En finir avec les dogmes économiques

Pourquoi nos économistes pensent que tout va bien et comment peuvent-ils se tromper à ce point ?1

Difficultés de la « science » économique

L’économie s’est parée des habits de la physique à la fin du XIXè siècle. Elle manipule des chiffres2, peut utiliser une formalisation mathématique très poussée et faire des modèles d’ensemble (dits macroéconomiques) de la vie économique. Elle a structuré sa vie académique avec des revues classées par leur niveau de prestige. Un avatar du prix Nobel a été créé en 1968, le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel« . C’est la seule science humaine et sociale à se prévaloir de ce type de reconnaissance qui la rapproche du statut de science exacte. Le GIEC a créé un groupe de travail (le GT III) chargé d’étudier l’atténuation du changement climatique et d’évaluer des méthodes de réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’élimination des gaz à effet de serre de l’atmosphère. Il est dominé par des économistes.

L’économie a acquis un poids considérable dans le conseil aux dirigeants politiques, et dans la vie médiatique, bien plus que les autres sciences humaines. Pourtant, l’économie n’est pas une science « dure », encore moins une science exacte. Et ce pour deux facteurs considérables.

D’une part, l’économie est manifestement une « science sociale« . Les comportements individuels et collectifs des humains changent la donne économique et parfois de manière surprenante ou imprévisible. Pour ne donner qu’un exemple entre mille, les dirigeants de l’Union européenne avaient de multiples options pour faire face à la crise grecque commencée en 2011. Les décisions qu’ils ont choisi de prendre ont eu un impact désastreux sur le peuple grec3. L’histoire humaine est faite de cas particuliers et de grandes (et petites) décisions difficilement « modélisables », n’obéissant pas à des lois ou à des équations.

D’autre part, comment, en économie, contrôler expérimentalement une théorie, ou à défaut comment la valider ? Certes, il existe deux disciplines, l’économie comportementale et l’économie expérimentale4, qui visent à tester certaines hypothèses. L’économétrie a mis au point de nombreuses méthodes pour analyser des séries temporelles de données et pour tenter de mettre en évidence des corrélations ou des liens de causalité.

Mais il est impossible de tester sur une expérience en vraie grandeur une théorie qui viserait à rendre compte d’un ensemble d’interactions complexes. Pour deux raisons : l’Histoire ne se répète jamais et on ne peut -contrairement à ce qui est possible en physique- monter des expériences qui sépareraient les variables et leurs effets.

Enfin, il est aussi impossible de réduire l’économie à la physique. Faire de l’économie sans se soucier de la pauvreté et de la précarité dans le monde, ni de la croissance des inégalités, ni de l’injustice sociale, serait faire l’impasse d’une question centrale, celle qui préoccupe principalement les citoyens en ce domaine. Plus profondément, il est clair aussi qu’il y a des liens entre le fonctionnement de l’économie (au sens de la formation des prix, des dettes et des créances) et ses conséquences « physiques ». Les prix des matières premières ne s’expliquent pas que par des questions physiques (investissements réalisés et déséquilibre entre consommation et production). En conclusion, si la physique peut nous aider à comprendre les conditions aux limites qui s’imposent à l’économie, son pouvoir explicatif en économie est limité et insuffisant face aux enjeux politiques et sociaux qui intéressent les citoyens.

Dès lors, en économie comme dans toutes les sciences humaines et sociales, l’humilité doit être de rigueur et les limites de tout énoncé bien explicitées.

Pour autant, dans la « vraie vie » économique, les responsables politiques, les chefs d’entreprise, les administrations, mais aussi les enseignants, les chercheurs ne peuvent attendre qu’une Vérité économique émerge pour pouvoir faire leur travail. Ils ont besoin de lignes directrices.

Par ailleurs, l’esprit humain est ainsi fait qu’il a besoin de repères et a tendance à s’installer dans ses croyances, à les étoffer et les défendre.

Le dogmatisme en économie

De cette série de causes résulte en économie une tendance forte au dogmatisme.

Plus gravement, une « pensée dominante », un véritable dogme, s’est installée au sein des institutions internationales (FMI, OCDE, Commission européenne, Banques centrales), partagée par de nombreux journalistes économiques, qui se comportent en gardiens du temple. Nombre des conseils de politique économique portés par ces institutions sont discutés et discutables, quand ils ne sont pas catastrophiques. Nous faisons ci-dessous une rapide critique des principales croyances qui fondent ce dogme.

