Petite histoire du capitalisme européen – D’où venons-nous ?

Introduction

Le capitalisme dans sa forme actuelle aggrave les inégalités et la concentration du pouvoir, favorise la financiarisation de l’économie et conduit au dépassement des limites planétaires ; mais il demeure, dans les faits, le cadre dominant de l’organisation, de la production, de l’innovation et des échanges à l’échelle mondiale. D’où une interrogation plus fondamentale : le capitalisme est-il devenu incompatible avec les conditions sociales, politiques et écologiques de notre temps, ou assiste-t-on à l’épuisement de certaines de ses formes historiques particulières ?

Cette question se pose avec une acuité particulière en Europe. C’est en effet sur ce continent que s’est progressivement constitué, à partir du Moyen Âge, un ensemble d’institutions, de pratiques et de représentations qui ont rendu possible l’émergence du capitalisme moderne, avant sa diffusion à l’échelle mondiale. Or l’Europe apparaît aujourd’hui à la fois comme l’héritière de cette histoire et comme un espace fragilisé, pris en étau entre des modèles économiques — américain et chinois notamment — qui s’écartent de plus en plus du sien. Comprendre cette situation suppose de revenir sur la genèse européenne du capitalisme et sur les transformations profondes qu’il a connues sur la longue durée.

Le capitalisme n’est pourtant pas facile à définir. Le terme n’apparaît qu’au XIXe siècle et a longtemps été employé dans une perspective critique (voir encadré). Les historiens et les économistes ne s’accordent ni sur sa définition ni sur son acte de naissance : pour certains, il se confond avec le salariat et la révolution industrielle ; pour d’autres, il repose avant tout sur la propriété privée des moyens de production et l’économie de marché ; pour d’autres encore, il renvoie à un ensemble plus large d’institutions juridiques, financières et culturelles. Ces divergences ne relèvent pas seulement de querelles académiques : elles orientent profondément la manière dont on pense ses crises et ses possibles dépassements.

Naissance des termes capital, capitaliste, capitalisme

Le mot capital1 apparaît au XIIe siècle et désigne alors une quantité d’argent à faire fructifier, il provient du mot latin « caput » » », qui signifie « la tête », à l’origine la tête de bétail (le cheptel).
Au milieu du XVIIe siècle, le mot capitaliste est utilisé par le Hollandische Mercurius (un journal de l’époque) pour désigner « une personne possédant du capital ». Dans la pratique on voit apparaître avant la naissance du terme des « capitalistes » comme le négociant Francesco di Marco Datini2, au XIVe siècle, célèbre par tous les écrits qu’il a laissés, la fondation qu’il a créée, et sa maxime : « au nom de Dieu et du profit« . Ce capitaliste-là est néanmoins d’un profil assez différent de celui des capitalistes contemporains. Comme le dit l’historien Jérôme Baschet3 : « [ces] marchands ne recherchent pas la maximisation des bénéfices et maintiennent un taux bas de réinvestissement, car l’activité marchande reste encastrée dans des pratiques sociales plus larges« .
La première occurrence du mot capitalisme est souvent attribuée à Louis Blanc, un socialiste français, dans les années 1850, qui utilise le terme pour désigner le système économique basé sur la propriété privée du capital et les rapports de production qui en découlent. Il est ensuite repris par Karl Marx et Friedrich Engels, Marx utilisant surtout « système capitaliste » (capitalist system dans ses textes en allemand et anglais) pour décrire de manière analytique le système économique.

Au plan strictement économique, le système capitaliste repose sur deux piliers de base, sans s’y réduire :

  • l’économie de marché et la liberté d’entreprendre, encadrées et régulées selon des modalités variées ;
  • la propriété privée de moyens de production, sans exclure la propriété publique, les communs4, ni d’autres formes de gouvernance.

Dans la suite, nous élargirons la perspective et aborderons le système capitaliste comme une construction historique dotée d’un noyau institutionnel et juridique relativement stable, mais traversée par des mutations majeures de ses formes, de ses justifications morales et de ses effets sociaux. Cette perspective permet de distinguer ce qui relève des fondements durables du système et ce qui tient à des configurations historiques spécifiques — ce qui permet d’éviter de ne faire du capitalisme ni une essence indépassable, ni un bloc homogène voué à disparaître.

Nous allons tirer sur plusieurs fils étroitement entremêlés dans l’Histoire. Un premier fil est juridique et institutionnel5 : il concerne la formation des droits de propriété, des règles contractuelles, des dispositifs comptables et financiers, ainsi que des cadres politiques qui rendent possible l’accumulation du capital. Un second fil est économique et financier et porte sur les formes prises par les marchés, le crédit, l’investissement et la rémunération du capital. Un troisième fil est technique et scientifique et inclut aussi bien l’innovation productive que la diffusion sociale de la connaissance. Un quatrième fil est socio-politique, relatif aux rapports de pouvoir, à la formation des États et aux compromis sociaux. Enfin, un fil culturel et spirituel traverse l’ensemble de cette histoire : il concerne le sens de l’action humaine, les représentations du travail, de la richesse, de la Nature, de l’individu et du progrès, sans lesquelles le capitalisme n’aurait ni émergé ni évolué.

Le point de départ retenu ici est le XIe siècle. C’est à partir de cette période que l’on voit se mettre en place, en Europe occidentale, les conditions juridiques, politiques et intellectuelles d’une économie fondée sur la propriété privée du capital, la liberté d’entreprendre et l’extension des échanges marchands. Cette genèse médiévale est décisive : elle montre que le capitalisme ne surgit pas brutalement avec la révolution industrielle, mais qu’il résulte d’une accumulation lente d’innovations institutionnelles, longtemps antérieures aux grandes machines et aux usines.

L’histoire proposée est organisée autour de plusieurs moments de rupture : les transformations des XVe-XVIIIe siècles, qui engagent l’Europe sur une trajectoire distincte de celle d’autres grandes civilisations ; la révolution thermo-industrielle et l’extension du salariat aux XIXe et XXe siècles ; enfin, les mutations du capitalisme financiarisé apparues à partir des années 1970, puis numérique à la fin du XXe siècle. Ces dernières ne conduisent pas à un nouveau système économique, mais elles modifient profondément les modalités d’accumulation, de gouvernance et de « création de valeur »6, au point de poser en partant de zéro la question de la soutenabilité du capitalisme.

Partie I – La genèse médiévale d’un système socio-économique

À partir du XIe siècle, l’Europe occidentale connaît une série de mutations lentes mais décisives, dont l’effet cumulé va créer un environnement inédit pour l’activité économique. Ces transformations ne résultent pas d’un projet conscient de « fonder le capitalisme », mais de recompositions politiques, juridiques et spirituelles qui vont progressivement autonomiser la sphère économique.

Dissipons d’abord un malentendu fréquent : le capitalisme ne se confond ni avec le commerce, ni avec l’existence de marchés7, ni même avec la recherche du profit. Des sociétés marchandes, commerçantes et monétarisées ont existé bien avant l’Europe médiévale, en Mésopotamie, dans le monde gréco-romain, en Chine, dans le monde islamique ou encore en Inde. Les échanges à longue distance, les foires, les prêts, des formes de spéculation et même certaines pratiques comptables y étaient connus. Ce qui distingue le capitalisme européen n’est donc pas l’apparition soudaine du marché, mais la transformation progressive du rôle économique, social et politique que les marchés en viennent à jouer. Dans la plupart des sociétés pré-modernes, l’activité économique est « encastrée »8 dans des structures sociales, religieuses et politiques qui en limitent l’autonomie. Les prix, les salaires, l’accès aux ressources, la circulation de la monnaie ou du crédit sont étroitement contrôlés par des autorités — seigneuriales, impériales, religieuses — et subordonnés à des finalités qui ne sont pas d’abord économiques : stabilité sociale, reproduction des hiérarchies, subsistance collective, ordre cosmique ou religieux. Dans ces sociétés, la richesse n’est pas pensée comme un capital à faire fructifier indéfiniment. Elle est le plus souvent associée à la possession de terres, à des droits politiques, à des rentes ou à des statuts sociaux. L’accumulation monétaire, lorsqu’elle existe, reste moralement suspecte et politiquement encadrée. Le prêt à intérêt, en particulier, est fréquemment condamné ou strictement limité, car assimilé à une forme d’exploitation du temps ou de la détresse d’autrui.

