Comment éviter que le Dogme engendre une tragédie européenne ?

Il est vraiment difficile de se faire une image de ce qui se passe et peut se passer dans les prochaines semaines en Europe.

Les perspectives économiques sont clairement très dégradées : la spirale déflationniste s’installe. Les acteurs privés ou publics « serrent » tous les boulons. Les dépenses des uns étant les recettes des autres, les revenus de tous baissent. Les banques confrontées à de très fortes exigences de  régulation réduisent leurs en-cours, car elles ne peuvent pas se recapitaliser : qui serait prêt aujourd’hui à entrer à leur capital ? Du coup le volume des  prêts baissent et freinent les projets d’investissement. Les agences de notation dégradent les acteurs privés et publics (à la fois parce que la conjoncture est mauvaise et parce que la note des Etats européens baisse).

Cartoon : l'europe est sauvée-reste plus qu'à sauver les européens

(Image issue du blog d’Olivier Berruyer - merci)

Les déclarations et décisions de la Banque Centrale ne laissent pas de doute sur le fait que les grandes banques européennes sont dans une situation très difficile et qu’un dépôt de bilan de l’une d’entre elles n’est pas à exclure, dont les conséquences systémiques seraient imprévisibles mais clairement aggravantes. Une explosion de l’Euro n’est évidemment plus exclue sans que personne n’en sache évaluer les conséquences : que se passerait-il dans la période de transition confuse où les banques sont en faillite puis nationalisées par des Etats impécunieux ?

Par ailleurs sur le fond, rien ou presque n’est résolu : la finance à l’origine de cette gigantesque crise n’est toujours pas mise au pas. Les paradis fiscaux ne sont pas interdits. Pas plus que  les opérations financières extravagantes et opaques qui ont fait les délices de la dite finance. Ni la directive MIF qui a permis la multiplication des opérations de gré à gré et l’opacité des transactions, au moment où il fallait faire l’inverse… Bref le capitalisme financier est maintenu dans son principe et ses modalités.

Au plan énergétique et climatique, rien n’avance ou presque : les importantes impulsions de l’année 2007 (rapports du GIEC et en France lancement du Grenelle de l’environnement) se sont échouées sur la crise financière et économique. Les français et les européens sont de plus en plus sensibles aux hausses futures du prix des énergies fossiles. La nécessaire régulation publique que nécessite la prise en compte de l’environnement et de la rareté des ressources est à nouveau perçue comme anti-économique et de moins en moins crédible à mesure de la perte d’autorité de la parole publique. Durban accouche difficilement d’un accord a minima.

La compétition intra-européenne est de plus en plus vive. La perte de compétitivité de nos pays et les pertes d’emplois face aux émergents toujours aussi préoccupantes, sans qu’aucune fracture significative[1] du Dogme libre-échangiste soit perceptible chez nos élites dirigeantes.

Dans ce contexte on ne peut qu’être à nouveau atterré par l’agenda des discussions des sommets européens et leur conclusion du 9 décembre : la logique qui les anime est tellement empreinte du Dogme qu’il est difficile d’en croire ses yeux. L’aveuglement de nos dirigeants semble surnaturel. Comment croire un instant que le cocktail de restrictions budgétaires  et de sanctions automatiques des Etats en déficit aura un effet  positif quelconque sur la crise ? Comment ne pas voir qu’au contraire il l’aggrave ? Qu’il va donc avoir des conséquences sociales dévastatrices, déjà observables en Grèce, un pays européen en voie de sous-développement. En France, la dégradation économique rapide et la montée du chômage ne peut être électoralement que favorable à l’extrême droite. L’Europe est de plus en plus mal perçue par les classes moyennes qui se sentent trahies par la droite et par la gauche qui n’offre aucune alternative crédible à l’austérité.

Une tragédie est-elle une fois de plus en train de se jouer en Europe ?

Il me semble entrevoir encore quelques lueurs d’espoir :

  • la richesse de nos sociétés est encore considérable[2] et un « ajustement », même sévère est évidemment possible, s’il est réalisé de manière équitable
  • les discussions de comptables étant terminées il devrait être  possible de parler des choses sérieuses
  • le retrait partiel de la Grande-Bretagne de la construction européenne devrait permettre d’avancer au pas de charge sur la régulation financière
  • l’évidence partagée de la venue de la récession devrait faciliter la mobilisation des acteurs économiques en faveur d’un vaste plan européen d’investissements dans la transition énergétique et écologique
  • la mobilisation citoyenne autour des questions économiques s’amplifie
  • la perte de repères observable dans une large frange de la population au comportement « non révolutionnaire » pourrait faciliter le renversement du Dogme, sans passer par la case « révolution sanglante » à laquelle que je ne nous souhaite vraiment pas assister

Il nous faut, pour éviter le pire, des éléments de diagnostic partagé et des propositions de réforme majeures. Une mobilisation très forte non pas « contre le système » et ses thuriféraires mais pour une série de mesures de grande ampleur.

C’est à cet exercice que nous sommes tous invités. Relevons les manches, vite.

Alain Grandjean


[1] Signalons quand même l’évolution de Pierre-Cyrille Hautcoeur, (directeur d’études à l’EHESS et chercheur à Paris School of Economics-Ecole d’économie de Paris ) qui fait un pas en avant…http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/05/vous-avez-dit-protectionnisme_1613332_3232.html

[2] Le patrimoine des ménages français est évalué par l’INSEE à environ 10 000 milliards d’euros soit en ordre de grandeur 5 année de PIB et 8 années de  revenu. Certes une partie de ce patrimoine peut fondre comme neige au soleil (il suffit que l’immobilier perde une partie de sa valeur). Quoi qu’il en soit la France n’est pas dans l’état économique des Etats-Unis en 1931…

600 milliards d’euros sur 10 ans pour l’investissement écologique et social

Suite à notre séminaire et à la publication de notre proposition sur le financement du long terme (Une version mise à jour sera en ligne très prochainement), la Fondation pour la Nature et l’Homme demande à la ministre de l’économie française, Christine Lagarde, de proposer ce mécanisme de financement à l’agenda européen dès la prochaine réunion de l’Eurogroup.

