Par Gabriel Galand et Alain Grandjean, économistes, membres du groupe de travail sur les questions financières mis en place par la FNH – A lire également sur le blog dédié.

Tout à leur conviction que la création monétaire ne peut être mise au service de tous, et notamment ne peut financer des investissements collectifs, certains économistes en viennent à nier la possibilité même de la création monétaire.

Faisons d’abord une description rapide des mécanismes bancaires qui conduisent à la création monétaire.

L’opération comptable fondamentale est la suivante (opération I).

  ACTIF PASSIF
Banque A Créance sur X ……+  100 Compte à vue X … + 100

La banque A prête 100 € à l’agent X. Elle inscrit 100 € sur le compte de X et constate à son actif une créance de 100 € sur X. La banque a créé ex-nihilo les 100 € du compte de X.

Ceci n’est pas la seule manière de prêter de l’argent à X. La Banque A peut aussi « mobiliser de l’épargne » par l’écriture suivante (opération II) (nous supposons pour l’instant que tout se passe dans la même banque).

  ACTIF PASSIF
Banque A     Compte à vue YCompte à terme Y … – 100…+ 100
Banque A Créance sur X …… + 100 Compte à vue X …+ 100

L’agent Y a épargné 100 euros en les transférant de son compte à vue à son compte d’épargne. Lorsque Y épargne ces 100 € et les soustrait du circuit de la monnaie circulante, la Banque les remet dans le circuit en prêtant à X comme précédemment. Ici on a une destruction création.

Les choses sont en réalité un peu moins simples car la Banque A n’est pas seule au monde. Dans l’opération I, la banque A, du seul fait de la création des 100 euros, va subir des « fuites » vers le monde extérieur.

  • D’abord la Banque centrale va lui demander de mettre en réserve environ 2 € de monnaie centrale (celle que la banque A possède sur son compte à la Banque centrale). Ce sont les « réserves obligatoires ».
  • Ensuite, X, comme tout agent titulaire d’un compte à vue, va avoir besoin de billets et les retirera au distributeur. Ces billets, la banque A devra les acheter à la Banque centrale. En moyenne, le volume de billets est de 10 à 15% du montant des comptes à vue.
  • Ce n’est pas tout. Il reste le plus important. Lorsque X va utiliser ces 100 €, il va les dépenser auprès d’autres agents qui ont des comptes dans d’autres banques. Si par exemple l’agent Z dans la banque B reçoit un chèque de X de 20 € et le remet à sa banque, celle-ci va demander à la banque A de lui verser 20 € pour qu’elle puisse créditer Z. Comme les banques règlent leurs dettes et créances mutuelles par mouvements de leurs comptes en Banque centrale, A va se trouver débitrice de B pour 20 € de monnaie centrale. On conçoit que compte tenu des millions de chèques qui circulent dans tous les sens, les dettes et créances des banques les unes envers les autres (en raison de ces chèques) se compensent en grande partie.

Restons en là, mais remarquons pour finir que dans l’opération II la banque n’a pas tous ces soucis car elle n’a pas créé de monnaie, il n’y a donc pas de fuites en moyenne, ni en réserves, ni en billets, ni vers les autres banques.

Passons maintenant aux arguments des révisionnistes. On peut les répartir en trois catégories

1. La création monétaire n’existe pas.

Cette position est la plus excessive. Elle consiste à nier toute création monétaire par les banques. Pour l’étayer, ils prennent argument de toutes les fuites lors de la création monétaire et prétendent que la banque A peut créer cette monnaie provisoirement, mais qu’elle doit rapidement trouver une ressource d’épargne pour annuler cette création, car sinon les fuites (surtout vers les autres banques), vont annuler tout bénéfice de l’opération. Autrement dit la banque n’a d’autre choix que de se comporter comme un organisme non bancaire, qui, n’ayant pas de compte à la Banque centrale, ne prête que des ressources d’épargne collectée.

Cette position est tout simplement erronée.

Il a été montré que si toutes les banques augmentent leur volume de prêts au même rythme, les compensations de dettes entre banques se font parfaitement et que la masse monétaire augmente régulièrement au même rythme, les banques ne subissant que les fuites de billets et de réserves obligatoires. Qui plus est, il y a le marché interbancaire permet aux banques bénéficiaires des fuites de prêter aux banques qui en souffrent.

Il y a surtout la Banque centrale qui prend en pension les créances contreparties de la création monétaire, et qui fournit autant de monnaie centrale que nécessaire. Si ces prises en pension augmentent également au même rythme que le reste, elles financent les billets et les réserves obligatoires sans problème et restent de volume très inférieur à celui de la monnaie créée. Les banques peuvent donc créer de la monnaie en assurant des ressources de monnaie centrale d’environ 15% du montant de la monnaie créée. C’est la notion de multiplicateur du crédit.

