Où vont-ils chercher ces milliards qu’ils n’ont pas?

Où vont-ils chercher ces milliards qu’ils n’ont pas?

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Fin 2008, les banques françaises ont été sauvées de la gigantesque crise de liquidités à laquelle elles étaient confrontées grâce à un montage aussi astucieux qu’éclairant sur les mystères de la création monétaire. L’économiste Bernard Vallegeas en a fait un décodage percutant dans un article paru dans la revue Regulations du premier semestre 2009. Voir http://regulation.revues.org/7544

 

En voici ici le résumé, l’article complet étant accessible via le lien ci-dessus.

 
« Le premier volet du plan de sauvetage du système financier français d’octobre 2008 prévoit qu’une société ad hoc, filiale de l’État et des banques, empruntera avec la garantie de l’État sur les « marchés ». Les capitaux ainsi amassés seront reprêtés aux banques pour qu’elles puissent financer l’économie. Ce plan est curieux car il fait fi de la création monétaire comme si c’étaient les « marchés » qui créaient la monnaie. En réalité il est montré que les banques peuvent utiliser la société ad hoc pour se créer de la monnaie à leur profit puis la reprêter à l’économie et utiliser les titres obligataires garantis par l’État comme outil de refinancement auprès de la Banque centrale européenne. L’État se comporte ainsi comme un assureur permettant l’accès aux crédits de la Banque centrale européenne. »

Panorama monétaire en 2013

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Panorama monétaire

 Le tabou monétaire reste toujours aussi vivace. 
C’est leur pouvoir de création monétaire qui  a permis aux banques de financer la croissance des « produits dérivés », autrement dit de la spéculation, 
Elles ont été sauvées par les interventions des Etats, qui se sont surendettés,  et par  l’intervention de la BCE qui a mis à leur disposition des tombereaux de liquidités créées ex nihilo.
Mais nous ne sommes toujours pas à l’abri d’une nouvelle crise financière, qu’elle vienne de difficultés dans les pays émergents, de la montée des conflits au Moyen-Orient ou d’ailleurs.
Nous ne sommes pas non plus capable d’utiliser l’arme monétaire en Europe pour financer les investissements stratégiques (qui visent à réduire  notre consommation et notre dépendance énergétiques)
ni pour améliorer notre compétitivité.  Faute de quoi nous restons collés dans une dépression économique, diagnostic que  le petit rebond du deuxième trimestre ne permet pas d’invalider.
 
La  création monétaire reste obscure, tabou. La politique monétaire qui est l’un des leviers macroéconomiques le plus puissant reste aussi 
incompris. Nous laissons les « autorités’ » faire sans contrôle démocratique. 
Plus que jamais il nous faut tenter de lever le voile sur le tabou.
Ce texte de Jean Bayard fruit de décennies de travail indépendant  peut nous y aider. Je ferai passer dans les prochaines semaines dans ce blog d’autres contributions et quelques posts ayant d’éclairer cette question.

Alain Grandjean

 

Panorama monétaire en 2013

 

Comment se peut-il que l’on soit impuissants face à une crise qui dure maintenant depuis près de 6 ans et qui a atteint progressivement une dimension planétaire ?

A notre avis il apparait de plus en plus clairement, même si les autorités monétaires ne veulent pas en convenir, qu’il s’agit d’une crise monétaire d’une ampleur inégalée.

Quelles en sont les origines et les causes réelles ?

Essayons de répondre à ces questions en voyant au préalable comment fonctionnait le système monétaire en période normale, disons avant le premier choc systémique de 2007/2008 analysé plus bas.

 

A – L’indépendance de la Banque centrale

 

Les Banques centrales disposent d’une indépendance totale qu’elles ont arrachée aux gouvernants, d’autant plus facilement que l’Etat a, de tout temps, fait la preuve de ses goûts dispendieux. Alors, lui confier la planche à billets suppose qu’elle l’aurait entraîné à toutes les extravagances.

Mais, comme l’exercice d’un pouvoir sans contrôle, ou qui s’autocontrôle, aboutit inexorablement aux pires excès, nous sommes passés d’un pouvoir sous contrôle démocratique à un pouvoir absolu.

Il apparait désormais que les autorités monétaires font passer les intérêts de la corporation bancaire, avant et – si besoin est – contre l’intérêt public.

Mais, comme le pouvoir absolu et ses excès ne peuvent s’étaler au grand jour, il leur a fallu s’organiser pour dissimuler leurs faiblesses, leurs écarts et masquer chaque fois que nécessaire leur incompétence.

Pour conserver taboue la monnaie et mettre ses secrets à l’abri des indiscrets – ce qui est assez facile étant donné l’étendue et la complexité du sujet – la puissance monétaire s’est employée à entretenir la confusion dans les esprits :

 

                1 - A commencer par l’inflation, terme désignant pêle-mêle la cause et ses effets, mais soutenue avec force par la théorie quantitative de la monnaie.

Il y a bien longtemps que l’inflation monétaire n’est plus la cause de la hausse des prix, laquelle s’explique plus simplement par l’attitude de ceux qui ont le pouvoir de les modifier, à la recherche de toujours plus de profits.

Cette théorie définit le niveau des prix en fonction de la masse monétaire (laquelle ?) et de sa vitesse de circulation. Bien qu’ébranlée par les faits depuis de nombreuses années, elle n’a jamais été abattue pour autant, c’est dire son pouvoir de séduction sur les esprits les plus évolués.

Elle sert d’alibi aux banquiers centraux qui n’ont rien d’autre pour justifier leur lutte contre l’inflation – qui n’est qu’un simulacre – qu’ils ont réussi à faire inscrire dans le marbre de leurs statuts. S’en servant comme d’une arme de dissuasion, ils ont réussi l’exploit d’inoculer dans le corps économique de la planète un mal que l’on peut appeler « syndrome de l’inflation », mal qui s’est répandu jusque chez nos élites sous la forme d’un réflexe pavlovien.

Tous les paramètres retenus sont pipés. Il s’agit là de la plus grande imposture monétaire de notre époque (voir ici).

 

                2 – La théorie du multiplicateur monétaire qui « explique quel montant de crédit (de masse monétaire) peut être distribué par les banques à partir de la base monétaire créée par la Banque Centrale » dixit Natixis. Si l’on analyse les informations données par la Banque de France, c’est exactement l’inverse qui se produit.

Encore une théorie tout aussi fausse,  mais redoutable d’efficacité car diffusée – on vient de le voir – et admise par la plupart des économistes.

 

                3 – La mesure de la masse monétaire délibérément faussée. Il en est ainsi :

-  des banques créatrices de monnaie mêlée aux établissements financiers (qui n’ont d’autre pouvoir que celui de la faire circuler), pratique légalisée par la loi du 24 janvier 1984,

- de la monnaie scripturale mêlée aux instruments monétaires, alors que rien n’est plus facile à mesurer que la monnaie scripturale puisqu’elle est faite d’écritures comptables, et que toute écriture comptable laisse une trace indélébile dans les comptes,

- des dépôts à un terme supérieur à 2 ans qui sont écartés des instruments de mesure sur lesquels s’appuie toute politique monétaire,

tous éléments concourant paradoxalement à fausser les paramètres de la théorie monétariste, mais on n’en est pas à une contradiction prés.

 

                4 - L’utilisation d’un vocabulaire trompeur, des inexactitudes et des discours tronqués. Et de nombreuses incohérences non relevées, car affirmées avec autorité.

Ainsi, la Banque de France a toujours prétendu que sur le marché interbancaire ne s’échangeait que de la monnaie centrale émise par elle, ce qui est faux (voir plus bas). Mais, les enseignants, les étudiants, les chercheurs et les économistes le croient, puisqu’on le leur a appris. Et, pourquoi douteraient-ils de l’affirmation faite par pareille autorité ?

 

                5 – La circulation de la monnaie et la place de l’épargne dans l’économie sont manifestement méconnues en raison d’informations restrictives sinon fausses.

A titre d’exemple, il faut savoir que l’épargne réglementée fait l’objet d’un simulacre de transfert. Elle est amassée dans une monnaie (secondaire) qui ne quitte pas la banque de dépôt, et conservée en l’état. Elle est ensuite – ainsi que la loi l’y oblige – versée dans une autre monnaie (centrale) à la banque chargée de son affectation, si bien qu’elle donne lieu à une seconde émission de monnaie (secondaire) quand elle est attribuée au gestionnaire des fonds (ANB) en vue de financer des projets sociaux. La Banque centrale ne peut pas ignorer cette entourloupe à moins qu’elle ne soit d’une incompétence rare.

