Crises bancaires et financières : le rôle du prêteur en dernier ressort

Les banques centrales ont plusieurs fonctions (voir la fiche sur l’indépendance de la  banque centrale). Nous allons ici traiter de celle de prêteur en dernier ressort (Lender of last resort, LOLR). Elle  consiste  principalement à fournir rapidement de la liquidité aux banques ou institutions financières solvables mais temporairement en risque « d’illiquidité », afin d’éviter que des retraits massifs ou des paniques bancaires ne provoquent l’effondrement du système financier. On se souvient du célèbre mot de Mario Draghi  “Whatever it takes” en 2012 pour mettre fin à la crise qui menaçait la zone euro dans son ensemble. Comme l’écrit un journaliste des Echos : “Si, dans un premier temps, les mots suffisent, la BCE va rapidement prendre une mesure importante. La création de l’OMT1 mécanisme destiné à racheter de façon illimitée des titres de dette de pays en difficulté. Il ne sera jamais activé, mais le fait que la BCE devienne prêteur en dernier ressort suffit à protéger durablement les pays périphériques”. 

Le LOLR vise à préserver la stabilité du système de paiement, maintenir la confiance dans la monnaie et limiter la contagion entre institutions, sans garantir la solvabilité des banques ou autres acteurs financiers défaillants. Ce rôle peut être soit codifié explicitement dans la loi (Banque du Canada, Riksbank), soit exercé comme fonction implicite (Fed, BCE2). Dans tous les cas, ce qui définit un LOLR c’est la capacité à fournir rapidement de la liquidité aux banques solvables en crise pour protéger la stabilité financière et la confiance dans la monnaie.

Nous allons voir dans la suite pourquoi les systèmes monétaires et financiers modernes ne peuvent se passer de cette fonction, sans avoir besoin d’exposer une théorie d’ensemble des crises financières et de leur variété. Nous ne traiterons pas ici des cas (rares) où la monnaie s’effondre du fait d’une hyperinflation (Allemagne de Weimar en 1923, effondrement du peso argentin en 2001, crise de la livre libanaise en 2019, etc.). La résolution de ces crises majeures ne relève pas du LOLR. Les crises de liquidité associées aux paniques bancaires seront qualifiées dans la suite de crises bancaires ou financières, même si elles affectent le fonctionnement des paiements donc la monnaie. 

Introduction — Crises endogènes et mythe de l’équilibre

Les crises financières jalonnent l’histoire du capitalisme moderne3. Paniques bancaires du XIXᵉ siècle, crise de 1929, crise financière mondiale de 2008, crises de change, tensions sur les marchés en 20204 ou plus récemment effondrements de certaines “monnaies” numériques5. Cette répétition montre que les crises ne sont ni des accidents isolés ni des anomalies historiques, mais des phénomènes structurels. Pourtant, le récit dominant tend encore à expliquer les crises par des causes extérieures au système économique lui-même : un choc exogène, une erreur de politique, un événement exceptionnel. Cette lecture est liée à la théorie de l’équilibre général, selon laquelle l’économie serait fondamentalement stable et ne pourrait s’éloigner durablement de l’équilibre qu’à la suite de perturbations extérieures imprévisibles. Les crises ne seraient que temporaires et appelées à se résorber spontanément une fois le choc absorbé.

L’histoire bancaire et financière contredit profondément cette vision.  Les crises bancaires et financières sont endogènes : elles émergent du fonctionnement normal des systèmes fondés sur le crédit, la liquidité et la confiance. Nous  distinguerons deux types de crises, souvent confondues :

  • les crises bancaires, qui portent sur la liquidité, la convertibilité et la confiance dans la monnaie scripturale,
  • les crises financières, qui résultent de l’endettement, accru par l’effet de levier, et des pertes de  valorisation des actifs ; ce sont des crises de solvabilité.

