Terre ! Des menaces globales à l’espoir planétaire Peter Westbroek, Le Seuil, 2009

Voici l’un de ces rares livres qui peuvent bouleverser notre vision du monde.

Livre lumineux. Qui nous fait voir comment la vie et la physique du globe interagissent sans cesse. Pour être plus précis, comment des processus de natures différentes interagissent pour produire des systèmes de plus en plus complexes. Comment, par exemple, la tectonique des plaques, les éruptions de grandes quantités de fer à la surface de la planète, l’apparition de formes vivantes nouvelles, etc…interagissent pour faire évoluer la concentration en oxygène de l’atmosphère qui est elle-même un déterminant majeur du vivant.


Se gardant soigneusement de tout finalisme notre auteur montre que la Terre poursuit une route ascendante. Elle est à ses yeux une entité organisée et soumise à un « développement cumulatif à cliquet ». Cette expression métaphorique est employée par Peter Westbroek pour désigner tous les processus à mémoire et asymétrie temporelle. La science, par exemple, où toute nouvelle découverte s’introduit dans un ensemble de connaissances et vient l’enrichir. Ce processus opère également à l’échelle de l’univers «Nul doute (…) qu’un accroissement global , au fil du temps, de sophistication et de liberté conduit à des niveaux d’organisation de plus en plus élevés.»1 Il conduit à l’émergence de la conscience : « on peut difficilement ne pas conclure que l’émergence de l’humanité, via l’évolution portait en germe une nouvelle conscience planétaire. (…) Lorsque les astronautes assistèrent au lever de Terre la Terre se vit elle-même de l’espace, à travers notre regard et pour la première fois depuis son existence »2.

Livre courageux qui allie rigueur scientifique (l’auteur est professeur à l’université de Leyde, et spécialiste de  géophysiologie 3) et vision d’ensemble de l’odyssée terrestre. Qui ose plaider pour un « couplage prudent » entre mythe et science, en en finissant avec le fossé entre la science froide et objective et les questions relatives au sens de la vie, les plus importantes pour chacun d’entre nous. Il reconnaît le fait que la découverte des temps géologiques (due à Hutton) eut des effets profondément perturbateurs. « La vie humaine devint dépourvue d’intérêt et le cosmos dénué de sens ? Le premier effet de la révolution huttonienne fut de désorienter »4.

Livre profondément humain. Le scientifique qu’est Peter Westbroek fait part de son émerveillement éprouvé au contact de la réalité.

« Ce dont nous avons besoin (…) c’est d ‘une certaine forme d’orientation – une lumière intérieure, une attitude fondamentalement lucide, émerveillée et distanciée. (…) Je propose en toute humilité d’essayer de rechercher cette orientation dans la réalité. »5

Il ne se prend pas pour autant les pieds dans le plat et distingue clairement l’activité scientifique et le sentiment que le contact avec la réalité peut susciter : « Si vous voulez établir un lien avec la réalité, la première chose à faire est de vous taire. Vous devez à tout prix ravaler vos émotions et vos commentaires ».6

Le rapport avec les thèmes abordés dans ce blog ?

D’une part une hypothèse sociologique, défendue par Richard Tarnas7 : l’aliénation inhérente à la « vision moderne du monde » favorise un esprit utilitaire. La soif spirituelle s’étanche dans le cannibalisme consumériste et le pillage planétaire. Revisiter cette vision c’est peut-être participer à l’inversion de ce délire.

D’autre part, comprendre que tout se passe comme si notre univers était doté d’un champ de force temporel « ascensionnel » est utile pour prendre du recul par rapport au maelstrom8 dans lequel nous semblons nous engloutir et échapper à la tentation du pessimisme, « sentiment logique » pourtant quand on examine la frénésie avec laquelle nous détruisons les conditions de notre propre survie. Ce n’est pas sombrer dans l’irresponsabilité qui consisterait à croire que les choses vont bien se passer au motif qu’une force supérieure pousserait l’histoire dans la bonne direction ; c’est situer sa propre action et son propre engagement dans un mouvement plus profond. C’est ce qui conduit à l’expérience de « flow » décrite par Mihaly Csikszentmihalyi 9.

Par les temps qui courent, on va avoir besoin d’énergie de ce type !

Alain Grandjean

1 Page 26.

2 Page 144

3 En résumé, c’est la science de la Terre, vue comme un organisme vivant.

4 Page 133

5 Pages 18 et 19

6 Pages 23 et 24

7 The passion of the Western Mind : understanding the ideas that have shaped our world view, New York, random House, 1991

8 Le fil conducteur du livre est un conte d’Edgar Poe, « Une descente dans le Maelstrom » qui illustre aux yeux de Westbroek l’intérêt de prendre de la distance par rapport à la crise actuelle par une vision de long terme.

