La sobriété comme alternative politique

27 octobre 2022 - Posté par Billet invité - ( 3 ) Commentaires

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Benjamin Brice nous livre dans ce post les principales conclusions de son livre La sobriété gagnante. Pouvoir d’achat, écologie, déficits : Comment sortir de l’impasse ? L’originalité de sa démarche est qu’il relie directement la question de la sobriété aux enjeux économiques et sociaux de la France. Dans sa perspective, la révision de notre consommation ne serait pas seulement bénéfique pour diminuer l’empreinte écologique du pays et renforcer sa résilience ; elle permettrait également de rééquilibrer la balance commerciale, de relocaliser des activités industrielles et de dégager des marges de manœuvre financières pour investir dans l’avenir. Voilà qui pourrait permettre d’envisager la sobriété d’une manière beaucoup plus positive.

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La France vit au-dessus de ses moyens

Une difficulté majeure rencontrée par la France aujourd’hui est qu’elle vit clairement au-dessus de ses moyens. Tel est ce que nous rappellent les crises que nous subissons depuis quelques années : Gilets jaunes, covid-19, guerre en Ukraine et phénomènes climatiques extrêmes.

Une empreinte écologique trop forte

Au cours du dernier demi-siècle, notre niveau d’abondance matérielle n’a cessé d’augmenter. Ainsi, chaque personne en France consomme 10 kg de viande de plus qu’en 1970 (FranceAgriMer, en équivalent carcasse), le nombre de kilomètres parcourus par habitant a été multiplié par plus de 3 depuis 1960 (Aurélien Bigo) et la surface des logements par personne a augmenté de près d’un tiers entre 1984 et 2013 (INSEE). Sans compter la hausse du taux d’équipement pour l’électroménager et les appareils numériques.

Or, en France, comme en Europe, nos modes de vie reposent actuellement sur l’exploitation d’un volume trop important de ressources : hydrocarbures, minerais, sols, eau, etc. D’après le dernier rapport du 3ème groupe de travail du GIEC, la consommation d’un Européen émet en moyenne presque 8 tonnes de CO2 équivalent ; or, l’objectif d’émission de gaz à effet de serre d’ici 2050 se situe plutôt vers 2 tonnes de CO2 équivalent par habitant. D’une manière générale, la consommation d’un Européen entraîne l’extraction annuelle de 22 tonnes de matières : biomasse, combustibles fossiles, métaux et minerais non métalliques (Material Flows). Ici, même si l’estimation est beaucoup plus hasardeuse, il semblerait qu’un niveau d’extraction soutenable à l’échelle mondiale tournerait plutôt autour de 6-12 tonnes par personne (Bringezu, 2015). Nous sommes loin du compte.

Il va donc falloir consommer moins de matière et d’énergie, ce qui suppose de grands efforts en termes d’efficacité, en termes de nouvelles technologies et en termes de changement des modes de vie.

Un déficit commercial qui s’accroît année après année

La France est un pays qui a été particulièrement touché par la désindustrialisation au cours des dernières décennies. Ainsi, entre 2000 et 2020, le pays a perdu un million d’emplois industriels ; depuis 1982, le taux de chômage des ouvriers a été en moyenne de 12 % (INSEE).

Par conséquent, le solde commercial de la France pour les biens se dégrade depuis une vingtaine d’années. Pour les seuls produits manufacturiers, nous sommes passés d’un excédent record de 16 milliards d’euros en 2002 à un déficit record de 66 milliards d’euros en 2021 (Douanes). À cela s’ajoute la facture énergétique qui risque de s’alourdir à l’avenir.

Le résultat ? La France s’endette de plus en plus vis-à-vis du reste du monde pour sa consommation matérielle, elle s’est placée dans une situation de grande dépendance pour ses approvisionnements et toute hausse des prix entraîne une exacerbation des tensions sociales, comme on le voit aujourd’hui.

Des dépenses publiques contraintes malgré de forts besoins d’investissement

Il y a enfin une troisième dimension qui fait que nous vivons au-dessus de nos moyens. Étant donné les tensions géopolitiques, les menaces écologiques et les profondes divisions qui parcourent le pays, la France a besoin de moyens budgétaires. De moyens pour investir dans sa défense, dans la transition écologique, dans l’éducation, dans la recherche, dans la justice, dans les hôpitaux et ainsi de suite.

Or, au cours de la dernière période, nous avons négligé ces dépenses d’avenir, ce qui risque de nous coûter très cher sur le long terme. En 2019, la France consacrait un point de PIB de moins à ses dépenses intérieures d’éducation que 20 ans auparavant ; entre 2010 et 2019, l’investissement par étudiant à l’université a même chuté de 1 000 euros (DEPP). Entre 1995 et 2019, les dépenses de R&D augmentaient de 0,6 point de PIB en moyenne dans l’OCDE, mais elles stagnaient en France (OCDE). D’après le journal Le Monde, le délai moyen de traitement des affaires civiles et commerciales en première instance est passé de 280 jours en 2010 à 420 jours en 2018, contre une médiane européenne à 200 jours.

