker economic recovery. Under such circumstances, an appropriate balance in fulfilling our dual mandate might well call for the FOMC to leave the stance of monetary policy broadly unchanged.

That said, in light of the experience of the 1970s, it is clear that we cannot be complacent about the stability of inflation expectations, and we must be prepared to take decisive action to keep these expectations stable. For example, if a continued run-up in commodity prices appeared to be sparking a wage-price spiral, then underlying inflation could begin trending upward at an unacceptable pace. Such circumstances would clearly call for policy firming to ensure that longer-term inflation expectations remain firmly anchored.”

Très explicitement, ce n’est donc qu’en cas d’enclenchement de la spirale prix/salaire, que la Fed sous J. Yellen ferait évoluer sa politique monétaire ; et donc pas uniquement si les prix des matières premières continuaient d’augmenter.

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Pour mieux connaître les vues de Ben Bernanke, monétariste affiché nommé par G.Bush, il peut être utile de se plonger dans ses recherches académiques passées.

Dans un article fameux de juin 1997, cosigné avec M Gertler et M. Watson : « Systematic monetary policy and the effects of oil price shocks » (http://econ.as.nyu.edu/docs/IO/9382/RR97-25.PDF) , il analysait les raisons des récessions ayant succédé à un choc pétrolier, en tentant de distinguer (1) les effets restrictifs sur la demande dus aux augmentations de prix, (2) des effets récessifs dus aux augmentations de taux par la Fed (bien que ceux-ci aient été la plupart du temps concomitants).

Il écrivait :

« (…) we find that the endogenous monetary policy response can account for a very substantial portion (in some case, nearly all) of the depressing effect of oil price shocks on the real economy. »

(…) “Overall, these findings help resolve the long-standing puzzle of the apparently disproportionate effect of oil price increase on the economy.”

Ainsi, le Chairman de la Fed pense que ses prédécesseurs ont sur réagi face aux chocs pétroliers passés, amplifiant, voire causant, les récessions. On notera aussi qu’il a une vision « classique », donc biaisée, de l’importance du pétrole dans l’économie. Je recommande vivement sur ce sujet le chapitre 3 du World Economic Outlook 2001 du FMI, « Oil scarcity, growth … » http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2011/01/pdf/c3.pdf rédigé par Thomas Helbling, probable prochain chief economist du FMI.

Que cette analyse académique de B. Bernanke ait été ensuite très intelligemment critiquée par James D. Hamilton, grand expert du lien entre pétrole, inflation et PIB, dans « Oil shocks and the aggregate macroeconomics behavior : the role of monetary policy » (http://dss.ucsd.edu/~jhamilto/bgwjun01.pdf ) en juin 2000, n’y fera rien. Il est probable que son opinion sur le sujet soit définitivement arrêtée.

Et qu’il va expérimenter pratiquement ses préconisations de l’époque, réalisant ainsi le rêve de tout économiste académique …

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De ce qui précède, on peut donc tirer les anticipations suivantes :

  • Le scénario central piloté par la Fed sous B. Bernanke et J. Yellen devrait être le maintien d’une politique largement accommodante – ce qui n’exclura pas des réactions ponctuelles- pendant toute l’année 2011.
  • Cette politique devrait avoir des conséquences sur le prix du pétrole en dollars (en relation avec les taux de change), ainsi que des effets secondaires recensés par J. Yellen (spéculation et carry trade ; stimulation monétaire des pays émergents …). Les Etats-Unis connaîtraient alors une situation jamais vue depuis l’après-guerre avec une tendance durable à l’augmentation des prix du pétrole en tendance, accompagnant un phénomène de volatilité croissante des marchés de l’énergie ; Avec des niveaux de salaire qui devraient faiblement progresser ; Et avec en outre des conséquences sociales que la seule institution des bons alimentaires dont bénéficient actuellement 43 millions d’américains ne suffira à amortir.
  • Cette politique devrait être poursuivie au-delà de 2011 si le redémarrage de l’activité –comme cela est prévisible- reste anémique aux Etats-Unis, donc sans perspective d’une baisse forte du chômage. Cette reprise de l’emploi est en effet une condition impérative aux USA pour qu’une spirale salaire/prix s’enclenche -à la différence de ce que l’on devrait constater en Europe.
  • La BCE n’a qu’un unique mandat aujourd’hui : maîtriser l’inflation. Il n’est pas certain que la seule gestion du taux de change euro/dollars en continuant de monter ses taux d’intérêt suffise à atténuer le choc actuel et à venir des prix pétroliers, même si le prix du baril de Brent qui a augmenté de 7,9% en dollars entre mars et avril 2011 n’a cru que de 4,6% en euro ; et de 45% en dollars sur un an, pour 35% seulement en euro. Moins douloureux … mais quand même très douloureux …

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J.D. Hamilton concluait dans sa réponse à Bernanke :

“ (…) even if the Federal Reserve did have the power to prevent the Federal

funds rate from rising after an oil shock, such a policy would do little to mitigate the contractionary effects of the shock, though it would nearly double the inflationary consequences for the price level.”

