A la recherche de la croissance perdue

On peut  se féliciter que François Hollande ait osé se démarquer des remèdes de nos bons Diafoirus et Purgon, qui administrent lavements et saignées aux économies européennes et l’affaiblissent pour la guérir.

Pour autant  il faut bien ouvrir les yeux aux réalités  que montre ce beau graphique :

la tendance historique de la croissance du PIB français  par habitant  est à …la décroissance.

a la recherche de la croissance perdue

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir » aurait dit Tartuffe ; il y a quelque chose de dérangeant dans cette réalité toute nue. Et pour continuer les références littéraires,  il y a donc du Pangloss dans l’invocation de la croissance…

Comment se sortir de cette contradiction ? Les docteurs de l’austérité ont raison de nous avertir que nous sommes entrés dans une période de purge ; les optimistes ont raison de ne pas croire à leur médecine…

Globalement, les choses me semblent pourtant simples : notre modèle économique qui repose sur la croissance indéfinie de la consommation de ressources matérielles se heurte à la finitude de la planète. 1-0 en faveur de Diafoirus et Purgon, contre Pangloss. En même temps l’austérité ravageuse imposée par nos bons docteurs est un désastre social ET environnemental : elle ôte tout moyen d’investir pour sortir de ce modèle dévastateur. 1 partout.

Pouvons-nous, tels Candide, appeler de nos vœux un brin surréaliste à la croissance mais à la mise en œuvre, au pas de charge, d’un programme d’investissements qui permettent de réduire notre dépendance énergétique et plus généralement notre dépendance aux ressources naturelles (renouvelables ou pas)  dont le stock décroit ?

Est-il si difficile de comprendre que ce projet pourrait à la fois donner du travail et résoudre (au moins en partie, l’économie n’est pas de la magie) la contradiction dans la quelle nous sommes ?

Est-il osé de demander à nos politiques et à nos économistes de remiser au musée leurs remèdes, qu’il s’agisse de l’incantation à la croissance ou au contraire du recours à l’austérité c’est-à-dire in fine au sacrifice ?

L’économie pourra-t-elle, enfin, se séparer de ces prêts-à-penser dogmatiques et pour tout dire religieux ? Tel me semble être au fond le défi que doit relever la nouvelle équipe au pouvoir.

 

Mercredi 21 mars : le colloque « L’économie publique au service de la transition énergétique »

J’ai le plaisir de vous annoncer la tenue mercredi du colloque de la FNH (Fondation Nicolas Hulot), sur nos propositions de création monétaire pour financer la transition écologique.

Voici le blog de notre groupe de travail : Financer l’avenir sans creuser la dette.

Voici le texte de notre proposition (ainsi qu’une présentation en vidéo)

Et notre compte Twitter.

 

Enfin, voici l’invitation de la FNH :

La Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme Et   L’Université Paris-Sud

Ont le plaisir de vous convier au colloque

 

« L’économie publique de la transition énergétique »

En présence de :

Alain Grandjean, Carbone 4 et expert de la Fondation ; Miren Lafourcade et Alain Rallet, professeurs d’économie à Paris Sud ; Bruno Marotte, Bouygues construction ; Laure Lampin, CIRED ; Alain Quinet, directeur général de RFF ; Jean-Guillaume Pelladan, Ademe…

Mercredi 21 mars 2012 de 8h30 à 18h

Faculté Jean Monnet,

Université Paris-Sud, Sceaux

RER B – Robinson

Nombre de places limité

INSCRIPTION AVANT LE 16 MARS

CLIQUEZ ICI

 

4 tables rondes pour débattre sur la transition énergétique et de son financement

 

La transition écologique et sociale de nos sociétés nécessite des investissements aujourd’hui non financés, que ce soit par le secteur privé, dominé par le court terme ou par le secteur public, privé de moyens. La Fondation Nicolas Hulot propose de redonner aux Etats européens la possibilité de se financer auprès de leur Banque centrale afin d’être en mesure d’investir dans l’avenir.

À l’occasion de ce colloque, la Fondation et l’Université Paris Sud souhaitent s’intéresser plus précisément aux investissements nécessaires pour financer la transition énergétique. Quels chantiers financer ? Comment le faire ? Deux questions auxquelles une dizaine d’experts tenteront de répondre lors de 4 tables rondes.

Télécharger le programme

 

Démission à l’académie des technologies. Le multirécidiviste Claude Allègre sévit toujours.

Claude Henry, Professeur honoraire à l’Ecole polytechnique, professeur à IDDRI Sciences Po et Columbia University, vient de donner sa  démission de l’académie des technologies.

Sa lettre, jointe ici, en donne les motifs : Claude Allègre vient d’être invité dans cette enceinte à intervenir dans une session plénière le 14 mars sur la crise écologique.

Une fois de plus, caution est donnée à ce héraut du négationnisme scientifique, complice de l’attitude de passivité criminelle vis-à-vis d’un désastre majeur, le changement climatique.

Claude Allègre  est le relais actif des industriels et autres lobbys qui se battent contre toute régulation sur les émissions de Gaz à Effet de Serre et emploient les méthodes bien mises en lumière maintenant de « mobilisation » de scientifiques pour mettre du doute dans les esprits (voir Les marchands de doute de Naomi Oreskes et sa conférence à venir le 29 mars). C’est pour continuer à propager ce doute qu’il participe à cette session de l’académie. C’est un habitué du genre : il s’est battu avec la plus grande énergie contre le « désamiantage » de Jussieu.  Comment penser que ces positions sur l’amiante étaient sans lien[1] avec  le fait que l’Institut de Physique du Globe (dont il était le président)  bénéficiait de financements de la société Eternit, leader des produits bourrés d’amiante (le fibro-ciment) dont deux des dirigeants viennent d’être condamnés à de lourdes peines de prison en …Italie[2].

