la multiplication des pains et des poissons initiée par Mario Draghi va-t-elle faire des miracles sur l’activité économique?

9 septembre 2014

 

draghipainLes décisions de Mario Draghi[1]ont surpris par leur vigueur : baisse des taux d’intérêt directeurs à un niveau proche de zéro, programme volontariste de relance d’achats d’actifs, annonce d’un éventuel rachat de dettes publiques. Il est clair maintenant qu’il craint l’entrée en déflation de la zone Euro[2] et qu’il fait ce qui est en son  pouvoir pour l’éviter. Il continue à affirmer qu’il est nécessaire par ailleurs que les gouvernements de la zone Euro entreprennent des « réformes structurelles » (entendre réduire les dépenses publiques et  libéraliser le marché du travail pour améliorer la compétitivité des entreprises) mais aussi, ce qui est plus nouveau, qu’il faut des politiques budgétaires (donc une stimulation publique de l’activité !).

Ce paquet de décisions n’a pas été pris  à l’unanimité au sein du conseil de gouverneur ; le représentant de la Bundesbank[3] s’y est opposé. Les arguments sont toujours les mêmes : seule la  rigueur (voire l’austérité) permettrait de faire les réformes qui ne se font pas avec une politique d’argent facile, l’inflation serait une hydre qu’il ne faut pas réveiller et …il serait préférable d’avoir une monnaie forte. Le plan Draghi a d’ailleurs en effet fait un peu baisser la parité  Euro – Dollar (à moins d’1,3 dollars pour 1 euro). Certains analystes (comme ceux de Goldman Sachs) disent que l’euro pourrait baisser à un dollar (compte-tenu de la reprise américaine contrastant avec l’anémie européenne et une possible hausse des taux d’intérêt sur le dollar)

 

Des bilans bien dodus.

Les bilans de la Fed et de la BCE se sont considérablement alourdis depuis la crise de l’automne 2008. Celui de la BCE a cru jusqu’à 3000 milliards fin 2012 puis a maigri jusqu’à 2000 milliards  et Mario Draghi semble prêt à en prendre encore pour cinq cent à  mille milliards de plus. En faisant cela son premier objectif est clairement de contribuer à l’amélioration de la santé des banques.

Il leur permet de transférer des risques et d’accéder à des liquidités quasi-gratuites. On peut faire l’hypothèse que la BCE, qui doit communiquer publiquement les stress-tests de 128 banques européennes en octobre[4], après des audits assez lourds (ayant mobilisé 6000 auditeurs…), s’est rendue compte que la situation de nombre d’elles était encore très dégradée. La première banque portugaise (dont l’actif pèse la moitié du PIB portugais et finance une entreprise sur 5)  n’a échappé cet été à la faillite[5] que par une injection de l’Etat portugais à hauteur de 4,4 Milliards d’euros complété par 0,5 milliard du fonds de résolution européen.

Les banques se refont aussi une santé en prêtant à des taux évidemment supérieurs au taux de refinancement, comme on le verra plus bas.

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Une reprise du crédit ? Critique de la théorie du multiplicateur

En baissant encore les taux, Mario Draghi espère faire repartir le crédit bancaire. Il a d’ailleurs encore augmenté le coût des dépôts bancaires à la Banque Centrale (qui passent à 0,2%), pour inciter les banques à prêter plutôt qu’à placer leurs liquidités à son guichet.  Or la reprise du crédit bancaire est la condition sine qua non de la reprise économique. Rappelons que l’économie ne croit que si le crédit « net » (flux de crédits nouveaux- remboursement de crédits – flux d’épargne) croit et que cela passe nécessairement par le crédit bancaire qui a, seul, la capacité de création de monnaie scripturale. Pour faciliter le crédit, l’arme principale de la BCE est la baisse des taux (qui sont donc maintenant quasiment nuls) avec deux effets : si elle se répercute dans la baisse des taux aux ménages, aux entreprises et à l’Etat, elle baisse leurs coûts et les encourage à emprunter. Deuxièmement, elle induirait des anticipations inflationnistes qui sont favorables aux emprunteurs.

Il y a malheureusement bien des raisons de penser que ces effets ne se produiront pas.

Tout d’abord la croyance dans le « multiplicateur monétaire » est fausse. La monnaie créée dans l’économie n’est pas un multiple constant de la monnaie centrale créée par la banque centrale. Bien des périodes de l’histoire le montrent. Pendant les dernières années c’est manifeste en Europe et aux USA. Les bilans des banques centrales ont enflé comme la grenouille de la fable mais les masses de monnaie en circulation n’ont pas suivi cette croissance exponentielle. Il s’est passé la même chose pendant la crise de 1929 comme le montre le graphique suivant[6].

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Selon  Steve Keen[7] :

« La monnaie injectée a gonflé les réserves inutilisées du secteur bancaire comme jamais auparavant (de 20 milliards de dollars avant la crise à  1 000 milliards après celle-ci), et les multiplicateurs monétaires, qui en réalité ne constituent rien de plus que les ratios des trois mesures de l’offre large de monnaie (M3, M2, et M1) sur la base monétaire, se sont effondrées comme jamais auparavant. Le ratio de M3 a chuté de plus de 16 à moins de 8, et a poursuivi son effondrement jusqu’à passer, en-dessous de 7 ; le ratio de M2 – le plus comparable au ratio de M1 dans les années 1920-1940 – est tombé de 9  à moins de 4 ; le plus embarrassant de tous, le ratio de M1, a chuté en-dessous de 1, atteignant un minimum à 0,78, et demeurant toujours en-dessous de 0,9 deux ans après l’injection de monnaie fiat par Bernanke (en avril 2009). »

Au niveau mondial le phénomène saute aussi aux yeux comme le montre le graphique suivant dû à Patrick Artus[8]. Le multiplicateur M2/M0 a donc été divisé par deux en ordre de grandeur sur la période 1995-2011.

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Cela n’a rien d’étonnant. La théorie du multiplicateur prétend que les banques ne créent de la monnaie qu’en multipliant la monnaie centraleque leur met à disposition la banque centrale. En réalité, les banques ne font que répondre à la demande de crédit qui leur est faite et la banque centrale met systématiquement  à disposition la monnaie centrale dont elles ont besoin  (principalement pour les échanges interbancaires mais aussi pour les demandes de billets qui sont émis par la banque centrale). Elle crainten effet par dessus tout la crise de liquidité et la faillite bancaire qui en résulte.

Dans une période de récession comme aujourd’hui, la tendance globale est plutôt au désendettement. Les banques ne font pas face à une croissance de la demande de crédit, bien au contraire. Des taux bas ne suffisent pas à renverser cette tendance. Il faut en effet que les agents économiques se remettent à croire en l’avenir, mais beaucoup plus prosaïquement que les entreprises voient leur carnet de commande se regarnir ; c’est seulement alors qu’elles vont investir et embaucher donc emprunter si nécessaire. Pour les ménages le raisonnement est le même ; ils sont évidemment beaucoup plus sensibles au risque de chômage (lié au point précédent et aux politiques publiques en la matière) qu’au taux d’intérêt et aux soi-disant anticipations inflationnistes, qui ressortissent d’une croyance des économistes néoclassiques bien  moins fondée que le Vaudou!

 

La baisse des taux directeurs conduit-elle à la  baisse des taux d’intérêt ?

Les banquiers nous disent en général qu’ils ne peuvent prêter qu’à un taux supérieur au coût de la ressource, puisqu’il faut bien qu’ils paient leurs frais de gestion, qu’ils provisionnent les risques de non-remboursements,qu’ils supportent le coût des réserves obligatoireset qu’ils margent. Pour ce qui concerne la ressource (la monnaie !)  ils disent  la trouver sur les marchés bancaires ou financiers, ou à la banque centrale. Ce raisonnement est faux car il oublie tout simplement la création monétaire. Les banques peuvent créer de la monnaie, qui ne leur coûte rien.

 

La rente monétaire

 

Les banques bénéficient de fait d’une rente monétaire  qui est égale à la part du « produit bancaire » qu’elle gagne à partir d’une monnaie créée ex nihilo, qui ne leur coute  donc rien. En suivant Gabriel Galand on peut évaluer la  valeur absolue de la « rente monétaire » à :

(1-1/k)MTc

 

Avec :

 

-k multiplicateur

-M masse monétaire concernée

-Tc taux d’intérêt « créditeur » (taux auquel il aurait dû payer l’épargne d’un autre agent)

Si k = 6,25  M = 600 G€ (pour la France) Tc = 2,5%, cette rente vaut 12,6 G€

 

Quoi qu’il en soit, les banques prêtent à un taux bien supérieur au taux de refinancement de la banque centrale. Et elles ne sont jamais pressées de transmettre dans leurs conditions la baisse des taux « centraux » quand elle se produit. La baisse des taux est donc pour elles une bonne manière de « se refaire ». Pour se faire une petite idée de l’écart entre taux directeurs et taux pratiqués, il suffit de jeter un œil sur les données récoltées par le Trésor[9]. Par exemple sur le deuxième trimestre 2014 et selon les durées et les natures de prêts, les taux se promènent entre 3% (pour des durées supérieures à deux ans) et…15%  (pour des crédits de trésorerie inférieurs à 3000 euros). Sans pouvoir avoir les comptes analytiques des banques, il n’est pas possible de savoir quelles marges elles font vraiment ; il est néanmoins certain que ces marges sont généreuses.

 

L’alimentation de bulles spéculatives

La création monétaire (de monnaie centrale, insistons  à nouveau sur ce point) n’a à l’évidence pas généré d’inflation des prix courants[10] mais elle peut être soupçonnée d’être à l’origine de celle des actifs (immobiliers et financiers). Il est clair que dans la zone Euro,ces sont  les entreprises financières (voir graphique ci-après[11])  qui ont vu leur endettement croître massivement. Cela donne à penser que les banques ont développé le crédit aux opérateurs financiers (les fonds d’investissement de toute nature) ce qui est conforme à l’intuition puisqu’elles maximisent dans ces opérations à fort effet de levier le rendement sur capitaux propres de leurs prêts.

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En même temps la valeur des actifs financiers et immobiliers monte au ciel comme le montrent les deux graphiques suivants (choisis entre bien d’autres !).

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La création monétaire privée a sans aucun doute jouer un rôle important dans ces envols, et elle est facilitée par le comportement de la banque centrale (baisse des taux et la fourniture de liquidités à la demande ou de manière volontariste). Si les marchés financiers et immobiliers peuvent s’emballer c’est nécessairement que les acheteurs en ont les moyens financiers (directs quand ce sont des banques ou fournis par des prêts bancaires quand ce sont des institutions financières non bancaires). Ces envols sont principalement dus à la libéralisation financière.

Les banques ont acquis une taille telle que les Banques Centrales se sentent obligées de les alimenter. En faisant ainsi elles peuvent au mieux éviter à court terme l’effondrement systémique. Maispour la zone Euro qui est en récession voire de déflationla BCE ne peut agir ainsi sur l’économie réelle. Les banques ne voient pas de raison de prêter à cette économie réelle (hors immobilier, qui est à la fois de l’économie réelle et un support de spéculation), qui est moins rentable que les activités de marché.  Elles s’appuient en outre aujourd’hui sur les contraintes qui pèseraient sur elles du fait des règles de Bâle III pour justifier leur attentisme.