Cette pensée économique dominante, sûre de ses vérités5, prétend pouvoir faire des prévisions conjoncturelles ou à long terme, ce qui est en fait incroyablement difficile et elle en est bien sûr bien incapable6.

Concernant les enjeux écologiques, des travaux scientifiques publiés dans les plus grandes revues7 peuvent conduire les responsables politiques à sous-estimer gravement les effets sociaux et économiques du changement climatique8, et encore plus de la destruction de la nature.

Pour se faire sa propre opinion dans le domaine économique, il est donc particulièrement recommandé de prêter attention au fait qu’un économiste peut, parfois sans le dire, être rattaché à une école de pensée, qui repose sur, et défend une série d’options de base, pourtant discutables mais pas toujours explicitées…

À quoi servent les économistes ?

Si comme on vient de le voir, il est nécessaire d’exercer son esprit critique face à tout propos asséné en matière économique, il est dangereux de “jeter le bébé avec l’eau du bain”. Il serait en effet dommage de se passer des travaux des économistes qui sont beaucoup plus diversifiés que l’impression que donnent les gardiens du temple. Il existe de nombreux courants de pensée économiques qui s’opposent à la vision dominante.

Rappelons aussi que l’économie s’est incroyablement diversifiée, complexifiée et spécialisée : théorie des jeux, microéconomie, économie comportementale, économétrie, économie du travail, du développement, économie monétaire, économie de l’environnement et économie écologique, économie internationale, économie expérimentale, macroéconomie… Les recherches en “économie écologique” se développent et apportent de nouveaux éclairages.

Par ailleurs, il est bien utile de pouvoir vérifier sur des données statistiques (c’est le rôle de l’économétrie et de l’histoire des faits économiques) si telle ou telle théorie intuitive est contredite ou non par les chiffres.

Il serait également dangereux de se passer d’un point de vue macroéconomique « pragmatique » : les réalités qu’il permet d’atteindre ne sont pas accessibles au raisonnement microéconomique, celui qui nous fait oublier les arbres et les poissons dans la parabole de l’île de Pâques. Et sans structure de raisonnement macroéconomique, le réflexe dominant est celui de l’identification du macro au micro, qui conduit par exemple à prendre un État pour un ménage et en déduire des règles de rigueur budgétaires inadaptées.

Enfin il est utile de formaliser parfois de manière simple les raisonnements qu’on peut faire pour pouvoir les soumettre à la critique d’autrui. Un raisonnement trop flou ou trop global résiste en effet facilement à la critique. C’est aussi le terreau du dogmatisme9. Lutter contre ces dogmes -souvent présentés comme des vérités absolues et indiscutables- en s’appuyant sur des travaux sérieux et divers, d’économistes qui les questionnent, est l’un des objectifs de ce blog, car s’en défaire est essentiel pour survivre à l’Anthropocène.

C’est aussi l’objectif de The Other Economy, plateforme de connaissances et de décryptage de l’économie que j’ai créée en 2021 avec Marion Cohen.

Nous évoquons ci-dessous quelques-uns des principaux dogmes de l’économie orthodoxe. Beaucoup d’autres sont également à faire tomber.

Les ressources naturelles seraient gratuites et infinies

Cela peut paraître incroyable voire aberrant, mais dans les théories économiques dominantes – tout comme en comptabilité – la Nature “n’existe pas”, c’est-à-dire qu’elle n’est pas prise en compte.

Le célèbre économiste Jean-Baptiste Say faisait déjà cette erreur : « Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques.« 10
Une des observations faites par Say est juste : la nature nous livre ses richesses gratuitement. Son raisonnement et sa conclusion sont complètement faux. Cette gratuité est liée tout simplement au fait que la Nature ne s’est pas dotée d’une comptabilité ni de compte-chèques…

Cette approche théorique totalement hors-sol se retrouve dans notre comptabilité et donc dans notre appréciation de ce qui “compte” ou pas. Dès lors nos comptes ne nous informent en rien sur la destruction de la nature.

La comptabilité publique ou privée suit des stocks ou des flux monétaires entre personnes physiques ou morales. Elle ne mesure pas la destruction du patrimoine naturel (ni sa réparation). Le prix d’un baril de pétrole c’est le total des salaires, des rentes et des profits faits pour le produire, le transformer et le transporter. La nature ne se fait pas payer, ni pour services rendus ni contre dommages subis. Pour tenir compte de la nature nous devons faire évoluer nos normes et règles comptables, et donc nos critères de “rentabilité”.

