Inévitable protectionnisme…

23 janvier 2012

…livre inévitable. Saluons la qualité du travail et le courage des 3 journalistes Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger et Adrien de Tricornot (resp. à L’Expansion, à l’Express et au Monde Economie) pour cet essai paru dans la très solide collection Le débat de Gallimard.

Du courage il en faut pour :

  • s’attaquer à l’un des piliers du Dogme, le libre-échange, et risquer ainsi la mise au ban par les prêtres grands et petits de cette religion des temps modernes
  • prendre le risque de se trouver en compagnie d’autres défenseurs du protectionnisme, moins fréquentables que nos auteurs ; voire se faire soupçonner de leur donner des arguments. Le protectionnisme est malheureusement défendu pour de mauvaises raisons ou plus précisément pour viser de mauvaises passions…
  • se voir rétorquer la litanie des idées reçues : le libre-échange c’est le progrès, la croissance, la paix (le « doux commerce » de Montesquieu) ; le protectionnisme c’est le repli sur soi, la peur de l’étranger, la régression, la défense des intérêts acquis, et pour finir la guerre ; mettre des barrières c’est risquer des rétorsions de la Chine qui pénaliseront notre pouvoir d’achat….
  • plaider pour un protectionnisme altruiste, au risque de se faire traiter de doux rêveurs, alors que, l’effondrement de la solidarité internationale est un problème gravissime.
  • accepter des échanges un peu houleux avec ses collègues dans ces trois medias traditionnellement libre-échangistes dont le lectorat (plutôt CSP +) est sans doute globalement bénéficiaire du libre-échange
  • proposer des solutions et une feuille de route au niveau européen, sans passer sous silence les obstacles réels. Le libre-échange à pour lui la simplicité de son programme : la réduction des obstacles tarifaires et non-tarifaires à l’échange, sans aucune référence à la gestion du change…En sortir ce n’est pas simple, cela nécessite de l’intelligence, de la volonté et du travail.

Ce livre est de qualité. Il est bien argumenté et convaincant. Il fait le tour des grandes questions sans tomber dans la caricature ou le plaidoyer ad hoc. En particulier il évoque bien l’articulation des protectionnismes (monétaire, industriel, social et écologique) et élimine les fausses pistes. Ils n’hésitent pas à aborder les questions qui fâchent (les paradis fiscaux et les prix de transfert, le cœur de la question fiscale en matière d’échanges). J’espère qu’il permettra à l’opinion publique de sortir de la culpabilisation générée par les libre-échangistes…Ah vous êtes protectionniste ? Mon pauvre ami…

Je n’ai qu’un léger regret, qui n’enlèvent rien à l’intérêt de l’ouvrage. Nos auteurs ne font pas référence au débat théorique actuel qui montre clairement la fragilité des hypothèses des modèles qui « démontraient » la supériorité du libre échange et la nécessité, dès que les hypothèses sont plus réalistes, de protections aux frontières. Je vous recommande à ce sujet le remarquable article de Gael Giraud dans le numéro 320 de la revue Projets qui permet d’y voir clair en quelques lignes.

Et l’écologie dans tout cela ? Le lien est évident et abordé dans le livre. Le libre-échange est un obstacle majeur à la prise en compte de l’écologie en Europe. Un seul exemple. Une tonne de ciment se vend en Europe 40 euros. Elle émet un peu moins d’une tonne de CO2. A 30 euros la tonne de CO2 , soit un peu moins en surcout de la tonne de ciment, il devient rentable pour les cimentiers de le faire venir de Chine, malgré le coût du transport. On comprend bien que la question écologique va dans le même sens que la question sociale. On ne peut mettre en concurrence loyale des industries qui ne supportent pas les mêmes contraintes.

Un programme de réindustrialisation verte ne pourra se déployer en Europe dans le cadre du libre-échange. Merci à nos trois auteurs d’en faire la preuve.

Couverture du risque d’accident nucléaire : qui doit payer quoi ?

12 juin 2011

Les coûts de l’accident de Fukushima sont, comme ceux de toute grande catastrophe technologique majeure, impossibles à évaluer en toute rigueur : la douleur et l’angoisse humaines, la destruction d’écosystèmes peuvent-elles s’exprimer en argent ? Si on se limite aux coûts évaluables monétairement ils sont de deux  catégories :

  • les coûts liés au traitement de la catastrophe (de la gestion de la crise à la remise en état du site  terrestre et maritime, en passant par les soins et l’indemnisation des habitants de la région, sans parler des conséquences sur la santé psychologique (dur pour la légendaire fierté japonaise où le taux de suicides pourrait s’accroître)
  • les pertes économiques qu’elle a entraînées (conséquences des coupures de courant, perte de valeur de Tepco, baisse de la bourse japonaise, impacts sur l’activité économique ainsi que l’emploi des industries du nucléaire et liées, au Japon et ailleurs, coût du relèvement des dispositifs de sûreté sur les centrales existantes, coût d’une sortie du nucléaire éventuellement au Japon mais déjà en Allemagne, etc.). Il va falloir attendre pour connaître leurs montants par catégorie, même en ordre de grandeur. Comment en effet bien les séparer des effets du tsunami ? Ils se mesurent au total certainement en dizaines voire en centaines de milliards d’euros.

Les distances depuis Fukushima sur la carte Google Earth du Japon - mis en ligne par bizenjirapid213 sur Twitpic

On sait que ces coûts  ne seront pas supportés par l’opérateur et que pour finir c’est l’Etat qui paiera (donc les citoyens) et/ou les victimes qui ne seront pas indemnisées.

Quelles leçons en tirer pour la France ?

Il me semble tout d’abord qu‘il est logique de faire payer une prime de risque au consommateur d’électricité nucléaire. C’est  d’ailleurs ce qui est souhaité depuis longtemps pour ce qui concerne l’impact climatique  des centrales alimentées par de l’énergie fossile[1] et qui est mis en place via le marché européen de quotas, même si c’est à un  niveau insuffisant. Ensuite, l’assurance privée n’étant pas envisageable face au risque nucléaire,  il est prudent qu’une  cagnotte soit constituée, comme c’est le cas pour la provision pour démantèlement (même si son montant est discutable), qui puisse être mobilisée en cas d’accident. Il ne serait pas acceptable qu’elle vienne augmenter la rente nucléaire. Enfin reste le calcul de son montant. Il s’agit de multiplier d’un côté une probabilité d’accident majeur,  de l’autre un montant de dommages liés à cet accident.

Sur des événements rares, les calculs de probabilité sont évidemment tous très  discutables. Sur le principe même : la société est-elle prêt à accepter des accidents à probabilité faible et aux conséquences majeures ? Sur les méthodes de calcul : faut-il raisonner sur l’ensemble des accidents, parfois mineurs, mais qui auraient pu être tragiques (c’est la démarche que propose Jean-Pierre Dupuy[2]), faut-il compter 4 accidents (1 pour Tchernobyl et 3 –car il y a 3 réacteurs- pour Fukushima), ou un seul,  faut-il se dire que les concepteurs qui dimensionnent les centrales en fonction d’objectifs  de probabilité d’accident font les bons calculs ?

Contentons-nous d’une approche rustique pour faire avancer le raisonnement. Le parc nucléaire mondial comparable au français a connu 2 accidents majeurs (Tchernobyl et Fukushima) sur 14 000 années-réacteurs de fonctionnement. Raisonnons sur les 30 ans à venir. Le parc nucléaire français actuel  fonctionnerait pendant 1 800 années-réacteurs ans. Prenons, en écartant le cas de Tchernobyl, une  probabilité d’accident de 10% (en arrondissant le rapport 1800/ 14000) pour le parc français dans les 30 ans à venir. Du côté des coûts, prenons un ordre de grandeur de 100 milliards d’euros par accident[3]. Nous devons donc construire une cagnotte de 10 milliards d’euros. En 30 ans la production est d’environ 12 000 TWh. Sans actualiser il faut une prime de couverture de risque de l’ordre de 0,8 euros le MWh, arrondie à  1 euro. Au total, pour une année donnée il s’agirait d’un montant de 300 à 400 millions d’euros.

Bien sûr les chiffres ne sont pris ici que pour l’exemple. L’audit de la cour des comptes devrait permettre d’y voir clair, s’il est fait de manière transparente et en écoutant des experts de divers horizons. En la matière, il n’y  aura pas de vérité scientifique mais on devrait pouvoir valider le raisonnement  et quelques données de cadrage.