Une conférence de presse accompagne aujourd’hui la publication de ce communiqué, nous en publierons la vidéo dans les prochains jours ; nous suivrons avec la plus grande attention la réaction de l’exécutif, des médias et des internautes à cette proposition dans un blog dédié.

L’austérité, c’est bon pour la planète et ses habitants ?

S’il est évident que l’austérité est négative au plan social, c’est moins évident sur le plan écologique. La crise financière récente a permis de confirmer une loi empirique : dans les 50 dernières années le PIB et les émissions de GES ont été fortement corrélées au niveau mondial et la décroissance du PIB1, qu’elle soit due à une guerre ou une récession, a toujours entraîné le recul des émissions (Voir illustration ci-dessous). Les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont ainsi légèrement diminué entre 2008 et 2009 du fait de la crise économique. Aux Etats-Unis, elles ont chuté de près de 6 % entre 2008 et 2009. A l’inverse c’est bien le décollage économique de la Chine qui l’a propulsée au « statut » de plus gros émetteur de GES de la planète.


Faut-il du coup bénir les politiques d’austérité qui s’installent en Europe, quitte à les mâtiner d’une augmentation des transferts sociaux pour faire passer la pilule ? Plus cynique encore, ne doit pas compter sur l’enchainement des crises économiques pour régler le problème écologique ? L’absence d’anticipation des gouvernements occidentaux face à l ‘envolée du pétrole en 2011 qui risque de conduire à une nouvelle récession n’est-elle pas finalement une bonne chose pour le climat et la planète ?

La réponse est clairement négative et ce pour plusieurs raisons.

L’effet de baisse de la pression anthropique est de court terme, il est conjoncturel. En revanche la récession conduit à la compression des coûts et des investissements, sans discernement, ou plutôt avec un biais contraire aux nécessités écologiques. La récession crée une forte pression en faveur du court terme et en défaveur de tout investissement dont le retour est trop long (Voir aussi le post : « la rigueur, politique de Gribouille« ). Or les investissements d’économie d’énergie ou de matières, les changements lourds de procédés sont plus durs à rentabiliser que des décisions de compression de personnel par exemple. Ce raisonnement est vrai pour les entreprises et les ménages. Quand les temps sont durs (ou vécus comme tels) on ne fait pas de gros travaux d’isolation, la préférence pour le présent s’accroit. L’épargne de précaution aussi, mais pas les dépenses d’investissement.

La récession rend également très difficile la mise en place de mesures publiques contraignantes à court terme, même si elles sont génératrices d’opportunités à moyen terme. Très concrètement, les gouvernements ne parviennent pas en période de difficultés économiques à imposer un prix du carbone suffisant (que ce soit via les quotas européens qui s’ échangent à moins de 20 euros, ou via une taxe carbone qui n’arrive pas à voir le jour – voir « L’abandon de la taxe carbone, une triple erreur« ). Le « chantage à l’emploi » et le risque politique d’une baisse du pouvoir d’achat sont des arguments trop puissants dans ce type de contexte.

Au total la période de récession ne fait que ralentir la mise en place des mesures structurelles nécessaires pour sortir de l’impasse dans lequel se trouve notre modèle économique (Ex : Le climat sacrifié sur l’autel politicien, Libre échange et agriculture, l’équation de la famine« …).

Investir pour devenir plus sobre

Nous allons devoir apprendre à être plus sobres, plus économes et plus partageurs : le monde est fini et la part du gâteau matériel que vont prendre les émergents et les « enfants à naître » (nous passons de 7 à 9 milliards d’habitants d’ici 2050) va croître. La nôtre ne peut que baisser.

Mais cette sobriété ne s’installera pas toute seule. Le psychologue dira qu’on ne se désintoxique pas facilement, le sociologue dira que l’acteur n’a que peu de marges de manœuvre face au « système » qui détermine l’essentiel de sa consommation, l’économiste montrera que les incitations doivent être fortes…L’ingénieur dira que si, en 2050 nous avons réussi à stopper la dérive climatique de manière équitable, chacun de nous émettra alors chaque année 2 tonnes de CO2 équivalent. Que pouvons-nous faire aujourd’hui avec ce quota ? Nous pouvons effectuer un aller-retour Paris-New York en avion, parcourir 15 000 km en petite voiture, produire 2 tonnes de ciment (une maison moderne de 100 m2 en nécessite 10)…Il est donc évident que cela ne pourra se faire qu’avec un aménagement du territoire, des processus de production et des modes de consommation très différents de ceux d’aujourd’hui. Et ces innovations ne peuvent s’accomplir sans investissements.

La voie la plus rapide et la plus sûre consiste donc à investir rapidement et fortement maintenant pour que les structures et les infrastructures de nos économies rendent possible une sobriété acceptable si ce n’est heureuse. (Voir notre proposition d’emprunt à la banque centrale)

Et tant mieux, car un programme ambitieux d’investissements c’est plus de travail, plus de revenus qui permettront de mettre des régulations plus fortes, et c’est un projet qui a du sens pour tous et en particulier pour les jeunes !