Le temps est venu d’en finir avec les compromis et les compromissions.
Claude Henry, un des économistes français les plus respectés au niveau international, fait preuve de courage et de rigueur morale dans son attitude. Espérons qu’il sera suivi dans ce combat qui va se durcir maintenant. Le temps presse.

Alain Grandjean

[1] voir par exemple sur le blog de Jean Gadrey.

Nos raisonnements économiques sont aberrants : sommes-nous victimes d’un délire d’inversion ?

Pourquoi les politiques d’austérité en œuvre en Europe semblent quand même en partie acceptées par l’opinion ? Deux arguments liés l’un à l’autre font mouche en général :

  • un Etat ne peut pas durablement dépenser plus qu’il ne gagne ; nous ne pouvons pas  « vivre au-dessus de nos moyens »
  • il va bien falloir payer maintenant pour les excès passés et « purger nos montagnes de dettes »

Ce « bon sens » apparent est difficile à contrer frontalement, même si les conséquences prévisibles des politiques fondées sur un tel raisonnement sont dévastatrices au plan économique, social et bien sûr écologiques parce que l’environnement attendra ! En effet le  même « bon sens » nous fait dire aussi : « Etes-vous si sûr de ce qui se passera au plan économique? Le redressement des comptes publics améliorera notre  compétitivité. Donc votre prévision catastrophique n’est pas prouvée.  Et de toutes façons c’est un mauvais moment à passer mais…il faut bien payer. »

 

Statues de l'île de Pâques

Illustration : le symbole d’une civilisation détruite par idolâtrie des indicateurs comptables dans la parabole de l’île de Pâques (Voir le livre « C’est Maintenant« )

Un petit détour par ce qui se passe en ce moment dans le domaine des énergies renouvelables pourrait nous aider à ouvrir les yeux.  Une centaine de députés conservateurs anglais viennent de publier une lettre ouverte contre l’éolien[1]. Leur argument central ? En pleine cure d’austérité, dépenser de l’argent pour les énergies propres est, selon eux, un gaspillage financier.

Oublions le débat sur l’éolien,  car l’argument avancé peut s’appliquer à l’ensemble des dispositifs visant à la transition vers une économie sobre en ressources et bas-carbone. Et concentrons-nous sur la phrase ubuesque prononcée par ces députés. Ubuesque mais pourtant largement partagée. Le propre, l’écologique (dit autrement l’économe en ressources naturelles) coûtent cher. En période de  rigueur,  il faut donc se résigner au sale et se contraindre à ne pas économiser nos ressources naturelles ? Pour aller mieux au plan économique, il faudrait dilapider notre patrimoine ? Le préserver serait un luxe de riche ?

Le paysan du Danube savait que sa survie dépendait entièrement de la nature ; il ne faisait dépendre les progrès de sa condition que de son travail et de son ingéniosité. Il savait ou a minima sentait en quoi il dépendait de la météo, du bon état des sols, du comportement des « nuisibles », petits ou gros…

Nous avons perdu ce vrai bon sens pour le remplacer par un « bon sens » inverse qui nous dit qu’il faut détruire la nature (gaspiller nos ressources) au nom de la saine gestion (ne pas gaspiller l’argent). Le diagnostic me semble clair : nous sommes en plein délire.

A quoi est-ce dû ? A mon avis, à ce qui pourrait apparaître comme une subtilité sémantique : l’usage inapproprié du mot coût dont on ne sait ce qu’il veut dire tant qu’on ne précise pas « coût pour qui ? ».  Au moment où la bataille fait rage sur les coûts de l’énergie, sur ceux de la sortie du nucléaire, cela vaut le… coup d’y voir clair.

Un coût microéconomique n’est pas forcément un coût macro ou socioéconomique.

Du point de vue d’une  collectivité (une nation par exemple) un coût c’est une ponction sur les ressources de la dite collectivité.

Prenons l’exemple de la construction et de l’installation d’une éolienne en mer. Que coûte-t-elle à la collectivité française ?

Des ressources matérielles  et des «services écologiques ». Sa construction consomme de l’acier, des composants électroniques, du cuivre, divers matériaux et consommables… du gazole pour faire tourner les bateaux et  engins de chantier; elle use un peu les dits engins. Elle  a sans doute des effets de perturbation dans les écosytèmes marins concernés. Elle a également un impact paysager.

Des ressources humaines ensuite. Notre construction d’éolienne « consomme » aussi de la main d’œuvre française. Mais est-ce aussi un coût pour la collectivité ? Oui si l’économie est en plein emploi. Un travailleur a alors, du point de vue de la collectivité, d’autres emplois possibles. Qu’en est-il avec 2 millions de chômeurs et 5 millions de personnes en sous-emploi ? Dans tous les cas la collectivité « supporte » ses personnes. Autant donc qu’elle les paie à travailler plutôt qu’à ne rien faire.

Des ressources en devises enfin. La construction de notre éolienne consomme du pétrole qu’il faut  acheter à l’étranger et dont on paie la facture avec des devises qu’il faut bien se procurer en exportant l’équivalent monétaire. Pour les autres achats, tout dépend du degré d’intégration de la filière en France.