L’Europe médiévale n’échappe pas à cette logique. Jusqu’au haut Moyen Âge, l’économie y est largement dominée par des structures seigneuriales, une faible monétarisation et une production orientée vers l’autoconsommation. Les marchés existent, mais ils sont locaux, intermittents et soumis à de fortes régulations. Le commerce à longue distance est l’apanage de groupes marginaux, souvent étrangers ou minoritaires, et ne constitue pas le cœur de l’organisation économique.

Le capitalisme ne naît pas de l’intensification mécanique des échanges, ni d’une prétendue « nature humaine » portée au calcul et à l’accumulation. Il suppose une transformation beaucoup plus profonde : celle des institutions qui rendent possible l’investissement privé, la circulation et l’accumulation du capital, la sécurisation des transactions et la reconnaissance sociale de l’enrichissement économique. C’est précisément cette transformation qui commence à s’opérer en Europe occidentale à partir du XIe siècle.

Chapitre 1 – Les dispositifs institutionnels et juridiques

Les dispositifs qui font qu’une entreprise née en ayant recours à des capitaux privés, puisse s’endetter pour se développer, vendre des biens et des services en concurrence avec d’autres, se faire payer avec un degré de confiance suffisant dans les moyens de paiement, assurer une partie de ses risques etc. se mettent en place progressivement en Europe avec dynamisme et inventivité (voir encadré). Ce sont principalement :

  • une infrastructure juridique définissant, limitant et garantissant la propriété privée et la concurrence et leurs limites ; 
  • une infrastructure juridique et comptable9 permettant aux capitalistes et, en second ordre, aux autres parties prenantes de l’entreprise de connaître la situation de la trésorerie de l’entreprise et de sa performance économique (mesurée par le profit comptable10) et de calculer la part qui peut/doit revenir en rémunération du capital ;
  • des systèmes de paiement (lettres de change, billets, chèques, virements…) ;
  • de systèmes d’enregistrement des dettes et de créances entre agents ou via des intermédiaires bancaires.

L’histoire du droit, de la comptabilité et de la banque montrent que le capitalisme, au sens de ces deux piliers de base et de ce qu’ils nécessitent, est né progressivement en Europe à partir du XIe siècle.

Innovation juridique et/ou financière11SièclePays/Région
Prêt à intérêt et comptabilité de crédit3e mill. av. J.-C.Mésopotamie (Sumer)
Monnaie métallique frappée7e s. av. J.-C.Lydie (Asie Mineure)
Banque de dépôt et de change5e s. av. J.-C.Grèce antique
Sociétés de publicains (capitaux par actions)2e s. av. J.-C.Rome
Lettre de crédit et banquiers privés (argentarii)1er s. av. J.-C.Rome
Contrat de commande maritime (qirad)7e-10e s.Monde arabo-musulman
Chèque (sakk)8e-10e s.Monde arabo-musulman (Abbassides)
Monnaie de papier10e s.Chine (dynastie Song)
Banque11e s.Italie
Sociétés commerciales12e s.Italie
Hundi (lettre de change indienne)1212e-19e s.Inde
Lettre de change13e s.Italie
Comptabilité en partie double14e s.Italie
Assurance contre le risque de mer14e s.Italie
Mont-de-piété (prêt sur gage caritatif)15e s.Italie (Pérouse)
Endossement des lettres de change16e s.Anvers / Europe du Nord
Société par actions16e s.Angleterre
Escompte des effets de commerce16e s.Europe du Nord
Bourse16e s.Anvers
Compagnie à capital permanent et actions négociables (VOC)17e s.Provinces-Unies
Rente perpétuelle sur la dette publique17e-18e s.Angleterre / Provinces-Unies
Marché à terme organisé du riz (Dôjima)1317e-18e s.Japon (Osaka)
Chambre de compensation17e s.Amsterdam
Billet de banque17e s.Amsterdam
Banque centrale17e s.Angleterre
Assurance-vie moderne (calcul actuariel)18e s.Angleterre
Papier-monnaie d’État (système de Law)18e s.France
Système financier, marché des changes18e s.Europe du Nord (Amsterdam et Londres)
Limitation de la responsabilité des actionnaires19e s.Royaume-Uni (Limited Liability Act)
Billet de banque non convertible19e s.France
Monnaie scripturale19e s.France
Crédit hypothécaire moderne (banque foncière)19e s.France
Banque de dépôt à réseau d’agences19e s.France
Coopératives de crédit mutuel19e s.Allemagne

Sources : Histoire de l’économie européenne 1000-2000, François Crouzet. Albin Michel, 2010. Pour la lettre de change en Inde comme pour le marché à terme de Dojima, il s’agit d’inventions qui ont été  » refaites  » parallèlement et non copiées par les européens.

La rémunération du capital14, source primaire de l’accumulation du capital (au sens d’enrichissement monétaire des propriétaires du capital), considérée par Karl Marx comme une caractéristique essentielle du système capitaliste, apparaît au Moyen-âge de manière explicite. Il en est rendu compte par la comptabilité en partie double qui apparaît au XIVe s. Les calculs d’intérêt composé, qui se font à partir de l’introduction des  » chiffres arabes  » début du XIIIe s. par Leonardo Fibonacci, se développent à la Renaissance et sont facilités par la découverte et la notation moderne (due à Euler) des exponentielles.

Cette rémunération du capital et son accumulation ne sont cependant pas, là-aussi, et de loin, le but premier du marchand, comme le montre l’exemple de Datini au XIVe s. qui agit « au nom de Dieu et du profit« .

Chapitre 2 – La culture

Ces infrastructures institutionnelles juridiques comptables et financières ne suffisent cependant pas à saisir « l’esprit du capitalisme » et plus généralement des éléments immatériels qui ont profondément évolué sur un millénaire. Ces éléments sont d’ordre culturel et relèvent de valeurs sociales, dont plusieurs traits méritent d’être soulignés.

Ce basculement culturel touche d’abord le rapport à la Nature et à la connaissance. Le « naturalisme », au sens où l’anthropologue Philippe Descola l’oppose à l’animisme des sociétés traditionnelles, se construit progressivement tout au long du Moyen Âge avant de trouver une formulation systématique chez des philosophes comme Francis Bacon, au XVIe siècle, puis René Descartes, au XVIIe siècle : la nature cesse d’être conçue comme un ordre sacré et immuable pour devenir un objet que la raison humaine peut connaître, maîtriser et exploiter. Cette même période voit l’accès à la connaissance, notamment scientifique, valorisé par l’éthique protestante, qui encourage la lecture directe des textes et l’exercice individuel du jugement, puis accéléré par la révolution scientifique du XVIIe siècle.

Ce mouvement intellectuel s’accompagne de transformations proprement sociales. L’innovation technique s’impose peu à peu comme une valeur en soi, et non plus comme une simple curiosité ou un artifice suspect. Le Moyen Âge occidental ne fut pas seulement une période de conservation des savoirs antiques ; il fut également un temps d’innovations techniques, institutionnelles et intellectuelles qui préparèrent la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles. Les monastères bénédictins puis cisterciens diffusèrent de nombreuses innovations : généralisation des moulins hydrauliques et éoliens, perfectionnement de la métallurgie, amélioration des techniques agricoles, développement de l’horloge mécanique ou encore des systèmes hydrauliques complexes. Le clergé n’a donc pas hésité à « mettre la main à la pâte » et a développé et valorisé ces inventions15. De plus, loin de considérer le travail manuel comme une activité dégradante, une partie importante du clergé valorisa l’activité technique comme une manière de participer à l’œuvre de la Création. Cette réhabilitation du travail et de l’invention constitue une singularité importante de l’Occident médiéval. 