9 Vivre : la psychologie du bonheur; Robert Laffont, 2004

Prospérité sans croissance : La transition vers une économie durable

Tim Jackson signe là un livre remarquable, qui affronte les enjeux les plus lourds du développement durable en sortant des schémas idéologiques. Il le fait dans une démarche interdisciplinaire  (pychologie sociale, physique, économie) bien documentée. Il propose des axes de solution tant en termes de gouvernance que plan d’investissement que de réforme fiscale.

Sa question centrale est portée dans le titre : les données physiques montrent que la croissance des flux de matière et d’énergie n’est pas durable. Or notre modèle repose sur la croissance de la consommation matérielle (le consumérisme) encouragée tant au niveau des entreprises que des gouvernements par des sollicitations de toutes sortes : publicité, incitation à l’endettement voire au surendettement. Cette frénésie conduit à une véritable razzia1 planétaire. Et maintenant à l’éclatement de la bulle financière qu’elle a engendrée.

Au sein des pays « développés » il est cependant démontré que le « plus de revenu » (déclinaison individuelle du plus de PIB) n’entraîne pas de « plus de satisfaction». Cette décorrélation commence à partir de 15 000 dollars de revenu par habitant2. Ceci est contraire à l’hypothèse centrale des économistes « néoclassiques » selon laquelle les augmentations de revenu sont souhaitées (donc souhaitables) parce qu’elles permettent d’acheter plus de biens et de services auxquels nous accordons de la valeur, et qui sont donc source de satisfaction … On voit dans le livre se dessiner une voie qui sort de cette contradiction et recommande aux Etats d’abandonner les politiques consuméristes suicidaires au plan écologique, si ce n’est éthique et social, les inégalités s’étant accrues considérablement dans les 30 dernières années.

EDIT : Voici le diagramme de corrélation entre bonheur et PIB. Merci à La Revue Durable de nous l’avoir communiqué.
Graphique Bonheur Revenus par Prosperity without growth


Si la croissance du PIB est encore l’alpha et l’omega de la politique économique c’est aussi pour des raisons macroéconomiques : plus de croissance c’est plus de chômage, moins de recettes publiques et le risque de voir les Etats sombrer de leur dette colossale. En un mot c’est la croissance ou le chaos3. Un peu de lucidité montre donc que le chaos serait inévitable ; soit par la croissance qui détruit les conditions de sa propre réalisation, soit par la décroissance qui conduit au chaos politique, social puis démocratique…Pour sortir de cette impasse Tim Jackson recommande une politique d’investissements écologiques, du temps de travail, et de sortie du productivisme (la croissance de la productivité du travail détruit des emplois).

Enfin il aborde –certes rapidement- la question des modèles macroéconomiques (comment leur faire intégrer des stocks de ressources naturelles ?), des politiques monétaires (ne faut-il pas limiter les excès des marchés en limitant la « planche à billets privée » et celle de la stabilisation des marchés financiers (taxe Tobin, réserves prudentielles).

Mon seul regret : si l’ approche est globale, il lui manque une dimension. La remise en cause de la compétition économique et financière internationale comme premier pilier de notre système économique. Or, sans la remise en cause du libre-échangisme, qui pousse à l’absence de coordination internationale, j’ai bien peur que les meilleures intentions du monde restent lettre morte.

Mais cela n’enlève rien de ses mérites à ce livre qui est à mes yeux une excellente lecture, recommandée chaudement (c’est le moment !) par la Revue Durable il y a quelques mois, à sa sortie. Espérons que ce livre inspire également la réflexion de nos partis politiques et imprègne leurs programmes politiques pour 2012…

Alain Grandjean

1 Voir Fiscalité écologique et razzia planétaire Article publié le 06 Avril 2010, par Dominique Bourg et Nicolas Hulot dans le journal le monde

2 Ce qui pose quand même un vrai problème : à 7 milliards d’habitants un PIB à 15 000 dollars par habitant est forcément supérieur à 105 000 milliards de dollars soit en gros le double de l’actuel. Toutes choses égales par ailleurs cela conduit à doubler les émissions de GES….Ce n’est donc pas possible avec les modes de production et de consommation actuels.

3 Titre d’un livre de Christian Blanc

Le climat sauvé par la pénurie des énergies fossiles ?

