Séparation bancaire : une pétition à signer d’urgence

L’actuel projet de loi sur la séparation bancaire, au lieu de séparer et de sécuriser les dépôts des Français, mettent ces derniers (et le Fonds censé les garantir en cas de problème) à la disposition de banques et d’institutions financières (des hedge funds, en clair) qui ne seront aucunement scindées.

Si nous recueillons assez vite 500 signatures sur la pétition en ligne ici :

 

http://www.avaaz.org/fr/petition/Banques_Nous_ne_paierons_plus_pour_vos_pertes/

 

Avaaz diffusera cette pétition au million de personnes dont cette institution détient les coordonnées. Une pétition massivement signée sur le sujet « obligerait » nos députés à oser se saisir du problème. C’est très clairement ce qu’a dit un député hier soir, à l’Assemblée : « si vous voulez qu’on prenne le risque politique de bouger sur ce sujet, il faut mobiliser l’opinion publique… »

 

Vous pouvez vous faire une opinion, en lisant les articles que Gaël Giraud m’a permis de poster ici, mais aussi en allant voir :

http://www.facebook.com/20propositions?ref=hl

http://www.gaelgiraud.net/articles-de-presse/

 

Pour ceux qui n’ont que 30 secondes (mais que la sécurité de leur compte de dépôt intéresse !) :

http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/finance-marches/banques-assurances/221164861/loi-separation-bancaire-parachute-r

 

N’oubliez pas de signer et de diffuser autour de vous.

Merci !

Alain Grandjean

La contre-note

La séparation bancaire – Partie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/
La séparation bancaire – Partie 2 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/la-separation-bancaire-2-un-enjeu-clef-du-developpement-durable/
La séparation bancaire – Partie 3 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/27/separation-bancaire-3-pourquoi-faut-il-scinder-les-banques/
La séparation bancaire – Partie 4 http://alaingrandjean.fr/2013/01/05/separation-bancaire-4-des-differentes-manieres-de-scinder-les-banques/
La séparation bancaire – Partie 5 http://alaingrandjean.fr/2013/01/07/separation-bancaire-5-linsuffisance-du-projet-de-loi-moscovici/
La séparation bancaire – Partie 6 : http://alaingrandjean.fr/2013/01/10/separation-bancaire-6-les-objections-du-secteur-bancaire/
Les banques et le financement de l’économie française – partie 1 : http://alaingrandjean.fr/2013/02/05/les-banques-et-le-financement-de-leconomie-francaise/
Le financement de l’économie française (2) : les industriels et les hedge funds – partie 2 : http://alaingrandjean.fr/2013/02/07/le-financement-de-leconomie-francaise-2-les-industriels-et-les-hedge-funds/

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La contre-note

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

Suite à l’envoi du texte du Gael Giraud sur le projet de loi Moscovici sur la séparation bancaire, qui a été exposé ici (voir. parties 2 à 5…), voici  la réponse qui a été communiqué
aux députés. Les arguments exposés sont repris  et réfutés dans les deux derniers billets de Gaël (voir. Les banques et le financement de l’économie française. en deux parties…)

Réponse à votre mail du 25 janvier 2013 :

 

J’espère que ma réponse vous apportera quelques éclairages.

 

D’après  la  contribution  que  vous  m’avez  fait  parvenir,    les  mesures  de  structure  relatives  aux banques poursuivraient 5 objectifs :

1. éviter  que  la  « création  monétaire  ne  nourrisse  la  spéculation »  (en  l’occurrence empêcher les banques de prêter à des organismes spéculatifs : Hedge funds, private equity funds) ;

2. prévenir l’aléa moral selon lui inhérent à la banque universelle lorsque celle-ci peut « titriser » les crédits qu’elle octroie et donc de se débarrasser de ses mauvais risques ; la séparation permettrait d’empêcher la titrisation par la banque de détail et d’inciter ainsi la banque à produire des crédits de bonne qualité ;

3. réduire l’aléa moral pour les banques « too big to fail » ;

4. protéger les déposants ;

5. réduire les risques de conflits d’intérêts (il cite un exemple dans lequel le fait qu’une banque qui prête à un client ait acheté en même temps des CDS la couvrant contre le risque lié à un défaut de ce client).

 

G. Giraud estime que la loi bancaire française ne répond pas à ces objectifs car elle permet de conserver toutes les activités au sein du groupe ce qui impliquerait selon lui l’incapacité de résoudre les problèmes 2 à 5 (l’auteur applique le même raisonnement à la réforme Vickers). L’auteur juge notamment que le problème d’aléa moral « too big too fail » n’est pas résolu car la filiale ne serait pas assez cantonnée. L’auteur estime également que le régime de résolution bancaire serait trop vague pour être applicable.

 

Sur  ces  bases,  il  plaide  en  faveur  d’une  Glass  steagall  act  (i.e  séparation  radicale  mais  pas  de précision nette sur ce que ca signifie car on comprend que la banque de détail ne serait pas autorisée à titriser, ni à intervenir sur le marché des dérivés pour son compte propre).  Il estime que cela ne poserait  pas  de  problème  pour  le  fonctionnement  de  la  banque  de  détail  car  selon  lui  les « départements commerciaux » n’iraient jamais sur les marchés.

 

Il assume le fait que cela conduirait de fait à une atrophie considérable des activités de la banque de marché mais estime que ce serait souhaitable car celle-ci-ci serait déconnectée de l’économie réelle (« puisque « 90% des contreparties sont déconnectées de l’économie réelle »). Il admet que cela pourrait poser un problème aux grands groupes industriels mais juge que ceux-ci pourront créer leur propre  banque  ce  que  selon lui  certains  feraient  déjà  (il  cite en  exemple PSA et  sa  filiale  PSA Finances).

 

Afin d’objectiver la réponse aux critiques portées au projet du gouvernement pour en rétablir la pertinence, il est nécessaire de repartir du diagnostic de la situation.

 

Il  convient  également  de rétablir des  erreurs  factuelles contenues  dans  le document  de Gaël Giraud, dont les conséquences sont importantes pour la conception et les implications du projet de loi.

On peut citer deux exemples :

 

-      L’article affirme que les « départements commerciaux » (ie la banque de détail) ne font plus appel au marché. Or, les banques françaises ont émis l’an dernier plus de 200Md€ d’obligations  sécurisés  adossées  à  des  crédits  hypothécaires.  Plus  généralement  en France le ratio crédit sur dépôt est structurellement supérieur à un. L’activité de banque de détail est donc bien dépendante des marchés car les banques n’ont pas assez de dépôts pour alimenter son activité de crédit.

 

-      L’article affirme que les grands groupes industriels créent en leur sein leurs propres banques afin de pouvoir accéder aux marchés sans dépendre des banques d’investissement ; il cite l’exemple de PSA. En réalité, PSA Finance, la filiale bancaire de PSA, finance les concessionnaires automobiles et les acheteurs de voitures. L’accès au marché et les besoins de financement et de couverture d’un grand groupe industriel comme PSA ne peuvent être assurés que par de grandes banques capables d’offrir une large gamme de services financiers, ce qu’aucune filiale bancaire « interne » n’est en mesure de faire.

 

Ces erreurs de diagnostic ne sont pas anecdotiques, car elles participent des paramètres qui ont guidé le gouvernement dans ses choix.

 

 Quels sont les objectifs de cette loi bancaire ? Pourquoi avoir choisi une filialisation des activités pour compte propre plutôt  qu’une séparation  stricte ?

 

Le projet de loi bancaire présenté par Pierre Moscovici – pour sa partie «régulation financière », car il contient également des mesures de protection des consommateurs – rejoint les objectifs majeurs évoqués par Gaël Giraud :

 

-      réduire l’aléa moral créé par la garantie implicite de l’Etat : il n’est pas normal que les pouvoirs publics doivent supporter en premier lieu le coût d’une intervention en faveur d’une   banque   en   difficulté.   Cela   conduit   par   ailleurs   les   acteurs   privés   à   une multiplication des risques – puisqu’ils estiment dans tous les cas être in fine garantis par l’argent public. Le projet de loi doit donc viser à casser cette anomalie qui voit la privatisation des profits et la collectivisation des pertes.

 

-      Protéger les dépôts des épargnants. Il n’est en effet pas acceptable que les banques spéculent pour leur propre compte en prenant des risques avec l’argent de leurs déposants.

 

Le financement des entreprises françaises va évoluer avec une réduction de la part du crédit et un développement des financements apportés par les marchés financiers (pour mémoire, le crédit bancaire assure aujourd’hui près de 2/3 de ce financement en France contre 30% seulement aux Etats-Unis). Dans ce contexte, il convient de s’assurer que nos entreprises (grandes et petites) trouvent toujours les accès aux financements nécessaires à leur activité et à la création d’emploi.

 

Le projet de loi proposé par le gouvernement répond à ces 3 objectifs.

 

  1. La filialisation telle que conçue dans le projet de loi est une filialisation « dure », conçue sur une base dite « déconsolidée ». En cela, et contrairement à l’exposé de Gaël Giraud, le projet de loi isole réellement les risques pris par la filiale. La « déconsolidation » consiste à considérer la filiale comme une entité extérieure à la maison mère, et à lui appliquer séparément les exigences prudentielles de fonds propres. L’exposition maximale de la mère à la filiale est conçue de telle manière qu’en cas de difficulté celle-ci puisse « tomber » sans mettre en difficulté la mère. Ce schéma est renforcé par la 2e partie du projet de loi, qui dote les pouvoirs publics d’une capacité d’intervention efficace en cas de crise et oblige les banques à présenter un « testament » qui indique comment intervenir en cas de difficulté. La deuxième partie du projet de loi prévoit également que si les pouvoirs publics doivent intervenir pour éviter la faillite désordonnée d’un établissement c’est bien sur les actionnaires et sur certains créanciers que les pertes sont imputées en premier lieu. La limitation de l’aléa moral est donc au cœur de la réforme bancaire.

 

Lorsque Gaël Giraud expose que les banques filialisent déjà leurs activités, il s’agit d’une erreur d’appréciation : cette filialisation, quand elle existe – ce qui est loin d’être toujours le cas -, est construite sur une base consolidée. Il s’agit d’une séparation juridique qui ne sépare aucunement les risques. C’est ce « montage » qui était défendu par les acteurs bancaires et que le gouvernement a refusé.

 

De même, la note pose que le régime de résolution (2e partie), central dans le projet de loi et la réduction de l’aléa moral, serait trop vague et trop principiel, donc inopérant. Cette assertion est infondée :  le  projet  de  loi  octroie  à  l’ACPR  des  pouvoirs  très  larges  précisément  définis  qui constituent un outil très puissant d’intervention (y compris de manière préventive pour forcer une banque à faire évoluer sa structure afin de faciliter l’intervention des pouvoirs publics en cas de problème ou pour lui interdire d’acheter ou de commercialiser un instrument financier jugé trop risqué).

 

2. Au-delà, le projet de loi prévoit la montée en puissance du Fonds de garantie des dépôts, qui devient le « Fonds de garantie des dépôts et de résolution ». Ce fonds, entièrement financé par les banques, joue un rôle d’assurance pour protéger les épargnants. Il pourra également désormais intervenir pour appuyer l’intervention des pouvoirs publics dans une banque en difficulté. Il est actuellement de 2Md€. L’objectif fixé au niveau européen est d’atteindre environ 1% des dépôts à l’horizon 2020 soit, pour la France, un montant cible de 10Md€.

 

3. A l’inverse, la séparation stricte des activités de marché, sans résoudre la question de l’aléa moral du « too big to fail », fait courir des risques importants aux entreprise

Le financement de l’économie française (2) : les industriels et les hedge funds.

La séparation bancaire – Partie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/
La séparation bancaire – Partie 2 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/la-separation-bancaire-2-un-enjeu-clef-du-developpement-durable/
La séparation bancaire – Partie 3 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/27/separation-bancaire-3-pourquoi-faut-il-scinder-les-banques/
La séparation bancaire – Partie 4 http://alaingrandjean.fr/2013/01/05/separation-bancaire-4-des-differentes-manieres-de-scinder-les-banques/
La séparation bancaire – Partie 5 http://alaingrandjean.fr/2013/01/07/separation-bancaire-5-linsuffisance-du-projet-de-loi-moscovici/
La séparation bancaire – Partie 6 : http://alaingrandjean.fr/2013/01/10/separation-bancaire-6-les-objections-du-secteur-bancaire/
Les banques et le financement de l’économie française – partie 1 : http://alaingrandjean.fr/2013/02/05/les-banques-et-le-financement-de-leconomie-francaise/

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Le financement de l’économie française (2) : les industriels et les hedge funds.

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

 

Ce billet poursuit l’examen des objections rencontrées au sujet de ma petite note de synthèse (dont l’essentiel a été mis en ligne par Alain Grandjean sur ce site) sur le projet de loi Moscovici de (non-)séparation bancaire actuellement discuté par la Commission des Finances de l’Assemblée.

 

1. La « banque PSA »

Une objection est la suivante :

L’article (le mien) affirme que les grands groupes industriels créent en leur sein leurs propres banques afin de pouvoir accéder aux marchés sans dépendre des banques d’investissement ; il cite l’exemple de PSA. En réalité, PSA Finance, la filiale bancaire de PSA, finance les concessionnaires automobiles et les acheteurs de voitures.L’accès au marché et les besoins de financement et de couverture d’un grand groupe industriel comme PSA ne peuvent être assurés que par de grandes banques capables d’offrir une large gamme de services financiers, ce qu’aucune filiale bancaire « interne » n’est en mesure de faire.  

Rappelons d’abord les faits. Le 29 février 2012, la BCE a procédé à la seconde vague de son programme LTRO, au terme de laquelle, comme on sait, l’institut de Francfort a mis à disposition des banques européennes mille milliards d’euros au taux révisable de 1% (descendu, entre-temps, à 0,75%) sur trois ans.

Comme Alain Grandjean l’avait déjà souligné sur ce site,

Le Comité Français des Constructeurs Automobiles nous apprend qu[1]e « Cette aide s’adresse en priorité aux banques, mais les branches financières des constructeurs d’automobiles sont aussi éligibles au guichet de la BCE, bien moins onéreux que les marchés obligataires; »

 

Le point est donc le suivant : les secteurs bancaires français et allemand sont tellement défaillants à l’égard de grands groupes industriels comme PSA, Renault ou Volkswagen que ceux-ci se déclarent candidats à un refinancement non pas par le marché, mais par la BCE. Comment prétendre, dans ces conditions, que seules « de grandes banques capables d’offrir une large gamme de services financiers » peuvent rendre les services dont les grands groupes ont besoin ? Et, plus fondamentalement, si les grandes banques rendent déjà tous les services nécessaires, pourquoi les grands groupes industriels éprouvent-ils le besoin de créer leur propre banque ? Dans le cas de Siemens, par exemple, la motivation est très vraisemblablement de permettre au groupe industriel d’avoir accès directement au refinancement de la BCE en cas de faillites bancaires en série. En Angleterre, la grande distribution (Tesco, Marks & Spencer) développe des banques de détail pour prendre des parts de marché aux banques traditionnelles, avec le soutien des autorités qui leur distribuent des licences sans sourciller (alors que le sujet est tabou en France), conscientes de la nécessité de libérer l’industrie du carcan où l’enferment les « grandes banques » existantes.

 

Il va sans dire que je ne plaide pas pour que des opérations analogues à celle menée par PSA et d’autres deviennent autre chose que des exceptions. Il serait hautement préférable que les industriels puissent externaliser leurs opérations de financement auprès d’une banque. Mais, et ceci nous reconduit tout droit au sujet de la séparation bancaire, si les « grandes banques mixtes » sont défaillantes, c’est parce qu’il est beaucoup plus lucratif, pour elles, de mettre leurs fonds propres et leurs liquidités au service d’opérations de marché (en particulier d’opérations directionnelles, donc spéculatives, comme en témoigne le montant de leurs stocks d’actifs) qu’au service de l’industrie, y compris des plus grands groupes industriels.