(…) “A key basis for believing that oil shocks have a bigger effect than implied by the Bernanke, Gertler, and Watson estimates is that the biggest effects of an oil shock do not appear until three or four quarters after the shock.”

Il ne nous reste qu’à attendre la fin de l’expérience …

Michel LEPETIT

Président de Global Warning

L’emprunt à la banque centrale : proposition détaillée

La transition écologique et sociale de nos sociétés nécessite des investissements aujourd’hui non financés, que ce soit par le secteur privé dominé par le court terme ou par le secteur public, privé de moyens. La Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme propose de recourir à une troisième source de financement pour que les Etats soient en mesure d’investir dans l’avenir : l’emprunt à la banque centrale.

Le dispositif sera présenté et discuté en détail lors du séminaire du 30 mars : “Financer l’avenir sans creuser la dette”.

Notre synthèse ci-après présente le dispositif, ses dimensions techniques et légales, ainsi qu’une foire aux questions et des réponses aux objections les plus courantes. Utilisez les flèches au bas du document pour le lire en ligne ou cliquez ici pour le télécharger.

Réforme du traité : renforcer la gouvernance pour les marchés (Billet invité)

Par Thomas Coutrot, membre du Conseil scientifique d’Attac – paru dans la revue Politis

A peine entré en vigueur depuis un an, le traité de Lisbonne va déjà devoir être réformé d’urgence. Il interdit en effet aux pays membres de la zone euro de venir en aide à un autre pays membre. Cette absurde clause de « non-sauvetage » (no bail-out) reflétait l’obsession néolibérale d’imposer aux États la discipline des marchés financiers. Depuis l’interdiction faite (depuis le traité de Maastricht) aux États de financer leur déficit auprès de la banque centrale européenne, ils sont contraints d’emprunter sur les marchés financiers. Il leur faut donc satisfaire aux critères et exigences de l’industrie financière et des agences de notation. Interdire l’aide entre États, c’est obliger chacun à respecter rigoureusement la loi des marchés : réformes fiscales favorables aux revenus du capital, baisse des dépenses publiques, contrôle des déficits… Les marchés puniront tout État « laxiste » par des taux d’intérêt élevés (la soit-disant prime de risque) qui l’obligeront à revenir dans le droit chemin.

Ce brillant raisonnement s’est effondré avec la crise financière. Celle-ci l’a démontré une nouvelle fois : les marchés financiers n’étant ni efficients ni rationnels, il est aberrant de leur confier la tutelle des politiques économiques des États. Mais loin de tirer ce bilan,  c’est encore à la finance qu’on a demandé de financer ces déficits provoqués par la finance. Le cas le plus délirant est celui de l’Irlande, avec son brutal plan d’austérité destiné à financer le renflouement des banques irlandaises pour que leurs frasques ne coûtent pas un centime d’euro à leurs créanciers, et principalement aux banques européennes.

Pour éviter de futurs dérapages, la « gouvernance européenne » va être renforcée. La Commission examinera le budget de chaque pays avant même le Parlement national (procédure dite du « semestre européen »), pour faire pression puis prendre des sanctions si les dépenses publiques ne sont pas suffisamment rabotées.

Mais faute d’avoir désarmé la finance et réduit son instabilité, chacun sait de nouvelles crises inévitables. Le traité de Lisbonne sera donc réformé en 2011 pour pérenniser le Fonds de sauvetage (le fonds européen de stabilité financière, FESF), créé en 2010 au mépris du traité pour venir en aide à la Grèce et à l’Irlande. L’aide sera décidée quand « la stabilité financière de la zone euro dans son ensemble est menacée », et sera « subordonnée à une stricte conditionnalité ».