La preuve absolue que notre démonstration est correcte est qu’il existe bel et bien une masse de monnaie M1 (somme des comptes à vue, des billets et des pièces) d’environ 4500 milliards d’euros dans la zone euro, et que cette monnaie, il a bien fallu la créer avec des opérations bancaires du type de l’opération I. Ni l’or (10 000 tonnes soit 300 à 400 milliards d’euros à l’actif du SEBC)  ni les devises possédées par les banques centrales (250 milliards environ au même actif)  ne suffisent, et de loin, pour expliquer la monétisation d’une telle somme. Ni à expliquer comment cette masse monétaire fait pour augmenter chaque année (M1 est passée de 2000 milliards en 2001 à 4500 en 2010, soit une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 8%).

2. Pas besoin de création monétaire pour financer l’investissement.

Ceci est un révisionnisme un peu plus subtil. Il consiste à accepter la création monétaire, mais à soutenir que dans le cas de l’investissement, il n’y a pas en fait de création monétaire car celle-ci en quelque sorte s’auto-exclut. Cette position s’appuie en général sur l’égalité d’origine keynésienne selon laquelle l’investissement est égal à l’épargne et plus précisément que l’investissement génère l’épargne nécessaire à son financement et qu’il n’y a besoin d’aucune création monétaire dans ce cas. Il faut donc faire appel à l’épargne pour financer l’investissement et non à la création monétaire.

Ce sophisme repose sur l’utilisation abusive d’un modèle. Les modèles économiques analytiques, comme le modèle keynésien utilisé ici, sont des représentations simplifiées du monde. Ils sont vérifiées pour certains points de vue sur ce monde (d’où leur utilité), mais pas du tout pour d’autres. Aucun modèle ne prétend représenter le monde économique sous tous ses aspects. Il y a toujours des hypothèses restrictives qui pèsent plus ou moins lourd suivant les résultats cherchés. D’ailleurs, certains keynésiens considèrent que,  même en acceptant ce modèle, le financement de départ doit fournir un financement ex-nihilo, et que l’égalité de l’investissement et de l’épargne n’intervient qu’après, voire même à long terme. Dans ce cas, le raisonnement keynésien est parfaitement compatible avec notre démarche.

En effet, supposons que, en suivant la logique du modèle, on crée régulièrement de la monnaie qu’on investit dans l’économie avec un multiplicateur keynésien et avec fuites à chaque tour en épargne. Au premier tour les investissements peuvent être ciblés pour minimiser ces fuites, mais à partir du 2ème tour celles-ci sont conformes à la moyenne nationale. Les fuites en épargne  vont générer l’épargne  nécessaire, qui conduira au financement complet de l’investissement conformément au modèle (1). Dès lors la création monétaire initiale s’est bien transformée en épargne. La seule question qui se pose est celle de l’ajustement de la création monétaire aux besoins d’investissements mais la création monétaire reste un besoin évident.

3. La création monétaire est limitée par le comportement des agents économiques.

Cette idée, est d’origine monétariste. Elle consiste à dire que la création monétaire est inefficace parce que la masse monétaire est limitée par un comportement stable des agents à propos de l’affectation de leurs liquidités. Si les agents décident de garder 25% du PIB en encaisses liquides, on ne pourrait augmenter celles-ci d’une grande quantité sans déséquilibrer le système et provoquer une hausse des prix.

Etant donné qu’on est dans ce cas face à des opposants au keynésianisme, il faut rester sur le terrain exclusif de la monnaie et rappeler à ces contradicteurs que même les monétaristes admettent que lorsque de la monnaie est créée et mise à disposition des agents, cette augmentation nominale des revenus se partage entre hausse de la demande réelle et hausse des prix, sans qu’on puisse dire la part de l’un et de l’autre. Cette position suppose donc au moins que la masse monétaire puisse augmenter. Si par ailleurs cette création monétaire finance des investissements productifs, on augmente les revenus en même temps que l’offre et on ne voit pas pourquoi il y aurait « trop » de monnaie.

Une variante de cette limitation imaginaire est celle du bilan de la Banque centrale. Le passif de ce bilan, ou son poste M0 (comptes des établissements financiers et billets papier en circulation), seraient limités en fonction du PIB et des habitudes des agents. Les justifications de ces limitations ne sont pas claires, mais le meilleur moyen de montrer la fausseté de cette affirmation est de disposer d’un bon contrexemple.

Entre le 31 Décembre 2007 et le 31 Décembre 2010, la FED a multiplié son passif et le montant de M0 par 2,8 (il est passé de  800 milliards de dollars à 2300 milliards de dollars). Le moins qu’on puisse dire est que cette croissance n’a rien à voir avec celle du PIB, ni de celle de l’économie réelle.

Conclusion

Il paraît clair que les justifications des contradicteurs ne sont pas scientifiquement fondées. Elles semblent plutôt motivées par le désir de conserver à tout prix en l’état le mode de fonctionnement actuel de financement des investissements collectifs par le marché.

Gabriel Galand et Alain Grandjean

NOTE

1. Il ne parait pas certain qu’en modèle ouvert l’égalité ex-post I=S puisse être réalisée. A étudier.

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9 Responses to “Le révisionnisme monétaire”

  1. « L’Argent » de Paul Jorion fait-il partie de vos cibles ?