Reste la question du dispositif institutionnel  à mettre en place. Aujourd’hui la taxe sur les installations nucléaires est d’environ 400 millions d’euros. Il s’agirait donc de la faire passer, dans notre exemple,  à un montant de 700 millions par an pour que la cagnotte constituée ne reste pas dans les comptes de l’exploitant. Par construction elle sera soit excessive, s’il n’y a pas d’accident, soit insuffisante s’il y a un accident majeur. Ce sera alors le budget de l’Etat qui sera mobilisé. Faut-il du coup isoler la provision dans une cagnotte ou la laisser dans le budget général? Sans doute le plus logique est de la laisser dans le dit budget. Deux questions se posent alors : n’est-on pas en train de dire que les pertes potentielles du nucléaire sont nécessairement socialisées alors que cela n’est pas le cas des bénéfices si l’exploitant est privé ? Du coup, le nucléaire ne peut-il se concevoir que dans une structure publique ?

Alain Grandjean


[1] Pour une centrale au charbon qui émet en ordre de grandeur 1000 grammes de CO2 par kwh, et une taxe carbone de 100 euros la tonne, la taxe se monte à 10 c par kWh, soit 100 euros le MWh, ce qui est très élevé (cela consisterait à multiplier le prix de l’électricité en gros par deux).

[2] Voir par exemple : http://larecherche.typepad.fr/le_blog_des_livres/2011/03/fukushima-vs-tchernobyl.html

[3] A comparer au montant de 83 milliards d’euros retenus dans l’étude Externe (voir www.cepn.asso.fr/IMG/pdf/R274.pdf ) pour un accident provoquant 11000  décès ou, autre donnée, la constitution d’un fonds de 45 milliards de dollars envisagé pour Fukushima.

Benjamin Dessus commente en détails la note : « Sortir du nucléaire : à quel prix »

11 juin 2011

Par Benjamin Dessus, président de l’association Global Chance.

Benjamin Dessus, président de Global Chance

Le scénario de sortie du nucléaire que propose Alain Grandjean sur son site sous le titre « Sortir du nucléaire : à quel prix » propose la comparaison en 2050 de deux scénarios contrastés :

  • Un scénario d’économies d’électricité qui conduit à un besoin de 310 TWh en 2050 (516 TWh en 2009) et de sortie du nucléaire remplacé à ce terme par de l’électricité renouvelable et une minorité d’électricité ex gaz.
  • Un scénario à 500 TWh avec poursuite de la politique nucléaire avec remplacement du parc existant par des EPR chaque fois que nécessaire dit scénario « tout EPR ».

Les deux scénarios explicitent de façon très vraisemblable l’éventail des possibilités qui nous sont offertes. Néanmoins l’horizon proposé, 2050, paraît singulier. En effet le scénario d’une sortie du nucléaire en 2050, bien que moins tendu,  suppose soit  la prolongation à plus de 50 de la durée de vie des réacteurs qui ne paraît guère crédible s’il existe des craintes majeures sur la sûreté des réacteurs existants ou la construction de nouveaux réacteurs qui apparaît comme assez contradictoire avec la volonté de sortie du nucléaire. Il serait donc plus crédible d’imaginer ces scénarios à 2030 ou 2035. Mais la date de réalisation de ces deux images n’a pas d’influence majeure sur l’exercice proposé qui porte sur la comparaison des prix payés par l’usager dans les deux cas.

On rappelle brièvement ci dessous les éléments retenus par l’auteur : quantités d’électricité produite par filière et coûts unitaires proposés. Les chiffres du scénario « tout EPR » n’étant pas donnés explicitement par l’auteur sont déduits de ses commentaires et donc soumis à caution. En particulier les chiffres indiqués par A Grandjean semblent comprendre l’autoconsommation des centrales qui varie fortement entre un scénario majoritairement renouvelable et un scénario majoritairement électricité d’origine thermique.

Approvisionnement en électricité

Scénario

Sortie

Scénario tout EPR
Thermique classique 56 30 30
Nucléaire 410 0 453
Hydraulique 62 70 70
Eolien terrestre 8 110 10
Eolien offshore 0 50 0
PV 0 60 0
Biomasse 6 50 6
Total production 542 349 563
Pertes et pompage -39 -31 - 39
Autoconsommations des centrales - 24 - 8 - 24
Solde Exportation -26 0 0
Total disponible pour consommation interne

(dont conso des centrales)

476

24

310

8

500

24

Coûts de production de l’électricité (taux d’actualisation 8%)

Coûts de production €/MWh 2010 2050
Thermique classique 60 150
Nucléaire 40 80
Hydraulique 30 30
Eolien terrestre 80 80
Eolien offshore 180 180
PV 200 150
Biomasse 150 100

Commentaires sur les coûts.

Thermique classique : le coût actuel du MWh CCG est de l’ordre de 65 €. Si on admet comme l’auteur le propose une taxe de 100 €/tonne de CO2, le MWh électrique exgaz qui émet 400kg de CO2, est taxé de 40€ et le coût total atteint 105 euros. Le coût de 150 euros suppose donc une augmentation très forte du prix du gaz naturel (une multiplication par deux) ou une taxe de l’ordre de 220 euros par tonne de CO2. Il est donc prudent de prendre une fourchette de 105 à 150 euros.

Nucléaire : Le coût de 80 euros /MWh pour l’EPR  retenu est compatible avec les hypothèses de coût d’investissement de 4 à 5k€/kW et un fonctionnement de 8000 heures par an. Mais dans le scénario décrit il n’est pas possible d’atteindre ce taux d’utilisation du nucléaire puisqu’il ne reste quasiment que l’hydraulique pour gérer la pointe journalière et surtout saisonnière qui est très importante en France. Le taux de charge de 90% retenu n’est donc pas réaliste. Il serait plus raisonnable d’adopter un taux de charge de l’ordre au maximum de 75%1. Le coût est alors augmenté de 20% pour atteindre 95€/MWh.

L’autre question qui se pose est celle du coût d’un accident majeur et/ou de la prime d’assurance correspondante. L’auteur fait une estimation de cette prime (1 euro) à partir d’un risque d’accident grave de 10 E-5 par année.réacteur.

Quand on analyse  non plus les probabilités calculées mais les accidents constatés depuis 30 ans, on trouve 4 accidents majeurs, 1 à Tchernobyl et 3 à Fukushima pour 450 réacteurs environ. Pour une soixantaine de réacteurs en France on obtient donc une demie « chance » d’accident majeur dans les 30 ans qui viennent. Si l’on admet comme l’auteur que le coût d’accident est de 100 G€, le coût au MWh associé à ce demi accident s’en déduit aisément. La production en 30 ans du parc français est de l’ordre 12,2* 400 TWh =  5000 TWh (taux d’actualisation de 8% sur 30 ans) et le risque financier de 50 G€, soit 10€/MWh. Les évaluations actuelles des conséquences financières de Tchernobyl et de Fukushima laissent cependant penser que le coût d’accident est plutôt plus proche de 200 G€ que de 100. Sur ces bases on aboutit à un coût complet de 105 euros/ MWh.

Renouvelables

Les coûts de l’hydraulique et de l’éolien terrestre n’attirent pas de commentaires, même si l’on peut espérer la poursuite de baisses de coûts de l’éolien terrestre. Par contre l’hypothèse de maintien au niveau actuel du coût de l’éolien offshore semble une hypothèse pessimiste. Il serait prudent d’envisager une fourchette de coûts entre 120 et 180€ en 2050.

De même pour le photovoltaïque avec une fourchette de coût de 100 à 150€.

En ce qui concerne la biomasse, les coûts affichés pour 2010 semblent élevés. Il est possible qu’ils concernent des coûts de cogénération chaleur électricité, sans qu’on ait attribué une partie de ces  coûts à la production de chaleur. Les coûts moyens européens pour l’électricité semblent plutôt se situer aujourd’hui autour de 115$/MWh, soit 80€/ MWh environ, coût qu’on propose de maintenir au même niveau en 2050.

Compte tenu de ces observations on peut dresser un nouveau tableau avec des fourchettes de coûts pour les différentes filières et chiffrer les deux scénarios dans les hypothèses hautes et basses de ces coûts

Fourchette de coûts de production de l’électricité en 2050

Coûts de production €/MWh 2010 2050 1 2050 2
Thermique classique 60 150 105
Nucléaire 40 80 105
Hydraulique 30 30 30
Eolien terrestre 80 80 80
Eolien offshore 180 180 120
PV 200 150 100
Biomasse 150 100 80

Si on prend cette fourchette de coûts de production, on trouve, hors investissements de réseau et d’économies d’électricité, les valeurs indiquées dans le tableau ci dessous :

Coûts de production dans les différents scénarios

Scénario Sortie Scénario Sortie Scénario tout EPR
Consommation totale 310 500
Coût total production G€ 30 -38,4 42,6- 53,8
Coût moyen au kWh prod 9,7 – 12,4 ct€ 8,5-10,8 ct€

Pour l’usager il faut ajouter à ces coûts les coûts de transport et de distribution que l’auteur estime  à 57 € par MWh pour le scénario renouvelable et 52 € pour le scénario tout EPR, pour tenir compte de la complexification du réseau dans le scénario ENR.

