Climat et démographie : les pauvres sont-ils responsables du changement climatique ?

11 juin 2012 - Posté par Alain Grandjean - ( 15 ) Commentaires

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exponential-growth

La pression anthropique sur la planète  est évidemment fonction de la démographie de notre espèce. Nous étions moins de 10 millions au début de la sédentarisation il y a une dizaine de milliers d’années . Nous sommes 7 milliards et filons vers les 8,5 à 9,5  en 2050.

La maîtrise  de la démographie semble donc clairement la priorité des actions pour réduire cette pression.

Améliorer cette maîtrise s’impose, pour des raisons  humaines sociales et d’environnement  dans les régions où ce n’est pas le cas. Les plus pauvres sont les victimes du changement climatique et plus généralement des crises environnementales et de la pression sur les ressources. Mais il ne faut rien attendre de significatif de cette maîtrise  pour limiter la dérive  climatique dans les décennies qui viennent.
D’une part, la démographie humaine est un processus à forte inertie. Nous serons 8,5 à 9,5 milliards d’humains en 2050 sauf cataclysme majeur. Les actions indispensables en matière de démographie auront un effet limité (mais non nul) à cet horizon et un effet déterminant pour la deuxième partie de ce siècle. 

Evolution démographique depuis le néolythique

Or la dérive climatique est à endiguer maintenant.

D’autre part, la pression anthropique est surtout le fait des riches (de tous les pays)  et l’accroissement démographique le fait des pauvres.  Si l’on se limite à l’empreinte carbone, voici la distribution des ces émissions  par émission individuelle décroissante, telle qu’elle a été reconstituée par une équipe de chercheurs de Princeton et présentée le 18 juin  2009 à l’International Energy Workshop de Venice, par Massimo Tavoni[1].

Rank all people in the world

On voit qu’en 2003 (courbe verte), 75 % des émissions de CO2 sont le fait de 25 % des habitants de la planète, ceux qui émettent 5 à 50 tonnes de CO2 chacun. Et qu’en ordre de grandeur, la moitié des êtres humains émettent moins de 1 tonne chacun…Pour mémoire les émissions engendrées (donc y compris celles générées par ses importations) par un français moyen sont de l’ordre de 10 tonnes de CO2[2].

L’accroissement de 7 à 9 milliards d’habitants anticipés d’ici 2050 se fera en Afrique et en Asie  avec des émissions individuelles de l’ordre de 1 à 2 tonnes par  personne, comme le montre le graphique suivant (attention, il se limite aux émissions de CO2 liées à l’énergie fossile).

Per-capita energy related CO²

La contribution de cette croissance est donc de l’ordre de 2 à 4 milliards de tonnes. Ce n’est évidemment pas négligeable. Mais le défi qui est devant nous n’est pas de cet ordre de grandeur. Il s’agit (pour le CO2) de passer de 32 milliards de tonnes émises actuellement à 12 milliards en 2050. Une réduction de 20 milliards de tonnes qui est donc 5 à 10 fois supérieure à la contribution de la croissance démographique sur cette période.

La solution à la dérive climatique doit donc être recherchée du côté de la réduction des  émissions des plus riches : c’est d’ailleurs ce que  proposent Massimo Tavoni et ses coauteurs : plafonner les émissions du milliard les  plus riches de la planète à environ 10  tonnes par personne à horizon 2030.

Combine global-emissions cap and individual-emissions floor

Bref il va falloir que nous apprenions à partager. Est-ce vraiment inconcevable ?


[1] Le papier présenté s’intitule : Sharing Global CO2 Emission Reductions among 1 Billion High Emitters…

 

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15 Responses to “Climat et démographie : les pauvres sont-ils responsables du changement climatique ?”

  1. Le raisonnement est faussé pour deux raisons:
    1) On ne tient compte que du CO2 produit par la consommation des énergies fossiles, alors que la consommation de bois est une source non négligeable dans des pays où la cuisine se fait avec le bois et où d’immenses étendues de forêts partent en fumée à cause d’incendies et du débroussage pour obtenir de nouvelles terres cultivables.
    2° On ne tient pas compte du fait que les produits de l’industrie des pays développés sont largement exportés dans les pays en développement (automobiles, frigidaires et même nourriture à cause des engrais chimiques utilisés et du fuel nécessaires aux engins agricoles)