 

                6 – Enfin, le summum des excès : les banques centrales décident elles-mêmes des règles comptables qui s’appliquent à leur activité, au mépris des règles les plus élémentaires de la comptabilité. Les irrégularités comptables et le bidouillage des comptes sont ainsi autorisées !

 

B – Son pouvoir sur l’émission de monnaie par les banques de dépôts

 

Le lecteur est aimablement invité à se reporter à une étude complète, grâce à ce lien.

En voici les conclusions :

Ayant abandonné aux banques de dépôt le droit et le pouvoir d’émettre la monnaie, dite secondaire, sans réel contrôle, la banque centrale n’a aucun pouvoir sur l’émission de monnaie par les banques et par voie de conséquence aucun pouvoir sur la stabilité des prix dont elle s’est elle-même investie de la responsabilité suprême !

Elle abuse l’opinion publique en prétendant lutter contre une inflation monétaire qui n’existe plus depuis longtemps, la hausse des prix ayant une origine qu’il faut rechercher dans les comportements de ceux qui par ce moyen font leurs profits.

Elle utilise le seul instrument de bord – la masse M3 – complètement déboussolé, car reposant sur une mesure pertinemment fausse, et elle le sait ! De plus, elle ne peut ignorer que la Fed a abandonné cet indicateur (en 2006) car son évolution est sans corrélation, ni avec celle du PIB, ni avec celle de l’inflation.

Enfin, des réserves obligatoires qui ne servent à rien ! Bref, tout n’est que faux-semblants à destination de l’opinion pour masquer ses carences !

Les autorités monétaires ne maitrisent rien du tout et on peut même se poser la question de savoir si la complexité du système et le voile qu’elles ont jeté délibérément sur la monnaie – pour la conserver taboue – ne les ont pas aveuglées au point de les priver de la lucidité indispensable pour assurer une saine gestion monétaire.

 

C – Deux monnaies scripturales, deux compartiments à circuits indépendants l’un de l’autre

 

Ainsi que le savent les initiés, il existe deux monnaies scripturales – issues d’écritures comptables – la monnaie centrale émise par la Banque centrale et la monnaie secondaire émise par les banques de dépôt.

On suppose généralement que ces deux monnaies sont substituables, alors qu’il n’en est rien. C’est une particularité de la monnaie scripturale qui semble échapper à la connaissance des initiés, puisque tout le monde s’étonne de voir que les liquidités massivement émises en faveur des banques par la super-banque ne servent pas l’économie réelle, mais alimentent la trappe à liquidités.

Pour qu’une monnaie scripturale donnée puisse s’échanger, il faut nécessairement deux comptes ouverts dans la même monnaie, celui qui est débité et celui qui est crédité. Ainsi,

- la monnaie centrale ne peut s’échanger qu’entre titulaires de comptes ouverts à la Banque centrale : les banques et le Trésor Public ; il n’existe plus de comptes d’agents non bancaires (ANB) depuis longtemps à la Banque de France, par exemple,

- la monnaie secondaire ne peut s’échanger qu’entre titulaires de comptes ouverts dans une banque de dépôt, soit les ANB.

La Banque centrale qui ne peut ignorer cette caractéristique spécifique de la monnaie scripturale entretient ici aussi la confusion, en se taisant.

 

D – Compensation et règlements interbancaires

 

Le lecteur est aimablement invité à se reporter à une étude complète, grâce à ce lien.

On est ici au cœur du système monétaire, fortement endommagé par 2 chocs systémiques (voir chapitre suivant).

La compensation est l’outil qui traite quotidiennement – par dizaines de millions – les instruments de paiement que s’échangent entre eux les ANB disposant de comptes dans des banques différentes. S’il n’existait qu’une banque, il n’y aurait pas de système de compensation.

De plus, abusant de leur position dans la place, les banques utilisent la compensation pour un grand nombre de leurs opérations pour propre compte. La Banque centrale le sait, mais laisse faire.

La compensation est un système binaire dans lequel les positions débitrices et créditrices s’annulent à tout moment, ce qui fait que le marché interbancaire sur lequel elles se règlent n’est pas un marché au sens habituel du terme puisque l’offre est égale à la demande.

Après compensation, les opérations de traitement s’opèrent à trois niveaux :

 

                1 - Les banques débitent ou créditent les comptes de leurs clients, selon le sens des transactions, en monnaie secondaire, la seule qui a cours entre ANB comme il a été dit au-dessus.

 

                2 - Les banques ont et constatent des positions parallèles à celles de leurs clients.

Quand une banque débite le compte de son client, la somme quitte son établissement ; elle doit donc constater une dette envers la banque adverse. Et inversement, quand une banque crédite le compte de son client, la somme entre dans son établissement ; elle doit donc constater une créance sur la banque adverse.

Constater une dette ou une créance ne signifie pas règlement.

 

                3 - Elles doivent donc solder leurs positions les unes envers les autres, à la sortie de la compensation.

Elles ont pour cela accès au marché interbancaire. Les banques en position créditrice consentent des prêts à leurs consœurs en position débitrice, contre garanties naturellement. Ces garanties sont représentés par des titres, appelés aussi collatéraux, bénéficiant des meilleures notes de la part des agences de notation (principalement les titres subprimes avant qu’ils ne deviennent toxiques et les titres souverains avant que n’apparaissent les risques de défaut).

Sur le marché interbancaire, contrairement à ce que prétend la Banque de France, il ne s’échange pas de monnaie centrale. Il ne s’échange que des accords de prêts/emprunts contre garanties, sans monnaie donc. Et ce n’est pas l’obligation de faire passer toutes les transactions par les comptes des banques chez elle, qui va nous faire croire que les transactions sur le marché interbancaire se font en monnaie centrale, monnaie créée par elle, comme elle le dit. Encore un leurre.

Les banques centrales servent de simple chambre d’enregistrement pour ces opérations interbancaires, dans lesquelles elles n’interviennent pas. Et, si elles ne se prenaient pas les pieds dans les ficelles qu’elles ont placées pour se protéger, elles auraient depuis longtemps trouvé la solution technique au problème de la dégradation du marché interbancaire1.

 

E – Les deux chocs qui ont profondément ébranlé le système monétaire

 

La crise que nous subissons impuissants depuis près de 6 ans trouve son origine dans deux chocs systémiques qui ont ébranlé les systèmes monétaires nationaux et internationaux, les uns et les autres copiés sur le modèle américain, car en ayant adopté ses normes et ses pratiques plus ou moins douteuses. Enfin, elle s’est internationalisée avec la mondialisation des échanges.

 

Le premier choc est parti en 2007/2008 des Etats-Unis avec l’affaire dite des « surprimes », gigantesque escroquerie montée de toutes pièces par les banques américaines sous l’œil bienveillant et complice de la Fed, laquelle l’a chèrement payé (tout est relatif) puisqu’elle a dû se mettre – en état de quasi-faillite – sous la protection  du Trésor au début de l’année 2011.

La Fed prêteur en dernier ressort a cédé sa place à l’Etat américain payeur en dernier ressort !

Les titres « subprimes » mêlés par titrisation avec d’autres valeurs ont été diffusés par dizaines ou centaines de millions dans le monde de la finance internationale (banques, fonds de pension ..) appâté par des taux d’intérêt élevés. Mais, en devenant toxiques ils perdaient de leur valeur et généraient des pertes dues à leur dépréciation, si bien que l’on a assisté dans l’ombre à un sauve-qui-peut général. Les banques, tant américaines qu’européennes, qui possédaient ces titres en grand nombre ont cherché à s’en débarrasser vers des bad banks ou structures de défaisance, avec plus ou moins de succès selon les pays. Mais, dans la plupart des cas, avec l’aide de leur Banque centrale (vers la SFEF en France).

Conséquence immédiate, les marchés interbancaires s’en trouvent immédiatement affectés car ces titres – appelés aussi collatéraux – ne sont plus acceptés en garantie par les banques prêteuses, d’où le premier choc systémique.

 

Le deuxième choc provient, semble-t-il, d’une erreur (ou manipulation ?) de politique monétaire invraisemblable de la part de la BCE qui a voulu faire respecter soudainement en 2010 le ratio de l’endettement public (60% du PIB) fixé par Maastricht. Pourquoi ? Alors qu’avant la crise, en 2006, les taux d’endettement avaient déjà dépassés le seuil critique dans bon nombre de pays européens, notamment l’Italie (107%), la Grèce (105%), la Belgique (89%) et l’Allemagne (68%).