Ces deux types de crises obéissent à des mécanismes différents — même si dans les deux cas, la spéculation joue un rôle évident — mais elles sont aussi profondément articulées : une crise financière peut se transformer en crise bancaire, et une crise bancaire peut amplifier une crise financière. Lorsque la valeur des actifs chute, la solvabilité est remise en question ; lorsque la confiance disparaît, même des institutions solvables peuvent devenir illiquides. Loin d’être une anomalie ou une entorse aux règles du marché, le prêteur en dernier ressort est une construction institutionnelle visant à empêcher que les dynamiques endogènes de la finance ne dégénèrent en effondrement généralisé du système monétaire. Comprendre cette nécessité est l’objectif central de cette note.

1 Les crises bancaires ou bank runs

La fragilité monétaire des banques découle directement de leur mode de fonctionnement, lié aux mécanismes de création monétaire. Rappelons donc que les banques créent des dépôts à l’occasion de leurs prêts. Ce pouvoir de création monétaire est limité par la réglementation (voir encadré sur le ratio de liquidité). Mais il est clair qu’elles ont moins de réserves6 et de liquidités immédiatement disponibles (billets ou réserves à la banque centrale) que de sommes exigibles à vue (comptes courants et comptes sur livret — appelés aussi livrets d’épargne). Cette possibilité permet d’augmenter le crédit et la masse monétaire, mais expose la banque à un risque de liquidité.  Cela peut arriver dans deux cas non indépendants :

  • si trop de déposants retirent simultanément leur argent, ce qu’on appelle un bank run (ruée vers le guichet). 
  • si une banque n’inspire plus confiance à ses consoeurs, ce qui peut la conduire à manquer de monnaie centrale.

Dans les deux cas, la panique est auto-réalisatrice : la crainte de ne pas pouvoir retirer ses fonds pousse les déposants à agir collectivement, aggravant la situation. Ce phénomène explique pourquoi les faillites bancaires sont souvent liées à un manque de liquidité plutôt qu’à une insolvabilité réelle. Dans le deuxième cas (pertes de confiance mutuelles), le marché interbancaire peut se geler7 ce qui provoque une crise majeure (ce qui s’est passé en 2008).

Conclusion : une banque solvable (bénéficiaire comptablement), qui, en outre respecte les ratios de liquidité,  peut néanmoins devenir illiquide et devoir immédiatement se déclarer en faillite. C’est pour cela que les sauvetages bancaires des banques systémiques se font en quelques heures.

Ratios de liquidité réglementaires

Les banques européennes doivent respecter divers ratios imposés dans la réglementation bancaire (mise en place après la crise de 2008 via les accords de Bâle III et transposée dans la réglementation européenne – CRR / CRD), dont le ratio de couverture de liquidité, le Liquidity Coverage Ratio (LCR).

Le LCR un ratio à court terme mesurant la capacité d’une banque à faire face à un scénario de stress aigu de 30 jours (hausse des retraits, absence de financement, etc.). Il compare :
– au numérateur : les actifs liquides dits de haute qualité (High-Quality Liquid Assets, HQLA) que la banque peut mobiliser rapidement (billets, réserves à la banque centrale, obligations souveraines liquides),
– au dénominateur : les sorties nettes de trésorerie estimées dans un scénario de crise sur 30 jours.

L’exigence est que la banque détienne au moins 100 % de HQLA par rapport à ses sorties nettes de trésorerie, ce qui signifie qu’elle serait en théorie capable de survivre un mois de stress sans refinancement externe. En pratique, les banques européennes ont maintenu des LCR bien au-dessus de 100 % ces dernières années8.

Mais les sorties nettes de trésorerie utilisées dans le calcul du LCR reposent sur des hypothèses statistiques et des scénarios de stress calibrés ex ante. Une panique bancaire constitue par nature un événement hors modèle, marqué par une accélération brutale et non linéaire des retraits. Le cas de Credit Suisse racheté de toute urgence par UBS en 2023 illustre cette limite : alors que la banque respectait les exigences de liquidité réglementaires avant la crise, la perte de confiance a provoqué des sorties de dépôts à une vitesse et une ampleur incompatibles avec les hypothèses du LCR, rendant nécessaire une intervention publique et une reprise d’urgence. 

