Inévitable protectionnisme…

…livre inévitable. Saluons la qualité du travail et le courage des 3 journalistes Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger et Adrien de Tricornot (resp. à L’Expansion, à l’Express et au Monde Economie) pour cet essai paru dans la très solide collection Le débat de Gallimard.

Du courage il en faut pour :

  • s’attaquer à l’un des piliers du Dogme, le libre-échange, et risquer ainsi la mise au ban par les prêtres grands et petits de cette religion des temps modernes
  • prendre le risque de se trouver en compagnie d’autres défenseurs du protectionnisme, moins fréquentables que nos auteurs ; voire se faire soupçonner de leur donner des arguments. Le protectionnisme est malheureusement défendu pour de mauvaises raisons ou plus précisément pour viser de mauvaises passions…
  • se voir rétorquer la litanie des idées reçues : le libre-échange c’est le progrès, la croissance, la paix (le « doux commerce » de Montesquieu) ; le protectionnisme c’est le repli sur soi, la peur de l’étranger, la régression, la défense des intérêts acquis, et pour finir la guerre ; mettre des barrières c’est risquer des rétorsions de la Chine qui pénaliseront notre pouvoir d’achat….
  • plaider pour un protectionnisme altruiste, au risque de se faire traiter de doux rêveurs, alors que, l’effondrement de la solidarité internationale est un problème gravissime.
  • accepter des échanges un peu houleux avec ses collègues dans ces trois medias traditionnellement libre-échangistes dont le lectorat (plutôt CSP +) est sans doute globalement bénéficiaire du libre-échange
  • proposer des solutions et une feuille de route au niveau européen, sans passer sous silence les obstacles réels. Le libre-échange à pour lui la simplicité de son programme : la réduction des obstacles tarifaires et non-tarifaires à l’échange, sans aucune référence à la gestion du change…En sortir ce n’est pas simple, cela nécessite de l’intelligence, de la volonté et du travail.

Ce livre est de qualité. Il est bien argumenté et convaincant. Il fait le tour des grandes questions sans tomber dans la caricature ou le plaidoyer ad hoc. En particulier il évoque bien l’articulation des protectionnismes (monétaire, industriel, social et écologique) et élimine les fausses pistes. Ils n’hésitent pas à aborder les questions qui fâchent (les paradis fiscaux et les prix de transfert, le cœur de la question fiscale en matière d’échanges). J’espère qu’il permettra à l’opinion publique de sortir de la culpabilisation générée par les libre-échangistes…Ah vous êtes protectionniste ? Mon pauvre ami…

Je n’ai qu’un léger regret, qui n’enlèvent rien à l’intérêt de l’ouvrage. Nos auteurs ne font pas référence au débat théorique actuel qui montre clairement la fragilité des hypothèses des modèles qui « démontraient » la supériorité du libre échange et la nécessité, dès que les hypothèses sont plus réalistes, de protections aux frontières. Je vous recommande à ce sujet le remarquable article de Gael Giraud dans le numéro 320 de la revue Projets qui permet d’y voir clair en quelques lignes.

Et l’écologie dans tout cela ? Le lien est évident et abordé dans le livre. Le libre-échange est un obstacle majeur à la prise en compte de l’écologie en Europe. Un seul exemple. Une tonne de ciment se vend en Europe 40 euros. Elle émet un peu moins d’une tonne de CO2. A 30 euros la tonne de CO2 , soit un peu moins en surcout de la tonne de ciment, il devient rentable pour les cimentiers de le faire venir de Chine, malgré le coût du transport. On comprend bien que la question écologique va dans le même sens que la question sociale. On ne peut mettre en concurrence loyale des industries qui ne supportent pas les mêmes contraintes.

Un programme de réindustrialisation verte ne pourra se déployer en Europe dans le cadre du libre-échange. Merci à nos trois auteurs d’en faire la preuve.

L’âge de l’empathie

Frans de Waal1 était spécialiste de l’agression animale quand il a vu mourir son chimpanzé préféré Luit, des suites de luttes de pouvoir. Il se consacra alors à l’étude de la résolution des conflits et de la coopération chez les primates. Son dernier livre montre combien le « darwinisme social » qui fait de l’intérêt et de la cupidité un moteur naturel de l’homme est biologiquement infondé. De nombreux animaux sont prêts à prendre soin les uns des autres, à s’entraider et, dans certains cas, à se mobiliser pour sauver la vie de leur congénère. La nature n’est pas soumise à la loi de la jungle. (Voir aussi le film de Alain Tixier : Bonobos)


Face aux périls auxquels l’humanité est confrontée, c’est bien de la généralisation de ce type de comportements qu’on peut espérer une solution. L’humanité dépend maintenant pour sa survie de la préservation de plusieurs biens communs mondiaux (l’accès à l’énergie, la stabilité climatique, le renouvellement de ressources biologiques, le maintien de la biodiversité…). Or cette préservation ne peut être garantie par des mécanismes décentralisés de marché.

Pour prendre le seul exemple du climat, aucune solution n’est fournie par le marché qui ne donne pas spontanément de prix au CO2, alors que, sans prix aux émissions de CO2, les acteurs privés n’ont aucune incitation à les réduire, ce qui est la clef de la solution du problème climatique. Il appartient donc bien aux gouvernements de mettre en place ces incitations. Mais si les populations, informées ou non de l’ampleur des problèmes, n’acceptent pas de coopérer et s’installent dans la seule rivalité (moi d’abord, après moi le déluge), les gouvernements ne pourront converger vers un accord international d’ambition suffisante. A l’intérieur d’une nation donnée, les enjeux de partage et d’équité sont aussi déterminants : des inégalités sociales considérées comme excessives rendent inacceptables la généralisation de comportements plus sobres. Chacun attendra que les plus riches fassent d’abord un effort. A l’échelle individuelle, enfin, on voit bien qu’une profonde transformation est nécessaire. L’individualisme qui s’est imposé progressivement comme valeur ultime dans nos sociétés ne peut être la source des comportements coopératifs indispensables à notre survie collective. Il s’agit de faire en nous plus de place au bonobo qu’au chimpanzé pour s’inspirer de nos cousins, comme le propose Frans de Waal2.
En un mot, l’humanité sous la contrainte est appelée à se métamorphoser, tant au plan social qu’ au plan individuel. C’est cela ou le cauchemar de conflits généralisés.