Ce mouvement nourrit une véritable culture du progrès16, selon laquelle l’amélioration continue des conditions matérielles devient un horizon légitime de l’action collective17. Parallèlement, la montée de l’individualisme — condition nécessaire à la reconnaissance sociale de la figure de l’entrepreneur — modifie le statut de la personne économique. Enfin, le désir d’enrichissement et l’accumulation du capital individuel, longtemps assimilés à des vices moraux, cessent progressivement d’être condamnés en tant que tels : c’est cette relégitimation qui, plus que toute innovation juridique ou financière, rend possible l’essor ultérieur du capitalisme comme système socialement accepté.

Un élément central de cette dynamique est ce qui est connu sous le nom de réforme grégorienne18. Cette réforme a ancré une dualité de pouvoir19 (le spirituel et le temporel) et contribué à affaiblir les structures féodales les plus rigides et à réintroduire, par l’intermédiaire du droit canonique, des éléments du droit romain. Or ce dernier offre un outillage conceptuel particulièrement favorable à la formalisation des contrats, à la définition de la propriété privée et à la reconnaissance des personnes morales. Cette redécouverte du droit romain joue un rôle déterminant. Elle permet de penser la propriété comme un droit abstrait, transférable et juridiquement protégé, distinct des liens personnels de dépendance caractéristiques du monde féodal. Elle rend possible l’existence d’obligations contractuelles relativement indépendantes des statuts sociaux, et donc la multiplication de relations économiques entre acteurs qui ne se connaissent pas personnellement. Pour Jérôme Baschet20, il a résulté de cette réforme une « marginalisation de la forme politique impériale (à la différence de Byzance ou de la Chine). Cela a favorisé la mise en place, un peu plus tard, d’un système d’États rivaux, dont les guerres permanentes et les besoins fiscaux ont contribué à une monétarisation des pratiques et à un essor de la production pour l’échange, sans compter le rôle que ces États, convertis au mercantilisme, ont joué dans l’essor colonial, commercial et productif.« 

Parallèlement, se développent des institutions urbaines — communes, corporations, juridictions marchandes — qui offrent aux commerçants et artisans un cadre relativement stable pour exercer leurs activités. Les villes deviennent des lieux d’expérimentation institutionnelle, où s’inventent des règles adaptées aux besoins du commerce : tribunaux spécialisés, usages commerciaux, normes comptables, systèmes de garantie collective.

C’est dans ce contexte que se diffusent des innovations financières majeures : lettres de change, comptes de dépôt, techniques de compensation, comptabilité en partie double. Ces dispositifs permettent de séparer progressivement la circulation du capital de la circulation physique de la monnaie, de sécuriser les transactions à distance et de mesurer de manière plus précise la performance économique des entreprises. La comptabilité ne se contente pas d’enregistrer les échanges : elle contribue à transformer le rapport à l’activité économique, en rendant visible le profit et en permettant sa comparaison dans le temps.

La figure du marchand médiéval illustre bien cette mutation. Des négociants comme Francesco di Marco Datini, déjà évoqué, disposent déjà de réseaux commerciaux étendus, de capitaux investis dans plusieurs entreprises, de systèmes comptables sophistiqués et d’une capacité à mobiliser du crédit. Toutefois, comme l’ont souligné plusieurs historiens, leur comportement reste profondément inscrit dans des cadres sociaux et moraux qui limitent la logique d’accumulation. Le profit est recherché, mais il n’est pas encore maximisé ; l’activité économique demeure enchâssée dans des obligations religieuses, familiales et civiques.

C’est pourquoi il serait abusif de parler de capitalisme pleinement constitué dès le Moyen Âge. En revanche, on peut y voir la formation d’un noyau institutionnel durable, fondé sur deux principes appelés à jouer un rôle structurant : la reconnaissance progressive de la propriété privée du capital et l’extension de relations économiques médiatisées par le marché. Ces principes s’accompagnent d’infrastructures juridiques, comptables et financières sans lesquelles l’accumulation du capital serait impossible à grande échelle.

L’originalité européenne tient ici à une combinaison singulière : fragmentation politique, pluralité des autorités, concurrence entre villes et États, autonomie relative du droit et de la science, absence d’un pouvoir impérial capable d’imposer durablement une orthodoxie unique. Cette configuration favorise l’expérimentation institutionnelle, la circulation des innovations et, à terme, la montée en puissance d’une économie orientée vers l’investissement et l’échange.

À l’issue de cette première phase, l’Europe ne connaît pas encore le capitalisme au sens moderne du terme. Mais elle a mis en place les conditions de possibilité d’un système dans lequel l’activité économique pourra progressivement se détacher des cadres traditionnels, acquérir sa logique propre et transformer en profondeur les rapports sociaux. C’est sur ce socle médiéval que s’opéreront, à partir des XVe et XVIe siècles, les ruptures décisives qui feront du capitalisme une force historique dominante.

PARTIE II – MUTATIONS DE L’ESPRIT DU CAPITALISME : ruptures européennes des XIVe–XVIIIe siècles

Chapitre 3 – Chocs démographiques, techniques et cognitifs

Entre le milieu du XIVe siècle et le XVIIIe siècle, l’Europe connaît une série de chocs et de transformations dont l’effet cumulatif va profondément modifier les conditions de fonctionnement de l’économie. Ces mutations ne se résument pas à des innovations techniques isolées : elles affectent simultanément la démographie, l’organisation sociale, les modes de production et les formes de connaissance, et contribuent à faire émerger un capitalisme d’un type nouveau.

Le choc le plus brutal est celui de la peste noire, qui frappe l’Europe à partir de 1347 et entraîne la disparition d’environ un tiers de la population. Cette catastrophe démographique a des conséquences économiques durables. La raréfaction de la main-d’œuvre renforce le pouvoir de négociation des travailleurs survivants, provoque une hausse relative des salaires et incite les détenteurs de capitaux à rechercher des solutions techniques permettant d’économiser le travail. Sans être à elle seule déterminante, la peste contribue ainsi à orienter progressivement l’économie européenne vers des formes de production plus intensives en capital.

Cette évolution est accentuée par les transformations agricoles et artisanales des XVe et XVIe siècles. L’amélioration des techniques culturales, la diffusion de nouveaux outils, la spécialisation régionale et l’essor des proto-industries rurales favorisent une production de plus en plus tournée vers l’échange. Les campagnes cessent d’être exclusivement des espaces d’autoconsommation et s’intègrent davantage aux circuits marchands. Le capital marchand y joue un rôle croissant, en finançant la production en amont et en organisant la distribution en aval.

Parallèlement, l’Europe connaît une transformation profonde de ses régimes de connaissance. L’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle accélère la diffusion des savoirs, favorise l’alphabétisation et contribue à l’émergence d’un espace public lettré. Les universités se développent, les échanges intellectuels s’intensifient et les frontières entre savoirs théoriques et pratiques techniques tendent à s’estomper. Cette circulation accrue des connaissances joue un rôle décisif dans la formation d’une culture favorable à l’innovation.

La révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles, certes préparée aux siècles précédents, marque un tournant majeur (voir encadré).En affirmant la primauté de l’observation, de l’expérimentation et du raisonnement mathématique, elle modifie durablement le rapport au monde naturel. La nature cesse progressivement d’être perçue comme un ordre immuable ou sacré pour devenir un domaine susceptible d’être compris, maîtrisé et transformé. Cette nouvelle attitude intellectuelle n’est pas immédiatement productive, mais elle crée les conditions d’un usage systématique de la science à des fins techniques et économiques.

