Affligeant : une analyse du sommet de Bruxelles qui dénonce la seule proposition qu’il faut pousser : le recours à la création monétaire par la BCE

Terra Nova vient de publier une note rédigée par Guillaume Hannezo[1] : « Sommet européen du 26 octobre : une digue européenne face au tsunami financier »

Cette note très synthétique  comporte des éléments d’analyse intéressants mais concentre sa critique de la position française dans la négociation ayant précédé  ce sommet sur ce qui me semble au contraire mériter un coup de chapeau. La France a en effet proposé que le FESF devienne une banque et puisse ainsi avec 250 mds de capital disponible, acheter 2 000 milliards d’obligations d’Etat avec des fonds fournis par la banque centrale.

Guillaume Hannezo écrit : « La technique utilisée permet d’éviter le recours à la monétisation, que la France n’aurait pas du demander car elle n’est pas du ressort du Conseil européen, mais du conseil des gouverneurs, qui décideront en toute indépendance du réglage de la masse monétaire, comme le prévoit le Traité. »

Il fait appel à trois arguments aussi faibles l’un que l’autre pour justifier cette critique :

  • l’absence de recours à la création monétaire par la BCE serait au cœur de l’identité allemande  traumatisée par 2 épisodes d’hyper inflation.

Que nos partenaires allemands attachent de l’importance au dispositif central du traité de Maastricht est une évidence. Et qu’ils soient issus d’expériences  douloureuses également. Que cela suffise à ne pas proposer une modification de ce dispositif en pleine crise européenne ne s’en déduit pas du tout.

Nos intérêts ne sont pas alignés sur les intérêts allemands avec lesquels nous avons des marges de négociation. Mais surtout comme le FESF devait être « démultiplié » c’était la moins mauvaise des solutions. Le recours au financement par la Chine sera soumis à des conditions autrement douloureuses au plan social et écologique. J ‘y reviendrai.

  • ce serait contraire à l’Etat de droit, puisqu’interdit formellement par le TUE. (Traité sur l’Union Européenne)

D’une part le TUE est vidé de son contenu du fait de multiples écarts à son esprit et à sa lettre (les critères de Maastricht ne sont pas respectés et la Banque Centrale rachète des titres d’Etat). En particulier l’aide négociée au sommet est elle aussi contraire au Traité qui interdit cette solidarité (par son article 125 connu sous le nom de clause de no bail out[2]).

D’autre part ce traité va être renégocié. C’est donc  le moment ou jamais de faire des propositions nouvelles.

Enfin je ne suis pas sûr qu’un traité qui a été voté dans l’inconscience des citoyens de ses conséquences (savaient-ils qu’il transformait la doxa monétariste en principe intangible ?)  puis qui a reçu un désaveu lors du vote négatif au projet de Constitution Européenne, ait un poids démocratique très élevé…

  • enfin Guillaume Hannezo évoque un argument qui ne mériterait qu’un haussement d’épaule s’il n’était pas malheureusement pris au sérieux par de nombreux citoyens.
    «  D’un point de vue allemand, faire financer par la planche à billets les déficits budgétaires, c’est-à-dire faire acheter par la banque centrale les émissions obligataires nouvelles des Etats, c’est exactement ce que fait Robert Mugabe, ou les autres Etats impécunieux d’Afrique. Autoritarisme politique, laxisme économique, inflation de la masse monétaire : mauvais souvenirs. »

Notre auteur sait bien et rappelle que les USA et la Grande-Bretagne monétise des déficits budgétaires.  Mais, dit-il, en toute indépendance et pour assurer la liquidité de l’économie. C’est évidemment une contre-vérité. Les opérations de quantitative easing ont bien d’autres objectifs. Au fond tout en s’en défendant « nous ne sommes pas des ayatollahs du monétarisme » , il s’en fait l’apôtre  zélé. Affligeant !

Alain Grandjean


[1] Guillaume Hannezo, 48 ans, est associé gérant de Rothschild et cie. Ancien élève de l’ENS et de l’ENA, inspecteur des finances, il a été conseiller technique au cabinet de Pierre Beregovoy, puis conseiller économique à l’Elysée sous Francois Mitterrand. Directeur financier des AGF (93/97),puis de la Compagnie générale des eaux/Vivendi universal (97/2002),il crée en 2003 une « boutique » de conseil en fusions acquisitions (FDR finance),intégrée depuis 2007 dans la banque Rothschild . Guillaume Hannezo est par ailleurs vice Président du conseil de surveillance de Libération et membre fondateur des Gracques

[2] Voir par exemple http://www.telos-eu.com/fr/article/l_ue_a_t_elle_le_droit_de_renflouer_la_grece

Le révisionnisme monétaire

Par Gabriel Galand et Alain Grandjean, économistes, membre du groupe de travail sur les questions financières mis en place par la FNH – A lire également sur le blog dédié.


Tout à leur conviction que lacréation monétaire ne peut être mise au service de tous, et notamment ne peut financer des investissements collectifs, certains économistes en viennent à nier la possibilité même de la création monétaire.

Faisons d’abord une description rapide des mécanismes bancaires qui conduisent à la création monétaire.

L’opération comptable fondamentale est la suivante (opération I).

ACTIF PASSIF
Banque A Créance sur X ……+  100 Compte à vue X … + 100

La banque A prête 100 € à l’agent X. Elle inscrit 100 € sur le compte de X et constate à son actif une créance de 100 € sur X. La banque a créé ex-nihilo les 100 € du compte de X.

Ceci n’est pas la seule manière de prêter de l’argent à X. La Banque A peut aussi « mobiliser de l’épargne » par l’écriture suivante (opération II) (nous supposons pour l’instant que tout se passe dans la même banque).

ACTIF PASSIF
Banque A Compte à vue Y

Compte à terme Y

… – 100

…+ 100

Banque A Créance sur X …… + 100 Compte à vue X …+ 100

L’agent Y a épargné 100 euros en les transférant de son compte à vue à son compte d’épargne. Lorsque Y épargne ces 100 € et les soustrait du circuit de la monnaie circulante, la Banque les remet dans le circuit en prêtant à X comme précédemment. Ici on a une destruction création.

Les choses sont en réalité un peu moins simples car la Banque A n’est pas seule au monde. Dans l’opération I, la banque A, du seul fait de la création des 100 euros, va subir des « fuites » vers le monde extérieur.

  • D’abord la Banque centrale va lui demander de mettre en réserve environ 2 € de monnaie centrale (celle que la banque A possède sur son compte à la Banque centrale). Ce sont les « réserves obligatoires ».
  • Ensuite, X, comme tout agent titulaire d’un compte à vue, va avoir besoin de billets et les retirera au distributeur. Ces billets, la banque A devra les acheter à la Banque centrale. En moyenne, le volume de billets est de 10 à 15% du montant des comptes à vue.
  • Ce n’est pas tout. Il reste le plus important. Lorsque X va utiliser ces 100 €, il va les dépenser auprès d’autres agents qui ont des comptes dans d’autres banques. Si par exemple l’agent Z dans la banque B reçoit un chèque de X de 20 € et le remet à sa banque, celle-ci va demander à la banque A de lui verser 20 € pour qu’elle puisse créditer Z. Comme les banques règlent leurs dettes et créances mutuelles par mouvements de leurs comptes en Banque centrale, A va se trouver débitrice de B pour 20 € de monnaie centrale. On conçoit que compte tenu des millions de chèques qui circulent dans tous les sens, les dettes et créances des banques les unes envers les autres (en raison de ces chèques) se compensent en grande partie.

