Reconstruire l’Europe sur 3 piliers

Le fardeau de la dette publique engendre un risque de récession et de crise sociale, voire d’effondrement de l’Euro. La contraction budgétaire annoncée va en outre à l’encontre des impératifs de résolution de la crise écologique qui demande d’importants financements structurants qui ne sont pas apportés par les marchés financiers du fait d’une rentabilité financière à court terme insuffisante. La puissance publique doit encore investir dans le logement, le transport, l’énergie, l’agriculture alors que les marchés financiers nous imposent une contraction de la dépense publique, tout en sanctionnant le risque de récession qui peut en résulter ! Le seul moyen de résoudre cette équation est d’autoriser des dépenses d’investissement dans le développement durable en les faisant financer, dans des limites rigoureusement définies, par la Banque Centrale Européenne. C’est ce qui permettra de redonner aux Etats européens les moyens de financer l’économie et de les mettre à l’abri des humeurs des marchés financiers. C’est la seule réponse à l’incompréhension des citoyens qui pensent qu’on sauve les banques avec l’argent des contribuables, sans effet tangible sur l’emploi.

La BCE, conformément aux traités de l’union monétaire européen, ne peut intervenir de la sorte qu’en cas de circonstances exceptionnelles et, à l’évidence, s’il ne s’agit pas juste d’un raccommodage ou d’une opération visant à favoriser l’absence de rigueur de certains Etats Membres. C’est ce qu’elle vient de faire face au risque de défaut de paiement en cascade sur les dettes souveraines et de pertes bancaires massives en résultant.

C’est ce qu’elle pourrait faire face au risque bien plus important encore d’une crise pétrolière et de la dépendance mortelle de l’Europe en la matière. La France dépense par exemple 55 milliards d’euros par an en gaz et pétrole, au cours actuel. Les ménages et les entreprises consacrent donc une partie importante de leur richesse à acheter de l’énergie aux pays producteurs, au lieu de générer des dynamiques vertueuses pour l’emploi et la compétitivité. Que se passerait-il avec un baril à 150 dollars, valeur qui ne peut être exclue du fait de la reprise économique dans les pays émergents ?

Il est possible de construire une solution qui réponde aux divers enjeux actuels : besoin de relance de l’emploi et de l’activité économique, investissement dans les technologies de demain et assainissement de la situation budgétaire des Etats, des entreprises et des ménages. Cela passe par la création au niveau européen d’une ligne budgétaire dédié à l’investissement dans la décarbonisation de l’économie.

  • mettre en place une ligne de financement européenne dédiée au défi de la décarbonisation nécessaire de l’économie (rénovation thermique des logements, infrastructures ferroviaires et électriques (compteurs intelligents), nouvelle impulsion aux énergies décarbonées1…). L’enjeu est de réussir, en situation de crise, à créer une Politique Energétique Commune. Une économie bas carbone c’est une économie qui réduit ses importations et sa dépendance aux hydrocarbures et une Europe capable de négocier avec les pays producteurs. La France dispose de champions mondiaux sur ces sujets et des structures pour gérer ces financements suite au travail sur les investissements d’avenir.
  • accompagner ce financement de mesures strictes et crédibles tant en termes budgétaires que réglementaires pour que l’opinion comprenne que les Etats sont bien en train de reprendre la main sur les deux domaines de perception de dérive : les finances publiques, et les excès bancaires. Ces mesures seront nécessaires pour obtenir l’accord de l’Allemagne. Il s’agit d’inventer un nouveau pacte, de développement durable, se substituant au pacte de stabilité et de croissance.

  • mettre en place un signal-prix carbone, tel que la relance économique ainsi provoquée ne conduise pas, paradoxalement, à aggraver le problème climatique ; plus généralement, il s’agit d’accoucher à marche forcée d’une fiscalité écologique qui transfert l’assiette des prélèvements du travail vers la consommation de ressources naturelles.
  • créer au niveau européen des mécanismes d’ajustement aux frontières permettant aux entreprises européennes de ne pas être pénalisées par cette révolution fiscale et de renforcer leur compétitivité.
  • renégocier une politique agricole commune régulant les prix à un niveau rémunérateur et stable, réduisant nos importations et notre dépendance aux hydrocarbures et aux protéagineux et valorisant la contribution de l’agriculture aux enjeux environnementaux.