L’émergence progressive des sciences modernes
C’est entre le XIIe et le XIVe siècle que se mettent en place plusieurs des conditions intellectuelles indispensables à l’émergence des sciences modernes. Les universités de Bologne (1088), Paris (vers 1150) et Oxford (vers 1167) inventent une institution entièrement nouvelle : une communauté de maîtres et d’étudiants bénéficiant d’une relative autonomie, où l’enseignement repose sur la discussion critique plutôt que sur la simple répétition des autorités. La disputatio y devient une véritable méthode intellectuelle : toute proposition doit être confrontée à des objections, défendue par des arguments rationnels, puis soumise à une synthèse critique. Cette culture institutionnalisée du débat contradictoire habitue les esprits à distinguer les arguments valides des sophismes, à accepter la réfutation et à rechercher la cohérence logique, autant de dispositions qui deviendront constitutives de la démarche scientifique.
La querelle des universaux21, ce débat plusieurs fois séculaire opposant réalistes et nominalistes sur le statut des concepts généraux, contribue à la naissance de la pensée scientifique. Les réalistes soutiennent que les universaux possèdent une réalité indépendante, tandis que les nominalistes, qui refusent d’accorder une existence indépendante aux entités abstraites et exigent que toute affirmation générale soit ancrée dans des cas particuliers observables. Sans conduire directement à la science expérimentale, cette seconde position favorise une attention aux réalités particulières et à l’observation concrète des phénomènes. Elle encourage à ne pas confondre les constructions intellectuelles avec le monde réel et prépare ainsi certains fondements de l’empirisme moderne. Guillaume d’Ockham (vers 1287-1347) incarne cette évolution. Son célèbre principe de parcimonie — connu sous le nom de « rasoir d’Ockham » — recommande de ne pas multiplier les hypothèses ou les entités explicatives au-delà de ce qui est nécessaire. Ce principe n’est pas une règle de vérité mais une règle de méthode : parmi plusieurs explications compatibles avec les faits, la plus simple est généralement préférable tant qu’aucune observation ne justifie une hypothèse supplémentaire. Cette exigence de sobriété conceptuelle demeure aujourd’hui encore l’un des principes méthodologiques fondamentaux de la recherche scientifique.
Roger Bacon (1214-1294), franciscain d’Oxford, va plus loin encore. Il affirme, dans son Opus Majus, la primauté de l’expérience sur l’argument d’autorité et décrit avec précision une démarche inductive. « La démonstration ne donne pas la certitude si elle n’est pas confirmée par l’expérience« , écrit-il22. Sans élaborer une méthode expérimentale comparable à celle de Galilée, Roger Bacon insiste sur l’observation, l’expérimentation et les mathématiques comme moyens privilégiés d’accès à la connaissance de la nature. Trois siècles avant Francis Bacon, il formule ainsi plusieurs principes qui annonceront la méthode scientifique moderne.
Le Moyen Âge ne produit donc pas encore la science moderne, mais il en construit progressivement plusieurs des fondements essentiels : des institutions consacrées au débat rationnel, une logique de l’argumentation critique, une réflexion méthodologique sur les concepts et les hypothèses, une valorisation de l’observation et de l’expérience, ainsi qu’une culture technique tournée vers la transformation du monde. La révolution scientifique ne surgira pas ex nihilo à la Renaissance ; elle s’appuiera sur cet héritage médiéval en le transformant profondément.

Il importe de souligner que cette révolution cognitive s’inscrit dans un contexte politique et institutionnel particulier. La fragmentation des pouvoirs en Europe, l’absence d’un empire unifié et la coexistence de multiples autorités religieuses et politiques limitent la capacité d’un pouvoir central à imposer une orthodoxie unique23. Cette pluralité favorise l’expérimentation, la concurrence intellectuelle et la survie d’idées hétérodoxes, autant d’éléments propices à l’innovation.

Enfin cette période est celle des  » Grandes Découvertes « . Elles constituent une rupture culturelle et géopolitique majeure : elles mondialisent l’espace européen, bouleversent les savoirs et les échanges biologiques24, et ouvrent de nouveaux circuits commerciaux25. Si l’importation d’or et d’argent est dans tous les esprits, son effet économique reste modéré26. l’argent circule beaucoup vers l’Asie en échange de produits chinois et indiens. En revanche27, l’ouverture des mers, au XVe et XVIe siècles, a eu des effets décisifs : les acteurs du commerce international se sont progressivement affranchis des règles juridiques et fiscales des territoires. Le droit civil, instituant les règles communes de la vie en société, est alors concurrencé -voire altéré- par le droit commercial, qui régit des relations individuelles centrées sur les intérêts économiques. Cette évolution est lourde de conséquences pour la préservation des intérêts collectifs. On y reviendra plus loin. 

Au total, la contribution économique immédiate de cette première mondialisation28 reste cependant modeste ; ce n’est qu’avec l’essor des plantations coloniales, du commerce atlantique et de l’exploitation impériale aux XVIIᵉ–XVIIIᵉ siècles que leur impact devient un facteur important de l’accumulation européenne.

Ces chocs démographiques, techniques et cognitifs ne produisent pas immédiatement un capitalisme industriel. Ils modifient toutefois en profondeur les incitations économiques et les représentations sociales, préparant le terrain à une transformation plus radicale des structures productives. C’est dans ce contexte que l’Europe s’engage progressivement sur une trajectoire distincte de celle d’autres grandes régions du monde.

Chapitre 4 – Désenchantement, morale et richesse

Les mutations économiques et techniques des XVe–XVIIIe siècles s’accompagnent d’une transformation des représentations morales et spirituelles qui « encadrent  » l’activité économique. Sans cette évolution des valeurs, le capitalisme n’aurait probablement pas pu dépasser le stade d’une économie marchande parmi d’autres.

Comme l’a montré Max Weber29, la Réforme protestante occupe une place significative dans cette reconfiguration. En insistant sur la relation individuelle à Dieu, sur la responsabilité personnelle et sur la valorisation du travail comme vocation, elle contribue à modifier le regard porté sur l’activité économique ; elle favorisera la montée de l’individualisme, valeur européenne très largement partagée, par opposition à d’autres civilisations. L’enrichissement matériel cesse progressivement d’être perçu comme un signe de corruption morale pour devenir, dans certaines interprétations, un indice possible de vertu ou de discipline personnelle. Max Weber a montré comment cette éthique pouvait favoriser l’épargne, la réinjection des profits dans l’activité productive et une conduite rationnelle des affaires. L’anthropologue Emmanuel Todd30 insiste sur l’un des facteurs majeurs du décollage européen, l’alphabétisation (encouragée par les réformateurs protestants qui voulaient que la Bible soit lue par chacun sans intermédiaire, et permise par l’invention de l’imprimerie, au milieu du XVe siècle).

Jean Calvin31, en distinguant l’usure, qui était condamnée par la religion, du prêt à intérêt qu’il cautionna, contribua à découpler la religion de l’économie ce qui facilita l’essor du crédit et la mobilisation du capital. Cette évolution marque une étape importante dans la dissociation progressive de la sphère économique et de la morale religieuse.

Mais cette mutation ne se limite pas aux régions protestantes ni à l’impact de cette religion. Plus largement, l’Europe connaît un processus de « désenchantement » du monde, au sens où les explications religieuses et magiques cèdent progressivement la place à des interprétations rationnelles et naturalistes. 

Le rapport à la Nature se transforme tout le long du Moyen-Âge pour aboutir à des conceptions très nouvelles formulées par des philosophes comme Francis Bacon au XVIe s. et René Descartes au XVIIe s. La nature est désormais conçue comme un ensemble de mécanismes soumis à des lois universelles.

Le rapport à la société connaît une mutation parallèle : elle cesse d’être perçue comme un ordre immuable, hérité et à préserver, pour devenir un ensemble susceptible d’être organisé, réformé et amélioré par l’action humaine. Cette conviction, qui doit beaucoup à la diffusion de la connaissance scientifique et à la première culture du progrès32, place désormais la maîtrise rationnelle du monde social au même rang que celle du monde naturel : les institutions, l’économie, le droit deviennent des objets que l’on peut délibérément transformer plutôt que des données à simplement subir.

Le XVIIIe siècle voit s’opérer une inflexion supplémentaire, souvent résumée par la célèbre fable des abeilles de Bernard Mandeville33. En affirmant que les vices privés peuvent produire des bénéfices publics, Mandeville rompt avec une longue tradition morale qui subordonnait l’activité économique à des finalités éthiques explicites. Cette thèse ne constitue pas encore une apologie du capitalisme au sens moderne, mais elle prépare l’idée selon laquelle la poursuite de l’intérêt individuel peut, sous certaines conditions institutionnelles, contribuer au bien-être collectif.

Cette évolution des représentations morales trouve un écho dans la pensée économique naissante. Adam Smith fait l’apologie de l’intérêt personnel en montrant qu’il n’est pas opposé à l’intérêt général (avec le célèbre exemple du boucher qui inspire confiance car son intérêt est précisément de bien servir ses clients), mais intégré à une réflexion plus large sur les mécanismes de coordination sociale (la main invisible). Le marché apparaît alors comme un dispositif capable d’organiser les interactions économiques sans recourir à une autorité centrale omnisciente.