Restons en là, mais remarquons pour finir que dans l’opération II la banque n’a pas tous ces soucis car elle n’a pas créé de monnaie, il n’y a donc pas de fuites en moyenne, ni en réserves, ni en billets, ni vers les autres banques.

Passons maintenant aux arguments des révisionnistes. On peut les répartir en trois catégories

1. La création monétaire n’existe pas.

Cette position est la plus excessive. Elle consiste à nier toute création monétaire par les banques. Pour l’étayer, ils prennent argument de toutes les fuites lors de la création monétaire et prétendent que la banque A peut créer cette monnaie provisoirement, mais qu’elle doit rapidement trouver une ressource d’épargne pour annuler cette création, car sinon les fuites (surtout vers les autres banques), vont annuler tout bénéfice de l’opération. Autrement dit la banque n’a d’autre choix que de se comporter comme un organisme non bancaire, qui, n’ayant pas de compte à la Banque centrale, ne prête que des ressources d’épargne collectée.

Cette position est tout simplement erronée.

Il a été montré que si toutes les banques augmentent leur volume de prêts au même rythme, les compensations de dettes entre banques se font parfaitement et que la masse monétaire augmente régulièrement au même rythme, les banques ne subissant que les fuites de billets et de réserves obligatoires. Qui plus est, il y a le marché interbancaire permet aux banques bénéficiaires des fuites de prêter aux banques qui en souffrent.

Il y a surtout la Banque centrale qui prend en pension les créances contreparties de la création monétaire, et qui fournit autant de monnaie centrale que nécessaire. Si ces prises en pension augmentent également au même rythme que le reste, elles financent les billets et les réserves obligatoires sans problème et restent de volume très inférieur à celui de la monnaie créée. Les banques peuvent donc créer de la monnaie en assurant des ressources de monnaie centrale d’environ 15% du montant de la monnaie créée. C’est la notion de multiplicateur du crédit.

La preuve absolue que notre démonstration est correcte est qu’il existe bel et bien une masse de monnaie M1 (somme des comptes à vue, des billets et des pièces) d’environ 4500 milliards d’euros dans la zone euro, et que cette monnaie, il a bien fallu la créer avec des opérations bancaires du type de l’opération I. Ni l’or (10 000 tonnes soit 300 à 400 milliards d’euros à l’actif du SEBC)  ni les devises possédées par les banques centrales (250 milliards environ au même actif)  ne suffisent, et de loin, pour expliquer la monétisation d’une telle somme. Ni à expliquer comment cette masse monétaire fait pour augmenter chaque année (M1 est passée de 2000 milliards en 2001 à 4500 en 2010, soit une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 8%).

2. Pas besoin de création monétaire pour financer l’investissement.

Ceci est un révisionnisme un peu plus subtil. Il consiste à accepter la création monétaire, mais à soutenir que dans le cas de l’investissement, il n’y a pas en fait de création monétaire car celle-ci en quelque sorte s’auto-exclut. Cette position s’appuie en général sur l’égalité d’origine keynésienne selon laquelle l’investissement est égal à l’épargne et plus précisément que l’investissement génère l’épargne nécessaire à son financement et qu’il n’y a besoin d’aucune création monétaire dans ce cas. Il faut donc faire appel à l’épargne pour financer l’investissement et non à la création monétaire.

Ce sophisme repose sur l’utilisation abusive d’un modèle. Les modèles économiques analytiques, comme le modèle keynésien utilisé ici, sont des représentations simplifiées du monde. Ils sont vérifiées pour certains points de vue sur ce monde (d’où leur utilité), mais pas du tout pour d’autres. Aucun modèle ne prétend représenter le monde économique sous tous ses aspects. Il y a toujours des hypothèses restrictives qui pèsent plus ou moins lourd suivant les résultats cherchés. D’ailleurs, certains keynésiens considèrent que,  même en acceptant ce modèle, le financement de départ doit fournir un financement ex-nihilo, et que l’égalité de l’investissement et de l’épargne n’intervient qu’après, voire même à long terme. Dans ce cas, le raisonnement keynésien est parfaitement compatible avec notre démarche.

En effet, supposons que, en suivant la logique du modèle, on crée régulièrement de la monnaie qu’on investit dans l’économie avec un multiplicateur keynésien et avec fuites à chaque tour en épargne. Au premier tour les investissements peuvent être ciblés pour minimiser ces fuites, mais à partir du 2ème tour celles-ci sont conformes à la moyenne nationale. Les fuites en épargne  vont générer l’épargne  nécessaire, qui conduira au financement complet de l’investissement conformément au modèle (1). Dès lors la création monétaire initiale s’est bien transformée en épargne. La seule question qui se pose est celle de l’ajustement de la création monétaire aux besoins d’investissements mais la création monétaire reste un besoin évident.

3. La création monétaire est limitée par le comportement des agents économiques.

Cette idée, est d’origine monétariste. Elle consiste à dire que la création monétaire est inefficace parce que la masse monétaire est limitée par un comportement stable des agents à propos de l’affectation de leurs liquidités. Si les agents décident de garder 25% du PIB en encaisses liquides, on ne pourrait augmenter celles-ci d’une grande quantité sans déséquilibrer le système et provoquer une hausse des prix.

Etant donné qu’on est dans ce cas face à des opposants au keynésianisme, il faut rester sur le terrain exclusif de la monnaie et rappeler à ces contradicteurs que même les monétaristes admettent que lorsque de la monnaie est créée et mise à disposition des agents, cette augmentation nominale des revenus se partage entre hausse de la demande réelle et hausse des prix, sans qu’on puisse dire la part de l’un et de l’autre. Cette position suppose donc au moins que la masse monétaire puisse augmenter. Si par ailleurs cette création monétaire finance des investissements productifs, on augmente les revenus en même temps que l’offre et on ne voit pas pourquoi il y aurait « trop » de monnaie.

Une variante de cette limitation imaginaire est celle du bilan de la Banque centrale. Le passif de ce bilan, ou son poste M0 (comptes des établissements financiers et billets papier en circulation), seraient limités en fonction du PIB et des habitudes des agents. Les justifications de ces limitations ne sont pas claires, mais le meilleur moyen de montrer la fausseté de cette affirmation est de disposer d’un bon contrexemple.

Entre le 31 Décembre 2007 et le 31 Décembre 2010, la FED a multiplié son passif et le montant de M0 par 2,8 (il est passé de  800 milliards de dollars à 2300 milliards de dollars). Le moins qu’on puisse dire est que cette croissance n’a rien à voir avec celle du PIB, ni de celle de l’économie réelle.