La crise actuelle crée une nouvelle donne. Il nous faut partir sur de nouvelles bases avec une nouvelle stratégie, par la mise en place au niveau européen de trois piliers : un pacte de développement durable et deux grandes politiques communes modernes, la PAC et la PEC, génératrices d’emplois et d’innovation, améliorant notre balance commerciale et économisant les ressources naturelles. Elle signera les retrouvailles de l’écologie et de l’économie.

Seule, cette nouvelle dynamique européenne permettra à l’Europe de se reconstruire et de peser au G20+ et dans la négociation climatique.

Alain Grandjean

1 Les technologies permettant de réduire par 2 les émissions de GES à horizon 2050 sont disponibles ou le seront d’ici 2015 (Rapport de l’Imperial College , Alain Bucaille, mai 2010)

Monétiser la dette : la BCE vient de faire un premier pas. Quel sera le second ?

Comme nous l’avions prévu (voir « Monétiser la dette publique, pour mettre fin à la spéculation et redresser l’Europe, tout en évitant la crise énergétique (joli programme !)… ») Jean-Claude Trichet a franchi le Rubicon le 9 mai en acceptant de déclarer que la Banque Centrale Européenne allait racheter les titres publics détenus par les banques. C’est cette déclaration qui a rassuré les marchés et les banquiers plus que les 750 milliards européens. Pourquoi ? Parce que cela met un terme au risque que les banques, dont les comptes sont toujours discutables1 et qui ont des gros engagements sur les pays d’Europe du Sud soient obligées de provisionner les risques de défaut sur les dettes souveraines. Et c’est ce risque (le fameux risque systémique) qui a motivé la BCE à prendre cette décision, considérée il y a peu comme impensable, notamment parce que l’Allemagne était supposée ne pouvoir jamais l’accepter.

Soulignons aussi que la BCE a annoncé simultanément qu’elle lancerait des opérations d’absorption des liquidités, pour éviter tout risque inflationniste. La Fed a déjà mis en place ce type de dispositif. Ceci montre que l’épouvantail inflationniste est terrassable quand on le veut…et qu’il s’agit bien d’un mythe.


Pourquoi cette mesure est considérée comme un « virage sans précédent » ? Techniquement la BCE peut en effet racheter des titres publics aux banques, dans le cadre des opérations quotidiennes de « refinancement ». Mais cette possibilité n’avait jamais été utilisée pour racheter des titres publics de manière durable car c’est complètement contraire à l’esprit du traité de l’Union Européenne qui interdit le financement des dettes publiques par la Banque Centrale. Or à l’évidence si les banques secondaires cèdent leurs titres publics contre de la monnaie centrale sur une période indéterminée, cela revient à ouvrir la boite de Pandore : tout Etat de la zone Euro pourrait émettre un nouveau titre de dette qui pourrait être achetée par toute banque puisqu’elle sait que la banque centrale l’acceptera sans condition, donc que c’est absolument sans risque.

Ce n’est néanmoins pas encore du « quantitative easing » nom technique politiquement correct pour « monétisation de la dette publique par achat direct de la Banque Centrale aux Etats émetteurs » ou encore « création monétaire par les Etats » ou encore « planche à billets ». Impossibilité juridique en Europe dans le traité de Lisbonne par son article 123 qui reprend l’article 104 du Traité de Maastricht. Mais opérations courantes pour les banques anglaise, américaine et japonaise.

Quelle est la différence ? Sur le plan juridique, il faut modifier le traité de Maastricht pour le faire. Sur le plan économique c’est différent car les banques achètent les dettes publiques avec un taux d’intérêt et se refinancent en partie à un autre taux (moins élevé) ; elles se font du gras au passage, ce qui est d’ailleurs bien connu et accepté car il s’agit de redresser les comptes de ces acteurs2. Et le « service de la dette », à savoir les intérêts payés chaque année pour son financement vient aggraver les déficits publics et sont comme on l’a vu (voir « Le financement des retraites, la dette publique et la dette écologique »…) à l’origine de l’effet boule de neige et de l’explosion de la dette publique.

Le Rubicon a été franchi certes pour des circonstances exceptionnelles mais il a été franchi. Réaffirmons que ce franchissement contrairement à l’analyse qui était répandue n’est pas défavorable à l’Euro mais bien contraire, comme on l’avait dit ici, le sauve.