S’agit-il d’une politique de diversion destinée à dissimuler les dégâts considérables causés par le premier choc au sein de la profession bancaire, qui ne s’en est pas encore remise ? Ou bien d’une utilisation conjoncturelle des événements visant à favoriser le capitalisme monétaire toujours à l’affut de bonnes affaires ? Ou des deux ?

Jusque là les Etats plaçaient les bons et obligations du Trésor selon leurs besoins propres sur les marchés, principalement auprès des banques (collatéraux), assurances et fonds de placement. Puis jugeant que les limites étaient largement dépassées, la BCE a imposé aux Etats les plus exposés de réduire leur taux d’endettement, sans se poser la question de savoir si sa décision était judicieuse et pertinente, dans l’intérêt public évidemment.

C’est ainsi que l’émission de nouveaux titres a été pratiquement interdite, ne laissant la place qu’au roulement (reports d’échéances) de la dette, ce qui s’appelle de la cavalerie. Si en avril 2013 le Président de la BCE a donné pouvoir à la Banque de France de battre monnaie, cela veut bien dire qu’il en a levé l’interdiction pour la France.

Conséquence de cette politique absurde, il est apparu très vite que les Etats concernés ne pourraient pas rembourser, ce que les marchés ont bien anticipé. Les titres souverains ont subi alors des décotes de plus en plus fortes à mesure que leurs économies se dégradaient et que la spéculation s’en emparait.

Autre conséquence immédiate, les marchés interbancaires ne veulent plus de ces titres en raison de leur risques de défaut et ils ne sont plus acceptés en garantie par les organismes prêteurs, d’où le deuxième choc systémique.

Dès que ces garanties ont été refusées à la sortie de la compensation, les banques emprunteuses se sont alors retournées vers leur Banque centrale : Fed aux USA, BCN en Euro zone. Le règlement des positions se faisant alors pour la première fois véritablement en monnaie centrale, « sonnante et trébuchante ». Les banques centrales acceptent les garanties dépréciées, refusées par les banques de dépôt, alimentant ainsi la trappe à liquidités (selon C ci-dessus).

En Europe en outre, celles qui disposaient de liquidités ont profité de la circonstance pour se débarrasser des titres souverains qu’elles possédaient contre monnaie centrale, les unes et les autres se défaussant alors sur leur banque centrale des pertes passées et prévisibles dues à la dépréciation.

C’est ainsi que la Fed possède pour plus de 1.000 mds $ de titres toxiques et les BCN, devenues bad banks, possèdent des centaines de mds € de titres souverains déprécies, dépréciations que les autorités monétaires européennes se refusent à constater car ce serait reconnaitre l’échec de leur politique.

Le système monétaire est donc en pleine crise systémique, crise due au dysfonctionnement des marchés interbancaires. Cette crise durera tant que ces marchés ne fonctionneront pas à nouveau convenablement, ce qui parait exclu dans l’état actuel du système sauf à le remettre totalement à plat.

Le pouvoir monétaire et les banques ne sont plus très loin de faire passer une annonce du type :

 

Recherche collatéral désespérément

supposant sans doute que la découverte de nouveaux collatéraux redonnerait vie au marché interbancaire.

Voyons maintenant qu’elle pourrait être la solution évoquée plus haut.

 

Les marchés interbancaires seraient supprimés. A la sortie de la compensation, les positions des banques, débitrices et créditrices, seraient enregistrées à un compte bloqué à leur nom à la Banque centrale en position ouverte, c’est-à-dire sans règlement. Par le fait même, les dettes et les créances des unes envers les autres deviendraient des dettes et des créances envers la Banque centrale.

Ce qui est totalement différent et contrairement à la situation antérieure, d’une Banque centrale simple chambre d’enregistrement, celle-ci pourrait alors exercer pleinement son rôle de gardienne de la monnaie. On entrevoit aussitôt les perspectives de changement de politique monétaire.

Enfin, n’oublions pas que ces positions résultent de transactions des ANB, opérées dans le cadre des concours à l’économie qui leur ont été consentis. Il est insupportable de voir que les agents non bancaires sont les victimes d’une organisation inadaptée et qui devrait leur être totalement neutre.

De plus, cette solution aurait l’avantage de supprimer les besoins de collatéraux !

 

F – Relations monétaires internationales

 

Réservons quelques lignes aux échanges internationaux et intra-frontières de la zone euro pour mettre en évidence le fait que tout se tient en macroéconomie.

 

Je te tiens, tu me tiens par la barbichette !

C’est Jens Weidman, le président de la Bundesbank, qui a soulevé – sans doute involontairement – le problème dans toute sa dimension quand il a dit notamment en mars 2012 :

Aujourd’hui, la Bundesbank est la seule banque centrale nationale avec celle de Finlande et d’Autriche à afficher un solde positif considérable de près de 500 milliards d’euros sur Target.

Pour de plus amples informations, voir à ce lien.

En matière d’échanges internationaux, il existe une règle fondamentale que les initiés ne peuvent pas ignorer, mais dont ils ne veulent pas tirer les conséquences.

Quand il y a un exportateur dans un pays, il y a un importateur dans un autre pays, et comme la valeur de l’échange est la même pour les deux parties, on peut avancer qu’à l’échelle de la planète, les exportations sont égales par définition aux importations, ce qui veut dire en clair que l’exportation des uns ne peut pas se réaliser sans l’importation des autres.

Autrement dit, les bénéfices des uns se font au détriment des autres.

De la règle exposée ci-dessus découle une autre égalité, généralement oubliée – mais redécouverte par le Gouverneur de la Buba -, c’est que :

A la somme des balances bénéficiaires d’un ensemble de pays correspond par symétrie la somme des balances déficitaires de l’ensemble des autres pays.

La Grèce, pour ne citer qu’elle, subit les effets dramatiques de cette règle. Depuis le début du siècle, elle a notamment importé, pour des dizaines de milliards d’euros, d’Allemagne, de France et des Etats-Unis, des armements – parfaitement inutiles (sauf pour les intermédiaires), si l’on prend en considération l’Union Européenne faite pour la protéger. Elle a émis de la monnaie qui a fait grimper sa dette souveraine dont elle doit maintenant s’acquitter sous le prétexte qu’elle a dépassé les critères de Maastricht !

Il n’est évidemment pas question de lui saisir le matériel militaire fourni !

Les pays déficitaires doivent donc de l’argent aux pays bénéficiaires, par symétrie.

Autrement dit – revers de la médaille – ceux qui exportent sont amenés à prêter à ceux qui importent.

Le cas des Etats-Unis paraît bien être l’exception à cette règle, car ils font fonctionner la planche à billets en dollar selon leurs besoins. Commerçant tant à l’exportation et qu’à l’importation uniquement dans leur propre monnaie, ils ont pu se permettre de lancer en 1971 cette phrase désormais célèbre et toujours d’actualité :

 » Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème. »

De plus, à l’intérieur de leurs frontières, ils se sont bien gardés de signer notre équivalent du traité de Maastricht.

La lutte à laquelle se livrent tous les pays au monde pour exporter est devenue une guerre économicide. La paix commerciale ne peut s’exercer qu’en passant des accords bi-ou multinationaux afin que l’équilibre des échanges soit garanti, leur solde devant être voisin de zéro. Mais, on préfère sans doute la guerre à la paix !

La recherche de toujours plus de compétitivité, et – on ne se cache même plus de le dire – de faire baisser toujours plus les salaires n’a d’autre effet que de ruiner le peuple et de l’amener à l’esclavage économique. Et dans tous les cas de figure, c’est la recherche de toujours plus de profits pour les intermédiaires et multinationales qui surfent sur la mondialisation des échanges.

C’est la plus grande arnaque de notre temps.

 

G – Sombres perspectives

 

Faisons le point de la situation.

Des banques centrales qui abusent de leur indépendance. Des banques centrales qui défendent bec et ongles la corporation bancaire, contre l’intérêt public si nécessaire. Des banques centrales qui ont abandonné aux banques commerciales le pouvoir de l’émission de monnaie secondaire en dehors de tout contrôle et qui prétendent malgré tout diriger la politique monétaire ! Une banque centrale américaine qui a couvert, sinon accompagné, la plus gigantesque escroquerie monétaire faite par les banques américaines dans l’affaire des subprimes. Enfin, des banques centrales qui dissimulent leur incapacité à diriger une politique monétaire responsable, en usant de toutes sortes de moyens pour tromper l’opinion et en particulier le syndrome de l’inflation qu’elles ont réussi à inoculer dans le corps économique de la planète entière.