La peur de l’Occident

Curieusement c’est à ce moment crucial que l’Allemagne et la France poussent un « pacte de compétitivité » dont la sémantique, indépendamment du contenu, élève la compétition au rang de valeur première3. Certes ce n’est pas nouveau : le traité de Rome puis celui de l’Union Européenne ont toujours fait de la « concurrence libre et non faussée » une vertu cardinale. La Commission est pleine d’économistes qui croient encore au bréviaire « néolibéral »4,malgré l’évidence de son échec dans le domaine le plus « pur » d’application qui soit : la finance. En remettre une couche au moment où ce sont les valeurs inverses qu’il faut promouvoir est pour le moins paradoxal.

Certes, on comprend bien la peur de l’Europe et plus généralement de l’Occident face à la puissance économique des pays émergents, à commencer par la Chine. Notre influence, notre puissance et plus prosaïquement nos emplois sont condamnés si nous ne sommes plus compétitifs. L’Angleterre a connu cette histoire tragique : d’empire dominant elle est devenue en quelques décennies un satellite des Etats-Unis.

Comment cependant croire que nous avons la moindre chance de résister à la Chine en jouant au jeu de la concurrence libre et non faussée ? Qui peut croire que nous avons des atouts de long terme suffisants face à un pays de 1,3 milliards d’habitants, qui offre à ses entreprises un marché intérieur gigantesque, à ses jeunes des formations de très haut niveau, et qui bénéficie encore pour quelque temps d’une direction forte et d’une « réserve de main d’œuvre considérable »? Croyons-nous qu’en éliminant les plus faibles dans nos pays (ceux qui plombent notre compétitivité, c’est bien connu !) nous serons alors de taille à lutter?

Les plans de rigueur qui s’abattent sur l’Europe répondent aussi à une autre logique : il s’agit de maîtriser les dettes publiques que les marchés financiers s’apprêtent à ne plus financer. Stratégie économique sans issue : les agences de notation ne s’y trompent d’ailleurs pas5. (Voir le post « Dette publique, dette odieuse ?« Stratégie sociale et politique périlleuse : avons-nous oublié que la déflation impulsée par le chancelier Brüning a fait le lit d’Hitler? Brüning constatant que les caisses de l’Etat étaient vides, a proposé à un peuple humilié par le traité de Versailles et meurtri par la crise économique de 29 issue d’outre-atlantique de continuer à « se »6 serrer la ceinture ». Cet homme ne comprenait rien et ne sentait rien.

La mission de l’Europe dans le monde

Nous avons besoin de prendre un peu de hauteur pour voir que, plus que jamais, l’Europe détient les clefs de la mutation que l’humanité doit réaliser : passer de l’âge de l’autodestruction (l’anthropocène) à l’âge de l’empathie (le noocène) (voir le post : Fin de l’Anthropocène, bienvenue dans le Noocène ) ? De l’âge de la compétition à celui de la coopération7.

Pour cela, l’Europe doit porter sans relâche tout ce qui est de nature à développer le sentiment d’interdépendance entre les peuples et à faciliter les coopérations. Sans tomber bien sûr dans la naïveté qui ferait oublier la nécessité de laisser au marché les zones nécessaires de compétition et de liberté économique. Elle doit assumer cette position et en développer les arguments, sans craindre de se faire taxer de « protectionniste ». Il y a d’excellentes raisons à mettre des freins et des limites au libre-échangisme. Limitons nous à la principale : la lutte contre le changement climatique suppose un prix au carbone qui ne sera pas, pour de nombreuses raisons, équivalent au même moment dans tous les pays du monde. Il faudra mettre en place des « taxes aux frontières » ou des dispositifs équivalents pour éviter que les plus vertueux soient les victimes économiques de cette lutte.

Plus globalement, l’Europe peut reprendre la main sur un discours et des pratiques économiques innovantes qui tournent la page de 40 ans de libéralisation sans revenir au dirigisme d’Etat ni plonger dans le collectivisme. Par où commencer ?

Mettre la finance à sa place

Cette rénovation doit se concentrer en priorité sur le nerf de la guerre, l’argent, dit autrement la finance. Malgré la violence de la crise des subprimes qui aurait dû la décrédibiliser, c’est en effet toujours la finance qui oriente toute l’activité économique. En fonction de critères…financiers, qui n’intègrent donc pas les dimensions « extra-financières » de l’activité humaine, qu’elles soient sociales, sociétales ou environnementales. Extra-financières et pour autant fondamentales car il est devenu évident que nous ne comptons pas ce qui compte vraiment. Tant que la finance dirige l’économie de cette manière, il est vain d’espérer en un changement significatif, à la hauteur des enjeux.

Il appartient à l’Europe de promouvoir des « règles du jeu financier » qui permettent la prise en compte de ces dimensions, l’exercice des coopérations et limitent le jeu de la compétition économique. Concrètement, il s’agit de remettre la finance à sa place : un métier de service, permettant essentiellement de protéger des liquidités, de faire se rencontrer des possibilités d’ épargne et des projets d’ investissement, de gérer et d’assurer des risques,… Pour réussir cette mutation quelques mesures très fortes sont indispensables, mais elles sont assez clairement identifiables. J’y reviendrai dans un prochain post.

