A l’occasion d’un récent sommet de la finance durable à Paris, les médias ont relayé l’information suivante : « Selon des simulations de la Banque de France, le PIB réel en Europe serait inférieur de 2 à 6 % en 2050, en cas de transition climatique désordonnée plutôt qu’ordonnée. »[1]. Il nous semble important d’attirer de nouveau[2] l’attention sur le fait que ces chiffres sont faux et dangereux. Certes ils sortent de modèles économiques que l’on peut supposer exempts d’erreur technique. Mais la manière dont sont élaborés ces modèles et dont leur calibration est réalisée, les rend impropres à estimer les évolutions du PIB face au changement climatique. Ceci est maintenant largement connu et documenté, mais malheureusement pas corrigé : les mêmes modèles continuent à être utilisés, fournissant les mêmes ordres de grandeur de résultat. La publication de ces chiffres et leur prise en compte dans d’autres modèles, des modèles de risque financier par exemple[3], contribue à une grave sous-estimation de l’impact économique potentiel du changement climatique, et finalement à l’inaction. Précisons qu’il ne s’agit pas ici d’incriminer tel ou tel financier ou économiste, mais de dénoncer un phénomène quasi-général, d’en évaluer les conséquences et de proposer quelques pistes pour y remédier.
L’estimation de la perte de PIB liée au changement climatique : les chiffres qui circulent.
En 2018, William Nordhaus, a reçu le prix Nobel d’économie 2018 «pour l’intégration du changement climatique dans l’analyse macroéconomique de long terme». Il a en effet été l’un des premiers à concevoir un modèle intégré économie climat, le modèle DICE. Dans un article de 2017, il écrit «En incluant tous les facteurs, la fonction de dommage du modèle suppose que les dommages représentent 2,1 % du revenu mondial en cas de réchauffement de 3 °C et 8,5 % du revenu en cas de réchauffement de 6 °C.» [4] Un changement d’ère climatique[5] a donc selon ses travaux un effet négligeable sur l’économie. II est loin d’être le seul à produire des travaux de ce type qui sont ensuite reprises par les institutions publiques nationales et internationales. Une étude de 2017 montrait que l’estimation se situait généralement chez les économistes dans une fourchette de 2 à 10% du PIB. Un rapport de l’OCDE de 2015 citait un cas central de 12% de perte de PIB en 2100.
Créé en 2017, le NGFS[6] regroupe 87 banques centrales et superviseurs financiers afin de « contribuer à renforcer la réponse mondiale requise pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris et améliorer le rôle du système financier pour gérer les risques et mobiliser des capitaux pour des investissements verts et bas-carbone ». Il a été mis en place en réponse à la prise de conscience croissante par les acteurs financiers des risques systémiques que le réchauffement climatique fait peser sur le système financier. Ce réseau devrait donc jouer un rôle majeur pour la transition écologique tant il est aujourd’hui important de prendre conscience des risques climatiques et de réallouer les capitaux vers l’économie bas carbone[7]. Dans ces travaux[8], il se base notamment sur les estimations de Nordhaus et mentionne des pertes de PIB allant de 4% à 25% en 2100 selon les scenarios considérés.
25%, cela peut sembler important mais il faut bien comprendre qu’il s’agit d’estimation de baisse de PIB relativement au niveau qu’il atteindrait s’il n’y avait pas de changement climatique. Or les modèles utilisés pour réaliser ces calculs prévoient en général une croissance du PIB mondial (en l’absence de réchauffement climatique) de l’ordre de 2% à 2,5% par an : avec une telle croissance la hausse sur le siècle est telle que les pertes envisagées ne se traduisent même pas par une récession.
Le graphique suivant, basée sur les données mises à disposition par le NGFS[9], permet de visualiser ce qu’implique ce type de raisonnement.
L’évolution du PIB mondial[10] est une donnée d’entrée exogène du modèle. Il est sensé augmenter en continu sur le siècle jusqu’à atteindre environ 635 000 mds de $ en 2100 s’il n’y avait pas de réchauffement climatique soit une croissance moyenne 2,64% par an.