Les dirigeants de l’Union, la Commission et le FMI ne manqueront pas de saluer dans cette réforme un pas vers une plus grande solidarité entre les pays de la zone euro. Curieuse solidarité en vérité. Loin de redonner aux États des marges de manœuvre par rapport aux  marchés financiers, cette réforme veut renforcer la discipline que les marchés n’ont pas su – de par leur totale irresponsabilité – imposer. Les traités européens voulaient imposer aux États la discipline des marchés. Maintenant que ces marchés ont montré leur incapacité à se discipliner eux-mêmes, il s’agit non de les mettre hors d’état de nuire, mais de suppléer leurs mécanismes défaillants par des mécanismes politiques (les fameuses « conditionnalités ») qui imposeront directement aux États les objectifs de la finance. Il y a bien renforcement de la solidarité, mais avec l’industrie financière, que l’Union européenne veut préserver de tout risque en renforçant les contraintes sur chaque État membre.

Désarmer la spéculation qui continue à sévir contre la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne ? Demander à l’Allemagne de réduire ses excédents commerciaux qui déstabilisent toute l’Europe ? Faire cesser la concurrence fiscale qui mine les recettes publiques des pays de l’Union ? Renforcer la solidarité budgétaire européenne en créant une fiscalité continentale sur les transactions financières et les énergies fossiles ? Vous n’y pensez pas ! Adopter cette réforme du traité, c’est au contraire resserrer l’étau de la finance sur l’Union européenne, c’est approuver les plans d’austérité déjà imposés et préparer leur généralisation. C’est poursuivre obstinément la course de l’Europe vers le gouffre.

Thomas Coutrot, membre du Conseil scientifique d’Attac

Interventions vidéos de Thomas Coutrot

Le site d’Attac : http://www.france.attac.org/

Le site des Economistes Atterrés : http://atterres.org/

9 octobre, le colloque des économistes atterrés

Comme annoncé sur par Twitter et sur Facebook (n’hésitez pas à me suivre dans ces expérimentations des médias sociaux et n’oubliez pas d’y relayer les contenus bien sûr :) ), j’ai signé le manifeste des économistes atterrés.

Je partage néanmoins les réserves formulées par Jean Gadrey.

Devant son succès (Plus de 600 signatures d’universitaires), ce partage d’idées initié par Philippe Askenazy (CNRS, Ecole d’économie de Paris), Thomas Coutrot (Conseil scientifique d’Attac), André Orléan (CNRS, EHESS) et Henri Sterdyniak (OFCE) pourrait se transformer en processus : ses initiateurs annoncent la tenue d’un colloque sur le sujet. Pour voir l’annonce et le programme

Voici l’annonce du colloque :

“Chers ami(e)s signataires du Manifeste d’économistes atterrés, bonjour

ci-joint la liste des signataires (actualisée au vendredi 24 septembre, nous continuerons à la maintenir actualisée)
Les signataires sont à 90% des économistes (pour la plupart universitaires), mais nous avons aussi reçu des signatures spontanées de chercheurs d’autres disciplines (gestion, philo, histoire, sociologie…), de syndicalistes et de citoyens eux aussi “atterrés”; nous remercions chacun de cette prise de position.

Ci-joint aussi le programme du colloque de samedi 9 octobre. Le lieu n’est pas encore totalement confirmé, mais nous vous tiendrons informés en cas de changement.

très cordialement,

Les initiateurs du manifeste d’économistes atterrés”

Pour consulter la liste des signataires du manifeste : voir ici

Pour consulter ou télécharger le manifeste :

Dette publique, inflation et l’évolution du PIB : un échange avec François Carlier.

François Carlier :
Je te signale l’article 2010 de Kenneth Rogoff 1dans l’AER : approche historico-économique des agrégats dette/pib, évolution du PIB et de l’inflation sur une très longue période dans tous les pays mesurables. Ce papier est assez discuté en ce moment sur le web.
http://www.economics.harvard.edu/faculty/rogoff/files/Growth_in_Time_Debt.pdf

J’en tire deux enseignements pour  les pays développés (c’est différent pour les pays émergents) :

1- Le ratio Dette/PIB et l’évolution du PIB sont décorrélés SAUF quand le ratio dette/PIB dépasse 90 % et là ça plombe. C’est la vérification sérieuse que dans notre situation, la dette va réellement nous plomber.

2- Le ratio dette/PIB et l’inflation sont assez décorrélés (sauf aux USA)

On a donc vérifié que l’heure est non conventionnelle et qu’une dette supérieure à 90 % pose avant tout un problème de croissance.