    • @colombani
      la première remarque est juste mais ne change pas les ordres de grandeur; concernant la balance export-import là je suis plus réservé. Globalement ça joue plutôt dans l’autre sens : nous importons du carbone en France et en Europe plus que nous n’en exportons. Pour la France les calculs ont été faits de plusieurs manières différentes et on trouve de l’ordre de 20 à 30% d’import de carbone net.
      bien à vous
      AG

  2. Juste une idée, comme ça, concernant les 1 milliards (dont je fais parti).
    « Donner »sous forme de quota à chacun les droits de 10 tonnes au prix public (il faudra sans doute y descendre progressivement), mais autoriser un supplément de consommation par achat dans une « bourse énergie fossile »
    Ainsi, les plus économes (disposant donc d’excédents) pourraient revendre aux plus gros consommateurs; les économes seraient « remerciés », les gros consommateurs pénalisés et cette énergie serait de plus en plus chère au plus les quotas baisseraient, sans pénaliser les plus pauvres parmi les riches.

  3. Ce n’est pas tant l’individu des pays riches qui est responable mais plutôt le marché qui lui impose ses produits dont
    la production est fait au moyen d’un gaspillage d’énergie incroyable!

    • @anonymous
      je ne cherche pas à culpabiliser le consommateur occidental; évidemment que c’est un ensemble de responsabilités;mais chacun a sa part. le consommateur sans qui le « marché » ne produirait pas, le producteur, mais aussi le citoyen qui élit des responsables politiques qui peuvent mener des politiques de « décarbonisation »
      bien à vous
      AG

    • Il n’y a pas de « responsables politiques » capable de défendre l’intérêt général, donc de décarboner l’économie. Une bonne idée ne peut pas être appliquée à partir d’un cadre « partisan ». Seule une démarche populaire autonomisante a des chances d’être efficace.

  4. […] http://alaingrandjean.fr/2012/06/11/climat-et-demographie-les-pauvres-sont-ils-responsables-du-chang… La pression anthropique sur la planète  est évidemment fonction de la démographie de notre espèce. Nous étions moins de 10 millions au début de la sédentarisation il y a une dizaine de milliers d’années. Nous sommes 7 milliards et filons vers les 8,5 à 9,5  en 2050. La maîtrise  de la démographie semble donc clairement la priorité des actions pour réduire cette pression… .fb_iframe_widget { vertical-align: top !important; margin-left: 16px !important; } Tweet  Imprimer ce billet […]

  5. Bonjour,

    Je voudrais m’arrêter sur ce paragraphe de votre article :

    « D’une part, la démographie humaine est un processus à forte inertie. Nous serons 8,5 à 9,5 milliards d’humains en 2050 sauf cataclysme majeur. Les actions indispensables en matière de démographie auront un effet limité (mais non nul) à cet horizon et un effet déterminant pour la deuxième partie de ce siècle. Or la dérive climatique est à endiguer maintenant  »

    J’ai le sentiment qu’il y a là une erreur de raisonnement car vous prenez l’inertie des mécanismes démographiques comme justification pour ne pas situer ici la priorité de l’action.
    Bien sûr vous avez raison, du fait de l’inertie de ces mécanismes nos actions en la matière n’auront pas d’effets significatifs à l’échéance de 30 ou 40 ans. Néanmoins le monde continuera de tourner (mal peut -être ) au delà de ces échéances (vous le dites d’ailleurs dans cet extrait). Et c’est au contraire justement à cause de l’inertie de la démographie qu’il faut agir tôt. (chacun sait bien qu’avec un lourd véhicule aux freins chancelants il est justement préférable de freiner tôt).

    Revenons en arriere, si en 1950 ou 1960 nous avions pris acte des premieres inquiétudes en la matière et su (ou pu) prendre des mesures adéquates en matière de démographie, la situation ne serait pas si inquiétante. Or il viendra un temps ou l’année 2012 sera pour les hommes ce qu’aujourd’hui est l’année 1950. Ce jour là alors les humains auront à juger ce que nous avons fait aujourd’hui.
    Il faut agir sur la consommation bien sûr, et oui sur ce points les résultats pourront etre plus rapides mais cette rapidité promise n’est pas synonyme d’urgence prioritaire. Agir maintenant sur le nombre des hommes c’est agir plus durablement, et l’inertie même de la démographie prêche au contraire, selon moi, en faveur de l’urgence.
    Cordialement