Le capitalisme qui se met en place aux XVIIe et XVIIIe siècles reste cependant étroitement encadré par des institutions politiques, des normes sociales et des contraintes morales. La nouveauté réside moins dans l’absence de limites que dans le déplacement de celles-ci : ce ne sont plus principalement les interdits religieux qui régulent l’activité économique, mais des règles juridiques, des conventions sociales et des dispositifs institutionnels.

À la fin du XVIIIe siècle, l’Europe se trouve ainsi dans une situation inédite. Les conditions matérielles, institutionnelles et culturelles sont réunies pour qu’un changement d’échelle se produise. La combinaison d’une économie de marché en expansion, d’un capital mobilisable, d’un rapport rationalisé à la nature et d’une morale plus accommodante à l’égard de l’enrichissement prépare le terrain à la révolution thermo-industrielle. Avec elle s’ouvrira une nouvelle phase de l’histoire du capitalisme, marquée par l’industrialisation, l’extension du salariat et l’affirmation du capitalisme comme système économique dominant.

PARTIE III – LE CAPITALISME INDUSTRIEL ET SALARIAL

Chapitre 5 – La révolution thermo-industrielle : changement d’échelle du capitalisme

À la fin du XVIIIe siècle, l’Europe — et plus particulièrement la Grande-Bretagne — entre dans une phase de transformation économique sans précédent, communément désignée sous le nom de révolution industrielle. Celle-ci ne marque pas la naissance ex nihilo du capitalisme, mais un changement d’échelle radical dans ses modalités de production, d’accumulation et de diffusion.

La caractéristique centrale de cette révolution est l’exploitation systématique de nouvelles sources d’énergie, en premier lieu le charbon, puis la machine à vapeur. Cette rupture énergétique permet de s’affranchir partiellement des contraintes imposées par les flux naturels — force animale, hydraulique, biomasse — et de concentrer la production dans des unités de grande taille. L’usine devient progressivement le lieu emblématique de l’activité productive, remplaçant ou marginalisant les formes dispersées de la proto-industrie.

Ce changement technique s’accompagne d’une transformation profonde du rapport au capital. Les investissements nécessaires à l’acquisition des machines, des bâtiments et des infrastructures dépassent les capacités des entrepreneurs individuels. Le capital fixe prend une importance croissante, ce qui renforce la dépendance des entreprises à l’égard du crédit, des marchés financiers naissants et des formes collectives de propriété, telles que les sociétés par actions. Le droit évolue en conséquence, en particulier avec la reconnaissance progressive de la responsabilité limitée, qui réduit les risques encourus par les investisseurs et facilite la mobilisation de capitaux à grande échelle. Cette réduction des risques s’accompagne d’une forme d’irresponsabilité environnementale et sociale accrue par la mondialisation, la fragmentation des chaînes de valeur et de… responsabilité34.

C’est également au XVIIIe siècle que la colonisation manifeste pleinement ses conséquences économiques par plusieurs mécanismes concourant à la hausse de la domination européenne (même si elle n’en est pas la cause principale) : accès à des matières premières (à cette époque non énergétiques), mobilisation de surfaces agricoles  » fantômes  » comme les a appelées Kenneth Pomeranz35, recours à une main d’œuvre peu coûteuse et hausse des débouchés économiques.

L’État joue un rôle central dans cette dynamique. Loin d’un retrait pur et simple, il intervient activement dans la construction des infrastructures (canaux, routes, chemins de fer), dans la protection des innovations (brevets), dans l’unification des marchés nationaux et dans la sécurisation des échanges. Les guerres, fréquentes au XIXe siècle, stimulent également l’innovation technique et la production industrielle, tout en renforçant les capacités fiscales et administratives des États.

Sur le plan scientifique, la révolution industrielle s’inscrit dans le prolongement de la révolution scientifique des siècles précédents, mais elle en modifie la logique. La science devient de plus en plus directement mobilisée à des fins productives, voire militaires. Les frontières entre recherche fondamentale, innovation technique et application industrielle tendent à s’estomper, donnant naissance à une dynamique cumulative dans laquelle les gains de productivité alimentent de nouveaux investissements.

Cette phase voit également l’affirmation d’une croyance forte dans le progrès matériel. L’augmentation de la production, l’amélioration des techniques et l’expansion des marchés sont perçues comme les moteurs d’un enrichissement collectif potentiel. Toutefois, ces transformations s’accompagnent de coûts sociaux et environnementaux considérables : urbanisation rapide, conditions de travail dégradées, pollutions locales, destruction de modes de vie traditionnels. Ces tensions vont nourrir les grandes controverses sociales et politiques du XIXe siècle.

Chapitre 6 – Le salariat : pilier constitutif ou forme historique du capitalisme ?

L’un des traits les plus marquants du capitalisme industriel est la généralisation du salariat. Alors que les périodes antérieures connaissaient une pluralité de statuts — artisans indépendants, compagnons, paysans, domestiques, journaliers, serfs, esclaves — le XIXe siècle voit s’imposer progressivement une relation de travail fondée sur la vente de la force de travail contre un salaire monétaire.

Pour Karl Marx, cette transformation est décisive : le capitalisme ne se définit pas seulement par la propriété privée des moyens de production et l’économie de marché, mais par un rapport social spécifique entre capitalistes et prolétaires. Le salariat permet, selon lui, l’extraction de la plus-value, c’est-à-dire l’appropriation par les détenteurs du capital d’une partie de la valeur produite par le travail. Cette analyse met en lumière les rapports de domination et de conflit qui traversent le capitalisme industriel et en constitue l’une des critiques les plus structurantes.

Historiquement, la généralisation du salariat est indissociable de transformations juridiques et politiques. En Grande-Bretagne, la disparition progressive des anciennes lois sur les pauvres et la construction d’un « marché du travail » fondé sur l’obligation de vendre sa force de travail pour subsister marquent une rupture majeure. Le travail devient la principale — voire l’unique — source légitime de revenu pour les classes populaires, tandis que les formes traditionnelles de solidarité sont affaiblies.

Cette évolution n’est ni immédiate ni uniforme. Tout au long du XIXe siècle, le salariat coexiste avec des formes hybrides d’activité : travail à domicile, petits ateliers, agriculture familiale, indépendants précaires. Ce n’est qu’au tournant du XXe siècle, avec la concentration industrielle et l’urbanisation massive, que le salariat devient la norme dominante dans les économies européennes les plus industrialisées.

Face aux tensions sociales engendrées par cette transformation, le capitalisme industriel se trouve progressivement contraint de se réguler. Les luttes ouvrières, les mouvements syndicaux et les réformes politiques conduisent à l’émergence de droits du travail, de protections sociales et de formes de négociation collective. L’État social, qui se développe surtout au XXe siècle, ne constitue pas une alternative au capitalisme, mais une tentative de le rendre socialement soutenable en encadrant la relation salariale.

La question demeure toutefois ouverte : le salariat est-il un pilier constitutif du capitalisme ou une forme historique particulière de son développement ? L’émergence récente de statuts hybrides — travailleurs indépendants économiquement dépendants, auto-entrepreneurs, plateformes numériques — suggère que le capitalisme est capable de fonctionner sans généralisation stricte du salariat, tout en maintenant ses principes fondamentaux. Cette plasticité invite à considérer le salariat non comme une essence du capitalisme, mais comme l’une de ses configurations historiques .

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme européen apparaît ainsi profondément transformé. Il est devenu un système industriel, largement salarialisé, encadré par des États-nations puissants et traversé par des compromis sociaux fragiles. Les décennies qui suivent verront l’émergence de nouvelles formes de régulation, mais aussi les prémices des mutations financières et technologiques qui, à partir de la fin du XXe siècle, conduiront à une nouvelle métamorphose du capitalisme.

Chapitre 7 – La mondialisation commerciale depuis 1950 : grandes étapes et transformations

Ce chapitre résume l’Essentiel 1 du module Mondialisation et commerce international de The Other Economy.