Facture globale et coûts unitaires pour l’usager (hors taxe)

Scénario Sortie Scénario Sortie Scénario tout EPR Rappel 2009
Coût total au kWh( ht) 15,4 –18ct€ 13,7-16ct€ 9,6
Facture Globale G€( ht) 47,7- 56,1 68,6-79,8 43,1

Selon les hypothèses de coût des filières retenues, le coût du kWh hors taxe est 12 à 13% moins cher dans le scénario « TOUT EPR » mais la facture annuelle globale est 42 à 44 % plus élevée que dans le scénario « sortie du nucléaire ». On constate d’autre part que les divergences d’estimations des coûts de production n’ont qu’une influence assez mineure sur le résultat final.

Dans les deux scénarios, le coût du kWh (hors taxe) pour l’usager augmente très sensiblement par rapport à 2010, de 40 à 90%. Par contre la facture globale hors taxe n’augmente que de l’ordre de 20% dans les scénarios sortie mais de plus de 70% dans le scénario tout EPR.

Enfin le tableau TTC de la facture globale  et du coût au kWh montre que l’écart de facture globale entre 2009 et le scénario sortie du nucléaire devient négligeable (10% dans le cas le plus défavorable)  même si les coûts au kWh restent nettement plus élevés.

Facture globale et coûts unitaires pour l’usager (TTC)

Scénario Sortie Scénario Sortie Scénario tout EPR Rappel 2009
Coût total au kWh( TTC) 19 -21,7 17,4 -19,6 12,7
Facture Globale G€( TTC) 59,2- 67,5 87,1 -98,3 60,6

Deux questions importantes restent évidemment posées :

  • Quels investissements supplémentaires faut-il faire sur le réseau électrique dans les deux cas ?
  • Quels investissements faut-il consentir pour faire des économies importantes d’électricité (>30%) et par conséquent quel coût supplémentaire pour les usagers ?

Il est difficile de répondre à la première question. Dans le scénario « sortie du nucléaire », il y a en effet un investissement important de maillage électrique décentralisé à réaliser pour atteindre les points sources renouvelables et mutualiser les productions sur tout le territoire.

Dans le scénario EPR, il faut aussi construire un réseau intelligent pour raboter au maximum la pointe et éviter de voir des centrales nucléaires n’être utilisées qu’un nombre d’heures très modeste par an.

Il est probable que la première solution est plus dispendieuse que la seconde mais il n’est pas aisé de chiffrer cette différence.

La seconde question est celle des économies d’électricité.

Les investissements nécessaires sont évalués par A Grandjean à 300 à 700 milliards € sur la base d‘un coût d’investissement de 2 à 4€ d’investissement pour économiser 1kWh pendant 30 ans. Cette estimation repose sur le calcul du coût de la rénovation thermique d’un bâtiment de l’ordre de 20 000 euros par logement consommant 10 000kWh et permettant d’en économiser 5000 par an, soit 4 € par kWh. Ce calcul est correct et conduit à un coût de l’ordre de 33ct€ au kWh économisé (sur la base d’une durée de vie de 30 ans et du taux d’actualisation de 8% qu’il a retenu, 60 000kWh pour 20 000 euros).

Mais le chauffage en France ne représente que 60 TWh sur les 280 TWh consommés dans le résidentiel tertiaire en 2009 et 450 TWh tous secteurs confondus. Si ces mesures d’isolation sont nécessaires elles le sont tout autant pour les habitations chauffées par d’autres moyens.

Si l’on veut approcher le coût d’investissement d’une réduction de consommation d’électricité de chauffage il serait plus judicieux par exemple d’estimer le coût d’une pompe à chaleur de COP 3 en moyenne sur l’année qui réduit par un facteur 3 la consommation.

Dans l’exemple donné par  A Grandjean d’une dépense de 10 000 kWh par an de chauffage (durant 4 mois) la puissance des radiateurs serait de l’ordre de 7,5 KW (pour répondre aux pointes de froid)  et celle d’une pompe à chaleur de l’ordre de 2,5kW électrique (7,5 kW thermiques), soit un surcoût d’investissement de 5000 euros environ (2000*/kW) pour économiser 6600 kWh par an pendant 20 ans, 0,76 euros d’investissement par kWh et 7ct€ par kWh évité  (10,8kWh actualisés au taux de 8% sur 20 ans) contre 4 euros pour 12,2kWh actualisés sur 30 ans dans l’exemple de Grandjean, un coût de 7 ct d’euro par kWh économisé par la pompe à chaleur contre 33 centimes dans l’exemple de A Grandjean. L’écart de coût est d’un facteur 4,5.

Mais surtout, le plus gros potentiel d’économies d’électricité se situe en fait dans le domaine de l’électricité spécifique, la plupart du temps pour des coûts d’investissement par kWh économisé beaucoup plus faibles que pour les applications thermiques et qui conduisent à un remboursement de l’investissement par les économies d’électricité en 2 à 5 ans.

Donnons en deux exemples :

Si on prend des lampes économes de 20 watts, qui permettent d’économiser 80 Watts pendant 1000 heures par an et une durée de vie de 10 ans, l’économie actualisée d’électricité à 8% sur 10 ans est de 580 kWh pour un surinvestissement de l’ordre de 6 € et un coût de l’ordre de 1 centime d’euro le kWh évité (sans même compter que les lampes à incandescence auront besoin d’être changée 5 à 10 fois pendant la même période de 10 ans.).

Pour le froid alimentaire un coût d’investissement de 100 euros permet d’accéder à la catégorie A ++ des réfrigérateurs et d’économiser 250kWh2  par an pendant 20 ans et un coût de l’ordre de 4 ct€ par kWh.

Il en est de même pour de nombreuses applications domestiques et industrielles.

Si l’on adopte en moyenne un coût actualisé de 5 ct d’euros par kWh évité pour l’ensemble des mesures d’économie d’électricité (ce qui apparaît comme assez élevé au vu des exemples donnés), le surcoût sur la facture globale annuelle sera de l’ordre de 9,5 milliards d’€ (170TWh x5ct€).  Ce surcoût sur la facture d’électricité est nettement inférieur à la différence des coûts des factures globales des deux scénarios qui s’étalent de 21 à 24 G€ selon les coûts de production retenus.

D’autant que le renforcement très probable de la réglementation européenne sur les matériels électroménagers et des incitations fiscales suffisantes sont de nature à faire évoluer rapidement l’offre industrielle vers des matériels économes sans surcoût notoire pour le consommateur (par ex des bonus malus sur les appareils ou une tarification progressive de l’électricité). L’expérience allemande où la consommation d’électricité spécifique des ménages, égale à celle de français en 1998, est aujourd’hui 25% plus faible qu’en France renforce cette analyse. A noter aussi qu’en Allemagne le prix du kWh pour l’usager est environ 25% plus cher, mais la facture payée chaque année analogue à celle d’un français qui consomme 25% de plus d’électricité spécifique. On constate que dans ce pays dont le taux d’équipements en appareils électriques est plus élevé qu’en France, l’efficacité moyenne des appareils est nettement meilleure qu’en France

Globalement il n’est donc pas du tout évident qu’une sortie du nucléaire accompagnée d’une stratégie d’économie d’électricité ambitieuse coûte plus cher à la collectivité et aux usagers que la poursuite de la politique actuelle.

Conclusion provisoire

Malgré quelques divergences sur l’évolution du coût des filières de production d’électricité (en particulier sur le coût d’un accident et sa probabilité d’occurrence et le taux de charge implicite retenu), nous partageons l’analyse d’Alain Grandjean d’une électricité plus chère au kWh dans le scénario sortie du nucléaire que dans le scénario « Tout EPR ». Par contre il ne semble pas que sa seconde affirmation « la facture finale pour le consommateur, en tenant compte de l’amortissement des mesures d’économie d’électricité, serait supérieure d’un facteur 1 à 1,4 en fonction du coût de la MDE qui ne compensent pas les gains sur les volumes d’électricité achetés » soit étayée.

Notre analyse conduit plutôt à des conclusions inverses, qu’il faut cependant tempérer par l’incertitude qui demeure sur les coûts d’investissement et de maintenance des réseaux intelligents indispensables, mais d’architectures différentes, dans les deux scénarios.

Nous partageons par contre ses autres conclusions et questions que nous rappelons ci dessous :

  • Capacité et conditions de mise en œuvre d’une politique ambitieuse de MDE
  • Capacité des réseaux à gérer la pointe et l’intermittence
  • Capacité des ENR à produire un kW de plus en plus compétitif.

Enfin se pose évidemment la question des moyens d’incitation à mettre en place pour réaliser le programme d’économies d’électricité retenu qui apparaît comme crucial. Il suppose certainement d’établir un tarif progressif, de jouer avec les certificats d’économie d’énergie pour les producteurs, d’engager des politiques industrielles vigoureuses et d’instaurer des incitations à l’achat de matériels performants (ex : bonus malus sur l’audiovisuel ou l’électroménager).