L’affaire des subprimes a provoqué un premier choc systémique dont la corporation bancaire a été la première victime. C’est l’histoire de l’arroseur arrosé.

En Europe, une politique insensée de la part de la BCE a provoqué le deuxième choc systémique avec l’affaire des titres souverains, au prétexte d’un endettement considéré soudainement excessif si on le rapporte aux taux fixés par les critères de Maastricht, déjà dépassés avant la crise de 2007/2008 !

Aux Etats-Unis, la Banque centrale s’est arrangée pour faire supporter le poids de ses erreurs à l’Etat. La Fed – prêteur en dernier ressort – s’est mise sous la protection du Trésor début 2011, cédant ainsi la place à l’Etat américain devenu pour l’occasion payeur en dernier ressort.

En Europe, la BCE et ses BCN accumulent à leur bilan des titres dépréciés sans vouloir en constater les dépréciations financières. La BCE espère sans doute obliger les pays de la zone à réduire leur dette souveraine de telle façon que leur valeur d’origine soit rétablie. Très mauvais calcul, si c’est le cas, puisque de restrictions monétaires en restrictions monétaires le remède est en train de tuer le malade.

Partout dans le monde (excepté en Zone Euro) aux USA, en Grande Bretagne et au Japon, notamment, les banques centrales déversent des milliards de monnaie nationale dans le but de redresser leur économie en récession ou en très faible croissance. Le résultat est évidemment déprimant, car le diagnostic est faussé par des raisonnements archaïques qui ont pourtant fait la preuve de leur incapacité à redresser l’économie. Malheureusement on n’a rien d’autre à se mettre « sous la dent » pour l’instant.

En Euroland, il apparait d’évidence que l’application stricte des critères de Maastricht nous prive de tout espoir de redressement – si l’on peut dire – par cette voie. On ne peut pas faire du Quantitative Easy chez nous, puisqu’il est quasiment interdit aux BCN de prêter à leur Etat supposé trop endetté. Et les marchés ne sont pas assez fous pour prêter à des Etats considérés déjà en voie de cessation de paiement.

 

H – Monnaie d’endettement et monnaie permanente – Effets macro-économiques

 

Règle n° 1 du capitalisme monétaire : le prêteur peut et doit vivre aux dépens de l’emprunteur.

La dette permet au créancier d’exploiter le débiteur quand le taux d’intérêt est supérieur à celui de l’inflation et de le spolier quand il fait défaut. Les garanties s’exerçant alors, le plus souvent, aux dépens du second.

Pire est le cas de la banque qui prête de l’argent qu’elle n’a pas, puisqu’elle le crée.

Il n’est de pays qui ne vit de dette, publique ou privée.

Le principe même de la monnaie-dette, c’est que s’il n’y a plus de dettes alors il n’y a plus de monnaie, et toute l’économie marchande s’arrête. C’est déjà une situation ubuesque.

Et d’ajouter que :

S’il n’y a plus de dettes, il n’y a plus de monnaie, mais aussi que s’il n’y a plus de monnaie, il y a encore des dettes, parce qu’il n’y a pas que les banques qui prêtent de l’argent, la même monnaie étant prêtée plusieurs fois.

Il faut savoir en outre que les banques sont généralement destructrices nettes de monnaie. Voir ici une étude sur le sujet.

Les effets du capitalisme monétaire sont dévastateurs, car celui qui ne peut plus payer doit vendre ses biens pour rembourser.

Les exemples ne manquent pas d’entreprises en panne de trésorerie qui déposent leur bilan. Mais aussi, dans une autre dimension :

- endettement privé : les millions de ménages américains spoliés dans l’affaire des subprimes,

- endettement public : le désastre économique de la Grèce et de Chypre, pour ne citer que ceux-là. Le tour du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie ne sont plus très loin. Mais pour tous la politique est à la privatisation généralisée des biens publics. Il faut rembourser nos dettes ; c’est la priorité des créanciers.

On ferait bien de réfléchir aux conséquences des restrictions monétaires imposées par la Troïka en Europe qui ne visent qu’un but : faire passer les biens publics aux mains de capitalistes de plus en plus avides de richesse et de puissance.

L’examen des publications de l’Insee, l’Institut de statistiques français, sur une longue période (1988-2012) montre que les revenus du capital, appelés revenus de la propriété, se situent en moyenne à un tiers du PIB, avec des pointes à 44,5% en 1993 et à 46,2% en 2008. Et, les loyers (logements, magasins, bureaux, entrepôts, terrains..) ne sont pas compris dans ces chiffres. Exception faite des loyers d’habitation, ils ne sont pas communiqués ou très difficile d’accès. Il est donc permis de supposer que les revenus du capital pourraient être égaux sinon supérieurs aux revenus du travail.

 

Il y a trop d’épargne.

Le capitalisme envahit petit à petit l’espace économique, réduisant la part du travail dont il tire toujours plus de profit. C’est pourquoi, il faut réduire les salaires de plus en plus pour être compétitifs !

Esclavage économique, avez-vous dit ?

 

I – Loi macro-économique

 

Fruit des travaux de recherche de l’auteur de ces lignes, il existe une loi macroéconomique qui commande l’allure de marche de toute activité nationale, donc la croissance. Celle que l’on cherche à obtenir par incantation, ce qui évidemment ne marche pas.

Elle démontre que la sphère de l’activité de production connaît l’expansion ou la récession selon qu’elle est alimentée plus ou moins en monnaie. L’activité nationale fonctionne à peu près comme le moteur d’un engin mécanique. Elle tourne plus ou moins vite selon qu’elle est alimentée plus ou moins en carburant, c’est-à-dire en monnaie.

La conjoncture n’est rien d’autre qu’une économie libérale livrée à l’influence désordonnée, parce que non régulée, des facteurs endogènes opposés que sont l’épargne et le crédit. L’épargne dans le rôle du frein et le crédit dans celui de l’accélérateur. Etant précisé de plus, qu’une balance extérieure déficitaire amplifie l’effet de frein, tandis qu’au contraire si elle est bénéficiaire elle amplifie l’effet d’accélérateur.

Cet aspect macroéconomique et les effets de frein de l’épargne échappent totalement aux théories actuelles. Et, il ne faut pas croire que l’épargne finance l’investissement, comme le laisse supposer la théorie de l’égalité de ces deux termes, à laquelle échappe curieusement le troisième et dernier terme : les échanges extérieurs.

Il apparaît ainsi que la croissance dépend en premier lieu de l’abondance monétaire au sein de la sphère réelle, et ensuite de la maîtrise de ses effets sur les prix, donc sur les revenus.

Le système actuel nous mène lentement mais sûrement à notre perte, avec une accélération due à la crise, car il repose pour fonctionner sur une progression constante du recours au crédit, d’abord pour neutraliser les effets négatifs de l’épargne bancaire, épargne morte, ensuite pour rembourser les emprunts antérieurs sans oublier les intérêts de la dette (nourriture du capital).

Ainsi, nous acheminons-nous progressivement vers une économie comparable à celle du Japon d’aujourd’hui, anémiée depuis deux décennies malgré sa puissance industrielle.

Rappelons que le Japon a l’un des taux d’épargne parmi les plus forts au monde et ses tentatives de redressement de ses exportations, insuffisantes, se heurtent à une conjoncture mondiale déprimée.

Quant aux USA, ils souffrent de deux maux convergents :

- une balance extérieure en déficit chronique, facteur de ralentissement de l’activité de production (cf. loi macroéconomique),

- un fort ralentissement du recours au crédit (consommation, investissement, logement, etc.).

En Europe, outre les restrictions monétaires exigées, la BCE et l’Union Européenne imposent à nos gouvernants une politique de compétitivité qui ruine nos masses laborieuses par la perte de pouvoir d’achat (baisse des salaires, chômage) qu’elle engendre. C’est le prix qu’a dû payer l’Allemagne pour améliorer sa rentabilité et ses ventes à l’exportation sa Parité de Pouvoir d’Achat (PPA), meilleure que celle de la France en 2001 (+3,9%) lui est devenue inférieure (-8,5%) en 2012 (cf. Statistiques OCDE).