En résumé, le coût pour la collectivité n’est pas le coût pour l’opérateur qui la réalise et n’est pas une pure addition de dépenses faites pour réaliser le projet (4 millions d’euros par MW ?). Le coût c’est la ponction en ressources physiques et naturelles non renouvelables, en ressources humaines et en devises. Il est donc faux ou a minima très imprécis de dire que « ce MW a coûté 4 million d’euros ».

Ce que cette éolienne (dans sa construction et son exploitation) rapporte à la collectivité c’est bien sûr le symétrique : au plan matériel de l’énergie (qui se substitue, toutes choses égales par ailleurs, à une autre source d’énergie) ; au plan humain, du travail (c’est un bénéfice en ce moment pour la collectivité) et des devises (en évitant, si c’est bien le cas, des importations). Dans la pratique l’estimation précise de ces coûts – et avantages – réels n’est pas facile. J’y reviendrai.

Retour aux dépenses publiques

Ce détour nous aide-t-il  dans la controverse sur la politique de rigueur ?  Oui en nous conduisant à séparer les problèmes :

1)    Il est exact qu’une Nation ne peut vivre durablement au-dessus de ses moyens. Mais ses moyens ce ne sont pas les prélèvements obligatoires. Ses moyens ce sont ses ressources  (matérielles, y compris énergétiques, humaines) et sa capacité à acheter hors de ses frontières.

Or l’Etat est le garant de  l’intérêt général et  a la responsabilité de gérer les ressources de la Nation « en bon père de famille ». Ses critères d’une bonne gestion doivent donc être macroéconomiques et non microéconomiques. En particulier, il doit lui appartenir si nécessaire d’investir ou d’orienter les investissements privés pour économiser ses ressources rares  et  valoriser les ressources qui lui permettent de développer sa capacité d’achat hors de ses frontières (pour acheter hors de ses frontières il faut exporter des  biens et services utiles à nos clients) pour les ressources dont il n’est pas richement doté.

Ces investissements concernent quatre domaines clefs : le patrimoine naturel et physiques, les infrastructures y compris urbaines et immobilières visant à économiser l’énergie et les ressources rares[2] importée, l’éducation et la formation, la recherche.

Une vision étroitement comptable du rôle de l’Etat pourrait donc le conduire à faire des choix stupides au plan collectif. C’est bien ce qui est arrivé, comme l’a montré Jared Diamond,  à des civilisations entières qui n’ont pas su préserver le patrimoine  naturel dont elles dépendaient. Qu’on pense à la salinisation des sols due aux réseaux d’irrigation de la civilisation mésopotamienne.

2)    L’équilibre des dépenses et des recettes d’un Etat est un autre problème. L’Etat en tant qu’agent économique doit  effectivement financer ses dépenses par des ressources monétaires. J’y reviendrai aussi car c’est sur ce plan que la question de la planche à billets se pose. Et que se pose la soi-disant rareté des fonds publics.

Revenons à l’essentiel : nous tombons dans le délire d’inversion quand nous appliquons des critères et des raisonnements microéconomiques à des enjeux macroéconomiques.  C’est alors que nous justifions la destruction de nos richesses au motif que ce serait un moyen de cesser de s’appauvrir ! Tout comme le mot coût,  le mot richesse est une source de confusion permanente. La richesse d’un citoyen est-ce son patrimoine (un stock) ou son revenu (un flux) ? Première confusion. Deuxième confusion encore plus grave : la richesse d’une collectivité c’est son patrimoine (naturel, culturel, industriel, humain) ou son PIB ?  La réponse est évidente. Peut-on et doit-on appauvrir une nation (au sens réel de son patrimoine) pour l’enrichir (au sens conventionnel de son PIB)?

Bref il est plus temps que reprendre à la base nos raisonnements économiques.

Alain Grandjean

Voir notre dossier : 

Qu’est-ce qu’un coût ?

Voir aussi les posts :

Pour en finir avec le Dogme

Comment éviter que le Dogme engendre une tragédie européenne ?

Inévitable protectionnisme

 


[1] Voir l’article d’Éric Albert, Trou d’air dans l’éolien britannique, Le Monde,  29 février 2012

[2] Les pics de production de l’or et de l’argent sont passés. Les tensions sur les matières premières minérales ou agricoles ne sont pas la résultante de la seule spéculation, mais aussi de limitation absolue des stocks (notre planète a le défaut d’être finie) et de limites économiques aux capacités de production annuelle (les flux).

La BCE finance directement l’industrie automobile

La mesure que nous proposons « le financement par la Banque Centrale de la transition écologique » est parfois considérée comme très hétérodoxe, voire franchement délirante1.

La technique la plus précise consiste en l’émission d’obligations de projet (project bonds en eurolang) susceptible d’être accepté en « collatéral « (en jargon financier) par la BCE en contrepartie d’euros.

La BCE ne voudra jamais, nous dit-on. Voire.

La BCE n’a pas les scrupules ou les pudeurs qu’on lui prête. Le 29 février, elle procédera à une nouvelle opération de prêts à 3 ans pour soutenir le système financier européen. Le Comité Français des Constructeurs Automobiles nous apprend que « Cette aide s’adresse en priorité aux banques, mais les branches financières des constructeurs d’automobiles sont aussi éligibles au guichet de la BCE, bien moins onéreux que les marchés obligataires; »
Le lobby automobile sera-t-il plus puissant que le lobby écolo? Ou simplement plus imaginatif? ou les deux?
Quoi qu’il en soit cette décision me semble un pas de plus en faveur de cette idée et doit nous donner un sérieux espoir. Quel gouvernement peut résister à l’idée de financer des investissements, créateurs d’emplois et porteurs d’avenir? Sans doute la seule solution concrète pour nous sortir de la seringue suicidaire des politiques d’austérité.