 

Conclusion : n’attendons pas de miracles !

Si Mario Draghi fait ce qu’il croit nécessaire pour sortir l’Euro de la nasse déflationniste, ses actions n’auront sans doute guère d’autres effets que d’éviter le pire aux banques et d’alimenter l’a chaudière spéculative. Ce dont a besoin l’Europe ce sont des projets et une action volontariste des Etats en lieu et place d’une politique d’austérité suicidaire et de négociations extravagantes comme celles du TAFTA [12]qui l’affaibliront encore plus.

 

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 [1]  Voir http://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0203748349937-la-bce-abaisse-son-principal-taux-directeur-a-005-1039124.php

[2] Le risque déflationniste n’est évidemment pas un scoop : voir http://alaingrandjean.fr/2013/11/21/la-deflation-arrive-sauf-a-sortir-du-dogme/
La direction du Trésor craint ce risque aussi voir http://www.tresor.economie.gouv.fr/File/401670. A ce jour le taux d’inflation dans la zone Euro est environ de 0,5% par an.

 

[6] Extrait de Steve Keen, L’imposture économique, à paraître aux éditions de l’Atelier

[7] Steve Keen, opus cité, à paraître aux éditions de l’Atelier

[10] Je n’ai pas jugé nécessaire ici d’illustrer ce point : les indices de prix à la consommation sont clairement baissiers, avec une nuance de taille qui est relative aux loyers…mais ceux-ci sont liés à la bulle immobilière dont on reparlera plus loin.

[11] Source Gaël Giraud d’après Eurostat. Pour les sociétés financières la dette est consolidée (ce qui élimine les dettes croisées au sein des groupes bancaires). On voit aussi dans ce graphique la phase de désendettement dans laquelle nous nous trouvons et qui est très significative.

Le social libéralisme : Bad-Godesberg ou ligne Maginot ?

5 septembre 2014

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Le Medef semble se féliciter de la déclaration d’amour de Manuel Valls envers les entreprises. La référence au congrès de Bad-Godesberg, où le SPD a tourné la page du marxisme et ouvert celle du  marché et de la libre entreprise, est dans tous les esprits. Rappelons cependant que ce congrès s’est tenu  en 1959, il y a donc 55 ans…Entre-temps des mini-événements se sont produits : l’effondrement de l’empire soviétique, la dérégulation et la financiarisation du capitalisme, la montée d’un chômage massif, l’explosion des inégalités, les crises monétaires et financières à répétition et last but not least la crise écologique, celle des ressources et le changement  climatique.

Face à ces enjeux la ligne « sociale-libérale » ressemble vraiment à une ligne… Maginot.

Qu’il faille réaffirmer que les entreprises sont indispensables à l’économie et à l’emploi semble un peu hallucinant à l’observateur ordinaire, tellement c’est évident. Les députés et militants PS n’en sont-ils vraiment que là ? J’en doute.

Que le marxisme ait échoué dans sa concrétisation pratique, comme l’a montré l’effondrement de l’URSS et le tournant chinois ? Je pense là aussi qu’on peut considérer que cette cause est acquise[1], même  au PS.

Que le marché permette des prises de décision décentralisées sur les prix que ne permet pas la planification centralisée des prix,  cela me semble aussi aller de soi pour l’immense majorité de nos concitoyens.

 

L’enjeu est donc plus profond. S’agit-il de nous convaincre que nous sortirons de la crise économique actuelle par une politique de l’offre dite « sociale-libérale », selon laquelle :

  • les entreprises seraient les seules  créatrices de richesse
  • il faut donc leur faciliter la vie, par des réductions d’impôts, de charges sociales et de contraintes administratives
  • il faut simplifier le code du travail et le rendre moins rigide (notamment en réduisant le SMIC et en abolissant les 35 heures et assimilé)
  • la compétitivité des entreprises  retrouvée et un marché du travail plus flexible sont le  bois dont on  a besoin la chaudière de la croissance, seule voie de réduction du chômage
  • la réduction des dépenses publiques est une ardente obligation : elles pèsent directement ou indirectement sur la compétitivité des entreprises ; notre Etat est surendetté et à la merci des marchés financiers

 

Ce « programme » brille évidemment par son indigence.

Les 3,4 millions d’entreprises françaises (en 2010) sont en effet  handicapées par des contraintes administratives excessives et un code du travail pour le moins épais et  touffu[2]. Sa simplification est souhaitable (si tant est qu’on y arrive, ce qui n’est pas certain, la simplification administrative étant quand même une arlésienne bien connue) tout comme une meilleure fluidité du marché du travail. De la même manière, réduire les charges qui pèsent sur l’exportation de nos produits est assez logiquement un meilleur moyen pour conquérir des parts de marché que l’inverse…

 

La vraie question est celle de l’efficacité de ce type de mesures  face au problème posé et aux contraintes qu’impose le libéralisme économique, qu’il soit néo- ou social-.

Dans le cadre des contraintes maastrichtiennes non remises en cause, réduire les charges qui pèsent sur les entreprises, à déficit constant, suppose nécessairement de réduire les transferts sociaux (chômage, retraite ou sécurité sociale) et/ou les dépenses publiques (nationales ou territoriales). Ce qui, de manière certaine, freine la croissance à court terme et augmente le chômage.

Résorber notre dépendance énergétique, décarboner notre économie ne peut se faire qu’en investissant lourdement, et une partie de ce programme est à la charge du secteur public, qui représente bon an mal an plus de la moitié de l’économie donc à peu près autant de la facture énergétique et des émissions de GES. Par ailleurs les dits investissements sont clairement créateurs d’emplois, non délocalisables, pour une bonne partie, et d’un impact positif sur la balance commerciale…Mais Il faut bien que le secteur public ait les ressources ou qu’il les emprunte pour financer ces investissements ! Comment faire dans le cadre du programme social-libéral ? A nouveau la vraie question est de savoir ce qui se passe si on ne fait pas ces investissements !

La crise financière de 2008 a montré qu’il n’était pas raisonnable de laisser faire les entreprises du secteur bancaire et financier ; elle a montré qu’il était nécessaire de limiter l’effet de levier et de suivre l’évolution de la dette privée (des entreprises financières, non financières et des ménages). L’injection massive de « monnaie centrale » par les banques centrales (USA, Europe, GB, Japon et Chine) est de nature à préparer les conditions d’une nouvelle crise.  En même temps l’Europe est au bord de la déflation caractérisée. Face à ces enjeux majeurs aussi, qu’apporte notre ligne Maginot ?

Enfin, face à la puissance économique des USA et de la Chine,  à son immense « armée de réserve » et à son gigantesque marché intérieur, comment croire un instant qu’un programme de libre-échange accru –dont le TAFTA[3] est une application de plus- pourra nous aider à sortir de la nasse ? Comment en outre y croire quand on tente en outre d’être vertueux sur le plan climatique, ce qui inévitablement induit des coûts sur certaines de nos entreprises exposées à la concurrence internationale?

 

Conclusion

S’il est en effet économiquement impossible de se passer des entreprises, s’il est souhaitable de donner le moral à leurs dirigeants, s’il est intelligent de limiter le poids des charges qui pèsent sur les épaules de celles qui exportent, il ne faut pas confondre ces idées de bon sens avec le dogmatisme néolibéral, mâtiné ou non de social. Nous avons au contraire plus que jamais besoin de jeter ce dogme aux poubelles de l’histoire, pour …refonder notre pensée et notre politique économique. Au travail !

 

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 [1] Cela n’épuise évidemment pas le sujet théorique : la critique du capitalisme initiée par Marx (qu’actualise Frédéric Lordon dans son dernier article dans le Monde Diplomatique) est un bon sujet de réflexion. Mais on n’en est vraiment pas là aujourd’hui.

Pourquoi monnaie, crédit et finance doivent être au cœur de la macroéconomie ?

31 août 2014

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Les deux omissions les plus importantes du raisonnement économique « main stream » concernent les ressources naturelles et tout particulièrement l’énergie et le triptyque monnaie-crédit-finance. Les physiciens, écologues et autres scientifiques qui s’intéressent à l’économie pourraient avoir la tentation, en réintroduisant l’énergie et les ressources naturelles dans le raisonnement économique, de  supposer implicitement, comme les économistes  classiques et néoclassiques, que les phénomènes monétaires et financiers, non physiques, ne comptent pas (au moins sur le long terme).

 

L’économie pourrait donc être réduite à sa sphère « réelle[1] » :

  • des consommations d’énergie et de ressources naturelles (et plus généralement des destructions d’écosystèmes, des dérèglements de régulations naturelles (comme la régulation climatique)),
  • des transformations de ces ressources en sous-produits, produits et machines (ce qu’on appelle le capital),
  • du travail et c’est tout.

 

C’est un peu me semble-t-il de cette façon que Meadows a bâti son modèle. C’est bien sûr un premier pas utile mais maintenir cette omission serait une erreur comme nous allons le voir ici. Bien des questions économiques ne peuvent se traiter sans intégrer la sphère monétaire et financière. L’inverse, d’ailleurs – faire comme si ce triptyque expliquait tout- serait aussi erroné ! Pour prendre un exemple illustratif, la crise des subprimes aux USA ne peut pas s’expliquer sans référence aux mécanismes monétaires et financiers, mais elle trouve aussi une part d’explication dans les tensions pétrolières du début du XXIème siècle.

Il peut paraître surprenant que les économistes « main-stream », les économistes néoclassiques,  ne mettent pas  ces trois sujets, liés l’un à l’autre – monnaie,  crédit et  finance – au cœur de leurs raisonnements et de leurs modèles. Bien évidemment de nombreux économistes s’intéressent à ces sujets ! Mais les cours de macroéconomie « de référence » n’y consacrent que peu de pages. Et les économistes néoclassiques qui font autorité auprès des « visiteurs du soir », conseillers du pouvoir en France  et ailleurs, pensent fondamentalement qu’il s’agit de problèmes de second ordre et que la priorité est à l’assainissement des finances publiques (notamment pour pouvoir continuer à financer la dette publique à bas taux), à la réduction des prélèvements obligatoires, à la compétitivité des entreprises et à la réforme du code du travail. S’ils se disent de gauche ils se soucient en plus des  transferts sociaux, des inégalités sociales et admettent un poids relativement plus important du secteur public.