Alain Grandjean

Voir aussi les posts :

Les relations de dépendance entre croissance économique et équilibres écologiques (pdf)

Comment peut-on manquer d’argent…pour sauver la planète ?

Le climat sauvé par la pénurie des énergies fossiles ?

« Monétiser la dette publique pour… »

1 L’intensité mondiale du PIB est d’environ 800 kg par point de PIB. Elle varie en ordre de grandeur de 500 kg pour l’Union Européenne à 2,5 tonnes pour les pays les plus inefficaces.

Voir http://www.cdcclimat.com/-Reperes-Chiffres-cles-du-climat-.html

Sortir de la crise de l’Euro par le haut, sans sortir de l’Euro

Suite aux attaques contre la dette irlandaise, l’Union européenne a annoncé la mise en place d’un dispositif permanent de soutien, se substituant au fonds de stabilisation financière créé pour la crise grecque. La nécessaire révision du traité de l’Union est envisagée1 et les gouvernements allemand et français ont annoncé qu’ils feraient des avancées dans l’ harmonisation des politiques sociales et économiques au sein de l’Europe. La BCE, de son côté, continue son programme non conventionnel d’achats de titres publics et a augmenté son capital.

Ces opérations sont accompagnées de plans de rigueur d’une rare sévérité, visant à rassurer les marchés sur la « qualité » de la gestion publique et la priorité donnée à la maîtrise de la dette.

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De nombreux économistes et financiers prévoient une explosion de la zone Euro. Si la spéculation attaque la dette portugaise puis espagnole, ils pensent que les montants en jeu seront supérieurs aux possibilités des gouvernements et de la BCE. Ils pensent en général aussi que les plans de rigueur rendront encore plus difficile le remboursement des dettes publiques par leurs effets récessionnistes réduisant les ressources fiscales. L’explosion de l’Euro leur semble incontournable, à horizon plus ou moins rapproché.

Marine Le Pen surfe sur cette vague et sur la peur latente des français, qui craignent une poursuite du laminage de leur pouvoir d’achat et des risques de perte d’emploi, les moins défavorisés se demandant même si leur épargne ne va pas y passer. Elle communique sur la nécessité et la manière de sortir de l’Euro et de revenir à la monnaie nationale pour pouvoir profiter ultérieurement des effets positifs d’une dévaluation compétitive.

Si l’on ne peut rationnellement exclure à terme une explosion de l’Euro, la vraie question qui est posée, c’est celle de la possibilité non d’une sortie à froid de l’Euro mais celle d’une sortie par le haut de la crise actuelle.

Il s’agit de trouver une solution commune aux problèmes majeurs de la zone :

  • une faiblesse structurelle face à la puissance chinoise et demain des BRIC (Brésil, Inde et Chine) qui la conduit à se désindustrialiser (la désintégration de l’agriculture européenne n’est évitée partiellement que grâce à la PAC, dont la durée de vie est probablement limitée du fait de la permanence de la crise)
  • une divergence croissante entre les modèles économiques et leur performance, entre les pays européens
  • des balances commerciales internes qui divergent également, l’Allemagne l’Autriche et les Pays Bas étant fortement excédentaires les pays du sud étant déficitaires2.
  • des dettes publiques importantes suite à la crise économique déclenchée par la crise financière et aux plans de soutien publics lancés pour limiter la casse
  • des actifs immobiliers dont le prix va sans doute croître, aggravant la crise sociale en les rendant hors de portée des plus modestes et des étudiants tant à l’achat qu’à la location
  • une dépendance énergétique croissante et un risque élevé de choc pétrolier à très court terme
  • des sinistres écologiques croissants (dégâts des eaux, risques de canicules et de tempêtes)

Face à ce carrefour des crises, il n’est plus question de tergiverser en invoquant les doctrines et les dogmes économiques qui ont contribué à la crise. Il faut sortir des sentiers battus et accélérer la mise en œuvre d’un plan d’urgence et de grande ampleur financé directement par la BCE, et centré sur les chantiers prioritaires pour :

- créer de l’emploi et résoudre la crise européenne du logement

- réduire la balance commerciale de l’Europe les déséquilibres internes à l’Europe

- réduire la dépendance énergétique et l’empreinte carbone de l’Europe

La mise en œuvre d’une politique européenne commune, d’un programme de grands travaux centrés sur le logement, l’énergie et l’économie bas carbone s’impose. Elle permettra de redonner un sens concret à la construction européenne avant qu’il ne soit trop tard. Elle peut s’appuyer sur des champions mondiaux dans les secteurs clefs et sur la véritable force européenne dans le domaine de l’innovation.

C’est le sens de nos propositions :

http://alaingrandjean.fr/2010/11/26/la-rigueur-politique-de-gribouille/ et

http://alaingrandjean.fr/2010/05/20/reconstruire-l%E2%80%99europe-sur-3-piliers/

On peut se demander pourquoi la Chine s’est déclarée prête à acheter 4 à 5 milliards d’euros de dette portugaise et 6 milliards de dette espagnole dans les prochains mois3. N’aurait-elle pas en effet intérêt à attendre la décomposition de l’Europe pour acheter4 à vil prix les actifs extraordinaires de cette zone tant au plan forestier et agricole qu’au plan technologique ? Peut-être est-elle plus sage… et se dit que nos actifs ne valent que par la qualité du modèle social et de nos infrastructures ? Nous empêcher l’effondrement le plus complet, en nous sortant juste assez la tête de l’eau pour obtenir des contreparties de plus en plus substantielles, n’est-ce pas un excellent calcul ?


Sortir de la crise par le haut, n’est-ce pas la seule manière de devenir un interlocuteur crédible face à la Chine et aux autres émergents ?
Cette question mérite d’être posée maintenant, avant que le traité de Lisbonne ne soit modifié dans le sens des politiques de rigueur.

