Le financement des retraites, la dette publique et la dette écologique

Le parallèle est souvent fait entre dette publique et dette écologique. La question du financement des retraites redonne de la vigueur à cette comparaison qui me semble pourtant dénuée de fondement. Particulièrement parce que la dette publique est un faux problème, dont la solution est simple comme de l’eau de source.

Dans le domaine comptable toute dette est contrepartie d’une créance, les deux s’annulant. C’est d’ailleurs en gros ce qui se passe quand la monnaie s’effondre, comme au temps de la république de Weimar. Les débiteurs se sont enrichis de la somme perdue par les créanciers. L’économie allemande dans son ensemble ne s’est pourtant pas effondrée à l’époque1. Au contraire, quand les ressources physiques viennent à manquer, comme sur notre bonne île de Pâques (Lire notre livre « C’est maintenant« . Ou en lire quelques critiques.), l’économie s’effondre. Un proverbe attribué2 à un sage indien le dit de belle manière : « Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été pêché, alors on saura que l’argent ne se mange pas. »

La dette publique c’est une dette des administrations envers ses créanciers. Le passif des uns est égal à l’actif des autres. Supposons que cette dette soit tout simplement annulée. Les créanciers verraient une partie de leur épargne annulée. Cela leur serait déplaisant3, mais au même moment l’état de l’économie serait inchangé : il y aurait toujours des entreprises, des travailleurs, des machines, des savoir-faire, des ressources etc. Supposons plus modestement que l’inflation soit de 5 % ; cette épargne perdrait chaque année de la valeur, sans impact direct sur la capacité de l’économie à faire face aux besoins des français.

Plus précisément, il est intéressant de comprendre le mécanisme de formation de la dette publique française. Fin 1980 la dette publique était en gros de 500 milliards de francs, soit 75 milliards d’euros (et 20% du PIB). Fin 1990 , elle était de 275 milliards d’euros; le déficit public total primaire (c’est-à-dire le déficit avant paiement des intérêts) de la décennie 80 s’est élevé à environ 50 milliards d’euros. La croissance de la dette sur cette décennie, environ 200 milliards d’euros, est donc due pour 75% aux intérêts de cette dette.

Le même raisonnement s’applique sur la période 1980-2010 qui conduit à une dette de 1500 milliards d’euros, soit 80 % du PIB. Un petit tableau permet de voir d’où vient la situation de la dette publique actuelle.

Dette 1980 Dette 2010 Variation de la dette de 1980 à 2010

Total des soldes primaires

sur la période 1980-2010

Intérêts
75 Milliards d’euros 1500 Milliards d’euros 1425 Milliards d’euros 250 Milliards d’euros 1175 Milliards d’euros
18% 82%

Sur cette période on voit que la dette est principalement constituée à 80 % du paiement des intérêts et de leur capitalisation sur la période4. C’est l’effet boule de neige bien connu. Si les intérêts avaient été nuls sur la période la dette publique serait aujourd’hui de 325 milliards d’euros (75+250) soit moins de 20 % du PIB, comme en 1980.

Ces intérêts il faut bien les payer ?

C’est là que les choses se discutent vraiment. On sait que les banques centrales « refinancent » aujourd’hui les banques à des taux proches de zéro et qu’elles pourraient leur prêter à taux nul. Le cas actuel de la Grèce est assez frappant pour marquer les esprits : les banques prêtent à l’Etat grec à 9 % ce qu’elles empruntent à la banque centrale à 0. Il serait économiquement tout-à-fait possible (et il l’aurait été sur la période analysée) que la banque centrale prête à l’Etat français à taux nul. C’est juridiquement interdit en France depuis 1973 et contraire à l’article 104 du traité de Maastricht (article 123 du traité de Lisbonne). On y reviendra plus loin. Si la banque centrale avait prêté à taux nul à l’Etat français, et plus généralement aux administrations publiques, la dette publique serait aujourd’hui un sujet complètement marginal…

On ne peut refaire le passé ?