Le problème principal n’est pas technique mais éthique et politique. Cette révolution se heurte à des intérêts puissants, au sein de chaque pays8 bien sûr, où le monde financier a un pouvoir considérable sur les gouvernements. Renforcés par l’incroyable tour de force qui a consisté à accroître son pouvoir et la dépendance des gouvernements qui l’ont pourtant sauvé ! Les arguments ne lui manqueront pas : toute régulation qui ne s’attaque pas aux paradis fiscaux et autres zones de non-droit défavorisent les « maisons honnêtes », toute régulation qui ne soit pas mondiale défavorise unilatéralement les acteurs européens, toute régulation imprécise laisse passer les plus malins dans les mailles du filet et ainsi de suite. Il faudra une volonté politique de fer pour mettre en œuvre les dispositifs de régulation nécessaire, face à des lobbies qui n’hésitent par exemple pas (aux Etats-Unis) à proposer des amendements visant à assécher les budgets des régulateurs, à assécher ceux du GIEC, etc.

Sortir du credo dans le tout-marché

La catastrophe de Fukushima va nous conduire à réviser l’organisation énergétique européenne (Voir le post : « L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima« . Comment confier la sécurité nucléaire à des arbitrages économiques d’entreprises dont le cours serait soumis à l’humeur des marchés financiers ?

Le président de la SNCF nous a rappelé récemment que l’organisation du transport ferroviaire en France, sous la contrainte de la libéralisation européenne, était une impasse.
Soumettre l’agriculture européenne à la libre concurrence c’est aussi la condamner.
Dans trois grands domaines l’Europe doit donc innover, sortir du tout-marché , sans revenir à une économie administrée : la politique monétaire, les infrastructures (réseaux ferroviaires, électriques et sans doute télécom), la politique énergétique. (Voir aussi le post : « Reconstruire l’Europe sur trois piliers« )

Il va s’agir dans tous ces cas, de sortir du cadre du traité de Rome et de son enfant le traité de l’Union Européenne, pour trouver de nouvelles formes de régulation publique, qui seront en même temps un moyen de donner un sens à l’Europe. C’est cela ou plonger dans les nationalismes.

La responsabilité de chacun d’entre nous.

L’Europe est à la croisée des chemins : soit elle redonne un sens et un souffle à son projet, retrouve le chemin d’un emploi « vert », qu’il soit industriel ou agricole, dans la solidarité intraeuropéenne et internationale, soit elle disparaît corps et biens dans une explosion de l’euro et des implosions nationalistes. Le sursaut est encore possible. La France peut montrer la voie : en impulsant une reconquête industrielle et en régulant drastiquement la sphère financière. (Voir notre proposition « Financer l’avenir sans creuser la dette« )

Pour chacun de nous, le moment est venu de s’engager. En commençant par comprendre de quoi il en retourne. Le monde de la finance se protège et protège sa part du gateau par un « sabir » inaccessible au citoyen qui pense n’y rien comprendre, inaccessible à nos hommes politiques, quoi qu’ils disent qui sont comme vous et moi, le temps de se poser en moins… Nous nous en remettons alors aux « experts » pour un sujet qui est au cœur du problème économique, social et politique. « L’appropriation démocratique » de ces sujets n’est pas un vain mot. Il s’agit pour chacun d’entre nous de faire un effort intellectuel et de faire une (petite) révolution émotionnelle.

La peur est mauvaise conseillère. L’ère que nous vivons est celle de tous les dangers. Nous aurons envie spontanément de donner notre confiance à des « durs », des « instinctifs ». Nous aurons envie de défendre notre part du gâteau. Il va falloir « reconsidérer la richesse »9, remettre en cause l’individualisme roi et la tentation de régler par la violence les conflits à venir. Abondonner la fausse sécurité des Trichet et autres banquiers centraux qui se présentent comme des « sachants », alors que ce sont des imposteurs.

Comprendre que l’argent se crée « ex nihilo » d’un simple jeu d’écritures, n’est pas qu’un effort intellectuel, c’est aussi une vraie révolution intérieure. Qui permet de voir que la politique de rigueur fondée sur l’apparent bon sens qu’il n’y a plus de sous dans la caisse est stupide et extrêmement dangereuse.

L’âge de l’empathie ne nait pas tout seul. L’accouchement se fait, malheureusement, dans la douleur. Il ne résulte pas de la seule transformation individuelle ou, à l’inverse, d’une transformation sociale issue d’un programme politique visionnaire, mais du mariage de ces deux éléments. Il ne naît pas de la peur du chaos ni de l’espoir dans un monde meilleur. Mais de la perception lucide de la seule voie10 qui s’offre à nous.

Alain Grandjean

1 Célèbre primatologue et auteur de nombreux ouvrages dont le dernier est précisément titré

« L’âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire », Les liens qui libèrent 2010

2 La comparaison des stratégies des bonobos qui arrivent à aplanir les conflits et des chimpanzés est développée dans « le singe en nous » Fayard 2006

3 Sa transformation à la dernière minute en un « pacte de l’euro » ne trompe personne. Pour ses auteurs c’est la compétitivité des économies européennes qui va sauver l’euro ; c’est une grave erreur

4 Sans rentrer dans les détails on peut dire que ces économistes sont persuadés que leur mission est de faire converger l’économie réelle vers le modèle théorique de la concurrence parfaite. Ils sont habités par une véritable doxa d’autant plus dangereuse que ses habits mathématiques lui donnent un air de sciences.