Alain Grandjean

1 Prévue pour être mené tambour battant dès les prochains mois

2 Rappelons que les pays exportateurs de la zone euro exportent vers un autre pays de la zone euro pour 40 à 50% de leurs exportations. Les excédents de l’Allemagne (ainsi que ceux de l’Autriche et des Pays-Bas) reposent dans la même proportion sur les déficits de l’Espagne (ainsi que sur ceux de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal). C’est ainsi qu’à un total des excédents privés dans la zone euro de 290 milliards d’euros répond un total des déficits privés de 138 milliards d’euros, soit 48%. Autrement dit, les pays excédentaires fabriquent intégralement leurs excédents provenant de la zone euro par les déficits donc l’endettement des agents des autres pays Voir http://www.chomage-et-monnaie.org/2010/03/editorial-l%E2%80%99allemagne-pourrait-elle-etre-un-peu-moins-allemande/

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3 http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20110105trib000589120/la-chine-va-continuer-a-acheter-de-la-dette-espagnole.html

4 La chine semble vouloir dynamiser son marché intérieur et acheter de plus en plus d’actifs à l’extérieur que ce soit des mines des forêts ou des entreprises…

Bercy tacle le Grenelle, la revanche de Gribouille ?

La direction générale du Trésor vient de sortir une étude sur les impacts macroéconomiques du Grenelle, montrant qu’ils sont positifs à court terme (jusqu’en 2020) tant en termes d’emplois créés que de PIB et négatifs après 2020 (jusqu’en 2050).

Je recommande la lecture de ce document très sérieusement construit et riche de données chiffrées et d’analyses utiles pour comprendre les données économiques du Grenelle1.

En revanche on ne peut être que circonspect face à ces exercices de simulation dont les conclusions relayées par les médias sont interprétables politiquement un peu trop facilement. Si l’on suivait les conclusions de cette étude, le Grenelle boosterait l’économie à court terme mais la plomberait quand il faudra payer la facture.

Les finances ne seraient-elles pas tout simplement en train de se venger de l’écologie, après le départ de Jean-Louis Borloo, en cherchant à démontrer que l’économie n’est décidément pas du côté de l’écologie. Cette étude sortant au moment même où les tarifs de rachat du solaire photovoltaïque sont sous moratoire, l’interprétation en termes de règlement de compte est tentante…

Certes les décisions du Grenelle ne sont pas irréprochables, et loin de là. Le tarif de rachat du photovoltaïque a été fixé à un niveau excessif et à permis à quelques investisseurs de faire des opérations à très haut rendement en accroissant en outre l’importation de cellules made in China, donc carbonées. D’un autre côté, le manque de volonté dans la rénovation thermique du bâtiment a fait prendre du retard dans un domaine stratégique, tant en termes de factures énergétiques pour les ménages que d’émissions de gaz à effet de serre (GES). De la même manière le Grenelle a été bien insuffisant dans le domaine agricole, que ce soit du côté des GES que de celui des pesticides. Enfin, il n’a pas fait comprendre à nos concitoyens l’ampleur des ennuis que nous nous préparons du fait de notre dépendance toujours extrême au pétrole.

Pour autant la critique macroéconomique de Bercy est-elle justifiée ? La réponse me semble clairement non, pour plusieurs familles de raisons.

Les modèles macroéconomiques sont incapables de faire des prévisions

L’économie actuelle est un système hautement complexe dont on ne sait pas modéliser les grandes interactions car on n’a même pas l’information primaire (personne sauf Rubini (mais était-ce un coup de bol?) n’ a vu venir la crise des subprimes car il était très difficile si ce n’est impossible d’avoir l’info des quantités de produits dérivés dans les portefeuilles)

A part quelques grandes évidences (du style les dettes des uns sont les créances des autres ) il n’y a pas de loi économique comme il y a des lois physiques (les élasticités collées dans les modèles pour décrire les comportements d’achat sont issues d’observations statistiques et elles peuvent changer)

Les décisions humaines peuvent intervenir et changer le cours des choses, les quelques décisions des Etats de plans de relance et maintenant de plans de rigueur, les décisions des patrons des banques centrales….leur appartiennent et ne sont pas déterminés de manière simplement linéaire. Bernanke est un spécialiste de la crise de 29 et de la crise japonaise, il décide d’une  politique  de quantitative easing qui a des effets ; un autre aurait pris une autre décision ; Hitler a eu un effet sur l’histoire, Roosevelt aussi, bref en la matière je ne crois pas à une vision structuraliste mais au nez de Cléopâtre !

Finaement, si les modèles physiques du climat peuvent dire des choses assez globales sur un horizon de quelques décennies, c’est exclu pour les modèles économiques. Au-delà de cette critique générale, on peut contester spécifiquement l’étude de Bercy.

Les conclusions les plus fortes du modèle ne sont–elles pas dues à la logique de sa construction ?

Le modèle Mésange utilisé par Bercy est keynésien à court terme et néoclassique à long terme. Est-il vraiment surprenant qu’il conclut à des effets positifs d’entraînement à court terme (dus au mécanisme multiplicateur de l’investissement de la partie keynésienne du modèle) et des effets négatifs à long terme. Dans une logique néoclassique en effet d’équilibre général, ce qu’on gagne d’un côté on le perd de l’autre….

Un pétrole pas cher et pas de prix du carbone d’ici 2050 pour Bercy ?