L’autre point à ne pas négliger est l’opposition forte que rencontrera inéluctablement cette politique auprès des producteurs distributeurs d’électrcité qui ont tout intérêt, comme le montre la comparaison des scénarios à favoriser une consommation élevée qui permet des chiffres d’affaires 50% plus élevés (quel que soit le mix de production retenu). On ne peut même pas espérer qu’ils puissent se rattraper en vendant des économies d’électricité puisqu’elles sont au moins deux fois moins chères au kWh que sa fourniture (<5ct€ contre 10ct€ hors taxe pout l’électricité distribuée). Dernier point important. Les deux scénarios n’envisagent pas de nouvelles applications de l’électricité, genre pénétration massive des véhicules électriques par exemple qui pourraient gonfler les dépenses d’électricité et détendre l’usage de fossiles dans d’autres secteurs. Mais c’est difficile d’en parler sans faire un scénario énergétique global de la transition. Il me semble préférable d’attendre la sortie du scénario Négawatt. Cela ne retire rien à la question de la comparaison des coûts qu’explicite bien l’exercice ci dessus. Par contre si la consommation d’électricité devait augmenter beaucoup, par exemple de 60 ou 100TWh en 2030 dans les scénario sortie , la mise en place des renouvelables se heurterait probablement à une question de rythme. Il faudrait alors probablement retrouver une soudure avec des CCG, quitte à perdre sur le bilan CO2 de l’électricité, mais en gagnant sur le bilan CO2 global…

  1. Rappelons qu’en France en 2009 la capacité installée, hors hydraulique atteignait 91 GW pour une production de l’ordre de 490 TWh, l’hydraulique avec 25 GW fournissant 68 TWh. Hors hydraulique le taux d’utilisation moyen du parc était donc de 49010E 3/ 91 = 5400 heures et un  facteur de charge de 62%. []
  2. Voir « Du gâchis à l’intelligence » Global Chance n°27 []

L’âge de l’empathie

8 avril 2011

Frans de Waal1 était spécialiste de l’agression animale quand il a vu mourir son chimpanzé préféré Luit, des suites de luttes de pouvoir. Il se consacra alors à l’étude de la résolution des conflits et de la coopération chez les primates. Son dernier livre montre combien le « darwinisme social » qui fait de l’intérêt et de la cupidité un moteur naturel de l’homme est biologiquement infondé. De nombreux animaux sont prêts à prendre soin les uns des autres, à s’entraider et, dans certains cas, à se mobiliser pour sauver la vie de leur congénère. La nature n’est pas soumise à la loi de la jungle. (Voir aussi le film de Alain Tixier : Bonobos)


Face aux périls auxquels l’humanité est confrontée, c’est bien de la généralisation de ce type de comportements qu’on peut espérer une solution. L’humanité dépend maintenant pour sa survie de la préservation de plusieurs biens communs mondiaux (l’accès à l’énergie, la stabilité climatique, le renouvellement de ressources biologiques, le maintien de la biodiversité…). Or cette préservation ne peut être garantie par des mécanismes décentralisés de marché.

Pour prendre le seul exemple du climat, aucune solution n’est fournie par le marché qui ne donne pas spontanément de prix au CO2, alors que, sans prix aux émissions de CO2, les acteurs privés n’ont aucune incitation à les réduire, ce qui est la clef de la solution du problème climatique. Il appartient donc bien aux gouvernements de mettre en place ces incitations. Mais si les populations, informées ou non de l’ampleur des problèmes, n’acceptent pas de coopérer et s’installent dans la seule rivalité (moi d’abord, après moi le déluge), les gouvernements ne pourront converger vers un accord international d’ambition suffisante. A l’intérieur d’une nation donnée, les enjeux de partage et d’équité sont aussi déterminants : des inégalités sociales considérées comme excessives rendent inacceptables la généralisation de comportements plus sobres. Chacun attendra que les plus riches fassent d’abord un effort. A l’échelle individuelle, enfin, on voit bien qu’une profonde transformation est nécessaire. L’individualisme qui s’est imposé progressivement comme valeur ultime dans nos sociétés ne peut être la source des comportements coopératifs indispensables à notre survie collective. Il s’agit de faire en nous plus de place au bonobo qu’au chimpanzé pour s’inspirer de nos cousins, comme le propose Frans de Waal2.
En un mot, l’humanité sous la contrainte est appelée à se métamorphoser, tant au plan social qu’ au plan individuel. C’est cela ou le cauchemar de conflits généralisés.

La peur de l’Occident

Curieusement c’est à ce moment crucial que l’Allemagne et la France poussent un « pacte de compétitivité » dont la sémantique, indépendamment du contenu, élève la compétition au rang de valeur première3. Certes ce n’est pas nouveau : le traité de Rome puis celui de l’Union Européenne ont toujours fait de la « concurrence libre et non faussée » une vertu cardinale. La Commission est pleine d’économistes qui croient encore au bréviaire « néolibéral »4,malgré l’évidence de son échec dans le domaine le plus « pur » d’application qui soit : la finance. En remettre une couche au moment où ce sont les valeurs inverses qu’il faut promouvoir est pour le moins paradoxal.

Certes, on comprend bien la peur de l’Europe et plus généralement de l’Occident face à la puissance économique des pays émergents, à commencer par la Chine. Notre influence, notre puissance et plus prosaïquement nos emplois sont condamnés si nous ne sommes plus compétitifs. L’Angleterre a connu cette histoire tragique : d’empire dominant elle est devenue en quelques décennies un satellite des Etats-Unis.

Comment cependant croire que nous avons la moindre chance de résister à la Chine en jouant au jeu de la concurrence libre et non faussée ? Qui peut croire que nous avons des atouts de long terme suffisants face à un pays de 1,3 milliards d’habitants, qui offre à ses entreprises un marché intérieur gigantesque, à ses jeunes des formations de très haut niveau, et qui bénéficie encore pour quelque temps d’une direction forte et d’une « réserve de main d’œuvre considérable »? Croyons-nous qu’en éliminant les plus faibles dans nos pays (ceux qui plombent notre compétitivité, c’est bien connu !) nous serons alors de taille à lutter?

Les plans de rigueur qui s’abattent sur l’Europe répondent aussi à une autre logique : il s’agit de maîtriser les dettes publiques que les marchés financiers s’apprêtent à ne plus financer. Stratégie économique sans issue : les agences de notation ne s’y trompent d’ailleurs pas5. (Voir le post « Dette publique, dette odieuse ?« Stratégie sociale et politique périlleuse : avons-nous oublié que la déflation impulsée par le chancelier Brüning a fait le lit d’Hitler? Brüning constatant que les caisses de l’Etat étaient vides, a proposé à un peuple humilié par le traité de Versailles et meurtri par la crise économique de 29 issue d’outre-atlantique de continuer à « se »6 serrer la ceinture ». Cet homme ne comprenait rien et ne sentait rien.

La mission de l’Europe dans le monde

Nous avons besoin de prendre un peu de hauteur pour voir que, plus que jamais, l’Europe détient les clefs de la mutation que l’humanité doit réaliser : passer de l’âge de l’autodestruction (l’anthropocène) à l’âge de l’empathie (le noocène) (voir le post : Fin de l’Anthropocène, bienvenue dans le Noocène ) ? De l’âge de la compétition à celui de la coopération7.

Pour cela, l’Europe doit porter sans relâche tout ce qui est de nature à développer le sentiment d’interdépendance entre les peuples et à faciliter les coopérations. Sans tomber bien sûr dans la naïveté qui ferait oublier la nécessité de laisser au marché les zones nécessaires de compétition et de liberté économique. Elle doit assumer cette position et en développer les arguments, sans craindre de se faire taxer de « protectionniste ». Il y a d’excellentes raisons à mettre des freins et des limites au libre-échangisme. Limitons nous à la principale : la lutte contre le changement climatique suppose un prix au carbone qui ne sera pas, pour de nombreuses raisons, équivalent au même moment dans tous les pays du monde. Il faudra mettre en place des « taxes aux frontières » ou des dispositifs équivalents pour éviter que les plus vertueux soient les victimes économiques de cette lutte.

Plus globalement, l’Europe peut reprendre la main sur un discours et des pratiques économiques innovantes qui tournent la page de 40 ans de libéralisation sans revenir au dirigisme d’Etat ni plonger dans le collectivisme. Par où commencer ?

Mettre la finance à sa place

Cette rénovation doit se concentrer en priorité sur le nerf de la guerre, l’argent, dit autrement la finance. Malgré la violence de la crise des subprimes qui aurait dû la décrédibiliser, c’est en effet toujours la finance qui oriente toute l’activité économique. En fonction de critères…financiers, qui n’intègrent donc pas les dimensions « extra-financières » de l’activité humaine, qu’elles soient sociales, sociétales ou environnementales. Extra-financières et pour autant fondamentales car il est devenu évident que nous ne comptons pas ce qui compte vraiment. Tant que la finance dirige l’économie de cette manière, il est vain d’espérer en un changement significatif, à la hauteur des enjeux.