5 L’agence de notation Moody’s a dégradé à nouveau lundi 7 mars la note de la Grèce, craignant qu’Athènes, qui a obtenu une aide de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI), soit contrainte de restructurer sa dette déjà importante

6 Il est rare que les appels à la rigueur concernent vraiment ceux qui les énoncent…

7 Ou pour être plus précis de la « coopétition » étant entendu que nous sommes des êtres bipolaires ; nous avons aussi besoin de compétition.

8 Le cas de la Grande-Bretagne est particulier. Elle s’est désindustrialisée. Elle perd des revenus du fait de la déplétion pétrolière. La City pèse lourdement dans son économie (10% du PIB ?). Comment croire que la Grande-Bretagne peut accepter facilement des mesures qui pourraient encore affaiblir son économie ?

9 Titre d’un rapport et d’un livre de Patrick Viveret, magistrat à la cour des comptes

10 Il faut s’appeler Edgar Morin pour oser titrer un bouquin « La voie, pour l’avenir de l’humanité » (fayard, 2011) ! Mais c’est quand même bien le sujet du jour.

Le temps des crises : quand le « raisonnable » devient mortel

Michel Serres a bien titré son essai. Nous sommes entrés dans le temps des crises, inévitable quand l’enjeu est tout simplement pour l’humanité, donc pour chacun d’entre nous, de quitter une ère géologique « l’anthropocène »pour entrer dans le « noocène ». L’historien Eric Hobsbawm voyait, dans le XXème siècle, en observant conflits sanglants et totalitarismes, l’âge des extrêmes. Il ne s’agissait pourtant que d’une mise en bouche. Les risques majeurs dont celui d’une mort sans phrases de…milliards d’individus, sont de notre temps, de notre siècle.

A l’évidence nos valeurs, nos représentations du monde, nos modes de raisonnement, de gestion doivent être réévalués de fond en comble, que nous le voulions ou non.

Il s’agit de vivre consciemment une métamorphose. Le processus biologique de métamorphose passe par un état de liquéfaction (la lymphe) nécessaire pour déstructurer la forme initiale (la chenille) et passer à la forme adulte (le papillon). Nous vivons sans la bien comprendre cette phase de liquéfaction qui conduit à la remise en cause des repères et des autorités. Les « jeunes » ne savent plus à quel saint se vouer et sont tentés par la fuite dans la consommation ou le nihilisme. Les moins jeunes essaient de se raccrocher à des idéaux dépassés et simplistes. Période dangereuse s’il en est où l’attachement viscéral au passé est source de guerre, où le refus de tout l’emporte sur l’envie de construire l’avenir. Alors que c’est précisément ce dont il est question : mobiliser l’humanité, chacun d’entre nous, pour résoudre les problèmes que nous avons créés, éviter de n’être que des fossoyeurs de 3,5 milliards d’années d’évolution pour organiser, enfin, et conformément à notre vocation de gardiens de la vie, une socialité heureuse et pacifiée.

Par cécité ou par simple défaut d’outils nous permettant de voir et de comprendre ce qui se passe, nous nous raccrochons encore aux bonnes vieilles recettes. « In medio stat virtus ». Aristote proposait une morale de « juste milieu ». La vertu est éloignée des extrêmes. Quand il s’agit de réformer la banque et la finance, après une crise d’une violence inouïe, nous acceptons encore les compromis. Les positions extrêmes (la nationalisation des banques, l’interdiction des opérations de gré à gré, la séparation des structures bancaires pour éviter le « too big too fail » et les risques systémiques, etc.) nous paraissent encore comme déraisonnables, impossibles à négocier. Quand il s’agit de changement climatique, nous nous contentons d’un accord international (à Cancun) sans vrai engagement contraignant. Nous acceptons sans sourciller de voir des pays voisins dirigés pendant des décennies par des dictatures et nous étonnons de la vitesse à laquelle ces dictatures s’effondrent…

Nous continuons à valoriser un bon sens qui consiste en fait à raisonner par continuité. Demain est comme aujourd’hui. Ce qui a marché hier marchera demain. Nos décisions de gestion sont marquées par ce « conservatisme » de bon aloi.

Il est pourtant devenu dangereux et même mortel. La route que suit l’humanité la conduit (donc conduit chacun d’entre nous) dans le mur. Nous le savons et nous n’arrivons pas à le croire. Parce que nous sommes soumis à nos représentations mentales et à nos valeurs du passé. Manque de lucidité, de courage, d’audace ?

Il est temps (c’est le temps des crises) d’oser penser de manière radicale. La tiédeur n’est plus de mise, car elle est dangereuse, voire mortelle. Ne pas se faire opérer d’une gangrène c’est risquer la mort. Ne pas changer de modèle économique et financier alors qu’il nous conduit dans le mur, en se contentant de changement à la marge, c’est se contenter de repousser un peu les échéances.

Au total, qu’est-ce qui est extrême et déraisonnable : conserver une vieille peau (pour reprendre la métaphore de la métamorphose) ou s’en débarrasser aussi rapidement que possible pour s’habiller de neuf ?

Alain Grandjean

 Editions Le pommier, 2009.


 L‘Age des extrêmes : Le court Xxe siècle, 1914-1991, édition complexe, 1999


 Pour ceux qui sont sensibles aux évangiles, rappelons l’ Apocalypse 3:15-19
« Je connais tes œuvres. Je sais que tu n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant!   Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. »

Ce que nous apprennent les fauvettes qui s’adaptent au changement climatique

Les fauvettes1 migratrices issues d’Europe centrale migrent à l’automne au-delà de la Méditerranée pour y passer l’hiver et revenir en Europe en avril. Du fait du changement climatique ce voyage long de quelques milliers de kilomètres se transforme aujourd’hui en catastrophe : lorsqu’elles rentrent, les arbres ont déjà leurs feuilles, les chrysalides sont devenues papillons et la famine les guette.