L’étude citée étudie trois scénarios de prix pour les énergies fossiles. Pour le baril, les trois prix retenus sont constants respectivement à 62, 80 et 130 dollars. Rappelons qu’il s’agit de la période 2009-2050. Et rappelons-nous que début 2001 le consensus en France des experts représentés au commissariat général au plan était un baril à 30 dollars a horizon 2020, croissant à 50 dollars à horizon 2050…L’incapacité de nos économistes à se représenter ne serait-ce que la possibilité d’évolutions bien plus brutales est littéralement stupéfiante. Il aurait été pour le moins utile de tester la sensibilité des résultats à des scénarios de prix beaucoup plus élevés et surtout plus erratiques.

Sauf erreur de lecture de ma part, je n’ai pas vu mention d’un quelconque mécanisme de prix du carbone, qui aurait évidemment un effet économique positif pour toutes les mesures visant à faciliter la décarbonisation de l’économie. Nos experts sont-ils incapables de voir que, malgré les difficultés et la complexité de la mise en œuvre de ces mécanismes, il se pourrait quand même qu’ils soient mis en œuvre avant 2050 ?

Mais surtout, que vaut une évaluation économique qui ne se situe pas par rapport à un scénario tendanciel (sans mesure) qui pourrait bien nous valoir quelques désagréments ?

Nos experts trouvent que le Grenelle est générateur de pertes d’emplois et de perte de PIB à partir de 2020. Mais ce genre d’analyse ne peut se comprendre qu’en différentiel par rapport à un scénario tendanciel sans Grenelle. Or la logique d’un plan de transition (dont le Grenelle n’est qu’une pâle copie) c’est bien d’anticiper pour éviter les menus désagréments provoqués par des ressources de plus en plus rares, des énergies de plus en plus coûteuses, un changement climatique créant des perturbations de tous ordres. Le scénario tendanciel le plus probable c’est un scénario de profonde récession. Est-ce celui qui a été choisi par nos experts ? Je ne crois vraiment pas, même si je n’ai pas réussi à le savoir en lisant le rapport.

Pour caricaturer, cette étude me rappelle ces économistes qui déclaraient que la première guerre mondiale n’allait durer que quelques mois, car elle était trop coûteuse…Décidément Gribouille, qui veut nous faire croire qu’on peut manquer d’argent, qu’il faut donc se serrer la ceinture et du coup se mettre à manquer d’argent a encore de beaux jours devant lui !

Alain Grandjean

De nouveaux critères pour orienter les investissements publics

S’il était décidé de faire un grand programme d’investissements, financé par la Banque Centrale, comme je l’ai proposé ici, il faudrait disposer de critères pertinents pour les choisir. Les critères actuels ne le sont pas dans une optique de développement durable ou soutenable.

Les investissements publics (Etat ou collectivités territoriales) sont aujourd’hui décidés selon un double mécanisme : le dernier mot est au politique ce qui peut conduire à des « éléphants blancs 1», investissements mûs par le désir de prestige, le clientélisme ou la simple envie de « couper un ruban ». Du coup, les administrations ont tenté de mettre au point des méthodes de rationalisation des choix budgétaires visant à limiter ces risques. La méthode qui s’impose aujourd’hui est l’analyse coûts-avantages ou coûts-bénéfices (en anglais cost-benefice analysis) que nous appellerons dans la suite ACB.

L’ACB s’inspire très fortement du calcul financier d’entreprise. Il s’agit dans les deux cas de calculer la Valeur Actuelle Nette (VAN) de l’investissement avec un taux d’actualisation qui, pour le calcul public, est fixé par le Conseil d’Analyse Stratégique (ex commissariat au plan). Aujourd’hui ce taux est de 4%. Actualisé à ce taux, un investissement à VAN positive est considéré comme rentable.

Je ne vais pas discuter maintenant de la question du taux d’actualisation, ni plus globalement de la pertinence et des limites de l’ACB, que Nicolas Bouleau a discuté dans ce blog, mais de la manière dont sont comptabilisés les coûts et les avantages.

Qu’est-ce qu’un coût ou un avantage socio-économique ?

Une ACB s’inspire d’ un calcul privé mais est supposée se placer du point de vue de la collectivité. En effet l’Etat qui va réaliser un investissement le fait dans l’intérêt général : il doit donc viser à ce qu’il génère le plus d’avantages collectifs (ou socio-économiques) possibles au moindre coût collectif (ou socio-économique).
Prenons comme exemple la réalisation d’une autoroute. Les avantages à prendre en considération sont le gain de temps, la réduction de l’insécurité routière (blessés et morts évités), la réduction de la congestion éventuelle, celle des pollutions et nuisances (NOx CO2 bruit) s’il y a lieu. Les coûts à prendre en considération sont le coût budgétaire de l’investissement, , le coût du péage, les coûts d’exploitation et de maintenance l’augmentation des pollutions et nuisances s’il y a lieu (Nox CO2 bruit). Un guide méthodologique permet de donner une valeur monétaire à des coûts ou des avantages qui n’en ont pas « spontanément » : le temps, la vie humaine, une blessure, le bruit, les émissions de polluants…

Ainsi entre deux autoroutes qui ont le même coût budgétaire, c’est celle qui a les meilleures « performances » en gains de temps, en sécurité, en réduction de la congestion et en émissions de polluants qui aura la meilleure VAN.

Cette analyse semble conforme au bon sens mais elle comporte plusieurs pièges. Commençons par le premier.