Il appartient à l’Europe de promouvoir des « règles du jeu financier » qui permettent la prise en compte de ces dimensions, l’exercice des coopérations et limitent le jeu de la compétition économique. Concrètement, il s’agit de remettre la finance à sa place : un métier de service, permettant essentiellement de protéger des liquidités, de faire se rencontrer des possibilités d’ épargne et des projets d’ investissement, de gérer et d’assurer des risques,… Pour réussir cette mutation quelques mesures très fortes sont indispensables, mais elles sont assez clairement identifiables. J’y reviendrai dans un prochain post.

Le problème principal n’est pas technique mais éthique et politique. Cette révolution se heurte à des intérêts puissants, au sein de chaque pays8 bien sûr, où le monde financier a un pouvoir considérable sur les gouvernements. Renforcés par l’incroyable tour de force qui a consisté à accroître son pouvoir et la dépendance des gouvernements qui l’ont pourtant sauvé ! Les arguments ne lui manqueront pas : toute régulation qui ne s’attaque pas aux paradis fiscaux et autres zones de non-droit défavorisent les « maisons honnêtes », toute régulation qui ne soit pas mondiale défavorise unilatéralement les acteurs européens, toute régulation imprécise laisse passer les plus malins dans les mailles du filet et ainsi de suite. Il faudra une volonté politique de fer pour mettre en œuvre les dispositifs de régulation nécessaire, face à des lobbies qui n’hésitent par exemple pas (aux Etats-Unis) à proposer des amendements visant à assécher les budgets des régulateurs, à assécher ceux du GIEC, etc.

Sortir du credo dans le tout-marché

La catastrophe de Fukushima va nous conduire à réviser l’organisation énergétique européenne (Voir le post : « L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima« . Comment confier la sécurité nucléaire à des arbitrages économiques d’entreprises dont le cours serait soumis à l’humeur des marchés financiers ?

Le président de la SNCF nous a rappelé récemment que l’organisation du transport ferroviaire en France, sous la contrainte de la libéralisation européenne, était une impasse.
Soumettre l’agriculture européenne à la libre concurrence c’est aussi la condamner.
Dans trois grands domaines l’Europe doit donc innover, sortir du tout-marché , sans revenir à une économie administrée : la politique monétaire, les infrastructures (réseaux ferroviaires, électriques et sans doute télécom), la politique énergétique. (Voir aussi le post : « Reconstruire l’Europe sur trois piliers« )

Il va s’agir dans tous ces cas, de sortir du cadre du traité de Rome et de son enfant le traité de l’Union Européenne, pour trouver de nouvelles formes de régulation publique, qui seront en même temps un moyen de donner un sens à l’Europe. C’est cela ou plonger dans les nationalismes.

La responsabilité de chacun d’entre nous.

L’Europe est à la croisée des chemins : soit elle redonne un sens et un souffle à son projet, retrouve le chemin d’un emploi « vert », qu’il soit industriel ou agricole, dans la solidarité intraeuropéenne et internationale, soit elle disparaît corps et biens dans une explosion de l’euro et des implosions nationalistes. Le sursaut est encore possible. La France peut montrer la voie : en impulsant une reconquête industrielle et en régulant drastiquement la sphère financière. (Voir notre proposition « Financer l’avenir sans creuser la dette« )

Pour chacun de nous, le moment est venu de s’engager. En commençant par comprendre de quoi il en retourne. Le monde de la finance se protège et protège sa part du gateau par un « sabir » inaccessible au citoyen qui pense n’y rien comprendre, inaccessible à nos hommes politiques, quoi qu’ils disent qui sont comme vous et moi, le temps de se poser en moins… Nous nous en remettons alors aux « experts » pour un sujet qui est au cœur du problème économique, social et politique. « L’appropriation démocratique » de ces sujets n’est pas un vain mot. Il s’agit pour chacun d’entre nous de faire un effort intellectuel et de faire une (petite) révolution émotionnelle.

La peur est mauvaise conseillère. L’ère que nous vivons est celle de tous les dangers. Nous aurons envie spontanément de donner notre confiance à des « durs », des « instinctifs ». Nous aurons envie de défendre notre part du gâteau. Il va falloir « reconsidérer la richesse »9, remettre en cause l’individualisme roi et la tentation de régler par la violence les conflits à venir. Abondonner la fausse sécurité des Trichet et autres banquiers centraux qui se présentent comme des « sachants », alors que ce sont des imposteurs.

Comprendre que l’argent se crée « ex nihilo » d’un simple jeu d’écritures, n’est pas qu’un effort intellectuel, c’est aussi une vraie révolution intérieure. Qui permet de voir que la politique de rigueur fondée sur l’apparent bon sens qu’il n’y a plus de sous dans la caisse est stupide et extrêmement dangereuse.

L’âge de l’empathie ne nait pas tout seul. L’accouchement se fait, malheureusement, dans la douleur. Il ne résulte pas de la seule transformation individuelle ou, à l’inverse, d’une transformation sociale issue d’un programme politique visionnaire, mais du mariage de ces deux éléments. Il ne naît pas de la peur du chaos ni de l’espoir dans un monde meilleur. Mais de la perception lucide de la seule voie10 qui s’offre à nous.

Alain Grandjean

1 Célèbre primatologue et auteur de nombreux ouvrages dont le dernier est précisément titré

« L’âge de l’empathie, leçons de la nature pour une société solidaire », Les liens qui libèrent 2010

2 La comparaison des stratégies des bonobos qui arrivent à aplanir les conflits et des chimpanzés est développée dans « le singe en nous » Fayard 2006

3 Sa transformation à la dernière minute en un « pacte de l’euro » ne trompe personne. Pour ses auteurs c’est la compétitivité des économies européennes qui va sauver l’euro ; c’est une grave erreur

4 Sans rentrer dans les détails on peut dire que ces économistes sont persuadés que leur mission est de faire converger l’économie réelle vers le modèle théorique de la concurrence parfaite. Ils sont habités par une véritable doxa d’autant plus dangereuse que ses habits mathématiques lui donnent un air de sciences.

5 L’agence de notation Moody’s a dégradé à nouveau lundi 7 mars la note de la Grèce, craignant qu’Athènes, qui a obtenu une aide de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI), soit contrainte de restructurer sa dette déjà importante

6 Il est rare que les appels à la rigueur concernent vraiment ceux qui les énoncent…

7 Ou pour être plus précis de la « coopétition » étant entendu que nous sommes des êtres bipolaires ; nous avons aussi besoin de compétition.

8 Le cas de la Grande-Bretagne est particulier. Elle s’est désindustrialisée. Elle perd des revenus du fait de la déplétion pétrolière. La City pèse lourdement dans son économie (10% du PIB ?). Comment croire que la Grande-Bretagne peut accepter facilement des mesures qui pourraient encore affaiblir son économie ?

9 Titre d’un rapport et d’un livre de Patrick Viveret, magistrat à la cour des comptes

10 Il faut s’appeler Edgar Morin pour oser titrer un bouquin « La voie, pour l’avenir de l’humanité » (fayard, 2011) ! Mais c’est quand même bien le sujet du jour.

L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima

29 mars 2011

La catastrophe nucléaire de Fukushima repose la question de la place du nucléaire dans les politiques énergétiques du monde entier. Elle va sérieusement compliquer la résolution de l’équation climat-énergie, qui ressemblait déjà à la quadrature du cercle. Elle pourrait cependant contribuer à un sursaut nécessaire aujourd’hui à une humanité qui fonce tous feux éteints vers l’abime. A la condition qu’elle soit intégrée dans une vision globale de notre rapport au monde.

La nécessaire refonte de l’organisation énergétique européenne et française

Nous ne savons pas encore l’ampleur de la catastrophe, qui semble d’ores et déjà plus grave que celle de Three Miles Island. Mais le simple fait que ces installations soient faites dans un pays de très haut niveau de technicité et qui avait une conscience claire et documentée du risque sismique (en rappelant que ce tremblement de terre n’est pas le big one) décrébilise durablement le secteur dans son ensemble.


Cette perte de crédibilité va rendre inaudible un argument de bon sens : cet accident est lié à la sismicité de la zone et les réacteurs de Fukushima étaient anciens. Mais alors, soit les autorités le savaient et ont laissé faire, soit elles n’en avaient pas une claire conscience. Dans les deux cas qui nous dit qu’un risque de même ampleur (pas nécessairement lié à un séisme) ne nous est pas occulté sciemment ou inconsciemment ? Ce doute va d’autant plus s’installer que la transparence de l’industrie nucléaire est, à tort ou à raison, loin d’être considérée comme sa première qualité. La science et la technique ayant déjà été fort mises à mal par la vache folle, l’apparent excès de précaution dans la crise du H1N1, le débat avec les climato-sceptiques…, la parole de l’expert est de plus en plus contestée. Il y a fort à parier que la perte de crédibilité va être telle que les arguments rationnels ne porteront pas.