Une dernière remarque : pour un industriel, se financer sur le marché peut prendre des formes multiples :  augmentation de capital, emprunt obligataire,  prêt –  avec ou sans collatéraux -, mais aussi émission directe de papier commercial… La taille de la banque appelée pour être conseil / leader sur chaque type d’opération de financement est loin d’être « le » critère de décision. L’expertise technique et l’agilité dans l’exécution sont beaucoup plus importantes, dès lors qu’il n’est pas demandé à la banque de mobiliser son propre capital pour garantir le succès de l’opération de financement (en se substituant au marché le temps du placement). L’objection consistant à faire valoir que la taille des mégabanques françaises too big to fail est rendue nécessaire par le service qu’elles rendent à nos grands groupes industriels n’a rigoureusement aucun sens.

 

2. Les hedge funds

 

Le point de discussion suivant porte sur le financement des fonds spéculatifs. En effet, le projet de loi prétend bien les limiter mais ce qu’il interdit d’une main, il l’autorise de l’autre. En effet, ne sont prohibés que les prêts non sécurisés aux hedge funds. Or les banques n’ont pas attendu M. Moscovici pour sécuriser leurs prêts aux hedge funds, de sorte que les prêts non-sécurisés ne concernent qu’une portion infime des transactions entre banques et fonds spéculatifs –sans doute moins de 5%.

S’ils s’en accomodent, c’est que certains défenseurs du projet de loi en l’état estiment que les fonds spéculatifs sont appelés à jouer un rôle déterminant dans le financement de l’économie française. Il en irait ainsi, primo, du financement de la dette publique française. C’est la position défendue par Karine Berger, rapporteure du projet de loi,  lors de l’audition du lundi 28 janvier. J’ai eu la surprise d’apprendre que la députée PS des Hautes-Alpes compte essentiellement sur les hedge funds pour financer le budget de l’Etat français. Rappelons qu’en effet, 66% de notre dette souveraine sont détenus par des non-résidents. De ce point de vue, la France est particulièrement exposée aux humeurs des marchés, là où le Japon et l’Italie, par exemple, sont en bien meilleure posture. Plus de 90% de la dette publique nippone sont détenus par des Japonais et plus de 60% de la dette italienne est entre les mains des Italiens. Chez nous, une part non-négligeable de notre dette peut avoir été souscrite par des fonds spéculatifs. Par une bizarrerie du droit français qu’il serait urgent de corriger, l’organisme privé chargé de centraliser les ventes de la dette française, Euroclear France, n’est pas tenu de rendre publique l’identité des créanciers de la France. De sorte que nous en sommes réduits à des conjectures et des approximations. Une incertitude qui paralyse l’action publique.

Est-ce une raison pour s’en féliciter et estimer qu’il convient de continuer à faire dépendre le financement de notre pays du bon vouloir des fonds spéculatifs ? Ce serait une attitude  irresponsable. La dette publique grecque a été très largement souscrite par ces fonds. Nous en avons vu ce qu’il en a résulté. La leçon grecque n’a-t-elle donc pas été méditée ?  L’épargne nationale annuelle représente 200 milliards d’euros. Un emprunt national permettrait d’éloigner l’épée de Damoclès des fonds spéculatifs sur le budget de notre Etat. Souscrire à cet emprunt, dans la mesure où il s’agit d’un effort de solidarité nationale avec les générations futures, pourrait être en partie défiscalisé. Quoi qu’il en soit, on voit mal en quoi continuer de faire dépendre le financement de la France par des hedge funds consistuerait une politique économique d’avenir…

 

La seconde justification parfois invoquée pour rendre compte de la bienveillance du projet Moscovici à l’égard des fonds spéculatifs est la suivante : ces derniers seraient essentiels au financement de l’économie française privée. Il en irait ainsi des obligations convertibles émises par les PME/PMI françaises, dont une fraction importante serait fnancée par ces fonds. Ainsi lit-on dans la contre-note rédigée en vue de réfuter ma note de synthèse :

 

A titre d’exemple, on peut citer le marché des obligations convertibles – indispensables notamment aux PME/PMI – sur lequel émettent des entreprises françaises avec l’aide de banques françaises. Sur ce marché les hedge funds peuvent représenter jusqu’à 60 voir 80 % de la demande et sont donc incontournables pour permettre le placement du titres dans les meilleures conditions dans l’intérêt de l’entreprise. 

 

Justification irresponsable et peu convaincante : irresponsable parce que, de nouveau, elle revient à faire peser une menace considérable sur le financement des PME/PMI françaises. Peu convaincante, pour les raisons suivantes :

-  Ces obligations représentent moins de 500 millions d’euros (0,0002 % du PIB français). Est-ce une raison suffisante pour continuer d’autoriser les dépôts des Français à financer les activités spéculatives des fonds ?

- Il faut rappeler qu’un Fonds spéculatif (ou un fonds de private equity) n’est jamais rien d’autre qu’un intermédiaire financier. Il lève de l’argent auprès des banques, des investisseurs institutionnels, des riches particulier, et le prête moyennant une commission substantielle. Si l’on estime (à tort, mais peu importe ici) que ce sont les Fonds qui financent l’économie, alors pourquoi refuser d’interdire que nos banques financent ces mêmes Fonds ? Il y a là une erreur logique élémentaire : faut-il financer un fonds pour que celui-ci daigne financer une entreprise (ou l’Etat) ? Financer l’entreprise directement sans passer par ce montage compliqué – mais générateur de commissions – n’est-il pas plus efficace globalement ? Poser la question, c’est y répondre. Comment oser adopter ce critère de PME émettrices d’obligations convertibles comme déterminant d’une politique publique, quand  le problème numéro un de ce type d’entreprise relève avant tout du financement court terme de son fonds de roulement, compte tenu des délais de paiement à consentir à ses clients (dont les administrations de notre pays) ? C’est à une banque commerciale de proximité d’y pourvoir par concours bancaire. De nouveau, cet exemple, loin de plaider contre la scission bancaire met en lumière combien elle est nécessaire. Il est temps que nos banques (commerciales) recommencent à faire le travail qu’elles n’auraient jamais dû abandonner, plutôt que de le déléguer à des fonds qu’elles financent —le coût de l’ensemble de l’opération étant supporté, bien évidemment, par l’économie réelle.

- On a affaire, ici, à un petit jeu circulaire typique de la situation actuelle, où la finance donne l’illusion de créer de la richesse économique par le financement des PME, au profit bien réel des intermédiaires financiers (managers de hedge funds, salariés des banques d’affaires) et au détriment du contribuable, garant en dernier ressort de la solvabilté des fonds de pension, compagnies d’assurance-vie  et banques, lesquels sont tour à tour investisseurs et financeurs du secteur bancaire de l’ombre (shadow banking).

 

La « bonne » réponse à ce dysfonctionnement induit par l’effet d’aubaine des marchés financiers et du shadow banking (qui échappe à la réglementation et même au droit de regard des superviseurs des marchés) ne consiste certainement pas à ôter le financement de notre économie (publique et privée) des mains des banques pour le confier aux fonds spéculatifs. Elle consiste à réduire autant que possible cet effet d’aubaine, en scindant les banques de marché des banques de crédit-dépôt. Ou, à défaut, en obligeant les banques mixtes à filialiser toutes les activités de marché qui ne sont pas strictement indispensables à la couverture des opérations de crédit d’une banque commerciale. En veillant, enfin, à ce que toutes les opérations de prêt aux fonds spéculatifs soient obligatoirement filialisées.

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Les banques et le financement de l’économie française.

La séparation bancairePartie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/
La séparation bancairePartie 2 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/la-separation-bancaire-2-un-enjeu-clef-du-developpement-durable/
La séparation bancairePartie 3 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/27/separation-bancaire-3-pourquoi-faut-il-scinder-les-banques/
La séparation bancairePartie 4 http://alaingrandjean.fr/2013/01/05/separation-bancaire-4-des-differentes-manieres-de-scinder-les-banques/
La séparation bancairePartie 5 http://alaingrandjean.fr/2013/01/07/separation-bancaire-5-linsuffisance-du-projet-de-loi-moscovici/
La séparation bancaire – Partie 6 : http://alaingrandjean.fr/2013/01/10/separation-bancaire-6-les-objections-du-secteur-bancaire/

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Les banques et le financement de l’économie française. 

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

L’essentiel des billets mis en ligne par Alain Grandjean (que je remercie) sur ce site, a circulé sous la forme d’une note que certains parlementaires se sont procurée. Du coup, une « réponse » circule également, qui fait état « d’erreurs factuelles » dans la note que j’ai produite, et conclut : « Ces erreurs de diagnostic ne sont pas anecdotiques, car elles participent des paramètres qui ont guidé le gouvernement dans ses choix. » Autrement dit, si je n’avais pas commis de telles erreurs, j’aurais enfin compris le sens du projet de loi Moscovici.

Avant de répondre à cette accusation, qu’on me permette de rappeler deux points :

 

- Frédéric Oudéa, l’actuel pdg de Société Générale, a reconnu mercredi 30 janvier, à l’Assemblée Nationale, devant les députés médusés que le projet Moscovici impacterait 0,75% de ses activités[1]. Je ne reviendrai donc pas sur la question de la prétendue séparation des activités qu’induirait le projet. Lors de la table ronde organisée à la Sorbonne le 21 janvier dernier, M. Thomas Philippon,le conseiller économique de M. Pierre Moscovici, a explicitement et publiquement reconnu que l’objectif du projet de loi n’est pas de scinder quoi que ce soit[2]. Il serait, selon lui, d’organiser la « résolution », i.e., le démantèlement ou le sauvetage d’une banque en faillite. Il y a beaucoup à dire sur ce second point mais je ne m’y attarde pas ici.

 

- Robert Engle (Prix Nobel) et trois universitaires ont publié en 2012 une analyse très intéressante du risque systémique des banques européennes[3]. Leur conclusion est simple : les banques européennes sont beaucoup plus dangereuses que leurs rivales américaines. Leur exposition au risque équivaut à 500% de leurs fonds propres, tandis que celle  des banques d’outre-atlantique culmine à 100%. La conséquence est malheureusement transparente : ce sont les contribuables qui paieront les 400% restants. L’économie européenne en a-t-elle les moyens ? Non. Pour ce qui est de la France, sachant que les 4 premières banques françaises ont, à elles seules, un total de bilan égal à 2,5 fois le PIB français, la réponse ne peut également qu’être « non ». Les auteurs en déduisent que nos banques (en particulier Crédit Agricole et BNP-Paribas) sont non seulement « trop grosses pour faire faillite » (too big to fail) mais encore « trop grosses pour être sauvées » (too big to save). Dit encore autrement : en l’état actuel des choses, si une méga-banque européenne tombe (Deutsche Bank, BNP-P, Monte dei Paschi…), l’économie européenne tout entière est à genoux.

 

Le crédit hypothécaire.

 

Revenons à présent au projet de loi de (non-)séparation bancaire. Voici ce que j’avais écrit : « depuis 2007, les départements « commerciaux » (des banques mixtes françaises) ne se financent déjà quasiment que grâce aux liquidités fournies par les dépôts, et ne vont pour ainsi dire jamais récolter des liquidités sur les marchés. » La conséquence de cette remarque, c’est que contrairement à ce qui est répété par les banques et les défenseurs du projet de loi, scinder les banques ne provoquerait pas un assèchement de liquidité pour le crédit accordé à l’économie réelle.  De même, si l’on se refuse à tout prix à scinder, appliquer une « filialisation » dure, englobant toutes les activités de marché des banques mixtes, autres que les activités de pure couverture des départements commerciaux, n’est pas de nature à provoquer une pénurie du crédit. La contre-note répond :

 

L’article affirme que les « départements commerciaux » (i.e., la banque de détail) ne font plus appel au marché. Or, les banques françaises ont émis l’an dernier plus de 200Md€ d’obligations sécurisées adossées à des crédits hypothécaires.

 

Il faudrait en déduire qu’à travers cet oubli, j’ai omis une source de financement majeure de l’économie française, et que, par conséquent, scinder les banques serait faire courir un risque grave à l’économie française.

Dont acte : les banques françaises financent bel et bien par emprunt obligataire leurs crédits hypothécaires. Les coupons de ces obligations sont garantis par un collatéral correspondant aux intérêts à venir des crédits hypothécaires. Ai-je eu vraiment tort de les « oublier » ? D’après la Banque de France, l’encours des prêts à l’habitat (y compris crédits titrisés), accordés en France par les institutions de crédit aux ménages, s’est élevé à 847 Md€ en décembre 2011 et à 875 Md€ en décembre 2012. Soit une augmentation de 28 Md€ (+4,6 %). Ce qui veut dire que, à supposer que le chiffre de mon contradicteur soit correct, sur les 200 Md€ levés par les banques françaises, moins de 28 ont servi au crédit immobilier.

Les 172 Mds€ restants ? Hors crédit immobilier les nouveaux prêts des banques françaises aux ménages et aux entreprises non financières ne se sont élevés qu’à 22 Mds. Restent donc encore 150 Mds€ qui n’ont pas servi au financement de l’économie réelle. A quoi ont-ils servi ? A des activités de marché. Comment le remboursement de ces 150 Mds€ sera-t-il sécurisé ? Par les intérêts perçus sur les crédits hypothécaires. Autrement dit, en accordant 27 Mds€ de prêts à l’immobilier, les banques françaises ne font qu’entretenir une activité annexe qui leur permet d’accéder à 150 Mds€ de financement pour leurs activités de marché[4]. Qui dit mieux ?

Cet exemple illustre donc à merveille le fait que ce ne sont nullement les marchés qui financent l’économie réelle, mais bien l’économie (les ménages, les entreprises) qui finance les activités de marché.

Loin de montrer que l’on aurait tort de scinder les banques, cette objection fournit un argument de plus pour le faire.

 

Deux remarques complémentaires :

 

1) Si les banques se contenaient de financer exclusivement leurs prêts via des emprunts sur les marchés, ces opérations constitueraient du simple financement externe. Quelle est la logique économique qui, dans le contexte des banques mixtes, justifie qu’on oblige le département « commercial » d’une banque à solliciter, pour ce type de financement, le département « marché » du groupe bancaire auquel il appartient ? Qu’est-ce qui lui interdit de mettre en concurrence différentes banques de marché à qui il demandera de lui fournir ce service ? Si l’on croit aux vertus de la concurrence, la qualité du service n’en sera que meilleure pour un prix plus faible, et le coût du crédit hypothécaire appliqué aux clients n’en sera que plus faible. Tandis que, si ledit département « commercial » est contraint de recourir aux services du département « marché » du groupe bancaire auquel il appartient, il le fera même si ce service lui est facturé très cher. La mixité d’une banque engendre, en son sein, un département commercial « captif » du département « marché ».

 

2) Le crédit hypothécaire est largement responsable de la bulle immobilière, dont les effets désastreux sur les populations les plus précaires et les jeunes sont connus. (A ce sujet, la France est l’un des rares pays où elle n’ait pas encore crevé…) Est-ce vraiment ce type de « succès » que l’on veut mettre en avant pour vanter le financement de l’économie réelle  par les marchés financiers ?

 

2. Le ratio crédit/dépôt

 

La seconde objection invoquée pour signifier que j’ai tort de minorer le rôle des marchés dans le financement de l’économie française :

 

Plus généralement en France le ratio crédit sur dépôt est structurellement supérieur à un. L’activité de banque de détail est donc bien dépendante des marchés car les banques n’ont pas assez de dépôts pour alimenter son activité de crédit.

 

En effet, dans certains pays (France, Etats-Unis), le ratio crédits/dépôts est supérieur à 100%[5]. Mais, contrairement à ce que l’auteur de cette « réfutation » pourrait laisser croire, cela ne veut absolument pas dire que les banques financent la différence crédits – dépôts par le développement d’activités de trading sur les marchés.