Il est plus facile de trouver du temps qu’une autre planète

L’évaluation socio-économique d’une autoroute comme on l’a vu suppose de donner une valeur au temps gagné par les usagers. Sans entrer dans les méthodes de calcul de cette valeur du temps il est intéressant de pointer du doigt une curiosité du calcul ainsi fait. L’autoroute fait gagner du temps ; elle donne du travail (ce n’est donc pas un coût2) mais coûte des ressources non renouvelables comme du pétrole. La combustion de ce pétrole émet du CO2 qui participe à la dérive climatique. Si la valeur du temps utilisée est élevée et les coûts du pétrole et du CO2 ne sont pas trop élevés, il va être socioéconomiquement rentable de réaliser l’autoroute, et ce d’autant que le gain de temps est maintenant et l’impact climatique plus tard. Le jeu de l’actualisation favorise le gain de temps et défavorise les impacts négatifs qui arrivent plus tard…

Ce calcul va donc inciter à trouver rationnel d’accélérer la destruction des ressources non renouvelables et la dérive climatique alors qu’il est plus facile, comme le dit la Fondation Nicolas Hulot, de trouver du temps qu’une autre planète.

Où est l’erreur ?

A suivre…

Alain Grandjean

1 C’est le cas du Grand-Paris, même si le nom de son initiateur, Christian Blanc, n’est pas à l’origine de l’appellation pittoresque d’éléphant blanc !

2 On y reviendra dans la suite

La rigueur, politique de Gribouille

Gribouille se jette à l’eau pour ne pas être mouillé par la pluie…C’est ce que font aujourd’hui les gouvernements européens.

Face aux attaques des marchés financiers sur les dettes publiques, ils mènent, dans une belle unanimité, des politiques de rigueur censées rassurer les marchés.

La politique de rigueur c’est la réduction des dépenses pour réduire le déficit et par conséquent la croissance de la dette publique. Les conséquences sociales d’une telle politique dans une période de croissance faible et de concurrence forte, qui pousse les entreprises à faire des gains de productivité, sont évidentes : il y aura plus de chômage, moins d’aides sociales, moins d’allocations chômage, plus de précarité. Les conséquences environnementales sont évidentes aussi : on réduit les incitations (qui s’appellent maintenant « niches fiscales ») on temporise sur les investissements verts, on réduit les dépenses (qui s’appelaient avant investissements). Bref on reporte à demain ce qu’il faudrait faire aujourd’hui.

Que cette politique rassure les marchés, rien n’est moins sûr. L’austérité au niveau européen peut évidemment entraîner une récession. Il est loin d’être certain que se produisent les effets supposés positifs de cette austérité (baisse des taux d’intérêt à long terme, amélioration de la compétitivité de l’Europe). A l’inverse la baisse du pouvoir d’achat qui en résulte est assez probable et ne peut que réduire la demande des ménages et les anticipations des entreprises, donc leurs investissements.

Les déficits publics pourraient donc être toujours aussi importants (voire plus en pourcentage) par baisse des recettes fiscales…Les dettes publiques seraient alors toujours aussi importantes et la capacité des Etats à les rembourser toujours aussi mise en doute par les marchés. D’autant que le scénario consistant à poursuivre l’austérité, en compensant les baisses de recettes par de nouvelle coupes dans les dépenses, aggravant les difficultés sociales, le chômage et la crise pourrait déstabiliser les gouvernements et créer des difficultés encore bien plus sérieuses de gestion publique, voire d’ordre public, ce qui pourrait ne pas plaire aux marchés…

Les marchés, effectivement sceptiques sur la capacité des Etats européens à régler la crise financière ont semble-t-il décidé de se mettre en ordre de bataille. Après la Grèce et l’Irlande, ils se préparent à attaquer la dette portugaise et la dette espagnole. Les banques européennes très engagées vis-à-vis de ces pays vont évidemment continuer à demander à la BCE de racheter ces dettes pour éviter d’avoir à faire des pertes consécutives à un rééchelonnement de leurs créances. La BCE continuera à demander l’intervention du Fmi et du fonds européen. Le BCE et ces fonds demanderont aux gouvernements d’accroître la rigueur de leur politique.

On sait où mène cette politique. Heinrich Brüning avec sa politique déflationniste a plongé l’Allemagne dans les bras d’Hitler.

Il n’est plus du tout exclu que les politiques de rigueur lancées aujourd’hui conduisent plus modestement à l’éclatement de la zone Euro et ce indépendamment de tout jugement de ma part sur l’intérêt intrinsèque de l’intérêt de l’Euro. Bref les politiques de rigueur sont des politiques de Gribouille. Elles conduisent à l’endroit exact où elles veulent éviter l’Europe d’aller.

Y a-t-il une alternative ?

Oui, bien sûr. Il s’agit de mobiliser la politique monétaire « non-conventionnelles », pour financer un programme massif d’investissements de transition vers un modèle économique durable, au plan écologique et social. Utilisée par la BCE pour « sauver » les banques1, elle peut être utilisée, en recourant à l’argument d’exception, pour « sauver la planète ».

Au plan économique et financier, les bénéfices sont assez clairs : les commandes générées créent de l’activité et de l’emploi en Europe, augmentent les recettes fiscales, rassurent les marchés, rééquilibrent le rapport de force entre les Etats et les marchés. S’il est correctement mené ce plan bénéficie à nos champions européens. Il constitue une réponse sérieuse à la politique de « quantitative easing » de la FED2. Au plan social, ce plan permet d’éviter le recours à l’austérité qui lamine le revenu des plus pauvres et aggrave la précarité. Il redonne du sens et de l’espoir à tous. Au plan écologique, il permet de réaliser plus vite la transition indispensable vers une économie sobre en énergie et en ressources, et bas carbone.

J’ai déjà posé ici le cadre de ce que devrait être une politique européenne fondée sur 3 piliers et un nouveau pacte de développement durable. Le temps passe. nous risquons bien de connaître des moments franchement peu joyeux. Sauf si nos gouvernements se réveillent à temps, abandonnent leur vision étroitement comptable, ouvrent les yeux et reviennent sur terre ! Espérons que la fée Carabosse transforme nos Gribouilles en princes sinon charmants, au moins éclairés.