Nous vivons donc beaucoup sur nos acquis, alors qu’il faudrait engager des dépenses pour préparer l’avenir, afin que le pays ne s’abîme pas dans les divisions et le déclassement.

La réponse des gouvernants : davantage de politiques de compétitivité

Dans l’esprit de nos dirigeants, le principal problème de la France est un déficit de compétitivité. Contrairement aux pays anglo-saxons à partir des années 1980, aux pays scandinaves à partir des années 1990 et à l’Allemagne à partir du début des années 2000, la France n’aurait pas su adapter son modèle de société à la concurrence étrangère. Il s’agirait donc de rattraper le retard, pour tirer enfin parti de la mondialisation. Emmanuel Macron est sans doute le Président qui a présenté ce cap avec le plus de franchise.

Voici les principaux leviers activés pour rendre l’économie française plus compétitive : diminution du coût du travail (baisse des cotisations sociales, prime d’activité), introduction de plus de flexibilité, réduction de l’imposition sur le capital et, pour financer l’ensemble, maîtrise des dépenses publiques.

Malheureusement, tout cela ne permet toujours pas à la France de vivre à la hauteur de ses moyens.

Sur le plan écologique, l’ouverture accrue à la concurrence étrangère a eu deux effets négatifs : une augmentation de notre abondance matérielle, avec comme conséquence l’accroissement des pressions environnementales, et la délocalisation de certaines activités industrielles dans des pays où le bilan environnemental de la production est beaucoup moins bon.

Sur le plan commercial, les exportations ont bien été stimulées, mais jamais autant que les importations. Entre 2000 et 2019, les exportations de biens et de services augmentaient de 4,3 points de PIB, contre une hausse de 5,5 points de PIB pour les importations (Banque mondiale). À force de se concentrer sur la production, nous avons oublié que notre consommation nous coûtait de plus en plus cher.

Enfin, l’adaptation à la concurrence étrangère a remis en cause plusieurs équilibres. Les baisses de cotisations sociales ont été compensées par une forte hausse des impôts, notamment des impôts non progressifs qui pèsent beaucoup en bas de l’échelle sociale. En parallèle, les politiques d’austérité ont dégradé l’état des services publics et empêché de suffisamment investir dans l’avenir. Si l’on ajoute à cela les efforts demandés aux classes populaires (classes moyennes inclues) en termes de conditions de travail et de précarité, il devient aisé de comprendre le sentiment d’injustice exprimé par toute une partie de la population, un sentiment qui mine profondément la cohésion sociale et la capacité des gouvernants à agir.

Les résultats électoraux sont d’ailleurs parlants. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, seulement 42 % des suffrages exprimés allaient aux partis dits « de gouvernement » (Ministère de l’intérieur). Au second tour, moins d’un quart de l’ensemble des inscrits ont voté Emmanuel Macron « par adhésion » (Ipsos).

L’alternative de la sobriété

Mais alors, que faire ?

À mon sens, dans la conjoncture qui est la nôtre, la priorité ne doit plus être la production et les exportations, mais la consommation et les importations. Nous avons besoin de politiques de sobriété, des politiques qui visent à réduire notre consommation de matière et d’énergie.

Aujourd’hui, la France s’endette vis-à-vis du reste du monde pour consommer des combustibles fossiles et des biens industriels qui ont une empreinte écologique trop forte, qui nous rendent dépendants de nombreux pays, qui contraignent énormément le budget des ménages et qui ne nous laissent pas assez de moyens budgétaires pour investir. Réduire notre consommation de matière et d’énergie s’accorde donc très bien avec nos intérêts collectifs.

Tâchons d’illustrer cela avec deux exemples simples. Augmenter la durée de vie de nos équipements électroniques permettrait à la fois de réduire les besoins d’extraction – la seule consommation numérique de la France entraîne l’extraction annuelle de 4 milliards de tonnes de terre et de roche à travers le monde (GreenIT) –, de diminuer le déficit commercial – 18 milliards d’euros de déficit en 2021 pour les téléphones et les ordinateurs (Douanes) – et de baisser la contrainte sur le pouvoir d’achat que fait peser le renouvellement accéléré des appareils.

Les voitures neuves sont de plus en plus surdimensionnées et de plus en plus sophistiquées. Outre l’impact écologique négatif, cette évolution est très défavorable aux classes populaires, puisque, en dix ans, le prix d’un véhicule neuf est passé, en euros constants, de 20 000 à 27 000 euros (Argus). Et le pays ne s’y retrouve pas sur le plan commercial, car le solde commercial pour le secteur automobile ne cesse de se dégrader ; il a atteint un record en 2021 avec 18 milliards d’euros de déficit (Douanes). Ici, il apparaît clairement que nous aurions tout intérêt à favoriser des véhicules plus sobres, surtout si nous les fabriquions localement.