    • @didier
      Je pense que nous sommes d’accord sur la nécessité que les pays concernés mènent des politiques de maîtrise de leur démographie. J’insiste simplement sur le fait que ce n’est pas ce levier qui permettra d’empêcher la dérive climatique en cours. Si l’on veut limiter grosso modo la hausse de la température à moins de 2 degrés par rapport à ce qu’elle était au milieu du siècle passé, l’essentiel est à faire par les gros émetteurs, (dans les pays occidentaux ou ailleurs) et rapidement. Or la dérive climatique en cours si elle n’est pas maîtrisée aura un impact considérable sur les populations qui vont en supporter les effets; je ne suis pas sûr qu’elles seront alors en état de mettre en place des politiques démographiques, qui supposent un certain niveau de développement. L’action la plus « durable » c’est celle qui maintient des conditions de vie acceptables.Si j’ai écrit ce post c’est que je pense que souvent (mais pas toujours, car mon âme n’est pas si noire) l’appel à l’action sur la démographie (qui ne nous concerne pas ,car le problème européen est plutôt l’inverser) est une bonne manière de refuser d’agir là où nous avons la possibilité de le faire (c’est de nous qu’il s’agit) et là où les leviers sont les plus importants et les plus déterminants.
      Bien à vous
      AG

  6. Comme le montre cet article, si l’on ne tient compte que du CO2, sur le court terme la question démographique peut sembler secondaire.
    Par contre si l’on se projette ne serait-ce qu’à l’échéance 2100, l’ONU prévoit de 10,1 milliards d’individus (en projection moyenne, c’est à dire sans programme de maîtrise de la natalité) à 6,2 milliards (en projection basse avec un très gros investissement international en direction de l’éducation des filles, de la planification familiale et des campagnes de sensibilisation).
    Il est clair que ce gain de 4 milliards, c’est à dire une population mondiale de 40% inférieure à la fin du siècle (par rapport à ce qu’elle risque d’être), serait obtenu très majoritairement dans les pays les moins pollueurs, mais au regard du développement qui va immanquablement s’y produire (et il faut l’espérer pour les populations qui y vivent), et bien le jeu me semble en valoir la chandelle.
    Maintenant, les questions environnementales ne se limitent pas au réchauffement climatique…

  7.   René Varenge   12 juin 2012 à 19 h 51 min

    Je rejoins entièrement le commentaire ci dessus de @ Didier Barthès : la démographie est le principal vecteur sur lequel nous devons agir dès maintenant.

  8. Bonjour,

    Je vous remercie de votre réponse et crois moi aussi que nous partageons beaucoup dans l’analyse des faits comme dans la prise en compte des ordres de grandeurs.

    Vous évoquez la difficulté de mise en place de politiques de contrôle démographique dans des pays qui n’ont pas atteint un niveau de développement suffisant: C’est en effet une vraie difficulté et je ne veux pas la sous-estimer tant il y a manifestement corrélation entre le niveau de développement et la baisse de la fécondité.
    Néanmoins, si l’on admet que l’empreinte sur l’environnement est en grande partie liée au niveau de développement et que c’est ce niveau qui fait baisser la fécondité, alors nous nous trouvons devant une terrible contradiction. Car le « médicament » pour faire baisser la fécondité (cad le développement) est en même temps le poison (le même développement donc) qui détruira la nature. D’une certaine façon nous appelons à ce que nous condamnons.
    La seule voie de sortie est donc l’invention d’un autre style de développement dont on espérera qu’il aura les mêmes effets bénéfiques (apporter du bien être et faire baisser la fécondité) sans avoir les mêmes inconvénients. Vaste et ambitieux programme !
    Je crois donc qu’il faut également agir autant qu’on le peut sur la fécondité sans attendre seulement le développement (nécessaire par ailleurs pour des raisons d’équité), D’ailleurs une fécondité plus basse favorisera à terme le décollage économique.
    Je mesure la difficulté de la chose, mais la contradiction que je souligne est trop forte pour qu’on puisse négliger ces actions (programme de planification, contraceptions facilement accessible…).