La parabole de l’île de Pâques fait bien comprendre la différence entre les réalités physiques qui sous-tendent l’économie et nos représentations comptables.

Nous pouvons et devons tenir compte de cette anomalie à plusieurs niveaux.

D’une part en identifiant et gérant en tant que tels les biens publics ce que les collectivités humaines ont fait empiriquement de tout temps. C’est le thème de travail de nombreux économistes comme Elinor Ostrom11, prix Nobel en 2009.

Il est par exemple nécessaire de créer de vastes zones de réserves naturelles (terrestres ou maritimes). Dans le même esprit, la protection d’espèces menacées est indispensable. L’artificialisation doit être stoppée : c’est ce que vise l’objectif « zéro artificialisation nette » adopté en France dans la loi « Climat et résilience » en 2021.

Il est également nécessaire que les pouvoirs publics édictent sur des zones géographiques les plus vastes possibles des normes visant à réduire l’impact sur le prélèvement de ressources ou les pollutions. C’est par exemple ce qui se passe (certes difficilement) en Europe avec les Zones à faibles émissions.

D’autre part, en intégrant dans le calcul économique des agents économiques des conséquences sur la nature de ses actions, ce qui ne peut se faire que de deux manières :

  • « donner un prix » à une pollution ou à un impact ; c’est par exemple le but d’une « taxe carbone » de donner un prix aux émissions de CO2 d’un agent économique, prix qu’il paie sous forme de taxe, ce qui l’incite à réduire ses émissions (pour réduire cette taxe). Une alternative consiste à créer des « quotas » payants et éventuellement échangeables qui font également payer le « pollueur ». À noter que les règlements et normes conduisent implicitement à mettre un prix au CO2, sans le dire.
  • la réforme progressive de la comptabilité qui permettrait de faire évoluer en profondeur les calculs des entreprises. C’est ainsi que Jacques Richard et Alexandre Rambaut12 par exemple proposent un nouveau cadre comptable : CARE (comptabilité adaptée au renouvellement de l’environnement). Plutôt que d’attribuer une valeur à la nature, il s’agit de mesurer les coûts minimums nécessaires pour renouveler les fonctions environnementales après dégradation. On passe ensuite ces coûts en comptabilité, ce qui équivaut à un amortissement du capital naturel.

Les marchés seraient autorégulés et efficients : une illusion d’optique catastrophique pour le temps long

Pour le libéralisme économique les marchés sont efficients, il faut les laisser faire. Ce serait également vrai pour le travail : il faudrait donc supprimer ou a minima réduire les « rigidités » introduites par le droit du travail, comme le salaire minimum, les allocations chômage, etc.. Pour les marchandises : il faudrait donc supprimer les entraves tarifaires et non tarifaires au libre échange. Pour les capitaux : il faudrait interdire le contrôle des capitaux. Dans tous ces cas, il s’agit de dogmes et la théorie économique comme l’observation des faits montrent que l’État peut utilement intervenir dans ses domaines.

Vu de haut, il est évident que les marchés financiers « n’allouent pas les capitaux » sur les opérations les plus utiles socialement et ne sont pas capables de fournir un cadre stable permettant à l’économie de fonctionner correctement. C’est ce que montrent l’ampleur et la répétition des crises financières, depuis qu’ont été libérés, décloisonnés et déréglementés les marchés dans les années 1980.

L’Histoire a montré – à plusieurs reprises – que les marchés ne s’autorégulent pas

Le laisser-faire en économie a reçu son premier démenti de grande ampleur pendant la crise de 1929. Les tenants du laisser-faire recommandaient aux autorités de ne pas intervenir : l’économie allait se remettre d’elle-même. Les faillites des entreprises et des banques ne les inquiétaient pas : c’était la chute du “bois mort” ou des “canards boiteux”. Les faits ont montré l’erreur de ce raisonnement. Les faillites entraînaient les faillites, le chômage la baisse du pouvoir d’achat, les problèmes de débouché et …les faillites. Les dépôts de bilan des banques entraînaient la disparition des patrimoines des épargnants et la disparition pure et simple de la monnaie en circulation.