On ne peut refaire le passé mais on peut en tirer les leçons. Et proposer une solution qui résoud le problème de la dette publique. A chaque échéance de remboursement d’un instrument de dette (que ce soit un bon du trésor ou obligation) la dette est aujourd’hui renouvelée, reconduite (puisque les administrations voient leur endettement augmenter, elles ne peuvent faire autre chose que renouveler leurs dettes quand elles tombent à échéance et en souscrire de nouvelles). Il suffit que la banque centrale prête à l’Etat à taux nul le montant de ce renouvellement et le montant de l’endettement nouveau. On appelle cela « monétiser la dette ». Très rapidement
5 les intérêts de la dette publique vont se réduire et la dette retrouver un niveau soutenable.

Cela change-t-il quelque chose dans le débat sur les retraites ?

Oui et c’est fondamental. Quand on réfléchit comme l’énarque qui ne sait pas compter de notre Ile de Pâques, on se dit que le paiement des retraites à un instant donné c’est un transfert de richesses réelles des actifs qui se privent de biens et de services pour les retraités.

En économie fermée il ne se pose que deux vraies questions :

1-A-t-on les richesses matérielles pour réaliser ce transfert (y a-t-il de l’eau et de la nourriture pour tous ? y a-t-il de l’énergie et des matières premières pour faire tourner les machines qui produisent les biens demandés pour tous, y a-t-il les entreprises pour réaliser la production et les services demandés, et de la main d’œuvre pour réaliser le travail manuel ?).

2-Les actifs sont-ils prêts à faire ce transfert vers les retraités, ou bien le gouvernement est-il prêt à les y obliger ?

Il ne saurait être question dans cette affaire de manque d’argent ou d’excès de dette, sauf, et c’est notre cas, si nous avons inventé les mécanismes assez tordus pour que ces questions se posent.

En économie ouverte, se posent deux autres questions :

1-A-t-on les moyens (en termes de production réelle à échanger) d’acheter à l’extérieur ce que nous voulons consommer ? Ce qui est la même question que la première ci-dessus dans un contexte qui n’est pas celui de l’autarcie.

2-Les mécanismes financiers de transfert sont-ils des obstacles à la compétitivité de nos entreprises exportatrices

(oui si on fait porter sur le prix de revient le poids des charges de retraite…).

Ces questions ne sont évidemment pas simples. Mais ce sont les vraies questions qui seraient débattues si la situation des finances publiques avaient été assainies comme nous le proposons ici.

Pourquoi cette solution ne se met pas en place ?

Parce qu’elle est contraire au traité de Maastricht et au traité de Lisbonne. Le traité de Maastricht est fondé sur le dogme selon lequel l’avance de la banque centrale à l’Etat (qui conduit à une création de monnaie) est inflationniste et doit être évitée. Instituer dans un traité un dogme infondé a été une grave erreur que nous paierons malheureusement très cher. Soit par l’explosion de l’Euro, ce qui n’est plus exclu, au vu de ce qui se passe en ce moment , soit par des tensions sociales et une augmentation de la misère totalement injustifiée.

Il faut donc étudier cette solution, voir quelles modalités elle peut prendre pour limiter les inconvénients qu’elle pourrait avoir, si elle n’était pas correctement encadrée. C’est à cette discussion que je vous invite maintenant.

A suivre.

Alain Grandjean

1 C’est d’abord les réparations de guerre puis la crise de 1929 qui a créé le chômage en Allemagne et l’ a conduite dans les bras d’Hitler.

2 C’est sans doute une attribution apocryphe.

3 On se rappelle que Keynes souhaitait l’euthanasie des rentiers, ce n’est pas ce que je propose ici !

4 Les calculs seraient à affiner, ils sont faits ici en ordre de grandeur.

5 Pour calculer cette durée il faut connaître la composition de la dette publique par durée.

A recommander vivement : « L’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre »

Je vous signale avec grand plaisir la sortie du bouquin de sylvestre huet, l’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre, paru chez Stock (prix 12 euros).
Petit livre (186 pages) très agréable à lire, qui fait le tour des âneries de notre climato-bouffon, pas uniquement sur le strict plan  de la science du climat, mais aussi sur celui de sa vision très spéciale de l’histoire. On ressort aussi éclairé sur les travaux de Courtillot.
A recommander vivement