Alain Grandjean

  1. Voir les réponses aux questions fréquentes relatives à la proposition []

Scénarios comparés de sortie de la crise de la dette

Ce post fait suite à la deuxième édition de la conférence « ni Dupes, ni Devins à l’ ENS », à l’ENS, où j’étais invité aux côtés de Michel Aglietta et Pascal Canfin.

Après l’intervention de Pascal Canfin qui présentait son analyse de la crise de l’Euro et en particulier ce qu’il a pu faire en tant que député européen en particulier sur la réglementation des CDS, puis celle de Michel Aglietta (on ne le présente pas!) qui présentait sa vision des causes de la crise et le séquencement de ce qu’il fallait faire à son avis pour en sortir, j’ai présenté en quelques 10 minutes (Voir vidéo ci-après) le contexte, les causes de la crise, mon opinion sur les plans d’austérité, puis le plan de sortie de crise et de transition par création monétaire que nous défendons avec la FNH.

En le revoyant, je me rends compte que je m’exprime de manière un peu trop décontractée : j’ai sans doute abusé d’un parti pris de vulgarisation …mille excuses! Sur le fond j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de convergences sur le diagnostic et la nécessité de changer assez fortement de modèle, une convergence aussi sur l’importance des enjeux écologiques. Sur la porte de sortie le débat est ouvert!

Ce que les banques vous disent et pourquoi il ne faut presque jamais les croire. Pascal Canfin

Achetez et lisez ce petit livre (5 euros, 123 pages, chez l’éditeur « les petits matins »). Vous ne le regrettez pas.

Très clair sur un sujet complexe (les réglementations à imposer aux financiers). Vivant et parfois captivant car parlant d’une expérience de député européen[1] qui se bat sur ce terrain. Qui a réussi à créer l’ONG FinanceWatch (voir http://www.finance-watch.org/?lang=fr) pour contrebalancer le lobby  des acteurs financiers à Bruxelles. Jamais inutilement polémique sans être langue de bois. Synthétique (il propose dix réformes), il ne se perd pas dans les détails inutiles.

Une très bonne introduction pour pénétrer dans cet étrange univers où personne ne s’étonne qu’il est possible pour une banque qui prête à un Etat de vendre par ailleurs une assurance (un CDS) contre le défaut de cet Etat qui probablement ferait faire faillite à la dite banque…(même pas mal puisque dans ce cas ce sont les autres Etats qui paieront…).

Un seul regret : sur la question monétaire, Pascal Canfin se limite à évoquer les expériences de monnaie locale et l’idée d’emprunts populaires, sans jamais dire à quel point il est étrange que le pouvoir de création monétaire ait été accaparé par les banques pour se livrer à toutes ces opérations qu’il dénonce.

En conclusion, un livre qui donne le moral : oui on peut y comprendre quelque chose, oui on peut agir, non la finance n’est pas toute-puissante.

Alain Grandjean


[1] Europe Ecologie Les Verts, groupe européen verts/ALE , membre de la commission économique et monétaire.

Inévitable protectionnisme…

…livre inévitable. Saluons la qualité du travail et le courage des 3 journalistes Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger et Adrien de Tricornot (resp. à L’Expansion, à l’Express et au Monde Economie) pour cet essai paru dans la très solide collection Le débat de Gallimard.

Du courage il en faut pour :

  • s’attaquer à l’un des piliers du Dogme, le libre-échange, et risquer ainsi la mise au ban par les prêtres grands et petits de cette religion des temps modernes
  • prendre le risque de se trouver en compagnie d’autres défenseurs du protectionnisme, moins fréquentables que nos auteurs ; voire se faire soupçonner de leur donner des arguments. Le protectionnisme est malheureusement défendu pour de mauvaises raisons ou plus précisément pour viser de mauvaises passions…
  • se voir rétorquer la litanie des idées reçues : le libre-échange c’est le progrès, la croissance, la paix (le « doux commerce » de Montesquieu) ; le protectionnisme c’est le repli sur soi, la peur de l’étranger, la régression, la défense des intérêts acquis, et pour finir la guerre ; mettre des barrières c’est risquer des rétorsions de la Chine qui pénaliseront notre pouvoir d’achat….
  • plaider pour un protectionnisme altruiste, au risque de se faire traiter de doux rêveurs, alors que, l’effondrement de la solidarité internationale est un problème gravissime.
  • accepter des échanges un peu houleux avec ses collègues dans ces trois medias traditionnellement libre-échangistes dont le lectorat (plutôt CSP +) est sans doute globalement bénéficiaire du libre-échange
  • proposer des solutions et une feuille de route au niveau européen, sans passer sous silence les obstacles réels. Le libre-échange à pour lui la simplicité de son programme : la réduction des obstacles tarifaires et non-tarifaires à l’échange, sans aucune référence à la gestion du change…En sortir ce n’est pas simple, cela nécessite de l’intelligence, de la volonté et du travail.