Très concrètement, la question de la gouvernance du nucléaire est également posée avec acuité. Quel dispositif peut donner confiance ? Un exploitant privé ne peut-il pas être toujours soupçonné de sous-investir en sécurité et maintenance, comme Tepco l’a semble-t-il fait ? L’autorité de sûreté a-t-elle toujours assez de poids pour contraindre à des arrêts et éventuellement des investissements lourds quand nécessaire ? Comment organiser les liens entre les opérateurs et le gouvernement en période de difficultés ? Dès lors la question centrale de la libéralisation du marché de l’énergie tous azimuts en Europe va être reposée. C’est d’ailleurs une bonne chose, tant l’idéologie néo-libérale qui domine dans les politiques énergétiques 1.est à l’origine d’un « monstre » (l’organisation énergétique en France ) qu’il est nécessaire et urgent de remettre en cause.

Le ralentissement du nucléaire

La première conséquence concrète de Fukushima devrait être l’arrêt des programmes « low-cost et sécurité non maximale 2». Et, espérons-le, l’arrêt des tranches existantes insuffisamment sécurisées. Mais il n’est pas impossible qu’on assiste à un gel du nucléaire –au sens d’arrêt des projets de nouvelles centrales – la seule question étant de savoir dans quelles régions du monde il n’aura pas lieu.

Ce gel va se faire pour des raisons d’acceptabilité sociale liée à cette perte de crédit, mais aussi pour des raisons de rentabilité financière et de coûts. Les conséquences économiques de l’accident de Fukushima ne seront pas faciles à évaluer dans un contexte aussi complexe : les impacts cumulés du tsunami, du tremblement de terre et de cet accident vont avoir un effet sur le PIB japonais; l’économie japonaise est probablement amenée à souffrir pendant des mois. Difficiles à évaluer, elles n’en sont pas moins considérables. Les assureurs, les réassureurs et certainement l’Etat japonais vont avoir une très grosse facture à régler.

Qui va prendre la décision dans les comités d’engagement des banques et au sein des gouvernements de lancer une nouvelle centrale, du fait de cette évidence d’un risque potentiel élevé au plan humain et économique?

Comment enfin ne pas faire augmenter la facture des nouveaux réacteurs (et plus généralement de toutes les opérations du cycle) pour augmenter encore les assurances de sécurité ? Dès lors, la compétitivité du nucléaire va baisser fortement. Pile au moment où les yeux sont rivés vers la baisse du prix du gaz aux USA, du fait de gisements de gaz non conventionnels (GNC) et même si l’ampleur des réserves de GNC est un objet de controverse et si ce nouvel eldorado n’est encore que très hypothétique.

Pour les parcs installés, notamment en France, le cœur du débat – et il est probable que ce sera l’un des enjeux de la présidentielle – va porter sur l’alternative « démantèlement ou prolongement3 ». L’option centrale jusque là du renouvellement intégral du parc va certainement être réexaminée, même si les enjeux sont considérables : 1 tranche de 900 MW fournit l’électricité à 550 000 logements chauffés à l’électricité ou 2 100 000 logements chauffés autrement. Et remplacer, toutes choses égales par ailleurs, une centrale nucléaire par des éoliennes (à compléter aujourd’hui par des CCG pour faire face aux creux de vent) c’est investir 5 milliards d’euros4.

Ouvrir les yeux

Même si le problème ne se pose évidemment pas de la même manière dans tous les pays (la part du nucléaire varie de 0 à environ 75 % en France dans la production électrique), il est plus que probable que Fukushima va conduire à la réduction de la part relative du nucléaire dans le mix énergétique mondial (qui représente environ 14% de la production électrique mondiale ).

Nous allons donc nous trouver devant un choix radical.

  • 1/ Poursuivre sur notre lancée, et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par du charbon et du gaz (conventionnel ou non), qui sont aujourd’hui encore les sources de production électrique les moins coûteuses. La conséquence de cette option est claire : c’est l’aggravation de la dérive climatique car cette substitution conduit à plus d’émissions de CO2. Si l’on remplaçait la production nucléaire actuelle par un mix gaz/charbon, on augmenterait, toutes choses égales par ailleurs, les émissions de CO2 de une à deux GTCO2 (milliards de tonnes de CO25). Comme nous envisageons bravement de continuer à faire croître notre production électrique, le faire  par le recours aux fossiles dans un scénario « tendanciel » c’est augmenter la facture climatique d’un montant de l’ordre de 10 GT CO2 ; alors qu’il s’agit de viser sa réduction de plus de la moitié à cet horizon (passer de 50 GTCO2 qui est le montant actuel des émissions à 20 environ en 2050)….
  • 2/ Nous ressaisir et nous mobiliser pour changer de route et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par une réduction accrue de notre consommation d’énergie (qu’il faut de toutes façons réduire, avec ou sans la réduction du nucléaire envisagée) et par du renouvelable.

Il est d’abord impératif de réduire notre consommation d’énergie (et bien sûr pas que pour l’électricité). D’abord par la sobriété. Au delà d’un certain niveau (nécessaire pour les besoins de base et un minimum de confort) l’accès à la puissance, à la consommation d’énergie et au gaspillage (conscient ou pas) ne font pas le bonheur. Nous le savons. En revanche ils font de l’activité économique et de l’emploi. Ils mobilisent les équipes marketing qui nous abreuvent de publicité et stimulent nos désirs en permanence. Nous allons devoir nous désintoxiquer et ce ne sera pas facile.

Nous allons devoir également investir lourdement : l’isolation des logements coûte en ordre de grandeur 30 000 euros pour 100 m2. La rénovation accélérée de 30 millions de logements est un investissement considérable, à réaliser rapidement6. Et sa rentabilité pour le ménage n’est pas évidente, au prix actuel de l’ énergie. Il va falloir améliorer notre efficacité énergétique dans tous les secteurs.

De nombreux espoirs sont fondés sur les renouvelables, qui font l’objet d’investissements et d’aides publiques importants. Pour l’électricité, leur contribution mondiale est aujourd’hui de l’ordre de 3% hors hydraulique qui en représente environ 15%. L’éolien et le solaire (photovoltaïque ou thermodynamique à concentration) ont produit 250 TWH (soit 1,5% de la production mondiale) mais ont cru très fortement (30% par an dans les 10 dernières années). Toute la question est donc celle du rythme de la croissance future. Sur 20 ans un taux de 10% par an fait passer les 250 à 1700 TWH ; à 20 % on atteint en 2030 près de 10 000 TWH. Les autres renouvelables (grand hydraulique dans les pays émergents, biomasse si cela ne se fait pas au détriment de la forêt ou de l’alimentation) peuvent croitre aussi plus ou moins vite.

La vitesse de pénétration effective des renouvelables dépend de nombreux facteurs : la poursuite des efforts publics de soutiens aux filières, la date d’arrivée de la « parité réseau »7 pour le solaire, la disponibilité des matériaux nécessaires en quantité suffisante et à un prix acceptable, une capacité de production de ses énergies dans des pays à faible intensité carbone de l’énergie8 , la résolution des problèmes posés par la variabilité ou l’intermittence de ces énergies9, l’acceptation par le public des nuisances ressenties (en France par exemple les éoliennes passent assez mal10) et, bien sûr, la vitesse de la mise en place d’un coût au carbone suffisant.11

Un appel au sursaut

Le sursaut est un immense défi. Son enjeu est vital. Il s’agit de cesser d’entretenir ce monde de crises et de violences dont l’intensité est « programmée » pour créer un monde plus humain.

Ce ne sera pas facile.

Nous allons devoir accepter une contrainte que nous refusons12 : payer notre énergie de plus en plus cher. A la fois pour nous inciter à réduire notre consommation et éviter l’effet rebond13, à la fois parce que le passage à un nouveau mode de production / consommation plus sobre et moins carboné nécessite de mettre un prix au carbone, et parce qu’il va falloir investir considérablement (dans les nouvelles énergies, et dans les dispositifs de réduction d’énergie).

Elle va aussi nous obliger à consacrer une part plus importante de nos revenus à l’investissement et une moindre à la consommation. Impossible bien sûr sans une politique sociale adaptée, mais même dans cette hypothèse, pas du tout facile.

Elle va aussi nous contraindre à accélérer la mutation de notre économie vers des activités moins consommatrices de ressources et d’énergie. Ce qui ne se fera pas sans résistances et sans remises en cause fortes : des emplois vont disparaître dans les secteurs « consuméristes » dans la production et la distribution d’énergie fossile, les emplois à créer sont dans la réparation, le recyclage, la maintenance, le bâtiment, l’agriculture…secteurs dont il n’est pas certain qu’ils attirent spontanément les jeunes !