Dans le pire des scenario climatique retenu par le NGFS[11], la hausse de température atteint +4,88°C en 2100. Si on applique à cette hausse de température la fonction de dommage la plus impactante[12], (le PIB serait en 2100 d’environ 25% inférieur à ce qu’il serait sans réchauffement), le PIB mondial ne monte « que » jusqu’à 470 000$. Une multiplication par 6 au lieu d’une multiplication par 8 en 80 ans.
Alors que le Pib mondial a chuté de 0,6% suite à la crise financière de 2008, et à l’heure où la crise économique liée à la pandémie Covid19 a fait chuter le PIB mondial de plus de 4% en 2020, les chiffres de l’impact économique du réchauffement ne sont pas alarmants. Après tout, une ou deux crises financières ou récessions, assez probables sur les huit décennies qui nous séparent de 2100, auraient le même effet voire un effet plus important. Le changement climatique serait désagréable, mais gérable sans difficulté. C’est le message véhiculé par les économistes via ces estimations de perte de PIB liée au changement climatique.
En fort contraste avec le message alarmiste véhiculé par les climatologues, comme Jean Jouzel : « Sans action, on va dans le mur ». Ainsi en Septembre 2018 le dirigeant de l’ONU Antonio Guttieres évoquait une « menace existentielle ». Qui croire alors ? Les économistes, ou les climatologues ? Les économistes sont incontestablement les plus écoutés, puisqu’ils conseillent les gouvernements sur la politique économique à mener.
Les chiffres qui ne circulent pas : la mise à jour récente du modèle World 3 de Meadows.
Dennis Meadows est un physicien du MIT auteur avec son équipe du fameux rapport de 1972 « Limits to Growth », mal traduit en français par « Halte à la croissance ». Physicien et non économiste, Meadows ont utilisé le modèle de système dynamique World 3[13] pour étudier les interactions principales interactions entre les variables mondiales concernant la population, la fécondité, la mortalité, la production industrielle, la nourriture et les services par habitant, les ressources non renouvelables et la pollution. Il se base donc sur des données physiques pour étudier l’économie mondiale. En 2008, le chercheur australien Graham Turner a repris le modèle World 3 et constaté que son scénario central de prévision s’était vérifié sur les presque 30 dernières années[14]. En 2020, Gaia Branderhorst de l’université d’Harvard a réactualisé le modèle, toujours « backtesté »[15] avec succès, et fourni plusieurs scénarios de prévisions jusqu’en 2100[16]. Les prévisions du scénario central si rien n’est fait (Business As Usual) indiquent un effondrement de la production industrielle et agricole, de la population humaine et une chute du niveau de développement humain (nourriture par personne, services, production industrielle, indice de développement) qui retourne à celui du début du XXe siècle.
Ce modèle ne contient pas de prévisions sur le PIB. En effet, le PIB est une grandeur monétaire. Pour fabriquer un PIB, il faut un modèle économique. Le modèle Word 3 n’est pas un modèle économique, c’est un modèle physique et systémique qui intègre à la fois des données économiques et environnementales (pollutions, ressources épuisables). Et, contrairement aux modèles économiques dont aucun ne peut se targuer d’être backtesté avec succès même sur cinq ans, il a fait ses preuves, puisqu’il « colle » aux données empiriques observées sur 35 ans, de 1980 à 2015. On a donc de bonnes raisons de penser que les prévisions d’un effondrement économique, et non d’une simple « chute du PIB » si rien n’est fait, conformément à ce que redoutent les climatologues, sont justes. Et que les modèles économiques du changement climatique sont faux, au sens où ils minorent considérablement les effets économiques du changement climatique.
Les failles de la modélisation des impacts économique globaux du changement climatique
Rappelons tout d’abord que la très grande majorité des modèles macroéconomiques, ceux utilisés par les gouvernements et les institutions internationales (FMI, Banque mondiale, Banques centrales, Commission européenne) pour guider les politiques économiques, ne prennent absolument pas en compte le réchauffement climatique. Ce n’est d’ailleurs qu’une des failles de ces modèles[17]. En voici quelques autres. Ils reposent sur une théorie qui n’est pas validée empiriquement. La structure même des modèles construits sur la base d’un équilibre général (DSGE), est intrinsèquement incompatible avec l’hypothèse d’un effondrement. La monnaie et la finance n’y existent pas ; les ressources naturelles y sont supposées gratuites et disponibles en quantité infinie.