Pour le comprendre, il faut d’abord comprendre pourquoi ce ratio peut être supérieur à 100%. A priori, c’est un paradoxe : en effet, toutes les fois qu’une banque accorde un crédit, le bénéficiaire place ce crédit en dépôt (dans la même banque ou dans une autre). Au niveau agrégé, l’ensemble des crédits devrait donc a priori être égal à l’ensemble des dépôts. Si les seconds sont inférieurs aux premiers, c’est qu’un nombre significatif de bénéficiaires de crédit n’ont pas transformé ce crédit en dépôt. Il n’y a que deux manières d’y parvenir : a) soit le crédit a été transféré hors de France (i.e., a servi à acheter un actif étranger, et alimente donc in fine un dépôt bancaire hors de France), b) soit il a servi à acheter un titre bancaire[6]. (Par exemple, acheter une obligation non bancaire ou une action finit ultimement par alimenter un dépôt.) En France, les deux phénomènes sont très vraisemblables.

En particulier, cela ne veut nullement dire que les banques auraient accordé beaucoup de crédit. Une banque, redisons-le, c’est une institution financière qui a reçu le droit (par délégation de l’Etat, qui lui accorde la licence bancaire) de créer de la monnaie. Chaque fois qu’une banque accorde un crédit, une part significative de ce crédit constitue de la monnaie qui n’existait pas une minute plus tôt. Magique ? Non. C’est complètement normal. Il n’y a que deux planches à billet dans la zone euro : la BCE et les banques privées. A ceci près que la monnaie créée par la BCE ne peut jamais être inflationniste puisqu’elle ne sort jamais du marché interbancaire. La seule planche à billet capable de générer de l’inflation (quand l’argent créé est mal investi), ce sont les banques privées. De sorte que ceux –et ils sont nombreux– qui diabolisent la planche à billets doivent comprendre qu’en bonne logique ils devraient recommander la fermeture de toutes les banques !

Une banque peut donc fort bien accorder des crédits même si elle n’a aucun dépôt. C’est le cas d’Oseo, de la BEI, etc. Ceci est parfaitement accepté. Ainsi, dans le cadre des règles prudentielles de Bâle III (dont les banques ne cessent de se plaindre au motif que ces règles les pénaliseraient au point de les empêcher d’accorder des crédits que, par ailleurs, elles n’accordent déjà quasiment plus, j’y reviendrai), grosso modo, une banque peut accorder 10 de crédit pour 1 de fonds propres et 0 en dépôt.

Pourquoi, dans ces conditions, les banques mixtes prétendent-elles qu’elles ont « recours au marché » pour financer les crédits qu’elles accordent ? Tout simplement parce qu’elles font du profit en jouant sur le ‘spread’ qu’elles payent à leurs fournisseurs de liquidité sur les marchés, qui se trouve être moins élevé que celui qu’elles facturent à leurs clients. Cela veut-il dire que des banques commerciales séparées des banques de marché auront davantage de mal à trouver, au besoin, ce type de financement sur les marchés ?  Non. Si la banque commerciale est séparée de la banque de marché, donc moins risquée, elle s’assurera un coût de financement – concurrentiel cf. supra – sur les marchés, parce qu’elle sera perçue comme un bon risque par les prêteurs. (Rappelons que le rendement annuel de la banque retail de BNP-Paribas est de 33% !) D’autant qu’elle conservera la garantie de l’Etat, que les banques de marché, elles, auront perdue.

 

3. D’autres arguments?

 

Les défenseurs du projet de loi évoquent parfois d’autres arguments, de nature « prophétique », pour expliquer pourquoi il ne faut surtout pas scinder les banques. Ces « arguments » sont le plus souvent du type suivant : « à l’avenir, il est inéluctable que les marchés prennent une place grandissante dans l’économie française. » Ou encore : « Les accords de Bâle III vont contraindre les banques françaises à… »

 

Contrairement à ce que ce type de prophétie tient pour une évidence, il n’y a rien d’inéluctable dans le rôle joué par les marchés financiers dans notre économie. Ce rôle était très faible jusque dans les années 1990. La loi n’autorise les banques mixtes que depuis 1984. Les grands groupes mixtes comme Crédit Agricole et BNP-Paribas sont nés respectivement en 1996 et 1999. Le paysage bancaire français actuel est donc récent, et n’a strictement rien d’irréversible. En revanche, la rhétorique des banques consiste très souvent à présenter l’évolution qui les intéresse comme étant inscrite dans une logique de l’histoire qu’elles seules connaissent (à la manière dont les marxistes, au nom du matérialisme historique, prétendaient connaître les lois d’airain de l’histoire).

 

Quant aux accords de Bâle III, il est exact qu’ils imposent (via le ratio de liquidité de Bâle III) une réduction du ratio crédit/dépôt pour les banques qui auront des dépôts. Ce ratio vise à sécuriser les dépôts. (Il ne concerne donc pas les banques qui n’ont pas de dépôt !) Le relâcher, ou retarder la mise en oeuvre de Bâle III, au motif que cela menacerait le financement de l’économie, cela reviendrait à retarder le moment où un cancéreux devrait s’arrêter de fumer au motif que fumer le stimule dans son travail (de sorte qu’il sera moins « efficace » s’il s’arrête de fumer). La vérité, c’est que le jour où il sera mort, il sera toujours moins efficace que s’il s’était arrêté à temps de fumer. Et le caractère léthal de la dangerosité des banques mixtes européennes devrait être assez clair pour ceux qui ont lu l’introduction de ce billet.

 

Les banques françaises sont-elles « contraintes » de réduire leur crédit à cause de Bâle III ? Non. Pour réduire le ratio crédit/dépôt, on peut certes réduire le numérateur mais on peut aussi augmenter le dénominateur. Comment augmenter les dépôts ? En augmentant leur rémunération de manière qu’ils soient plus attractifs que les OPCVM monétaires et l’assurance-vie. De manière surprenante, cette seconde option est rarement invoquée comme « loi d’airain » de l’histoire.

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[1]            http://www.challenges.fr/finance-et-marche/20130130.CHA5665/loi-bancaire-frederic-oudea-le-patron-de-la-societe-generale-met-les-pieds-dans-le-plat.html

[3]        « Systemic Risk in Europe », Swiss Finance Institute Research Paper Series N°12 – 45, http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2192536

[4]              Et si l’on fait une hypothèse moins bienveillante sur l’usage qui a été fait de l’argent récolté via les obligations adossées au crédit hypothécaire, on obtient que 172 Mds€ ont été « récoltés » pour les activités de marché.

[5]              Il vaut environ 110% en France en 2012, 115% aux Etats-Unis, 92% en Espagne, 88% en Allemagne et même 75% en Italie.

[6]              En fait, il y en a une troisième : si le récipiendaire du crédit le transforme en monnaie fiduciaire (billets et pièces). Mais cela représente une portion négligeable de la monnaie en circulation. Quant aux « lignes de crédit » accordées par les banques aux entreprises, celles qui ne sont pas encore « tirées » figurent en hors-bilan des banques et ne sont donc pas comptabilisées dans le crédit bancaire.

 

DEXIA, après le scandale, une note salée à venir : 90 milliards d’euros. Qui va payer ?

Auteurs : Michèle G.Lévi et Alain Grandjean

Le groupe bancaire Dexia -né en 1996- est en cours de  démantèlement depuis 2 ans.  P.H. Thomas, journaliste au Soir (le quotidien francophone le plus lu en Belgique) en raconte  la  courte vie dans le livre « Dexia, Vie et mort d’un monstre bancaire »[1]. Courte mais hallucinante. Il faut lire et relire quelques passages pour en croire ses yeux.

Certes, les dirigeants qui ont participé à ce naufrage ne jouent pas complètement dans la catégorie des très  grands prédateurs mondiaux comme l’improbable Maurice Greenberg, ancien patron d’AIG, l’assureur américain sauvé in extremis en 2009 par une injection de 182 milliards de dollars du Trésor américain. Ce tyrannosaure porta plainte deux ans après au nom de Starr (sa holding personnelle)  et d’autres actionnaires d’AIG[2] contre le gouvernement américain, auquel il réclame 25 milliards de dollars, l’accusant de l’avoir spolié[3]. Mieux vaut en rire…

Je vous laisse découvrir cette saga, que l’auteur conclut en en  tirant des leçons et des responsabilités (plus larges que la seule mégalomanie des dirigeants) : la construction et la gouvernance de la zone euro[4], le défaut de régulation bancaire, le rôle des agences de notation,  la course à la taille,   la toxicité des produits financiers.

En cette période de projet de séparation bancaire, il est sans doute nécessaire d’insister sur quelques points :

La folie  des grandeurs et le mythe de la résilience du modèle  de banque universelle.

La Caisse d’Aide à l’Equipement des Collectivités Locales (CAECL), département de la Caisse des Dépôts et Consignation (CDC), faisait un métier certes « plan-plan » mais utile de financement des collectivités locales, avec des prêts « normaux ». Elle sera privatisée en 1987,  sous le nom de Crédit Local de France puis apportée dans Dexia avec sa consoeur belge, le Crédit Communal Belge, qui sera introduite en bourse en 1996. La stratégie poursuivie : faire de ce groupe le leader mondial du prêt aux collectivités locales et l’une des grandes banques universelles européennes. Il s’en suivit une frénésie d’acquisitions dans le monde[5] et le développement de « produits structurés »[6]. Alors que le total  du bilan du CLF est en 1987 de 153 milliards de francs, soit 23 milliards d’euros, celui de Dexia est de 651 milliards d’euros fin 2008 !  Une multiplication par 28 en 21 ans.

La course à la taille a certes été motivée par des raisons d’ego et de rémunération des dirigeants mais aussi et c’est un point clef, par deux erreurs doctrinales, l’une très en vogue au lancement du marché unique européen et l’autre très poussée par les banques en ce moment :

-       la taille n’est pas source d’efficacité (c’est le moins qu’on puisse dire en l’occurrence)

-       le modèle de  banque universelle n’est pas en soi plus résilient  face à une crise

En revanche, il est clair que le gigantisme est un risque et un déni démocratiques : les citoyens sont otages des banques « too big too fail » que l’Etat est obligé de soutenir en cas de risque de faillite. Ce serait bien sûr le cas de nos grandes banques universelles.

 

Les conflits d’intérêt entre la Direction Générale  du Trésor et le monde bancaire

 

Bruno Deletré est l’un des héros de cette saga. Il a été sous-directeur au Trésor  et a rejoint Dexia en 2001. Directeur général de l’activité de services financiers aux pouvoirs publics, il rejoint le comité de direction en 2006 et quitte le groupe en 2008. Il est aujourd’hui membre du comité exécutif de BPCE.

Petit détail : il est l’un de ceux qui sont à la base de la loi de juin 1999 qui a créé les obligations sécurisées, les « covered-bonds » à la française. C’est le recours à ces instruments notamment qui a permis à Dexia de démultiplier sa capacité de prêts. (dont il avait une centaine de milliards en portefeuille en 2011). Dexia, grand spécialiste du financement de prêts à long terme par des emprunts à court terme, ne disposait que de très peu de dépôts (15 % de son passif en 2008). Et de très peu de capitaux propres : son levier (total du bilan/capitaux propres)  était de l’ordre de 35 à 37[7] dans la période 2005-2008.

 

Les connaissances acquises au Trésor par Bruno Deletré ont à l’évidence servi Dexia, dans sa phase d’ascension. Inversement, les fonctionnaires du Trésor qui voient ce passage comme un tremplin pour leur carrière future ne sont pas nécessairement très pugnaces face à leur possible futur employeur, quand il pose quelques menus problèmes. Conclusion : il est nécessaire d’édicter des règles strictes pour limiter cette collusion d’intérêt.

 

Qui va payer l ‘addition finale ?

 

La saga  Dexia n’est pas terminée. Le 28 décembre 2012, la Commission Européenne a donné son accord sur le plan révisé de résolution ordonnée de Dexia soumis par les Etats belge, français et luxembourgeois le 14 décembre 2012. La Belgique et la France ont remis au pot 5,5 milliards d’euros. Mais cet accord entérine surtout la garantie donnée par les trois Etats à hauteur de 90 milliards d’euros. Cette garantie est la condition sine qua non de la survie de Dexia. Comme le dit l’entreprise dans un communiqué de presse du 31/12/2012 :

« Dexia aura ainsi la capacité d’assurer le portage de ses actifs résiduels à long terme, ce qui constitue le principal fondement du plan révisé de résolution ordonnée afin d’éviter la matérialisation du risque systémique que représenterait, à l’échelle de la zone Euro et en première ligne pour les Etats garants, une dissolution immédiate du groupe. » [8] En d’autres termes les pouvoirs publics ont considéré que le risque de dépôt de bilan de Dexia était trop élevé pour le prendre. C’était bien une banque « too big too fail » ! Dexia voulait jouer dans la cour des grands. Il se compare en effet à Lehman Brothers que le Trésor Américain a laissé tomber avec les conséquences qu’on connaît, ou qu’ AIG que le même Trésor a sauvé.

Pour autant, si jamais une nouvelle crise financière ou un problème non identifié à ce jour survenaient, et  que la garantie fût appelée, ce serait bien aux contribuables de mettre la main à la poche. Les actifs toxiques que  porte Dexia sont de long terme.

Les collectivités territoriales emprunteuses ne sont pas toutes en capacité de rembourser leurs dettes. Quelles seraient les conséquences d’un appel en garantie (concrètement un paiement par les Etats) sur les dettes publiques belges et  françaises ? Quelles seraient les conséquences pour les citoyens des mesures d’austérité alourdies par ce fardeau supplémentaire ? Nous avons connu un krash boursier tous les 4 ans depuis les années 80. Qui peut nous garantir que cela ne se reproduira pas prochainement ?

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[1]  Paru chez Les petits matins, 2012,  268 pages, 16 euros

[3] Car AIG aurait remboursé 205 milliards au Trésor américain,  c’est trop pour notre homme.

[4] Citons entre autres le fait que Dexia a passé avec succès les stress-tests en juillet 2011…

[5] Je ne résiste pas au plaisir de citer celle de la société américaine FSA, l’un des leaders du rehaussement de crédit des obligations municipales, en 2000, dont la déconfiture en 2008 est à l’origine de celle de Dexia. Le réhaussement de crédit, c’est évidemment plus sexy que le bon vieux prêt  à taux fixe…Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Financial_Security_Assurance

[6] Un nom rassurant pour désigner des prêts incorporant des risques spéculatifs , dont Dexia s’est fait un grand spécialiste, sous couvert d’une demande insistante des collectivités locales, désirant pouvoir profiter de taux d’intérêt « attractifs »

[7] La règle dite de Bâle I limitait ce ratio à environ 20. Elle fut abolie par Bâle II en 2004…Ce ratio, déjà très excessif, devrait être réintroduit dans Bâle III.

Séparation bancaire (6) – Les objections du secteur bancaire.

La séparation bancaire – Partie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/
La séparation bancaire – Partie 2 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/la-separation-bancaire-2-un-enjeu-clef-du-developpement-durable/
La séparation bancaire – Partie 3 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/27/separation-bancaire-3-pourquoi-faut-il-scinder-les-banques/
La séparation bancaire – Partie 4 http://alaingrandjean.fr/2013/01/05/separation-bancaire-4-des-differentes-manieres-de-scinder-les-banques/
La séparation bancaire – Partie 5 http://alaingrandjean.fr/2013/01/07/separation-bancaire-5-linsuffisance-du-projet-de-loi-moscovici/

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Séparation bancaire (6) - Les objections du secteur bancaire.

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

 De l’ensemble des objections formulées par le secteur bancaire contre une scission stricte (du type GSA), trois arguments, seulement, retiennent l’attention. Le premier est faux, et les deux suivants sont exacts. Mais l’exactitude du second, au lieu de plaider contre la séparation, fournit au contraire, une raison supplémentaire pour mettre en oeuvre le GSA. De sorte qu’in fine, seule la troisième objection prête à réflexion et invite à un véritable débat politique entre les différentes manières de scinder les banques évoquées dans la section II plus haut. Nous proposons une façon simple de résoudre cet arbitrage en maintenant la scission stricte du GSA (renforcé).