La conséquence en est le ralentissement de l’activité de production, car ce sont les revenus modestes qui ont la plus grande propension à consommer face aux revenus élevés qui ont une plus grande propension à épargner.

Dans tous les cas, on observe un déséquilibre épargne/crédit, les effets de frein (épargne) sont plus puissants que les effets d’accélération (crédit).

 

L’épargne monétaire n’est ni mesurée, ni maitrisée.

J – Solutions

 

Si l’on veut sortir de cette impasse, il est vital d’émettre de la monnaie dite permanente, c’est-à-dire sans intérêt, ni échéance de remboursement, afin de neutraliser les effets nocifs des destructions monétaires dues aux remboursements des crédits bancaires.

Si l’on veut diriger l’allure de marche de l’activité nationale vers la croissance et l’amélioration du pouvoir d’achat de nos populations laborieuses :

La régulation monétaire est l’unique moyen d’y parvenir et seul l’Etat est apte à en assumer la fonction.

La gouvernance d’un pays ne doit plus être affaire de fiscalité, mais de finance et de monnaie.

Des solutions pour une réforme du système monétaire et de sortie de crise ont été données par ailleurs.

 

Jean Bayard

 

  1. voir chapitre suivant []

Financer la transition énergétique : comment faire concrètement?

15 juillet 2013 – Comment financer 100 milliards de travaux de rénovation thermique des bâtiments publics dans les 10 prochaines années? Carbone 4 et Global Warning lancent une étude visant à préciser et documenter une des propositions les plus innovantes faites dans le cadre du Débat National sur la Transition Energétique.

 

Etude Sfte 0 by Alain Grandjean

Bercy : des comptables qui ne savent pas compter, la preuve en 4 exemples

Article publié dans le nouvel Observateur : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/908081-bercy-des-comptables-qui-ne-savent-pas-compter-la-preuve-en-4-exemples.html

 

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Ministère de l’Économie et des finances à Bercy, Paris (GELEBART/20 MINUTES/SIPA)

Le pouvoir de Bercy est de notoriété publique : le grand jeu de ces hauts fonctionnaires est de savoir combien de temps il leur faudra pour mettre au pas le ministre de l’Économie et des finances…

 

Concernant l’actuel, Pierre Moscovici, le jeu n’aura pas duré très longtemps. Il a rapidement compris qu’il ne fallait pas se compliquer la vie. Son projet de loi sur la séparation bancaire, préparée avec les banques et la direction du Trésor, en est une preuve suffisante [1].

 

Les fonctionnaires de Bercy ont le pouvoir [2]. Dont acte. Leur job c’est de compter. Dont acte. Ce sont donc les comptables qui nous dirigent. Dont acte. Mais savent-ils compter ? Rien n’est moins sûr. Il se trouve qu’une nation n’est pas une entreprise et que l’application de préceptes microéconomiques à la macroéconomie, la doctrine actuelle des néoclassiques qui règnent à Bercy, ne marche tout simplement pas. Exemples.

 

1- Les  3% : une marotte sans fondement, stupide et anti-sociale

 

Qu’il faille gérer avec soin l’usage de nos impôts, éviter des dépenses clientélistes ou simplement inutiles, aucune personne sensée ne le conteste. Que le bon objectif de déficit public soit 3% au plus du PIB, il est de notoriété publique que c’est sans fondement [3].

 

Qu’il faille réduire les dépenses publiques dans la période actuelle pour viser un objectif de 3% de déficit public, c’est en plus stupide. La démonstration complète se trouve dans ce bon papier de Guillaume Duval. Tout tient dans l’effet multiplicateur des dépenses publiques (qui a fait couler un peu d’encre quand le FMI a reconnu son erreur à ce sujet). Autrement dit 1 point de PIB de restriction budgétaire entraîne probablement une perte de l’ordre de 1,5 point de PIB d’activité économique [4] et des pertes de rentrées fiscales. Du coup le ratio qu’on cherche à améliorer (déficit/PIB) se détériore !

 

Rappelons que la Cour des Comptes anticipe un déficit de 4% du PIB pour 2013 (après un déficit de 5,3% en 2012). Si l’obsession maladive du 3% n’avait pas été au pouvoir, et si par exemple avait été visé un déficit de 3,7 (soit 16 milliards d’euros de restriction budgétaire au lieu des 30 milliards qui ont été engagés) nous aurions probablement eu 1 point de PIB d’activité en plus cette année. Et l’objectif aurait été atteint…L’agence de notation Fitch aurait peut-être gardé le triple A. Et nous aurions eu 300.000 chômeurs de moins. Cette obsession (partagée pour des raisons inexplicables par nos dirigeants) est donc non seulement stupide mais anti-sociale.

 

Gageons pourtant que nos « comptables ne sachant pas compter », mais également sourds et aveugles, vont poursuivre leur sinistre besogne. Ils vont demander des efforts supplémentaires pour 2014. Le résultat est prévisible [5] : plus de chômage et de détresse sociale, un vote de l’extrême-droite croissant et, cerise sur le gâteau, la perte du « doubleA+ » ; les agences de notation constatant que le pays n’est toujours pas sur la voie du redressement…

 

2- Infrastructures, climat social et compétitivité

 

Dans cette bien trop longue période de récession et face à l’augmentation des impôts, le MEDEF demande, c’est son rôle, des baisses des charges pesant sur les entreprises. La priorité pour eux c’est la compétitivité de nos entreprises, créatrices de richesses et d’emploi.

 

S’il est assez clair au plan économique qu’il est de bonne guerre économique de ne pas surcharger les entreprises soumises à la concurrence internationale, il faut faire bien attention à la notion de compétitivité d’un pays. Cette notion n’a rien d’évident. On se rappelle même que pour les économistes classiques comme Ricardo, elle n’avait pas de sens. Ce qui comptait à ses yeux c’était l’avantage comparatif : si le Portugal est relativement plus efficace que l’Angleterre dans le vin par rapport au textile, il faut qu’il se spécialise dans le vin. Peu importe qu’il soit, dans l’absolu, moins compétitif.

 

Les raisonnements économiques se sont complexifiés depuis mais il n’en reste pas moins que ce qui fait qu’une nation est « compétitive », ce n’est pas le niveau de ses prélèvements obligatoires, dans l’absolu.

 

En particulier, la qualité de ces infrastructures est un élément déterminant de son attractivité. Investir insuffisamment, au motif qu’il n’y a plus de sous dans les caisses, dit autrement au motif qu’on est obsédé par le chiffre fétiche des 3%, est donc de nature à réduire notre compétitivité.

 

De la même manière un climat social délétère, un manque d’espoir, un manque de débouché pour les jeunes, aucune perspective d’avenir (ce dont nos « comptables qui ne savent pas compter » se moquent, car ils seront souvent recasés chez leurs amis banquiers) c’est évidemment très mauvais pour la compétitivité de notre pays. Une nouvelle erreur de raisonnement ?

 

3- Privatisations et recettes futures

 

Pris à la gorge (les fameux 3%) notre gouvernement envisage pour financer sa rallonge au Programme d’Investissement d’Avenir de vendre quelques titres d’entreprises. Les privatisations partielles ne sont pas nées aujourd’hui. Sont-elles pour autant une bonne affaire économique ?

 

On peut vraiment en douter au plan strictement financier (nous ne rentrerons pas ici dans le vaste débat sur l’intérêt géostratégique ou politique [6] de conserver le contrôle de telle ou telle entreprise publique). Supposons qu’il ne s’agisse que de titres d’entreprises cotées.

 

1. Il n’y aucune raison que la vente se fasse au bon moment. Tout le monde sait qu’à la Bourse il ne faut pas être pressé. Dans un cas précis (celui d’EDF) l’Etat a la possibilité de manipuler le cours (en annonçant des hausses de tarifs pour faire monter le cours). Mais ce n’est pas le cas général. Donc la vente ne se fera pas nécessairement au bon moment. Il est probable que vendre en période de récession n’est pas un excellent calcul…

2. L’Etat se prive donc de recettes futures (les dividendes attachés aux titres vendus) dont on se rendra compte plus tard qu’elles manquent…et obligent à plus de rigueur. Le bilan actualisé sera alors fait, mais un peu trop tard. On se rendra souvent compte que les pertes de rentrée ne compensent pas le gain initial.