Il fallut bien intervenir et c’est ce que fit Roosevelt avec son New Deal en 1933 (soit 4 ans après le début de la crise). En 1938 l’économie américaine n’était pas encore relevée (11 millions de chômeurs). C’est la guerre qui redressa définitivement l’économie par des programmes d’armement massifs.

Cette histoire est bien connue et a inspiré en 2008-2009 le président de la Fed, Ben Bernanke, qui la connaissait bien, à intervenir massivement pendant la crise, pour éviter les faillites bancaires en série dont il connaissait le danger.

Du fait que les marchés ne peuvent être laissés à eux-mêmes, à la fois pour des raisons sociales et écologiques, il importe donc que la puissance publique fixe un cap à la vie économique et crée un cadre d’actions pour les acteurs privés (voir ci-dessous, la planification comme nécessaire contre-poids à la non-efficience des marchés).

Il faudrait laisser faire la finance et dès lors réduire les réglementations

Cette croyance dans l’efficience des marchés a largement contribué à une dérégulation alarmante. Le secteur financier au sens large rend des services dont il serait aujourd’hui difficile de se passer13. Pour autant depuis les années 1970, la dérégulation (relative aux droits de douane, au contrôle des capitaux, aux opérations de bourse, au crédit, aux taux d’intérêt, à la réglementation bancaire) et les privatisations d’entreprises et de services publics qui ont été mises en œuvre méthodiquement au niveau mondial ont « financiarisé » l’économie à l’excès. Il en est résulté de nombreux et graves problèmes. Elles ont conduit notamment :

  • à la multiplication des bulles spéculatives et des crises financières ;
  • à polariser fortement les décisions vers les intérêts de court terme et à négliger le long terme.

La raison en est double. Cette mondialisation financière a rendu accessible à une très grande masse de capitaux – toujours plus mobiles- des rendements élevés, et ce grâce à l’effet de levier. D’autre part les périodes de crise, générées par l’éclatement des bulles accroît cette polarisation à court terme : en période de vache maigre, on se concentre sur la survie et les prochaines échéances de trésorerie.

Il s’agit de remettre la finance à sa place, en circonscrivant son action à ce qu’elle apporte légitimement à la société. Le chantier est immense. Citons quelques voies de réforme possibles pour y arriver14 :

  • réduire la taille (et le pouvoir de lobby) des banques et séparer les activités bancaires (banques de dépôt versus banques d’investissement) (Voir les nombreux posts du blog qui décortiquent le sujet).
  • interdire les pratiques financières nocives comme par exemple, les produits à fort potentiel de déstabilisation comme les CDS à nu, le trading haute fréquence ou encore le financement de la spéculation via le crédit bancaire15 ; plus généralement imposer des « autorisations de mise sur le marché » aux innovations financières à risque systémique.
  • réguler le « cycle du levier » (Lire cette explication de Gaël Giraud).
  • interdire l’accès des banques aux paradis fiscaux et aux zones de « non-droit » qui ruinent tous les efforts de réglementation bancaire, et permettent le développement du shadow-banking.
  • plafonner les revenus du trading dans le cadre d’une réflexion d’ensemble sur le plafonnement des revenus.

Le court-termisme des marchés

Ce qui est moins mis en lumière c’est que le dogme du laisser-faire – ou, exprimé de manière plus policée, “l’efficience des marchés”- est en outre catastrophique pour la conduite d’une politique de long terme. Le bon sens le fait bien sentir : les acteurs sur le marché se soucient de leur intérêt et cet intérêt est de court terme. Les possesseurs d’actions veulent faire des plus-values rapidement ; les opérateurs sur les produits dérivés ne cessent de déplacer des montagnes d’argent avec un horizon très court. La vitesse des transactions ne cessent de croître jusqu’à l’invention autour des années 2000 du « trading haute fréquence »16 où ce sont des robots qui passent les ordres (et parfois les contre-ordres) – voir « La vitesse, nouveau fléau financier ? », très bon article de Gaël Giraud.

On comprend bien que des acteurs qui ont les yeux rivés sur l’ultra court terme ne peuvent s’intéresser au long terme…Ils ne le voient tout simplement pas, et de moins en moins, si l’on peut dire.

En septembre 2015, dans un discours prononcé au siège de la Lloyd’s, Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Conseil de stabilité financière, a introduit le concept de « tragédie des horizons ». Le décalage entre l’horizon de court terme des acteurs financiers et celui de long terme des impacts climatiques, ne permet pas aux acteurs financiers d’identifier les risques (financiers) liés au réchauffement global.