 

Qu’adviendrait-il si l’on faisait un vrai GSA ? Trois scénarios du pire sont généralement envisagés.

 

1. Manque de liquidité du côté « commercial » ?

 

Le premier scénario consiste à faire valoir que les banques commerciales séparées de leur département « marché » manqueraient de liquidités nécessaires à leur métier. Cette objection repose sur un scénario imaginaire car, depuis 2007, les départements « commerciaux » des banques mixtes françaises ne se financent déjà quasiment que grâce aux liquidités fournies par les dépôts, et ne vont pour ainsi dire récolter des liquidités sur les marchés. Ils le faisaient davantage, avant 2007, grâce à la titrisation (dont il a été question plus haut) : de cette manière, en effet, les banques pouvaient accorder des crédits aux PME et aux particuliers, et revendaient cette créance, insérée parmi beaucoup d’autres, dans un CDO[1] ou un CMBS[2]. L’espoir qui a sous-tendu le développement de la titrisation depuis la fin des années 1980, était qu’elle puisse permettre de financer toute l’économie par les marchés (alors qu’actuellement seuls les grands groupes se financent sur les marchés)[3]. En effet, la plupart des PME (a fortiori des particuliers) ne peuvent pas émettre de la dette ou une action ou un « papier commercial » sur les marchés : faute de connaître l’émetteur de cette dette, aucun investisseur ne voudrait lui prêter du fait du coût exorbitant de la collecte d’information.  Les produits de titrisation, parce qu’ils regroupent des centaines, voire des milliers, de créances différentes, ont pu faire croire qu’ils permettraient d’épargner aux investisseurs la tâche de s’informer sur la PME à qui ils envisageaient de prêter : ils reposaient sur l’idée (illusoire) que la multiplication des créances permet de diversifier le risque de manière automatique. En ne mettant pas « tous ses oeufs dans le même panier », celui qui achète un CDO ne peut-il pas se dispenser de la moindre étude sur la solvabilité de ses débiteurs ? Las, 2007-2009 a montré que la titrisation, non seulement, ne fournit aucune garantie contre l’effet de contagion  mais, pire encore, y contribue considérablement. C’est la raison pour laquelle le marché de la titrisation est encore aujourd’hui en léthargie (après avoir été dans le coma en 2008-2009 et l’être resté pour les marchés espagnol et grec par exemple) : rares sont les investisseurs qui souhaitent de nouveau se risquer à acheter ce genre de créance.  Reste qu’il pourrait se « réveiller » à la faveur d’une nouvelle bulle spéculative (les tombereaux de liquidités injectées par les Banques Centrales depuis le milieu des années 1990 et, tout spécialement, depuis 2008, rendent l’éventualité d’une nouvelle bulle très probable). De sorte qu’il est impératif de réglementer davantage le marché de la titrisation[4].

 

Depuis qu’il est devenu clair, dès 2007, que la titrisation, loin de constituer la panacée qui devait permettre de financiariser toute l’économie, mettait au contraire l’ensemble de la sphère financière mondiale (et des économies qui en dépendent) en danger, force est au secteur bancaire de reconnaître qu’il ne peut pas financer les PME et les particuliers grâce aux marchés[5]. Cette tâche essentielle revient donc aux « traditionnelles » banques commerciales. Il est vraisemblable en outre que des banques commerciales spécialisées (libérées de la tutelle du département « marché ») accomplissent mieux leur métier, puisque leurs dépôts et le capital de la banque seront vraiment affectés au crédit à l’économie réelle (et non plus aux opérations à fort effet de levier sur les marchés, cf. problèmes 1) et 2) supra).

 

2. Manque de liquidité côté « marché » ?

 

La seconde objection majeure des banques contre une vraie séparation (du type GSA) est la  suivante : cela nuira aux banques de marché en les privant de liquidités. C’est en quelque sorte la réciproque de l’objection précédente.

Remarquons, tout d’abord, qu’il n’est pas rare d’entendre tel professionnel du secteur bancaire faire valoir consécutivement ces deux objections, alors qu’elles s’excluent mutuellement. Entre les deux, il faut choisir — ce qui revient à reconnaître qui des deux départements, aujourd’hui, est pourvoyeur de liquidité pour l’autre. Si l’on estime que c’est l’entité « marché » qui irrigue l’entité « commerciale », on optera pour la première objection. Si, en revanche, c’est l’entité « commerciale » qui abreuve l’entité « marché », on choisira la seconde.

Or cette seconde objection est exacte. On l’a dit, les dépôt fournissent des liquidités (à un prix bien plus faible que celui que les banques seraient tenues d’acquitter sur les marchés) qui facilitent grandement les activités de marchés des banques d’investissement. Lorsque ces activités sont florissantes, les dépôts permettent de démultiplier l’effet de levier. Mis à part les autres ratios prudentiels auxquels les banques sont astreintes, 1 unité de dépôt les autorise à prêter 100 unités sous forme de crédit. Lorsque l’unité en question s’exprime en milliards d’euros, elle constitue un levier considérable. Inversement, lorsque les activités du département « marché » tournent mal, les liquidités des dépôts permettent de limiter l’impact des pertes subies. La « résurrection » de Natixis, pourtant en quasi-faillite, après son “articulation” avec les banques populaires en témoigne. Enfin, et surtout, la présence de dépôts, alliée à une taille suffisante, permet à une banque mixte de jouir de la garantie de l’Etat. Cette garantie lui permet d’emprunter elle-même sur les marchés du crédit  à un taux très bas, on l’a dit.

 

On comprend, dès lors, que les banques mixtes françaises craignent pour la rentabilité de leurs activités de marché si elles étaient effectivement scindées : elles seraient contraintes de se refinancer davantage (à encours de crédit constant), ce qui a un coût (le taux de refinancement sur le marché interbancaire) ; elles perdraient la garantie de l’Etat et seraient contraintes de se financer sur les marchés à un taux plus élevé.

 

Pour exacte qu’elle soit, cette objection constitue-t-elle une raison suffisante pour ne pas légiférer en faveur d’un authentique GSA ? Nous ne le croyons pas. Les opérations de marché, aujourd’hui, mettent en jeu une contrepartie issue de l’économie réelle pour moins de 10% d’entre elles. Toutes les autres (au moins 90%) sont des transactions entre institutions financières. Leur utilité pour la collectivité économique du pays mérite d’être très profondément interrogée : ni l’analyse économique[6], ni l’expérience historique des 30 dernières années ne permettent d’étayer la thèse selon laquelle le développement des marchés financiers a réellement promu la croissance du PIB (encore moins d’autres indicateurs alternatifs, tels que ceux du rapport Sen-Stilgitz, 2010). Si l’activité de marché des grands groupes bancaires devient moins rentable, leur rendement sur action (encore proche de 8% en 2012) déclinera, pour éventuellement revenir à des taux plus sensés, compte tenu de l’absence de croissance de l’économie réelle. Faut-il le déplorer ? Et continuer de faire courir à la collectivité les 5 risques majeurs évoqués supra ?

 

3. Un « modèle français » ?

 

Une variante de cette seconde objection affirme que le « modèle français » de la banque « universelle » aurait fait la preuve de sa résilience, au contraire des banques spécialisées. S’il est exact que Lehman Brothers (qui, après avoir pourtant survécu à 1929, a fait faillite le 15 septembre 2008) était une pure banque d’investissement, en revanche, il n’existe pas de « modèle français » : BNP-Paribas, Deutsche Bank et Citigroup sont trois groupes bancaires mixtes tout à fait comparables dans leur structure. En outre, on peine à trouver une preuve empirique de la résilience des banques mixtes au regard du sort de la Société Générale, Fortis, Citigroup, RBS, UBS, Unicredit ou encore RBS (Royal Bank of Scotland)… Ce dernier exemple mérite qu’on s’y arrête : en 2008, cette banque « universelle », créée en 1727, est la plus grande banque d’Ecosse, la seconde du Royaume-Uni et d’Europe, ainsi que la cinquième dans le monde en termes de capitalisation boursière. Fin novembre 2008, la banque est en faillite. Le gouvernement britannique devient l’actionnaire majoritaire de RBS, à hauteur de 57,9 %, en acquérant pour 15 milliards d’euros d’actions ordinaires et pour 5 milliards d’euros d’actions préférentielles. Il s’agit de l’effondrement le plus important qu’ait connu une entreprise britannique. En février 2009, RBS annonce une perte est de 27 milliards d’euros. En avril 2009, RBS annonce la suppression, sur deux ans, de 9 000 emplois.

Cet exemple n’est pas isolé. Rappelons que la Société Générale doit sa survie au contribuable américain : sur les 80 milliards de dollars apportés par le budget fédéral fin 2008 lors du sauvetage d’AIG, 12 milliards étaient dus par AIG à la banque française. En outre, les grandes banques françaises ont toutes bénéficié de prises de participation de l’Etat dès 2009, qui a endossé un risque exorbitant tout en faisant des dons significatifs au secteur bancaire[7] . Enfin, la garantie de l’Etat français a été octroyée au travers de la SFEF : cette banque, créée ex nihilo en 2008,  avait pour seule fin de fournir le secteur bancaire français en liquidités ;  le gouvernement français s’est gardé de décider de son statut (banque publique ? privée ?) de manière à lui permettre de jouir de la garantie de premier rang de l’Etat français (ce qui en fait plutôt une banque publique) tout en émettant de la dette rachetée par la BCE (ce qui constituerait une violation des Traités européens s’il s’agissait d’une banque publique). Finalement, le statut de banque publique lui a été attribué, une fois sa mission accomplie[8] en 2010…

S’il est possible que les banques mixtes, en moyenne, souffrent moins lors d’un krach que des banques spécialisées, cela n’a rien d’étonnant. Comme on l’a déjà dit : ce sont les liquidités de la partie « commerciale » de la banque qui lui permettent d’assumer plus facilement une partie de ses pertes sur les marchés. Qu’est-ce à dire, sinon que le « modèle de la banque universelle française »,  outre qu’il n’est pas spécialement français, désigne en réalité une banque de marché adossée aux facilités que lui procure un département commercial ?

 

4. OPA sur les banques françaises ?

 

La troisième objection est la plus sérieuse. Elle consiste à faire valoir qu’en cas de scission, les banques françaises seront redevenues suffisamment petites pour être susceptibles de faire l’objet d’OPA.

 

Il peut paraître étonnant de voir cette objection avancée par des professionnels qui, le reste du temps, vantent les mérites de la concurrence et du libre-échange. Ces prétendues vertus ne seraient-elles bonnes que pour les autres ? En réalité, cela n’a rien d’étonnant dans l’exacte mesure où le secteur financier, bancaire en particulier, n’est pas un secteur industriel concurrentiel (contrairement à l’image qu’il donne parfois de lui-même). Peu de secteurs en Europe sont aussi concentrés que le secteur bancaire. (Il est d’ailleurs remarquable que le Commissariat à la concurrence ne se soit jamais ému des fusions du secteur bancaire, qui se sont multipliées depuis 2008 et qui ont conduit tout droit au gigantisme dénoncé plus haut (cf. problème 4)). En outre, les prix de marchés financiers ne répondent pas à une logique concurrentielle (au sens où l’entend l’analyse économique classique) : s’ils y obéissaient, en effet, une hausse du prix d’un actif entrainerait toujours une baisse de sa demande. Or, c’est le contraire qu’on observe durant les phases euphoriques (bullish) du cycle du levier : plus le prix d’un actif augmente, : plus le prix d’un actif augmente, plus sa demande croît[9]. Inversement, une baisse du prix d’un actif devrait toujours entrainer une hausse de sa demande. De nouveau, c’est le contraire qu’on observe durant la phase « dépressive » (bearish) du cycle du levier. L’acitivité d’une banque de marché n’a donc que peu à voir avec celle d’un industriel tenu de se montrer plus « compétitif » que ses concurrents : elle consiste essentiellement à anticiper les phases bullish et bearish et à en tirer parti. Rien de surprenant, donc, si le secteur bancaire européen (français en particuier) ne se montre guère enthousiaste à l’idée de devoir, à son tour, assumer les conséquences de la libre circulation des capitaux en Europe.

 

Reste que la préoccupation induite par le caractère « opéable » des banques françaises scindées est légitime. Cela veut-il dire que le meilleur moyen d’y répondre consiste à poursuivre la course au gigantisme dans laquelle se sont lancées les premières banques françaises ? Et qui fait courir à l’économie française les 5 dangers majeurs énoncés plus haut ? Une autre réponse politique peut être apportée : il est souhaitable, pour l’économie française, qu’elle conserve un secteur bancaire national, orienté vers l’économie française —aussi bien afin d’assurer un accès au marché aux grands groupes industriels qu’afin de faciliter l’accès du Trésor français au marché du crédit souverain. Il n’est donc pas illégitime de chercher à protéger le secteur bancaire français d’éventuelles OPA agressives. Pour ce faire, une disposition législative analogue à celle qui a été adoptée par l’Italie en 2010 pourrait être envisagée. Plus généralement, la France applique aujourd’hui la directive européenne OPA dans sa mouture la plus favorable à la libre-circulation des capitaux. Or l’analyse économique la plus « traditionnelle » fait valoir depuis longtemps (Ricardo, déjà, mais aussi Ekscher, Ohlin et Samuelson) que les avantages du libre-échange s’effondrent en présence de parfaite mobilité du capital (lequel s’investit nécessairement chez le moins-disant fiscal et le plus rentable à court terme, et non dans l’activité relativement la plus productive de chaque pays). Mettre des barrières aux OPA agressives n’est donc pas une hérésie à l’égard de la doctrine du libre-échange, au contraire : c’est un moyen de permettre à la mondialisation de remplir ses promesses[10].

Plusieurs dispositions peuvent être adoptées :

1) interdire les OPA agressives lancées par des sociétés qui ne sont pas elles-mêmes « opéables ». Il s’agit d’appliquer un principe de réciprocité. Exemple : Arcelor n’eût jamais dû pouvoir être conquis par Mittal, dont le capital est verrouillé par une famille.

2) Soumettre toute OPA hostile à l’appréciation préalable de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF). Celle-ci aura pour mission de s’assurer que la fusion résultant de l’OPA n’aura pas pour conséquence probable d’endommager le secteur auquel appartient l’entreprise cible. Exemple : le raid projeté par ENEL sur Suez, dans la mesure où il était financé essentiellement par l’emprunt bancaire, eût conduit assez probablement au dépeçage ultérieur de Suez et au relèvement des tarifs d’électricité aux fins de rembourser l’emprunt.

3) Mettre en discussion au niveau européen le principe d’une interdiction des OPA agressives lancées par des entreprises non-européennes sur des entreprises de la zone euro. Une telle suggestion a été avancée, inter alia, par Michel Rocard en 2006.

 

Ces dispositions pourraient être conditionnelles à un droit de regard public sur les activités de marché des banques. Ne seraient éligibles à la protection juridique que les banques de marché qui, par exemple, n’accordent pas de crédit aux hedge funds ou n’ont pas d’établissement dans un paradis fiscal ou vendent la dette publique française (sur laquelle elles exercent un monopole) en majorité à des résidents[11].

 

5   Qu’arrivera-t-il si l’on scinde vraiment les banques ?

 

Examinons les différentes conséquences possibles d’un GSA en France.

 

A. Du côté des banques de marché.

 

Les banques de marché verront leur taille de bilan se réduire de manière significative — ce qui, nous l’avons vu (cf. problème 4) supra) est une bonne nouvelle. Il ne fait guère de doute également que, ne disposant plus des liquidités des déposants, elles devront trouver des liquidités à un coût bien supérieur sur les marchés financiers. Perdront-elles en compétitivité vis-à-vis des autres banques ? C’est possible, à ceci près, comme on l’a souligné, que le marché des opérations de trading n’est pas régi par des règles de concurrence au sens classique. Elles auront simplement moins de moyens à leurs dispositions pour épouser la cyclothymie des marchés financiers. Dans la mesure où l’utilité sociale de ces cycles du levier est amplement sujette à caution, cela ne veut aucunement dire que l’économie française aurait à en pâtir, au contraire.