2 Les crises financières

Les crises financières, dont on va parler maintenant, ne sont pas liées à la création monétaire, stricto sensu. Elles  obéissent à une autre logique que Hyman Minsky9 a bien mis en évidence.

2.1 La dynamique du crédit source endogène d’instabilité

Le crédit est au cœur du fonctionnement moderne des économies. Contrairement à une idée reçue selon laquelle l’épargne précède nécessairement l’investissement, c’est  le crédit qui  finance l’activité dans les systèmes bancaires contemporains. Or la dynamique du crédit est intrinsèquement génératrice de cycles et de risques de crises.

Le crédit tend à croître en période d’expansion et à se contracter lors des ralentissements. En phase de croissance, les banques et les marchés financiers deviennent plus confiants et anticipent des rendements futurs élevés. Dans ce contexte, les agents économiques sont incités à accroître leur recours à l’endettement et à l’effet de levier10 pour financer de nouveaux investissements ou prendre des positions fondées sur l’anticipation de la hausse des prix des actifs. Ces investissements et les stratégies des “spéculateurs”11 soutiennent la production, les profits et la valorisation des actifs, ce qui renforce la confiance générale et encourage de nouveaux emprunts. Les banques prêtent alors davantage, alimentant à la fois la demande et la hausse des prix des actifs.

Une perte de confiance peut se produire à tout instant qui inverse les anticipations et la dynamique. Dans cette phase de contraction, la peur et l’incertitude incitent à réduire le crédit, ce qui amplifie la baisse économique et accentue les pertes de valeur.  Les anticipations spéculatives s’inversent. Le recours antérieur à un levier élevé accentue et accélère la contraction. Une petite variation de la valeur des actifs peut en effet provoquer des pertes disproportionnées pour des agents fortement exposés. Par exemple, si une banque détient un portefeuille fortement « leveragé » (avec fort effet de levier) et que la valeur des actifs baisse de quelques %, les pertes en capital peuvent dépasser ce que la banque peut absorber, même si ses actifs restent supérieurs à zéro. 

2.2 Les crises de marché liées au shadow banking

Les crises financières ne se limitent pas aux banques traditionnelles. Depuis les années 1980, le développement du shadow banking12 — opérateurs non bancaires de crédit et de financement — a introduit de nouvelles sources d’instabilité, amplifié les cycles financiers et rendu le système plus vulnérable aux « runs de marché » et aux fire sales.

Ces institutions empruntent à court terme pour investir à long terme. Comme les banques, elles sont exposées au risque de panique : si leurs créanciers perdent confiance, ils retirent rapidement leurs fonds ou cessent de renouveler leurs prêts. Le shadow banking augmente donc la disponibilité de crédit, stimulant l’investissement et la croissance et accroît la fragilité globale, car une défaillance peut se propager rapidement, mais là  sans filet réglementaire. Le shadow banking échappe en effet en grande partie aux exigences prudentielles, aux ratios de liquidité et au filet de sécurité publique applicables aux banques traditionnelles. Il est soumis à une régulation principalement axée sur les marchés et la protection des investisseurs.

Contrairement aux retraits massifs de dépôts, les “runs de marché“ se produisent sur les marchés de produits de financement à court terme : repos (voir encadré), billets de trésorerie, fonds monétaires. Lorsqu’un acteur perd confiance, il peut refuser de renouveler des prêts à court terme ou demander un remboursement immédiat. Cette panique se propage rapidement aux autres acteurs, par contagion systémique, même si les institutions ne sont pas techniquement insolvables. Ainsi, la fragilité du marché repose sur la liquidité perçue, et non sur la valeur fondamentale des actifs.

Qu’est-ce qu’un REPO ?