L’Euro est sauvé… pour longtemps ? Rien n’est moins sûr. Comme le soulignent nombre d’observateurs les problèmes structurels de « gouvernance » de l’économie européenne ne sont pas résolus. Il n’y a rien à attendre des politiques de restriction budgétaire qui vont évidemment aggraver la situation économique européenne sans pouvoir permettre aux entreprises européennes d’être compétitives et durablement exportatrices vers les pays émergents, qui se passent de plus en plus de nous.

Il faut maintenant aller au bout de la logique et sortir de ce carcan invraisemblable qui condamne l’Europe au déclin. Tournons une page et changeons de modèle. Le redressement économique et financier de l’Europe est à notre portée si nous avons la lucidité, l’intelligence et le courage de remettre en cause nos dogmes. Je vous proposerai quelques pistes de ce changement de modèle et vous invite à lire ce remarquable papier de Gaël Giraud (économiste de l’Ecole d’économie de Paris). EDIT : nous avons retiré l’article, pour conserver réserver l’exclusivité de sa publication à l’auteur. Désolé et merci à lui.

EDIT 2 : Une version courte du papier de Gaël Giraud vient de paraître dans les Echos, vous pouvez la consulter ici.

Alain Grandjean

1 Rappelons que les actifs « pourris » ne sont pas valorisés- de manière dérogatoire aux règles de comptabilité actuelles- à leur valeur de marché (qui est en gros nulle). Qui peut dire quelle est la juste valeur de ces actifs ?

2 Il n’est pas sûr néanmoins que l’opinion publique continue à accepter ses renflouements permanents, dont elle sent bien que c’est le contribuable qui va l’assumer, ce qui est vrai via le service de la dette publique…

Dette publique : quelques leçons des 30 glorieuses

Pour analyser les effets de la monétisation de la dette publique, il est intéressant de se pencher sur une période de l’histoire française où cette pratique était monnaie courante, (qu’on me pardonne ce jeu de mot trop facile).

Rappelons tout d’abord que l’économie française s’est plutôt bien portée pendant cette période. La croissance du PIB en volume par habitant est en moyenne de 4,1 % sur la période 1950-1973 ; le taux de chômage sur la même période est de 1,8 %.

Les inégalités sociales se sont réduites, des dispositifs sociaux efficaces ont été mis en place. Les crises[1] monétaires et financières étaient absentes du paysage. Il n’est pas question ici de tenter de faire de cette période un modèle à copier, juste de remettre en cause une idée reçue den matière monétaire, avec quelques données simples.

Regardons du côté de la planche à billets. Le compte du Trésor Public à la Banque de France pouvait jusqu’en 1973 être débiteur : la Banque France  pouvait donc faire des avances à l’Etat. Par ailleurs, dans cette période, le poids des billets (crées par la Banque de France) dans la masse monétaire[2] était beaucoup plus important qu’aujourd’hui : 46% en 1950 contre un peu plus de 15% aujourd’hui. Quant aux dépôts à vue, une partie était issue en direct de la Banque de France par les comptes du Trésor : un fonctionnaire était payé par un chèque tiré sur le compte du Trésor à la Banque Centrale. D’autres acteurs privés avaient leur compte à la Banque de France, ce qui à ma connaissance ne se pratique plus. Bref la monnaie était créée de fait de manière significative[3] par l’Etat et pour son compte. La monnaie centrale s’introduisait directement dans l’économie , ce qui n’est plus le cas aujourd’hui que pour la croissance de la masse des billets en circulation.

Cette « facilité » a-t-elle conduit à une dérive de l’inflation et à celle de la dette publique ? La réponse tient en deux séries statistiques et un petit rappel historique.

Décennie 1950 1960 1970
Inflation 6,5% 3,9% 8,9%

Une inflation de 4 % ce qui est la moyenne de la période 1953 à 1973 (il a quand même fallu quelques années pour purger les dépenses de guerre) est-ce vraiment intolérable ?