Conclusion

Il paraît clair que les justifications des contradicteurs ne sont pas scientifiquement fondées. Elles semblent plutôt motivées par le désir de conserver à tout prix en l’état le mode de fonctionnement actuel de financement des investissements collectifs par le marché.

Gabriel Galand et Alain Grandjean

NOTE

1. Il ne parait pas certain qu’en modèle ouvert l’égalité ex-post I=S puisse être réalisée. A étudier.

La Fed ne montera pas ses taux en 2011 (billet invité de Michel Lepetit)

L’inflation est omniprésente dans le monde. Sa résurgence dans des pays développés encore convalescents a surpris tous les économistes. Dans les grands pays émergents, elle accompagne une forte croissance énergivore. (voir mon article : « inflation = énergie + climat » http://www.theshiftproject.org/cet-article/la-speculation-nexplique-pas-seule-linflation ).

Devant ce retour de l’inflation qui déstabilise aujourd’hui des acteurs économiques et des décideurs politiques mal préparés, la réaction des grandes banques centrales de l’OCDE va être déterminante dans les mois à venir.

La BCE a remonté son taux directeur en avril 2011, donnant ainsi le signal qu’elle mettait fin à la politique économique très accommodante mise en œuvre depuis la Grande dépression de 2008.

Qu’en sera-t-il de la Fed ?

La question n’est pas ici la probable inefficacité de l’arme du resserrement monétaire face à l’inflation actuelle et ses causes : j’évoquerai dans une autre note les effets retards sur l’inflation dus notamment aux subventions locales des prix énergétiques ; retards dus aussi à la gestion des entreprises dans la transmission du signal prix à travers la chaîne clients/fournisseurs (le fameux « pricing power »). Ces mécanismes et la volatilité actuelle des prix des matières premières sont de nature à retarder –mais pas à contenir- la vague d’augmentation des prix en cours et sa diffusion dans toute l’économie.

Constatons d’ailleurs le récent fatalisme lucide de Ben Bernanke en février 2011 :

« US monetary policy can’t do anything about, for example, bad weather in Russia or increases in demand for oil in Brazil or China.”

A travers deux axes d’analyse on tentera ici d’éclairer la politique qui devrait être suivie par la Fed dans les mois à venir.

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Tout d’abord en interprétant une intervention publique de Janet L Yellen du 11 avril 2011 : « Commodity prices, the economic outlook, and monetary policy » (http://www.federalreserve.gov/newsevents/speech/yellen20110411a.htm ). J. Yellen est la vice chairman de la Fed, de tendance démocrate ; elle avait été pressentie pour succéder à B. Bernanke.

Outre qu’il formalise probablement le diagnostic actuel des démocrates sur la crise, ce discours fournit dans sa conclusion des indications claires sur les scénarios à venir imaginables, en rappelant la mission duale de la Fed : la lutte contre l’inflation ET la croissance économique américaine (et donc l’emploi).

“Of course, there are risks to the outlook that may affect the timing and pace of monetary policy firming. In my view, however, even additional large and persistent shocks to commodity prices might not call for any substantial change in the course of monetary policy as long as inflation expectations remain well anchored and measures of underlying inflation continue to be subdued. As I noted earlier, a surge in commodity prices unavoidably impairs performance with respect to both aspects of the Federal Reserve’s dual mandate: Such shocks push up unemployment and raise inflation. A policy easing might alleviate the effects on employment but would tend to exacerbate the inflationary effects; conversely, policy firming might mitigate the rise in inflation but would contribute to an even weaker economic recovery. Under such circumstances, an appropriate balance in fulfilling our dual mandate might well call for the FOMC to leave the stance of monetary policy broadly unchanged.

That said, in light of the experience of the 1970s, it is clear that we cannot be complacent about the stability of inflation expectations, and we must be prepared to take decisive action to keep these expectations stable. For example, if a continued run-up in commodity prices appeared to be sparking a wage-price spiral, then underlying inflation could begin trending upward at an unacceptable pace. Such circumstances would clearly call for policy firming to ensure that longer-term inflation expectations remain firmly anchored.”

Très explicitement, ce n’est donc qu’en cas d’enclenchement de la spirale prix/salaire, que la Fed sous J. Yellen ferait évoluer sa politique monétaire ; et donc pas uniquement si les prix des matières premières continuaient d’augmenter.

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Pour mieux connaître les vues de Ben Bernanke, monétariste affiché nommé par G.Bush, il peut être utile de se plonger dans ses recherches académiques passées.

Dans un article fameux de juin 1997, cosigné avec M Gertler et M. Watson : « Systematic monetary policy and the effects of oil price shocks » (http://econ.as.nyu.edu/docs/IO/9382/RR97-25.PDF) , il analysait les raisons des récessions ayant succédé à un choc pétrolier, en tentant de distinguer (1) les effets restrictifs sur la demande dus aux augmentations de prix, (2) des effets récessifs dus aux augmentations de taux par la Fed (bien que ceux-ci aient été la plupart du temps concomitants).

Il écrivait :

« (…) we find that the endogenous monetary policy response can account for a very substantial portion (in some case, nearly all) of the depressing effect of oil price shocks on the real economy. »

(…) “Overall, these findings help resolve the long-standing puzzle of the apparently disproportionate effect of oil price increase on the economy.”

Ainsi, le Chairman de la Fed pense que ses prédécesseurs ont sur réagi face aux chocs pétroliers passés, amplifiant, voire causant, les récessions. On notera aussi qu’il a une vision « classique », donc biaisée, de l’importance du pétrole dans l’économie. Je recommande vivement sur ce sujet le chapitre 3 du World Economic Outlook 2001 du FMI, « Oil scarcity, growth … » http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2011/01/pdf/c3.pdf rédigé par Thomas Helbling, probable prochain chief economist du FMI.

Que cette analyse académique de B. Bernanke ait été ensuite très intelligemment critiquée par James D. Hamilton, grand expert du lien entre pétrole, inflation et PIB, dans « Oil shocks and the aggregate macroeconomics behavior : the role of monetary policy » (http://dss.ucsd.edu/~jhamilto/bgwjun01.pdf ) en juin 2000, n’y fera rien. Il est probable que son opinion sur le sujet soit définitivement arrêtée.