Ce livre est de qualité. Il est bien argumenté et convaincant. Il fait le tour des grandes questions sans tomber dans la caricature ou le plaidoyer ad hoc. En particulier il évoque bien l’articulation des protectionnismes (monétaire, industriel, social et écologique) et élimine les fausses pistes. Ils n’hésitent pas à aborder les questions qui fâchent (les paradis fiscaux et les prix de transfert, le cœur de la question fiscale en matière d’échanges). J’espère qu’il permettra à l’opinion publique de sortir de la culpabilisation générée par les libre-échangistes…Ah vous êtes protectionniste ? Mon pauvre ami…

Je n’ai qu’un léger regret, qui n’enlèvent rien à l’intérêt de l’ouvrage. Nos auteurs ne font pas référence au débat théorique actuel qui montre clairement la fragilité des hypothèses des modèles qui « démontraient » la supériorité du libre échange et la nécessité, dès que les hypothèses sont plus réalistes, de protections aux frontières. Je vous recommande à ce sujet le remarquable article de Gael Giraud dans le numéro 320 de la revue Projets qui permet d’y voir clair en quelques lignes.

Et l’écologie dans tout cela ? Le lien est évident et abordé dans le livre. Le libre-échange est un obstacle majeur à la prise en compte de l’écologie en Europe. Un seul exemple. Une tonne de ciment se vend en Europe 40 euros. Elle émet un peu moins d’une tonne de CO2. A 30 euros la tonne de CO2 , soit un peu moins en surcout de la tonne de ciment, il devient rentable pour les cimentiers de le faire venir de Chine, malgré le coût du transport. On comprend bien que la question écologique va dans le même sens que la question sociale. On ne peut mettre en concurrence loyale des industries qui ne supportent pas les mêmes contraintes.

Un programme de réindustrialisation verte ne pourra se déployer en Europe dans le cadre du libre-échange. Merci à nos trois auteurs d’en faire la preuve.

Pour en finir avec le Dogme

(Cet article fait suite à une série de posts sur le Dogme)

Nul ne peut affirmer que l’Euro va survivre à 2012, année de très grosses émissions obligataires de la part des Etats européens  et des banques. La perte du  Triple A[1] est de mauvais augure tout comme le blocage de la négociation avec les créanciers privés de l’Etat grec ; il semble bien que certains fonds, « gavés » de CDS n’aient pas intérêt à apporter leurs titres sur la table[2]. Sur un plan complètement différent, nul ne sait si la combinaison d’un durcissement des opinions publiques américaines et israéliennes,  de tensions avec l’Iran, et de pression sur le pétrole ne va pas conduire aux scénarios malheureusement les plus classiques de sortie de crise économique : des conflits qui réactivent les dépenses militaires. En revanche, il est clair que nous vivons les derniers jours de la toute-puissance du Dogme. Il montre chaque jour un peu plus sa nocivité et son inadéquation aux réalités. Mais il est cependant encore vivace, et son agonie pourrait être longue et coûteuse pour ceux et celles dont il exige le sacrifice. Il reste donc essentiel de l’achever !

Au fait de quoi s’agit-il ? Il y a quelque temps on parlait de « pensée unique », certains évoquent «l’ ultra-libéralisme ou le néo-libéralisme [3] ». Si vous avez la chance de parler en petit comité avec un thuriféraire de cette « pensée » il va vous présenter comme scientifiquement acquises[4] quelques idées simples. Le dogme tient en ces quelques idées, évidemment abondamment justifiées par moult études et « exemples archétypiques »[5] et par ailleurs adroitement compliquées pour que le commun des mortels ait le sentiment que tout cela c’est du solide mais que ça le dépasse …

Ce  Dogme a évidemment des variantes en fonction des contextes historiques géographiques et institutionnels. On doit à John Williamson de l’avoir formulé dans le cadre des plans de restructuration (dits également « plans d’ajustement structurels ») pilotés par le FMI. C’est le « consensus de Washington ». En voici une version en quelques phrases[6].

  1. Stricte discipline budgétaire visant à équilibrer les comptes publics en limitant les dépenses publiques
  2. Discipline budgétaire s’accompagne d’une réorientation[7] des dépenses publiques des secteurs offrant à la fois un fort retour économique sur les investissements, et la possibilité de diminuer les inégalités de revenu (soins médicaux de base, éducation primaire, dépenses d’infrastructure) ;
  3. Réforme fiscale (élargissement de l’assiette fiscale, diminution des taux marginaux) visant en théorie à favoriser la création de richesses[8] ; en pratique elle conduit à augmenter massivement les inégalités.
  4. Libéralisation des taux d’intérêt et leur  fixation sur le marché
  5. Taux de change unique et compétitif et bien sûr mise en place de changes flottants
  6. Libéralisation du commerce extérieur  pour mettre en place le libre-échange des marchandises
  7. Elimination des barrières aux investissements extérieurs (libre circulation des capitaux)
  8. Privatisation des monopoles ou participations ou entreprises de l’État, qu’il soit — idéologiquement — considéré comme un mauvais actionnaire ou — pragmatiquement — dans une optique de désendettement ; l’Etat doit se limiter aux fonctions régaliennes (sécurité intérieure, armée, justice) et au plan économique à assurer une concurrence libre et non faussée entre les agents économiques.
  9. Dégréglementation des marchés (par l’abolition des barrières à l’entrée ou à la sortie) ;
  10. Protection de la propriété privée, dont la propriété intellectuelle. Plus généralement l’idée que l’entreprise doit être gérée en fonction des intérêts exclusifs de ses actionnaires[9].