Science et vérité

Le débat sur le climat a réveillé des réflexions de fond sur le statut d’un énoncé scientifique. Même si la mauvaise foi la plus évidente est à l’origine de ce débat il n’est pas inutile d ‘en profiter pour éclairer la question.
La démarche scientifique est née avec Galilée, le premier à avoir mis en lumière que la vérité ne pouvait pas être issue d’un principe d’autorité (c’est vrai parce que celui qui le dit est …le pape, un puissant, une autorité reconnue, une personnalité « autorisée ») mais de la confrontation avec la réalité par le biais d’une expérience reproductible. Cette révolution ne s’est pas fait sans mal. Les détenteurs de la Vérité qui en tiraient une position dominante et des avantages se sont retrouvés progressivement en Occident dans la peau de « croyants » sans influence. On comprend qu’ils n’aient pas accepté cette perte facilement
1.

L’efficacité de cette démarche expérimentale n’est plus à prouver; elle a valu la domination militaire et intellectuelle de l’Europe pendant 3 siècles, une profusion de découvertes conceptuelles et technologiques dans tous les domaines. A l’inverse dans les domaines où l’expérience est difficile ou impossible (la majorité des sciences dites humaines) la pêche est moins miraculeuse.

Karl Popper2 s ‘est intéressé à ce qui distinguait la psychanalyse et la physique. On lui doit le concept de « réfutabilité » qui, selon lui, permet de distinguer science et idéologie. Un énoncé est scientifique s’il est réfutable, c’est-à-dire s’il est possible de construire une expérience qui permettrait de montrer qu’il est faux. C’est toute la démarche qui consiste à formuler des hypothèses qu’il est possible de vérifier  ou d’infirmer. Popper était très sensible à la notion de contre-exemple et à la faiblesse logique du raisonnement par induction, faiblesse remise en valeur par Taleb dans son cygne noir3 : ce n’est pas parce que je n’ai vu à ce jour que des cygnes blancs que tous les cygnes sont blancs. Il suffit que j’en voie un noir pour m’en rendre compte. Un contre-exemple suffit à démolir une thèse, mille exemples ne permettent pas de l’établir scientifiquement.

Le recours à l’expérience reproductible et ce souci de n’affirmer que des choses « testables » est à l’origine de la notion de doute scientifique, très voisine de celle de réfutabilité. L’esprit scientifique est celui de la critique et du doute. En quantité, peu d’Einstein et de grandes inspirations dans le travail scientifique ; beaucoup de travail de critiques de vérifications (avant de remettre en cause la mécanique quantique disait Richard Feynman vérifiez que les plombs n’ont pas sauté).

A l’inverse la démarche idéologique est un empilement d’arguments visant à étayer la thèse défendue. Et elle a une capacité à intégrer par des artifices ad hoc les contre-arguments et les contre-exemples. Exemple dans le domaine de la psychanalyse : si vous niez l’existence de l’inconscient c’est que vous en êtes l’esclave (le raisonnement était le même avec le diable…). L’histoire de la pensée montre que cette démarche, au fond celle de l’argumentation raisonnée, se retrouve dans des biens des domaines : la théologie, le droit, l’économie, la politique…la vie des affaires. Elle n’est pas réservée aux grandes idéologies comme le marxisme ou la psychanalyse.

Ce concept de réfutabilité a sans doute fait trop bonne fortune. On pourrait en déduire en effet que la science ne peut pas, par définition, énoncer des vérités. La vérité serait en dehors du champ de la science ; elle serait cantonnée dans celui de l’idéologie et de la religion. Ce serait une affaire de croyance ou de foi.

Manifestement les choses ne sont pas si simples : la démarche scientifique permet en effet de construire des faits qui deviennent des vérités de fait exprimables par « il est vrai que », de la même valeur (de vérité) que la vérité de fait élémentaire, comme celle par exemple selon laquelle en ce moment « il est vrai que je rédige un texte ». La loi de la gravitation est non seulement vraie mais vraie d’une manière incroyablement précise, les lois de l’électromagnétisme « marchent » et ainsi de suite. Un exemple intéressant de la construction d’un fait scientifique est celui de la dérive des continents. Avant Wegener la croyance dominante chez les géologues c’était que la surface de la Terre n’avait pas bougé. Sa thèse de la dérive des continents assez bien étayée fut combattue jusqu’à sa mort. Il fallut les travaux de Xavier Le Pichon et ses collègues sur la « tectonique des plaques » (publiés en 1968) pour montrer que les continents avaient bien été l’objet d’une dérive et pour expliquer comment cela avait été possible. La dérive des continents est maintenant un fait acquis. C’est ainsi que marche la science dans l’immense majorité des cas, et c’est ce qui fait d’elle une entreprise de capitalisation collective des savoirs.