Les modèles économiques qui visent à modéliser les interactions entre sociétés humaines, développement économique et climat sur le temps long sont appelés Integrated Assessment Model (IAM). Dans la vaste famille des IAM, ceux qui intéressent notre propos sont les IAM couts-bénéfices. Très agrégés (pas ou peu de décomposition géographique et sectorielle), ils visent notamment à déterminer la trajectoire d’émissions de GES (et donc de réchauffement) «optimale» au sens économique du terme, c’est-à-dire celle qui permet que les coûts actuels de la lutte contre le réchauffement climatique soient compensés par les bénéfices futurs (c’est-à-dire ici les dommages évités). Ces modèles nécessitent donc d’évaluer les dommages futurs du réchauffement climatique (en termes de pertes de PIB). Pour cela, William Nordhaus et ses successeurs ont élaboré des « fonctions de dommage » permettant de relier une hausse de température moyenne à des pertes de production, donc à des pertes de PIB. Les méthodes utilisées pour réaliser ces fonctions de dommages sont très contestables et contestées[18]. Elles ne tiennent pas compte des impacts sanitaires et sociaux (maladies, migrations, déstabilisation des sociétés) du réchauffement. Elles ont en commun de ne reposer que sur des phénomènes déjà connus ou anticipés alors que le réchauffement climatique mettra en évidence des dépendances entre nature et économie jusque là inconnues ou ignorées par les économistes. Le réchauffement climatique nous projette dans une situation inédite, inconnue et très hautement à risque, une situation d’incertitude radicale. Il est donc bien peu « scientifique » d’extrapoler à partir des situations présentes. Le franchissement d’effet de seuil en est la meilleure illustration. Il est aujourd’hui établi que le réchauffement ne sera pas linéaire : il existe des points de bascule, tels la fonte du Groenland ou des glaciers alpins, qui une fois franchis provoqueront des réactions en chaine menant à un emballement du réchauffement planétaire[19]. C’est notamment la raison justifiant l’adoption de l’objectif de limiter la hausse de température planétaire à +2°C par rapport à l’ère préindustrielle. Or les fonctions de dommage n’intègrent aucun point de bascule, aucune discontinuité dans le réchauffement.
Une preuve par l’absurde de l’impéritie des fonctions de dommage Si les sciences du climat ne permettent pas de déterminer avec précisions les effets d’une hausse de 5°C de la température moyenne globale de la planète, les paléoclimatologues peuvent nous renseigner sur ce que représentent 5°C de moins. En effet, c’est l’état dans lequel se trouvait la planète lors du dernier maximum glaciaire (il y a environ 20 000 ans). Les conséquences locales d’une telle différence de température étaient énormes : le niveau de la mer avait baissé de 100 mètres environ (on passait à pied sec de France en Angleterre) et l’Europe du Nord était recouverte d’un énorme glacier. Dans un récent article[20] des chercheurs ont appliqué des fonctions de dommage utilisées dans plusieurs modèles IAM à un refroidissement climatique nous ramenant à l’ère glaciaire. Les dommages au PIB apparaissent alors là aussi anecdotiques dans les modèles, ce qui en montre l’absurdité. |
Pour toutes ces raisons, les modèles IAM utilisés pour évaluer les dommages économiques globaux consécutifs au réchauffement climatique conduisent à une sous-estimation des risques. D’autres modèles, comme le modèle GEMMES développé par l’AFD, tentent de remédier aux failles identifiées ci-dessus ; mais il s’agit en réalité de revoir la science économique non seulement dans ses modèles mais aussi dans ses fondements, en particulier concernant la prise en compte et la mesure de l’empreinte humaine sur la nature, et le caractère limité des ressources naturelles. Et non seulement la science économique, mais aussi la comptabilité, comme s’y emploie le modèle CARE pour les entreprises, et la mesure du PIB.