La dérive climatique est liée, comme on le sait, aux émissions de gaz à effet de serre (environ 50GTCO2 eq par an en ce moment) dont 60 % en gros sont dues à la combustion d’énergie fossile. A-t-on assez d’énergie fossile pour déstabiliser le climat ? La réponse est malheureusement très claire : on a beaucoup trop d’énergies fossiles.

Pelle
Creative Commons License photo credit: Grégory Tonon

Quelques chiffres simples permettent de le montrer. Dans un papier publié dans Nature en 2009[1] Meinshausen et al. évaluent à 1000 GTCO2 notre « budget cumulé d’émissions «sur la période 2000-2050 si nous voulons ne pas dépasser une augmentation de 2°C de la température moyenne planétaire, avec une probabilité de 75%. En 2008, nous avons déjà consommé le tiers de ce budget. Il nous en reste donc en gros 650 GTCO2. [precision 3 juil 2010 ] Une tonne de CO2 étant générée par la combustion de 0,27 tonne de carbone, il ne nous faut donc pas bruler plus de 180 GTC sur la période 2010-2050. Il s’agit là d’une surestimation puisque la déforestation est également à l’origine d’émissions importantes de CO2[2].


Du coté des ressources les estimations de réserves prouvées de BP 2009[3] sont les suivantes (exprimées en G tonnes de carbone):

  • pétrole : 150
  • gaz : 220
  • charbon : 715


Total : 1085 GTC, soit 6 fois notre « budget » d’ici 2050.

Les estimations de ressources résiduelles (les réserves prouvées augmentées des ressources probables) varient fortement notamment pour le charbon. Un ordre de grandeur de 2000 GTC pour le total des fossiles encore sous terre n’est probablement pas sur estimé[4]. Il est donc bien évident que nous avons beaucoup trop de fossiles par rapport à ce qu’il est suffisant de déstocker pour déstabiliser le climat.

Allons-nous assez vite ? Actuellement nous « tournons » pour le déstockage des fossiles à environ 8 GTC par an. A ce rythme, nous aurons donc dépassé les 180 résiduels dans un peu plus de 20 ans. [correction du 3 juil 2010, merci aux commentateurs pour leur attention]

Bref la messe est plus que dite. Aucun espoir n’est permis du côté du stock physique des énergies fossiles pour limiter la dérive climatique. Il va nous falloir ralentir très vite leur combustion et /ou les émissions dans l’air liées à cette combustion. Cela ne peut que nécessiter une véritable révolution énergétique et des moyens considérables qui lui soient affectés, maintenant !

Alain Grandjean



[1] Meinshausen Malte, Nicolai Meinshausen, William Hare, Sarah Raper, Katja Frieler, reto Knutti, david Frame, et Myles allen (é009) . « Greenhouse-gas émission targets for limiting global warming to 2°C ». Nature 458, 1158-1162. http://www.nature.com/nature/journal/v458/n7242/full/nature08017.html

[2] A un rythme d’environ 5 GTCO2 en ordre de grandeur par an…avec un stock important de l’ordre de 2000 GTC.

[4] Le GIEC a évalué, dans son rapport 2007, à 3700 GTC le stock de l’ensemble des fossiles sous terre avant leur exploitation industrielle et à 244 GTC le déstockage de 1750 à 1994. On peut donc évaluer le déstockage industriel à ce jour, à environ 600GTC. Il resterait donc 3100 GTC.

« Les habits verts de la croissance » publié dans Sciences Humaines

Un de mes articles publié dans « Sciences humaines ». En voici le début, vous pouvez lire la suite sur le site de Sciences Humaines

La période de transition économique que nous traversons aboutira-t-elle à l’émergence d’un capitalisme vert ? À la condition que des incitations fiscales et réglementaires promeuvent l’environnement, le respect des ressources et le long terme.

S’il est facile de constater que la généralisation de notre modèle de développement est impossible, tant la pression sur les ressources naturelles est élevée, il est évidemment bien plus difficile de dire ce que pourrait être une croissance durable ou « verte ».

Mais qu’est-ce que la « croissance » et quelle est sa relation avec la gestion des ressources et l’environnement ? Dans une première phase, la croissance du PIB s’accompagne en général de progrès social et de détérioration de l’environnement. Dans une deuxième phase, les sociétés, plus développées, réussissent à contenir les nuisances environnementales locales. Mais aujourd’hui, nous entrons dans une troisième phase, celle des nuisances globales, comme le dérèglement climatique, fortement corrélées à la croissance du PIB, du moins dans le modèle économique actuel. La légitimité de cette croissance est alors …
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