Et qu’il va expérimenter pratiquement ses préconisations de l’époque, réalisant ainsi le rêve de tout économiste académique …

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De ce qui précède, on peut donc tirer les anticipations suivantes :

  • Le scénario central piloté par la Fed sous B. Bernanke et J. Yellen devrait être le maintien d’une politique largement accommodante – ce qui n’exclura pas des réactions ponctuelles- pendant toute l’année 2011.
  • Cette politique devrait avoir des conséquences sur le prix du pétrole en dollars (en relation avec les taux de change), ainsi que des effets secondaires recensés par J. Yellen (spéculation et carry trade ; stimulation monétaire des pays émergents …). Les Etats-Unis connaîtraient alors une situation jamais vue depuis l’après-guerre avec une tendance durable à l’augmentation des prix du pétrole en tendance, accompagnant un phénomène de volatilité croissante des marchés de l’énergie ; Avec des niveaux de salaire qui devraient faiblement progresser ; Et avec en outre des conséquences sociales que la seule institution des bons alimentaires dont bénéficient actuellement 43 millions d’américains ne suffira à amortir.
  • Cette politique devrait être poursuivie au-delà de 2011 si le redémarrage de l’activité –comme cela est prévisible- reste anémique aux Etats-Unis, donc sans perspective d’une baisse forte du chômage. Cette reprise de l’emploi est en effet une condition impérative aux USA pour qu’une spirale salaire/prix s’enclenche -à la différence de ce que l’on devrait constater en Europe.
  • La BCE n’a qu’un unique mandat aujourd’hui : maîtriser l’inflation. Il n’est pas certain que la seule gestion du taux de change euro/dollars en continuant de monter ses taux d’intérêt suffise à atténuer le choc actuel et à venir des prix pétroliers, même si le prix du baril de Brent qui a augmenté de 7,9% en dollars entre mars et avril 2011 n’a cru que de 4,6% en euro ; et de 45% en dollars sur un an, pour 35% seulement en euro. Moins douloureux … mais quand même très douloureux …

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J.D. Hamilton concluait dans sa réponse à Bernanke :

“ (…) even if the Federal Reserve did have the power to prevent the Federal

funds rate from rising after an oil shock, such a policy would do little to mitigate the contractionary effects of the shock, though it would nearly double the inflationary consequences for the price level.”

(…) “A key basis for believing that oil shocks have a bigger effect than implied by the Bernanke, Gertler, and Watson estimates is that the biggest effects of an oil shock do not appear until three or four quarters after the shock.”

Il ne nous reste qu’à attendre la fin de l’expérience …

Michel LEPETIT

Président de Global Warning

L’équation climat-énergie après la catastrophe nucléaire de Fukushima

La catastrophe nucléaire de Fukushima repose la question de la place du nucléaire dans les politiques énergétiques du monde entier. Elle va sérieusement compliquer la résolution de l’équation climat-énergie, qui ressemblait déjà à la quadrature du cercle. Elle pourrait cependant contribuer à un sursaut nécessaire aujourd’hui à une humanité qui fonce tous feux éteints vers l’abime. A la condition qu’elle soit intégrée dans une vision globale de notre rapport au monde.

La nécessaire refonte de l’organisation énergétique européenne et française

Nous ne savons pas encore l’ampleur de la catastrophe, qui semble d’ores et déjà plus grave que celle de Three Miles Island. Mais le simple fait que ces installations soient faites dans un pays de très haut niveau de technicité et qui avait une conscience claire et documentée du risque sismique (en rappelant que ce tremblement de terre n’est pas le big one) décrébilise durablement le secteur dans son ensemble.


Cette perte de crédibilité va rendre inaudible un argument de bon sens : cet accident est lié à la sismicité de la zone et les réacteurs de Fukushima étaient anciens. Mais alors, soit les autorités le savaient et ont laissé faire, soit elles n’en avaient pas une claire conscience. Dans les deux cas qui nous dit qu’un risque de même ampleur (pas nécessairement lié à un séisme) ne nous est pas occulté sciemment ou inconsciemment ? Ce doute va d’autant plus s’installer que la transparence de l’industrie nucléaire est, à tort ou à raison, loin d’être considérée comme sa première qualité. La science et la technique ayant déjà été fort mises à mal par la vache folle, l’apparent excès de précaution dans la crise du H1N1, le débat avec les climato-sceptiques…, la parole de l’expert est de plus en plus contestée. Il y a fort à parier que la perte de crédibilité va être telle que les arguments rationnels ne porteront pas.

Très concrètement, la question de la gouvernance du nucléaire est également posée avec acuité. Quel dispositif peut donner confiance ? Un exploitant privé ne peut-il pas être toujours soupçonné de sous-investir en sécurité et maintenance, comme Tepco l’a semble-t-il fait ? L’autorité de sûreté a-t-elle toujours assez de poids pour contraindre à des arrêts et éventuellement des investissements lourds quand nécessaire ? Comment organiser les liens entre les opérateurs et le gouvernement en période de difficultés ? Dès lors la question centrale de la libéralisation du marché de l’énergie tous azimuts en Europe va être reposée. C’est d’ailleurs une bonne chose, tant l’idéologie néo-libérale qui domine dans les politiques énergétiques 1.est à l’origine d’un « monstre » (l’organisation énergétique en France ) qu’il est nécessaire et urgent de remettre en cause.

Le ralentissement du nucléaire

La première conséquence concrète de Fukushima devrait être l’arrêt des programmes « low-cost et sécurité non maximale 2». Et, espérons-le, l’arrêt des tranches existantes insuffisamment sécurisées. Mais il n’est pas impossible qu’on assiste à un gel du nucléaire –au sens d’arrêt des projets de nouvelles centrales – la seule question étant de savoir dans quelles régions du monde il n’aura pas lieu.

Ce gel va se faire pour des raisons d’acceptabilité sociale liée à cette perte de crédit, mais aussi pour des raisons de rentabilité financière et de coûts. Les conséquences économiques de l’accident de Fukushima ne seront pas faciles à évaluer dans un contexte aussi complexe : les impacts cumulés du tsunami, du tremblement de terre et de cet accident vont avoir un effet sur le PIB japonais; l’économie japonaise est probablement amenée à souffrir pendant des mois. Difficiles à évaluer, elles n’en sont pas moins considérables. Les assureurs, les réassureurs et certainement l’Etat japonais vont avoir une très grosse facture à régler.

Qui va prendre la décision dans les comités d’engagement des banques et au sein des gouvernements de lancer une nouvelle centrale, du fait de cette évidence d’un risque potentiel élevé au plan humain et économique?

Comment enfin ne pas faire augmenter la facture des nouveaux réacteurs (et plus généralement de toutes les opérations du cycle) pour augmenter encore les assurances de sécurité ? Dès lors, la compétitivité du nucléaire va baisser fortement. Pile au moment où les yeux sont rivés vers la baisse du prix du gaz aux USA, du fait de gisements de gaz non conventionnels (GNC) et même si l’ampleur des réserves de GNC est un objet de controverse et si ce nouvel eldorado n’est encore que très hypothétique.

Pour les parcs installés, notamment en France, le cœur du débat – et il est probable que ce sera l’un des enjeux de la présidentielle – va porter sur l’alternative « démantèlement ou prolongement3 ». L’option centrale jusque là du renouvellement intégral du parc va certainement être réexaminée, même si les enjeux sont considérables : 1 tranche de 900 MW fournit l’électricité à 550 000 logements chauffés à l’électricité ou 2 100 000 logements chauffés autrement. Et remplacer, toutes choses égales par ailleurs, une centrale nucléaire par des éoliennes (à compléter aujourd’hui par des CCG pour faire face aux creux de vent) c’est investir 5 milliards d’euros4.

Ouvrir les yeux

Même si le problème ne se pose évidemment pas de la même manière dans tous les pays (la part du nucléaire varie de 0 à environ 75 % en France dans la production électrique), il est plus que probable que Fukushima va conduire à la réduction de la part relative du nucléaire dans le mix énergétique mondial (qui représente environ 14% de la production électrique mondiale ).