Certaines d’entre elles ont eu l’idée de partir vers les Iles britanniques. Un climat à l’arrivée maintenant suffisamment clément. Un voyage beaucoup moins long : quand revient l’heure de la nidation elles sont plus rapidement de retour sur leurs terres. Le mouvement vers ce nouveau parcours ne cesse de s’amplifier chez les fauvettes. C’est la dernière mode.

« Comment ces migrateurs nocturnes qui volent à 2000 mètres de haut et se guident aux étoiles ont-ils pu changer leur route en si peu de temps ? L’équipe de Peter Berthold au Max Planck Institute de Radolfzell près du lac de Constance en Allemagne a élevé en cage des oisillons dont les parents avaient hiberné en Angleterre. A l’heure de la migration, ceux-ci ont été placés au milieu des champs dans une boite dont le couvercle découvrait la nuit étoilée. Le sol était jonché de poudre noire. Au matin toutes les empreintes allaient vers l’ouest : preuve que les fauvettes à tête noir avaient muté. L’information s’était inscrite dans leur patrimoine génétique. Ou plus certainement dans ce champ « épigénétique » qui intéresse de plus en plus les biologistes. »2

Cette histoire me fascine à trois titres. D’une part elle3 montre que les mécanismes purement darwiniens ne sont pas les seuls à entrer en jeu dans l’histoire de la vie. D’autre part elle montre qu’il y a peut-être des capacités inconnues de résilience de la biodiversité au traumatisme climatique. Ce n’est en rien une raison pour laisser la dérive climatique s’accélérer mais cela peut nous amener quelques bonnes surprises dans l’océan de mauvaises nouvelles.


Enfin et surtout cette histoire a la vertu pédagogique de nous montrer que les choses peuvent évoluer beaucoup plus vite qu’on ne le croit et par des mécanismes que nous ignorons. Comment être certain, pour revenir à Homo Sapiens, le mal nommé, qu’il est, comme le pense par exemple l’académicien
4 Jacques Blamont, définitivement méchant ? Comment être certain qu’une « mutation épigénétique » ne va pas le transformer ?

On peut penser au contraire que la perspective qu’il est en train d’achever le monde va le métamorphoser en être humain achevé. Michel SERRES plaide en faveur de la thèse de l’émergence d’une nouvelle humanité. Nous serions en train de passer de l’humanité à « l’hominescence »5. Edgar Morin fait l’éloge de la métamorphose. 6

Comment cette mutation peut-elle se produire ? A la fois, comme pour les fauvettes, parce que c’est cela où crever. Ensuite et surtout parce que, tous comptes faits, nous sommes faits pour être heureux et pour rendre heureux. C’est quand même une motivation puissante, non ?

La fauvette est irrésistiblement attirée pendant l’hiver par des zones inconnues qui lui apporteront ce dont elle a besoin. Nous sommes irrésistiblement attirés par le bonheur, la joie, la beauté, la poésie. Le sursaut dont nous avons besoin c’est de refuser de nous laisser emporter vers les terres faméliques et violentes où nous dirigent les mécanismes financiers et économiques actuels. Il est à notre portée de les corriger pour que nous puissions construire un monde solidaire, avec nos congénères et toute la biosphère, un monde durable parce que solidaire.

Alain Grandjean

1 Comme indiqué dans mon dernier post, le dernier livre de Lorius (Voyage dans l’anthropocène) est remarquable. C’est lui qui évoque cette belle histoire. Qu’Actes sud me pardonne de la citation assez large que je vais faire maintenant pour parler des fauvettes et de ce qu’elles m’inspirent. Voir pages 124 et 125

2 Op. cité, page 125

3 La recherche sur l’ épigénétique et le fait que l’expression des gène peut être influencée par l’environnement et non pas uniquement par les gènes est très active. Andrew Fire et Craig Mello ont obtenu le prix Nobel de physiologie et de médecine pour la découverte de l’ARN interférent qui a révolutionné notre vision de la régulation de l’expression des gènes.

4 Voir son « Introduction au siècle des menaces «  paru chez Odile Jacob en 2004.


5 Hominescence, le livre de poche, 2003.

6 Eloge de la métamorphose, par Edgar Morin,| 09.01.10 |

Terre ! Des menaces globales à l’espoir planétaire Peter Westbroek, Le Seuil, 2009

Voici l’un de ces rares livres qui peuvent bouleverser notre vision du monde.

Livre lumineux. Qui nous fait voir comment la vie et la physique du globe interagissent sans cesse. Pour être plus précis, comment des processus de natures différentes interagissent pour produire des systèmes de plus en plus complexes. Comment, par exemple, la tectonique des plaques, les éruptions de grandes quantités de fer à la surface de la planète, l’apparition de formes vivantes nouvelles, etc…interagissent pour faire évoluer la concentration en oxygène de l’atmosphère qui est elle-même un déterminant majeur du vivant.


Se gardant soigneusement de tout finalisme notre auteur montre que la Terre poursuit une route ascendante. Elle est à ses yeux une entité organisée et soumise à un « développement cumulatif à cliquet ». Cette expression métaphorique est employée par Peter Westbroek pour désigner tous les processus à mémoire et asymétrie temporelle. La science, par exemple, où toute nouvelle découverte s’introduit dans un ensemble de connaissances et vient l’enrichir. Ce processus opère également à l’échelle de l’univers «Nul doute (…) qu’un accroissement global , au fil du temps, de sophistication et de liberté conduit à des niveaux d’organisation de plus en plus élevés.»1 Il conduit à l’émergence de la conscience : « on peut difficilement ne pas conclure que l’émergence de l’humanité, via l’évolution portait en germe une nouvelle conscience planétaire. (…) Lorsque les astronautes assistèrent au lever de Terre la Terre se vit elle-même de l’espace, à travers notre regard et pour la première fois depuis son existence »2.