3. L’Etat a un autre moyen de valoriser ses actifs ; c’est tout simplement d’accroître les garanties qu’ils donnent. Il existe plusieurs montages qui permettent de générer du cash (certes avec un petit coût lié au mécanisme attaché à la transformation de la garantie en espèces sonnantes et trébuchantes). Pourquoi se séparer de ses bijoux de famille quand on connaît une passe difficile et ne pas se limiter à les mettre en garantie ? Ah, dogmatisme, quand tu nous tiens….

 

4- Développement des énergies renouvelables et CSPE

 

Nos comptables n’aiment pas la contribution au service public de l’électricité (CSPE). Pourquoi financer les énergies renouvelables quand on a un parc nucléaire qui peut produire encore longtemps une électricité bon marché ? Et regardez l’Allemagne ou l’Espagne, ils en reviennent car les énergies renouvelables (ENR) leur coûtent un bras. Laissons nos citoyens s’exprimer, dans le cadre du débat national sur la transition énergétique, de toutes façons au moment de l’addition ils refuseront de passer à la casserole, et nous, les « comptables ne sachant pas compter », nous les protégeront de ses doux rêveurs que sont les « anti-nucléaires [11]« .

 

La réalité économique est largement plus complexe, comme l’a précisément montré le débat. Les ENR, notamment le solaire photovoltaïque, voient leur coût de revient baisser selon une belle courbe d’expérience.

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Si la CSPE croît encore de manière significative, c’est au titre des engagements passés [8] sur lesquels même nos comptables ne peuvent revenir.

 

De l’autre côté, les coûts du nucléaire ne cessent de croître. Rappelons que l’AIE annonce qu’en 2016 au niveau mondial les ER électriques (dont l’hydraulique) produiront plus que le gaz et deux fois plus que le nucléaire. C’est donc le moment de relancer progressivement le solaire en France, pour ne pas rater une nouvelle révolution technologique mondiale. Cela peut se faire avec un impact modéré sur la CSPE (sous réserve que les prix de marche de l’électricité en Europe ne s’effondrent pas, mais c’est un autre problème. Encore faut-il donc pouvoir en parler et passer par dessus les oukazes de nos « comptables ne sachant pas compter ».

 

En finir avec la doxa ?

 

On pourrait multiplier les exemples ; comme celui des cadeaux extraordinaires faits aux banques sans véritable contrepartie.

 

Mais ces quatre premiers me semblent suffisants. En résumé, nos comptables sont les gardiens du temple, du dogme. Raisonnant à courte vue, ils assimilent la gestion de la France à celle d’une entreprise dont le cours serait coté en bourse et qui devrait donc rendre des comptes tous les trimestres. En faisant ainsi, ils finiront par mettre le pays à feu et à sang.

 

Une conclusion toute bête mais opérationnelle pour le débat national sur la transition énergétique : les évaluations macroéconomiques qui seront faites par « nos comptables ne sachant pas compter » ne doivent tout simplement pas être prises au  sérieux. On ne saura jamais comment leur beau modèle (Mésange, pour les intimes) aura été paramétré mais on ne saura que trop que, dans tous les cas, ce sera pour démontrer qu’en dehors de leur vision comptable, point de salut !

 

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[1] Voir notre série de posts sur le sujet http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/ et suivants

[2] Certains diront que le pouvoir est à Bruxelles ; si c’est vrai leurs fondés de pouvoir sont à Bercy, ce qui revient au même pour la présente note.

[3] Voir par exemple http://www.leparisien.fr/economie/3-de-deficit-le-chiffre-est-ne-sur-un-coin-de-table-28-09-2012-2186743.php

[4]Le  consensus est quand même assez large chez large chez les économistes pour estimer que le « multiplicateur » comme on dit est supérieur à 1, surtout lorsqu’on se trouve déjà en phase de ralentissement économique et que les principaux partenaires commerciaux du pays mènent eux aussi des politiques d’austérité.

[5] Voir également la note de Gael Giraud http://alaingrandjean.fr/2013/05/09/la-dette-publique-francaise-justifie-t-elle-lausterite-budgetaire/

[6] Ni dans celui très pittoresque de l’intérêt pour l’Etat de réduire sa participation dans EDF au moment où il veut s’affirmer comme un Etat stratège, qui définit la politique énergétique de la Nation…

[7] Que le monde ne soit pas manichéen et qu’il soit possible en France de prôner la diversification croissante du mix électrique sans être antinucléaire échappe en général à nos bons comptables

[8] Voir http://www.carbone4.com/fr/l_actu_de_carbone_4/pourquoi-le-photovolta%C3%AFque-est-l%E2%80%99%C3%A9nergie-renouvelable-qui-profite-le-plus-de-la. En 2020 les raccordements antérieurs à 2012 représenteront 40% de la puissance installée mais 60% de la part de la CSPE liée au solaire.

La transition énergétique est la clef de la sortie du marasme actuel

L’Europe ne se sort pas de la crise dans laquelle elle est entrée suite à celle des subprimes américains en 2008. Même si le PIB n’est pas un indicateur pertinent du bien –être social il permet de visualiser les variations de l’activité économique et sa chute  dans la zone Euro.

Les réponses actuelles qui consistent à tenter de limiter les déficits publics plus ou moins rapidement répondent à deux exigences apparemment incontournables :

-rassurer les « marchés financiers » et limiter les taux d’intérêt pour contenir le service de la dette,

-retrouver une certaine crédibilité en montrant à nos partenaires allemands et  à la Commission Européenne que  nous sommes enfin capables de tenir des engagements.

Dette non consolidée de la zone Euro en % du PIB. Données établies par Gaël Giraud. CES, PSE et Labex RFI.

 

Cette apparente logique ne résiste pas à l’épreuve des faits. La réduction de la dépense publique ne permet pas de réduire le ratio dette/PIB, comme le montre le graphique ci-dessus. D’autre part, le problème économique central de la zone Euro est celui de l’excès d’endettement des agents privés, en particulier les agents financiers  (dont une partie de la dette a pourtant été transférée aux Etats…) comme on le voit également. Il ne sera en rien résolu par l’action sur les déficits publics, au contraire. Nous entrons dans la situation de trappe à liquidités qu’a expérimentée le Japon depuis 1991 (voir L ‘Europe dans la trappe à liquidités ? et Le Japon dans la trappe à liquidité ).

 

Cette voie est donc économiquement irréaliste et politiquement suicidaire, comme le montrent tous les résultats électoraux en Europe. D’un autre côté,  une relance « keynésienne » traditionnelle en France butera sur la contrainte extérieure : elle se traduira par une hausse des achats de biens de consommation largement importés.

 

L’impératif d’un  plan de sortie de crise

 

L’association chômage et monnaie propose et documente un plan de sortie de crise ambitieux  (voir http://www.chomage-et-monnaie.org/2013/04/plan-de-sortie-de-crise-2013/ ) s’intégrant dans une stratégie de négociation serrée avec l’’Allemagne (voir http://www.chomage-et-monnaie.org/2013/04/editorial-etat-durgence/ ). Les calculs économiques faits s’appuient sur une modélisation renouvelée du multiplicateur keynésien (voir http://www.chomage-et-monnaie.org/2013/04/f17-le-multiplicateur-global/).

 

Les investissements retenus dans ce plan (logement social, rénovation thermique du batiment et du logement, transport)  répondent à l’urgence sociale, à la nécessité de réduire la facture énergétique et créent des emplois non délocalisables.

Dans un registre beaucoup plus orthodoxe, l’intérêt et la faisabilité d’un plan d’investissements publics sont mis en avant par Patrick Artus (voir encadré).

 

Des investissements publics nécessaires en Europe.

 

 

 

Patrick Artus, Flash Eco, Natixis, 8 avril 2013, N° 280.

 

 

La baisse des investissements publics est notoire, comme le montre le graphique suivant, et  de l’ordre de 2% depuis 1980, ce qui représente en ordre de grandeur 200 milliards d’euros par an. Revenir au moins au niveau des années 80 est donc non seulement raisonnable mais indispensable, pour rattraper le retard pris. C’est largement insuffisant pour adapter l’économie aux fortes évolutions du contexte actuel dans tous les domaines.

 

Investissement dans la zone Euro, 1980-2014, en % du PIB[1]

 

 

Michel Aglietta et Thomas Brand plaident, quant  à eux[2], pour un new deal fondé notamment sur la décarbonation de l’activité économique en Europe.  « L’environnement est le domaine d’innovation susceptible de porter un projet de croissance pour toute l’Europe et de le décentraliser dans les territoires pour combattre la désindustrialisation. »[3]

 

 

La transition énergétique : un projet européen mobilisateur et fédérateur.