Un repo (repurchase agreement, ou accord de rachat) est un prêt garanti à très court terme, dans lequel une institution vend des titres financiers à une contrepartie contre des liquidités et s’engage simultanément à racheter ces titres à une date ultérieure à un prix convenu. Le différentiel entre le prix de vente et le prix de rachat constitue le coût implicite du financement. Les repos sont largement utilisés par les banques commerciales et d’investissement, pour gérer leur liquidité quotidienne et financer leurs portefeuilles ; par les gestionnaires d’actifs et fonds d’investissement, pour placer temporairement des liquidités excédentaires ou financer des achats d’actifs ; et par les “asset owners” (fonds de pension, compagnies d’assurance, fonds souverains), pour optimiser la gestion de trésorerie et couvrir leurs engagements à court terme.

En pratique, le repo permet à ces institutions de convertir rapidement des actifs sûrs en liquidités ou de financer des positions de manière sécurisée, tout en offrant un instrument flexible et considéré comme peu risqué pour le marché interbancaire et les marchés financiers en général.Les banques centrales utilisent les repos comme un outil de prêteur en dernier ressort (voir plus loin) : elles achètent temporairement des titres auprès des banques commerciales en échange de liquidités. Cela permet aux banques d’obtenir immédiatement du cash pour faire face à leurs besoins urgents. Ces opérations sont particulièrement utilisées en période de tension sur les marchés, quand les banques auraient autrement du mal à refinancer leurs actifs ou à honorer les retraits de leurs clients. En pratique, la banque centrale injecte de la liquidité au moment où survient une crise de confiance ou de liquidité, puis récupère les titres lorsque la situation se normalise. 

Pour se protéger d’une crise de liquidité, les institutions sont souvent contraintes de vendre rapidement leurs actifs, souvent à des prix bien inférieurs à leur valeur comptable. Ces ventes d’urgence appelées « fire sales » ont plusieurs effets. Elles amplifient la baisse des prix des actifs, affectant les bilans d’autres institutions. Elles créent des spirales auto-renforcées :  la baisse de prix entraîne des pertes, qui conduisent à de nouvelles ventes et … de nouvelles baisses. Elles peuvent transformer une crise de liquidité en crise financière globale. 

Même si les banques sont mieux régulées, elles sont fortement connectées au shadow banking. Les runs de marché et les fire sales peuvent donc contaminer le système bancaire classique, des défaillances de banques pourtant solvables, voire un gel du marché interbancaire et, si le mécanisme de LOLR (voir plus loin) n’intervient pas, une crise monétaire.

3 Interconnexions, réseaux et contagion financière

Les banques, les entreprises et les marchés financiers forment un réseau complexe, où les défaillances d’un acteur peuvent se propager à l’ensemble du système. Les interconnexions financières ont deux effets opposés :

  • un effet de stabilisation par diversification : lorsqu’une banque prête à plusieurs contreparties, le risque de défaut individuel est dilué,
  • un effet de fragilité systémique : la dépendance croissante entre institutions signifie qu’une défaillance peut se propager rapidement, entraînant des cascades de défauts et un risque systémique.

Un réseau bien connecté peut absorber des chocs limités mais amplifier les chocs importants. L’histoire de la crise de 2008 montre qu’une contagion rapide est possible même à partir d’un segment de marché limité (par exemple, les crédits hypothécaires subprimes). La contagion peut se produire par plusieurs mécanismes. Un défaut bancaire entraîne des pertes immédiates chez ses créanciers. Indirectement,  la perception du risque se diffuse, entraînant un gel des marchés interbancaires ou la réduction du crédit. Enfin la vente forcée d’actifs (fire sale) déprécie les prix, fragilisant encore d’autres institutions.