Livre courageux qui allie rigueur scientifique (l’auteur est professeur à l’université de Leyde, et spécialiste de  géophysiologie 3) et vision d’ensemble de l’odyssée terrestre. Qui ose plaider pour un « couplage prudent » entre mythe et science, en en finissant avec le fossé entre la science froide et objective et les questions relatives au sens de la vie, les plus importantes pour chacun d’entre nous. Il reconnaît le fait que la découverte des temps géologiques (due à Hutton) eut des effets profondément perturbateurs. « La vie humaine devint dépourvue d’intérêt et le cosmos dénué de sens ? Le premier effet de la révolution huttonienne fut de désorienter »4.

Livre profondément humain. Le scientifique qu’est Peter Westbroek fait part de son émerveillement éprouvé au contact de la réalité.

« Ce dont nous avons besoin (…) c’est d ‘une certaine forme d’orientation – une lumière intérieure, une attitude fondamentalement lucide, émerveillée et distanciée. (…) Je propose en toute humilité d’essayer de rechercher cette orientation dans la réalité. »5

Il ne se prend pas pour autant les pieds dans le plat et distingue clairement l’activité scientifique et le sentiment que le contact avec la réalité peut susciter : « Si vous voulez établir un lien avec la réalité, la première chose à faire est de vous taire. Vous devez à tout prix ravaler vos émotions et vos commentaires ».6

Le rapport avec les thèmes abordés dans ce blog ?

D’une part une hypothèse sociologique, défendue par Richard Tarnas7 : l’aliénation inhérente à la « vision moderne du monde » favorise un esprit utilitaire. La soif spirituelle s’étanche dans le cannibalisme consumériste et le pillage planétaire. Revisiter cette vision c’est peut-être participer à l’inversion de ce délire.

D’autre part, comprendre que tout se passe comme si notre univers était doté d’un champ de force temporel « ascensionnel » est utile pour prendre du recul par rapport au maelstrom8 dans lequel nous semblons nous engloutir et échapper à la tentation du pessimisme, « sentiment logique » pourtant quand on examine la frénésie avec laquelle nous détruisons les conditions de notre propre survie. Ce n’est pas sombrer dans l’irresponsabilité qui consisterait à croire que les choses vont bien se passer au motif qu’une force supérieure pousserait l’histoire dans la bonne direction ; c’est situer sa propre action et son propre engagement dans un mouvement plus profond. C’est ce qui conduit à l’expérience de « flow » décrite par Mihaly Csikszentmihalyi 9.

Par les temps qui courent, on va avoir besoin d’énergie de ce type !

Alain Grandjean

1 Page 26.

2 Page 144

3 En résumé, c’est la science de la Terre, vue comme un organisme vivant.

4 Page 133

5 Pages 18 et 19

6 Pages 23 et 24

7 The passion of the Western Mind : understanding the ideas that have shaped our world view, New York, random House, 1991

8 Le fil conducteur du livre est un conte d’Edgar Poe, « Une descente dans le Maelstrom » qui illustre aux yeux de Westbroek l’intérêt de prendre de la distance par rapport à la crise actuelle par une vision de long terme.

9 Vivre : la psychologie du bonheur; Robert Laffont, 2004

Prospérité sans croissance : La transition vers une économie durable

Tim Jackson signe là un livre remarquable, qui affronte les enjeux les plus lourds du développement durable en sortant des schémas idéologiques. Il le fait dans une démarche interdisciplinaire  (pychologie sociale, physique, économie) bien documentée. Il propose des axes de solution tant en termes de gouvernance que plan d’investissement que de réforme fiscale.

Sa question centrale est portée dans le titre : les données physiques montrent que la croissance des flux de matière et d’énergie n’est pas durable. Or notre modèle repose sur la croissance de la consommation matérielle (le consumérisme) encouragée tant au niveau des entreprises que des gouvernements par des sollicitations de toutes sortes : publicité, incitation à l’endettement voire au surendettement. Cette frénésie conduit à une véritable razzia1 planétaire. Et maintenant à l’éclatement de la bulle financière qu’elle a engendrée.

Au sein des pays « développés » il est cependant démontré que le « plus de revenu » (déclinaison individuelle du plus de PIB) n’entraîne pas de « plus de satisfaction». Cette décorrélation commence à partir de 15 000 dollars de revenu par habitant2. Ceci est contraire à l’hypothèse centrale des économistes « néoclassiques » selon laquelle les augmentations de revenu sont souhaitées (donc souhaitables) parce qu’elles permettent d’acheter plus de biens et de services auxquels nous accordons de la valeur, et qui sont donc source de satisfaction … On voit dans le livre se dessiner une voie qui sort de cette contradiction et recommande aux Etats d’abandonner les politiques consuméristes suicidaires au plan écologique, si ce n’est éthique et social, les inégalités s’étant accrues considérablement dans les 30 dernières années.

EDIT : Voici le diagramme de corrélation entre bonheur et PIB. Merci à La Revue Durable de nous l’avoir communiqué.
Graphique Bonheur Revenus par Prosperity without growth


Si la croissance du PIB est encore l’alpha et l’omega de la politique économique c’est aussi pour des raisons macroéconomiques : plus de croissance c’est plus de chômage, moins de recettes publiques et le risque de voir les Etats sombrer de leur dette colossale. En un mot c’est la croissance ou le chaos3. Un peu de lucidité montre donc que le chaos serait inévitable ; soit par la croissance qui détruit les conditions de sa propre réalisation, soit par la décroissance qui conduit au chaos politique, social puis démocratique…Pour sortir de cette impasse Tim Jackson recommande une politique d’investissements écologiques, du temps de travail, et de sortie du productivisme (la croissance de la productivité du travail détruit des emplois).