Souhaitons que la puissance des chocs provoqués par Fukushima et par la crise au Moyen-Orient soit suffisante pour nous ouvrir les yeux et nous faire accepter ce défi sans précédent, voire pour nous en donner envie !

Alain Grandjean

1 Il va falloir d’ailleurs remettre en cause cette idéologie et les dispositifs qu’elle a secrétés également dans le domaine des transports…et bien sûr dans le domaine monétaire !

2 L’appel d’offres d’une centrale nucléaire à Abu dhabi avait été perdu par l’industrie nucléaire contre l’entreprise sud-coréenne Kepco proposant une solution moins sécurisée et moins chère.

3 Les centrales sont prolongées par tranche de 10 ans jusqu’à 40 ans. En 2018, Fessenheim, la plus ancienne, aura 30 ans ; la décision de la prolonger ou non jusqu’en 2028 sera prise prochainement (la visite décennale ayant eu lieu). Mais la mise en place de substituts aux centrales nucléaires et/ou de plans lourds de réduction de la demande d’énergie prend plusieurs années.

4 Il faut en effet pour remplacer une tranche de 900 MW, environ 1800 éoliennes de 2,5 MW et 2 CCG de 400 MW pour faire face à l’intermittence

5 La production mondiale d’électricité est de 20 000 TWH et elle émet 12 GTCO2 (milliards de tonne de CO2) ; soit environ 600 grammes de CO2 par kwh. Le nucléaire c’est environ 2 800 TWH, qui émettent environ 56 MTCO2 (millions de tonnes de CO2), soit 20 grammes par kwh. Passer à la technologie la moins émettrice (le cycle combiné gaz) ce serait passer à environ 400 grammes par kwh, soit 1 GTCO2. Le charbon c’est le double.

6 Si l’on voulait rénover le parc en 30 ans il faudrait investir chaque année au moins 30 milliards sans compter les coûts de formation et de déploiement de la filière

7 Le solaire photovoltaïque est encore en France 5 fois plus couteux que le charbon ou le gaz (25 à 30 centimes le kwh contre 5 à 6). L’EPIA voit arriver la parité réseau en Europe entre maintenant (pour l’Italie) et 2030 pour les pays nordiques

8 Fabriquer des panneaux photovoltaïques avec de l’électricité faite au charbon, n’ a aucun sens au plan climatique.

9 Les gestionnaires de réseau ont fait d’énormes progrès mais la question du stockage de l’électricité n’est pas encore résolue

10 Les nanotechnologies envisagées dans les filières au meilleur rendement font l’objet d’une grande méfiance de la part du public

11 Ce qui veut dire une taxe carbone, sous une forme ou sous une autre, dont le niveau doit s’élever rapidement à 100 euros la tonne de CO2.

12 Du débat à la taxe carbone, à la récente déclaration du ministre de l’énergie suite à la déclaration d’EDF sur le prix de l’électricité, tout montre que les gouvernements n’arrivent pas à faire accepter aux citoyens ce qui est pourtant une absolue nécessité.

13 L’effet rebond est bien connu et bien observé : une baisse de la consommation unitaire d’un bien ne s’accompagne pas de la baisse totale des consommations. Pour les maisons c’est le fait qu’une maison mieux isolée permet de se chauffer plus à budget énergétique constant. C’est le fait que les économies d’énergie faites grâce à un appareil libèrent un pouvoir d’achat qui permet d’acheter un autre appareil…

Fin de l’Anthropocène, bienvenue dans le Noocène

24 janvier 2011

Claude Lorius, pionnier des recherches sur le climat, médaille d’or au CNRS, signe avec le journaliste Laurent Carpentier un extraordinaire « Voyage dans l’anthropocène »1 .

J’y ai appris entre mille choses que le prochain congrès mondial de stratigraphie de Brisbane (Australie) en 2012 va statuer sur la proposition faite par Paul Crutzen en 20022 de reconnaître qu’une ère géologique nouvelle est apparue il y a 3 siècles. Ce genre de décision ne se prend pas tous les matins. La dernière date de plus d’un siècle. C’est en 1885 que fut officialisée l’ère appelée Holocène, commencée avec la sédentarisation de l’homme il y a 11 500 ans.

La décision d’officialiser l’anthropocène c’est la reconnaissance par la communauté scientifique du fait que l’espèce humaine est devenue la principale force géologique, modifiant le climat, la biosphère, l’hydrosphère, la lithosphère… Je vous laisse découvrir les données scientifiques.

Mais ce qui m’a le plus frappé dans ce voyage, c’est qu’ on peut déjà prévoir la fin de cette ère à peine reconnue scientifiquement. L’anthropocène repose en effet sur la destruction accélérée des ressources physiques en quantité finie, à commencer par les énergies fossiles. Et une exponentielle finit toujours par épuiser un stock fini.

Un premier débat porte sur la date de fin : quelque part entre 2050 et 2150 ? L’histoire s’accélère vraiment. Les ères précédant le quaternaire duraient entre 50 et 250 millions d’années. Le pléistocène aura duré 2,6 millions d’années, l’holocène 12000 et l’anthropocène 400 ? Et il ne s’agit pas d’un effet d’optique lié au fait que nous avons plus d’informations sur des périodes récentes. Il s’agit bien de la vitesse avec laquelle l’ensemble des données physiques et biologiques caractérisant notre planète évolue.

L’anthropocène et après ?

Un deuxième débat qu’initie Claude Lorius avec humour et gravité c’est celui du nom de la prochaine ère. « Postanthropocène, nocène, apocalypsenowcène ? » nous propose-t-il.

On sent bien son hésitation. « La seule question qui se pose désormais à nous c’est : « que voulons-nous faire de ce monde dont nous sommes devenus dans le même temps les fossoyeurs et les gardiens ». « Serons-nous les gardiens de la Terre ou les spectateurs impuissants de notre toute-puissance ? »  Et il cite cette belle phrase d’ Edgar Morin.

« Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose ».

Mais la post-face de Michel Rocard « La force de l’amitié a sauvé l’antarctique » montre bien où son cœur penche. C’est d’ailleurs pourquoi son livre est un appel au sursaut. Quel sens aurait cet appel si la désintégration était certaine ? Mieux vaudrait alors boire un bon coup. Pour oublier.

De mon côté, je n’ai pas l’ombre d’une hésitation. La prochaine ère sera le Noocène3. Non que l’être humain soit amené à se désincarner et à se transformer en pur esprit. Mais plus simplement parce que le système de valeurs dominant aujourd’hui (assez bien illustré par le film Avatar) est à la fois létal et mortel. « Les civilisations meurent par suicide écrivait Arnold Toynbee. Non par meurtre ». Nous serions la première à commettre un meurtre contre l’ensemble de nos congénères, l’ensemble de la création et contre nous-mêmes.

Ce système de valeurs va se désintégrer. Il est en train de se désintégrer. Et nous assistons sans bien le voir car nous n’avons pas encore les mots pour le dire, donc pour le voir, à l’émergence d’une humanité …enfin humaine, dans les décombres liées à la fureur et à la bêtise crasse de cet homo appelé sapiens par antiphrase.

Bienvenue dans le Noocène.

Alain Grandjean

1 Paru à Actes Sud en janvier 2010

2 Dans un article publié dans Nature : « geology of mankind ».

3 C’est Vladimir Vernadsky , un biogéochimiste russe, qui a créé le terme de noosphère repris et popularisé par le jésuite et paléoanthropoloue français Pierre Teilhard de Chardin.

Noos veut dire esprit en grec.

Terre ! Des menaces globales à l’espoir planétaire Peter Westbroek, Le Seuil, 2009

14 juillet 2010

Voici l’un de ces rares livres qui peuvent bouleverser notre vision du monde.

Livre lumineux. Qui nous fait voir comment la vie et la physique du globe interagissent sans cesse. Pour être plus précis, comment des processus de natures différentes interagissent pour produire des systèmes de plus en plus complexes. Comment, par exemple, la tectonique des plaques, les éruptions de grandes quantités de fer à la surface de la planète, l’apparition de formes vivantes nouvelles, etc…interagissent pour faire évoluer la concentration en oxygène de l’atmosphère qui est elle-même un déterminant majeur du vivant.


Se gardant soigneusement de tout finalisme notre auteur montre que la Terre poursuit une route ascendante. Elle est à ses yeux une entité organisée et soumise à un « développement cumulatif à cliquet ». Cette expression métaphorique est employée par Peter Westbroek pour désigner tous les processus à mémoire et asymétrie temporelle. La science, par exemple, où toute nouvelle découverte s’introduit dans un ensemble de connaissances et vient l’enrichir. Ce processus opère également à l’échelle de l’univers «Nul doute (…) qu’un accroissement global , au fil du temps, de sophistication et de liberté conduit à des niveaux d’organisation de plus en plus élevés.»1 Il conduit à l’émergence de la conscience : « on peut difficilement ne pas conclure que l’émergence de l’humanité, via l’évolution portait en germe une nouvelle conscience planétaire. (…) Lorsque les astronautes assistèrent au lever de Terre la Terre se vit elle-même de l’espace, à travers notre regard et pour la première fois depuis son existence »2.

