En quoi les gaz non-conventionnels changent les donnes énergétique et climatique ?

11 novembre 2010 - Posté par Alain Grandjean - ( 7 ) Commentaires

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Le petit monde de l’énergie est en effervescence depuis que les américains exploitent de manière substantielle, et imprévue il y a moins de 10 ans, les « shale gaz ». Il s’agit de gaz (le méthane) contenus dans des roches que de nouvelles techniques de fracturation permettent d’exploiter et de produire de manière économiquement rentable.

A côté des shales gaz d’autres sources de gaz non conventionnels1 (« tight gaz » ou « coal-bed methane ») se développent. Ce nouvel eldorado a déjà plusieurs conséquences concrètes : les américains réduisent leurs importations de gaz (et envisagent sérieusement de devenir exportateurs de gaz liquéfié), son prix se stabilise et se décorrèle du prix du pétrole. Le gaz non conventionnel représente aujourd’hui 50% de la consommation américaine de gaz2 et pourrait en représenter plus de 60% en 2020.

Certains commentateurs (voir un papier paru dans le Financial Times3) voient là une nouvelle révolution énergétique, un changement majeur des donnes énergétique, climatique, et… géopolitique. Que peut-on en dire aujourd’hui ?

Légende : « Le forage horizontal en particulier et la fracturation hydraulique des roches […] ont rendu possible le développement de la production de gaz non conventionnel »

Des réserves difficiles à évaluer

Du côté des réserves de gaz non conventionnels les chiffres valsent et varient de 1 à 10. L’AIE les estime à environ 800 Tm3, soit de l’ordre de 700 GTEP4. Disons le tout net, personne n’en sait rien aujourd’hui. Les technologies de production sont trop récentes pour que l’exploration des gisements potentiels puisse être considérée comme exhaustive. Il est assez clair que les USA ont des réserves importantes et exploitables. La Chine et l’Australie développent leur potentiel. Les autres pays explorent. D’autre part, les ressources extractibles dépendent du prix de marché du gaz. Rien au total ne permet de trancher aujourd’hui sur les chiffres comme c’est devenu possible dans le domaine du pétrole conventionnel par exemple.

L’Europe quant à elle ne sera probablement pas un gros acteur : le forage du shale gaz passe par une …forêt de puits, des pollutions encore mal évaluées et surtout, aux USA, est favorisé par le fait que les propriétaires d’un sol ont un droit sur les richesses du sous-sol. En Chine, on peut compter sur le caractère autoritaire du régime pour passer outre les résistances des riverains … En Europe aucun de ces deux leviers n’est en œuvre.

Du côté du climat, un impact probablement négatif

Les shale gaz ne changent évidemment rien au fait qu’il y a de toutes façons trop d’énergie fossile sous terre par rapport à ce que l’on doit brûler pour limiter le changement climatique en cours. Certains commentateurs estiment pourtant que le développement du gaz est favorable à court terme au climat, en limitant la part du charbon.

Au contraire, et c’est un effet négatif, en donnant à nouveau l’espoir d’accéder à une énergie abondante et moins carbonée que le charbon, les gaz non conventionnels pourraient juste aggraver le problème : si l’on exploite plus de gisements de gaz aujourd’hui cela ne nous empêche pas de brûler du charbon aujourd’hui et encore moins demain. Par ailleurs, la baisse actuelle des prix spots du gaz font perdre en compétitivité les énergies décarbonées (nucléaire, hydraulique , éolien et solaire).
Il faut le réaffirmer avec force : la régulation climatique passe par des mesures de politique publique (réglementations et prix donné au carbone). La simple rareté prévisionnelle ou imaginée des énergies fossiles ne constituera jamais, en temps utile, une politique climatique !