Ainsi, un choc initial limité peut devenir une crise systémique. Comme pour le crédit, la fragilité des réseaux financiers est endogène : elle émerge de l’accumulation de dettes, de la centralisation des risques et de la confiance mutuelle dans les contreparties. Il ne faut pas attendre un choc extérieur pour voir apparaître des crises : les interconnexions et la structure même du réseau suffisent à générer une vulnérabilité systémique. Ce risque a été démontré mathématiquement (voir encadré).

Dans un réseau financier, certaines institutions jouent un rôle central, comme des hubs dans un réseau de transport. Leur défaillance affecte directement de nombreuses autres institutions et leur rôle est crucial dans la circulation du crédit et de la liquidité. Ces banques “too big to fail” ou “too interconnected to fail” dites systémiques posent un problème d’aléa moral : leur importance structurelle peut les inciter à prendre plus de risques, en comptant sur une intervention en dernier ressort si nécessaire.

Modèles de réseaux représentant les risques de propagation de défaillance
Les modèles mathématiques de réseaux sous forme de graphes permettent d’étudier la propagation des défaillances. Voici deux articles de référence dont on recopie ici le résumé :

Gai & Kapadia (2010)13
Cet article explore “comment la probabilité et l’impact potentiel de la contagion sont influencés par les chocs agrégés et idiosyncrasiques, les changements dans la structure du réseau et la liquidité du marché des actifs. Nos conclusions suggèrent que les systèmes financiers présentent une tendance à la fois robuste et fragile : si la probabilité de contagion peut être faible, les effets peuvent être extrêmement étendus lorsque des problèmes surviennent. Nous expliquons également pourquoi la résilience du système face à des chocs assez importants avant 2007 n’aurait pas dû être considérée comme un indicateur fiable de sa robustesse future.”

Acemoglu et al. (2015)14
“Cet article soutient que l’ampleur de la contagion financière présente une forme de transition de phase : tant que l’ampleur des chocs négatifs affectant les institutions financières est suffisamment faible, un réseau financier plus dense (correspondant à une structure plus diversifiée des engagements interbancaires) renforce la stabilité financière. Cependant, au-delà d’un certain point, les interconnexions denses servent de mécanisme de propagation des chocs, ce qui rend le système financier plus fragile. Nos résultats soulignent ainsi que les mêmes facteurs qui contribuent à la résilience dans certaines conditions peuvent constituer des sources importantes de risque systémique dans d’autres.”

4 De la crise financière à la crise monétaire et réciproquement

4.1 De la crise financière à la crise monétaire

Les crises financières ne deviennent pas automatiquement des crises monétaires. Une baisse des prix d’actifs, des pertes bancaires ou des défauts d’emprunteurs peuvent être absorbés tant que la confiance dans la capacité du système à honorer ses engagements à court terme demeure intacte. La transformation d’une crise financière en crise monétaire c’est le passage d’une perte de valeur des actifs à une panne de liquidité.

Toute crise financière débute par une perte de valeur des actifs. Des investissements se révèlent moins rentables que prévu, certaines dettes deviennent douteuses, et les bilans se détériorent. À ce stade, il s’agit d’un phénomène classique dans une économie de marché fondée sur le crédit, comme on l’a vu. La bascule intervient lorsque les acteurs cessent de se demander si les actifs valent ce qui était anticipé à long terme, pour se concentrer sur une question plus immédiate : les promesses de paiement à court terme seront-elles honorées ? 

Dans un système bancaire moderne, la liquidité repose largement sur des mécanismes de refinancement mutuel. Les banques se prêtent entre elles sur la base d’une confiance partagée dans la qualité des bilans et la continuité du système. Lorsque la crise financière s’aggrave, cette confiance se fragilise. Les établissements deviennent réticents à prêter à leurs pairs, non par manque de liquidité globale, mais par incertitude sur la solvabilité individuelle des contreparties. Le marché interbancaire se grippe, voire se fige complètement. Ce gel transforme une crise financière localisée en crise de liquidité systémique. Des institutions solvables sur le papier se retrouvent incapables de refinancer leurs engagements à court terme.