Les prix ont en revanche connu une vraie poussée au moment du choc pétrolier  :

1972 : 6,2%

1973 : 7,3%

1974 : 13,7%

Pour ceux qui ne se le rappellent pas, le prix du pétrole a connu une poussée vertigineuse dans la décennie 70 (il a été multiplié par 8 en dollars constants de 1973 à 1980). On peut comprendre que les prix à la consommation aient un peu suivis… On comprend mal en revanche l’obsession dogmatique qui veut faire croire que c’est la planche à billets qui est à l’origine de cette hausse des prix.

Quant à la dette publique voilà son évolution de 1950 à 2000 en pourcentage du PIB

Dette publique française de 1950 à 2000

Année 1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000
Dette/PIB 41% 34% 28% 18% 20% 16% 15% 20% 25% 42% 58%

A l’évidence jusqu’au choc pétrolier l’Etat français s’est donc désendetté tout en ayant la main sur la planche à billets. Et l’inflation a été maîtrisé à un niveau acceptable ( le chef économiste du FMI Olivier Blanchard a proposé récemment que le taux de 4% soit la nouvelle cible visé par la Banque Centrale, en lieu et place du 2% fétiche, cela me semble assez raisonnable).

Pour nous résumer, les 30 glorieuses démontrent qu’il n’est pas nécessaire de mettre l’Etat sous tutelle des marchés pour qu’il maîtrise sa dette publique, tout en limitant l’inflation à un niveau raisonnable.

Bref si les 30 glorieuses ont pêché ce n’est pas par la monnaie… Les points aveugles de cette période sont maintenant bien connus : une croissance qui se fait sur le dos des producteurs d’énergie et de matières premières (d’où la sidération quand l’OPEP a compris son pouvoir de marché) , une indifférence aux impacts écologiques du modèle de développement, un projet de reconstruction qui n’a pas vraiment embrayé sur un nouvel horizon.

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Mais, surtout la sortie de la crise pétrolière s’est accompagnée de la domination d’une nouveau modèle économique et financier, ultralibéral[4]. Espérons que la crise actuelle va nous permettre de tourner une page plutôt sombre de notre histoire. On a opposé aux 30 glorieuses les 30 piteuses. Elles sont maintenant quadragénaires et c’est vraiment trop.

Alain Grandjean


[1] On s’habitue presque maintenant à la fatalité des crises monétaires et financières qui sont en fait apparues après la fin des accords de Bretton-Woods et le début des changes flottants et de la dérégulation financière.

[2] Masse monétaire M1 qui est le total des moyens de paiement (pièces de monnaie, billets, et comptes courants). Nous avons expliqué ave Gabriel Galand dans la Monnaie dévoilée pourquoi M1 était un meilleur indicateur de la masse monétaire que M3.

[3] Il faudrait prendre un peu de temps pour calculer cette part. Ce n’est pas indispensable à ma démonstration, car ce qui compte essentiellement c’est que l’Etat ait eu le droit de faire « tourner la planche à billets »

[4] Gaël Giraud (voir 20 propositions pour réformer le capitalisme) dirait, sans doute plus justement, libertarien. En un mot ce sont les idées défendues par F.Hayek et poussées par de nombreux think tanks issus de l’association du Mont-Pèlerin, et qui vont réussir à mettre au pouvoir Thatcher et Reagan.

Monétiser la dette publique, pour mettre fin à la spéculation et redresser l’Europe, tout en évitant la crise énergétique (joli programme !)

La crise actuelle a quelque chose d’hallucinant. Le système financier sauvé à grands renforts de mesures « non conventionnelles » (des aides publiques massives) vient attaquer les Etats affaiblis par ces mesures. Il faudrait maintenant que les Etats se disciplinent et fassent avaler aux citoyens qui n’en demandaient pas tant la pilule d’une rigueur incompréhensible, injuste et anti-économique.

La situation me fait penser à l’histoire de cette grenouille qui accepte de porter un scorpion sur son dos pour lui faire traverser une rivière. La grenouille refuse au début en disant au scorpion « tu vas me piquer ». Le scorpion répond : « ce serait contraire à mes intérêts ; si je te pique je me noie avec toi ». La grenouille, rassurée par ce raisonnement, accepte de porter le scorpion qui la pique au beau milieu de la rivière. Alors qu’elle ouvre des yeux désespérés et effarés, le scorpion, avant de mourir, lui dit : « que veux-tu, je suis un scorpion. »

Les Etats n’ont pas su imposer à temps les mesures lourdes, en terme de régulation, qu’ils devaient obtenir en contrepartie des aides massives qu’ils ont accordées. Si l’Europe continue dans la voie complètement autiste qu’elle prend sous la direction de Trichet, le pire est probable. Des tensions sociales contagieuses, une dépression économique croissante, le retour du populisme et pour finir le chaos. Toute politique déflationniste comporte ces risques. C’est le chancelier Bruning qui a fait le lit d’Hitler.