Appliquée au cas de la dérive climatique et de ses causes, les choses sont du même ordre. Les travaux de milliers de scientifiques montrent l’impact des émissions de gaz à effet de serre. Les conclusions synthétisées par le GIEC ont le même statut que celles de la dérive des continents : non pas une idéologie (ce qui serait en effet contradictoire) mais bien celui de vérité scientifique. Que certains ne le reconnaissent pas n’y changent rien. Il est toujours possible que certaines personnes pensent que la terre est plate, cela ne change rien à sa« rotondité ».

Alain Grandjean

1 Quand on y réfléchit froidement la vraie question c’est plutôt « pourquoi ont-ils accepté de se faire dessaisir de ce qui faisait leur pouvoir ? ». Les principales civilisations concurrentes n’ont pas franchi le pas. Les théocraties ou les empires ont toujours tout fait pour empêcher l’émergence de l’esprit scientifique.

2 Voir par exemple « la logique de la découverte scientifique », Payot 1973.

3 Voir Le cygne noir

Changement climatique : en finir avec la confusion délibérée

La stratégie des climatosceptiques coule de source. Qui ne la bâtirait pas ainsi ? D’abord créer le doute dans l’opinion puis légitimer les points de vue opposés au consensus. Le doute n’est –il pas au cœur de la démarche scientifique ? Le débat n’est-il pas preuve de santé démocratique ? De cette stratégie délibérée ou non (selon les acteurs) naît à l’évidence de la confusion dans l’opinion. Ce qui est recherché au moment où il faut prendre des décisions qui auront forcément un coût pour certains (ne serait-ce que celui de changer d’habitudes) et créeront des avantages pour d’autres (les entreprises qui fournissent des solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre).
Plus que jamais il est nécessaire de prendre du recul pour rappeler les faits saillants du dossier et mettre un peu de lumière pour dissiper ce sentiment de confusion.

Le débat d’opinion concerne les opinions pas les faits

Que le doute soit au cœur de la démarche scientifique ne signifie pas que la science ne soit pas capable d’établir des faits scientifiques indiscutés (après des travaux en général laborieux) ni des théories tout aussi indiscutées. Qui oserait affirmer que la terre est plate, ou que les continents n’ont jamais dérivé ? Qui oserait prétendre que les objets massifs ne tombent pas sur terre selon les lois de la gravitation ? En tous les cas tous ceux qui prennent l’avion font confiance (et ils ont raison) à la solidité des lois de la mécanique (des solides et des fluides). Et quand un avion s’écrase ce ne sont pas ces lois qu’on met en doute….

Que le débat d’opinion soit une condition de la vie démocratique, tous les démocrates dont je suis en conviennent. Faut-il pour autant mettre aux voix l’évolution de la température sur terre dans les 100 dernières années ? Le débat d’opinion concerne les opinions, pas les faits. Il concerne l’interprétation des faits, les conséquences politiques qu’on en tire, pas les faits eux-mêmes. En matière de changement climatique, le vrai débat politique porte sur les mesures à prendre, leur niveau institutionnel (ce qui doit se faire au niveau local, régional, national, européen, international), leur ambition, leur vitesse, les compensations à envisager vers les perdants, les mesures de transition à prendre….Bref il y a vraiment matière à débat, et débat sérieux sur la base des perceptions des uns et des autres, des intérêts en jeu et …des incertitudes que les scientifiques ne peuvent lever à ce jour, compte-tenu de leurs connaissances.