À mesure que les tensions de liquidité s’accumulent, la crainte se diffuse au-delà des banques. Déposants, investisseurs et contreparties cherchent à convertir leurs créances en actifs perçus comme parfaitement liquides et sûrs. Cette dynamique collective peut prendre la forme de retraits bancaires, de ventes massives d’actifs ou de refus de “rouler” des financements de court terme. La dynamique de panique s’enclenche comme on l’a vu. Des institutions pourtant solvables deviennent illiquides. C’est ce mécanisme qu’a illustré la crise de 2008 : une crise financière née sur les marchés du crédit immobilier s’est transformée en crise monétaire lorsque la confiance dans les promesses de paiement bancaires s’est effondrée.

4.2 De la crise monétaire à la crise financière : quand la panique détruit l’économie réelle

Inversement, une crise monétaire peut provoquer une crise financière profonde. Lorsque la liquidité disparaît, le crédit est coupé, les entreprises ne peuvent plus financer leur activité courante, les faillites se multiplient. Les actifs sont liquidés dans l’urgence, les prix s’effondrent, et la crise financière s’aggrave. La crise de 1929 illustre ce mécanisme inverse : la panique bancaire et la contraction monétaire du début des années 1930 ont amplifié une récession initiale en effondrement économique durable. L’absence d’un prêteur en dernier ressort efficace a transformé une crise sévère en catastrophe systémique.

5. Implications pour la régulation et la prévention : le rôle central du prêteur en dernier ressort

Nous venons de voir que les crises monétaires et financières sont endogènes aux systèmes complexes fondés sur le crédit bancaire et le shadow banking. Le rôle du régulateur est de concevoir des institutions capables d’en limiter les effets destructeurs. L’institution la plus déterminante est celle du prêteur en dernier ressort (LOLR).

Le risque de bank run illustre parfaitement sa fonction : fournir de la liquidité aux banques solvables mais illiquides ce qui stabilise la confiance des déposants, empêche la panique de se propager à d’autres institutions et maintient le système monétaire opérationnel, même en période de crise.  Mais nous avons vu que les crises financières ( de solvabilité) peuvent dégénérer en crises monétaires. Le LOLR joue donc un rôle aussi pour limiter ce risque.

La  fonction du LOLR est exactement celle du « back stop » connu dans de nombreux cas en physique, en écologie  ou dans les réseaux « électriques ou numériques » (voir encadré).

La nécessité  de backstop dans les systèmes complexes

Un backstop est un mécanisme de dernier recours destiné à assurer la stabilité d’un système lorsque ses règles ordinaires ou ses processus automatiques échouent. Il n’agit pas en permanence, mais en cas de crise. En matière financière et monétaire,  sa simple existence suffit souvent à prévenir une crise. 

Ce concept s’applique à de nombreux domaines au-delà de la finance. Dans un réseau électrique, le backstop comprend des réserves de capacité, des barrages hydrauliques à démarrage rapide,  empêchent une surcharge locale ou des mécanismes automatiques de délestage comme des disjoncteurs. Ces dispositifs ne sont pas utilisés en fonctionnement normal, mais ils évitent que des pannes locales se propagent en black-out systémique. Dans l’informatique et les réseaux distribués, les backstops se traduisent par des serveurs de secours, des réplications de données et des protocoles de tolérance aux pannes, qui empêchent la propagation des défaillances. Dans les systèmes mécaniques ou structurels, les marges de sécurité et les dispositifs redondants assurent que des surcharges imprévues ne provoquent pas la rupture instantanée de la structure. En ingénierie mécanique, les structures critiques (ponts, avions, ascenseurs) intègrent des coefficients de sécurité et des dispositifs redondants qui n’optimisent pas le rendement, mais empêchent la rupture brutale en cas de surcharge imprévue. Un système “optimisé” sans marge de sécurité est plus performant en apparence, mais cassantDans un réacteur nucléaire, les barres de contrôle constituent un backstop : elles ne produisent pas l’énergie, mais absorbent les réactions en chaîne lorsqu’elles deviennent instables. Dans la théorie des réseaux, un backstop correspond à un nœud ou une capacité externe capable d’absorber des chocs lorsque les connexions ordinaires sont saturées. Sans ce mécanisme, les chocs se propagent par contagion, conduisant à des cascades de défaillances. Même les écosystèmes disposent de formes naturelles de backstop : la diversité des espèces et les capacités de régénération permettent au système de résister aux chocs environnementaux.