Alain Grandjean


1 Ce qui est sûr c’est qu’elles permettent de sauvegarder les intérêts des actionnaires des banques. L’ampleur exacte des risques (directs pour les banques ou indirects et systémiques) ne me semble pas très bien documentée.

2 La FED a lancé en novmbre 2010 un programme qui a été  « Quantitative Easing 2 »  de rachats de titres publics pour un montant de 600 milliards  de dollars (75 milliards par mois). Alors que la précédente opération avait visé à relancer directement l’économie intérieure, il semble bien que dans ce deuxième cas il s’agisse pour les Etats-Unis de faire baisser la valeur du dollar face notamment au Yuan pour améliorer la compétitivité relative de l’économie américaine.

Comment peut-on manquer d’argent pour…sauver la planète ?

Comment peut-on manquer d’argent pour…sauver la planète ?

« Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été pêché, alors on saura que l’argent ne se mange pas. »1

Je ne sais pas si cette citation est authentique, mais elle reflète bien le paradoxe à lever : comment peut-on manquer de quelque chose qui se crée ex nihilo ? Manquer de poissons, de pétrole, de minerais…c’est possible, puisque ce sont des ressources finies et non renouvelables. Elles sont détruites dans nos processus de production et de consommation. Mais l’argent, une fois créé d’un simple jeu d’écritures, circule d’une poche à l’autre. Il n’est pas consommé au sens où l’est le poisson que nous mangeons. Même si nos expressions habituelles tendent à créer la confusion (il a brûlé du cash, ce projet est un trou financier, il a perdu de l’argent dans cet investissement, …) nous savons bien faire la différence entre un coût réel (la perte d’une ressource physique, qui est un coût collectif) et un coût symbolique (un transfert d’argent entre Pierre et Paul, qui est un coût microéconomique).

Que peut-on donc vouloir dire « manquer d’argent » ? Plusieurs choses assez différentes, dont une assez étonnante, qui nous est rappelée à nouveau par les rumeurs de panique bancaire en Irlande.

riche mange de l'argent sur planète vide et détruite

C’est trop cher

Le premier sens est le plus banal. Les produits bios sont plus chers que les autres et les ménages n’ont pas assez d’argent pour se les payer. Une maison mieux isolée est plus chère. Une voiture hybride est plus chère. Bref, sauver la planète, c’est bien au plan moral mais moins bien pour le porte-monnaie. Et ce pour plusieurs raisons : les volumes ne sont pas là, les rendements sont plus faibles, les coûts de production plus élevés…

La réponse à ce manque d’argent-là est assez évidente. Si nous voulons que les « agents »  économiques achètent des produits et services respectueux de l’environnement et plus économes en ressources, il faut que les systèmes de prix incorporent leurs impacts sur l’environnement et sur les ressources. Les économistes disent qu’il faut « internaliser les externalités ». En termes plus simples, la nature ne se fait pas payer pour les services qu’elle rend ni pour les préjudices qu’elle subit. Il faut donc pour que ces coûts-là soient payés par les consommateurs et les producteurs leur donner un prix …D’où l’arsenal taxe carbone et autres.

Ce n’est pas rentable

Variante de ce premier sens : sauver la planète, ce n’est pas rentable. Il est bien connu que les business les plus rentables sont les moins vertueux : la vente d’armes, de drogues légales ou illégales, la prostitution, le jeu. C’est d’ailleurs pour cela que les premiers fonds d’investissement socialement responsables (ISR) lancés par des religieuses qui voulaient placer leurs économies en vue de leur retraite, en évitant ce type de placements les excluaient par principe. Les gestionnaires auraient été trop tentés d’y avoir recours (même en se limitant aux activités légales).

L’ ISR aujourd’hui tente aujourd’hui une démarche complémentaire d’incorporation de critères extra-financiers à côté des critères financiers, plutôt qu’une démarche d’exclusion, en partant de l’idée qu’une activité qui intègre ces éléments est sur le long terme plus rentable que si elle ne les intégrait pas. En simplifiant, cette intégration permettrait aux dirigeants de ces activités de limiter les risques (de conflits avec les parties prenantes2, de réputation, de manque de ressources physiques etc.). D’où pour les épargnants un placement globalement plus performant.

Les débats font rage aujourd’hui pour savoir si les fonds ISR « performent » au moins autant que la moyenne des indices. Mais il faut bien reconnaître qu’en tout état de cause, l’ISR, même si ces volumes croissent, reste un domaine très minoritaire de la finance. Les ménages continuent dans leur immense majorité à vouloir les meilleurs placements en termes de rendement et de risque, indépendamment de toute considération sur les conséquences des business qu’ils financent ainsi.

Pour corriger le tir, les solutions sont voisines du cas précédent (introduire dans l’économie un prix pour les pollutions et consommations de ressources) à compléter par des instruments spécifiquement financiers : fiscalité sur les plus-values à différencier en fonction de la performance extra-financière, en fonction de la durée de détention des actions3 etc.

Les caisses sont vides

L’Etat et les administrations sont a priori moins soumis à la pression du court terme et pourraient investir sur le long terme ou sur des projets à valeur sociale non monétarisée sur les marchés …Sauf que les caisses sont vides. Les plans de rigueur pleuvent en Europe et remettent en cause les plans de relance plus ou moins verts qui avaient été lancés en 2008.