Monétiser la dette publique, dans des proportions à bien évaluer (j’y reviendrai dans un prochain post) a au contraire les avantages considérables suivants :

- mettre fin à la spéculation. C’est ainsi que pratique la FED. La FED, qui n’a jamais eu de pudeur de jeune fille, sait intervenir quand il faut[1]. Or dès que les marchés savent qu’il est dangereux de jouer, ils arrêtent. Le rachat des bons du Trésor directement par la FED est une pratique courante dont je n’ai jamais observé qu’elle était inflationniste. Comme déjà dit, elle est créatrice de bulles spéculatives, de hausse des prix de certains actifs, pas de hausse des prix généralisés.

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- détendre immédiatement la pression exercée par les services de la dette sur les déficits publics et permet de retarder les mesures d’austérité qui vont ralentir l’économie, aggraver le chômage, aggraver les déficits et créer des tensions sociales insupportables

-permettre le financement d’un plan climat-énergie ambitieux qui permette de réduire rapidement notre dépendance et notre facture pétrolière et gazière, tout en réenclenchant la création d’emplois dans des secteurs d’avenir et en relançant la dynamique de négociation internationale.

-redonner un projet et de l’espoir dans une période dépressive.

Paradoxalement c’est certainement la seule manière de sauver l’Euro. Personne ne voit comment les Etats surendettés qui viennent de sauver la Grèce après avoir sauvé les banques pourraient résister aux attaques qui vont s’enchaîner de l’Espagne à l’Angleterre en passant par le Portugal et l’Italie, pour finir par l’Allemagne et la France.


Je pense que la BCE va être obligée de céder à cette évidence et de franchir alors la ligne rouge de l’article 123 du traité de Lisbonne. Il sera alors évident qu’il s’agissait d’un dogme insensé. Et il pourra être possible de rebâtir un traité intelligent, parce que ce sera nécessaire. Ceux qui disent aujourd’hui qu’il ne faut pas franchir cette ligne rouge au motif que l’Euro pourrait en mourir font une erreur radicale. C’est l’inverse exact qui est vrai.


Evidemment cette mesure ne peut suffire à elle seule. Comme je l’ai dit précédemment il ne s’agit pas de laisser filer les déficits publics primaires. Il ne faut  pas non plus se laisser écraser par la  puissance économique des pays émergents. Au fond n’allons-nous pas accoucher dans la douleur d’un nouveau modèle?


[1] Parfois bien trop, c’est un autre et important problème, la FED n’est pas un modèle à suivre sur tous les plans.

Sortie du livre “Vers une société sobre et désirable” : à lire

J’ai le plaisir de vous annoncer la sortie chez PUF du livre “Vers une société sobre et désirable“.

Ce livre est issu d’un colloque qui s’est tenu le 26 novembre 2009, sur la base d’un texte du Comité de Veille Ecologique de la Fondation Nicolas Hulot, intitulé “Evolution Chapitre 2″. L’idée centrale c’est que nous vivons un tournant de l’histoire de l’humanité et que nous avons à écrire un nouveau chapitre de son histoire.
A ce colloque sont intervenus des économistes (comme Jean-Luc Gréau et Nicolas Bouleau), des juristes, des historiens, des philosophes (comme Marcel Gauchet), des sociologues (comme Pierre Rosanvallon) des politiques (Chantal Jouanno), des scientifiques des neurosciences…

J’y ai apporté ma modeste contribution. Au total l’ensemble fait un tour d’horizon avec des angles de vues variés des grandes questions qu’il faut se coltiner. Je dois vous dire que je suis impressionné du résultat. Il y a là vraiment matière à réflexion.