Nous allons donc nous trouver devant un choix radical.

  • 1/ Poursuivre sur notre lancée, et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par du charbon et du gaz (conventionnel ou non), qui sont aujourd’hui encore les sources de production électrique les moins coûteuses. La conséquence de cette option est claire : c’est l’aggravation de la dérive climatique car cette substitution conduit à plus d’émissions de CO2. Si l’on remplaçait la production nucléaire actuelle par un mix gaz/charbon, on augmenterait, toutes choses égales par ailleurs, les émissions de CO2 de une à deux GTCO2 (milliards de tonnes de CO25). Comme nous envisageons bravement de continuer à faire croître notre production électrique, le faire  par le recours aux fossiles dans un scénario « tendanciel » c’est augmenter la facture climatique d’un montant de l’ordre de 10 GT CO2 ; alors qu’il s’agit de viser sa réduction de plus de la moitié à cet horizon (passer de 50 GTCO2 qui est le montant actuel des émissions à 20 environ en 2050)….
  • 2/ Nous ressaisir et nous mobiliser pour changer de route et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par une réduction accrue de notre consommation d’énergie (qu’il faut de toutes façons réduire, avec ou sans la réduction du nucléaire envisagée) et par du renouvelable.

Il est d’abord impératif de réduire notre consommation d’énergie (et bien sûr pas que pour l’électricité). D’abord par la sobriété. Au delà d’un certain niveau (nécessaire pour les besoins de base et un minimum de confort) l’accès à la puissance, à la consommation d’énergie et au gaspillage (conscient ou pas) ne font pas le bonheur. Nous le savons. En revanche ils font de l’activité économique et de l’emploi. Ils mobilisent les équipes marketing qui nous abreuvent de publicité et stimulent nos désirs en permanence. Nous allons devoir nous désintoxiquer et ce ne sera pas facile.

Nous allons devoir également investir lourdement : l’isolation des logements coûte en ordre de grandeur 30 000 euros pour 100 m2. La rénovation accélérée de 30 millions de logements est un investissement considérable, à réaliser rapidement6. Et sa rentabilité pour le ménage n’est pas évidente, au prix actuel de l’ énergie. Il va falloir améliorer notre efficacité énergétique dans tous les secteurs.

De nombreux espoirs sont fondés sur les renouvelables, qui font l’objet d’investissements et d’aides publiques importants. Pour l’électricité, leur contribution mondiale est aujourd’hui de l’ordre de 3% hors hydraulique qui en représente environ 15%. L’éolien et le solaire (photovoltaïque ou thermodynamique à concentration) ont produit 250 TWH (soit 1,5% de la production mondiale) mais ont cru très fortement (30% par an dans les 10 dernières années). Toute la question est donc celle du rythme de la croissance future. Sur 20 ans un taux de 10% par an fait passer les 250 à 1700 TWH ; à 20 % on atteint en 2030 près de 10 000 TWH. Les autres renouvelables (grand hydraulique dans les pays émergents, biomasse si cela ne se fait pas au détriment de la forêt ou de l’alimentation) peuvent croitre aussi plus ou moins vite.

La vitesse de pénétration effective des renouvelables dépend de nombreux facteurs : la poursuite des efforts publics de soutiens aux filières, la date d’arrivée de la « parité réseau »7 pour le solaire, la disponibilité des matériaux nécessaires en quantité suffisante et à un prix acceptable, une capacité de production de ses énergies dans des pays à faible intensité carbone de l’énergie8 , la résolution des problèmes posés par la variabilité ou l’intermittence de ces énergies9, l’acceptation par le public des nuisances ressenties (en France par exemple les éoliennes passent assez mal10) et, bien sûr, la vitesse de la mise en place d’un coût au carbone suffisant.11

Un appel au sursaut

Le sursaut est un immense défi. Son enjeu est vital. Il s’agit de cesser d’entretenir ce monde de crises et de violences dont l’intensité est « programmée » pour créer un monde plus humain.

Ce ne sera pas facile.

Nous allons devoir accepter une contrainte que nous refusons12 : payer notre énergie de plus en plus cher. A la fois pour nous inciter à réduire notre consommation et éviter l’effet rebond13, à la fois parce que le passage à un nouveau mode de production / consommation plus sobre et moins carboné nécessite de mettre un prix au carbone, et parce qu’il va falloir investir considérablement (dans les nouvelles énergies, et dans les dispositifs de réduction d’énergie).

Elle va aussi nous obliger à consacrer une part plus importante de nos revenus à l’investissement et une moindre à la consommation. Impossible bien sûr sans une politique sociale adaptée, mais même dans cette hypothèse, pas du tout facile.

Elle va aussi nous contraindre à accélérer la mutation de notre économie vers des activités moins consommatrices de ressources et d’énergie. Ce qui ne se fera pas sans résistances et sans remises en cause fortes : des emplois vont disparaître dans les secteurs « consuméristes » dans la production et la distribution d’énergie fossile, les emplois à créer sont dans la réparation, le recyclage, la maintenance, le bâtiment, l’agriculture…secteurs dont il n’est pas certain qu’ils attirent spontanément les jeunes !

Souhaitons que la puissance des chocs provoqués par Fukushima et par la crise au Moyen-Orient soit suffisante pour nous ouvrir les yeux et nous faire accepter ce défi sans précédent, voire pour nous en donner envie !

Alain Grandjean

1 Il va falloir d’ailleurs remettre en cause cette idéologie et les dispositifs qu’elle a secrétés également dans le domaine des transports…et bien sûr dans le domaine monétaire !

2 L’appel d’offres d’une centrale nucléaire à Abu dhabi avait été perdu par l’industrie nucléaire contre l’entreprise sud-coréenne Kepco proposant une solution moins sécurisée et moins chère.

3 Les centrales sont prolongées par tranche de 10 ans jusqu’à 40 ans. En 2018, Fessenheim, la plus ancienne, aura 30 ans ; la décision de la prolonger ou non jusqu’en 2028 sera prise prochainement (la visite décennale ayant eu lieu). Mais la mise en place de substituts aux centrales nucléaires et/ou de plans lourds de réduction de la demande d’énergie prend plusieurs années.

4 Il faut en effet pour remplacer une tranche de 900 MW, environ 1800 éoliennes de 2,5 MW et 2 CCG de 400 MW pour faire face à l’intermittence

5 La production mondiale d’électricité est de 20 000 TWH et elle émet 12 GTCO2 (milliards de tonne de CO2) ; soit environ 600 grammes de CO2 par kwh. Le nucléaire c’est environ 2 800 TWH, qui émettent environ 56 MTCO2 (millions de tonnes de CO2), soit 20 grammes par kwh. Passer à la technologie la moins émettrice (le cycle combiné gaz) ce serait passer à environ 400 grammes par kwh, soit 1 GTCO2. Le charbon c’est le double.