Dans le cadre de l’Euro[10], se rajoute ce qui concerne la gestion de la monnaie qu’on peut résumer en quelques phrases :

  • 11 : La monnaie (M1 celle qui circule dans l’économie) est créée par les banques secondaires et c’est bien ainsi. La Banque centrale ne doit créer que la monnaie centrale (M0, pour assurer la liquidité du système bancaire) et agir sur les taux d’intérêt pour piloter la création monétaire de second rang. Techniquement elle doit appliquer la « règle de Taylor «  qui permet de calculer, en théorie, le taux à court terme souhaitable en fonction de quatre critères simples[11].
  • 12 : Le problème économique majeur c’est l’inflation, source de distorsions économiques et potentiellement de graves désordres. L’inflation est toujours un phénomène d’origine monétaire. La monnaie ne peut avoir d’effet sur l’activité économique.
  • 13 : La banque centrale doit avoir  pour mission exclusive de limiter la hausse des prix à une cible étroite (2 à 2,5%) ; pour ce faire elle doit rester indépendante des gouvernements. Il en résultera des taux d’intérêt à long terme les plus bas possibles
  • 14 : Elle ne doit en aucun cas financer les déficits publics (par monétisation de la dette)  pour éviter tout dérapage budgétaire  et être un des garants du point 1 de la doxa.

Un échec retentissant

Ce dogme a effectivement bien été mis en œuvre dans les dernières décennies. Concernant la zone Euro, il a même acquis la force d’un traité : c’est le cœur technique du Traité de Maastricht, transformé en traité de l’Union Européenne. Il a conduit à un désastre économique, social et écologique. Certaines des réformes qu’il a permises étaient de bon sens : mettre de la concurrence quand on peut et sortir des monopoles (ou pire de la domination d’administrations corrompues) est évidemment souhaitable.

Mais aucune des assertions qu’il considère comme « toujours vraies » ne résiste à l’analyse critique. Les économistes les ont toutes  démontées.[12] Le problème du Dogme c’est bien son caractère dogmatique… Limitons nous à trois  exemples.

  1. Il est faux de dire que l’inflation est toujours d’origine monétaire. La hausse des prix que nous avons subie dans la décennie 70 provient évidemment du choc pétrolier. Inversement c’est le contre-choc pétrolier et non la hausse des taux d’intérêt décidée par  le président de la Banque Fédérale américaine Paul Volcker en 1979 qui a permis de retrouver une inflation basse à partir de la fin des années 80.
  2. Il est faux de dire que la « grande modération » c’est-à-dire la faible hausse des prix de détail (hors logement) que les économies occidentales ont connue depuis la fin des années 80 est due à la politique monétaire des banques centrales. C’est une coïncidence. La pression sur les prix due à la concurrence des pays émergents et la désindexation des salaires en est une explication bien plus convaincante.
  3. Le libre-échange ne conduit pas à un optimum économique ni en théorie[13] , ni en pratique. Le protectionnisme s’est pratiqué sous bien des formes (via les normes, la gestion des prélèvements obligatoires, ou via les tarifs) et dans bien des cas au bénéfice des parties considérées.

Les faits ont démontré l’échec du Dogme. La crise écologique et la tension sur les ressources s’aggravent. Les crises financières se multiplient et montrent que les marchés financiers ne sont pas efficients (points 7 et  9 du Dogme). Les dettes publiques et privées échappent à tout contrôle.  La Banque Centrale est amenée à contrevenir à sa propre doctrine en prêtant massivement  aux banques pour leur éviter la faillite. Le chômage et  la sous-activité non choisie  restent  un fléau majeur de nos économies. Les inégalités s’accroissent au point de devenir socialement intolérables. Les revenus financiers deviennent aberrants, leur part du revenu national sans rapport démontrable avec leur intérêt social…Cette croissance est évidemment due à la  possibilité pour ces acteurs de bénéficier d’effets de levier considérables (la création monétaire bancaire permettant de développer l’activité de crédit vers les opérations de marché les plus rentables et les plus risquées. Elle a permis la création de mastodontes bancaires « too bigs too fail » se mettant en position de chantage et dont le sauvetage a nécessité une intervention massive des Etats et a engendré une part significative de leurs difficultés actuelles en Europe.

Mettre au pas la finance.

Ayant fait table rase du Dogme,  il nous reste maintenant à proposer des solutions pour sortir du guêpier.  A l’évidence il va falloir agir sur le cœur du capitalisme financier actuel qui est à l’origine de nombre de nos désordres et qui est le plus ardent défenseur du Dogme. Il va falloir en particulier réarmer financièrement les Etats face aux puissances financières considérables des marchés et des banques[14]. L’ampleur et la vitesse de la crise énergétique et écologique nécessitent un programme d’investissements que seul les puissances publiques pourront assumer, par création monétaire directe de la Banque Centrale[15]. Mais sans régulation simultanée des marchés financiers ces liquidités finiront par se retrouver dans les « trous noirs » que constituent ces marchés, alimenter la production de bulles et tous les désordres qui en résultent.

Les propositions centrales, au plan monétaire et financier[16],  vont consister à :

  • mettre la création monétaire au service d’un grand plan de transition énergétique et écologique pour accélérer la transition de notre modèle de développement vers un modèle soutenable, bas carbone et sobre en ressources.
  • faire la chasse aux paradis fiscaux, interdire les opérations de gré à gré pour que la réglementation des activités bancaires et financières redeviennent possible, abolir la directive M.I.F.[17].
  • mettre en place des règles qui interdisent les activités les plus déstabilisantes[18], permettent de réduire l’effet de levier et encadrent les activités spéculatives légitimes.
  • séparer les activités bancaires socialement indiscutables  (prêts aux particuliers et aux entreprises de l’économie réelle, gestion de l’épargne, gestion des couvertures de risques ..) qui peuvent et doivent bénéficier de garanties publiques (notamment des dépôts bancaires) des activités de marché ou des activités de capital investissement.
  • imposer des règles comptables  qui ne permettent pas de camoufler une situation désastreuse [19]et des ratios prudentiels qui soient plus exigeants et contracycliques [20]

Il faut évidemment rentrer dans le détail de ces mesures pour qu’elles puissent être applicables.