 

Pour sortir de l’impasse, une solution s’ouvre donc devant nous. Faire de la transition énergétique puis écologique un grand projet européen, mobilisateur, fédérateur, gagnant au plan social et écologique et économiquement réaliste.

 

 

Un tel plan d’investissement permettra de  réduire nos achats d’énergie fossile. Leur facture pour la France est en 2012 de 69 milliards d’euros ; elle est de l’ordre de 450 milliards pour l’Union Européenne. Dans les deux cas elle est amenée à croître dans les décennies à venir.  Il est possible de la faire baisser en investissant massivement dans la rénovation thermique des bâtiments et des logements, dans les énergies renouvelables et dans les moyens de transport basse consommation. D’autre part, ces domaines sont susceptibles de créer rapidement des emplois non délocalisables (au contraire des réseaux et des infrastructures lourdes qui nécessitent des études et des  concertations longues). Enfin la précarité énergétique croissante ne sera pas éradiquée sans ce type de programmes ambitieux.

 

Ces sujets sont consensuels en Europe et permettraient d’entrer dans un dialogue constructif avec l’Allemagne. Si les divers pays européens ont des approches différentes du nucléaire, ils doivent tous réduire leur facture d’énergies fossiles pour des raisons économiques et climatiques ; ils doivent tous réduire leur consommation d’énergie. En tout état de cause il n’est pas utile d’obtenir l’unanimité des Etats-Membres pour lancer une telle initiative.

 

Par ailleurs un programme d’investissements clairement identifiés et facilement traçables dans les comptes publics est sans doute la seule nature de dépenses qui pourrait échapper aujourd’hui au conformisme régnant à Bruxelles, Berlin, Francfort, et …Bercy.

 

Comment financer ces investissements publics ?

 

La solution la plus simple en théorie consiste à isoler ces investissements et leur financement (monétaire) du calcul des dettes et déficits publics au sens de Maastricht et de les financer via la BEI et les banques publiques nationales qui peuvent se refinancer auprès de la BCE. (voir http://financerlavenir.fnh.org/ et sur ce blog ). C’est aussi la voie que propose Chômage et Monnaie (mais là dans le cadre d’une stratégie de négociation avec l’Allemagne).

 

 

Présentée ainsi, cette solution génère immédiatement trois réactions.
1 L’Allemagne s’y opposera. L’interdiction du financement par la Banque Centrale de dépenses publiques de toute nature est inscrite dans sa Constitution.

2 La Banque centrale Européenne est indépendante et ne peut être contrainte de financer par création monétaire un tel plan

3 Ce financement serait par essence inflationniste.

 

Les notes ci-dessous répondent au troisième point[4], nous n’y reviendrons donc pas.

 

Pour contourner les obstacles 1 et 2,  Gaël Giraud a imaginé et proposé dans le cadre du Débat National sur la Transition Energétique un mécanisme qui s’inspire de celui qui a été mis en place en 2008 par le Trésor pour sauver les banques : la création de la Société de Financement de l’Economie Française (SFEF)[5] . Il propose la création d’une Société de Financement de la Transition, faiblement capitalisée (par des acteurs privés en majorité et par l’Etat minoritaire) pouvant prêter par exemple 30 Milliards d’euros pendant 10 ans[6].

Gaël Giraud,CES, PSE et Labex RFI

 

Nous ne rentrerons pas  ici  dans les détails de ce montage ni dans sa discussion d’ordre juridique et politique, évidemment nécessaire.

 

Notons simplement qu’un tel plan répondrait aux contraintes rappelées tout au début de cette note. Créant de l’activité il contribuerait à l’amélioration du ratio dette/PIB ; il redonnerait donc confiance aux marchés qui sont avant tout préoccupés par la récession en cours. Deuxièmement, la question de la crédibilité de nos engagements de maîtrise des dépenses publiques courantes se poserait de la même manière, car la gestion du plan d ‘investissements serait séparée et isolée de celle des dépenses courantes.

 

A ce stade constatons qu’avec un peu d’imagination et du courage politique il est possible de lancer et de financer  un projet de grande ampleur en France, même dans un cadre contraignant. Ce qu’il a été possible de faire quand le système bancaire allait a la banqueroute, il est possible de le faire pour sortir notre économie du marasme et pour infléchir la trajectoire actuelle (d’une consommation d’énergies fossiles polluantes et dont nous sommes de plus en plus dépendants) qui nous promet des lendemains douloureux.

 

Plus que jamais il faut oser dire qu’il y a des alternatives et qu’il est possible de sortir par le haut de la situation insensée dans laquelle nous plonge la pensée unique !

 

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[1] Graphique issu du livre de Michel Aglietta et Thomas Brand, Un new deal pour l’Europe, Odile Jacob, 2013

[2] Voir Michel Aglietta et Thomas Brand, op.cité.

[3] voir http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=196, pour une présentation du livre

[4] Voir également le livre de Gaël Giraud, L’illusion financière, aux éditions de l’Atelier, pour un rappel sur la création monétaire.

[5] La SFEF  été créée avec un capital de de 75 Millions d’euros et a émis des obligations (garanties par l’Etat Français à hauteur de 265 Milliards d’euros) souscrites par les banques françaises pour un montant de 77 Milliards d’euros au total. Ces obligations ont été portées par les banques a la BCE en collatéral, qu’elle ne pouvait refuser du fait de la garantie d’Etat)  ce qu’il lui a permis d’apporter des liquidités aux banques. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Soci%C3%A9t%C3%A9_de_financement_de_l%27%C3%A9conomie_fran%C3%A7aise et www.fbf.fr/fr/files/88AJRU/Grandes_etapes_financement_economie.pdf

[6] A ce stade il n’est pas indispensable de discuter en profondeur du niveau exact du besoin de financement.  2 à 3 % du PIB par an en France, c’est 40 à 60 milliards, mais il est difficile d’imaginer que de tels niveaux d’investissements se mettent en place en un an. Il faut en effet relancer la machine, négocier en détail le contenu des programmes et lancer des concertations avec les acteurs. Ces contraintes dimensionneront certainement fortement les possibilités en phase initiale. Par ailleurs il est clair que seulement une partie de ce programme est à financer par ce type de mécanisme innovant.

Arrêter la dérive climatique détruira du capital financier Savons-nous vraiment faire nos comptes ?

Nous avons vu dans ce post  que les réserves prouvées d’énergie fossile sont environ 4 fois supérieures à notre «  budget carbone » d’ici 2050, si nous voulons rester en-dessous d’une hausse de 2 degrés. Dès lors 80 % de ces réserves prouvées ne valeraient rien puisqu’elles ne pourraient être exploitées.

 

Une étude récente de  l’ONG Carbon  Tracker détaille cela http://carbontracker.live.kiln.it/Unburnable-Carbon-2-Web-Version.pdf. Elle  précise les chiffres en fonction des hypothèses d’augmentation de température et des échéances (2050 et 2100). Elle étudie la répartition des réserves entre acteurs privés et Etats (qui en détiennent la majorité). Elle s’intéresse aussi au flux de capitaux engagés pour augmenter ce niveau de réserves. Dernier point, elle montre en quoi les espérances qu’on peut mettre dans le captage stockage géologique du CO2 ne modifient pas fondamentalement la donne.

 

La conclusion est sans appel. La valeur en bourse des entreprises « fossiles »   et la valeur du patrimoine public pour les Etats propriétaires de réserves fossiles s’effondreraient si on décidait de garder sous terre ce qui est pour eux un  actif, une richesse, stratégiques. On comprend que les actionnaires de ces entreprises et les dirigeants de ces Etats ne se pressent pas pour reconnaître l’origine du changement  climatique en cours.

 

Bref arrêter la dérive climatique, c’est-dire sauvegarder un précieux capital naturel entraîne la destruction de capital financier. Nous avions déjà vu dans une série de posts que la comptabilité actuelle ne représentait pas correctement les enjeux collectifs auxquels nous sommes confrontés.  On se rappelle que dans notre Ile de Pâques imaginaire [1] un « Enarque ne sachant pas compter » gérait en bon père de famille les ressources naturelles stratégiques de cette ile (la forêt et les poissons). Qu’un « Enarque sachant compter » et pilotant l’activité économique avec le PIB et le CAC40 comme boussoles, accélérait la destruction de l’ile et conduisait ses habitants à une mort sans phrases.