6 Si l’on voulait rénover le parc en 30 ans il faudrait investir chaque année au moins 30 milliards sans compter les coûts de formation et de déploiement de la filière

7 Le solaire photovoltaïque est encore en France 5 fois plus couteux que le charbon ou le gaz (25 à 30 centimes le kwh contre 5 à 6). L’EPIA voit arriver la parité réseau en Europe entre maintenant (pour l’Italie) et 2030 pour les pays nordiques

8 Fabriquer des panneaux photovoltaïques avec de l’électricité faite au charbon, n’ a aucun sens au plan climatique.

9 Les gestionnaires de réseau ont fait d’énormes progrès mais la question du stockage de l’électricité n’est pas encore résolue

10 Les nanotechnologies envisagées dans les filières au meilleur rendement font l’objet d’une grande méfiance de la part du public

11 Ce qui veut dire une taxe carbone, sous une forme ou sous une autre, dont le niveau doit s’élever rapidement à 100 euros la tonne de CO2.

12 Du débat à la taxe carbone, à la récente déclaration du ministre de l’énergie suite à la déclaration d’EDF sur le prix de l’électricité, tout montre que les gouvernements n’arrivent pas à faire accepter aux citoyens ce qui est pourtant une absolue nécessité.

13 L’effet rebond est bien connu et bien observé : une baisse de la consommation unitaire d’un bien ne s’accompagne pas de la baisse totale des consommations. Pour les maisons c’est le fait qu’une maison mieux isolée permet de se chauffer plus à budget énergétique constant. C’est le fait que les économies d’énergie faites grâce à un appareil libèrent un pouvoir d’achat qui permet d’acheter un autre appareil…

Ce que nous apprennent les fauvettes qui s’adaptent au changement climatique

Les fauvettes1 migratrices issues d’Europe centrale migrent à l’automne au-delà de la Méditerranée pour y passer l’hiver et revenir en Europe en avril. Du fait du changement climatique ce voyage long de quelques milliers de kilomètres se transforme aujourd’hui en catastrophe : lorsqu’elles rentrent, les arbres ont déjà leurs feuilles, les chrysalides sont devenues papillons et la famine les guette.


Certaines d’entre elles ont eu l’idée de partir vers les Iles britanniques. Un climat à l’arrivée maintenant suffisamment clément. Un voyage beaucoup moins long : quand revient l’heure de la nidation elles sont plus rapidement de retour sur leurs terres. Le mouvement vers ce nouveau parcours ne cesse de s’amplifier chez les fauvettes. C’est la dernière mode.

« Comment ces migrateurs nocturnes qui volent à 2000 mètres de haut et se guident aux étoiles ont-ils pu changer leur route en si peu de temps ? L’équipe de Peter Berthold au Max Planck Institute de Radolfzell près du lac de Constance en Allemagne a élevé en cage des oisillons dont les parents avaient hiberné en Angleterre. A l’heure de la migration, ceux-ci ont été placés au milieu des champs dans une boite dont le couvercle découvrait la nuit étoilée. Le sol était jonché de poudre noire. Au matin toutes les empreintes allaient vers l’ouest : preuve que les fauvettes à tête noir avaient muté. L’information s’était inscrite dans leur patrimoine génétique. Ou plus certainement dans ce champ « épigénétique » qui intéresse de plus en plus les biologistes. »2

Cette histoire me fascine à trois titres. D’une part elle3 montre que les mécanismes purement darwiniens ne sont pas les seuls à entrer en jeu dans l’histoire de la vie. D’autre part elle montre qu’il y a peut-être des capacités inconnues de résilience de la biodiversité au traumatisme climatique. Ce n’est en rien une raison pour laisser la dérive climatique s’accélérer mais cela peut nous amener quelques bonnes surprises dans l’océan de mauvaises nouvelles.


Enfin et surtout cette histoire a la vertu pédagogique de nous montrer que les choses peuvent évoluer beaucoup plus vite qu’on ne le croit et par des mécanismes que nous ignorons. Comment être certain, pour revenir à Homo Sapiens, le mal nommé, qu’il est, comme le pense par exemple l’académicien
4 Jacques Blamont, définitivement méchant ? Comment être certain qu’une « mutation épigénétique » ne va pas le transformer ?

On peut penser au contraire que la perspective qu’il est en train d’achever le monde va le métamorphoser en être humain achevé. Michel SERRES plaide en faveur de la thèse de l’émergence d’une nouvelle humanité. Nous serions en train de passer de l’humanité à « l’hominescence »5. Edgar Morin fait l’éloge de la métamorphose. 6

Comment cette mutation peut-elle se produire ? A la fois, comme pour les fauvettes, parce que c’est cela où crever. Ensuite et surtout parce que, tous comptes faits, nous sommes faits pour être heureux et pour rendre heureux. C’est quand même une motivation puissante, non ?

La fauvette est irrésistiblement attirée pendant l’hiver par des zones inconnues qui lui apporteront ce dont elle a besoin. Nous sommes irrésistiblement attirés par le bonheur, la joie, la beauté, la poésie. Le sursaut dont nous avons besoin c’est de refuser de nous laisser emporter vers les terres faméliques et violentes où nous dirigent les mécanismes financiers et économiques actuels. Il est à notre portée de les corriger pour que nous puissions construire un monde solidaire, avec nos congénères et toute la biosphère, un monde durable parce que solidaire.

Alain Grandjean

1 Comme indiqué dans mon dernier post, le dernier livre de Lorius (Voyage dans l’anthropocène) est remarquable. C’est lui qui évoque cette belle histoire. Qu’Actes sud me pardonne de la citation assez large que je vais faire maintenant pour parler des fauvettes et de ce qu’elles m’inspirent. Voir pages 124 et 125

2 Op. cité, page 125

3 La recherche sur l’ épigénétique et le fait que l’expression des gène peut être influencée par l’environnement et non pas uniquement par les gènes est très active. Andrew Fire et Craig Mello ont obtenu le prix Nobel de physiologie et de médecine pour la découverte de l’ARN interférent qui a révolutionné notre vision de la régulation de l’expression des gènes.

4 Voir son « Introduction au siècle des menaces «  paru chez Odile Jacob en 2004.


5 Hominescence, le livre de poche, 2003.

6 Eloge de la métamorphose, par Edgar Morin,| 09.01.10 |

Intelligence monétaire pour une sobriété énergétique (Billet invité)

Par André Selles, en réaction au post « Sortir de la crise de l’Euro par le haut, sans sortir de l’Euro« 

André Selles

Écologiquement parlant, ou si l’on préfère, énergétiquement parlant, il est vertueux de prendre à bras le corps l’isolation des -mettons- 30 millions d’habitations en France. Pour le particulier, seul un petit nombre de personnes assez fortunées et déterminées à respecter la Terre y investit. Or ce chantier peut être vu comme vertueux à bien des points de vue : minimiser les émissions de CO² (passée la phase de production de matériaux isolants), favoriser la culture de chanvre localement,  récupération de déchets de bois, développement du travail local – une armée de formateurs et d’artisans -, favoriser donc, l’économie locale, donc les recettes fiscales, donner matière à fierté aux particuliers, le verrou apparent étant celui de la volonté et des capacités financières des particuliers à CHOISIR  cet investissement, surtout en temps de menace de récession. Une solution serait de créer la masse monétaire nécessaire, sous condition d’utilisation effective, avec un prêt remboursable seulement à proportion des réductions de dépenses énergétiques pour les moins fortunés, puis proportionnés à un prorata à définir du revenu imposable. Rien n’empêcherait de proposer d’attirer l’investissement particulier pour tous ceux qui n’apprécient que mollement les produits financiers de leur banque, en assurant, par création monétaire si besoin, un rendement fixé d’avance, et, d’ un autre côté, limiter drastiquement par voie législative tous les rendements financiers  en dessous de 02 chiffres. Conceptuellement peut être cela est-il nouveau, mais hormis bousculer violemment nos habitudes (de plus ne plus visiblement léthales ), ceci n’est-il pas bêtement possible avec la création d’établissements financiers dédiés à caractère équitables (ni forcément publics ni forcément privés) équitablement lucratifs et régulés ?