    Je veux également préciser concernant la fin de votre article que bien évidemment, dans mon esprit, l’appel à agir sur la démographie n’est en rien « une bonne manière de refuser d’agir là où on peut le faire ». Il est évident qu’il faut agir sur tous les autres aspects de la protection de la nature. En particulier il faut insister sur la protection de la biodiversité parce que la « recréation » d’une espèce disparue est probablement le processus qui prendra le plus de temps : plusieurs centaines de milliers d’années au bas mot. Je crois d’ailleurs que la durée de réparation d’un problème est un bon indice de sa gravité.
    Si je me permets d’insister autant sur la question démographique c’est suite à ce constat : Cette cause a peu de défenseurs déclarés; tous les autres aspects de la protection de la nature ont des militants. Cet aspect là semble tabou et très souvent nos arguments sont caricaturés (je signale pour justifier ce « nous » à vos lecteurs que je suis le porte-parole de l’association Démographie Responsable).

    Quelle que soit l’importance des autres problèmes, je reste persuadé qu’une Terre très fortement peuplée, même d’hommes tous responsables et respectueux (je rêve un peu) ne sera pas viable écologiquement. les autres espèces ayant besoin d’espace. C’est donc un point sur lequel le tabou mérite d’être brisé.
    Bien cordialement

    • @didier barthès
      cet échange nous permet de voir que les convergences sont effet fortes. De mon côté je n’ai aucun tabou sur la question démographique. La contradiction entre développement et maîtrise de la fécondité que vous signalez est un argument important qui milite en faveur d’un « effort »redoublé des « riches » : toujours pour prendre le climat en exemple si l’on considère que la limitation des effectifs humains à 9 milliards maxi (voire 8,5 ) au-delà de 2050 passe par le développement maintenant et jusqu’en 2050 des PVD et qu’on se dit que dans le modèle actuel cela veut dire 5 tonnes de C02eq par personne mini , on arrive à un montant d’émissions, sans « effort » des riches qui sera insupportable : mettons pour faire un calcul à la louche de 30 milliards de tonnes pour les 3 milliards les plus riches et de 30 milliards pour les 6 milliards les plus pauvres. Soit 60 milliards, quand on vise 20 (là je parle en tonnes équivalent CO2)… Ca ne colle pas vraiment avec les objectifs climatiques…Quand je parle de « partage » je veux dire qu’il ne faut pas sous-estimer l’ampleur de la mutation à faire chez les riches pour permettre aux pauvres d’avoir leur place au soleil (objectif social) et de maîtriser leur démographie (objectif social et écologique).Bien cordialement.
      AG

  9.   Aurélien Déragne   17 juin 2012 à 21 h 50 min

    +1 avec l’idée de A-J Holbecq.
    Evidemment très difficile à mettre en oeuvre au niveau international. Le but pourrait être de définir chaque année le quota par habitant compte tenu de la population. Ce quota serait le même pour toutes les âmes dans tous les pays et les sommes allant de ceux qui dépassent leur quota (nous sans doute) vers ceux qui sont en-dessous (les PVD) deviendraient une nouvelle forme de l’aide au développement. Mais comment aboutir à un tel accord au niveau international ??

  10. la proposition d’Aurélien Déragne reviendrait à donner une prime à la natalité, autrement dit tout le contraire de ce qu’il faut faire pour maitriser la démographie dont les excès ont des conséquences qui vont bien au delà du réchauffement climatique. La relation entre développement économique et maîtrise des naissances ne marche pas dans le sens qu’on a l’habitude de répéter mais c’est la baisse drastique de la natalité qui permettra le développement économique. Pour avoir travaillé pendant 40 ans comme chercheur dans la zone intertropicale je suis persuadé de cela; des pays comme le Niger ou le Mali manquent d’eau non seulement pour boire, mais aussi pour cultiver la nourriture nécessaire aux 6 à 7 enfants que les femmes mettent au monde durant leur période de fécondité. Or cette eau est physiquement absente: ce n’est pas avec de l’argent qu’elle pourra surgir, elle n’existe pas . Il n’y a pas assez de pluies, ni de réserves renouvelables dans le sol.
    Autre sujet: + 2°c est-ce si grave? Au Moyen Âge, en France la température était plus élevée justement d’environ 2°C et ce fut une période optimale pour l’agriculture et c’est le refroidissement qui a suivi qui fut catastrophique (voir le climat depuis l’An mille de Leroy Ladurie). C’est aussi à ce petit âge glaciaire des 17ème et 18ème siècles que nos glaciers ont tant avancé qu’il n’est pas étonnant qu’ils reculent maintenant. Pourquoi les climato-alarmistes ont-ils débuté leur période de référence à ce petit âge glaciaire? Sait-on qu’au 16ème siècle le Lac Tchad est allé complètement à sec? (voir ma communication aux Annales de Géographie).

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