La nécessité de la production de consensus et du GIEC

Pour que ce débat ait lieu et contrairement à la suggestion perverse de certains qui proposent de supprimer le GIEC, il est nécessaire de disposer d’un mécanisme de production de consensus. Rappelons que c’est ainsi que la pratique médicale progresse : les praticiens, pour prendre des décisions et s’améliorer, doivent disposer du consensus de la communauté des chercheurs ; et ce consensus, qui doit être produit et dont la production doit être organisée, évolue bien sûr à mesure que la recherche progresse. Comment faire autrement ? Face à la masse considérable de documents et d’études publiés sur des sujets très vastes, le travail de consensus est absolument indispensable pour aider les décideurs qui ne peuvent analyser tout ce travail, et ne peuvent pas non plus se fier à un seul expert ou à un groupe d’experts. C’est la seule alternative à la dictature des experts ou au jeu des lobbies.

La dérive climatique actuelle peut conduire à un changement d’ère climatique en moins d’un siècle

A ce jour le résumé du consensus tient en quelques affirmations :

-les gaz à effet de serre (GES, tels que le CO2, le méthane, le N2O, les gaz fluorés et quelques autres) augmentent le pouvoir d’effet de serre de l’atmosphère

-ces gaz sont émis en quantités croissantes ; pour le seul CO2, la trajectoire dans un scénario « tendanciel » peut conduire dans le siècle à un triplement voire plus de la concentration « préindustrielle »

-un simple doublement de la concentration de l’atmosphère en CO2 conduit à une augmentation de la température moyenne planétaire située, selon les estimations, entre 2 et 5 °C1.

-l’écart de température par rapport à la dernière glaciation est de 5°C

-la dérive climatique actuelle peut donc conduire à un changement d’ère climatique en moins d’un siècle

-les impacts de ce changement d’ ère climatique sont négatifs voire très dangereux pour la majorité des habitants de cette planète

Ces affirmations dont la simplicité ne doit pas cacher l’acharnement avec lequel les scientifiques du monde entier se sont battus pour les produire avec un très fort niveau de consensus, suffisent à fonder solidement les décisions visant à réduire les émissions de GES. Des estimations plus serrées sont nécessaires pour définir les objectifs quantitatifs et calendés ; elles font elles aussi l’objet de travaux approfondis (mais pas de ce court papier !).

Les faux-problèmes des climato-sceptiques

Les climatosceptiques obscurcissent volontairement le débat, soit en propageant des erreurs factuelles2 soit en insistant sur des débats certes passionnants mais sans portée par rapport aux enjeux. Un seul exemple : on sait que l’évolution du climat à l’échelle de quelques décennies est pilotée par un nombre limité de paramètres :

-les causes naturelles (dont l’évolution de l’activité solaire et volcanique, et les oscillations océaniques génératrices des phénomènes comme El Nino)

-les émissions anthropiques de gaz à effet de serre et d’aérosols

Il en résulte une courbe d’évolution des températures qui n’a rien de linéaire puisque aucun de ces phénomènes ne l’est. Il est également possible que selon l’échelle d’observation retenue on puisse constater une baisse des températures ou un ralentissement de la hausse. Vrai ou faux, ceci n’a aucun rapport avec le consensus rappelé ci-dessus. A l’horizon du problème c’est-à-dire celui du siècle en cours, ne pas réduire les émissions de gaz à effet de serre c’est condamner nos enfants et petits-enfants à gérer un changement d’ère climatique aux effets dévastateurs.

Alain Grandjean

(Cet article est également disponible sur le site de l’Expansion, rubrique La chaîne Energie)

1 Alors que les variations naturelles du climat s’expriment sur la même période en dixièmes de degrés .

2 Le dernier livre de Claude Allègre en est bourré, voir par exemple http://sciences.blogs.liberation.fr/files/allegre6avril-1.pdf

Commentaires retardés

Pour une raison inconnue, WordPress (le CMS opensource qui propulse ce blog) a décidé soudainement de placer certains commentaires non spam dans la liste des commentaires indésirables que je ne consulte quasiment pas. (Jusqu’à présent, le tri automatiquement affichait 100% de réussite.)