A ce sujet je vous signale la parution d’une nouvelle version du livre « 20 propositions pour réformer le capitalisme », qui sort le 1er février aux éditions Flammarion. Ce livre est rédigé par des experts de la finance et de la gestion responsable des entreprises, et coordonné par Gaël Giraud et Cécile Renouard. Il fournit de nombreuses mesures assez précises pour avancer vers la régulation de notre économie. Une note de synthèse en sera bientôt présentée ici.

Et voici une vidéo très claire où Gaël Giraud redit cela en d’autres mots :

Alain Grandjean

Retrouvez les autres articles de la série sur le Dogme.

Notes :


[1] Qui a comme effet principal d’augmenter le coût du crédit, à la fois pour l’Etat français, mais en cascade aux administrations territoriales, au FEFS (car la décision ne concerne pas que la France,) et aux grandes entreprises. Cette perte n’est en soit pas la fin du monde mais elle contribue, dans le cadre de la pensée unique, à renforcer des mesures d’austérité, absurdes. Voir par exemple l’article d’Henri Sterdyniak dans le journal LIbération du 17 janvier

[2] Voir la Tribune du …

[3] En Allemagne on parle aussi d’ordolibéralisme

[4] Et il pensera que si vous ne les partagez pas c’est sans doute que votre formation économique laisse à désirer…

[5] Comme l’hyperinflation de Weimar en 1923 supposée démontrer que la « planche à billets » c’est toujours inflationniste…alors que la cause des difficultés économiques de l’Allemagne est tout simplement l’exorbitant montant des réparations de guerre exigées lors du traite de Versailles (voir la monnaie dévoilée) . Ou comme le danger du protectionnisme « démontré » par la crise de 1929, qui a en effet conduit à des comportements protectionnistes, sans que ceux-ci soient la cause de la dite crise (voir inévitable protectionnisme).

[6] Je me suis inspiré de l’article correspondant dans Wikipédia

[7] On ne peut qu’être favorable à ce point 2 qui vise les Etats de la planète les plus corrompus où les « dépenses publiques » visent essentiellement l’enrichissement des dirigeants

[8] Poussé dans ses retranchements le « néolibéral » affirmera que les inégalités sont nécessaires à la croissance économique. Position très proches des économistes classiques pour qui la pauvreté était un stimulant économique indispensable…

[9] Suivant les recommandations de Milton Friedmann dans un article célèbre paru en 1970 dans le New York Times  Magazine.

[10] Qui est paradoxalement d’essence plus disciplinaire encore que la vision anglo-saxonne du rôle des banques centrales. Ce paradoxe est lié à la difficulté d’une politique monétaire unique dans une « zone monétaire » évidemment non optimale où la compétition entre Etats pourrait conduire certains d’entre eux à des comportements de passagers clandestins, bénéficiant des efforts des autres sans les faire eux-mêmes.

[11] Le taux de croissance, le « différentiel de croissance » (out-put gap) entre la croissance observée et la croissance potentielle, le taux d’inflation  observé et le taux d’inflation cible. N’insistons pas ici sur le fait que le PIB est un très mauvais indicateur macroéconomique puisqu’il ne tient aucun compte des enjeux écologiques…

[12] La littérature académique est abondante sur ce sujet. Il suffit de lire les ouvrages de quelques auteurs comme Gael Giraud, Jean-Luc Gréau , Jacques Sapir, ou les livres des Economistes Atterrés pour se convaincre de la distance entre le Dogme et les réalités économiques.

[13] Voir entre autres G. Giraud, « Plaidoyer pour un protectionnisme européen », Revue Projet n° 321, avril 2011.

[14] Les actifs des 3 plus grandes banques françaises représentent 250 % du PIB,  soit  5000 milliards d’euros…

[15] Voir « financer l’avenir sans creuser la dette »

[16] Les propositions visant à « internaliser » les coûts de la dérive climatique par une taxe carbone ou un marché carbone efficace, ceux de l’érosion de la biodiversité restent plus que jamais d’actualité !

[17] La directive européenne MIF est entrée en vigueur en 2007. Elle a permis la création de des Systèmes multilatéraux de transactions (MTF) et des «  dark pools », et rendu impossibles la connaissance globale d’opérations comme les ventes de CDS. Une entreprise peut ne pas savoir maintenant à quel cours sont échangés ses titres. Elle peut se voir rationner l’accès au crédit parce que des fonds ont spéculé sur des CDS sur son titre…Bref cette directive a organisé l’opacité, au moment même où il fallait faire l’inverse.

[18] Comme le trading algorithmique haute fréquence

[19] Suite à la crise de 2008, les banques ne pouvaient plus comptabiliser leurs actifs en valeur de marché (puisque ces actifs ne faisaient plus l’objet de transactions) ; elles ont été autorisées à les comptabiliser à partir de modèles internes, évidemment discutables…Il est évident du coup que le niveau souhaité de  distribution de bonus n’est pas étranger aux hypothèses retenues dans ces modèles.

[20] Les ratios imposés par l’actuel règlement Bale III poussent les banques à limiter drastiquement leurs concours à l’économie, c’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire aujourd’hui.

Comment éviter que le Dogme engendre une tragédie européenne ?

Il est vraiment difficile de se faire une image de ce qui se passe et peut se passer dans les prochaines semaines en Europe.