    Son argument est que les banques ne créent pas le même argent que les banques centrales, seulement de la « reconnaissance de dette » ; ce qui ne change pas grand chose quand tout va bien, mais peut faire une sacrée différence quand les débiteurs commencent à faire défaut.

    • Bonjour
      @dhermisse
      Nous ne visons pas Pierre, Paul ou Jacques mais avons essayé de répondre aux arguments les plus fréquemment employés pour nier l’évidence de la création monétaire par les banques.
      Concernant le vôtre, je ne suis pas sûr de bien le comprendre.
      L’argent moderne c’est toujours (à l’exception très marginale des pièces de monnaie) une dette bancaire. Le billet de banque qui circule dans l’économie est inscrit au passif de la Banque Centrale; l’argent que vous avez peut-être sur votre compte-courant l’est sur la passif de votre banque.
      La monnaie -au sens strict- a la particularité de pouvoir « éteindre » toute dette. Elle a un pouvoir libératoire. C’est pourquoi au sens strict sa quantité en circulation est représentée par M1 (pièces, billets et compte-courants).
      Cette monnaie là est créée d’un jeu d’écriture. pour sa grande majorité par les banques secondaires au moment d’un prêt ou quand on leur remet une devise.
      Que se passe-t-il que « Quand les débiteurs font défaut »? J’imagine que vous évoquez là des situations de crise bancaire? Pourriez-vous être plus précis?
      bien à vous.
      AG

  2. Alain, comment expliquer les taux d’intérêt?
    JP

  3. Jean-Pierre je répondais à une autre question.
    Pour ce qui concerne les taux d’intérêt je comprends bien qu’ils sont fonction de la confiance des prêteurs en la capacité de remboursement des états débiteurs. Ce que je propose c’est précisément la réduction de la dépendance des Etats aux marchés financiers. il y a deux voies complémentaires : faire en sorte que la dette soit placée auprès des résidents (c’est le cas du Japon par exemple) et redonner le pouvoir de création monétaire aux Etats plutôt que de le laisser aux banques qui s’en servent en partie pour faire des opérations spéculatives à effet de levier…Ceci n’empêche évidemment pas que les Etats doivent avoir en période normale des budgets équilibrés pour leurs dépenses courantes qui doivent être financés par l’impôt. Mais note bien sur ce dernier point que de 2000 à 2007 la dette publique a été multipliée par deux alors que l’additions des soldes primaires sur la période était positif (voir notre dossier financer l’avenir) ; on rame donc bien pour payer les intérêts de la dette, et on n’aurait pas à le faire si l’état avait la possibilité de se financer directement. Contrairement à la doxa monétariste cette possibilité ne nous rendrait pas moins capable d’avoir des soldes primaires équilibrés : nous en sommes en démocratie et personne n’aime les impôts…

  4. J’offre ma reconnaissance éternelle à celui qui m’expliquera clairement les enjeux et les dessous de ce débat sur la création monétaire par les banques commerciales ou pas, débat qui me semble à la fois très technique, et très stérile, mais c’est surement parce que je n’en ai pas compris le fond. Malgré le respect que j’ai pour les défendeurs de telle ou telle interprétation; AJH, vous-même, Etienne Chouard, Paul Jorion, je sens que le débat est plus ou moins orienté, mais je n’arrive pas à savoir pour qui ?

    Cordialement

    • Bonsoir
      Je pense que vous allez comprendre les enjeux de ce débat dans les prochaines semaines, nous avons la chance de vivre en direct ce qui sera peut-être une crise majeure.
      Sans doute avez-vous bien repérer que les allemands se sont opposés à la proposition française de transformer le fefs en banque refinancée par la BCE? sans doute avez-vous repéré que l’un des enjeux actuels est le risque de « crédit crunch » (les banques se mettent à réduire leurs prêts) et que cela pourrait avoir un effet récessif?
      Mais comme je ne sais pas bien ce qui ne vous parait pas clair, j’arrête là ce mot.
      Bien à vous.
      AG

  5. Bonjour M. Grandjean,

    Il me semble que vous répondez vous-même à votre question dans votre billet récent sur le dogme : la monnaie émise par la banque centrale et celle émise par des banques privées n’ont pas les mêmes qualités, la seconde ne peut pas se substituer à la première; quand la première est insuffisante et qu’il y a des doutes sur la valeur de la seconde, ça se gâte très vite !

    D’autre part, une réponse à mon commentaire sur le chiffrage de la sortie du nucléaire me serait utile. Merci d’avance.

  6. Paul Jorion vous a mentionné ici : http://www.pauljorion.com/blog/?p=470

    Deux intellectuels bien formés et intelligents qui s’opposent sur un sujet si fondamental… c’est étrange, non ?

    • Bonjour
      La controverse sur la création monétaire n’est pas nouvelle; je m’en tiens à ce qui est enseigné dans tous les cours d’économie depuis des lustres, à ce que dit Gaël Giraud dans son dernier bouquin l’illusion financière.
      mais je vais revenir dans un prochain post sur ce qui me semble être une démonstration incontournable
      merci de m’avoir signalé ce lien
      bien à vous
      ag

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