Du côté des prix c’est la bouteille d’encre

La baisse constatée du prix du gaz fait rêver certains. Il n’y a plus de raison que le prix du gaz soit corrélé à celui du pétrole. Les usages sont déjà différents (les pétroles pour la mobilité et la pétrochimie, le gaz pour le chauffage et l’électricité). Si en plus les processus de production sont complètement différents (pas de pétrole là où on exploite du gaz non conventionnel, alors que le gaz était en partie issu de champs de pétrole) il n’y a plus de raison de lier les prix de ces deux sources d’énergie .
Mais le débat fait rage : si le gaz non conventionnel est moins abondant que ce que pensent les optimistes il n’aura pas d’effet de moyen terme sur le prix. Par ailleurs et surtout, le gaz n’est pas l’objet d’un marché mondial mais de grands marchés régionaux, avec des coûts de transport importants. L’Europe qui est durablement déficitaire en énergie devra toujours payer le prix du pétrole, du gaz et de son acheminement. Aujourd’hui elle paie le gaz environ 10 dollars par MBTU alors qu’il se traite à 4 dollars aux USA.

Les gaz non conventionnels et le peak oil

Les plus « optimistes » voient dans les gaz non conventionnels un moyen de retarder l’échéance du peak oil. A la fois parce que l’abondance supposée du gaz et son prix maîtrisé pourrait accélérer la sortie du fioul du chauffage. Mais aussi et surtout parce que la reconversion du parc automobile au gaz est imaginée. Certains rêvent déjà de faire passer toute la flotte de camions américains au gaz5. J’ai un peu de mal à penser qu’on pourra rapidement faire basculer une flotte de véhicules de l’ordre d’1 milliard de véhicules du pétrole au gaz6. C’est coûteux pour les particuliers et difficile à organiser. D’autre part cela ne peut se concevoir que si l’eldorado du gaz non conventionnel se vérifie et sur un horizon assez long pour que ces investissements soient entrepris. Or comme on l’a vu plus haut l’incertitude aujourd’hui reste forte.

Conclusion : un peu de modestie

l’arrivée du shale gaz me semble une excellente occasion d’insister sur la nécessaire régulation publique en matière énergétique pour éviter des conséquences climatiques pour le moins désagréables. Elle me semble aussi l’occasion d’appeler à un peu de modestie les deux camps qui s’affrontent. Les amoureux de la technologie nous disent que cette innovation est bien la preuve qu’on saura faire face aux problèmes de ressources identifiés aujourd’hui. Que savent-ils vraiment de l’ampleur de cette révolution ? Quant à ceux qui pensent que les shale gaz ne sont qu’un feu de paille, comment peuvent-ils vraiment l’affirmer aujourd’hui ?

Alain Grandjean

1 Pour ce qui concerne le gaz le qualificatif de non-conventionnel désigne le mode de production. Il s’agit toujours de méthane. Ce n’est pas le cas pour le pétrole ou le « pétrole non conventionnel » peut être du pétrole off-shore, c’est bien du pétrole, ou des sables bitumineux, qui délivre un matériau visqueux , pas du pétrole… Voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/gaz_non_conv.html pour des explications plus précises.

2 Qui se stabilise autour de 600 Gm3, soit 540 MTEP, après être passée par un minimum de 500 au milieu des années 80. Mais aujourd’hui ce sont les tight gaz qui sont dominants dans le gaz non conventionnel américain.

3Voir par exemple un papier paru dans le Financial Times http://www.thegwpf.org/energy-news/1063-shale-gas-will-change-the-world.html

4 1000 m3 de gaz c’est environ 0,9 TEP  (tonnes équivalent pétrole)

5 Voir par exemple http://www.pickensplan.com/theplan/

6 Aujourd’hui c’est de l’ordre d’une dizaine de millions de véhicules qui roulent au gaz.

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7 Responses to “En quoi les gaz non-conventionnels changent les donnes énergétique et climatique ?”

  1. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par Ecowizz, Alain Grandjean. Alain Grandjean a dit: En quoi les gaz non-conventionnels changent les donnes énergétique et climatique ? #energie #peakoil #gaz #petrole http://bit.ly/cWtaLX […]

  2.   Thierry Caminel   12 novembre 2010 à 18 h 27 min

    Concernant le réchauffement climatique, la comparaison avec le charbon ne prends pas en compte les fuites de méthanes (1 à 3 % selon les sources), et le fait que le pouvoir de réchauffement global du méthane devrait être calculé sur 30 ans et non 100, comme l’a montré de façon à mon avis convaincante Global Chance.

    Les shales-gaz pourraient donc être une très mauvaise chose pour le climat.