Certaines banques françaises font valoir, cependant, que, devenues moins compétitives, elles verraient leur notation dégradée. Du coup, prétendent-elles, elles pourraient devoir abandonner leur rôle de spécialistes en valeurs du Trésor et laisser la tenue de marché des emprunts français tomber dans les seules mains des banques américaines. Ce type de scénario, bien que de nature à effrayer certains fonctionnaires du Trésor, est largement imaginaire : le financement des emprunts d’Etat est essentiellement assuré par le système du repo (ou prise en pension à très court terme), indépendant de la notation de la banque qui l’assure.

Les banques de marché françaises cesseront-elles de faire crédit aux grands groupes ? C’est là une question plus pertinente. Pour y répondre, il importe de comprendre que les banques mixtes ont déjà considérablement réduit le volume de leur crédit auprès des grands groupes. C’est la raison pour laquelle certains d’entre eux créent eux-mêmes leur propre banque : ainsi de Volkswagen en Allemagne, de PSA en France (en 2010) qui ont vu toutes deux  la licence bancaire accordée à leur banque de financement.

 

Il est possible, en revanche, que les grands groupes industriels hésitent avant de lancer des opérations financières d’envergure avec de pures banques de marché.  Actuellement, en effet, ils savent qu’en cas de difficulté, la banque « mixte » aura le matelas des dépôts pour se « refaire » et la garantie de l’Etat. En revanche, ils savent aussi que de pures banques de marchés sont davantage exposées aux risques des marchés financiers. Or, si les grands groupes industriels aujourd’hui n’acceptent de traiter avec les banques mixtes que parce qu’ils les savent soutenues par les dépôts et le contribuable, s’ils réduisent en conséquence leur demande de crédit pour cause de séparation stricte, cela ne fournira-t-il pas une bonne incitation aux banques de marché pour réaliser des opérations moins risquées ? Bien sûr, cela contraindra les banques françaises à quitter la cour des mégabanques : elles ne pourront plus rivaliser avec Goldman Sachs, qui est une pure banque de marché géante. Mais notre économie a-t-elle besoin de ces mégabanques qui ne financent pas, ou très peu, l’économie réelle ? Et qui lui font courir des risques décrits plus haut ?

Quant aux grands groupes industriels qui refuseraient de se financer auprès de banques de marché jugées trop risquées, ils ont la possibilité de demander la licence bancaire pour leur banque de financement. C’est déjà le cas chez bon nombre d’industriels automobiles : RCI Banque a permis au groupe Renault de déposer du collatéral – des prêts automobiles titrisés – auprès de la BCE pour financer les activités du groupe. De même, nous avons déjà évoqué PSA  et, en Allemagne, Volkswagen et Audi. (Ces initiatives témoignent, s’il en était encore besoin, de la défaillance profonde du secteur bancaire « marché » à remplir son rôle, à savoir pourvoir les grands groupes industriels des liquidités dont ceux-ci ont besoin.) Si des industriels ne parvenaient pas à créer une banque adaptée à leurs besoins, il leur resterait la possibilité de se financer auprès des banques commerciales, comme ils le firent pendant les 30 glorieuses. S’en sont-ils si mal tirés ? Il est vrai que le contexte institutionnel a été considérablement bouleversé depuis les Trente Glorieuses : l’abandon des accords de Bretton-Woods a fait apparaître des risques de change auxquels toute banque commerciale devant traiter avec un grande groupe ayant des activités hors de sa zone monétaire de rattachement est aujourd’hui confrontée, et face auquel le seul recours, aujourd’hui, reste le marché (notamment les dérivés de change). De même, le métier traditionnel d’une banque commerciale —à savoir, la « transformation des maturités », i.e., prêter à long terme et emprunter à court terme— requiert aujourd’hui, davantage qu’hier, d’avoir accès aux marchés (de dérivés de taux) pour gérer les risques de taux. Ceci est simplement la conséquence de la puissance démesurée que nos sociétés européennes ont peu à peu accordée aux marchés financiers (aux dépens des activités traditionnelles d’intermédiation bancaire).

 

En réalité, beaucoup de directeurs financiers des grands groupes industriels ont eu la prudence de conserver des lignes de crédit « traditionnelles », conscients que le « tout marché » n’est nullement la panacée. Peugeot, par exemple, peut toujours effectuer des tirages de cash auprès de BNP.  Sur cette question de l’impact d’une séparation sur le crédit aux grands groupes industriels, il importe d’écouter au moins autant ce qu’ont à en dire ces derniers que les cris d’orfraie poussés par le secteur bancaire lui-même. Si l’option consistant à confier à des banques commerciales la gestion des « grands comptes » associés aux grands groupes industriels devait être privilégiée, cela impliquerait que les banques commerciales soient capables de gérer des comptes et des transactions d’instruments financiers pour le compte de leurs clients, et soient autorisées à distribuer des produits d’épargne de tiers indépendants (asset managing). C’est ici qu’une application sans état d’âme de la règle Volcker serait indispensable de manière à s’assurer que les brokers internes des banques commerciales en charge de ces opérations traiteront exclusivement les ordres des clients de la banque. L’alternative serait que les ordres des banques commerciales pour le compte de leurs « grands clients » soient redirigés vers des brokers tiers en charge d’intervenir pour les clients de la banque. Cette seconde option ferait courir le risque à l’ensemble du dispositif de basculer vers une situation où les banques commerciales seraient assujetties aux banques de marché (ce qui pourrait, de nouveau, favoriser à juste titre la défiance des grands groupes industriels à l’égard de l’ensemble du secteur bancaire, et renforcer l’intérêt de solutions de financement « maison » au sein de chaque grand groupe). La première option court le risque symétrique de transformer les banques commerciales en nouvelles banques mixtes si le partage entre activités de trading pour compte propre et activités pour tiers n’était pas établi suffisamment rigoureusement.

 

Il est également envisageable (et c’est le plus vraisemblable) que nos grands groupes choisiraient de garder des relations commerciales avec les deux types de banque —chacune étant indispensable dans sa spécialité. Enfin, si de trop grandes difficultés devaient être rencontrées à ce sujet (ce qui n’a rien de nécessaire puisque d’autres solutions existent), la puissance publique pourrait toujours envisager d’utiliser l’outil d’une véritable Banque Publique d’Investissement, susceptible d’intervenir non seulement auprès des PME (à la manière d’Oseo) mais auprès des grands groupes industriels eux-mêmes. Un exemple révélateur, à cet égard : c’est l’Etat qui a mis en place le préfinancement du paquebot géant commandé à Saint Nazaire.  Alors que cette tâche est du ressort normal de nos grandes banques dites « universelles ». Pourquoi cette démission ? Parce ces dernières, en réalité, sont devenues d’immenses banques de trading financier qui maquillent le trading pour compte propre derrière une grande partie de leurs activités de couverture et de tenue de marché. Si une véritable scission des banques devait pénaliser nos grands groupes industriels (parce que les banques de marché ne feront pas davantage leur véritable métier que les banques mixtes actuelles), ne serait-ce pas à la Banque Publique d’Investissement de jouer le rôle véritable de banque de marché au service des grands groupes industriels français ?

Quoi qu’il en soit, ces difficultés, pour réelles qu’elles soient, admettent des solutions. Et l’on ne voit aucunement pourquoi elles constitueraient des raisons suffisantes, par conséquent, pour ne pas engager la scission des banques.

 

B. Du côté des banques commerciales.

 

Les banques commerciales recommenceront à faire leur métier de crédit et de dépôt dans la mesure où leur pouvoir de création monétaire ne sera plus aimanté par les activités de marché très rentables à court terme  (mais très risquées).

 

Nous l’avons déjà signalé, l’abandon des accords de Bretton-Woods a fait apparaître des risques de change auxquels toute banque commerciale devant traiter avec un client ayant des activités hors de sa zone monétaire de rattachement est aujourd’hui confrontée, et face auquel le seul recours, aujourd’hui, reste le marché (notamment les dérivés de change). De même, le métier traditionnel d’une banque commerciale —à savoir, la « transformation des maturités », i.e., prêter à long terme et emprunter à court terme— requiert aujourd’hui, davantage qu’hier, d’avoir accès aux marchés (de dérivés de taux) pour gérer les risques de taux.

Aussi le GSA d’aujourd’hui ne peut-il pas être la réplication du GSA de Roosevelt, adopté en 1933. Néanmoins, les aménagements nécessaires au contexte monétaire et financier contemporain sont relativement simples et peu nombreux. 1) Puisque les banques commerciales ne pourront pas se passer de l’accès aux marchés financiers pour gérer les risques de taux et de change qu’elles porteront du fait de leurs transactions commerciales, il n’est pas question de leur interdire cet accès aux marchés. En revanche, c’est au régulateur de définir très précisément la liste, restreinte, des produits dérivés de couverture de taux et de change que les banques commerciales seront autorisées à utiliser. Il n’est pas question, dans le cadre de cette note, de proposer une telle liste. Nous le ferons dans une note suivante. Il est clair, cependant, que l’essentiel des produits de titrisation devront leur être interdits. 2) La loi devra également interdire au département d’une banque commerciale chargé de la couverture des risques de change et de taux de dégager des bénéfices. Puisqu’il doit s’agir uniquement d’opérations de couverture, elles ne doivent pas générer de pertes mais n’ont aucune raison de générer du profit. Il conviendra donc que la licence bancaire s’accompagne d’une législation spécifique obligeant tout profit dégagé par le département de couverture des risques à être réinvesti dans l’entreprise. C’est une intrusion dans le business model de la banque, certes, mais puisqu’il s’agit de banques commerciales (et non de banques de marché), il nous paraît parfaitement légitime d’exiger que seules ses opérations commerciales soient lucratives. 3) Enfin, les banques mixtes sont actuellement tenues par un « fiduciary duty », i.e., une obligation de conseil, réservée aux clients particuliers et aux PME. En pratique, cette obligation autorise un client qui estimerait avoir été lésé par ladite banque à porter plainte en faisant valoir l’asymétrie de compétence et d’information qui le distingue de la banque commerciale. Il conviendrait d’étendre l’obligation de conseil à tous les clients d’une banque commerciale. Cela permettrait en particulier aux collectivités locales d’être couvertes contre le risque de se retrouver victimes de stratégies financières sophistiquées dont la logique leur aurait « échappé », et qui se révéleraient susceptibles d’entrainer des pertes substantielles aux dépens de la collectivité. Qu’on se rappelle, par exemple, que les créances actuelles de Dexia représentent encore aujourd’hui environ 90 milliards d’euros, dus en grande partie par des collectivités locales à cours de liquidités ou non solvables… Etendre cette clause d’obligation de conseil à tous les clients d’une banque commerciale est une troisième manière de s’assurer que son accès au marché sera strictement réduit à ses besoins de couverture. Si, en effet, l’opération qu’elle a vendue à un client se révélait perdante, il ne lui serait plus possible d’infliger la perte à son client au motif que « les marchés sont défavorables ». Ce serait à elle d’encaisser la perte afférente comme pour toute erreur de gestion.

Ces trois aménagements devraient permettre aux banques commerciales de ne pas « glisser » vers une nouvelle forme de mixité, en cantonnant de manière très stricte le type d’accès aux marchés auquel elles seront autorisées afin de réaliser leur métier : les produits disponibles seront eux-mêmes contrôlés, le marché ne pourra pas devenir source de profit et les clients de la banque ne pourront pas être victimes des aléas des marchés.

Une spécificité française exige, ici, d’être mentionnée : une grande partie de l’épargne échapperait, en effet, au bilan des banques commerciales françaises, pour aller se placer dans l’assurance-vie et le livret A. Les banques françaises afficheraient de ce fait un ratio emplois/ressources supérieur à 100 %, alors qu’il n’est que de 76 % chez HSBC et de 80 % chez UBS. Après scission, beaucoup de banques commerciales seraient par conséquent obligées de faire appel aux marchés pour compléter leurs financements. Si les activités bancaires étaient séparées, les banques commerciales seraient « contraintes » de recréer une activité d’émission sur les marchés, soit de se faire financer par la BFI filialisée (i.e., par la filiale « marché »). Cette menace est, elle aussi, en grande partie imaginaire : les grandes banques françaises ne sont nullement absentes du marché de l’assurance-vie.

 

Les premiers groupes d’assurance-vie en France sont (par montant de cotisation en 2009 et en % du marché français)[12] :

CNP (dont Écureuil Vie) : 21,4 milliards d’euros de cotisations en 2009 (17,9 % du marché français)

Crédit Agricole 16,2 milliards (13,5 %)

BNP Paribas Assurance : 11,1 milliards (9,3 %)

Generali France : 10,5 milliards (8,7 %)

Axa France : 9,6 milliards (8 %)

Autres : 42,6 % du marché

 

Quant au livret A, depuis le 1er janvier 2009, toutes les banques peuvent distribuer le livret A, faisant perdre l’exclusivité de distribution aux opérateurs historiques que sont la Banque postale, la Caisse d’épargne et le Crédit mutuel (livret bleu). Cela veut donc simplement dire qu’après séparation, les banques commerciales françaises seront soumises au jeu de la concurrence pour attirer l’épargne (très abondante) des Français. Celle-ci représente environ 200 milliards d’euros chaque année. Il est à prévoir que les marges des banques commerciales seront notablement plus faibles que celles des banques mixtes actuelles. Mais, dans une économie française à la croissance atone, les rendements sur fonds propres affichés par les banques mixtes (9% pour BNP-Paribas en 2011) ne s’expliquent que par des prises de risque déraisonnables, « assurées » par la garantie de l’Etat.

 

Enfin, si les banques commerciales françaises devaient se retrouver dans l’incapacité d’offrir des services suffisamment attractifs pour concurrencer le livret A et l’assurance-vie, de telle sorte que cela réduise leurs marges au point de menacer leur aptitude à créer de la monnaie pour accorder des crédits à l’économie, il serait temps alors de considérer le coût implicite des diverses mesures de défiscalisation qui ont été accordées au livret A et à l’assurance-vie et de les remettre en cause.

 

Redisons-le, cependant : une banque commerciale n’a pas besoin de dépôt pour accorder des crédits. Elle peut parfaitement accomplir sa fonction —qui est d’accorder des crédits à l’économie réelle— à partir de ses fonds propres. Il lui faut, pour ce faire, respecter un certain nombre de ratios (définis actuellement par les règles prudentielles de Bâle II, qui, en principe, devraient être remplacées par les règles plus strictes de Bâle III[13]) qui l’obligent à se refinancer auprès de la BCE toutes les fois qu’elles crèent de la monnaie —refinancement qui a un coût (très faible depuis le LTRO de Maro Draghi). Bien sûr, plus elle dispose déjà de liquidité, moins il lui est nécessaire de se refinancer, et moins il lui est coûteux de créer de la monnaie. Disposer de liquidités abondantes est donc simplement (pour les banques mixtes actuelles comme pour les banques commerciales qui résulteraient d’un GSA) une facilité, qui permet d’augmenter les revenus de la banque  (et les dividendes de ses actionnaires). Ce n’est pas une condition sine qua non pour pouvoir créer de la monnaie.

 

Quant aux règles prudentielles de Bâle III (tant décriées par le secteur bancaire[14]), loin de favoriser la désintermédiation du financement de l’économie française, pourrait (jointe à un GSA) provoquer une réintermédiation : en les contraignant à réduire leurs opérations des banques de marché les plus risquées, ces règles pourraient contribuer à favoriser la confiance des grands groupes industriels à l’égard des banques de marché.