 

Je me propose ici d’indiquer sans les développer, les grandes raisons pour lesquelles ces trois sujets sont déterminants, tant du point de vue de la compréhension que du point de vue des recommandations de politique économique. Je reviendrai à la fin sur les raisons de cet apparent et étrange désintérêt des économistes dominants sur ces questions majeures. Derrière un débat qui pourrait sembler académique se cachent des enjeux de politique économique absolument majeurs :

  • Peut-on et si oui comment utiliser l’arme monétaire en période de stagnation comme aujourd’hui ? Est-ce compatible avec  le traité de Maastricht, les ratios de dette et de déficit et l’indépendance de la Banque Centrale ?
  • Doit-on réglementer les marchés financiers ou les laisser-faire ?
  • Doit-on surveiller le niveau d’endettement privé des agents à commencer par les financiers ?
  • Doit-on encadrer le niveau du ratio de levier des banques ? Peut-on le faire si la finance off-shore continue à prospérer et si les banques restent les acteurs les plus puissants de l’économie ?
  • Comment impulser la transition écologique sans une révolution monétaire et financière ?

De manière à peine plus théorique, voyons maintenant pourquoi ces trois sujets sont économiques déterminants.

 

1 Monnaie, création monétaire et politique monétaire

  • La création monétaire est un levier clef de toute politique de relance, car elle conduit à injecter un pouvoir d’achat nouveau ; elle l’est pour toute politique d’investissements écologiques.
  • Le choix de la confier aux banques privées, à l’Etat ou à une banque centrale a des conséquences économiques majeures : dans le premier cas, elle s’accompagne presque toujours d’une dette en contrepartie[2], dans les deux autres non ; dans le premier cas cette création monétaire est plutôt procyclique (les banques font crédit quand les affaires vont bien et le restreignent dans le cas inverse), dans les deux autres cas, elle peut être contracyclique (sous réserve de conditions institutionnelles qui ne sont pas réunies actuellement en Europe).
  • La politique monétaire a un effet sur le taux de change donc sur la compétitivité relative des entreprises exportatrices et sur le coût des importations, qui peut être d’un impact bien supérieur à ceux du  Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi ou du « pacte de responsabilité ».
  • Elle  a un effet sur les taux d’intérêt donc sur l’incitation à l’épargne  et l’emprunt donc sur la consommation et l’investissement.
  • Elle peut avoir un effet sur inflation et déflation, qui sont deux dérèglements économiques significatifs, dont le deuxième est bien plus préoccupant que le premier (hors hyperinflation, qui est un dysfonctionnement massif, peu probable dans des pays bien administrés) : il est très difficile de sortir de la déflation.

 

2 Crédit et endettement

  • La crise des subprimes  a montré que l’endettement privé était économiquement déterminant, et sans doute bien plus que l’endettement public.  Le surendettement des acteurs privés, y compris des acteurs financiers est un facteur économique déterminant car il peut soit conduire à une bulle explosive soit être la source d’une période de déflation potentiellement très longue.
  • Hors période de crise, notamment de surendettement !, la croissance du crédit est l’un des autres leviers de la relance en cas de récession.
  • Vouloir purger un surendettement comme aujourd’hui par une politique d’austérité est stupide économiquement. Cela ne peut conduire qu’à aggraver le niveau (relatif) d’endettement.

 

3 Finance

  • La finance (spéculative) génère des crises à répétition qui ne sont pas des chocs exogènes mais naissent bien au cœur de l’économie ; les phénomènes financiers n’obéissent pas à de « belles » lois de probabilité « normales » ou gaussiennes, et les événements « extrêmes » sont plus fréquents que dans le cas « normal ». Ils ne peuvent non plus être représentés par des lois mécaniques linéaires simplistes : la simple observation des faits montrent des non-linéarités et des boucles de rétroaction.  La finance doit donc faire l’objet de régulations, qui ne sont pas triviales à définir ce qui nécessite donc une modélisation adaptée
  • Le secteur financier est actuellement très endetté, ceci dû à l’emploi de l’effet de levier, qui est l’une des causes centrales de l’instabilité du « capitalisme financier » et l’une des sources majeures de l’accroissement extraordinaire des inégalités sociales des dernières décennies
  • Les paradis fiscaux et la finance off-shore posent trois  problèmes majeurs au moins : un problème moral (comment lever l’impôt sans susciter de tensions dans un pays qui laisse s’échapper une manne fiscale considérable ?) , un problème financier pour l’Etat (qui voit une de ses sources de revenus se tarir) et un problème de fond dans la régulation du secteur financier (comment réglementer les financiers s’ils peuvent s’organiser au moins en partie pour échapper aux règlements  ou si leurs concurrents peuvent le faire ?)

 

Remarque :

Nicolas Bouleau[3] propose de distinguer les  marchés « ordinaires » dits socio-répartis et les marchés  financiers ou très financiariés[4]  dits spéculo-valués. Les seconds sont intrinsèquement tels qu’ils ne peuvent fournir de tendances ni d’indications économiques sur l’avenir pour les acteurs. Les premiers le pourraient même si à ce jour les modèles économiques standards (d’équilibre général) ne représentent pas de cinétique[5]. C’est une autre raison de faire un traitement spécifique de la sphère financière.

 

4 Les raisons de l’étrange silence de la macroéconomie « main-stream » sur ces 3 questions

Les économistes néoclassiques ont acquis plusieurs convictions, des croyances en fait, qui les font profondément sous-estimer ces trois questions et, en particulier, de recommander avec force de ne pas utiliser l’arme monétaire.

 

Je vais me contenter de les évoquer rapidement en  renvoyant  à des analyses ultérieures plus détaillées ou à des références plus approfondies. En synthèse, on peut considérer que les économistes néoclassiques croient, comme le croyaient les classiques, à la dichotomie entre la sphère « réelle »  et la sphère « monétaire » de l’économie, ce que les faits économiques ne cessent de contredire. Cette croyance se décline de la manière suivante.

 

4.1 La monnaie serait neutre

C’est l’idée propagée notamment par Milton Friedman selon laquelle un excédent de création monétaire ne change rien à l’équilibre des marchés mais ne fait que hausser le niveau général des prix.  C’est une manière moderne de reprendre l’image de Jean-Baptiste Say selon laquelle la monnaie serait un voile sur les échanges[6]. Pour Milton Friedman cette neutralité est à long terme (question : où commence le long terme ?). Les  néo-classiques (Lucas, Barro, Sargent, Wallace) affirment que  c’est vrai  même à court terme, et pensent l’avoir démontré (c’est tout l’enjeu des modèles d’anticipations rationnelles[7]). Mais le simple bon sens et l’histoire économique montrent que tout cela est faux et simplement dogmatique : la monnaie n’est pas neutre (cf le point 1 ci-dessus).

 

4.2 La monnaie serait « exogène »

Rappelons les définitions :

  • Monnaie endogène : monnaie créée en liaison avec l’activité économique. C’est ce qui se passe concrètement puisque l’immense majorité de la monnaie est créée[8] à l’occasion des opérations de crédit des banques.
  • L’inverse de la monnaie endogène c’est de la monnaie exogène, une monnaie créée à l’initiative de la banque centrale.

 

Je reviendrai en détail sur la théorie du multiplicateur monétaire, qui fait croire que, même si les banques créent la monnaie , elles ne le font qu’en multipliant la monnaie centrale, créée par la banque centrale. Tout se passerait donc comme si la monnaie était exogène. C’est tout simplement faux car les banques centrales satisfont en fait toujours les demandes de monnaie centrale des banques secondaires, car elles ne peuvent prendre le risque d’une crise de liquidité (qui conduit immédiatement au dépôt de bilan de la banque). La monnaie est bien endogène.

 

4.3 L’excès d’endettement de certains agents privés ne poserait pas de problème global, car il est compensé par l’épargne d’autres agents. Ce n’est donc qu’une question de redistribution.

Comptablement, les dettes des uns sont bien les créances des autres. Et si les unes augmentent, les autres aussi. Il y a donc bien des transferts de richesse qui s’opèrent. Mais :

 

  • l’excès d’endettement de certains agents (par rapport à des revenus actuels ou anticipés ) peut conduire à la stagnation voire à la déflation : la perspective de ne pouvoir rembourser conduit à l’attentisme. Il peut s’installer un cercle vicieux : déflation-endettement[9] (l’attentisme pouvant naître d’une situation de stagnation due à d’autres facteurs)
  • quand ce sont les acteurs financiers qui sont surendettés et notamment les banques, il y a un risque de crise systémique (voir point 3 ci-dessus et dans les faits, les conséquences de la chute de Lehmann Brothers)
  • le crédit peut être issu d’une épargne préalable ou être nourri par la création monétaire. Quand une banque fait crédit à un agent économique, elle crée en même temps ce crédit et le dépôt bancaire du même montant, qui en général est comptabilisé dans l’épargne financière des ménages. L’égalité des dettes et des crédits est donc respectée par définition. Mais la création d’un dépôt bancaire génère un pouvoir d’achat nouveau, contrairement au crédit issu de l’épargne préalable. Son impact économique est donc de nature radicalement différent.

NB L’insuffisance d’attention porté au rôle du crédit dans l’économie n’est pas une exclusivité néoclassique. Thomas Piketty, dans son récent best-seller, l’oublie aussi, comme le remarque Gaël Giraud[10] :

« L’autre grand oublié de cette enquête reste le crédit et, avec lui, la création monétaire par les banques privées. La«loi» (2)[11] suppose évidemment l’identification, I = S, entre le montant de l’investissement global et celui de l’épargne. Dans la mesure où le modèle HDS[12] sous-jacent est sans monnaie, le rôle joué par le crédit dans la constitution de l’investissement (qui s’écrit, en réalité, I = S + c, où c est le crédit bancaire) disparaît de l’analyse. »

 

4.4 Les marchés, notamment les marchés financiers, seraient efficients

Le mythe de l’efficience des marchés financiers[13] et plus généralement la croyance dans le caractère autorégulateur des marchés (dont les marchés financiers seraient parmi les exemples représentatifs les plus purs) conduisent les économistes main-stream à penser qu’ils fournissent les bons signaux de prix et ne sont pas en eux-mêmes sources d’instabilité. Dès lors ils ne leur accordent pas une attention spécifique et traite la finance, comme la monnaie : un intermédiaire sans vraie influence sur l’ économie réelle. C’est une grave erreur, quand on constate que la libération de la finance est à l’origine de multiples crises qui ont des impacts très concrets sur l’économie et le niveau de vie des ménages.

 

Conclusion

Le triptyque monnaie-crédit-finance est déterminant dans l’analyse et la politique économiques, contrairement à ce que pensent les économistes main-stream. Ce devrait être un des sujets clefs de la recherche et de la batterie des solutions à envisager dans une période de crise comme aujourd’hui.

 

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 [1] En fait, dans le vocabulaire économique, l’adjectif « réel » est très flou : un billet de banque est bien réel, par opposition à imaginaire. En revanche il est vrai qu’il est possible d’en créer en quantité presque illimitée, contrairement au pétrole. En ce qui concerne la dichotomie de la sphère réelle et de la sphère monétaire qu’ on évoquera plus loin, il est difficile de savoir ce que veut dire réelle.

 

[2] Ce n’est pas le cas quand la contrepartie est une devise par exemple.