L’orthodoxie doctrinale qui est à la base de cette croyance a été bien dénoncée par les économistes atterrés et je n’y reviendrai pas ici. La gamme de solutions est assez différente pour le coup de nos deux cas précédents. Il s’agit d’une part de restructurer la fiscalité et les prélèvements obligatoires pour équilibrer de manière plus équitable les dépenses et recettes publiques. D’autre part il s’agit de redonner des marges de manœuvre financières à l’Etat en lui redonnant tout ou partie du pouvoir de création monétaire qui a été accaparée par les banques privées.

Il fera bon usage de ces nouvelles ressources s’il intègre le long terme dans ses décisions d’investissement (et là nous retombons sur les points précédents).

Il n’y a plus d’argent dans l’économie

Si la monnaie se crée d’un simple jeu d’écritures, elle se détruit aussi simplement. Les paniques bancaires sont la preuve que nous savons bien que les banques créent un argent « auto-évanescent ». La monnaie créée très majoritairement par les banques en contreparties d’un crédit qu’elle accorde est temporaire. Quand le crédit est remboursé elle est détruite. Ce n’est pas un problème en période normale où de nouveaux crédits remplacent les anciens en permanence. Mais en période de récession ce renouvellement ne se fait pas et la masse monétaire se contracte. Ce phénomène peut être aggravé par les paniques collectives. C’est ce qui s’est passé dans les années 30 : les déposants craignant un dépôt de bilan de leur banque se ruent au guichet pour être les premiers à transformer leurs dépôts en billets. La banque ne pouvant faire face à cette demande de liquidité dépose le bilan et entraine avec elle celui des entreprises et des banques qui dépendaient d’elle. L’effet domino (appelé risque systémique et dont on ne sait pas bien comment il se propage dans les détails) conduit à des dépôts de bilan en cascade et plonge l’économie extrêmement vite dans le marasme, car il n’y a plus d’argent nulle part.

On n’en est pas là en Europe, mais on le craint. La crise Irlandaise est là pour le rappeler et nul ne sait si de plans de sauvetage en plans de sauvetage le grand crash est bien définitivement conjuré.

Supposons qu’il arrive. Il n’y aura pas plus d’argent, dira-t-on, pour détruire la planète que pour la sauver ? Au contraire même dira-t-on (avec un brin de cynisme ou d’ironie), puisque la récession est la seule méthode qui a fait ses preuves pour réduire les émissions de CO2 !

Je pense de mon côté que la crise économique et financière retarde les décisions d’investissement de long terme et complique considérablement la tâche des responsables politiques qui doivent mettre en œuvre des réformes fiscales évoquées ci-dessus. La crise accroit encore la préférence pour le présent des agents économiques, réduit leurs horizons, intensifie le repli sur soi et réduit la solidarité intergénérationnelle. Quand elle ne conduit tout simplement pas au populisme voire à la guerre civile, ce qui n’est pas le contexte le plus favorable à la réflexion de long terme…

S’il faut abriter plus les Etats des humeurs des marchés et s’il faut leur redonner de la puissance monétaire c’est encore plus vrai dans la période actuelle. Il est absurde de décaler des investissements d’avenir parce que l’Etat est considéré comme trop endetté ou parce que les banques prêtent insuffisamment ou dans des conditions trop sévères, quand les besoins sont là, urgents à satisfaire, quand les demandes d’emplois et les compétences humaines et techniques sont là, quand, enfin, la poursuite du mode de développement actuel conduit l’humanité dans le mur de la pénurie réelle.

Quand comprendrons-nous que l’argent ne se mange pas ?

Alain Grandjean

1 Proverbe attribué à un sage indien

2 Que ce soit avec le personnel si le management est irrespectueux, de procès avec des administrations ou des parties civiles en cas de pollutions ou de nuisances etc.

3 Ce qui permettrait de favoriser les actionnaires fidèles et sensibles aux performances de long terme donc de réduire la pression à la performance de court terme.

Une petite histoire de l’ère industrielle

Excellente vidéo, limpide et pédagogique du Post Carbon Institute. N’hésitez pas à la partager sur vos réseaux…

9 octobre, le colloque des économistes atterrés

Comme annoncé sur par Twitter et sur Facebook (n’hésitez pas à me suivre dans ces expérimentations des médias sociaux et n’oubliez pas d’y relayer les contenus bien sûr :) ), j’ai signé le manifeste des économistes atterrés.

Je partage néanmoins les réserves formulées par Jean Gadrey.

Devant son succès (Plus de 600 signatures d’universitaires), ce partage d’idées initié par Philippe Askenazy (CNRS, Ecole d’économie de Paris), Thomas Coutrot (Conseil scientifique d’Attac), André Orléan (CNRS, EHESS) et Henri Sterdyniak (OFCE) pourrait se transformer en processus : ses initiateurs annoncent la tenue d’un colloque sur le sujet. Pour voir l’annonce et le programme

Voici l’annonce du colloque :

« Chers ami(e)s signataires du Manifeste d’économistes atterrés, bonjour

ci-joint la liste des signataires (actualisée au vendredi 24 septembre, nous continuerons à la maintenir actualisée)
Les signataires sont à 90% des économistes (pour la plupart universitaires), mais nous avons aussi reçu des signatures spontanées de chercheurs d’autres disciplines (gestion, philo, histoire, sociologie…), de syndicalistes et de citoyens eux aussi « atterrés »; nous remercions chacun de cette prise de position.

Ci-joint aussi le programme du colloque de samedi 9 octobre. Le lieu n’est pas encore totalement confirmé, mais nous vous tiendrons informés en cas de changement.

très cordialement,

Les initiateurs du manifeste d’économistes atterrés »

Pour consulter la liste des signataires du manifeste : voir ici

Pour consulter ou télécharger le manifeste :

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