Livre courageux qui allie rigueur scientifique (l’auteur est professeur à l’université de Leyde, et spécialiste de  géophysiologie 3) et vision d’ensemble de l’odyssée terrestre. Qui ose plaider pour un « couplage prudent » entre mythe et science, en en finissant avec le fossé entre la science froide et objective et les questions relatives au sens de la vie, les plus importantes pour chacun d’entre nous. Il reconnaît le fait que la découverte des temps géologiques (due à Hutton) eut des effets profondément perturbateurs. « La vie humaine devint dépourvue d’intérêt et le cosmos dénué de sens ? Le premier effet de la révolution huttonienne fut de désorienter »4.

Livre profondément humain. Le scientifique qu’est Peter Westbroek fait part de son émerveillement éprouvé au contact de la réalité.

« Ce dont nous avons besoin (…) c’est d ‘une certaine forme d’orientation – une lumière intérieure, une attitude fondamentalement lucide, émerveillée et distanciée. (…) Je propose en toute humilité d’essayer de rechercher cette orientation dans la réalité. »5

Il ne se prend pas pour autant les pieds dans le plat et distingue clairement l’activité scientifique et le sentiment que le contact avec la réalité peut susciter : « Si vous voulez établir un lien avec la réalité, la première chose à faire est de vous taire. Vous devez à tout prix ravaler vos émotions et vos commentaires ».6

Le rapport avec les thèmes abordés dans ce blog ?

D’une part une hypothèse sociologique, défendue par Richard Tarnas7 : l’aliénation inhérente à la « vision moderne du monde » favorise un esprit utilitaire. La soif spirituelle s’étanche dans le cannibalisme consumériste et le pillage planétaire. Revisiter cette vision c’est peut-être participer à l’inversion de ce délire.

D’autre part, comprendre que tout se passe comme si notre univers était doté d’un champ de force temporel « ascensionnel » est utile pour prendre du recul par rapport au maelstrom8 dans lequel nous semblons nous engloutir et échapper à la tentation du pessimisme, « sentiment logique » pourtant quand on examine la frénésie avec laquelle nous détruisons les conditions de notre propre survie. Ce n’est pas sombrer dans l’irresponsabilité qui consisterait à croire que les choses vont bien se passer au motif qu’une force supérieure pousserait l’histoire dans la bonne direction ; c’est situer sa propre action et son propre engagement dans un mouvement plus profond. C’est ce qui conduit à l’expérience de « flow » décrite par Mihaly Csikszentmihalyi 9.

Par les temps qui courent, on va avoir besoin d’énergie de ce type !

Alain Grandjean

1 Page 26.

2 Page 144

3 En résumé, c’est la science de la Terre, vue comme un organisme vivant.

4 Page 133

5 Pages 18 et 19

6 Pages 23 et 24

7 The passion of the Western Mind : understanding the ideas that have shaped our world view, New York, random House, 1991

8 Le fil conducteur du livre est un conte d’Edgar Poe, « Une descente dans le Maelstrom » qui illustre aux yeux de Westbroek l’intérêt de prendre de la distance par rapport à la crise actuelle par une vision de long terme.

9 Vivre : la psychologie du bonheur; Robert Laffont, 2004

Prospérité sans croissance : La transition vers une économie durable

9 juillet 2010

Tim Jackson signe là un livre remarquable, qui affronte les enjeux les plus lourds du développement durable en sortant des schémas idéologiques. Il le fait dans une démarche interdisciplinaire  (pychologie sociale, physique, économie) bien documentée. Il propose des axes de solution tant en termes de gouvernance que plan d’investissement que de réforme fiscale.

Sa question centrale est portée dans le titre : les données physiques montrent que la croissance des flux de matière et d’énergie n’est pas durable. Or notre modèle repose sur la croissance de la consommation matérielle (le consumérisme) encouragée tant au niveau des entreprises que des gouvernements par des sollicitations de toutes sortes : publicité, incitation à l’endettement voire au surendettement. Cette frénésie conduit à une véritable razzia1 planétaire. Et maintenant à l’éclatement de la bulle financière qu’elle a engendrée.

Au sein des pays « développés » il est cependant démontré que le « plus de revenu » (déclinaison individuelle du plus de PIB) n’entraîne pas de « plus de satisfaction». Cette décorrélation commence à partir de 15 000 dollars de revenu par habitant2. Ceci est contraire à l’hypothèse centrale des économistes « néoclassiques » selon laquelle les augmentations de revenu sont souhaitées (donc souhaitables) parce qu’elles permettent d’acheter plus de biens et de services auxquels nous accordons de la valeur, et qui sont donc source de satisfaction … On voit dans le livre se dessiner une voie qui sort de cette contradiction et recommande aux Etats d’abandonner les politiques consuméristes suicidaires au plan écologique, si ce n’est éthique et social, les inégalités s’étant accrues considérablement dans les 30 dernières années.

EDIT : Voici le diagramme de corrélation entre bonheur et PIB. Merci à La Revue Durable de nous l’avoir communiqué.
Graphique Bonheur Revenus par Prosperity without growth


Si la croissance du PIB est encore l’alpha et l’omega de la politique économique c’est aussi pour des raisons macroéconomiques : plus de croissance c’est plus de chômage, moins de recettes publiques et le risque de voir les Etats sombrer de leur dette colossale. En un mot c’est la croissance ou le chaos3. Un peu de lucidité montre donc que le chaos serait inévitable ; soit par la croissance qui détruit les conditions de sa propre réalisation, soit par la décroissance qui conduit au chaos politique, social puis démocratique…Pour sortir de cette impasse Tim Jackson recommande une politique d’investissements écologiques, du temps de travail, et de sortie du productivisme (la croissance de la productivité du travail détruit des emplois).

Enfin il aborde –certes rapidement- la question des modèles macroéconomiques (comment leur faire intégrer des stocks de ressources naturelles ?), des politiques monétaires (ne faut-il pas limiter les excès des marchés en limitant la « planche à billets privée » et celle de la stabilisation des marchés financiers (taxe Tobin, réserves prudentielles).

Mon seul regret : si l’ approche est globale, il lui manque une dimension. La remise en cause de la compétition économique et financière internationale comme premier pilier de notre système économique. Or, sans la remise en cause du libre-échangisme, qui pousse à l’absence de coordination internationale, j’ai bien peur que les meilleures intentions du monde restent lettre morte.

Mais cela n’enlève rien de ses mérites à ce livre qui est à mes yeux une excellente lecture, recommandée chaudement (c’est le moment !) par la Revue Durable il y a quelques mois, à sa sortie. Espérons que ce livre inspire également la réflexion de nos partis politiques et imprègne leurs programmes politiques pour 2012…

Alain Grandjean

1 Voir Fiscalité écologique et razzia planétaire Article publié le 06 Avril 2010, par Dominique Bourg et Nicolas Hulot dans le journal le monde

2 Ce qui pose quand même un vrai problème : à 7 milliards d’habitants un PIB à 15 000 dollars par habitant est forcément supérieur à 105 000 milliards de dollars soit en gros le double de l’actuel. Toutes choses égales par ailleurs cela conduit à doubler les émissions de GES….Ce n’est donc pas possible avec les modes de production et de consommation actuels.

3 Titre d’un livre de Christian Blanc

« Les habits verts de la croissance » publié dans Sciences Humaines

1 juillet 2010

Un de mes articles publié dans « Sciences humaines ». En voici le début, vous pouvez lire la suite sur le site de Sciences Humaines

La période de transition économique que nous traversons aboutira-t-elle à l’émergence d’un capitalisme vert ? À la condition que des incitations fiscales et réglementaires promeuvent l’environnement, le respect des ressources et le long terme.

S’il est facile de constater que la généralisation de notre modèle de développement est impossible, tant la pression sur les ressources naturelles est élevée, il est évidemment bien plus difficile de dire ce que pourrait être une croissance durable ou « verte ».

Mais qu’est-ce que la « croissance » et quelle est sa relation avec la gestion des ressources et l’environnement ? Dans une première phase, la croissance du PIB s’accompagne en général de progrès social et de détérioration de l’environnement. Dans une deuxième phase, les sociétés, plus développées, réussissent à contenir les nuisances environnementales locales. Mais aujourd’hui, nous entrons dans une troisième phase, celle des nuisances globales, comme le dérèglement climatique, fortement corrélées à la croissance du PIB, du moins dans le modèle économique actuel. La légitimité de cette croissance est alors …
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