[3] Voir La modélisation critique, éditions Quae, 2014 et Dommages et intérêt de la spéculation, Inefficience de la finance, Cired, Mai 2013

voir http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/82/35/20/PDF/EfficienceMai2013.pdf

[4] Les devises, les taux, les actions, des matières premières standardisées : le pétrole, le gaz, et divers produits pétroliers; les métaux, précieux (or, platine, argent), de base (fer, zinc, aluminium) et des métaux rares cotés notamment sur le London Metal Exchange; et des produits agricoles (blé, soja, laine, coton, huile de colza, huile de palme, le cacao, le riz, le café, etc. notamment cotés sur le Coffee, Sugar and Cocoa Exchange(New-York).

[5] C’est l’un des grands enjeux théoriques du moment depuis les travaux précurseurs de Hyman Minsky et plus récemment de Richard Goodwin, Steve Keen et Gaël Giraud.

[6] L’une des raisons pour laquelle nous (Gabriel Galand et moi-même) avons intitulé notre livre « La monnaie dévoilée » (L’harmattan, 1997).

[7] Les démonstrations en question n’en sont pas , car les hypothèses qu’elles présupposent ne sont pas réunies dans la réalité. Voir à ce sujet les livres de Gaël Giraud (L’illusion financière) et de Steve Keen.

[8] Le soi-disant débat sur la création monétaire n’en est pas un. Ce sont les banques commerciales qui créent la monnaie scripturale, voir http://alaingrandjean.fr/2014/07/06/la-monnaie-dans-leconomie-moderne-apercu-introductif/ et le site de Chômage et Monnaie http://www.chomage-et-monnaie.org/.

[9] Voir par exemple www.debtdeflation.com/blogs, le blog de Steve Keen

[10] Voir « Quelle intelligence du capital pour demain ? Une lecture du Capital au XXIème siècle de Th. Piketty », Gaël Giraud 
CNRS, Ecole d’Economie de Paris, Centre d’Economie de la Sorbonne, labex REFI. Voir ftp://mse.univ-paris1.fr/pub/mse/CES2014/14007.pdf

[11] La seconde « loi » de Piketty dit que le quotient du stock de capital, K, sur le revenu national annuel, Y, est égal au quotient du taux d’épargne des ménages, s, et du taux de croissance réel de l’économie, g.

[12] Modèles macroéconomiques Harrod-Domar-Solow

Crises politique, sociale et économique : il est nécessaire de refonder la macroéconomie[1]

25 août 2014

La crise politique de cette rentrée ne se réduit pas à une bataille d’egos, ni à un débat entre keynésiens et sociaux-libéraux. Elle nécessite une réflexion en profondeur.  Les raisonnements économiques dominants sont à remettre en cause et il nous faut une nouvelle feuille de route, y compris au plan théorique. L’urgence apparente ne doit pas cacher l’essentiel : nos erreurs doctrinales de fond.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe est angoissante  et incompréhensible. Elle est potentiellement dramatique. Face à ce danger, un sursaut collectif est indispensable. Bien au-delà des débats politiciens, il passe fondamentalement par une profonde remise en cause des raisonnements économiques qui nous font aller dans le mur. Si les politiques de gauche et de droite sont si semblables depuis des décennies c’est qu’en fait elles sont soutenues par des conseillers influents qui se nourrissent à la même mamelle ! Il peut sembler sidérant que l’échec patent de ces politiques ne conduise pas à un changement profond. Mais c’est oublier la force des dogmes, dont l’histoire n’a cessé de montrer qu’ils pouvaient survivre longtemps aux démentis les plus cinglants apportés par la réalité.

 

Comment faire ? D’abord, un mot sur le contexte.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe est angoissante.

 

Si les medias retiennent souvent le nombre de 3,4 millions de chômeurs en France, c’est probablement de 8 à  10[2] millions de personnes (sur une population en âge de travailler de 43 millions[3]) qui sont en situation difficile (pauvreté, chômage, temps partiel non choisi et/ou  ne permettant pas de vivre dignement etc.).

 

Sur  bien d’autres fronts, les difficultés[4] sont très lourdes également :accroissement des inégalités sociales, pertes d’espoir dans les zones socialement sinistrées, précarité énergétique, nombre record de faillites d’entreprises[5], désindustrialisation, déficit de la balance commerciale,endettements public et privé qui semblent excessifs et toujours croissants… Enfin au plan mondial, la gravité de la crise écologique, malheureusement si bien documentée ne fait pas prendre de décisions d’ampleur suffisante, la surexploitation des ressources dans un monde en croissance démographiqueva engendrer des conflits croissants,la régulation monétaire et financière progresse très  insuffisamment et le risque d’éclatement de bulle financière est très élevé. La montée mondiale des extrémismes ne peut être étrangères à ces tensions.

 

Concernant le chômage en France, la  majorité des économistes ne voient que dans la croissance (du PIB) la solution à ce  drame. Rappelons néanmoins que :

 

  • ce taux de croissance ne cesse de baisser depuis 1970.
  • les gains de productivité, même s’ils sont décroissants eux aussi, continuent à opérer ; il faut donc, pour stabiliser le chômage, un taux de croissance du PIB compris entre  1% et 1,5% en ordre de grandeur. C’est ce même taux qui permettrait de faire décroître les faillites d’entreprises…
  • la croissance ne se décrète pas et ne revient pas comme le beau temps après le mauvais… mais est le résultat de décisions individuelles ou collectives…
  • jusqu’à ce jour, l’inconvénient majeur de la croissance du PIB c’est qu’elle engendre nécessairement une pollution lourde de conséquences (entre autres émissions de gaz à effet de serre),  consommation d’énergie et  de ressources naturelles  pour lesquelles tous les pays du monde se battent (la planète restant obstinément finie) ; le découplage entre PIB et consommation de ressources reste un espoir mais n’est pas du tout réalisé.
  • plus généralement les périodes de croissance exponentielle comme les « trente glorieuses » sont rarissimes dans l’histoire humaine et une croissance exponentielle se heurte au mur de la finitude…
  • ce diagnostic n’est pas propre à la France

 

evolution_pib

 

Il est donc à craindre que la solution rêvée n’en soit pas une, voire qu’elle soit notre problème principal ; et que du coup les problèmes sociaux liés à l’inactivité non choisie ne cessent de croître et de faire le lit des extrêmes.

 

La situation économique et sociale de notre pays et de l’Europe incompréhensible.

 

Comment comprendre que les immenses progrès scientifiques et techniques réalisés dans les derniers siècles, la profusion des analyses et des réflexions sur les problèmes économiques et sociaux, les progrès dans nos modes de gouvernance, qui sont plus démocratiques que jamais à l’échelle de l’histoire humaine, ne nous aient pas permis de résoudre ces problèmes?  Vu de loin, ne sont-ils pas  moins difficiles à résoudre que ceux qui ont été résolus pour aller sur la lune ?

 

Face à ces difficultés persistantes, la doxa,  « pensée unique » qui a le pouvoir en Europe se contente de déclarer « TINA » : thereis no alternative. « Persévérons dans l’effort et nous triompherons de la crise ». Ses opposants sont souvent d’accord pour refuser cette fatalité, mais rarement en phase sur le « plan B ». D’où  la force de cette doxa, qui aen outre pris le pouvoir dans le monde académique. On peut constater en effet que les grandes universités et écoles internationales, les laboratoires d’économie et  les revues internationales de rang 1, les livres dits  de référence enseignent,  font référence ou obligent à faire référence à un corpus central qui est de fait issu des théories et modélisations issues de l’école mathématique néoclassique. Même les « néokeynésiens » s’appuient dessus. Ce corpus main stream fait suffisamment autorité pour que les économistes experts conseillant les centres de pouvoir politiques (les gouvernements, la commission européenne) les grandes institutions (le FMI,l’OMC, la Banque Mondiale,la Commission Européenne, les banques centrales, etc.) soit s’en réfèrent directement, soit sont obligées de justifier lourdement (et de fait difficilement) le fait de ne pas faire immédiatement appui dessus.

 

Les jeunes chercheurs qui veulent faire carrière s’inscrivent dans ce courant sauf rares exceptions, car leur carrière en dépend. Les modèles macroéconomiques qui permettent de tester des mesures de politique économique de faire des prévisions économiques de faire des « études d’impacts des lois » sont eux aussi très majoritairement fondés sur ce corpus. En France, le modèle Mésange, à la direction  générale du trésor en est l’exemple typique…. Certes la science économique a défriché bien d’autres options théoriques[6], a fait naître bien d’autres disciplines (je pense à l’économie expérimentale par exemple). Certes l’enseignement peut être, dans certaines universités et écoles, pluriel et ouvert. Mais  cette diversité apparente ne doit pas faire illusion : très majoritairement (au moins dans les pays de l’OCDE) la pensée dominante au plan économique s’inspire très directement de ce corpus central.  Il faut avoir le courage de le remettre en cause, même si la tâche paraît titanesque. C’est d’ailleurs ce courage qui anime Steve Keen, dont le livre à paraître début octobre est une entreprise méthodique de déconstruction de cette pensée dominante.

 

 

Un extrait du Traité d’économie Pure du prix Nobel Maurice Allais(1943)

 

« Alors que tant de pauvres gens souffraient de la faim, on a vu dans ces dernières années donnerdu blé à des porcs et brûler du café dans des locomotives;

Alors que millions d’ouvriers ne demandaient qu’à travailler, qu’à fabriquer de vêtements et de chaussures…, on a vu de millions d’êtres aller nu-pieds et à peine vêtus;

Alors que le progrès technique laisse la possibilité de l’élévation du niveau de vie de riches et pauvres on a vu des échanges bloqués, du chômage et des faillites succéder des faillites.

Sans que la misère des uns augmente le bien être des autres.

Circonstances paradoxales, inadmissibles; elles montrent l’existence d’un problème économique, dont la solution est fondamentale. Ce problème vital met en cause le bien être de tous les habitants du monde civilisé et de sa solution dépend le bonheur de millions et de millions d’êtres humains. »

Maurice Allais sentait bien l’absurdité de la situation ; nous vivons aujourd’hui une situation encore plus absurde !

 

 

Je me permets donc de suggérer ici que nous tentions de refonder la macroéconomie. Il me semble plus que jamais nécessaire, même si l’urgence politique pousse à  des actions plus concrètes, et ceci n’empêchant pas cela, de reprendre les grandes questions  à la base.

 

Pour cadrer cette réflexion je suggère de commencer par poser quelques « principes de méthode » et par quelques « valeurs ». Cela permettra d’orienter ce travail ambitieux ! Et comme il faut bien un début à tout, je me lance. Merci à chacun de faire commentaires, suggestions et propositions pour faire avancer le schmilblick !