La leçon générale est claire : tout système complexe reposant sur la coordination et la confiance est structurellement fragile sans backstop. La stabilité n’est pas une propriété  spontanée des règles ordinaires ; elle dépend de l’existence d’une capacité de soutien exceptionnelle, capable d’absorber des chocs extrêmes et de maintenir l’intégrité du système. Supprimer ou ignorer le backstop revient à transformer une robustesse apparente en vulnérabilité latente. C’est pourquoi les tentatives de se passer de régulation dans le monde des cryptoactifs sont toutes condamnées à échouer (voir le post « Tokénisation de la finance et euro numérique »).

Cette fonction a été imaginée par Walter Bagehot, économiste, banquier et journaliste,  qui, dans son ouvrage considéré souvent comme  mythique Lombard Street a formulé les principes qui restent aujourd’hui la référence en la matière15. Il avait bien compris que les banques pouvaient être solvables (leurs actifs valant plus que leurs passifs) et illiquides (incapables de répondre à tous les retraits immédiats). Il identifiait la cause principale des faillites bancaires comme la panique des déposants, et non l’insolvabilité. Ainsi, une banque centrale avait à ses yeux comme rôle en tant que LOLR  de prévenir les effondrements liés à la liquidité, tout en laissant les pertes financières se matérialiser. Il avait bien en tête que le prêteur en dernier ressort n’empêche pas les crises financières ni ne garantit la rentabilité des banques. Son rôle est strictement préventif pour la monnaie : il met fin à la panique, il maintient la continuité des paiements et du crédit à court terme et permet aux ajustements financiers inévitables de se produire sans effondrement monétaire systémique.

Bagehot recommandait une intervention ciblée et prudente reposant sur trois piliers :

1. Prêter librement aux banques solvables pour qu’elles puissent faire face aux retraits.

2. Prêter contre bonnes garanties pour éviter les abus.

3. Prêter à un taux élevé pour ne pas encourager une prise de risque excessive.

Cette “règle” vise à équilibrer deux objectifs : stabiliser la monnaie et limiter l’aléa moral. Elle reste pleinement d’actualité.

 Conclusion

Le prêteur en dernier ressort est une institution centrale pour limiter la transformation des crises financières en effondrement monétaire systémique. Il ne supprime pas l’instabilité ni ne garantit la rentabilité des banques, mais il fournit rapidement de la liquidité aux institutions solvables mais temporairement illiquides, préservant la confiance, la continuité des paiements et la stabilité du système. Les crises récentes montrent que les outils prudentiels seuls — ratios de capital et de liquidité — ne suffisent pas à prévenir les paniques, dont la dynamique non linéaire échappe aux modèles.

La fonction de LOLR agit comme un backstop institutionnel, crucial pour les banques et, de plus en plus, pour le shadow banking, où des “runs de marché” et des ventes forcées peuvent contaminer l’ensemble du système. Elle exige toutefois un encadrement strict afin de limiter l’aléa moral : protéger la monnaie et la confiance sans inciter à des prises de risque excessives.

Avec la digitalisation et la tokenisation des actifs, les enjeux évoluent. La réflexion sur le LOLR et la conception d’une CBDC sûre deviennent indissociables : garantir la continuité des paiements, protéger la confiance et encadrer l’innovation financière sont désormais des impératifs simultanés.