La mouvance sobre, équitable et monétairement créative est-elle en voie d’expansion sinon d’organisation ? Il me semble que le désir est là,  ainsi que la lassitude des moeurs actuelles que nous alimentons encore bien souvent, bon gré mal gré, dans nos choix ou nos obligations. Si c’est le cas, les médias dominants n’en ont pas fait une rubrique honorable à ce jour, si bien que le mouvement est peu visible au bon peuple, et donc l’éventualité d’un pilotage adapté aux besoins humains durables de la masse monétaire encore illisible. Comment voir l’ avenir de ces avancées dans la pensée pratique de l’économie ? Comment en faire mieux humer les parfums prometteurs aux foules ?

André Selles

Réforme du traité : renforcer la gouvernance pour les marchés (Billet invité)

Par Thomas Coutrot, membre du Conseil scientifique d’Attac – paru dans la revue Politis

A peine entré en vigueur depuis un an, le traité de Lisbonne va déjà devoir être réformé d’urgence. Il interdit en effet aux pays membres de la zone euro de venir en aide à un autre pays membre. Cette absurde clause de « non-sauvetage » (no bail-out) reflétait l’obsession néolibérale d’imposer aux États la discipline des marchés financiers. Depuis l’interdiction faite (depuis le traité de Maastricht) aux États de financer leur déficit auprès de la banque centrale européenne, ils sont contraints d’emprunter sur les marchés financiers. Il leur faut donc satisfaire aux critères et exigences de l’industrie financière et des agences de notation. Interdire l’aide entre États, c’est obliger chacun à respecter rigoureusement la loi des marchés : réformes fiscales favorables aux revenus du capital, baisse des dépenses publiques, contrôle des déficits… Les marchés puniront tout État « laxiste » par des taux d’intérêt élevés (la soit-disant prime de risque) qui l’obligeront à revenir dans le droit chemin.

Ce brillant raisonnement s’est effondré avec la crise financière. Celle-ci l’a démontré une nouvelle fois : les marchés financiers n’étant ni efficients ni rationnels, il est aberrant de leur confier la tutelle des politiques économiques des États. Mais loin de tirer ce bilan,  c’est encore à la finance qu’on a demandé de financer ces déficits provoqués par la finance. Le cas le plus délirant est celui de l’Irlande, avec son brutal plan d’austérité destiné à financer le renflouement des banques irlandaises pour que leurs frasques ne coûtent pas un centime d’euro à leurs créanciers, et principalement aux banques européennes.

Pour éviter de futurs dérapages, la « gouvernance européenne » va être renforcée. La Commission examinera le budget de chaque pays avant même le Parlement national (procédure dite du « semestre européen »), pour faire pression puis prendre des sanctions si les dépenses publiques ne sont pas suffisamment rabotées.

Mais faute d’avoir désarmé la finance et réduit son instabilité, chacun sait de nouvelles crises inévitables. Le traité de Lisbonne sera donc réformé en 2011 pour pérenniser le Fonds de sauvetage (le fonds européen de stabilité financière, FESF), créé en 2010 au mépris du traité pour venir en aide à la Grèce et à l’Irlande. L’aide sera décidée quand « la stabilité financière de la zone euro dans son ensemble est menacée », et sera « subordonnée à une stricte conditionnalité ».

Les dirigeants de l’Union, la Commission et le FMI ne manqueront pas de saluer dans cette réforme un pas vers une plus grande solidarité entre les pays de la zone euro. Curieuse solidarité en vérité. Loin de redonner aux États des marges de manœuvre par rapport aux  marchés financiers, cette réforme veut renforcer la discipline que les marchés n’ont pas su – de par leur totale irresponsabilité – imposer. Les traités européens voulaient imposer aux États la discipline des marchés. Maintenant que ces marchés ont montré leur incapacité à se discipliner eux-mêmes, il s’agit non de les mettre hors d’état de nuire, mais de suppléer leurs mécanismes défaillants par des mécanismes politiques (les fameuses « conditionnalités ») qui imposeront directement aux États les objectifs de la finance. Il y a bien renforcement de la solidarité, mais avec l’industrie financière, que l’Union européenne veut préserver de tout risque en renforçant les contraintes sur chaque État membre.

Désarmer la spéculation qui continue à sévir contre la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne ? Demander à l’Allemagne de réduire ses excédents commerciaux qui déstabilisent toute l’Europe ? Faire cesser la concurrence fiscale qui mine les recettes publiques des pays de l’Union ? Renforcer la solidarité budgétaire européenne en créant une fiscalité continentale sur les transactions financières et les énergies fossiles ? Vous n’y pensez pas ! Adopter cette réforme du traité, c’est au contraire resserrer l’étau de la finance sur l’Union européenne, c’est approuver les plans d’austérité déjà imposés et préparer leur généralisation. C’est poursuivre obstinément la course de l’Europe vers le gouffre.

Thomas Coutrot, membre du Conseil scientifique d’Attac

Interventions vidéos de Thomas Coutrot

Le site d’Attac : http://www.france.attac.org/

Le site des Economistes Atterrés : http://atterres.org/

Climat et idéologie

Il est bien légitime qu’un « honnête homme » ne connaissant pas le dossier climatique, l’ouvre avec un a – priori sceptique. Après quelques heures de recherche, il comprendra que l’immense majorité des arguments propagés par les « professionnels du scepticisme » ne tiennent pas la route. Il reste quelques points un peu plus délicats comme celui de l’incertitude résiduelle des modèles qui n’ont pas tous la même « sensibilité climatique » en raison notamment de la difficulté à modéliser assez précisément le cycle de l’eau. J’y reviendrai.
Mais indépendamment de l’argumentation rationnelle, il est amusant de s’intéresser au contours idéologiques du climato-scepticisme quand il devient ancré. Je m’y lance en amateur, en espérant que des sociologues professionnels mettront plus de rigueur dans ce premier essai.