 

C. Et le chômage ?

 

L’argument mis en avant par M. Moscovici pour justifier un projet de loi qui ne « sépare » pas les banques mixtes françaises est qu’une authentique scission créerait du chômage en France. Un tel argument reconnaît donc que l’actuel projet de loi de scinde pas. En outre, il est bien fragile, pour deux raisons :

 

- scinder les banques mixtes actuelles devrait être créateur net d’emplois. D’une manière générale, une fusion, jusqu’à preuve du contraire, entraine toujours une réduction des effectifs : l’opération contraire devrait donc, en général, induire une hausse des effectifs… Ensuite parce qu’en l’espèce, la scission contraindra les banques de marché et les banques commerciales à réorganiser leurs activités : les premières devront recruter du personnel afin de gérer les relations commerciales avec les grands groupes industriels  (au lieu de se contenter de maquiller des opérations pour compte propre derrière du market making) ; les secondes devront recruter du personnel pour gérer les opérations de marché indispensables à leurs activités et seront contraintes de se livrer de nouveau à l’analyse rigoureuse des conditions de solvabilité de leurs emprunteurs (ce dont elles se croyaient « délivrées » grâce à la titrisation).

 

- Surtout, la première menace sur l’emploi des salariés bancaires, c’est la faillite bancaire. L’exemple des 9.000 emplois supprimés chez RBS, en 2009, en témoigne. Et, nous l’avons suffisamment répété, la meilleure protection contre la faillite de l’ensemble d’un groupe consiste à le scinder de manière que le département « commercial » ne soit pas affecté par la possible faillite du département « marché ».

 

Un GSA est, aujourd’hui, probablement le plus sûr moyen de sécuriser les emplois bancaires des départements commerciaux des banques. Quant à ceux des départements « marché », ils sont actuellement « sécurisés » via la garantie de l’Etat français, i.e., en faisant courir à l’ensemble des contribuables français le risque de la socialisation des pertes bancaires[15]. Est-ce exactement le type de sécurité de l’emploi que nous voulons offrir, en France, aux salariés des banques de marché ?

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[1]          Collateralized Debt Obligation.

[2]          Commercial Mortgage Back Securities.

[3]          C’est cette foi dans les vertus de la titrisation qui a paru justifier le passage d’une économie « continentale » fondée sur l’intermédiation bancaire à une économie « anglo-saxone », fondée sur la financiarisation — foi que dénonçait déjà Michel Albert (Capitalisme contre capitalisme, 1990).

[4]          Cf. Vingt Propositions, op. cit. Prop. 10 et 11

[5]          La note MOC/2012/11681 de la BCE (« A purchase programme for short-term claims on non-financial corporations« , 12/11/2012) reconnaît explicitement l’insuffisance du crédit accordé aux PME en zone euro par le secteur bancaire privé et recommande de trouver d’autres acteurs ayant une bonne connaissance du tissu productif capables de financer l’économie moyennant un mandat octroyé par la banque centrale. Celui qui est envisagé dans cette note n’est autre que… la COFACE !

[6]              Cf. Illusion financière, Ed. de l’Atelier, chap. 3.

[9]          Ceci est évidemment dû au phénomène des prophéties auto-réalisatrices qui structurent l’ensemble des activités de marchés financiers : si beaucoup d’investisseurs croient que beaucoup d’entre eux pensent que les prix vont monter, les prix montent.

[10]   Cf. Vingt Propositions, op. cit. Proposition 18.

[11]            Rappelons qu’actuellement 66% de la dette publique française sont détenus par des non-résidents, ce qui contribue à fragiliser la politique française de financement, cf. G. Giraud  « Renationaliser la dette publique française – pourquoi et comment », policy paper, Labex REFI, nov. 2012.

[12]         Facts and Figures, baromètre de l’assurance vie, 12 mars 2011.

[13]   A ceci près que les banques françaises font actuellement pression sur le gouvernement et le régulateur pour être dispensées de devoir appliquer Bâle III au motif que le renforcement des règles prudentielles nuirait à leur compétitivité. Si l’on a compris, cependant, que le « jeu financier » n’est pas construit sur une logique concurrentielle, on aura compris la faiblesse de cet argument.

[14]   Ces règles renforcent notamment les ratios de fonds propres et de liquidité que doivent vérifier les banques avant d’accorder des crédits.

[15]   Rappelons que celles-ci peuvent être colossales : les pertes à venir de Dexia sont actuellement évaluées à 90 milliards d’euros (à ajouter aux 12 milliards dont l’Etat français s’est déjà acquitté en 2001-2012).

 

Séparation bancaire (5) – L’insuffisance du projet de loi Moscovici.

La séparation bancaire – Partie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/
La séparation bancaire – Partie 2 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/la-separation-bancaire-2-un-enjeu-clef-du-developpement-durable/
La séparation bancaire – Partie 3 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/27/separation-bancaire-3-pourquoi-faut-il-scinder-les-banques/
La séparation bancaire – Partie 4 http://alaingrandjean.fr/2013/01/05/separation-bancaire-4-des-differentes-manieres-de-scinder-les-banques/

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Séparation bancaire (5) – L’insuffisance du  projet de loi Moscovici. 

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

 

Venons-en au projet de loi français.

1  La filialisation.

 

Le projet de loi actuel demande à chaque banque mixte de cantonner dans une filiale un certain nombre d’activités (sur lesquelles nous allons revenir derechef). Il se rapproche par conséquent de l’option Vickers en ceci qu’il tolère que deux banques de nature différente (l’une commerciale, l’autre, de marché) soient réunis dans une entité juridique unique. Pour les mêmes raisons qu’à propos de la réforme Vickers, la filialisation échoue donc à régler les problèmes 2) à 5) que nous avons mis en évidence dans un post précédent .

 

Il est étonnant que le Trésor ait formulé une proposition de filialisation des activités dangereuses : les grands groupes bancaires français ont déjà filialisé la plupart de leurs métiers. (Chez BNP-Paribas, e.g., c’est la filiale Cétélem qui s’occupe du prêt aux particuliers.) Demander la filialisation reviendrait, dans la plupart des cas, à exiger simplement la reconduction du statu quo.

En outre, lorsqu’une filiale fait faillite, les autres filiales appartenant au même groupe sont potentiellement candidates à assumer les pertes. Un exemple célèbre l’illustre malheureusement :  AIG était le premier assureur du monde. AIG a été mis en quasi-faillite à la fin de septembre 2008 par l’une de ses filiales, qui pesait 0,3% du chiffre d’affaires d’AIG. Rien de très étonnant à cela : les opérations à fort effet de levier (semblables à celle décrite supra au sujet d’un fonds de private equity) permettent à une petite filiale d’accumuler des dettes plusieurs centaines de fois supérieures à ses fonds propres. (Rappelons que le secteur financier britannique, par exemple, possède une dette privée égale à 600% du PIB du Royaume-Uni.)

 

2. Le régime de résolution bancaire. 

 

Une réponse possible à la remarque précédente consiste à faire valoir que le projet de loi prévoit également l’obligation d’un régime de résolution bancaire : celui-ci réglerait ex ante les clauses à appliquer en cas de faillite de l’une des filiales, dans l’intention, bien sûr, de sécuriser les autres.  Le projet de loi, cependant, ne détaille pas ledit régime ; il se contente d’en indiquer l’esprit. Or, en ces matières, le diable se trouve dans le détail. D’autant que les trois plus grandes banques françaises ont des structures de bilan hautement complexes. Devant l’urgence d’une faillite imminente, prendra-t-on le temps de débattre de l’interprétation du régime de résolution bancaire dans ses détails ? Enfin, face à la taille de bilan des grandes banques françaises, il est douteux qu’un plan de réglement, même déterminé ex ante, même suffisamment précis pour ne prêter à aucun débat herméneutique, soit appliqué sans que le contribuable français ne soit convoqué à la rescousse : les trois plus grandes banques françaises ont un total de bilan cumulé égal à 2,5 fois le PIB du pays. Comme le montre  l’expérience américaine, un mécanisme de résolution bancaire, même efficace, ne peut résister au défaut d’une banque trop grande ou trop complexe, et finit toujours par recourir à l’argent public.

 

3. Quelles activités cloisonner ?

 

De même que l’option Volcker se heurte au problème pratique d’une définition rigoureuse, au cas par cas, des activités pour compte propre d’une banque de marché, de même, le projet de loi français rencontre une troisième difficulté majeure : celle du flou dans lequel il laisse la définition des activités destinées à être cantonnées dans une filiale ad hoc.  Examinons une à une les diverses activités mentionnées par le projet de loi.

 

a) Le projet de loi permet à une banque « commerciale » de conserver l’activité de « fourniture de services d’investissement à la clientèle » ainsi qu’à celle de « tenue de marché sur instruments financiers ». Etant donné que toute opération sur les marchés financiers s’effectue nécessairement avec une contrepartie, il suffit de requalifier cette contrepartie en « client » pour pouvoir inclure la quasi-totalité des activités de négoce sur les marchés dans la catégorie des activités qui, selon le projet de loi, n’ont pas besoin d’être cantonnées. En particulier, l’activité de négoce de produits dérivés ne sera pas touchée par la réforme sous prétexte que les transactions sont nécessairement réalisées avec une contrepartie baptisée client. Par conséquent, le problème 1) décrit supra ne sera nullement résolu : les dépôts continueront de soutenir le développement des produits dérivés alors que le lien censé unir ces produits dérivés à l’activité économique réelle est des plus problématiques : à titre d’illustration, l’encours de produits dérivés dans le monde a été multiplié par 7 entre 2000 et 2012 là où la taille de l’économie mondiale ne faisait que doubler. Ce problème ne serait pas dirimant si les banques françaises ne jouaient un rôle majeur sur les marchés internationaux des dérivés.

 

b) Le projet de loi prévoit la séparation de « toute opération impliquant des risques de contreparties non garantis vis-à-vis d’organismes de placement collectif à effet de levier » (vis-à-vis des hedge-funds). Le caractère problématique de cette deuxième formulation tient au fait que les « risques de contrepartie non garantis » n’existent pour ainsi dire pas. Les crédits accordés par les banques aux hedge funds sont toujours montés avec des garanties. Par conséquent, cette disposition interdit quelque chose qui n’existe pas !  Elle n’empêchera aucunement les banques « commerciales » de poursuivre leur activité de prêts aux hedge-funds et aux fonds de private equity (cf. l’exemple A) explicité supra en I.A.).  De nouveau, le problème 1) ne sera pas réglé. A titre de comparaison, rappelons que le rapport Liikanen recommande explicitement de localiser l’activité de crédit bancaire aux hedge-funds dans l’entité bancaire « marché ».

 

4. A quoi sert donc cette réforme ?

 

Les 4 autres problèmes évoqués dans  le post 3  ne seront pas davantage résolus.

 

La réforme permettrait-elle :

-de limiter l’aléa moral dans les activités commerciales (i.e., de protéger l’emprunteur en obligeant les banques commerciales à faire leur métier de prêt de façon responsable) ? Non. Une filiale sera autorisée à revendre à une autre filiale de la même banque une créance titrisée. Quand bien même la définition des activités prohibées pour la filiale « commerciale » lui interdirait de vendre elle-même sur les marchés ses titres de créance (ce qui n’est même pas certain), rien ne l’empêchera de le faire faire par la filiale « marché ». Par ailleurs, comme on l’a dit, compte tenu de l’imprécision du projet de loi à ce sujet, rien ne prouve, en réalité, que les activités de titrisation seront interdites à la filiale « commerciale ».

-de limiter le risque systémique des banques « too big to fail«  (i.e., de protéger le contribuable) ? Non plus. Comme on l’a dit, la faillite d’une filiale « marché » peut fort bien entrainer celle du groupe tout entier. N’était la taille d’AIG, la faillite de sa micro-filiale eût constitué un non-événement. Seule la taille du groupe importe afin de mesurer l’effet systémique des activités d’une filiale « marché ».

-de limiter le risque d’absorption des dépôts dans une faillite bancaire (i.e., de protéger le citoyen) ? Non plus. Et pour les mêmes raisons à l’instant avancées en 3).

-de limiter le risque de conflit d’intérêt entre le métier de la banque commerciale et les activités d’une banque de marché (i.e., de protéger la banque commerciale et ses clients) ?  Pas davantage. On l’a dit, l’état actuel du projet de loi ne permet pas d’anticiper que la filiale « commerciale » sera privée des activités de marché les plus lucratives. Dès lors, le conflit d’intérêt qui mine actuellement l’activité des banques mixtes a toutes les chances de se reproduire au sein même de de chaque partie dite « commerciale » du groupe. Cette partie du groupe, hors de la filiale « marché », conserverait ainsi les activités pour compte propre liées à la fourniture de services d’investissement à la clientèle, tout comme la tenue de marché (le market making). Aux dires mêmes de certains professionnels travaillant dans cette banque, le compte propre « pur » tel qu’il est défini dans le projet représenterait par exemple chez BNP-Paribas quelque 2 % du PNB de sa banque de marché (de sa BFI), soit 0,5 % du PNB[1] global en 2011. Par comparaison, si, par exemple, la réforme Liikanen était appliquée en l’état, les activités concernées représenteraient 13 % du PNB global de la banque.

La conclusion qui semble s’imposer est que l’état actuel du projet de loi français ne résoud aucun des problèmes qui motivent la nécessaire séparation des activités bancaires. Il cumule à vrai dire les faiblesses de tous les projets de loi déjà existants : à l’instar de l’option Volcker, il est ambigu sur la définition des activités de marchés cantonnées ; à l’instar de l’option Vickers et du rapport Liikanen, il ne scinde pas financièrement les entités bancaires et laisse entier le problème de leur solidarité de destin en cas de faillite. Inversement, le projet actuel n’hérite d’aucune des vertus des projets antérieurs : contrairement au projet Volcker, il n’interdit pas purement et simplement à une banque les activités qu’il entend cantonner ; contrairement au projet Vickers, il ne vise pas toutes les activités de marché mais prétend distinguer celles qu’il faut cantonner et celles qu’il conviendrait d’inclure dans le domaine d’activité de la filiale « commerciale » ; contrairement au rapport Liikanen, enfin, il ne permet aucunement de cantonner des activités aussi notoirement problématiques que le crédit bancaire aux hedge funds. 

 

5. Et le Trading à haute fréquence ?

 

Pour finir, notons que le projet de loi envisage également d’interdire certaines opérations de trading à haute fréquence (THF), dans la mesure où ce type de trading automatique réalisé par des logiciels à très grande vitesse constituent une source potentielle majeure de déstabilisation des marchés[2]. Cependant, la définition du THF retenue par le projet de loi exclut notamment le THF de « tenue de marché » et les opérations effectuées à une rapidité supérieure à une demi-seconde. Au total, on peut estimer que 80 à 90 % des opérations de THF resteraient autorisées. Autant dire que cette interdiction aura un effet marginal et ne constitue pas une réponse sérieuse à la gravité du problème posé par le développement de ces techniques récentes de trading —problème sur lequel une fraction importante de députés européens tente actuellement de susciter une réponse adéquate à l’échelle européenne, en dépit de l’intensité du lobby bancaire à ce sujet. Pourquoi, dans ces conditions, avoir introduit cette pseudo-interdiction dans ce projet de loi ? Pour donner l’illusion de « lâcher du lest » sur un sujet dont tout le monde sent la gravité alors que la presse est unanime à reconnaître le caractère inopérant du projet de loi sur la question de la séparation ? Dans l’espoir d’effectuer la même « opération de communication » que pour la séparation, qui consiste à refermer le dossier en donnant l’illusion auprès de l’opinion publique que le sujet a été traité une fois pour toutes, alors qu’en réalité, rien n’a été fait ?

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[1]     Produit Net Bancaire.

[2]     Cf. Vingt Propositions, op. cit. propositions 10 et 11.

 

Séparation bancaire (4) – Des différentes manières de scinder les banques.

La séparation bancairePartie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/
La séparation bancairePartie 2 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/la-separation-bancaire-2-un-enjeu-clef-du-developpement-durable/
La séparation bancairePartie 3 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/27/separation-bancaire-3-pourquoi-faut-il-scinder-les-banques/

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Séparation bancaire (4) – Des différentes manières de scinder les banques.