Alain Grandjean 


crédit photo : ©Monkasei – Dreamstime.com

Notes

  1. L’OMT est une des initiatives s’inscrivant dans la politique de Quantitative Easing. de la BCE enclenchée en 2010. ↩︎
  2. Concernant la BCE cette fonction entre (non explicitement) dans le cadre de sa mission de stabilité financière (§3.3 des statuts) ↩︎
  3. Voir le livre de référence de Kindleberger Histoire mondiale de la spéculation financière Valor 2005. Mais aussi les livres plus explicatifs de Christian Chavagneux Une brève histoire des crises financières – Des tulipes aux subprimes ou d’Olivier Lacoste, Les crises financières. ↩︎
  4. En mars 2020 du fait de la crise du COVID, les marchés financiers ont connu de fortes tensions, marquées par une dégradation aiguë de la liquidité. Ces tensions ont été amplifiées par des sorties massives des fonds du shadow banking. Voir les notes de la Banque des règlements internationaux, de la Banque Centrale Européenne ou de la Reserve fédéral.e ↩︎
  5. Les stablecoins algorithmiques Ifon Finance/titan et Terra/Ust se sont effondrés en 2021 et 2022. La faillite de la plateforme FTX a entraîné l’effondrement quasi-total du token FTT fin 2022. ↩︎
  6. On parle  parfois de système à « réserves fractionnaires » pour dire que les réserves sont une fraction des dépôts mais ce terme renvoie parfois à une théorie fausse, qui a été enseignée et l’est encore. Voir ce post. ↩︎
  7. Voir cette déclaration d’un membre de la BCE. ↩︎
  8. Voir par exemple ce communiqué de l’ European Bank Authority. ↩︎
  9. Voir la fiche Minsky et Fisher, deux auteurs pour comprendre les crises  et le livre de Minsky Stabiliser une économie instable. ed. Les petits matins, 2016. 1ère éd. en anglais. 1986. ↩︎
  10. L’effet de levier désigne le recours à l’endettement pour augmenter la taille d’un investissement par rapport aux fonds propres engagés. À l’image d’un levier mécanique qui amplifie une force appliquée, l’endettement permet d’amplifier les gains potentiels sur les fonds propres lorsque les rendements sont favorables. Mais il accentue de manière symétrique les pertes et la vulnérabilité financière en cas de retournement. ↩︎
  11. En un sens on pourrait dire que tout acteur détenant une “position” spécule…mais on se limite ici aux acteurs dont le métier est précisément de ne prendre des positions que pour les vender ou les acheter en fonction de leurs anticipations. ↩︎
  12. Le shadow banking comprend tous les intermédiaires financiers qui effectuent des activités similaires à celles des banques commerciales, mais hors du contrôle direct de la régulation bancaire : fonds d’investissement, véhicules de titrisation, marchés de repos et de titres, etc. ↩︎
  13. Gai, , Prasanna and Kapadia, Sujit and Kapadia, Sujit, Contagion in Financial Networks (March 23, 2010). Bank of England Working Paper No. 383 ↩︎
  14.  Acemoglu, Daron, Asuman Ozdaglar, and Alireza Tahbaz-Salehi. 2015. « Systemic Risk and Stability in Financial Networks. » American Economic Review 105 (2): 564–608. ↩︎
  15. On peut lire pour se convaincre du caractère “mythique”  le livre  des économistes Goodhart, Charles, and Gerhard Illing (eds), Financial Crises, Contagion, and the Lender of Last Resort: A Reader (Oxford, 2002). ↩︎

Une réponse à “Crises bancaires et financières : le rôle du prêteur en dernier ressort”

  1. Avatar de R. Zaharia

    Salut & Merci Alain !

    Quelle impressionnante somme (de connaissances…!) tu nous offres ! Un véritable bien public !

    Un détail: il me semble que la fin de la phrase suivante… n’est pas la bonne !
    « En pratique, la banque centrale injecte de la liquidité au moment où survient une crise de confiance ou de liquidité, puis récupère les titres lorsque la situation se normalise. »

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