Quelques exemples valent mieux qu’un long discours :
-le président tchèque Vaclav Klaus qui a sorti un livre « Planète bleu au péril vert » se pose en défenseur de la liberté : « C’est la liberté qui est en danger. Le climat va bien ». Il est relayé en France par des blogs et think tanks « libéraux » que je vous laisse découvrir.
-les créationnistes américains sont en train de s’ opposer à l’enseignement de la théorie du réchauffement
-Luc Ferry caricature l’écologie et en fait un nouvel obscurantisme depuis son livre « Le nouvel ordre écologique »; il dénonce le catastrophisme de Nicolas Hulot
-Fred Singer cité comme référence par Vincent Courtillot et Claude allègre dirige le « Science and Environnement Policy Project » (SEPP), qui s’est également mobilisé dans les années 1990 pour nier la dangerosité de l’amiante, des pesticides, ou la réalité du trou de la couche d’ozone ; il est financé par l’industrie pétrolière.
-Jean-Marie Le Pen clôturant en public une journée de conférence organisée par le conseil scientifique du Front national, en janvier dernier part en croisade contre le changement climatique en se référant à Claude allègre.
-de nombreux internautes crient au complot ou à la manifestation de l’empire, qui seraient derrière une pensée unique (sans bien sûr se rendre compte que le « consensus » porte sur un tout petit nombre d’affirmations bien pesées).

En y réfléchissant il me semble que le climato-scepticisme pousse plutôt bien dans les jardins idéologiques qui:

1- refusent a priori toute explication qui ferait des hommes une source de problèmes (ceux qui osent dire cela nous culpabilisent !)
2-croient dans le progrès technique (ceux qui n’y croient pas sont des obscurantistes et veulent nous faire revenir à la chandelle ou des catastrophistes qui ne comprennent pas qu’on s’en sortira grâce à des ruptures technologiques)
3-refusent a priori toute légitimité à une intervention publique et ne croient qu’aux mécanismes de marché (ceux qui la veulent sont des dirigistes voire des totalitaires)
4-attribuent toute forme de consensus à une manipulation (si vous adhérez à un consensus même construit scientifiquement c’est que vous avez perdu toute indépendance d’esprit).

Du coup on peut s’attendre à des alliances curieuses. Allègre a été socialiste et se reconnaît sans doute dans les items 1 et 2, moins dans le 3 (il propose d’ailleurs une taxe sur l’énergie…). Il se retrouve dans le même club que Vaclav Klaus et Jean-Marie Le Pen, très sensibles au 3. Nos internautes soupçonnant un complot (item 4) sont dans la barque des scientistes (item 2) qui ont un projet pour l’humanité, qui ne plairait sans doute pas à nos internautes…Un peu plus paradoxalement on pourrait trouver une famille 3 assez composite, avec des libertaires et des affairistes.

Quelles leçons tirer de ce premier tour d’horizon ultra-sommaire ?

Qu’il importe de travailler la communication non strictement rationnelle. Le changement climatique est d’abord affaire de science puis de politique publique. Mais il heurte de front des idéologies différentes pour lesquelles les réponses à apporter (au-delà des arguments rationnels) sont de nature très différentes. Comment parler en même temps à un scientiste et à un libertaire ?

Qu’il importe encore plus de participer à l’élaboration d’un nouvel imaginaire d’un nouveau modèle. Les grandes lignes idéologiques caricaturées dans les axes 1 à 4 ci-dessus, traduisent des grandes sources d’espoir et de représentations de l’avenir. Certes heureusement que les scientifiques du climat ne se sont pas mis sur ce terrain. Ils auraient perdu tout crédit. Mais si nous voulons qu’un discours un peu raide soit entendu, il nous faut prendre la mesure de la révolution culturelle qui est en jeu et proposer des lignes d’horizon nouvelles.

L’attaque des dettes publiques par les marchés : quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limite !

Les dettes publiques (de la Grèce, l’Espagne, le Portugal) sont la cible d’attaques spéculatives. L’agence Moody’s annonce qu’elle pourrait remettre en cause la note AAA de la dette publique américaine, «à moins que d’autres mesures ne soient prises pour réduire le déficit bugétaire »1. Cette décote aurait pour effet de renchérir le coût de la dette pour l’Etat américain, ce qui est déjà le cas pour nos voisins.

Les Etats sont ainsi mis sous pression par les marchés qui les poussent à prendre des mesures de restriction budgétaire, à « assainir les finances publiques ».

On croit rêver.

Si on résume en quelques mots la situation, les banques et établissements financiers ont généré en 2008 une crise majeure. Les Etats les ont sauvés pour la plupart, grâce à des apports massifs de fonds et de garanties. Les gouvernements du monde entier se sont mobilisés (Il n’est pas exclu que la perte de l’Etat du Masassuchets par les démocrates soient en partie due à l’éloignement du terrain de Barack Obama due au traitement de cette crise). La crise économique résultant de cette crise financière et le traitement de cette crise financière ont évidemment mis à mal les finances publiques.

Les marchés demandent maintenant un assainissement : en français cela veut dire réduction des transferts sociaux et des dépenses publiques. En d’autres termes, ce sont les citoyens qui vont payer la note. Et la planète, donc nos enfants et petits-enfants, car bien sûr, il n’y a plus un sou dans la caisse pour financer la transition écologique !

Il n’est néanmoins pas complètement sûr que cela se fasse tout seul. Les rémunérations de nos financiers de haut vol sont considérées comme obscènes et il va falloir des talents de pédagogue hors du commun pour faire avaler cette couleuvre supplémentaire.

Il est plutôt à craindre que les extrémismes se réveillent dans un climat où le repli nationaliste et identitaire est plus que tentant. Dans un contexte de tensions probables sur les énergies et sur les biens de base, alors que les inégalités de revenu se sont accrus que selon le Pôle emploi 1 million de chômeurs arrivent en fin de droit en 2010. Il est à craindre que l’envie de brûler les banquiers, que veut conjurer l’actuel directeur général du Crédit Agricole2 viennent à certains, sans même de procès en sorcellerie. N’oublions pas que la France est hantée par un imaginaire révolutionnaire, elle a coupé la tête à Louis XVI….

Il est temps de tourner la page. Comme le dit l’économiste Jean-Luc Gréau, ancien expert du Medef, le capitalisme est malade de sa finance3. Il va falloir prendre des mesures radicales pour cantonner la banque et la finance à la place qui est la leur et qu’elles n’auraient jamais dû quitter : des auxiliaires utiles à la vie économique des humains, elle-même un moment nécessaire de leur vie, pas sa finalité.

Mettre la finance à sa juste place, un programme de travail qui me semble devoir mobiliser les citoyens de bonne foi, avant que le pire ne nous tombe sur la tête.

Alain Grandjean, économiste. http://alaingrandjean.fr/

1 Voir les Echos vendredi 5 février, page 1.

2 Georges Pauget, Faut-il brûler les banquiers ? J.C. Lattès, 2009

3 Livre paru chez Gallimard en 1998.

Taxe Carbone : l’essentiel est de ne pas perdre la progressivité du signal prix

Le conseil constitutionnel a rejeté l’adoption de la loi sur la taxe carbone au nom de l’égalité face à l’impôt.
Le premier ministre a annoncé proposer une nouvelle mouture prenant en compte l’avis des « sages » le 20 janvier. L’enjeu se déporte maintenant sur les modalités de cette nouvelle proposition.

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