 

Changeons vite de boussole. Retrouvons le nord avant de subir le sort de toutes les civilisations disparues avant la nôtre. A ce propos un livre passionnant vient de sortir sur ce sujet : La véritable  richesse, une économie du temps retrouvé[2].

 

Il montre dans la suite du livre de Tim Jackson[3] qu’il faut remettre en cause notre credo de la croissance, viser une économie de la plénitude ; et il est plein d’exemples d’initiatives qui vont « dans le bon sens ». Bref retrouver le bon sens c’est possible. Il faut juste laisser tomber nos livres de comptes et leur préférer sans  doute les bons  livres de contes…

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[1] Voir Jean-Marc jancovici et Alain Grandjean, C’est maintenant, 3 ans pour sauver le monde, Le Seuil, 2009

[2] Par Juliet B. Schor, sociologue au Boston College, livre publié chez ECLM, avril 2013. Voir

http://www.veblen-institute.org/La-veritable-richesse

[3] Prospérité sans croissance, De Boeck, 2010

La dette publique française justifie-t-elle l’austérité budgétaire ?

« Les gels et surgels budgétaires limitent drastiquement les moyens mis par l’Etat pour financer les incitations et moyens nécessaires à la transition énergétique. Il n’est pas inutile de revisiter le dogme actuel selon lequel l’envolée de la dette publique serait le problème économique français numéro 1 justifiant l’austérité budgétaire. Voici donc une note de Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS qui éclaire magistralement cette question. « 

Par Gaël Giraud

Les hydrocarbures non conventionnels au secours du climat

Le débat sur la transition énergétique est hanté par les hydrocarbures non-conventionnels (les gaz et huiles de schiste principalement). Ils seraient à la fois  à l’origine d’une révolution énergétique et changeraient la donne climatique. A titre d’exemple, les émissions de CO2 américaines auraient baisser suite à leur exploitation (conduisant à  une baisse de la consommation de charbon).

Une note récente du quai d’Orsay s’appuie sur cette « révolution » pour reléguer au rang de millénariste les tenants du peak oil[1]  .  Il y est dit également :

« Les politiques climatiques devront désormais être justifiées par leur mérite propre, sans  le secours d’invocation de menaces tenant plus du millénarisme énergétique que d’une prospective raisonnée ».

Ce propos (l’adverbe désormais indiquant une novation) est très curieux car les  hydrocarbures non conventionnels, en tant que tels,  ne changent rien à la question climatique. Nous avons déjà insisté ici sur le fait que le climat ne sera pas sauvé par la pénurie des énergies fossiles. Voir http://alaingrandjean.fr/2010/07/02/le-climat-sauve-par-la-penurie-des-energies-fossiles/.

Reprenons la démonstration. En référence à plusieurs sources scientifiques récentes[2], satisfaire à l’objectif des « 2°C » nous oblige à ne pas émettre plus de 600 à 1 200 GtCO2 d’ici 2050, ces chiffres ne concernant que la combustion des énergies fossiles. Conservons l’ordre de grandeur de 1000  GtCO2, en se rappelant que l’humanité a émis du seul fait de la combustion  des énergies fossiles un peu plus de 30 GTCO en 2010 et que ses émissions sont toujours croissantes. Peut-elle jouer à ce jeu longtemps ? En réserves prouvées[3] restantes de pétrole, gaz et charbon, nous avons dans le monde un potentiel d’émissions de l’ordre de 2 900 GtCO2 sous les pieds, dont plus de 1 000 GtCO2 en « se contentant » seulement du pétrole et du gaz. Ces chiffres font en outre abstraction des réserves non prouvées, au rang desquels les pétroles et gaz non-conventionnels. Selon l’AIE, les réserves ultimes restantes de pétrole et de gaz, c’est-à-dire prouvées et non prouvées (mais techniquement extractibles), correspondraient à elles seules à des émissions supérieures à 4 000 GtCO2e. Celles de charbon à plus de 30 000 GtCO2e. La figure ci-dessous permet de mieux appréhender les ordres de grandeur en jeu, concernant les émissions « admissibles » (notre « droit à émettre ») et potentielles (à partir des réserves fossiles prouvées) et placent des scénarios d’émission réalisés par l’AIE.

Source : Carbone4[4]

 

L’exploitation et la consommation des hydrocarbures au niveau mondial doivent donc, dans tous les cas, et quelles que soient les perspectives des non conventionnels, être réduites[5] volontairement pour limiter la dérive climatique. Dit autrement, extraire plus de gaz non conventionnels de terre, c’est, contrairement à ce qu’affirment leurs défenseurs,  contribuer à la dérive climatique sauf s’il est décidé de ne plus exploiter, d’autres énergies fossiles – issues de réserves prouvées.

C’est donc bien cette décision qui peut changer le cours des choses en matière climatique et non des découvertes d’énergies fossiles supplémentaires. La condition absolument nécessaire pour que les hydrocarbures non conventionnels contribuent positivement au problème climatique, c’est l’interdiction du recours au charbon, sans séquestration de CO2 . Or  c’est le contraire qui se passe.  Le charbon (sans séquestration dans l’état actuel des choses) est la source d’energie mondiale la plus en croissance. En Europe on assiste au retour du charbon, parce qu’il trouve moins de débouché aux USA, et surtout parce que l’effondrement du prix du CO2 du marché ETS le rend moins couteux que le gaz.

 

Plus que jamais donc il faut réaffirmer que la lutte contre le changement climatique passe par une décision de limiter volontairement notre consommation d’énergie fossile. Cette réduction passe par des réglementations drastiques (par exemple la limitation de la quantité de CO2 émise par kWh) et/ou par des dispositifs comme la taxe carbone ou un marché de CO2 qui fonctionne…Et par une réduction de notre consommation d’énergie, indépendamment de sa source.

Ces enjeux sont plus que jamais à remettre sur la table, notamment en Europe à un moment où elle semble entrer en agonie !

 

A qui le crime profite ?

 

La lutte contre le changement climatique n’est pas de l’intérêt de tous. Pas de celui de  l’industrie fossile (et les pays producteurs, propriétaires des gisements). Bill Mackibben rappelle dans l’article cité, que leurs réserves (qui correspondent aux  2900 GTCO2) valent  (selon une estimation de JP Morgan[6]) en ordre de grandeur 30  000 milliards de dollars, si et seulement si … elles sont extraites un jour.  Décider d’en garder les 2/3  sous terre c’est leur supprimer 20 000 milliards d’actifs !  Quant  à son chiffre d’affaires annuel il est sans doute de l’ordre  de 400 milliards de dollars[7]. On comprend que cette industrie ne soit pas pressée de voir ce gateau se réduire…

 

Mais chacun d’entre nous, en tant que consommateur et utilisateur d’ énergie pour le moindre geste de notre vie courante, n’a pas vraiment intérêt à ce que la fête s’arrête. Du coup,  les responsables politiques à qui il appartient de créer les contraintes indispensables ne le font pas, et encore moins en période de crise économique.

Espérons que le débat sur la transition énergétique ne se laisse pas embarquer sur de fausses pistes mais nous  aide à ouvrir les yeux. L’horloge climatique ne s’arrête pas parce  qu’on ne la regarde pas…

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[2]. 600 GtCO2e cumulées environ entre aujourd’hui et 2050, selon Meinhausen et al . Nature 458, 1158–1162 (2009).  1 200 GtCO2e cumulées environ entre aujourd’hui et 2050, selon Allen, M. R. et al. Nature 458, 1163–1166 (2009). 900 GtCO2 cumulées entre aujourd’hui et 2050 Selon l’AIE (World Energy Outlook 2012), Dans un article récent paru dans La Revue Durable, numéro 48, mar-avril 2013, Bill Mackibben retient un chiffre encore plus bas : 565 GTCO2.

[3] Les réserves prouvées représentent la part des ressources dont l’extraction / production est considérée comme certaine à 90%.

[5] Le captage stockage du CO2, qui en est au balbutiement et qui ne pourra se déployer que tardivement ne change rien à cette conclusion.

[6] Qui est assez facile à verifier en ordre de grandeur : les réserves prouvées de pétrole gaz et charbon ont un contenu énergétique de l’ordre de 1000 GTep. A  40 dollars la tep (prix moyen pondéré du mix d’énergie fossile mondial) cela représenterait 40 000 milliards de dollars.

[7]  10 GTep à 40 dollars.

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