Il appartient donc à la puissance publique d’introduire les mécanismes de correction qui tempèrent le court-termisme du marché. Dans le domaine que nous explorons ici, il s’agit donc de mettre en place des politiques industrielles, énergétiques, écologiques qui complètent ou corrigent le marché. Ces politiques ne peuvent pas se raisonner « en mimant le marché ». Elles doivent reposer sur des raisonnements, des indicateurs, des modes de calcul qui intègrent le long terme et les conséquences à cet horizon des décisions prises aujourd’hui.

Cela ne se traduit pas nécessairement par une planification détaillée. On sait que c’est impossible et dangereux. En revanche cela peut se traduire par la définition d’objectifs, l’édiction de normes, de règlements , d’incitations fiscales ou autres qui orientent les acteurs économiques. Cela peut se traduire par le fléchage de financements gratuits ou très peu coûteux vers les investissements de long terme.

La transparence de la monnaie et le mythe de l’inflation issue de la création monétaire publique

Selon ce dogme monétariste, mais répandu très majoritairement dans l’opinion, la création monétaire ne pourrait être qu’inflationniste, car sans effet sur l’économie réelle (elle serait donc neutre sur l’activité et uniquement haussière sur les prix).

L’inflation étant supposée source de grands désordres économiques (ce qui se discute quand elle ne dérive pas en hyperinflation) la supposée tentation de l’État de créer de la monnaie doit être réprimée dès l’origine. Dès lors il faudrait la soumettre à une institution indépendante, non tentée par l’électoralisme et interdire à l’État de recourir à la “planche à billets”.

La création monétaire n’est pas nécessairement inflationniste

Il suffit de constater l’évolution de la hausse des prix dans les vingt dernières années et celle de la masse monétaire pour s’en convaincre.

Nous avons tous en tête cette idée car nous avons appris dans nos cours d’histoire la folle histoire des assignats révolutionnaires (Voir aussi le post « La création monétaire : oeuvre du diable ») et celle de l’hyperinflation de l’Allemagne de l’entre-deux guerres (Voir le livre La monnaie dévoilée).

Concernant Weimar, où nous nous souvenons des brouettes de billets, il nous arrive parfois de croire que cet épisode est en outre à l’origine de la montée au pouvoir d’Hitler en Allemagne. C’est tout simplement faux. Weimar se termine en 1923. C’est la crise de 1929 née aux USA qui traverse l’Atlantique et met à mal l’économie allemande, puis la réaction déflationniste du chancelier Bruning qui est à l’origine d’un chômage de masse et d’une crise majeure.

Il est certes vrai que si une banque centrale se met à inonder de billets l’économie pour payer des dettes d’État sans discernement le risque est élevé de voir se perdre la valeur de la monnaie, surtout s’il y a une autre monnaie en circulation. C’est ce qui s’est souvent passé dans des économies où le dollar est présent et où la monnaie officielle se déprécie ainsi. Mais de ces situations particulières il n’est pas possible de tirer une loi générale sur le lien monnaie-inflation.

Dans nos sociétés contrôlées démocratiquement, ce risque est faible. L’État ne peut pas dépenser n’importe comment : il est sous le contrôle du parlement qui instruit la loi de finances et contrôle son suivi. La Cour des Comptes est là pour faire tous les contrôles nécessaires.

C’est la combinaison création monétaire importante + finance dérégulée qui fait courir de vrais risques à l’économie réelle

C’est ce dogme qui est à l’origine du traité de Maastricht et des statuts de la Banque Centrale Européenne. Ce dogme fait perdre de vue que la monnaie est en fait créée par les banques secondaires ou « commerciales” (privées ou publiques) ce qui est à l’origine de la perte de contrôle sur le secteur financier et à l’origine des crises financières récentes.

Ce que l’on constate, si la banque centrale crée trop de monnaie centrale (ce que la Fed a fait aux USA après la crise de 2001), c’est :

  • le risque de voir les banques développer une activité spéculatives car étant « abreuvées « de liquidités par la banque centrale elles peuvent prêter au secteur financier ; elles ont par ailleurs su inventer des techniques comme la titrisation pour limiter l’emprise des ratios sur leur activité de crédit.
  • un risque d’inflation des actifs de placement (les biens immobiliers ou les valeurs mobilières).
  • un risque de déflation si les banques ne prêtent pas assez à l’économie (situation où les agents économiques sont endettés, privilégient le désendettement et attendent pour investir). Voir le post : « L’Europe dans la trappe à liquidités ? »).