 

Méthode

 

Nous faisons la promotion d’une réflexion économique :

 

  • engagée (« voici nos recommandations compte-tenu de la situation économique actuelle »)   et non purement descriptive (« voici les faits et leur interprétation ») ou normative (« voici ce qu’il faudrait faire- sous-entendu dans un monde idéal qui n’est pas le nôtre »)
  • pour autant, a-politique et a-confessionnelle
  • qui reconnaît la place de multiples déterminants (le comportement humain, les prix, les quantités de ressources, les croyances, les mécanismes financiers, les structures et leur taille…)
  • qui donne une juste place aux chiffres et aux mathématiques : utiles pour « durcir » les raisonnements, pour faire des simulations, mais   incapables de représenter la totalité des faits économiques
  • en position critique par rapport :
  1. à la doxa néoclassique et au modèle réductionniste de l’homo economicus ou au primat du consommateur
  2. en recul par rapport aux modèles qui ne représentent pas bien les mécanismes monétaires et financiers, qui sont aujourd’hui essentiels dans la compréhension de la dynamique économique
    à plusieurs idées reçues (voir encadré)
  3. au PIB comme indicateur de santé économique

 

  • qui intègrela question des  ressources et services écosystèmiques et des nuisances sur l’environnement
  • qui reconnaît la nécessité d’un pluralisme méthodologique
  • qui fait grand cas des  faits et de l’histoire économique, même si elle est par nature difficile à modéliser (l’histoire ne se répète jamais)
  • qui donne la priorité à la mise en évidence des faits (des phénomènes) par rapport à la profondeur théorique
  • qui soit communicable au plus grand nombre de nos concitoyens et privilégie donc la simplicité et le caractère concret sur la technicité et la difficulté

 

Quelques  dogmes[7] ou idées reçues à remettre en cause

 

  • la possibilité de réduire la macroéconomie à la microéconomie et le déni des phénomènes macroéconomiques « émergents » ; les limites de « l’individualisme méthodologique » pour la macroéconomie.
  • la compétitivité d’une nation comme condition de la prospérité de ces habitants dans une économie ouverte.
  • l’efficience des marchés et leur capacité à révéler l’information disponible[8].
  • la capacité des marchés à s’autoréguler.
  • la loi de Say (ou de Walras) selon laquelle toute production trouve débouché et qui justifie la théorie néoclassique de l’équilibre général.
  • l’égalité de l’épargne et de l’investissement (I=S) qui est fausse dès qu’on prend en compte la création monétaire[9].
  • l’absence d’impacts de l’endettement privé sur la macroéconomie (car la contrepartie de l’endettement d’un agent  n’est pas l’épargne préalable[10] d’un autre, du fait du crédit bancaire, créateur de monnaie).
  • le lien « mécanique » entre salaire et productivité (justifiant des écarts colossaux de rémunération).
  • la nécessité de libérer, selon la philosophie néolibérale[11],  toujours  plus le marché du travail pour réduire le chômage.
  • la supériorité du libre-échangisme  (sur les marchés des biens, du travail et des capitaux) et le caractère anti-économique de toute forme de protection économique.-la nécessaire liberté des échanges de capitaux ou le dogme de l’interdiction du contrôle des capitaux.
  • la neutralité de la monnaie et l’origine exclusivement monétaire de l’inflation ; l’inflation comme problème économique central ; la théorie du multiplicateur monétaire (selon laquelle la quantité de monnaie en circulation est contrôlée par les banques centrales).
  • la monnaie en circulation n’est pas exogène mais majoritairement endogène.
  • l’interdiction faite aux Etats de bénéficier de la création monétaire ; la nécessaire indépendance de la Banque Centrale ; son rôle limité à la maîtrise de l’inflation du prix des biens et services.
  • la limitation des déficits et dettes publics en dessous de seuils (3% et 60% du PIB, respectivement) pour « libérer » l’économie et la rendre compétitive.

 

N.B.

1 ces « dogmes » contiennent bien sûr une part de « vérité » ; la fixation des prix se fait en général de manière plus efficace par le marché, qui est un système décentralisé, que par une autorité administrative centralisée. Le fait que les  marchés ne s’autorégulent pas spontanément, n’entraîne pasqu’il faille s’en passer.

Il faut juste les réguler. L’enjeu théorique et politique est de déterminer les cas et situations de  régulations nécessaires. De la même manière une excessive « rigidité » du marché du travail peut être un frein à l’embauche. Mais on ne peut en déduire qu’il faut donc supprimer toutes les « rigidités » et que c’est ainsi qu’on retrouverait le plein emploi…

Ce qu’il faut contester et dénoncer c’est la transformation d’idées « non infondées » en vérités absolues. Comme par exemple  celle selon laquelle aujourd’hui en Europe la priorité est aux réformes structurelles du marché du travail, et à la maîtrise des déficits et des dettes, qui oblige de fait à faire ces réformes ; ce n’est aujourd’hui certainement pas la priorité numéro1 et cette politique a des effets délétères qu’il faut mettre en évidence avec force, car ils sont niés ou minimisés par la doxa.

 

2 L’économie engagée a forcément une dimension politique. Mais il me semble indispensable de sortir du dualisme gauche-droite si fréquent dans le débat en France. Il suffit qu’une recommandation ait été formulée la première fois  par un camp pour qu’elle soit attribuée à ce camp. En général, cela veut dire qu’un raisonnement simpliste attribue les premiers effets positifs de la recommandation aux électeurs du dit camp. Les choses sont un poil plus subtiles. D’une part ce qui compte en économie ce sont des dispositifs d’ensemble (on peut compenser les effets anti-redistributifs d’une taxe  carbone par un ajustement de l’impôt sur les revenus par exemple) ; d’autre part une mesure économique a des effets dans le temps : le transfert des charges sociales pesant sur les entreprises exposées à la concurrence internationale sur la TVA peut à moyen terme bénéficier aux consommateurs même si son effet de premier tour est plus favorable aux producteurs qu’aux consommateurs…

 

3 Il est important de redonner aux mots leurs vrais sens. Le monde capitaliste n’est pas à confondre avec le monde ultra-libéral tel que nos dirigeants s’échinent à le construire. Il faut rappeler que l’agriculteur qui fait de la polyculture dans le respect l’environnement et en pratiquant des prix justes fait fructifier son capital (ses terres, ses machines, son labeur…). Son action relève d’un système capitaliste sans pour autant s’inscrire dans l’idéologie capitaliste du XX et XXIème siècle. Le mot libéral est lui aussi source d’ambiguïtés. Plus généralement les mots comme capital, croissance, épargne, monnaie sont en économie souvent sources de confusion.

 

Valeurs

 

Nous adoptons dans notre réflexion et dans notre pratique les valeurs suivantes :

  • une économie au service de tous  les hommes et les femmes (bien-être, limitation des inégalités,..) et respectueuse des biens communs, dont la biosphère
  • une finance au service de l’économie (donc qui met la création monétaire publique et privée au service prioritairement de l’activité économique et non des marchés financiers)
  • une économie qui s’appuie sur la délibération démocratique (pas forcément les structures actuelles de la démocratie parlementaire) et prend pour postulat la nécessaire limitation des pouvoirs (des politiques, des administrations, des banques, des entreprises multinationales…)
  • le refus de tout croyance dontla croyance en l’autorégulation et l’efficience des marchés ni en la lucidité nécessairement bienveillante de la puissance publique ; la nécessité d’un discernement (l’économie de marché ayant l’énorme avantage de permettre des décisions décentralisées par les acteurs concernés, les pouvoirs publics ayant celui de représenter l’intérêt général et d’être élus)
  • le refus du primat de la mondialisation,  de la compétitivité, du libre-échangisme, de la croissance, tel que définis aujourd’hui, sur toute autre considération plus concrète comme le bien-être social et individuel, la coopération et le respect des biens communs.

 

Alain Grandjean

Post-scriptum

La  critique de la science économique et de son incapacité à nous permettre de mieux vivre ensemble  n’est pas nouvelle. Voici un florilège de citations qui ne datent pas d’aujourd’hui.

« Un raffinement byzantin réduit chaque année la part du réel dans l’enseignement économique et, bientôt, l’économie aura rejoint la Philosophie de l’Incompréhensible » (Charles Morazé[12]).

« L’objet du présent article est de prendre conscience de l’échec de la recherche économique telle qu’elle a été conduite jusqu’à nos jours » (Jean Fourastié[13]).
« C’est un sujet d’étonnement que l’état rudimentaire de la science économique après deux siècles de recherches systématiques de travaux assidus et profonds entrepris par les meilleurs spécialistes du monde entier » (Alfred Sauvy[14]).

 

« Sans une meilleure compréhension de l’économie, les crises financières demeureront récurrentes, et la foi dans le capitalisme et la liberté des marchés s’érodera certainement. Des changements de régulation ne sont pas suffisants après cette crise : voici venu les temps d’une révolution de la pensée économique. » (Anatole Kaletsky[15])

« Il faut accepter cette idée surprenante que la finance est un des facteurs prépondérants qui font qu’actuellement le monde est complètement étranger[16] à la modélisation néoclassique et aux idées des classiques. »(Nicolas Bouleau[17])

« La théorie économique, si nous voulons qu’elle ne soit pas autre chose qu’une série de contes de fée, doit être réécrite de fond en comble. » (Gaël Giraud[18])

« La soi-disant science économique est un agrégat de mythes qui fait passer l’ancienne conception du système solaire de Ptolémée pour un système puissamment sophistiqué ».[19]

 

Et quelques livres  et articles sur le thème de la crise de la pensée économique :

 

Charles-Antoine Brossard,Crise économique,  crise de la théorie[20], Trop Libre, 26 avril 2013

Sergio Rossi. La crise des sciences économiques[21]. L‘hebdo. Avril 2013

Ivan Jaffrin, De la crise économique à la critique de la science économique[22] ; Une présentation de l’ouvrage d’André Orléan, 2012, L’Empire de la valeur (Seuil, 2011). Revue européenne des sciences sociales, 50-2/2012

 

Paul Jorion. Misère de la pensée économique. Fayard 2012

Paul Krugman. How Did Economists Get It So Wrong? New York Times 2 septembre  2009[23]

Denis Henri. La crise de la pensée économique Paris, P.U.F., 1951

 

A compléter bien sûr ! Merci d’avance

 

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[1] Merci à Nicolas Ott, pour ses remarques et suggestions relatives à une version précédente du présent post, qui n’engage cependant que son auteur !

[4] C’est bien sûr un des enjeux de la refondation de la macroéconomie que de disposer d’un ensemble d’indicateurs caractérisant la situation économique, qui soient plus pertinents que le PIB et quelques autres habituellement reconnus.

[5] 63 000 faillites en 2013 soit autant qu’en 2009.

[6] Steve Keen en cite 5 : les écoles autrichienne,  post-keynésienne,  sraffienne, la théorie de la complexité et l’éconophysique, l’école évolutionniste. Voir L’imposture économique. A paraître aux éditions de l’Atelier.

[8] Ce dogme justifie le fait de mettre  les politiques publiques sous la férule des marchés,  et les politiques d’austérité qui en découlent ; ces politiques sont justifiées par une sorte d’omniscience concédée aux marchés …

[9] Cette erreur est corrigée dans notre livre la monnaie dévoilée (L’harmattan 1997) ; elle a conduit à Gabriel Galand à  faire un modèle de multiplicateur global qui intègre le crédit et la création monétaire.