La mondialisation économique désigne l’interconnexion croissante des économies par la circulation des biens, des services, des capitaux, des personnes et des informations. Depuis la Seconde Guerre mondiale, elle s’est principalement traduite par une très forte progression du commerce international, même si ses formes et ses acteurs ont profondément changé.

7.1. 1945-1970 : l’essor du commerce sous domination des pays développés

Après 1945, le commerce mondial connaît une croissance exceptionnelle. Entre les années 1950 et 1970, les exportations de marchandises progressent de plus de 8% par an en volume. Cette expansion accompagne la reconstruction de l’Europe occidentale et du Japon et la forte croissance des Trente Glorieuses. Cette première phase de mondialisation est dominée par les pays industrialisés, en particulier les États-Unis, l’Europe occidentale et le Japon, qui représentent plus des deux tiers du commerce mondial. Les pays en développement, souvent récemment décolonisés, restent principalement spécialisés dans l’exportation de matières premières agricoles ou minières.

Plusieurs facteurs expliquent cette dynamique. La reconstruction d’après-guerre, notamment grâce au plan Marshall, qui stimule la production et les échanges. La libéralisation progressive du commerce international avec la création du GATT en 1947, qui organise la réduction des barrières douanières. La construction européenne, avec la création de la CEE en 1957 puis l’union douanière en 1968, qui accélère les échanges entre pays membres. Les innovations technologiques, notamment le développement du conteneur maritime, qui réduit fortement les coûts du transport. 

2. Depuis les années 1980 : l’hypermondialisation et les chaînes de valeur mondiales

Après les crises des années 1970-1980, une nouvelle phase commence. Elle est souvent appelée hypermondialisation car elle combine une explosion des échanges commerciaux, des flux financiers et de l’investissement international. Cette évolution repose sur trois grandes transformations. 

D’une part, la libéralisation économique : à partir des années 1980, de nombreux pays adoptent des politiques plus favorables à l’ouverture des marchés. Les mouvements de capitaux sont facilités, les droits de douane diminuent et les accords commerciaux se multiplient. La création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995 renforce ce cadre. 

D’autre part, la révolution numérique et logistique : les progrès dans les transports, l’informatique et les télécommunications permettent aux entreprises de fragmenter leur production à l’échelle mondiale. Les chaînes de valeur mondiales se développent : un même produit peut être conçu dans un pays, fabriqué avec des composants provenant de plusieurs régions du monde, puis assemblé ailleurs. Cette organisation accroît fortement les échanges, mais rend aussi les économies plus interdépendantes et parfois plus vulnérables. 

Enfin la montée des services36 : la mondialisation concerne désormais de plus en plus les services : finance, assurance, logiciels, conseil, propriété intellectuelle ou services numériques. Leur part dans les exportations mondiales augmente régulièrement.

PARTIE IV – MÉTAMORPHOSES CONTEMPORAINES DU CAPITALISME : Financiarisation et révolution numérique (années 1970 – XXIe siècle)

Chapitre 8 – Le tournant financier : de l’économie industrielle à la valorisation du capital

À partir des années 1970, le capitalisme des économies européennes (et plus largement occidentales) entre dans une nouvelle phase, qu’on peut qualifier de capitalisme financiarisé. Cette transformation ne correspond pas à l’apparition d’un système économique entièrement nouveau, mais à une modification profonde du rapport entre finance et économie productive et, dès lors, des priorités de direction des entreprises.

Plusieurs facteurs convergents expliquent ce tournant. La fin des Trente Glorieuses, marquée par le ralentissement de la croissance, la montée de l’inflation et les chocs pétroliers, fragilise les politiques économiques en place, d’inspiration keynésienne. Parallèlement, l’effondrement du système de Bretton Woods met fin à un cadre monétaire international relativement stable, ouvrant la voie à une plus grande volatilité des taux de change et des flux financiers. Les entreprises sont en recherche de couverture de risques (voir encadré). La finance ne cesse d’innover à la fois – en s’appuyant sur des mathématiques37 assez sophistiquées – pour faire face à cette demande et pour créer de nouvelles activités aussi rentables que possible38, sans lien nécessaire avec cette demande de couverture. Les politiques néolibérales, jusque là poussées par des économistes et des think tanks39, sont adoptées par des dirigeants politiques majeurs (le président des états-Unis Ronald Reagan et la première ministre anglaise Margaret Thatcher). La plupart des États, mettant leur dette sur le marché conformément au paradigme néolibéral devenu dominant40, se voient confrontés à des contraintes budgétaires accrues, se montrent plus enclins à décloisonner les activités bancaires assurantielles et financières et à réduire certaines contraintes réglementaires héritées de l’après-guerre.

Innovation financièreSièclePays/Région
Carte de crédit20e s.États-Unis
Contrats à terme financiers (futures)20e s.États-Unis (Chicago)
Options négociées en Bourse20e s.États-Unis (Chicago)
Produits dérivés de gré à gré (swaps, dérivés de crédit)20e s.États-Unis / Europe
Titrisation des créances20e s.États-Unis
Fonds indiciels et gestion passive20e s.États-Unis
Monnaie électronique et paiement dématérialisé20e s.Monde
Politique monétaire non conventionnelle (assouplissement quantitatif)21e s.États-Unis / Zone Euro
Cryptoactifs et registres distribués (blockchain)21e s.Monde
Trading algorithmique et à haute fréquence21e s.États-Unis / Monde
Banques en ligne (« néobanques »)21e s.Europe / Monde
Fintech (paiement mobile, prêt entre particuliers)21e s.Monde
Finance décentralisée (DeFi)21e s.Monde

Dans ce contexte, la finance acquiert une autonomie croissante. Les marchés financiers ne se contentent plus d’accompagner l’investissement productif : ils deviennent des lieux centraux de valorisation du capital. La montée en puissance des actionnaires institutionnels, la diffusion de nouveaux instruments financiers et l’internationalisation des flux de capitaux modifient en profondeur la gouvernance des entreprises. La performance économique tend à être évaluée de plus en plus à l’aune de critères financiers — rentabilité du capital, cours de l’action, création de valeur pour l’actionnaire — parfois au détriment d’objectifs industriels de long terme.

Cette évolution s’accompagne d’un déplacement du pouvoir au sein de l’entreprise. Les dirigeants sont incités à aligner leurs décisions sur les attentes des marchés financiers, notamment par le biais de mécanismes de rémunération indexés sur la valeur boursière. Les investissements immatériels, les stratégies de réduction des coûts et les opérations de fusion-acquisition prennent une importance croissante, tandis que l’emploi industriel et la production localisée peuvent être relégués au second plan.

Il serait toutefois réducteur d’interpréter la financiarisation comme une simple dérive ou une « capture » de l’économie réelle par la finance. Elle s’inscrit aussi dans une transformation plus large du capitalisme, marquée par la montée des actifs immatériels, la globalisation des chaînes de valeur et l’accélération des cycles d’innovation. La finance fournit des outils puissants de coordination et d’allocation du capital à l’échelle mondiale, mais elle tend également à accentuer les inégalités, à favoriser le court-termisme et à rendre plus opaques les liens entre activité économique et création de valeur sociale.

Sur le plan culturel et moral, le capitalisme financiarisé prolonge et radicalise certaines évolutions amorcées au XVIIIe siècle. La légitimation de la poursuite de l’intérêt individuel, détachée de toute finalité sociale explicite, trouve dans la finance contemporaine un terrain d’expression particulièrement propice. La recherche de rendements élevés devient un objectif en soi, souvent déconnecté des conséquences sociales et environnementales des décisions d’investissement. Cette logique contribue à fragiliser les mécanismes traditionnels de régulation morale et politique du capitalisme.

Chapitre 9 – Le capitalisme numérique : continuités et ruptures

À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, une nouvelle transformation s’ajoute à la financiarisation : la révolution numérique. Elle modifie profondément les modalités de production, d’échange et de coordination économique, au point de susciter l’idée d’un « nouveau capitalisme ». Pourtant, là encore, il convient de distinguer ce qui relève de ruptures réelles et ce qui prolonge des logiques plus anciennes.