Deux petites remarques néanmoins : 500 pages, et ….25 euros TTC
Bonne lecture

Monétiser la dette publique. Oui mais…

J’ai proposé dans le précédent post que le financement de la dette publique se fasse directement par la Banque Centrale à taux nul, ce qui supprimerait la machine infernale qui met les finances publiques dans l’impasse et poserait la question du financement des retraites de manière radicalement différente. En termes plus techniques, il s’agit de “monétiser la dette publique”. Je réponds maintenant aux premières objections qui viennent à l’esprit.

1 Oui mais… c’est inflationniste

Monétiser la dette publique c’est en effet injecter de la monnaie. Mais c’est ce que font les banques privées qui créent aujourd’hui la monnaie qui circule. Pourquoi la monnaie créée par les pouvoirs publics, si elle l’est dans les mêmes quantités que la « monnaie privée »1, serait plus inflationniste qu’elle ? Mystère. Cet argument pourrait suffire mais essayons de tordre le coup en passant à quelques idées reçues.

Les dérives inflationnistes corrélées à la planche à billets ne se sont constatées que dans des situations de crises particulières (la France révolutionnaire, l’Allemagne de Weimar condamnée à des réparations de guerre insupportables, les pays de l’Est en sortie de communisme…). Il n’est en plus pas facile dans ces contextes de savoir ce qui est à la cause de quoi. La hausse des prix oblige à créer de la monnaie dont l’abondance peut faire craindre une hausse des prix, qui peut être anticipée par les acteurs économiques. Où est la poule et où est l’œuf 2? En tous les cas on ne peut comparer le cas des pays européens aujourd’hui et les situations d’hyperinflation.

L’inflation a été maîtrisée en France au début des années 80 grâce à la sortie de la spirale hausse des prix hausse des salaires hausse des coûts hausse des prix ; cette spirale a été cassée avec la suppression de l’indexation salariale. La hausse des prix avait elle-même été aggravée par les chocs pétroliers. Aucune de ces causes n’est liée à la hausse de la quantité de monnaie en circulation. Depuis 30 ans d’ailleurs il n’y a plus de corrélation entre la quantité de monnaie en circulation (mesurée par M1) et la hausse des prix.

On pourrait même être en droit de penser que la création de « monnaie privée » génère, elle, une hausse de prix dans certains secteurs. L’afflux de prêts immobiliers à des conditions de taux et de durée plutôt favorables a exercé une pression à la hausse dans un marché où l’offre est insuffisante. Le financement public de programmes de logements aurait sans doute l’effet inverse. Bref la « monnaie privée » a été inflationniste là où la « monnaie publique » aurait pu être déflationniste.

2 Oui mais… c’est priver les Etats de la discipline imposée par les marchés

Le cas actuel de la Grèce montre bien ce que veut dire discipline de marché… La croissance exponentielle de la dette publique est inévitable en présence de déficits publics, dès que les taux d’intérêt sont supérieurs au taux de croissance. Ce qui finit par arriver si les marchés estiment que l’Etat n’est pas capable d’imposer des mesures de rigueur. Cela exerce une pression considérable sur les Etats pour imposer cette rigueur… à froid. Et cette rigueur se traduit par des plans d’austérité douloureux. Ces plans d’austérité ont montré leurs effets négatifs (en général récessifs et antisociaux) dans tous les cas où ils ont été appliqués dans l’urgence (c’est le cas des plans d’ajustement structurel imposés par le FMI et dénoncés entre autres par Joseph Stiglitz).

Il est clair que la monétisation de la dette publique supprime ce pouvoir. Est-ce vraiment un inconvénient quand on pèse ceux de ces plans d’austérité ?

Comme on le verra dans le point suivant, il ne s’agit évidemment pas de se passer de la nécessité d’un contrôle des finances publiques mais pas sous le diktat des marchés et c’est bien ce qui est visé. Doit-on désespérer à priori des systèmes démocratiques et de leur capacité à gérer les finances publiques ? La littérature économique abondante « montrant » que les dirigeants ont de bonnes raisons (au sens de rationnelles) de ne pas incarner l’intérêt général ne sont pas une preuve de l’incapacité des gouvernements et des opinions à accepter librement des contraintes.

A l’inverse, il n’est pas du tout certain que les mesures drastiques imposées sous le diktat des marchés soient acceptées. Le risque d’une dérive populiste est toujours présent. On cite l’exemple de la Suède et du Canada qui ont réussi de très lourdes réformes de leurs finances publiques. Précisément deux cas où les réformes ont été menées démocratiquement.