Enfin il aborde –certes rapidement- la question des modèles macroéconomiques (comment leur faire intégrer des stocks de ressources naturelles ?), des politiques monétaires (ne faut-il pas limiter les excès des marchés en limitant la « planche à billets privée » et celle de la stabilisation des marchés financiers (taxe Tobin, réserves prudentielles).

Mon seul regret : si l’ approche est globale, il lui manque une dimension. La remise en cause de la compétition économique et financière internationale comme premier pilier de notre système économique. Or, sans la remise en cause du libre-échangisme, qui pousse à l’absence de coordination internationale, j’ai bien peur que les meilleures intentions du monde restent lettre morte.

Mais cela n’enlève rien de ses mérites à ce livre qui est à mes yeux une excellente lecture, recommandée chaudement (c’est le moment !) par la Revue Durable il y a quelques mois, à sa sortie. Espérons que ce livre inspire également la réflexion de nos partis politiques et imprègne leurs programmes politiques pour 2012…

Alain Grandjean

1 Voir Fiscalité écologique et razzia planétaire Article publié le 06 Avril 2010, par Dominique Bourg et Nicolas Hulot dans le journal le monde

2 Ce qui pose quand même un vrai problème : à 7 milliards d’habitants un PIB à 15 000 dollars par habitant est forcément supérieur à 105 000 milliards de dollars soit en gros le double de l’actuel. Toutes choses égales par ailleurs cela conduit à doubler les émissions de GES….Ce n’est donc pas possible avec les modes de production et de consommation actuels.

3 Titre d’un livre de Christian Blanc

Dette publique, inflation et l’évolution du PIB : un échange avec François Carlier.

François Carlier :
Je te signale l’article 2010 de Kenneth Rogoff 1dans l’AER : approche historico-économique des agrégats dette/pib, évolution du PIB et de l’inflation sur une très longue période dans tous les pays mesurables. Ce papier est assez discuté en ce moment sur le web.
http://www.economics.harvard.edu/faculty/rogoff/files/Growth_in_Time_Debt.pdf

J’en tire deux enseignements pour  les pays développés (c’est différent pour les pays émergents) :

1- Le ratio Dette/PIB et l’évolution du PIB sont décorrélés SAUF quand le ratio dette/PIB dépasse 90 % et là ça plombe. C’est la vérification sérieuse que dans notre situation, la dette va réellement nous plomber.

2- Le ratio dette/PIB et l’inflation sont assez décorrélés (sauf aux USA)

On a donc vérifié que l’heure est non conventionnelle et qu’une dette supérieure à 90 % pose avant tout un problème de croissance.

Concernant  l’inflation  le même  Rogoff  dit « tablons sur 6 % d’inflation par  an pendant deux ans car sinon c’est la catastrophe déflationniste ». D’autres économistes vont dans le même sens. (http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601109&sid=auyuQlA1lRV8)

Dean Baker va un peu plus loin. http://www.contreinfo.info/article.php3?id_article=3049
Il s’agit tout simplement de revendiquer un taux d’inflation supérieur aux normes maastrichiennes (et non plus seulement de dire « ce n’est pas grave si l’inflation décolle un peu » là l’inflation devient transitoirement une chose utile).
Au dela du gain global positif j’ai commencé à lister les gagnants perdants sur l’ensemble de la société et ca me parait pas mal en fait.

Conclusions :

La monétisation ne va pas forcément créer inflation forte.
Il est nécessaire en plus  de remettre en cause l’objectif d’inflation faible.

Je finis par un contre point qui me fait rire dans le buttonwood de The Economist : la ketchup theory, tu tappes sur la bouteille de ketchup rien ne sort, tu tappes encore rien ne sort, tu tappes encore et la moitié de la bouteille est dans l’assiette. C’est pareil pour la monétisation : tu monétises, pas d’inflation etc puis à un moment à force de monétiser c’est l’hyperinflation.
http://www.economist.com/blogs/buttonwood/2010/05/inflation_and_sovereign_debt

Alain Grandjean :

Merci François de signaler ces travaux  qui montrent que l’idée que la dette publique est inflationniste est juste fausse (puisque non constatée dans de nombreux pays); ils montrent également que le risque actuel est bien un risque de récession et qu’il est donc idiot de lancer des politiques de rigueur budgétaire, qui vont aggraver le mal à combattre. Pour la faire facile ça rappelle les saignées du bon docteur Diafoirus (dans la Malade Imaginaire de Molière, pour nos jeunes ).

Excellente idée également que de viser un taux d’inflation plus élevé que le 2% doctrinal de Maastricht.
Une bonne vieille idée keynésienne c’est qu’il faut « euthanasier » les rentiers (Il s’agit de quelques phrases dans le Livre VI de sa Théorie générale -voir ici, page 344- dans lesquels Keynes explique pourquoi l’inflation est l’euthanasie des rentiers)
Il est clair à mes yeux que les 30 glorieuses sont une période de taux d’intérêt réels négatifs qui profite aux jeunes et aux entrepreneurs qui s’endettent et défavorables aux vieux et aux rentiers qui sont assis sur un capital ou une rente (immobilière ou autre).
Le primat de l’inflation basse n’est pas qu’une vieille lune idéologique, c’est aussi l’un des leviers de la domination économique de certains acteurs. Certains disent que le vieillissement européen explique qu’on accepte sans broncher ce primat.
Reprenons le débat à zéro comme tu le suggères en cartographiant les gagnants et les perdants  et  les comportements gagnants et les comportements perdants.