    Ref:
    http://www.global-chance.org/spip.php?article83
    http://www.sourcewatch.org/index.php?title=Natural_gas_transmission_leakage_rates
    http://www.technologyreview.com/blog/energy/25058/

    • En effet le méthane doit être chassé avec la plus vive détermination, je partage l’analyse de Benjamen Dessus et Hervé Le Treut. Il faut donc favoriser les opérations de biométhanisation et autres limitant les émissions de l’élevage et des décharges.
      Mais, quand le méthane est brûlé dans les centrales au gaz ou dans les chaudières, ce qui est émis dans l’atmosphère c’est du CO2. La comparaison entre charbon, pétrole et gaz pour l’intensité carbone du kwh produit donne les chiffres suivants (en grammes de CO2 par kwh) :
      charbon et lignite : 790 à 1230
      pétrole : 890
      gaz : 410 à 640 (selon que ce sont des cycles combinés ou non)
      Ces calculs sont faits en PRG100, en cycle de vie et en incorporant l’impact des fuites de méthane dans le cycle.
      Je ne crois pas que ces ordres de grandeur soient modifiés significativement si on raisonne en PRG 30 ou 50 . Je vais vérifier.
      Par ailleurs il y a aussi des fuites de méthane dans la production de charbon, dont l’exploitation est d’ailleurs la source de l’un des gaz non conventionnels (le coal- bed gaz).
      Bien à vous
      AG

  3.   sceptique carlier   19 novembre 2010 à 12 h 23 min

    Question économique a alain

    Si on mets de coté l’aspect écolo, tu dis que les européens devront toujours payer le gaz au prix du pétrole. n’est ce pas dû au fait que les gaziers sont prisonniers de contrat LT « conventionnels » avec Russie et Algérie ? Et qu’en décloisonnant avec des livraisons spot de non conventionnel le prix du gaz en europe pourrait baisser. C’est ma thèse. Quels sont les arguments qui vont à l’encontre ?

    F Carlier

    • bonjour François
      a ce stade je dis juste qu’il est un peu tôt pour trancher entre les deux thèses, celle selon laquelle le prix du gaz va se décorréler en Europe de celui du pétrole et la thèse que tu soutiens; l’argument principal des « décorrélation-sceptique » c’est le fait que l’Europe est coincée , que tout le monde le sait, que les prix de transport du gaz sont toujours importants et que les fournisseurs de gaz de l’Europe vont savoir lui faire payer.
      a suivre, bien sûr.
      bien à toi.
      Alain

  4. L’apparition du gaz non conventionnel va tout simplement détruire notre belle planète. Tout comme la découverte du gisement de pétrole au large des cote du Brésil qui au final est inutile. Le gaz non conventionnel va juste tout tuer. La question sur l’écologie dans cet article nous montre bien le desastre a venir : http://www.selectra.info/index.php/Gaz-non-conventionnel.html

  5. L’impact potentiel sur les populations et sur l’environnement du mode d’extraction du gaz de schiste (la fracturation hydraulique) est normalement critiquée par les défenseurs de l’environnement car elle nécessite une énorme quantité d’eau pour l’exploitation soit l’équivalent de 4 piscines olympiques (environ 10.000 à 15.000 mètres cubes d’eau par puits forés). Les nappes phréatiques et les rivières sont polluées par de nombreux produits chimiques dont des traceurs radioactifs. Cette technique pratiquée par l’industrie pétrolière depuis la fin des années 1940 est heureusementinterdite en France depuis une loi de juin 2011. De plus facteur accablant, la fracturation crée des zones sismiques sensibles et émet des gaz nocifs. Source http://www.acqualys.fr/page/gaz-de-schiste .Pour les défenseurs de l’exploitation du gaz de schiste, ce sont plus de 5000 milliards de mètres cubes de gaz de schiste à extraire qui constitueraient une manne (encore faudrait-il que ces réserves probables soient prouvées). Un intense lobbying et une série de publi informations sont en cours sur tous les médias pour convaincre les « indécis ». Les Etats Unis qui sont devenus le premier producteur mondial de gaz donnent des idées de profits aux autres pays et notamment aux investisseurs et compagnies pétrolières pour qui le profit passe avant toute considération environnementale. Comme toujours le raisonnement pur fait obstacle au bon sens et à la raison.

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