Le capitalisme numérique repose sur des actifs spécifiques : au plan du “hard”, matériel, des infrastructures lourdes (réseaux et cables, data centers, serveurs , puces…) et au plan du soft, des données, logiciels, algorithmes, réseaux, plateformes et plus récemment ce qu’il est convenu d’appeler l’intelligence artificielle. Ces actifs présentent des caractéristiques inédites : coûts marginaux faibles, effets de réseau41, rendements croissants, difficulté à définir des droits de propriété classiques. Ils favorisent des situations de concentration économique et la constitution de positions dominantes durables, parfois proches de monopoles de fait. Toutefois, ces phénomènes ne sont pas étrangers à l’histoire du capitalisme : ils rappellent, sous des formes nouvelles, les dynamiques de concentration observées lors des phases industrielles antérieures.

Sur le plan juridique et institutionnel, le capitalisme numérique met à l’épreuve des cadres conçus pour une économie matérielle. Les notions de propriété, de responsabilité, de travail et de concurrence doivent être adaptées à des activités dématérialisées, transnationales et fortement interconnectées. Les plateformes numériques agissent simultanément comme intermédiaires de marché, fournisseurs d’infrastructures et acteurs économiques à part entière, brouillant les catégories traditionnelles du droit et de l’économie.

Le numérique transforme également le rapport au travail. Le salariat classique coexiste de plus en plus avec « l’uberisation » de l’emploi et la “gig economy” : des formes d’emploi fragmentées, flexibles et parfois précaires. Ces évolutions ne signifient pas la disparition du travail salarié, mais sa recomposition. Elles illustrent une fois encore la capacité du capitalisme à adapter ses formes de mobilisation du travail sans remettre en cause ses principes fondamentaux.

Du point de vue de la  ”création de valeur », le capitalisme numérique accentue la dissociation entre production matérielle et valorisation économique. La valeur des entreprises peut croître rapidement sans correspondre à une augmentation proportionnelle de l’emploi ou de la production physique. Cette dissociation renforce le rôle des marchés financiers et alimente des dynamiques spéculatives, tout en posant des questions nouvelles sur la mesure de la richesse et de la performance économique. Et ce d’autant que l’innovation financière se poursuit et accompagne ces évolutions. 

La convergence de la finance et du numérique conduisent à des inégalités de revenus et de patrimoines qui deviennent abyssales. Non seulement entre les populations pauvres, moyennes, et riches, mais aussi au sein des populations les plus riches. La célèbre loi de Pareto42 s’y applique avec pour les patrimoines un coefficient α estimé aux environs de 143.

Enfin, le capitalisme numérique modifie le rapport à la connaissance et à l’innovation. La circulation accélérée de l’information, la mise en réseau des compétences et l’automatisation de certaines tâches ouvrent des potentialités considérables. Mais elles renforcent également des asymétries de pouvoir liées au contrôle des infrastructures numériques et des données. Plus problématique encore ce contrôle conduit à un « capitalisme de surveillance »44, les données personnelles faisant l’objet d’une appropriation privée par les grands acteurs et pouvant être –en Chine et aux États-Unis- transmises aux autorités politiques à toutes fins utiles…

La révolution numérique et de l’IA accroissent clairement les risques de domination économique et politique. Les grands modèles de langage constituent une véritable « infrastructure d’opinion »45 et sont porteurs de biais « paradigmatiques »46 non corrigés par les divers dispositifs qui les environnent. Le recours trop précoce et sans esprit critique aux assistants IA a également des impacts cognitifs et probablement neurologiques, notamment sur les plus jeunes. Enfin les systèmes assistés par l’intelligence artificielle peuvent être utilisés dans tous les contextes : blanchiment d’argent, cyber guerres, guerres physiques, économie de la drogue et des armes, guerres d’influence, manipulations électorales etc. Les risques que ces outils surpuissants soient mobilisés par et pour une infime minorité d’ultra-riches sont aujourd’hui très élevés.

CONCLUSION – Transformer sans mythifier

L’entrée du capitalisme dans le XXIe siècle est marquée par une contrainte nouvelle, sans équivalent historique : la reconnaissance progressive des limites planétaires et de leur dépassement. Si les phases antérieures du capitalisme ont été traversées par des crises sociales, financières ou politiques, la crise écologique se distingue par son caractère systémique et irréversible à certaines échelles. Elle interroge non seulement les effets du capitalisme, mais les conditions mêmes de sa reproduction.

Le capitalisme s’est historiquement développé dans un monde perçu comme matériellement abondant ou indéfiniment extensible47. La nature y a été progressivement conçue comme un stock de ressources mobilisables et un réceptacle de déchets, largement invisibilisé par les dispositifs comptables48 et juridiques. Cette représentation, héritée des mutations intellectuelles des XVIIe et XVIIIe siècles, a été renforcée par la révolution thermo-industrielle, par la culture du progrès matériel et par le développement d’une culture no-limit49, en réaction aux carcans moraux imposés par les religions établies.

Reformulons l’hypothèse qui guide cette réflexion : les impasses contemporaines du capitalisme tiennent moins à ses fondements juridiques et économiques (les deux piliers évoqués en introduction (économie de marché et liberté d’entreprendre ;  propriété privée de moyens de production)) qu’à certaines évolutions culturelles, morales et politiques — notamment la recherche d’un pouvoir et d’un profit illimité et « l’invisibilisation » de ses coûts sociaux et écologiques.

Au terme de cette histoire parcourue très rapidement, le capitalisme apparaît moins comme un système figé que comme une construction institutionnelle évolutive, capable d’intégrer des transformations techniques, culturelles et sociales profondes. Sa résilience tient à la stabilité de son noyau juridique et économique, mais cette même stabilité rend ses dérives d’autant plus puissantes lorsque les régulations morales, politiques et écologiques s’affaiblissent et qu’il donne les clefs de notre avenir à une poignée de milliardaires.

À ce stade, l’enjeu central auquel nous faisons face n’est pas de « sortir du capitalisme » au sens abstrait, mais de déterminer quelles règles du jeu, quels droits de propriété, quels systèmes comptables et quelles institutions politiques peuvent rendre ses dynamiques compatibles avec un monde fini. En ce sens, comprendre l’histoire européenne du capitalisme n’est pas un exercice rétrospectif : c’est une condition pour penser lucidement ses transformations à venir, sans nostalgie ni illusion. La réflexion sur ces règles du jeu dépasse l’ambition de cette note ; mais elle devrait être sans aucun doute la priorité des hommes et femmes de bonne volonté, souhaitant échapper, et faire échapper leurs enfants et descendants à un avenir détestable, celui auquel aspire une poignée de dirigeants privés et publics. 

Illustration de cet article : Le Syndic des drapiers, Rembrandt (1662).