Cela me rappelle un livre de Fitoussi (le débat interdit, de mémoire) qui montrait comment les taux d’intérêt réels (= taux d’intérêt déflatés) positifs (qui ont été d’ailleurs élevés dans la décennie 90, toujours de mémoire, il faudrait vérifier) tuaient l’avenir ; avec des taux d’intérêt réels positifs l’avenir ne compte pas dans les calculs économiques. C’est évidemment très mauvais pour les enjeux du développement durable qui sont de moyen ou de long terme. C’est aussi loin d’être neutre au niveau social.

Pour terminer, elle est marrante l’image du ketch-up, merci à nouveau ; juste une remarque,  quand nous avions regardé avec Gabriel Galand l’histoire chiffrée de l’hyper inflation de Weimar, nous avons acquis la conviction que le facteur déclenchant de cet épisode douloureux n’était pas la planche à billets qui a plutôt accompagné le mouvement. Je vous renvoie au chapitre correspondant de la Monnaie Dévoilée qui raconte cela.

Pour aller au fond de ma pensée, la théorie monétariste selon laquelle l’inflation est toujours d’origine monétaire (la hausse des prix est toujours provoquée par un excès de monnaie en circulation) est pour moi fausse et invalidée par les faits.

Ce n’est pas une raison pour croire qu’on peut financer tout et le reste par le financement direct de la Banque Centrale. C’est une raison pour ne pas avoir peur d’une chimère.

Alain Grandjean

Sortie du livre « Vers une société sobre et désirable » : à lire

J’ai le plaisir de vous annoncer la sortie chez PUF du livre « Vers une société sobre et désirable« .

Ce livre est issu d’un colloque qui s’est tenu le 26 novembre 2009, sur la base d’un texte du Comité de Veille Ecologique de la Fondation Nicolas Hulot, intitulé « Evolution Chapitre 2″. L’idée centrale c’est que nous vivons un tournant de l’histoire de l’humanité et que nous avons à écrire un nouveau chapitre de son histoire.
A ce colloque sont intervenus des économistes (comme Jean-Luc Gréau et Nicolas Bouleau), des juristes, des historiens, des philosophes (comme Marcel Gauchet), des sociologues (comme Pierre Rosanvallon) des politiques (Chantal Jouanno), des scientifiques des neurosciences…

J’y ai apporté ma modeste contribution. Au total l’ensemble fait un tour d’horizon avec des angles de vues variés des grandes questions qu’il faut se coltiner. Je dois vous dire que je suis impressionné du résultat. Il y a là vraiment matière à réflexion.

Deux petites remarques néanmoins : 500 pages, et ….25 euros TTC
Bonne lecture

A recommander vivement : « L’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre »

Je vous signale avec grand plaisir la sortie du bouquin de sylvestre huet, l’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre, paru chez Stock (prix 12 euros).
Petit livre (186 pages) très agréable à lire, qui fait le tour des âneries de notre climato-bouffon, pas uniquement sur le strict plan  de la science du climat, mais aussi sur celui de sa vision très spéciale de l’histoire. On ressort aussi éclairé sur les travaux de Courtillot.
A recommander vivement

L’arnaque : La finance au-dessus des lois et des règles

L’arnaque1

Larnaque

J’ai hésité avant d’acheter ce livre au titre racoleur (j’avais quand même apprécié le film du même titre…), mais je ne regrette pas sa lecture. En résumé l’auteur (vice-président d’un tribunal de grande instance et enseignant à Sciences-Po) démontre en partant d’une analyse très concrète des événements, instructive par elle-même pour comprendre les techniques utilisées, que la crise financière a révélé la généralisation de comportements assimilables à de la fraude sans l’être toujours au sens strict. Et sur un plan plus théorique, elle montre l’inanité de l’hypothèse des économistes néo-classiques qui continuent à penser que l’organisation spontanée du marché permet au « bien public » de résulter de la somme des intérêts individuels.


La généralisation de comportements « ligne jaune » permet de prendre un peu de recul par rapport à la mise en accusation exclusive des gros bonnets de la finance. On se rend compte à la lecture que l’explosion des subprimes aux USA n’a été possible qu’avec l’accord ou la complicité de nombreux acteurs (des « appraisers » chargés d’expertiser la valeur des logements aux bénéficiaires des prêts déclarant des revenus très supérieurs à la réalité ou en passant sous silence leurs autres prêts par les courtiers et bien sûr les banquiers). Au total ce que met en cause notre auteur c’est bien le démantèlement des mesures réglementaires et de contrôle du système mis en œuvre par Reagan et qui crée des fraudes importantes dès la crise des caisses d’épargne
2.

La critique de la vision des économistes néoclassiques est originale. Elle nous ramène à Mandeville et à l’apologue des abeilles. Les vices individuels peuvent-ils conduire à un « bien » collectif ? La crise financière montre bien que non, en montrant que :

  • les vices individuels peuvent aller jusqu’à la généralisation de montages financiers plus ou moins complexes qui reposent sur des malversations mineures (une sous-déclaration de valeur d’un bien par un expert immobilier) ou majeures (les comptes totalement faux d’Enron).
  • cette pyramide à la Ponzi peut s’effondrer en obligeant les Etats à réinjecter des centaines de milliard de dollars dans le système bancaire.


Au total « L’arnaque » donne un argument assez solide de plus à la nécessité de revenir au bon sens en procédant à des mesures de cloisonnement, réglementation et régulation qui, outre leurs intérêts économiques et sociaux, limitent les risques de fraude et de détournement.

Alain Grandjean

1 « L’arnaque », Jean de Maillard, Gallimard, Collection le débat, 2010

2 Qui a conduit à des depôts de bilan en masse (1600 caisses sur un peu plus de 4500) et a coûté au total 500 milliards de dollars dont 120 aux contribuables américains, le reste étant la perte des investisseurs et épargnants spoliés.

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