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

A notre connaissance, il existe à ce jour 4 grandes options pour scinder les banques. Seule la dernière permet véritablement de répondre aux quatre dangers énoncés dans le post précédent.

La Règle Volcker (défendue par l’ancien secrétaire au Trésor américain Paul Volcker) est en voie d’adoption aux Etats-Unis. Elle interdit aux banques de spéculer pour compte propre (proprietary trading) tout en les autorisant à utiliser les dépôts pour prêter à ceux qui spéculent (hedge funds…). Elle place donc la « cloison » entre les opérations de proprietary trading et les autres. Sa force est de reposer sur une interdiction pure et simple. Sa faiblesse est qu’en pratique l’identification des opérations pour compte propre est extrêmement malaisée et sujette à débat. (leur définition fait l’objet aujourd’hui d’un rapport de 700 pages !). Pour prendre l’exemple des quatre grands établissements français cotés (hors Crédit Mutuel CIC), leurs activités de trading représentent entre 30 et 50 % de leur bilan. Ces montants sont élevés au regard de ce que représentent les activités de couverture ou de market making classiques à destination de la clientèle entreprises ou de particuliers. On ne peut qu’en déduire que ces niveaux de stocks hypertrophiés sont liés à des opérations déguisées de compte propre.

La règle Volcker ne fournit donc de protection contre aucun des 4 premiers dangers mentionnés supra. S’il est possible de démontrer que les prises de position d’une banque sur le marché des CDS constituent éventuellement des opérations pour compte propre, l’option Volcker protège les clients des banques contre le second versant du risque 5). (Mais elle ne protège pas l’activité commerciale du risque d’être délaissée au profit d’opérations de marchés plus lucratives à court terme.) Enfin, ayant été édictée à l’échelon fédéral, la loi Volcker attend encore d’être traduite dans le droit des différents Etats américains : c’est l’occason pour le secteur bancaire américain, par son activité de lobbying très intense, de la vider de son contenu en multipliant ses amendements, Etat par Etat.

L’option Vickers (défendue en Angleterre par la Commission Vickers), préconise le cantonnement (ring-fencing) des dépôts et des autres activités bancaires tout en les gardant sous un même toit (holding).  Sa force est de ne pas reposer sur l’identification ambiguë des activités pour compte propre mais de chercher à isoler toutes les activités de marchés comme telles. Sa faiblesse est de conserver la structure de holding : il est certain qu’en cas de faillite d’une filiale d’une holding, c’est l’ensemble de ses autres filiales qui devra assumer les pertes. En 1929, d’ailleurs, les Etats-Unis comptaient x holdings de ce genre. L’expérience a montré que les filiales « commerciales » n’étaient en rien protégées. C’est justement la raison pour laquelle, en 1933, Franklin D. Roosevelt ne s’est pas contenté d’un cantonnement à la Vickers, mais s’est prononcé pour une scission pure et simple (le Glass Steaall act, cf. infra)). En outre, l’indépendance du conseil d’administration d’une filiale à l’égard de celui de la holding est une illusion. Ce dernier continuera d’allouer le capital en fonction des activités les plus lucratives. Donc, a priori (et à condition d’être correctement appliquée), l’option Vickers répond au problème 1) mais laisse entiers les problèmes 2) à 5).

 

            Le rapport des experts européens dit groupe Liikanen vise à décourager la spéculation en cantonnant de nombreuses activités spéculatives mais toujours au sein d’une même banque. Sa force est de détailler les activités spéculatives jugées nocives parce que trop dangereuses. Il inclut dans celles-ci non seulement les activités pour compte propre mais aussi les activités de market making[1]. Par exemple, il recommande explicitement de localiser les activités de crédit bancaire aux hedge funds dans le département non habilité à recevoir des dépôts (disons, donc, dans le département « marché »). Sa faiblesse est de reposer sur la fiction selon laquelle il existerait une « muraille de Chine » (ou un « cordon sanitaire ») juridique, au sein de chaque banque, entre son département « commercial » et son département « marché ». Il est peu vraisemblable qu’il réponde aux problèmes 1) et 2) ; il est certain qu’il ne répond pas aux problèmes 3) et 4). La question reste donc entière de savoir comment le Commissaire Européen Michel Barnier avancera sur le projet de séparation à l’échelle européenne.

 

             Le Glass-Steagall Act (GSA) impose une séparation juridique et opérationnelle stricte en créant des banques dédiées à chacune des deux activités.  Aucune activité de marché n’est permise aux banques commerciales, et de leur côté, les banques de marché ne peuvent pas collecter de dépôts. Les banques de crédit ne peuvent plus prêter aux banques de marché. De cette manière, la faillite d’une banque de marché n’oblige pas l’Etat à la recapitaliser pour sauver les dépôts. Inversement, n’étant plus exposés aux risques de marchés, ceux-ci seraient davantage sécurités. De plus, dans le cadre d’un GSA, une banque de marché ne peut plus utiliser les dépôts comme liquidité pour ses opérations.

 

Une loi de ce type répond parfaitement aux problèmes 1) et 2) et, en grande partie, aux problèmes 3) à 5). En grande partie seulement car rien n’interdit à une banque commerciale de faire des affaires avec une banque de marché. Si cette dernière fait défaut, et se révèle incapable de payer ses dettes, elle peut mettre la première en difficulté (en ce sens, le problème 4) peut survivre au GSA). Cela étant dit, c’est aussi le métier des banques commerciales que de prendre des risques de crédit vis-à-vis de leurs contreparties, qu’elles soient des institutions financières publiques ou privées, ou des sociétés industrielles ou commerciales. En outre, une banque de marché en relation marchande avec une banque commerciale peut toujours parier contre elle (second versant du problème 5). Mais cette seconde faiblesse, de nouveau, est inévitable dans le contexte actuel : même sans relation commerciale une banque de marché peut jouer massivement contre une autre institution financière (e.g., une banque commerciale), tant l’exigence de « transparence » vis-à-vis des marchés contraint les acteurs se finançant sur les marchés à publier d’informations sur leurs activités.

 

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[1]    I.e., les activités de « teneur de marché » (dealer ou market maker), qui consistent à vendre ou acheter en continu des produits financiers en cherchant à bénéficier des opportunités d’arbirtrage qui se présentent, notamment du bid-ask spread, c’est-à-dire de l’écart entre le prix d’achat et le prix de vente d’un même produit.  Ces activités, réputées favoriser la liquidité des marchés, ne la garantissent cependant pas, comme l’a montré l’épisode de 2008.

Séparation bancaire (3) – Pourquoi faut-il scinder les banques?

La séparation bancairePartie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/
La séparation bancairePartie 2 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/la-separation-bancaire-2-un-enjeu-clef-du-developpement-durable/

Séparation  bancaire  (3) Pourquoi faut-il scinder les banques ?

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

 Gaël Giraud, CNRS, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière).

 

Nous allons maintenant montrer pour quelles raisons économiques et financières il faut scinder les banques. Ce texte comme les  suivants est issu d’un dossier complet sur le projet de séparation bancaire, réalisé par Gaël Giraud.

I. Les dangers du « modèle » de banque mixte.

1.A. Deux types de banques.

Il existe deux types d’activités bancaires de nature différente :

• l’une consiste à réaliser des prêts et à collecter des dépôts : dans ce rôle, les banques ne sont pas des 
intermédiaires mais les créateurs de la monnaie qui permet à l’économie de
fonctionner (d’où l’adage « les crédits font les dépôts »). Ce rôle est indissociable de celui de collecte des dépôts et de mise à disposition de moyens 
de paiement. Le triptyque crédits-dépôts-paiements constitue les activités de
 banque commerciale. Ces activités, vitales au bon fonctionnement de l’économie, bénéficient d’un soutien explicite de l’Etat, via la garantie partielle des dépôts de la clientèle.

• l’autre consiste à intervenir sur les marchés financiers, soit dans le but de servir
 une clientèle, soit dans le but de bénéficier d’opportunités d’arbitrage (i.e., de situations temporaires où les décalages entre certains cours financiers permettent de gagner de l’argent à coup sûr). Le plus souvent, ces deux motifs sont combinés. Dans ce rôle, les banques – qu’on appellera ici banquesde marché – n’ont pas de raison particulière de disposer du pouvoir de création monétaire. Elles  pourraient fort bien se contenter d’agir en tant qu’intermédiaires financiers.

Combiner les activités de banque commerciale et de banque de marchés au sein d’une banque mixte a deux conséquences

A)  permettre à l’activité de prêt d’argent et de collecte des dépôts de nourrir l’activité de négoce d’instruments financiers.

B) Inversement, l’accès aux marchés financiers internationaux modifie sensiblement l’exercice du métier de banque commerciale.

A) L’exemple le plus connu illustrant le premier point est fourni par l’ensemble des hedge funds[1] auxquels les banques françaises accordent des crédits. Un autre exemple, parfois moins connu, a été fourni par l’explosion des opérations de private equity (du moins jusqu’en 2008). Les fonds de private equity ne peuvent réaliser leurs opérations à très haut rendement que grâce aux prêts que leur octroie le secteur bancaire. Ces opérations se déroulent généralement selon un scénario du type suivant : un fonds dispose de 10 de capital propre, peut emprunter, disons, 90 au secteur bancaire, sur 3 ans, à 10%, achète une entreprise à 100, la restructure au pas de charge, et la revend 2 ou 3 ans plus tard, au prix de 150 (par exemple). Le fonds rembourse sa dette à la banque (90 + 9= 99), de sorte que le résultat net de l’opération est 150- 99= 51. L’ensemble du procédé offre donc, dans cet exemple (qui n’a rien de caricatural), un rendement supérieur à 400% ! Ce qu’il advient, en revanche, de l’entreprise, bien réelle, qui a fait l’objet du LBO[2], l’expérience montre qu’elle sort rarement indemne de ce traitement. C’est ce type d’opérations spéculatives que visait la déclaration présidentielle s’engageant à « maîtriser la finance […] par le vote d’une loi sur les banques qui les obligera à séparer leurs activités de crédit de leurs opérations spéculatives ».

B) Un exemple illustrant l’impact des activités de marché sur le métier de banque commerciale est fourni par les activités de crédit immobilier de nombre de banques espagnoles au cours de la décennie 2000. Entre 2001 et 2007, le crédit accordé par les banques espagnoles a connu un rythme de croissance à peu près double de celui de la zone euro – 20 % à 25 % l’an contre 12 % environ. Durant la même période, les banques de la Péninsule ibérique (qui représente pourtant près de 10 % du PIB de la zone monétaire) n’ont recouru au refinancement de la BCE que pour une proportion moyenne de 5 % des encours du secteur bancaire la zone euro auprès de Francfort. Ces banques ont donc accordé des crédits dans des proportions inédites sans avoir besoin de se refinancer auprès de la BCE (comme le ferait toute banque commerciale « normale ») parce que la plupart de ces crédits étaient titrisés et revendus aussitôt sur les marchés financiers. Le caractère « mixte » des banques espagnoles a donc favorisé une création monétaire débridée, qui, parce qu’elle ne soutenait aucun projet économique  réel cohérent, a provoqué une extraordinaire inflation sur le marché hypothécaire espagnol. « Délivrées » par la titrisation des ratios prudentiels habituellement imposés aux banques commerciales, ces institutions ont ainsi développé un « aléa moral » considérable dans l’activité de prêt : les banques prêteuses n’avaient plus aucun intérêt à s’intéresser à la pertinence réelle du projet à financer, ni à la solvabilité des emprunteurs, puisqu’elles se débarrassaient aussitôt du titre de créance en le revendant sur le marché des crédits titrisés. Le naufrage du secteur bancaire espagnol est donc en grande partie la conséquence du caractère mixte des cajas espanolas — et ce naufrage lui-même est largement responsable de la crise de liquidité à laquelle l’Etat espagnol fait face sur le marché de l’emprunt souverain[3].

Dès lors que l’on reconnaît qu’il est de la plus haute importance pour l’avenir de la France  de limiter les risques d’une dérive bancaire à l’espagnole (ou à l’irlandaise, l’islandaise, l’américaine…), et de limiter sa contribution aux excès des fonds spéculatifs et du private equity (dans l’intérêt du secteur industriel français lui-même), le « modèle » de la banque mixte se trouve remis en question.

I.B. Too big to fail ?

Les banques mixtes font courir un troisième danger à l’économie française. Car la combinaison d’activités de dépôt et de marchés au sein de la même institution conduit à une extension du soutien implicite de l’Etat aux activités de marché.

En effet, en cas de faillite du département d’activité de marché d’une banque mixte, son département de dépôt-crédit sera immédiatement affecté. La garantie de l’Etat bénéficiera alors autant au département « marché » (à l’origine du risque de faillite) qu’au département « commercial ». Ce soutien implicite fait des contribuables les prêteurs en dernier ressort des banques mixtes. Ont-ils vocation à se retrouver condamnés à devoir soutenir le département « marché » d’une banque mixte ? Surtout, cette garantie permet aux banques mixtes de se financer elles-mêmes à plus bas coût sur les marchés financiers, car les investisseurs savent fort bien qu’en prêtant à telle banque mixte, ils bénéficient de la garantie de l’Etat français. Selon la New Economic Foundation[4], la subvention annuelle du contribuable aux grandes banques françaises, est estimée à 48 milliards d’euros dont plus de 6 milliards d’euros pour BNP Paribas, 12 milliards pour Crédit Agricole, 5 milliards pour Société Générale, et 24 milliards pour le groupe BPCE. Ces montants sont à comparer aux 18 milliards de profits réalisés en moyenne chaque année entre 2005 et 2010 par les trois premiers établissements (BPCE a été déficitaire sur la période) et aux 11 milliards d’impôts (sur le revenu et sur la production) acquittés en 2010 par l’ensemble des banques françaises. Certes depuis le 1er janvier 2011, les grandes banques françaises s’acquittent d’une taxe sur le risque systémique auquel contribue ce type de subvention ; et cette taxe a été doublée par le collectif budgétaire annoncé en juillet 2012. Mais, en 2011, selon l’Agefi, le montant de cette taxe n’a été que de 246 millions d’euros pour BNP Paribas, 130 millions  pour Société générale, 133 millions pour Crédit Agricole et 155 millions pour le groupe BPCE. Des sommes dérisoires, comparées à ce que rapporte à ces mêmes banques le fait que les contribuables puissent être contraints, à tout moment, de devoir les recapitaliser.

Et outre, la garantie implicite de l’Etat aux activités de marché conduit à une association du coût de financement de l’Etat au niveau de performance des banquesmixtes  privées qu’il garantit : dès lors que la situation de l’Etat se détériore (e.g., lorsque sa notation est dégradée par une agence), la qualité de la garantie qu’il apporte diminue, et la défiance des investisseurs à l’égard des banques augmente. De sorte que le sort des Etats est inextricablement lié à celui des banques et vice-versa.

Enfin, cette garantie implicite permet aux banques mixtes de se développer bien au-delà de ce que nécessiteraient le financement et la fourniture de services financiers à l’économie réelle. Ainsi la taille du bilan de BNP-Paribas a-t-elle augmenté de 34% entre 2007 et 2010, en pleine tempête financière et pendant que le PIB réel français stagnait. Cette croissance ne saurait donc être due majoritairement à des activités commerciales en expansion et ne rien avoir avec le développement de ses activités de marchés. Et une telle croissance eût été beaucoup plus difficile sans les dépôts abondants du réseau BNP, qui facilitent considérablement la réalisation des ratios de liquidité bancaires et réduisent les besoins de refinancement de la banque. C’est donc bien le caractère « mixte » d’une banque comme BNP-Paribas qui lui a permis de grandir en pleine crise. Or cette course au gigantisme permet au total de bilan de BNP-Paribas, en 2012, d’être comparable au PIB français (environ 2.000 milliards d’euros) faisant de cette banque la première source de risque systémique en France (tout comme la Deutsche Bank de par sa taille de bilan peut l’être pour la République fédérale). Car il est clair que l’Etat français ne pourra jamais s’autoriser une éventuelle faillite d’une telle mégabanque (too big to fail) à la manière de Lehman. Le contribuable français est donc pris en otage par la logique même des structures de banque mixte : en favorisant l’expansion des activités de marché, cette dernière accroît l’aléa moral du « too big to fail ». 