  1. Voir l’article Capitalisme de Wikipedia dont s’inspire ce paragraphe. ↩︎
  2. Voir cette vidéo du médiéviste Vincent Challet, sur la genèse médiévale du capitalisme. On pourrait aussi évoquer Godric de Finchale qui fit fortune dans le commerce longue distance aux XI-XIIe s. ↩︎
  3. Auteur du livre Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Édition Crise et critique, 2024. La citation est extraite de l’interview Le commencement du capitalisme : entretien avec Jérôme Baschet, Nonfiction, 2024. ↩︎
  4. Voir la fiche Biens privés, biens publics, biens communs, biens de club sur The Other Economy. ↩︎
  5. Citons ici les travaux de Douglass North, fondateur de la nouvelle économie institutionnelle. Voir Douglass C. North, Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press, 1990. ↩︎
  6. Nous utiliserons parfois cette expression devenue courante bien qu’ambigüe (quelle valeur et pour qui ?) pour désigner l’enrichissement monétaire des actionnaires. ↩︎
  7. Les exemples en sont très nombreux, que ce soit au Mexique , en Inde, en Mésopotamie, en Corée etc. Voir par exemple Kenneth Hirth, The Organization of Ancient Economies: A Global Perspective, Cambridge University Press, 2020. ↩︎
  8.  Terme dû à Karl Polanyi, voir son livre de référence La grande transformation, Gallimard 2009. ↩︎
  9. C’est Werner Sombart qui a le plus insisté sur ce point, en effet majeur. Voir Yannick Lemarchand, Marc Nikitin, Capitalisme et comptabilité, Colasse B. Encyclopédie de comptabilité, contrôle et audit, 2009. ↩︎
  10. Voir La naissance du capitalisme est liée à celle de la comptabilité, dans le module L’entreprise et sa comptabilité de la plateforme The Other Economy. ↩︎
  11. Cette liste intègre certaines inventions antérieures à la période étudiée ici et pas nécessairement européenne, tout comme une invention (celle des marchés à terme) non européenne.  Mais dans l’histoire des innovations juridiques et financières mondiales , force est de constater qu’elles sont plutôt rares en dehors de l’Europe jusqu’au XIXe siècle. ↩︎
  12. Les hundis sont « l’une des formes les plus anciennes d’instruments de crédit« , largement utilisées dès le XIIe siècle, servant à la fois de lettres de change, instruments de crédit et moyens de transfert de fonds. Voir Marina Martin,  An economic history of Hundi, 1858-1978 [PhD thesis], 2012, London School of Economics and Political. ↩︎
  13. Le marché de Dôjima, officiellement autorisé en 1730, est considéré comme le premier marché à terme organisé au monde, avec système d’adhésion et de compensation. Voir The world’s first institutional futures exchange: « Dojima Rice Exchange » ↩︎
  14. Voir mon billet La rémunération du capital dans les entreprises de l’Économie sociale et solidaire. ↩︎
  15. Voir par exemple Jean Gimpel, La révolution industrielle du Moyen Age, Seuil. 1975. Et le livre de référence dirigé par Bertrand Gille à la Pléiade, Histoire des techniques, 1978. ↩︎
  16. Il s’agit aussi du progrès intellectuel : la connaissance est de moins en moins considérée comme un héritage de révélations (divines ou issues du passé) réservé à une élite (les élus, les mages, les chamanes etc.). Dans les traditions “ésotéristes” et de religions issues d’une révélation, la vérité est cachée et accessible à une élite, par un processus d’initiation, qui ensuite la transmet ; elle est antérieure et située dans le passé. Dans la démarche scientifique, la vérité résulte d’un processus de conquête et de construction progressive, elle est donc dans l’avenir. ↩︎
  17. Voir Joël Mokyr, La culture de la croissance, les origines de l’économie moderne, Éditions Gallimard, 2020. ↩︎
  18. Voir le livre de Gaël Giraud, Composer un monde en commun. Une théologie politique de l’anthropocène, Seuil, 2022. Voir aussi le livre de Philippe Némo. Qu’est-ce que l’Occident ?, PUF, 2004. ↩︎
  19. Le pouvoir temporel gouverne les affaires terrestres et politiques (lois, administration, justice, territoire, force publique). Le pouvoir spirituel régit les affaires religieuses et morales (croyances, interprétation des textes sacrés, pratiques religieuses, conscience). Voir le livre de Jean-Claude Eslin, Dieu et le pouvoir. Théologie et politique en Occident, Autres temps, 2000. ↩︎
  20. Auteur du livre Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Édition Crise et critique, 2024. La citation est extraite de l’interview Le commencement du capitalisme : entretien avec Jérôme Baschet, Nonfiction, 2024. ↩︎
  21. Alain de Libera, La Querelle des universaux, Seuil, 1996. ↩︎
  22. Cité dans David Lindberg, The Beginnings of Western Science, University of Chicago Press, 2007. ↩︎
  23. Voir le livre de David Cosandey Le secret de l’Occident (Flammarion, 2025) qui met évidence deux facteurs nécessaires à ses yeux à l’essor de la science : la rivalité d’États, suffisamment riches. ↩︎
  24. Voir Alfred W. Crosby Jr., The Columbian Exchange: Biological and Cultural Consequences of 1492, Bloomsbury , 1972 et la page Wikipedia consacrée à cet ouvrage. ↩︎
  25. Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Armand Colin, 1979. ↩︎
  26. Carlo Cipolla, Guns and Sails in the Early Phase of European Expansion, Minerva Press, 1965. ↩︎
  27. Voir Les institutions et le droit international favorisent le commerce au détriment de l’environnement dans le module Mondialisation et Commerce international de The Other Economy et le livre Le temps de la démondialisation (Seuil, 2022), où l’économiste Guillaume Vuillemey retrace cette évolution qu’il qualifie de déterritorialisation des échanges. ↩︎
  28. Voir le livre d’Immanuel Wallerstein, The Modern World-System (New York Academic Press, 1974), qui analyse l’émergence d’une économie-monde capitaliste. ↩︎
  29. Voir son livre L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905). ↩︎
  30. Voir par exemple cette interview : L’inconscient des sociétés, sur le blog de Jean-Pierre Dussaud (2017). ↩︎
  31. Jean Calvin et le prêt à intérêt, Le Monde, 2006. ↩︎
  32. Voir Joël Mokyr, La culture de la croissance, les origines de l’économie moderne, Gallimard, 2020. ↩︎
  33. Voir la fiche La fable des abeilles sur The Other Economy. ↩︎
  34. Voir par exemple ce livre de Guillaume Vuillemey : Sociétés à responsabilités très limitées, Éditions de l’Aube, 2026. ↩︎
  35. Une grande divergence, Albin Michel, 2021. A noter que la thèse de Pomeranz visant à expliquer la  » grande divergence  » entre l’Europe et la Chine par ses seuls mécanismes est largement débattue. Les divers facteurs intrinsèques à l’histoire européenne que nous avons évoqué ici sont déterminants. ↩︎
  36. Même si les services sont plus difficiles à mesurer que les marchandises, car ils ne franchissent pas toujours physiquement les frontières. Cette difficulté favorise aussi certaines stratégies d’optimisation fiscale des multinationales, qui localisent parfois leurs actifs immatériels (brevets, marques, logiciels) dans des territoires à faible fiscalité. ↩︎
  37. La formule de Black-Scholes (1973), qui permet de valoriser les options, repose sur le calcul stochastique développé par Itô dans les années 1940–1950. En particulier, la formule d’Itô permet de transformer la dynamique aléatoire du prix d’un actif en une équation différentielle dont la solution donne le prix de l’option. ↩︎
  38. Entre autres exemples, le trading haute fréquences et les cryptoactifs ne présentent aucun bénéfice social et sont en revanche coûteux énergétiquement. ↩︎
  39. Comme Friedrich Hayek, Milton Friedman et la société du Mont-Pèlerin. Voir David Harvey, A Brief History of Neoliberalism, Oxford University Press, 2005 et Quinn Slobodian, Globalists: The End of Empire and the Birth of Neoliberalism, Harvard University Press, 2018. ↩︎
  40. Voir Le livre de Benjamin Lemoine, L’ordre de la dette, La Découverte, 2016 (2nde édition en 2022). ↩︎
  41. Voir mon post Loi de Pareto, bulles financières et oligopoles. La révolution des lois de puissance en économie. ↩︎
  42. Voir mon post Loi de Pareto, bulles financières et oligopoles. La révolution des lois de puissance en économie. ↩︎
  43. P(X>x)∼x−α. Avec Probabilité que le patrimoine X soit supérieur à x. Voir le Activity Report 2025 du World Inequality Lab. ↩︎
  44. Voir Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance, Éditions Zulma, 2020. ↩︎
  45. Voir ma tribune dans le Monde (02/07/2026) : La neutralité apparente d’un grand modèle d’IA est sa forme de pouvoir la plus redoutable. ↩︎
  46. Voir l’article que j’ai publié avec Florence Armstrong : Grands modèles de langage et biais paradigmatiques : une grille d’analyse par discipline. ↩︎
  47. Magnifiquement illustrée par la célèbre citation de l’économiste Jean-Baptiste Say : « Les ressources naturelles sont inépuisables, car sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant ni être multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques. » Cette citation la plus connue de Jean-Baptiste Say concernant la gratuité de la nature provient de son Traité d’économie politique publié en 1803. ↩︎
  48. Voir La comptabilité ne tient pas compte des ressources naturelles et des pollutions, dans le module L’entreprise et sa comptabilité sur la plateforme The Other Economy. ↩︎
  49. Voir mon billet Pourquoi détruisons-nous la vie sur Terre ? ↩︎

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