C’est pourquoi, plus que de continuer à priver les États de la création monétaire, il faut avant tout réguler la finance pour limiter les abus issus du pouvoir de création monétaire privée.

Ce mythe prive les États d’un puissant outil

Ce dogme a conduit à faire perdre aux États européens l’arme monétaire, déléguée à la Banque centrale, mais pour un mandat (la limitation de l’inflation) à la fois limité (car il ne comprend pas d’impacts positifs sur l’économie) et non pertinent (car l’inflation n’est pas nécessairement d’origine monétaire, comme la crise de 2022 le montre17). Il a aussi conduit à l’absence de coordination entre politiques budgétaire et monétaire.

Comme ce dogme a été « institutionnalisé » et que les Traités européens seront très difficiles à changer (puisque cela demande l’unanimité des pays européens), les propositions à faire pour contourner ces erreurs sont nécessairement difficiles et techniques. Il s’agit principalement de faire en sorte qu’ en pratique la Banque centrale prenne en considération les enjeux climatiques et environnementaux dans ses actions de politique monétaires (Quantitative easing, critères d’acceptation des collatéraux) et dans celles relatives à la politique prudentielle18.

Pour mieux comprendre la création et les politiques monétaires, ainsi que les mythes qui les entourent, voir les explications sur The Other Economy. Voir également le site très complet de l’association Chômage et monnaie, notamment les fiches techniques et le livre La monnaie dévoilée.


  1. Pour reprendre le titre d’un article du « prix Nobel » Paul Krugman… ↩︎
  2. Voir Olivier Martin, L’empire des chiffres, Armand Colin, 2020. ↩︎
  3. Et sans effet sur l’objectif visé, la réduction de la dette publique… ↩︎
  4. Arthur Jatteau, Les expérimentations aléatoires en économie, La Découverte, 2013. ↩︎
  5. En outre, de nombreux économistes défendent de fait, sans le dire explicitement, des intérêts sectoriels ou catégoriels. Voir le livre de Laurent Mauduit, Les Imposteurs de l’économie, Éditions Gawsewitch, 2012, réédité par les Éditions Pocket en 2013, qui bien que parfois un peu tendancieux éclaire bien ce sujet. ↩︎
  6. Le livre de l’économiste Steve Keen, L’imposture économique, Editions de l’atelier 2014, montre les impasses et erreurs du modèle dominant, issu de l’école néoclassique. ↩︎
  7. Voir le module Économie, ressources naturelles et pollutions sur The Other Economy. ↩︎
  8. Voir le livre d’Antonin Pottier Comment les économistes réchauffent la planète, Seuil, 2016 ; ainsi que la fiche Réchauffement climatique : quel impact sur la croissance ? sur The Other Economy ↩︎
  9. On se souvient que l’épistémologue Karl Popper (La logique de la découverte scientifique, Payot, 2007) faisait du critère de « réfutabilité » le critère distinctif de la science contre l’idéologie. Même si ce « critère » est bien trop tranché et que de nombreux travaux scientifiques très solides n’obéissent pas scrupuleusement à ce critère. ↩︎
  10. Traité d’économie politique, 1803. Voir aussi la fiche Pour en finir avec la Loi de Say sur The Other Economy ↩︎
  11. Voir par exemple Elinor Ostrom : par-delà la tragédie des communs, La vie des idées, 2016. ↩︎
  12. En savoir plus sur la Chaire Comptabilité écologique. ↩︎
  13. Même si c’est très facile pour certains d‘entre eux : le trading haute-fréquence ou la titrisation des sub-primes ne semblent pas d’un intérêt social évident. Mais ce n’est pas le cas du crédit et des fonctions classiques de ce secteur. ↩︎
  14. En Europe, l’acteur de la société civile le plus avancé sur ce sujet est l’ONG Finance Watch. ↩︎
  15. Voir le module sur le Rôle et les limites de la finance sur The Other Economy ↩︎
  16. Le trading à haute fréquence représenterait, actuellement, plus de 80 % des transactions mondiales. Source : La finance pour tous ↩︎
  17. Voir la tribune que j’ai publiée dans Le Monde, en 2022 : Hausse des taux et politiques de rigueur pénaliseraient la transition écologique. ↩︎
  18. Voir la campagne « Un pour un » de Finance Watch. ↩︎