Les commentaires des articles suivants ont donc été bloqués durant les derniers jours, ils sont maintenant rendus public, avec retard et mes excuses…

Le jeu des 7 erreurs, suite, 7 avril 2010 (1 commentaire)

Vous n’avez pas voulu de la taxe carbone…, 26 mars 2010 (1 commentaire)

Le climat sacrifié sur l’autel politicien, 24 mars 2010 (4 commentaires)

Patrick Artus prône la taxe carbone pour se préparer au peak oil, 18 mars (2 commentaires)


Libre échange et agriculture : l’équation de la famine

Parmi les idées reçues, l’une des plus fausses et des plus criminelles c’est de croire que la production agricole intensive des pays développés permet de nourrir les habitants de la planète. La vérité est à l’exact opposé. La principale cause de la sous-nutrition dans le monde (qui frappe environ 1 milliard d’êtres humains, principalement ruraux) est en effet l’incapacité des paysans du tiers-monde à résister à la concurrence de l’agriculture efficace du Nord comme le montrent quelques chiffres très simples.

Carte de la faim dans le monde, merci à Wikimedia Commons

Il y a dans le monde environ 1,3 milliards de « paysans » et 30 millions d’agriculteurs moto-mécanisés. La productivité de ces agriculteurs est supérieure à celles de leurs concurrents d’un facteur dont l’ordre de grandeur est la centaine, voire le millier. Un céréalier bien équipé peut cultiver une surface qui se mesure en centaines d’hectares, et avoir une production qui se mesure en centaines de quintaux à l’hectare. Notre homme peut produire, à lui tout seul, plus d’un millier de tonnes de céréales. Au « sud »1 , le petit paysan qui, dans l’immense majorité des cas, n’a même pas les moyens de s’acheter un animal de trait, peut travailler une surface de l’ordre de l’hectare et qui produit de l’ordre de la dizaine de quintaux donc de la tonne.

Image du film « Food Inc » (source)

Le calcul économique qui en découle est tragiquement simple : sur un marché mondial de céréales, le prix est fixé par le plus performant, disons le latifundiaire d’Amérique du Sud qui paie un ouvrier agricole à 1000 dollars par an, pour une production de 1000 tonnes annuelles. Pour fixer les idées supposons que le prix de la tonne de céréales est alors de 100 dollars la tonne2 (il faut bien payer les charges autres que le salaire et …faire quelques menus bénéfices). Le paysan du sud qui vendrait sa production annuelle d’une tonne à ce prix encaisserait un revenu brut de 100 dollars (avec lequel il devrait payer ses semences et renouveler son petit matériel) et gagnerait donc bien moins de 1 dollar par jour. Il ne peut survivre et va grossir la cohorte de ceux qui s’entassent dans les bidonvilles des mégalopoles. L’agriculteur français, quant à lui, a aussi du mal à résister à l’agriculteur sud américain, car ses charges sont plus élevées. Il ne le peut3 que par les aides de la PAC, si contestés ces temps-ci.

Culture manuelle de riz (source)

En bref, dans le domaine agricole le premier effet du libre-échange est d’ôter la liberté de produire aux paysans. C’est un liberticide plus puissant que le plus sanguinaire des dictateurs qu’a enfanté le XXème siècle. Il ne s’agit pas de faire ici les louanges du collectivisme et de ses avatars. Mais plus modestement de faire comprendre que le mot « protection » dans le domaine économique, même affublé d’un –isme péjoratif, n’est pas un gros mot. Et de rappeler une évidence : la libre concurrence, c’est en fait celle des machines contre les hommes qui ne peuvent que la perdre; les écarts de productivité le montrent bien. Sans protection, l’agriculture mécanisée, non seulement ne nourrit pas l’humanité mais détruit les conditions de survie de près d’un milliard d’humains. Elle le fait, par ailleurs, au prix d’une consommation de ressources naturelles, d’énergie, d’une destruction de la biodiversité et de pollutions qui ne sont pas durables.

Que faire dans ces conditions ? La réponse est évidente : il faut que les paysans du sud et plus généralement les paysans qui ne peuvent résister à la concurrence des producteurs plus puissants bénéficient d’une protection aux frontières pour retrouver la liberté de travailler. En bref il s’agit de leur redonner la liberté qui est supprimée de fait par le libre-échange. Quand les conditions d’une agriculture viable sont à nouveau là, les solutions locales sont alors innombrables.