[10] Quand une banque fait crédit à un agent elle crée en même temps ce crédit et le dépôt bancaire du même montant, qui en général est comptabilisé dans l’épargne financière des ménages. L’égalité des dettes et des crédits est donc respectée par définition. Mais la création d’un dépôt bancaire est d’une nature  et a un impact fondamentalement différents de celui d’un acte d’épargne. L’un accélère l’économie, l’autre la ralentit !

[11] Etant chef d’entreprise, je connais les invraisemblables complexités du marché du travail, qui pourraient et devraient être levées. Mais en tant qu’économiste, je ne crois pas que ces simplifications, utiles et nécessaires, sont suffisantes pour lutter contre le chômage. Et en tant que citoyen, je suis attentif à ce que cette simplification ne se fasse pas au prix d’une dégradation des conditions de vie des plus démunis.

[12]Economie et réalité, Annales, janvier-mars 1947, p. 80. Voir http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1947_num_2_1_3263

[13]Les nouveaux courants de la pensée économique Annales — janvier, mars 1949,p.53

[14] André L.-A. Vincent : Initiation à la conjoncture économique. Préface d’Alfred Sauvy PUF 1947

[15] Anatole  Kaletsky a été éditorialiste au Times. Voir « Nowis the time for a revolution in economicthought », The Times, Londres, 9 février 2009. Il est  maintenant président de l’Institute for New EconomicThinking (INET). Voir http://ineteconomics.org/

 

[16] C’est moi qui souligne.

[17]La modélisation critique, Editions Quae, juin 2014, Page 86

[18] Préface du livre de Steve Keen, L’imposture économique, à paraître en octobre 2014 aux éditions de l’Atelier.

[19] Steve Keen, opus cité.

Steve Keen un évènement à ne pas rater

13 août 2014

 

Un événement à ne pas rater. La venue de Steve Keen en France, à l’occasion du lancement de son livre L’imposture économique[1] publié par les Editions de l’Atelier.

 

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L’imposture économique est la traduction du livre « coup de poing » de l’économiste australien Steve Keen paru en Australie et en Angleterre sous le titre Debunking Economics. Il déconstruit avec rigueur les idées répandues par la théorie dominante, et qui malheureusement sont la source principale d’inspiration des conseillers des gouvernements, de gauche ou de droite.

 

steve-keen-l-imposture-economique

 

CONFÉRENCE-DÉBAT PUBLIC avec Steve KEEN et Gaël Giraud

Mercredi 08 Octobre – 19H00-21H30

Centre Sèvres, 35 bis rue de Sèvres 75006 PARIS 
Salle de l’auditorium et salle 4

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SÉMINAIRE DE RECHERCHE avec Steve KEEN et Gaël Giraud


Vendredi 10 Octobre de 19H à 21H30

Maison des Sciences Economiques de Paris, 106 – 112 Boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris

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TABLE RONDE « Les rebelles de la théorie économique » avec Steve KEEN, Gaël Giraud et deux autres intervenants. Débat organisé par Le Monde


Samedi 11 Octobre 2014 à 18h.


L’économie aux Rendez-vous de l’histoire à BLOIS (Maison de la magie)

 

Il présente la théorie néoclassique, la remet en perspective historique et démonte une à une les grandes pièces de l’édifice dogmatique, démolissant des concepts qui font encore autorité alors qu’ils ont montré leur limite : la théorie de la demande, celle de l’offre, le concept même de capital, la concurrence parfaite, les rendements décroissants, la prétendue neutralité de la monnaie, le chômage « naturel », la prospérité qu’engendreraient les vices, etc.

 

La force subversive du livre de Steve Keen repose sur le travail critique interne qu’il engage de façon inédite, sans jamais recourir à la critique externe. Pour chaque question traitée, il s’efforce de montrer que même des économistes dits « orthodoxes » sont d’accord avec lui. Si bien qu’on arrive en effet à trouver dans son livre tel ou tel spécialiste qui, un jour, a été suffisamment honnête pour « avouer » que tel aspect de la théorie ne tenait absolument pas la route.

Cet ouvrage « fondateur » pour l’économiste Gaël Giraud (qui signe la préface et assure la direction scientifique de la traduction), jette surtout les bases solides d’une « autre économie ». L’imposture économique invite à engager une réforme profonde de l’enseignement de l’économie. La traduction de ce livre s’inscrit dans l’actualité : en effet, des mouvements de contestations étudiants grandissent dans les universités qui dénoncent la domination d’un enseignement orthodoxe de l’économie de marché, et l’obstruction de débats sur les causes de la crise financière de 2007 et sur les raisons pour lesquels les économistes ne l’ont pas vu venir (en Grande Bretagne, à Cambridge, Manchester et Londres, en France, avec le collectif étudiants PEPS économie, par le Rethinking Economics, réseau de membres en Angleterre, USA, Inde, Italie, Israël, Brésil, et Chili).

Debunking Economics a reçu des critiques très élogieuses et a suscité de nombreux débats académiques lors de sa publication en anglais, mais reste méconnu en France. Destiné à un large public préoccupé par l’économie contemporaine, ce livre est un véritable antimanuel face au courant économique mainstream. Il fournira des éléments essentiels à tous ceux qui, contre la pensée unique, veulent faire évoluer (l’enseignement de) l’économie et cherchent d’autres directions que le simple commentaire de la doxa. Dans le contexte prévisible d’une autre dépression, ce livre est la gageure qu’un avenir meilleur est possible.

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[1] En librairie à partir du 9 octobre 2014 publié par Les Éditions de l’Atelier

Communication et Conflit

18 juillet 2014

Thierry Libaert, professeur de communication à l’Université de Louvain et Francois Allard-Huver Doctorant, CELSA, Université Paris-Sorbonne, nous livrent ici un article passionnant sur les dernières techniques de « communication » utilisées par les grandes entreprises dans le domaine des sujets « sensibles » (comme les OGM et les pesticides, qui sont pris dans l’article comme sources principales d’exemples).

Très instructif et, au fond, un peu consternant : des trésors d’intelligence mobilisés pour défendre des intérêts privés discutables et les faire prendre pour l’intérêt général, ou pour masquer les conséquences désastreuses des produits vendus.


Bonne lecture quand même!

RICSP Libaert Allard 2014 by Alain Grandjean

La monnaie dans l’économie moderne : aperçu introductif

6 juillet 2014
La monnaie dans l’économie moderne : aperçu introductif. Par Michael McLeay, Amar Radia et Ryland Thomas des Etudes monétaires de la Banque d’Angleterre

 

Les mécanismes de création monétaire sont souvent considérés comme mystérieux, ou objet de débats entre les économistes. Or il s’agit d’un enjeu économique et politique considérable.

C’est aussi un enjeu démocratique. Refuser de comprendre ces questions, au motif qu’elles seraient techniques et du domaine des experts c’est, de fait, abandonner son pouvoir sur une question qui détermine notre vie, aujourd’hui en Europe. 

Ce texte de trois économistes de la Banque Centrale d’Angleterre, remarquablement bien traduit par Julia Grandjean, est le bienvenu. Il permet, je crois, d’abandonner certaines idées reçues et de bien comprendre la monnaie,sa création et son fonctionnement.


La monnaie dans l’économie moderne : aperçu introductif by Alain Grandjean

 

La pénurie des fossiles peut-elle nous aider à limiter la dérive climatique ?

26 mai 2014

La pénurie des fossiles peut-elle nous aider à limiter la dérive climatique ?[1]

penurie

Addendum à une intervention à un  séminaire d’économie de la transition énergétique[2]

 

J’ai eu la chance jeudi  22 mai de pouvoir être le « discutant » d’une présentation faite par Pierre-Noël Giraud (PNG dans la suite), professeur à Mines Paris Tech et Dauphine. Le sujet étant complexe, je crois utile d’écrire noir sur blanc l’essentiel de mes propos et d’y apporter quelques précisions. Je me suis délibérément placé dans l’horizon court qui nous sépare de 2050. Car c’est dans ce délai que se joue l’enjeu de la hausse des 2°C.

 

1) Il y a sous terre plus d’énergie fossile qu’il n’en faut pour que nous dépassions la barre des 2° d’augmentation par rapport à 1850 de la température sur la surface de la terre.

 

Les chiffres me paraissent indiscutables. Selon le rapport 5 du groupe 1 du  GIEC (voir http://www.climatechange2013.org/report/) nous avons émis (en 2011) 530 GTC[3] de CO2[4] depuis 1871. Pour éviter de dépasser la barre des 2°C, il suffit d’émettre au total  moins de 800 à 880 GTC (selon le degré de probabilité de dépasser ces 2°C). Il nous reste donc un « budget carbone » de l’ordre de 300 GTC. Chaque année nous en émettons de l’ordre de 10[5]. A ce rythme nous aurons dépassé notre budget dans 30 ans. Du côté des réserves prouvées[6] de gaz pétrole et charbon, elles sont supérieures à 800 GTC (dont 300 en se limitant au gaz et pétrole conventionnels)! Nous ne serons donc pas contraints par cette limite. En outre, les ressources sont bien supérieures. Selon l’AIE les réserves ultimes

restantes[7] de pétrole et de gaz, correspondraient à elles seules à des émissions supérieures à 1 000 GtC. Celles de charbon à plus de 8 000 GtC. Ces derniers chiffres sont bien sûr discutés et incertains (pour mémoire en 2007 le GIEC se basait sur une estimation pour les ultimes récupérables de pétrole, gaz et charbon de 3700 GTC ; le débat sur les ressources ultimes de charbon est loin d’être clos, voir plus loin) …Mais les ordres de grandeur sont là : on a beaucoup plus de fossiles sous terre, même en se limitant aux réserves prouvées,  que ce qu’il suffit de brûler pour dépasser les 2°C. Un graphique dû  à Stéphane Amant permet de le visualiser facilement.

bandeau

Source : Carbone4

 

 

2) Ce raisonnement n’est pas modifié –en théorie- par des contraintes de « débit ».

 

Il ne suffit pas d’avoir les stocks sous terre. Encore faut-il les produire au rythme suffisant et passer d’un raisonnement en stock  à un raisonnement en flux annuel. Qu’en est-il ? Nous produisons actuellement une quantité d’énergie croissante en volume et ne semblons connaître de tensions que sur le pétrole, plus exactement sur l’énergie consommée sous forme liquide. Il n’y a pas de contraintes physiques incontournables de flux au niveau mondial du côté de la production d’électricité (qui se fait à base de charbon, gaz, nucléaire, hydraulique et autres renouvelables) ni du côté du chauffage et ce dans l’horizon des quelques décennies dont nous parlons.

 

Côté énergies liquides,  les non-conventionnels ont à ce jour un coût pas si élevé que cela et un potentiel pas si faible que cela (voir plus bas les  graphiques AIE). C’est le premier substitut auquel  nous avons recours et qui se développera dans les prochaines années.