Les perspectives économiques sont clairement très dégradées : la spirale déflationniste s’installe. Les acteurs privés ou publics « serrent » tous les boulons. Les dépenses des uns étant les recettes des autres, les revenus de tous baissent. Les banques confrontées à de très fortes exigences de  régulation réduisent leurs en-cours, car elles ne peuvent pas se recapitaliser : qui serait prêt aujourd’hui à entrer à leur capital ? Du coup le volume des  prêts baissent et freinent les projets d’investissement. Les agences de notation dégradent les acteurs privés et publics (à la fois parce que la conjoncture est mauvaise et parce que la note des Etats européens baisse).

Cartoon : l'europe est sauvée-reste plus qu'à sauver les européens

(Image issue du blog d’Olivier Berruyer - merci)

Les déclarations et décisions de la Banque Centrale ne laissent pas de doute sur le fait que les grandes banques européennes sont dans une situation très difficile et qu’un dépôt de bilan de l’une d’entre elles n’est pas à exclure, dont les conséquences systémiques seraient imprévisibles mais clairement aggravantes. Une explosion de l’Euro n’est évidemment plus exclue sans que personne n’en sache évaluer les conséquences : que se passerait-il dans la période de transition confuse où les banques sont en faillite puis nationalisées par des Etats impécunieux ?

Par ailleurs sur le fond, rien ou presque n’est résolu : la finance à l’origine de cette gigantesque crise n’est toujours pas mise au pas. Les paradis fiscaux ne sont pas interdits. Pas plus que  les opérations financières extravagantes et opaques qui ont fait les délices de la dite finance. Ni la directive MIF qui a permis la multiplication des opérations de gré à gré et l’opacité des transactions, au moment où il fallait faire l’inverse… Bref le capitalisme financier est maintenu dans son principe et ses modalités.

Au plan énergétique et climatique, rien n’avance ou presque : les importantes impulsions de l’année 2007 (rapports du GIEC et en France lancement du Grenelle de l’environnement) se sont échouées sur la crise financière et économique. Les français et les européens sont de plus en plus sensibles aux hausses futures du prix des énergies fossiles. La nécessaire régulation publique que nécessite la prise en compte de l’environnement et de la rareté des ressources est à nouveau perçue comme anti-économique et de moins en moins crédible à mesure de la perte d’autorité de la parole publique. Durban accouche difficilement d’un accord a minima.

La compétition intra-européenne est de plus en plus vive. La perte de compétitivité de nos pays et les pertes d’emplois face aux émergents toujours aussi préoccupantes, sans qu’aucune fracture significative[1] du Dogme libre-échangiste soit perceptible chez nos élites dirigeantes.

Dans ce contexte on ne peut qu’être à nouveau atterré par l’agenda des discussions des sommets européens et leur conclusion du 9 décembre : la logique qui les anime est tellement empreinte du Dogme qu’il est difficile d’en croire ses yeux. L’aveuglement de nos dirigeants semble surnaturel. Comment croire un instant que le cocktail de restrictions budgétaires  et de sanctions automatiques des Etats en déficit aura un effet  positif quelconque sur la crise ? Comment ne pas voir qu’au contraire il l’aggrave ? Qu’il va donc avoir des conséquences sociales dévastatrices, déjà observables en Grèce, un pays européen en voie de sous-développement. En France, la dégradation économique rapide et la montée du chômage ne peut être électoralement que favorable à l’extrême droite. L’Europe est de plus en plus mal perçue par les classes moyennes qui se sentent trahies par la droite et par la gauche qui n’offre aucune alternative crédible à l’austérité.

Une tragédie est-elle une fois de plus en train de se jouer en Europe ?

Il me semble entrevoir encore quelques lueurs d’espoir :

  • la richesse de nos sociétés est encore considérable[2] et un « ajustement », même sévère est évidemment possible, s’il est réalisé de manière équitable
  • les discussions de comptables étant terminées il devrait être  possible de parler des choses sérieuses
  • le retrait partiel de la Grande-Bretagne de la construction européenne devrait permettre d’avancer au pas de charge sur la régulation financière
  • l’évidence partagée de la venue de la récession devrait faciliter la mobilisation des acteurs économiques en faveur d’un vaste plan européen d’investissements dans la transition énergétique et écologique
  • la mobilisation citoyenne autour des questions économiques s’amplifie
  • la perte de repères observable dans une large frange de la population au comportement « non révolutionnaire » pourrait faciliter le renversement du Dogme, sans passer par la case « révolution sanglante » à laquelle que je ne nous souhaite vraiment pas assister

Il nous faut, pour éviter le pire, des éléments de diagnostic partagé et des propositions de réforme majeures. Une mobilisation très forte non pas « contre le système » et ses thuriféraires mais pour une série de mesures de grande ampleur.

C’est à cet exercice que nous sommes tous invités. Relevons les manches, vite.

Alain Grandjean


[1] Signalons quand même l’évolution de Pierre-Cyrille Hautcoeur, (directeur d’études à l’EHESS et chercheur à Paris School of Economics-Ecole d’économie de Paris ) qui fait un pas en avant…http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/05/vous-avez-dit-protectionnisme_1613332_3232.html

[2] Le patrimoine des ménages français est évalué par l’INSEE à environ 10 000 milliards d’euros soit en ordre de grandeur 5 année de PIB et 8 années de  revenu. Certes une partie de ce patrimoine peut fondre comme neige au soleil (il suffit que l’immobilier perde une partie de sa valeur). Quoi qu’il en soit la France n’est pas dans l’état économique des Etats-Unis en 1931…

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