Il existe d’ailleurs une vraie convergence entre sobriété et relocalisation d’activités industrielles. D’une part, produire en France permet de réduire les distances de transport, de bénéficier d’une électricité bas carbone et d’appliquer des normes environnementales strictes. D’autre part, le surcoût de la main-d’œuvre entraîne généralement un renchérissement des prix, ce qui oblige, en retour, à revoir nos modes de consommation. Sans compter le fait que la demande de relocalisation industrielle est particulièrement forte au sein des classes populaires.

Au final, La sobriété gagnante montre qu’un effort collectif de sobriété, associé à la relocalisation des quelques points de PIB de déficit commercial, aurait d’importants bénéfices pour le pays. En voici quatre :

  • La création d’activités industrielles en dehors des métropoles permettrait de rééquilibrer les rapports entre territoires, d’enrayer la disparition des services publics et de rendre plus visible la contribution des classes populaires à la prospérité du pays.
  • Dépenses d’avenir. Du fait de l’augmentation des recettes fiscales et de la diminution du poids des transferts sociaux liés au chômage (et à la précarité), la collectivité disposerait de plus de moyens pour régler les difficultés sociales actuelles et préparer le futur.
  • Équilibre entre classes sociales. Dans la dernière période, les principaux efforts de compétitivité ont été demandés aux classes populaires. Une politique de sobriété impliquerait un rééquilibrage, puisque ce sont les classes supérieures qui devraient fournir le gros de l’effort. En effet, ce sont elles qui ont davantage de marges de manœuvre financière pour agir et ce sont elles qui fixent habituellement les normes de consommation au sein de la société.
  • Fonctionnement de notre démocratie. Le cap de compétitivité des dernières décennies est devenu de plus en plus impopulaire, ce qui a introduit une grande défiance entre gouvernants et gouvernés. Un nouveau cap pourrait aider à débloquer les choses, surtout si les bénéfices pour la collectivité permettaient à une fraction importante de la population d’y adhérer.

Benjamin Brice, docteur en sciences politiques de l’EHESS

Informations sur le livre

La sobriété gagnante. Pouvoir d’achat, écologie, déficits : Comment sortir de l’impasse ? Edition Librinova – 373 pages – Juillet 2022 – Acheter le livre

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3 Responses to “La sobriété comme alternative politique”

  1. Sobriété ou Juste besoin ?
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    En anglais, « sobriété » se dit « Sufficiency », un mot qui renvoie à … « ce qui est juste suffisant ».
    De la sorte, la notion de « Juste besoin » inclut celle de sobriété, en la complétant par la volonté explicite de favoriser le bon usage et pénaliser le mésusage de ressources limitées ! (Eau, Énergie, bande passante, Etc.) Alors ?
    Peut-on espérer compléter le surgissement actuel de toutes sortes de « plans de sobriété », par un débat public, (de longueur et de qualité suffisante), sur la définition et l’adoption de « normes de juste besoin » ?
    (Ou plutôt de « plages de juste besoin »… tenant compte bien entendu, des situations particulières.)
    Pour plus de détails, voir ce document de travail:
    https://semestriel.framapad.org/p/juste-besoin-et-transition-9ryy?lang=fr

  2. Bonjour Monsieur Grandjean,
    Je suis actuellement étudiante à Sciences Po Lyon où j’ai intégré une association nommée « Place au débat ! ». Nous organisons des débats/conférences à Sciences Po Lyon et sollicitons des experts sur de nombreux sujets. Nous aimerions beaucoup vous inviter afin d’avoir la chance de discuter avec vous à l’occasion d’une conférence. Les sujets que vous abordez rentrent parfaitement dans les enjeux actuels qui résonnent particulièrement dans notre établissement.

    Merci d’avance pour votre réponse
    Très bonne fin de journée à vous !

    Charlotte Roder

  3. Une centrale nucléaire produit beaucoup d’énergie, MAIS l’énergie nécessaire pour arriver à produire DÉPASSE TRÈS LARGEMENT l’énergie produite (extraction, enrichissement, construction et fonctionnement de la centrale, retraitement et enfouissement des déchets, sécurisation de l’approvisionnement à l’étranger et des sites nucléaires) … c’est un gouffre énergétique et financier, on laisse aux générations futures des POUBELLES RADIOACTIVES qu’ils vont devoir gérer pendant des milliers d’années … on ne sait pas démanteler une centrale !
    .
    Pire encore, depuis la guerre en Ukraine, les sites nucléaires sont des cibles et un moyen de chantage énorme !
    .
    Que faire ? Fermer et sécuriser les sites dès que possible et SURTOUT NE PLUS Y TOUCHER !

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