Les conséquences de la sous-estimation du risque lié au changement climatique
Elles sont bien sûr très importantes, et d’abord au niveau de l’opinion publique. Le changement climatique a longtemps été présenté comme un risque parmi d’autres, et pas nécessairement plus grave qu’un autre, en tous cas au niveau des estimations chiffrées dont nous parlons. Elles sont également importantes au niveau des décideurs, et notamment d’une catégorie très influente de décideurs, les décideurs financiers. Rappelons ici que le mandat de la Banque centrale européenne (BCE) est d’assurer la stabilité des prix et la stabilité du secteur financier. Tant que les économistes des banques centrales (voir par exemple ici pour la France) produiront des ordres de grandeur de risque du changement climatique qui semblent gérables, les acteurs financiers n’ont pas de raison objective de considérer que la stabilité des prix et du système financier est menacée d’une manière qui nécessiterait un changement profond et rapide, et une action décisive des régulateurs.
Or c’est bien le cas. Un des axes majeurs de lutte contre le changement climatique, consiste à investir massivement dans la construction d’une économie décarbonée, non en supplément ou à la marge mais en remplacement d’une économie fossile et polluante. Un scénario pour lequel nous avons encore une fenêtre de tir, comme le souligne par exemple Gaya Branderhorst dans sa mise à jour des travaux de Meadows citée plus haut. Mais qui nécessite d’orienter le plus rapidement possible les ressources financières disponibles vers l’investissement dans les projets de transition écologique. Cela implique un changement drastique du secteur financier et une action résolue des banques centrales et autres superviseurs financiers. Le débat sur l’éventuel mandat climatique de la BCE est aussi un débat où les parties ne regardent pas les mêmes chiffres et n’ont pas la même vision du danger climatique. En l’occurrence les modèles économiques ne sont pas neutres.
Les pistes d’amélioration
Elles sont nombreuses et urgentes. La première consiste à intensifier considérablement la recherche sur de nouveaux modèles économiques du climat qui ne souffrent pas des défauts bien identifiés des modèles d’usage courant. Des travaux sont en cours dans plusieurs établissements, mais les moyens alloués sont trop faibles pour espérer les résultats rapides dont nous avons besoin pour mieux comprendre les impacts réels du changement climatique. Une autre piste consiste à développer l’utilisation de modèles physiques comme World 3 et ses successeurs. L’absence de données financières et monétisées n’est une limite qu’en apparence, car le secteur financier dispose de capacités de modélisation considérables, où de nouveaux paramètres comme la limitation d’un stock physique peuvent être intégrés. La vraie difficulté se situe peut-être ailleurs : dans l’acceptation même de la notion de limitation. Insistons encore sur ce point central : la physique est une science, l’économie est une discipline. En ce qui concerne la mesure du risque climatique, ne nous trompons pas de thermomètre.
Signalons un dernier point très important, la volonté d’identifier l’impact économique et financier du réchauffement climatique ne doit pas servir de prétexte pour retarder les mesures à prendre. C’est malheureusement ce qu’on constate en se penchant sur les rapports et recommandations du NGFS et plus généralement des banques centrales[21]. Si ces rapports témoignent d’une prise de conscience réelle de la crise climatique et de la nécessité d’une action résolue, les recommandations apparaissent très limitées. Elles consistent essentiellement à appeler à plus de recherche pour quantifier le risque climatique en termes de pertes financières, et ceci tout en reconnaissant la complexité des impacts financiers du changement climatique et les obstacles techniques et théoriques potentiellement indépassables qu’ils induisent du fait de l’incertitude radicale qui caractérise le réchauffement.
Or, ce n’est pas parce que les impacts du réchauffement sont très difficiles à estimer, qu’ils n’existent pas. Les connaissances scientifiques sur le climat prouvent de manière certaine que le réchauffement climatique aura des impacts massifs sur les conditions de vie sur la planète et sur les ressources accessibles. Cet impact sera aussi massif sur l’économie donc sur le système financier. Cela peut se montrer de manière évidente au cas par cas, même si les modélisations macroéconomiques ne savent pas rendre compte de l’effet global sur l’ensemble de l’économie. Cela devrait constituer une base suffisante pour agir et mobiliser les outils existants des banques centrales et des superviseurs financiers. C’est ce que proposent de nombreux chercheurs et think tanks[22].
Mireille Martini, Alain Grandjean et Marion Cohen,
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