1.C. Sécuriser les dépôts.

Les structures bancaires mixtes font peser un quatrième danger, et non des moindres : celui qui menace les dépôts eux-mêmes. En effet, quand bien même, en cas de faillite, le contribuable français (voire européen) serait sollicité pour garantir 100.000€ par compte de dépôt, reste que les pertes infligées au département « commercial » d’une banque mixte par celles du département « marché » peuvent être bien supérieures.

Rappelons que, si la France a pu emprunter à des taux d’intérêt courts négatifs au début de l’année 2012, ce n’est certes pas à cause de la vertu de ses finances publiques (notre dette publique est supérieure à celle de l’Espagne !) mais parce que les investisseurs non-résidents accordent une probabilité significativement supérieure à zéro à une faillite bancaire généralisée en Europe[5]. Cette défiance des investisseurs internationaux à l’égard du secteur bancaire européen (français compris) n’est pas à mettre sur le compte d’une stratégie visant à nuire à l’Europe : la léthargie dans laquelle se trouve, encore aujourd’hui, le marché interbancaire européen (français compris) témoigne de la défiance des banques européennes entre elles. Elles savent trop bien la fragilité de leur propre bilan, dès lors des bilans de leurs concurrentes. Du coup, continuent de se montrer extrêmement réticentes à se prêter entre elles. Le risque de faillite bancaire majeure est donc réel en Europe aujourd’hui. Ce qui implique que le souci de sécuriser les dépôts devrait être une priorité politique aujourd’hui.

I.d. Le conflit d’intérêt.

         Un dernier problème majeur mérite d’être mentionné au sujet des structures de banques mixtes. Elles font coexister au sein de la même entreprise des activités de crédit traditionnelles (auprès des particuliers et d’entreprises non financières) avec des activités de marché. Or ces dernières sont, à court terme, beaucoup plus rentables, en apparence, que le crédit à l’économie réelle.

Cela n’a rien d’étonnant dans une économie (réelle) dont le taux de croissance annuel est de l’ordre de 1% tandis que le taux de rendement annuel attendu du capital (WAC[6]) sur les marchés est de 8%. L’essentiel du chiffre d’affaire d’une banque mixte, aujourd’hui, provient donc de ses activités (risquées) de marché et, dans une bien moindre mesure, du profit généré par ses activités traditionnelles de dépôt et de crédit. La conséquence de cette coexistence inégale est aisée à prévoir : sous contrainte de ressource en capital, le crédit à l’économie réelle ne peut qu’en pâtir, faute d’être suffisamment « rentable à court terme » pour justifier de renoncer à la rentabilité attendue des activités de marché. L’un des responsables du credit crunch dont souffre l’économie réelle, c’est justement la structure mixte des banques françaises.

Un autre versant du conflit d’intérêt entre activités commerciales et de marché au sein d’une même structure bancaire mérite d’être souligné. Cette coexistence permet en effet à une banque de proposer des services de crédit à un client (volet banque commerciale) et de parier contre ce même client, à son insu, sur les marchés de CDS (Credit Default Swaps) (volet banque de marché). Un CDS est un actif qui fonctionne comme un contrat d’assurance, et qui s’échange sur des marchés de gré-à-gré (complètement opaques, même pour le régulateur européen, a fortiori français).[7] En quoi l’existence de ces marchés opaques de CDS peut-elle faire apparaître un conflit d’intérêt entre le département « commercial » et le département « marché » ? Si un « grand compte » (i.e., une entreprise par ailleurs cotée en bourse) contracte un prêt auprès d’une banque (par exemple, parce qu’elle a des besoins de trésorerie), elle s’adresse, ce faisant, au métier d’intermédiation traditionnel du département commercial  de la banque. Or, si ce métier n’est pas séparé du versant « marché », la banque peut mettre à profit l’information dont elle dispose sur son client pour acheter des CDS contre lui. Cette mésaventure a été infligée par Goldman Sach, en 2009, à son client, CIT (une banque commerciale spécialisée dans le prêt aux PME qui, en faisant finalement faillite, a permis à Goldman d’enregistrer un gain sur son ‘assurance’ de plus d’un milliard US$). Certes, Goldman Sachs est une pure banque de marché. Ce problème ne touche donc pas seulement les banques mixtes : il affecte potentiellement toutes les banques qui ont accès au marché des CDS. Mais il est de nature à pervertir complètement le métier de banque commerciale. Comment, en effet, une banque peut-elle accorder un crédit sans s’enquérir de la solvabilité de son client ? Et comment une entreprise cotée (e.g., une entreprise industrielle ou une authentique banque commerciale comme CIT) peut-elle consentir à livrer des informations sur sa santé financière à un « partenaire » banquier, si elle sait que ce dernier est capable d’en tirer profit pour parier contre elle (et, à travers ce pari, rendre le financement de ladite entreprise beaucoup plus difficile, jusqu’à provoquer sa faillite) ? Le seul moyen de protéger la relation marchande entre un client et une banque commerciale est donc d’interdire à cette dernière d’intervenir sur le marché des CDS. Cela suppose, évidemment, qu’elle n’appartienne pas à une structure juridique abritant également une banque de marché.

I.e. Conclusion

Pour ces 5 raisons :

1) limiter la création monétaire à destination des marchés financiers (i.e., limiter la spéculation et protéger l’industrie française des excès du private equity) ;

2) limiter l’aléa moral dans les activités commerciales (i.e., protéger l’emprunteur) ;

3) limiter le risque systémique des banques « too big to fail » (i.e., protéger le contribuable) ;

4) limiter le risque d’absorption des dépôts dans une faillite bancaire (i.e., protéger le citoyen) ;

5) limiter le risque de conflit d’intérêt entre le métier de la banque commerciale et les activités d’une banque de marché (i.e., protéger la banque commerciale et ses clients) ;

il paraît hautement souhaitable de séparer les départements « marché » des départements « commerciaux ». Porter le souci des différents acteurs économiques mentionnés (l’industrie, l’emprunteur, le contribuable, le citoyen, les banques commerciales), loin d’être le symptôme d’un refus d’on ne sait qu’elle (post-?)modernité, n’est-il pas, au contraire, le meilleur moyen de « sécuriser » l’avenir de notre pays, de sa réindustrialisation, de son financement ?

 

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[1]          Parfois, nos banques créent elles-mêmes ces fonds, de manière à leur prêter des liquidités qu’ils pourront exploiter sans avoir à se conformer aux règles prudentielles minimales actuellement imposées aux banques. C’est de cette manière, en créant lui-même ses futurs clients, que le secteur bancaire nourrit le shadow banking (i.e., le secteur financier non bancaire, apparenté au secteur bancaire au point d’en être comme l’ombre portée) et peut s’affranchir de la régulation imposée aux banques (i.e., déléguer les opérations qu’il veut soustraire à la vigilance du régulateur à ses propres « créatures de l’ombre ») cf. Vingt Propositions pour réformer le capitalisme (G. Giraud & C. Renouard, dir.) Flammarion, 3ème ed. 2012, chap. 10 et 11.

[2]          Leverage Buy Out

[3]          Rappelons qu’en 2007, la dette publique espagnole ne représentait que 40% du PIB de la péninsule, et le budget était en excédent.

[4]          New Economics Foundation, « Quid Pro Quo. Redressing the privileges of the banking industry », 2011.

[5]          En effet, lesdits investisseurs, principalement motivés par le besoin de détenir des euros pour diversifier leurs portefeuilles, pourraient se contenter de garder du cash en euro dans un compte bancaire européen. S’ils ne le font pas, mais préfèrent s’acquitter d’un taux d’intérêt négatif pour pouvoir détenir de la dette souveraine, c’est parce qu’en cas de faillite bancaire, le titre de créance sur un Etat est toujours valide, tandis que le cash est perdu.

[6]          Weighted Average Cost of Capital, ou coût moyen pondéré du capital. C’est le coût du financement des capitaux apportés à l’entreprise soit sous forme de capitaux propres (qui demandent des dividendes) soit par prêts (qui demandent des intérêts).

[7]             A la différence d’un contrat d’assurance classique, les CDS peuvent être souscrits y compris pour se protéger contre un risque de sinistre que ne « porte »  pas l’acheteur de CDS (ce sont les fameuses « positions à nu »). Par exemple, un hedge fund peut acheter un CDS sur la dette publique grecque, même s’il ne détient aucun titre de dette grecque. En achetant suffisamment de CDS grecs, ledit hedge fund peut provoquer une hausse de son prix, laquelle peut être interprétée par les investisseurs comme le signal d’une défiance à l’égard de la solvabilité grecque, et se traduire par une hausse du taux d’emprunt athénien pour in fine provoquer véritablement le défaut souverain grec. En outre, les CDS autorisent à se couvrir plusieurs fois contre le même risque de sinistre (ce qui est interdit en droit des assurances). Cf. Vingt Propositions pour réformer le capitalisme, op. cit. chap. 10 et 11.

La séparation bancaire (2) – Un enjeu clef du développement durable

La séparation bancaire - Partie 1 : http://alaingrandjean.fr/2012/12/26/separation-bancaire-un-projet-a-lemporte-piece-quil-est-encore-temps-darreter/

La séparation bancaire – Partie 2 – Un enjeu clef du développement durable

Auteur :  Gael Giraud (CNRS, Centre d’Economie de la Sorbonne, Ecole d’Economie de Paris, Labex REFI (Régulation Financière))

Du point de vue du développement durable, et spécifiquement de l’écologie la séparation bancaire est un dossier majeur.

 

La transition écologique suppose qu’on puisse financer des investissements dont la rentabilité strictement financière est souvent faible. Scinder les banques permettrait de faire un vrai pas dans cette direction et ce pour au moins trois raisons.

 

1 Améliorer l’attractivité relative  des investissements « durables » en réduisant la performance des activités financières de marché.

 

Une « vraie » séparation consiste non seulement à scinder  les activités en deux :

-les activités traditionnelles de dépôt et de crédit, d’un côté

-les activités de marché,  de l’autre

mais aussi à interdire aux banques commerciales traditionnelles de prêter aux banques de marché.

Dès lors toutes les opérations à effet de levier seront plus difficiles à faire[1] et au total moins rentables. Rappelons que les banques créent de la monnaie pour  réaliser des activités spéculatives « pour compte propre »  et pour prêter aux sociétés financières (leurs filiales ou des sociétés indépendantes). Ces opérations à fort effet de levier peuvent avoir des rendements sur fonds propres de court terme à deux ou trois chiffres, face auxquels les investissements à rentabilité financière de court terme faible voire nulle font pâle figure.

Cet effet est accru par la crise économique actuelle qui pousse les banques actuelles à être très sélectives sur les prêts à l’économie réelle.

La séparation bancaire est donc un bon moyen de revenir sur Terre, en, cessant de faire croire qu’une économie ayant une croissance faible, voire nulle, peut offrir à l’infini des rendement sur capitaux propres de 8 % ou plus. C‘est un bon moyen de défendre notre planète.

 

2 Limiter le pouvoir des banquiers et financiers

 

Il est de notoriété publique que la politique publique est dominée par la banque et la finance.

En France, la direction  du Trésor c’est « l’Etat dans l’Etat ». Nombre de ces hauts-fonctionnaires envisagent de se recaser dans le privé (banque/finance) après leur passage au Trésor. Leur intérêt n’est pas nécessairement de faire du tort à leurs futurs employeurs. Sans même évoquer cette collusion d’intérêt, il est malheureusement clair que leur mode de pensée est très souvent inspirée de la « doxa » néolibérale dominante (même quand elle a une couleur « sociale-libérale ») qui imprègne leur culture et leurs raisonnements et leur fait croire à des sornettes comme l’efficience des marchés financiers[2].

 

Au niveau international, malgré leur échec total au moment de la crise des subprimes, où elles n’ont rien vu venir, les agences de notation ont encore un pouvoir énorme. Récemment l’agence Moody’s a décoté la dette souveraine française et nous a fait une leçon : il est nécessaire que notre droit du travail soit plus flexible. Que nos partenaires sociaux négocient pour faire évoluer ce droit qui est en effet lourd et sans doute trop judiciarisé, on peut en discuter. En revanche que la rigidité de ce droit soit la cause première du chômage est une contrevérité macroéconomique[3] ! Enfin que les agences de notation ou les banques centrales nous imposent ce type de réforme au nom d’une prétendue « vérité économique », cela dépasse l’ entendement et, en tout état de cause, constitue un vrai déni démocratique.

 

Pour autant, les Etats se sentent obligés de céder aux injonctions  de ces agences. Et engagent des politiques d’austérité pour tenter de sauver leur notation internationale, en se justifiant par la faiblesse actuelle des taux de financement de la dette, qui sont même parfois négatifs. Alors qu’il est clair que c’est la crise financière et la socialisation des pertes qui  ont rendu  les dettes publiques difficiles à contenir.

 

Les gouvernements européens ont beaucoup de mal, aujourd’hui, à oser affronter les dirigeants  bancaires et financiers. Ils hésitent à prendre la mère des mesures : la reconquête du pouvoir de création monétaire qui a été confisqué par le pouvoir bancaire et financier. Pourtant, seule cette reconquête permettra de financer dans de bonnes conditions les investissements de la transition écologique.

 

La scission des banques serait un pas clair dans cette direction. Et c’est un pas accessible en France !

 

3 Réduire le risque de crises économiques qui sont des périodes de mise de côté du long terme et de l’écologie

 

Faut-il rappeler que la crise économique actuelle n’est pas d’abord une crise des dettes publiques ? Elle est bien la conséquence de la crise des subprimes conjuguée à une crise des balances de paiement induite par les défauts structurels de la zone euro. Et elle est catastrophique au plan écologique : les décisions publiques à prendre sont reportées ou atténuées. Comment accroître la fiscalité sur l’énergie quand la précarité augmente et qu’il n’y a pas de sous dans les caisses pour en compenser les effets ?

Comment les entreprises et les ménages peuvent-ils entreprendre dans cette période des investissements dont la rentabilité est insuffisante ?

Si la prospérité ne garantit pas la prise au sérieux de la nature, la paupérisation ralentit clairement sa prise en compte.

Pour réduire les risques de crise systémique il est indispensable de réduire la taille des géants bancaires « too big too fail » et de les scinder. Ce remède anti-crise est donc autant justifié aux plans éthique, social, économique qu’écologique.

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[1]              Elles ne pourront alors être financées que sur fonds propres ou par les marchés financiers.

[2]              Voir notamment L’illusion financière de Gael Giraud, Ed. de l’Atelier, 2012

[3]          Malheureusement, de nombreux modèles utilisés par les économistes concluent volontiers à l’entière responsabilité de la rigidité des salaires dans la persistance du chômage de masse. Ceci est principalement dû au mode de construction desdits modèles : en l’absence de rigidité salariale, ces modèles sont incapables d’exhiber un chômage significatif et durable le long de ses trajectoires d’équilibre. Les économistes n’y découvrent donc en aval que ce qu’ils y ont mis en amont… Inversement, l’apparition du chômage de masse dans les années 1970 était-elle due à une soudaine perte de flexibilité du marché du travail européen ? Son augmentation depuis 2009 est-elle le résultat   d’une plus grande « rigidité » ? Poser ces questions, c’est comprendre que, si le fonctionnement institutionnel du marché du travail n’est évidemment pas étranger à l’amplitude et à la persistance du chômage, la source de ce dernier est ailleurs. Dans l’accroissement inouï de l’incertitude engendrée par l’abandon de Bretton-Woods puis l’explosion d’une sphère financière dérégulée par exemple-incertitude qui paralyse les décisions d’investissement (et donc d’embauche), cf. Facteur 12 (G.Giraud et C. Renouard, Carnets Nord, 2012).

 

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