3 Oui mais… c’est ouvrir la boîte de pandore d’un déficit potentiellement illimité, puisque toujours financé.

L’impôt et les prélèvements obligatoires sont bien sûr le premier moyen de financement des dépenses publiques et des transferts sociaux. Il appartient aux dirigeants de le rappeler et de redonner le sens civique aux citoyens qui l’auraient perdu ou croiraient qu’on peut bénéficier de routes, d’écoles, d’hôpitaux, de sécurité, sans en payer le prix.

En situation « normale » les finances publiques doivent être équilibrées. La possibilité de recourir à la banque centrale est à réserver à une situation de crise comme aujourd’hui ou dans des cas de récession prolongée.

L’un des moyens de limiter ce recours à ces situations bien définies est de maintenir l’indépendance de la Banque Centrale, pour autant que ses statuts lui permettent de réaliser ces financements dans un cadre défini.

4 Oui mais… en Europe c’est donner un avantage aux pays les moins vertueux

La vertu économique de l’Allemagne est souvent mise en avant. Or le modèle allemand n’est pas généralisable. Tous les pays du monde ne peuvent avoir une balance commerciale excédentaire. Et surtout qu’est-ce qu’une vertu économique qui passe par les salaires comprimés et une vie de moins en moins agréable ?

Surtout, si tous les pays de la zone Euro peuvent financer dans les mêmes conditions leurs dettes publiques, on ne voit pas bien le désavantage asymétrique qui serait ainsi créé.

5 Oui mais… l’Allemagne s’y opposera avec la plus grande fermeté.

C’est en effet plus que probable. Supposons néanmoins que cette solution fasse l’objet d’un débat public large et que nos concitoyens comprennent que les restrictions imposées de force à la Grèce et dont ils craignent qu’elles soient un jour imposées à la France ne sont pas une nécessité. Supposons que le lien avec la réforme des retraites soit alors fait. L’opinion française pèsera alors très lourdement dans une négociation avec l’Allemagne. D’autant que la rigueur allemande n’est pas nécessairement appréciée par tous les allemands…

6 Oui mais…c’est contraire au Traité de Lisbonne.

En effet. C’est même contraire au cœur de ce qui a présidé à l’accord créant l’Euro. L’Allemagne a imposé des statuts de la BCE et un article 104 « copiés-collés » des statuts de la Bundesbank et du modèle de politique monétaire allemand. La France et les autres pays ont accepté en pensant que le prix à payer de cette concession serait faible par rapport aux avantages apportés par l’Euro. La crise est passée par là. La balance des avantages et inconvénients d’un Euro ainsi piloté est aujourd’hui beaucoup plus discutable et discutée. Par ailleurs, la crise Grecque a fait exploser un tabou. Il est devenu concevable que l’Euro disparaisse ou que des monnaies quittent la zone Euro. Enfin, l’Allemagne propose un renforcement (donc une modification) du Traité pour que soient sanctionnés politiquement les Etats « laxistes ». Une réforme du Traité est donc bien à l’ordre du jour pour tirer les leçons ce cette crise. Profitons-en pour corriger en profondeur ce qui doit l’être. Si cela prend trop de temps il faudra bien se poser cette question. Cette renégociation n’est-elle pas préférable à ce qui pourrait être un scénario du pire : des mesures de rigueur déflationnistes, un choc pétrolier (dû à la reprise économique des émergents) et comme dans les années 30 la chute des démocraties, et dans ce cas la fin du Traité de l’Union Européenne et de l’Euro ?

Alain Grandjean

1 Entre guillemets, car la monnaie est dans les deux cas un bien public. Par facilité on dira monnaie privée pour monnaie créée en contrepartie d’une dette par les banques privées, et monnaie publique, pour monnaie créée par la banque centrale en contrepartie du paiement d’une dette publique.

2 Nous avons montré dans le cas de l’Allemagne de Weimar, que le déclenchement de la spirale a été l’incapacité de l’Allemagne à payer ses réparations de guerre et la hausse des prix qui en est résultée. La planche à billets n’a fait que suivre. (voir La monnaie dévoilée, G.Galand et A.grandjean, L’harmattan, 1997)