 

Mais, par ailleurs, nous pourrons – toujours sous l’hypothèse que nous n’intégrons pas de contraintes environnementales[8]- continuer à  investir dans des usines de transformation du gaz ou charbon  en liquides :

  • Pour produire 1 baril / jour dans une raffinerie du pétrole il faut investir de l’ordre de

20 à 40 000 $

  • Pour produire du  CTL (charbon transformé en liquide) ou du  GTL (gaz transformé en liquide) il faut investir de  80 à 150 000 $ soit en gros 3 à 5 fois plus

 

Ces montants certes élevés ne sont pas hors de portée des industries concernées[9]. D’une part le coût du raffinage (donc de transformation du pétrole – qui serait remplacé en partie et progressivement par du gaz ou du charbon- en essence, diesel ou jet fioul) dans le prix final sur le marché d’un litre d’essence est de l’ordre de 5 à 8 centimes. La multiplier par 5 ne change pas radicalement la donne. D’autre part, l’industrie pétro-gazière investit 700 milliards de dollars par an en exploration-production (voir graphique). Pour produire 1 million de barils aujourd’hui en GTL ou CTL il faut mettre sur la table une centaine de milliards de dollars.

Notons enfin que la fabrication du  GTL et du CTL « coûtent » de l’énergie. Une  tonne de charbon donne environ 2,5 barils de carburant (soit la moitié de l’énergie de départ). On pourrait donc craindre à nouveau ici une limitation par la ressource ! Mais côté charbon cela semble malheureusement peu probable à l’horizon 2050. Les ressources ultimes de charbon sont difficiles à estimer mais prenons une fourchette de  1000 à  5000 GTonnes[10], (bien inférieure aux estimations de l’AIE mentionnées ci-dessus) correspondant à 1000 à 2000 GTep . Nous  n’en avons consommé à ce jour que 160 et nous en consommons en ce moment un peu moins de 4 par an. Même en doublant cette consommation d’ici 2050 nous n’aurons pas atteint le pic charbon.

 

En résumé, si nécessité fait loi, nous ne buterons pas sur une contrainte physique côté ressources (d’ici 2050) tant que nous ne mettrons pas le holà à l’exploitation des fossiles.

 

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Investissements  annuels en exploration production gaz et pétrole, et prix du baril

 

3) D’autres paramètres vont cependant venir « contrarier » l’idée exposée par PNG que le prix du « pétrole » (au sens d’hydrocarbure liquide conventionnel ou non, synthétique ou non) ne dépassera pas en tendance les 100 à 120 dollars par baril.

 

Rappelons d’abord le graphique présenté en séance par PNG.  Il est issu du rapport World Energy Outlook 2012 de l’AIE. La version 2013 ne change pas fondamentalement  les conclusions. Je la fais néanmoins figurer.

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Coût de production de l’hydrocarbure liquide en fonction de la nature de la ressource.

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Source : AIE WEO 2012

 

Il en ressortirait donc qu’à 100/120 dollars le baril nous avons des ressources et du temps devant nous[11]. Nous avons produit et consommé depuis le début de la production pétrolière 1 Tbl[12] (1 terabarils) et au prix de 100/120 dollars/baril on pourrait en sortir, si l’on en croit l’AIE,  7 Tbl de plus. Mais insistons sur le fait que c’est dans l’hypothèse où nous n’intégrerions pas les contraintes d’environnement, qu’elles soient locales ou globales et climatiques.

 

Si, côté pétrole conventionnel, le plafond de production est atteint[13] ou va l’être prochainement, le remplacement progressif par les non-conventionnels puis les  « XTL » déplacerait de plusieurs décennies pour les liquides le moment de la descente …aux enfers (dont la forme de la pente est aussi l’objet d’un long débat). C’est en effet « après le pic » que les ennuis sérieux commencent car la production décroit (plus ou moins rapidement, l’enjeu de la vitesse de la décroissance est majeur) alors que la demande elle est souvent contrainte (et très inélastique au prix).

 

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Courbes de déplétion du pétrole conventionnel en fonction  des réserves ultimes

Source : Carbone 4 From Historical IEA, AIE, E&L, BP ; prospective The Shift Project with Hubbert extrapolation

 

C’ainsi que l’AIE  (dans le WEO 2013) voit ce lissage :

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Cette vision est cependant à mes yeux à corriger de nombreux facteurs, dont certains ont d’ailleurs été rappelés par PNG :

 

  • le développement des champs conventionnels (yet to be developed ou fund) est colossal  (il s’agit d’investir pour compenser une perte de plus de 40 millions de barils/j entre 2010 et 2035) ; malgré l’optimisme de l’AIE, ce n’est pas gagné (et pour mémoire l’essentiel est au Moyen-Orient)
  • la financiarisation des marchés pétroliers transforme le prix du baril en variable aléatoire qui peut subir, comme l’a montré Nicolas Bouleau, des fluctuations importantessusceptibles de  conduire à des erreurs  majeures d’investissements de la part des compagnies pétro-gazières ou charbonnières.
  • les 5 grands pays pétroliers de l’OPEP peuvent avoir intérêt aussi à faire fluctuer ce prix pour freiner les investissements hors OPEP
  • les chocs géopolitiques peuvent créer des tensions à la hausse et conduire à des récessions qui limitent l’investissement 
  • ils peuvent conduire à des comportements protectionnistes de la part des grandes régions du monde et créer des hausses de prix très fortes dans certaines d’entre elles (est-il utile de rappeler que l’Europe qui est très démunie de ressources énergétiques ?)
  • nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle crise financière
  • les dégâts écologiques  et sanitaires de la crise  écologique actuelle et de la dérive climatique peuvent également créer des récessions et des tensions
  • l ‘exploitation de certains non-conventionnels est source de pollutions massives, celles du charbon également mais aussi d’impacts sanitaires et de nombreux décès, de plus en plus connus et dénoncés. Elle  pourrait être freinée (indépendamment des progrès de la régulation globale sur le climat). Des contraintes réglementaires, des difficultés croissantes d’acceptation sociale pourraient très fortement ralentir les projets, en grever la rentabilité et refroidir les ardeurs des financiers…

 

Bref je ne crois pas à un avenir lisse « en tendance ». Je crois plutôt à la provenance de chocs répétés, qui peuvent faire bouger le prix du pétrole (et de ses substituts) de manière très chaotique. Il se pourrait aussi que le prix du baril se mette à croître « en tendance » -pour des raisons « extra-économiques »- comme le pensent  certains analystes du FMI [14] qui le voit doubler d’ici 2020 ou de l’OCDE[15] qui projette une fourchette 150-250 dans le même horizon.

 

Au total, il est probable que les désagréments de l’élévation de température joints aux tensions politiques dues à la localisation des gisements de pétrole et de houille restants vont créer des incertitudes et des instabilités géopolitiques et financières très fortes, de plus en plus fortes avec la dégradation réelle du climat… De sorte que le consommateur et l’industriel diminuent leurs risques économiques en se détournant au maximum des ressources énergétiques fossiles : ils ont raison d’agir comme si la rareté allait jouer, alors que c’est la volatilité qui va jouer.

 

Cela néanmoins ne contredit pas le propos initial : ce n’est pas la quantité physique de réserves énergétiques fossiles qui limitera nos émissions de CO2. Cette conclusion est quand même fondamentale. Voyons pourquoi.

 

 

4) Conclusion : le marché ne pourra régler pas notre problème. Des instruments de politique publique sont à mobiliser en particulier dans le domaine des contraintes environnementales.

 

Si notre problème était d’abord un problème de ressources, il serait plus difficile de résister à l’argument central des experts et économistes libéraux ou assimilés  qui diront tous qu’il suffit de laisser faire le marché…Les prix monteront alors suffisamment pour limiter la consommation.  La maîtrise de la demande émergera spontanément.

On se rend bien compte aujourd’hui que ce n’est pas le cas. Les investissements à réaliser pour réduire notre consommation d’énergie se font lentement et pas au niveau d’ambition nécessaire car le prix de l’énergie n’est pas assez élevé pour cela.

Et ce n’est pas une volatilité et une incertitude accrues qui augmenteront l’envie ni la capacité d’investir. Les banques et institutions financières déjà réservées par rapport au financement du « long terme » le seront encore plus.

 

Ce n’est qu’en introduisant des contraintes supplémentaires que nous y arriverons :

  • interdictions d’exploitation (et en amont de financement) si les dégâts environnementaux sont excessifs
  • normes et règlements pour réduire les consommations d’énergie et les émissions de GES
  • taxes et dispositifs assimilés pour renchérir le prix d’usage des énergies fossiles et de leurs dérivés.

 

Si elle veut dire absence de contraintes sur l’exploitation des ressources, l’heure de l’écologie positive n’est pas encore arrivée ! Le défi écologique peut être une source d’enthousiasme et d’innovation (autre forme de « positivité ») mais cela ne doit pas  faire croire que l’écologie de marché et de l’entrepreneuriat résoudra tout à elle seule. Nous avons aussi besoin que sur le terrain les acteurs s’opposent aux projets dévastateurs pour l’environnement. Nous avons besoin de régulations publiques nationales et internationales fortes.

 

Il va falloir  que nous les décidions collectivement et là…ce n’est pas gagné dans les prochaines années[16]. Nicolas Bouleau me fait parvenir à ce sujet cette citation :

« Dès lors que les énergies fossiles sont sorties du sol, elles seront de toute manière consommées, et produiront des émissions de gaz carbonique. Si ce n’est pas fait par nous, ce sera fait par d’autres et les émissions de gaz carbonique resteront au même volume. La seule solution serait de limiter l’extraction l’extraction du pétrole, du gaz naturel, et du charbon, mais il n’existe aucun consensus mondial pour le proposer »

Valéry Giscard d’Estaing dans la préface de « CO2 un mythe planétaire » de Ch. Gerondeau, 2009.

Il est malheureusement probable que nous dépassions la barre des 2°C. Mais cela ne dit rien sur la suite des événements. Je reste convaincu, de mon côté , que nous pouvons limiter la casse et décider de contraintes,  certes trop tardivement par rapport aux 2°C, mais pas trop pour éviter une dérive largement supérieure, ce qui est loin d’être vain. Et même dans cette hypothèse, cela veut dire que nous aurons appris à nous passer d’une énergie qui est à notre disposition ! Bref ce n’est pas la pénurie qui nous rendra sages mais bien notre liberté !

 

Nous y arriverons moyennant une mobilisation internationale et un engagement forts dans cette aventure !

 

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[1] Je me suis déjà exprimé ici  sur ce sujet.

[2]  C’était la 11ème session du séminaire «Economie de la transition écologique» intitulée

« Ressources et poubelles », qui s’est tenue au Centre d’Economie de la  Sorbonne. Mes remerciements à Nicolas Bouleau pour sa relecture d’une version antérieure de ce texte et à Raymond Zaharia pour sa réaction vigoureuse en séance.

[3] 1 GTC c’est un milliard de tonnes de carbone ; on compte les émissions de GES dans l’atmosphère en TC ou en TCO2eq (qui vaut 44/12 TC)

[4] Je n’évoque ici que la question du CO2 et pas celle des autres GES dont il nous faut aussi réduire les émissions.