Au « Nord », il faut en finir également avec le dogme libre-échangiste qui conduirait à la mort de notre agriculture, mais aussi avec le modèle productiviste, soutenu contre vents et marées par ceux qui en tirent les plus gros bénéfices. Même si cela doit conduire à une nourriture « plus coûteuse » en apparence pour notre porte-monnaie, alors qu’elle est moins coûteuse en consommation de ressources naturelles. Bref il va nous falloir réapprendre à compter ce qui compte…pour ne pas finir comme nos chers Pascuans4.

Je vous recommande le film de Coline Serreau (« solutions locales pour un désordre global » ) et le numéro 37 de la Revue Durable (mars, avril, mai 2010) avec son dossier « la petite agriculture familiale peut nourrir le monde », et bien sûr, la lecture du livre de référence sur le sujet :

Histoire des agricultures du monde : Du néolithique à la crise contemporaine, Marcel Mazoyer, Laurence Roudart

Alain Grandjean

Remerciements : je dois à Jacques Blamont, dans son livre « Introduction au siècle des menaces », d’avoir compris ce raisonnement qui me semble une des clefs de la compréhension du monde contemporain.

1 Terme générique et simplificateur, le latifundiaire dont on parle plus bas, vit en Amérique du Sud et son cas ne s’apparente pas vraiment à celui du céréalier soudanais.

2 Le cours mondial du blé est en 2010 de l’ordre de 100 à 150 euros la tonne, selon la variété.

3 La Grande-Bretagne fidèle au libre-échange a accepté la disparition de son agriculture. Nous sommes sur la bonne voie, le nombre d’exploitations agricoles étant passé de 2,2 millions en 1950 à environ 500 000. Accepterons-nous leur disparition également ? C’est l’enjeu de la renégociation de la PAC en 2013.

4 Pour ceux qui n’auraient pas encore lu notre livre « C’est maintenant » il s’agit d’une allusion à son chapitre 3 : « Les deux énarques de l’Ile de Pâques ».

Le jeu des 7 erreurs, suite

Sylvestre Huet gagne la bouteille
Suite au jeu des 7 erreurs sur ce blog où je me proposais d’offrir une bouteille de champagne à qui identifierait le plus d’erreurs de Claude Allègre dans son dernier livre, Sylvestre Huet a bien gagné la bouteille de champagne (que nous avons bue  hier soir)  par le gros travail analytique qu’il a produit et dont il a communiqué les résultats au sein de son journal et sur son blog.

L’imposteur c’est …
A cette occasion, il nous a annoncé la sortie de son livre, le 21 avril chez Stock: « L’imposteur c’est lui, réponse à Claude Allègre », qu’il est utile de faire connaître dès maintenant.
Ce livre fera le point sur les principales erreurs et mensonges de Claude Allègre, qu’ils soient dans le champ de la science du climat ou dans les autres domaines. Le but n ‘est pas de convaincre ceux qui se sont fait leur religion, mais d’aider tous les autres à prendre conscience de l’incroyable « toupet » d’un homme bardé de reconnaissances scientifiques, qui se permet de piétiner les règles les plus élémentaires de cette démarche et de jeter le discrédit, sans aucune preuve sérieuse, sur toute une communauté de chercheurs.

Soutien du CNRS à l’appel des 600
Parallèlement un appel des scientifiques du climat, signée à ce jour par près  de 600 d’entre eux , demande au ministre de la Recherche, non pas de trancher le débat scientifique, ce qui serait dangereusement contreproductif, mais «une réaction» et«l’expression publique de [sa] confiance vis-à-vis de [leur] intégrité et du sérieux de [leurs] travaux». L’accès à la signature est limité aux «scientifiques capables par leur expertise de savoir que Claude Allègre ment», a précisé Valérie Masson-Delmotte, la première signataire de cet appel, ce qui réduit le nombre maximum de signataires potentiels à un millier environ…Cet appel vient de provoquer un soutien clair et sans équivoque du président du CNRS qui va saisir le comité d’éthique du CNRS. L’organisation difficile d’un débat à l’académie des sciences est par ailleurs en cours.


Une opération qui je l’espère permettra aux « honnêtes gens » de retrouver des repères après la déferlante médiatique, dont nos medias ne sortent pas grandis…

Alain Grandjean