Concernant  l’inflation  le même  Rogoff  dit “tablons sur 6 % d’inflation par  an pendant deux ans car sinon c’est la catastrophe déflationniste”. D’autres économistes vont dans le même sens. (http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601109&sid=auyuQlA1lRV8)

Dean Baker va un peu plus loin. http://www.contreinfo.info/article.php3?id_article=3049
Il s’agit tout simplement de revendiquer un taux d’inflation supérieur aux normes maastrichiennes (et non plus seulement de dire “ce n’est pas grave si l’inflation décolle un peu” là l’inflation devient transitoirement une chose utile).
Au dela du gain global positif j’ai commencé à lister les gagnants perdants sur l’ensemble de la société et ca me parait pas mal en fait.

Conclusions :

La monétisation ne va pas forcément créer inflation forte.
Il est nécessaire en plus  de remettre en cause l’objectif d’inflation faible.

Je finis par un contre point qui me fait rire dans le buttonwood de The Economist : la ketchup theory, tu tappes sur la bouteille de ketchup rien ne sort, tu tappes encore rien ne sort, tu tappes encore et la moitié de la bouteille est dans l’assiette. C’est pareil pour la monétisation : tu monétises, pas d’inflation etc puis à un moment à force de monétiser c’est l’hyperinflation.
http://www.economist.com/blogs/buttonwood/2010/05/inflation_and_sovereign_debt

Alain Grandjean :

Merci François de signaler ces travaux  qui montrent que l’idée que la dette publique est inflationniste est juste fausse (puisque non constatée dans de nombreux pays); ils montrent également que le risque actuel est bien un risque de récession et qu’il est donc idiot de lancer des politiques de rigueur budgétaire, qui vont aggraver le mal à combattre. Pour la faire facile ça rappelle les saignées du bon docteur Diafoirus (dans la Malade Imaginaire de Molière, pour nos jeunes ).

Excellente idée également que de viser un taux d’inflation plus élevé que le 2% doctrinal de Maastricht.
Une bonne vieille idée keynésienne c’est qu’il faut “euthanasier” les rentiers (Il s’agit de quelques phrases dans le Livre VI de sa Théorie générale -voir ici, page 344- dans lesquels Keynes explique pourquoi l’inflation est l’euthanasie des rentiers)
Il est clair à mes yeux que les 30 glorieuses sont une période de taux d’intérêt réels négatifs qui profite aux jeunes et aux entrepreneurs qui s’endettent et défavorables aux vieux et aux rentiers qui sont assis sur un capital ou une rente (immobilière ou autre).
Le primat de l’inflation basse n’est pas qu’une vieille lune idéologique, c’est aussi l’un des leviers de la domination économique de certains acteurs. Certains disent que le vieillissement européen explique qu’on accepte sans broncher ce primat.
Reprenons le débat à zéro comme tu le suggères en cartographiant les gagnants et les perdants  et  les comportements gagnants et les comportements perdants.

Cela me rappelle un livre de Fitoussi (le débat interdit, de mémoire) qui montrait comment les taux d’intérêt réels (= taux d’intérêt déflatés) positifs (qui ont été d’ailleurs élevés dans la décennie 90, toujours de mémoire, il faudrait vérifier) tuaient l’avenir ; avec des taux d’intérêt réels positifs l’avenir ne compte pas dans les calculs économiques. C’est évidemment très mauvais pour les enjeux du développement durable qui sont de moyen ou de long terme. C’est aussi loin d’être neutre au niveau social.

Pour terminer, elle est marrante l’image du ketch-up, merci à nouveau ; juste une remarque,  quand nous avions regardé avec Gabriel Galand l’histoire chiffrée de l’hyper inflation de Weimar, nous avons acquis la conviction que le facteur déclenchant de cet épisode douloureux n’était pas la planche à billets qui a plutôt accompagné le mouvement. Je vous renvoie au chapitre correspondant de la Monnaie Dévoilée qui raconte cela.

Pour aller au fond de ma pensée, la théorie monétariste selon laquelle l’inflation est toujours d’origine monétaire (la hausse des prix est toujours provoquée par un excès de monnaie en circulation) est pour moi fausse et invalidée par les faits.

Ce n’est pas une raison pour croire qu’on peut financer tout et le reste par le financement direct de la Banque Centrale. C’est une raison pour ne pas avoir peur d’une chimère.

Alain Grandjean