[5] Et de l’ordre de 15 GTC pour l’ensemble des gaz à effet de serre, soit  de l’ordre de 50 GTCO2éq.

[6] Les réserves prouvées représentent la part des ressources dont l’extraction / production est considérée comme certaine à 90%.

[7] Ressources prouvées et non prouvées (mais techniquement extractibles)

[8] Notons que la Chine a décidé  d’un moratoire en 2008 sur le CTL du fait de l’énorme quantité d’eau que requiert cette technique.

[9] La production cumulée mondiale de CTL et de GTL est de l’ordre du demi-million de barils/ jour. Les gros pays sont le Qatar pour le CTL  et l’Afrique du sud pour le CTL. Voir une note très claire de Vincent Beuret de l’office fédéral (suisse) de l’énergie.

[10] Pour s’y retrouver dans le monde du charbon,  voici quelques ordres de grandeur : une tonne de charbon produit de 0,4 à 0,7 Tep (tonne équivalent pétrole) et sa combustion émet environ 1,3 Tonnes de carbone par Tep. Selon sa qualité, la teneur en carbone d’une tonne de charbon est donc de 50 à 90 % de son poids.

[11] Même si l’AIE dans son rapport est prudente : elle indique que ce potentiel ne sera pas nécessairement exploité et que « today’s economic prices may not represent the required prices at the time in the future when the resources will be produced. Elle projette à 2035 une fourchette de   prix du baril de 100 à 145 dollars2012.

[12] Soit un millier de milliards de barils. Rappelons que nous brûlons pour nos besoins énergétiques  annuellement environ 30 milliards de barils par an (30 Gbl). A ce rythme 1 Tbl représente 30 ans…

[13] Dans le scénario « new policies  2013» il est considéré par l’AIE comme étant atteint en 2010. Voir graphique dans le corps du présent post.

[14] Source: IMF (2012), “The future of oil: geology versus technology”, Research Department, May.

[15] Source: Jean-Marc Fournier, Isabell Koske, Isabelle Wanner and Vera Zipperer (2013), “THE PRICE OF OIL – WILL IT START RISING AGAIN?”, OECD ECONOMICS DEPARTMENT WORKING PAPER No. 1031.

[16] Quitte à me répéter, c’est simplement parce que nous n’avons toujours pas découplé ces émissions de GES de la croissance du PIB. Même à croissance mondiale nulle, notre « budget carbone » n’est que de 30 ans avec des émissions mondiales qui au mieux se stabiliseraient. La conférence climat de Paris en 2015 pourra faire faire encore des petits progrès dans la régulation climatique. Mais on ne peut pas en attendre qu’ils soient suffisants pour limiter assez vite nos émissions.

Aux sources de la (quasi)religion monétaire des allemands

22 mai 2014

monnaieAu vu des problèmes posés par la gestion actuelle de l’Euro  le débat sur une sortie éventuelle de l’Euro prend un peu plus d’ampleur chaque jour . C’est pourquoi il devient nécessaire de tenter d’évaluer ce qui est négociable ou non avec nos voisins sur le sujet monétaire, indépendamment de toute considération politique. Car l’enjeu ne porte pas seulement sur « une monnaie unique ou pas », mais sur le dispositif qui l’accompagne, défini pour l’essentiel  dans le traité de Maastricht. Les statuts de la BCE sont calqués sur ceux de la BundesBank et les dispositions de contrôle budgétaire sur le modèle « ordo libéral » . Or ces éléments sont profondément  liés à l’histoire allemande du XX ème siècle.

 

Cette histoire est notamment marquée par trois épisodes monétaires tous les 3 traumatisants.

 

  • l’hyperinflation de Weimar en 1923 qui a marqué les esprits par l’image des  brouettes de billets; cette hyperinflation  résulta principalement du traité de Versailles et des demandes excessives des alliés en matière de réparation des dommages de guerre[1] ; la planche à billets fut une tentative (vaine) de contourner ces contraintes de fer.

 

  • la déflation aggravée par les mesures d’austérité du chancelier Heinrich Brüning qui facilita la montée au pouvoir d’Hitler
  • la relance allemande à partir de 1933, financée grâce à l’inventivité de Hjalmar Schacht  par la création de« bons de travail », forme de monnaie astucieuse, dont le nom, le MEFO[1]qui peut évoquer le raccourci de MEPHISTO (voir plus loin) ne manque pas d’humour inconscient…

 

Le drame allemand est double : d’une part c’est en partiegrâce à cette création monétaire que l’Allemagne est devenue une puissance militaire redoutable,  mais, pire encore si l’on peut dire, cette relance conduisit, le travail et la prospérité revenus, à une forte adhésion populaire à Hilter en 1936.

 

Le Deutsche Mark fut créé en 1948 par Ludwig Erhardt  en remplacement du Reichsmark. Cette nouvelle monnaie, créée dans une période inflationniste (comme en France après-guerre, ce qui conduisit au nouveau franc en 1958),  avait aussi pour finalité de tourner la page et de faire oublier le passé.

 

Dans les propos publics actuels, il est surtout question de l’hyperinflation qui a traumatisé le peuple allemand. Je pense que, bien plus profondément, c’est le contrôle de la monnaie par un génie du mal qui marque nos voisins. Rappelons cet extrait du Faust II de Goethe,  génie littéraire allemand né… à Francfort, siège de la BCE et de la BundesBank :

 

«L’Empereur est à court d’argent. Il se lasse des propositions mesurées qui lui sont faites et proclame : « J’en ai assez de ces éternels « Mais » et « Si » ; Je manque d’argent, alors qu’on en crée donc ! » Et le Diable, Mephisto, d’abonder dans le sens du Souverain : « Je crée ce que vous voulez, et j’en fais même bien plus. »

 

Se rappeler ces tragédies permet d’imaginer qu’il serait très  difficile aux allemands d’abandonner :

 

  • l’indépendance de la Banque Centrale (pour éviter que la « planche à billets » soit utilisée à par un pouvoir soit trop faible (Weimar) soit trop fort (IIIeme Reich)

 

  • la discipline budgétaire, pour les mêmes raisons

 

  • la valeur symbolique d’une monnaie forte, image du renouveau allemand d’après-guerre

 

D’autant plus difficile à imaginer que ces choix semblent ne pas trop mal leur réussir en ce moment.

 

Mais ces périodes tragiques de leur histoire  font aussi douter du recours à la création monétaire publique pour financer un programme de grands travaux, écologiques  énergétiques et sociaux.

 

Conclusion : la discussion sur la question monétaire avec l’Allemagne nécessite une très forte volonté politique de notre côté et une fermeté sans faille dans les propositions et ce dans tous les cas : qu’il s’agisse de faire évoluer la gestion de l’Euro (avec son package actuel) ou de passer à une monnaie commune. On en est encore loin !

 

Ce post a été relu par Michèle Grandjean.

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[1] Voir le chapitre 6 du livre La Monnaie dévoilée ; Gabriel Galand et Alain Grandjean

(L’harmattan, 1997) qui justifie cette thèse

[2] Les MEFO sont les titres  d’une société, la MetallurgischeForschungsgesellschaft, m.b.H., qui servent de monnaie d’échange convertible en Reichmarks sur demande.

[3]Voir la proposition de Frédéric Boccara  et le livre« Une autre Europe. Contre l’austérité. Pour le progrès social en coopération. Un autre Euro » 140 p., Petite collection Ecopo)

La libre circulation des capitaux

20 mai 2014

De Pierre Mendès-France à  Pascal Lamy

 

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Que l’Union Européenne ait adopté le principe de libre circulation des capitaux au sein de l’Union, peut se comprendre, même si ça se discute (ce principe ne peut pas être respecté par exemple en cas de crise bancaire, comme lors de la crise Chypriote). Mais   que ce principe soit mis en place et revendiqué avec les pays tiers reste un grand  objet d’étonnement. Pierre Mendès-France[1] l’explique de manière limpide :

« Nos partenaires (européens) veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à résister coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière (…)

Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français (…)

Les capitaux ont tendance à quitter les pays socialisants et leur départ exerce une pression dans le sens de l’abandon d’une politique sociale avancée. On a vu des cas récents où des gouvernements étrangers ont combattu des projets de lois sociales en insistant sur le fait que leur adoption provoquerait des évasions de capitaux (…)

L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale ».

Mais ce qui est encore plus sidérant c’est le rôle des socialistes dans cette décision et en particulier de Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce et dont on sait l’influence actuelle.

Un petit résumé du parcours de Pascal Lamy

Membre du comité directeur du PS de 1985 à 1994, il fut conseiller du ministre de l’Économie et des Finances Jacques Delors (avril1981-juillet1984) et directeur adjoint du cabinet du Premier ministre Pierre Mauroy (1983-1984). Il a exercé de 1983 à 1994 les fonctions de directeur de cabinet du président de la Commission européenne Jacques Delors, dont il fut par ailleurs le collaborateur au G7. Il est ensuite directeur général du Crédit lyonnais jusqu’en 1999. Il occupe le poste de commissaire européen au Commerce sous la présidence de Romano Prodi. Il est élu en 2005directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et quitte le poste fin 2013.

Tout s’est en effet joué sous Mitterrand dans les années 80[2]Le principe de la libre circulation des capitaux étaitinscrit dès 1957 par le traité de Rome (art. 56 du Traité instituant la Communauté Européenne ou T.C.E.), mais il n’était pas effectif. L’idée de constituer un grand marché européen fut relancée lors du sommet de Fontainebleau en 1984 organisé par François Mitterrand alors que la France occupait la présidence de l’U.E, ce qui aboutira à la signature de l’Acte unique européen en 1986. Cet Acte Unique  fut complété par la directive Delors-Lamy 88/361/CEE du 24 juin 1988  interdisant toute entrave à la circulation des capitaux.

L’article premier stipule : «Les États membres suppriment les restrictions aux mouvements de capitaux intervenant entre les personnes résidant dans les États membres», et dans son article 7 : «Les États membres s’efforcent d’atteindre, dans le régime qu’ils appliquent aux transferts afférents aux mouvements de capitaux avec les pays tiers, le même degré de libération que celui des opérations intervenant avec les résidents des autres États membres, sous réserve des autres dispositions de la présente directive». L’objectif estbien de créer une entière mobilité des capitaux au sein de l’Union Européenne et entre les pays membres de l’U.E. et les pays tiers.
La directive entra en vigueur en 1990.

On comprend mieux avec ce petit rappel historique la difficulté du PS à faire son aggiornamento sur la construction économique européenne : il va lui falloir d’une part reconnaître sa responsabilité historique, puis que ce fut une grave erreur. Il n’y a aucune justification sérieuse à la libre circulation mondiale des capitaux et pour le cas de l’Europe  ce n’est pas dans son intérêt. La débâcle annoncée du PS aux élections européennes  va peut-être le réveiller ?

 

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[1] En 1957, dans un discours prononcé à l’Assemblée Nationale, découverte due à Frédéric Lordon, voir son blog et son livre La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique. 2014. Les liens qui libèrent.

[2] Pour plus de détails voir le post d’Olivier Berruyer

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