Dette publique : quelques leçons des 30 glorieuses

9 mai 2010 - Posté par Alain Grandjean - ( 4 ) Commentaires

Tweet about this on TwitterShare on Facebook0
planche_a_billet

Pour analyser les effets de la monétisation de la dette publique, il est intéressant de se pencher sur une période de l’histoire française où cette pratique était monnaie courante, (qu’on me pardonne ce jeu de mot trop facile).

Rappelons tout d’abord que l’économie française s’est plutôtbien portée pendant cette période. La croissance du PIB en volume par habitant est en moyenne de 4,1 % sur la période 1950-1973 ; le taux de chômage sur la même période est de 1,8 %.

Les inégalités sociales se sont réduites, des dispositifs sociaux efficaces ont été mis en place. Les crises[1] monétaires etfinancières étaient absentes du paysage. Il n’est pas question icide tenter de faire de cette période un modèle à copier, juste de remettre en cause une idée reçue den matière monétaire, avec quelques données simples.

Regardons du côté de laplanche à billets. Le compte du Trésor Public à la Banque de France pouvait jusqu’en 1973 être débiteur : la Banque France  pouvait donc faire des avances à l’Etat. Par ailleurs,dans cette période, le poids des billets (crées par la Banque de France) dans la massemonétaire[2] était beaucoup plus important qu’aujourd’hui : 46% en 1950 contre un peu plus de 15% aujourd’hui. Quant aux dépôts à vue, une partie était issue en direct de la Banque de France par les comptes du Trésor : un fonctionnaire était payé par un chèque tiré sur le compte du Trésor à la Banque Centrale. D’autres acteurs privés avaient leur compte à la Banque de France, ce qui à ma connaissance ne se pratique plus. Bref la monnaie était créée de fait de manière significative[3] par l’Etat et pour son compte. La monnaie centrale s’introduisait directement dans l’économie , ce qui n’est plus le cas aujourd’hui que pour la croissance de la masse des billets en circulation.

Cette « facilité » a-t-elle conduit à une dérive de l’inflation et à celle de la dette publique ? La réponse tient en deux séries statistiques et un petit rappel historique.

Décennie195019601970
Inflation6,5%3,9%8,9%

Une inflation de 4 %ce qui est la moyenne de la période 1953 à 1973 (ila quand même fallu quelques années pour purger les dépenses de guerre) est-ce vraiment intolérable ?

Les prix ont en revanche connu une vraie poussée au moment du choc pétrolier  :

1972 : 6,2%

1973 : 7,3%

1974 : 13,7%

Pour ceux qui ne se le rappellent pas, le prix du pétrole a connu une poussée vertigineuse dans la décennie 70 (il a été multiplié par 8 en dollars constants de 1973 à 1980). On peut comprendre que les prix à la consommation aient un peu suivis… On comprend mal en revanche l’obsession dogmatique qui veut faire croire que c’est la planche à billets qui est à l’origine de cette hausse des prix.

Quant à la dette publique voilà son évolution de 1950 à 2000en pourcentage du PIB

Dette publique française de 1950 à 2000

Année19501955196019651970197519801985199019952000
Dette/PIB41%34%28%18%20%16%15%20%25%42%58%

A l’évidence jusqu’au choc pétrolier l’Etat français s’est donc désendetté tout en ayant la main sur la planche à billets. Et l’inflation a été maîtrisé à un niveau acceptable ( le chef économiste du FMI Olivier Blanchard a proposé récemment que le taux de 4% soit la nouvelle cible visé par la Banque Centrale, en lieu et place du 2% fétiche, cela me semble assez raisonnable).

Pour nous résumer, les 30 glorieuses démontrent qu’il n’est pas nécessaire de mettre l’Etat sous tutelle des marchés pour qu’il maîtrise sa dette publique, tout en limitant l’inflation àun niveau raisonnable.

Bref si les 30 glorieuses ont pêché ce n’est pas par la monnaie… Les points aveugles de cette période sont maintenant bien connus : une croissance qui se fait sur le dos des producteurs d’énergie et de matières premières (d’où la sidération quand l’OPEP a compris son pouvoir de marché) , une indifférence aux impacts écologiques du modèle de développement, un projet de reconstruction qui n’a pas vraiment embrayé sur un nouvel horizon.

`

Mais, surtout la sortie de la crise pétrolière s’est accompagnée de la domination d’une nouveau modèle économique et financier, ultralibéral[4]. Espérons que la crise actuelle va nous permettre de tourner une page plutôt sombre de notre histoire. On a opposé aux 30 glorieuses les 30 piteuses. Elles sont maintenant quadragénaires et c’est vraiment trop.

Alain Grandjean

 

[1] On s’habitue presque maintenant à la fatalité des crises monétaires et financières qui sont en fait apparues après la fin des accords de Bretton-Woods et le début des changes flottants et de la dérégulation financière.

[2] Masse monétaire M1 qui est le total des moyens de paiement (pièces de monnaie, billets, et comptes courants). Nous avons expliqué ave Gabriel Galand dansla Monnaie dévoilée pourquoi M1 était un meilleur indicateur de la masse monétaire que M3.

[3] Il faudrait prendre un peu de temps pour calculer cette part. Ce n’est pas indispensable à ma démonstration, car ce qui compte essentiellementc’est que l’Etat ait eu le droit de faire « tourner la planche à billets »

[4] Gaël Giraud (voir 20 propositions pour réformer le capitalisme) dirait, sans doute plus justement, libertarien. En un mot ce sont les idées défendues par F.Hayek et poussées par de nombreux think tanks issus de l’association du Mont-Pèlerin, et qui vont réussir à mettre au pouvoir Thatcher et Reagan.

Laisser un commentaire

4 Responses to “Dette publique : quelques leçons des 30 glorieuses”

  1. Bonjour,

    Vous avez au moins tort sur 2 point:
    – Le monde ultralibéral que vous décrivez n’existe pas car il existe toujours « le soviet des banques centrales ».
    – Avec l’abandon de l’étalon de change or, on a ouvert les robinets d’une création monétaire débridée et d’un crédit sans fin…

  2. Bonjour
    Merci de me préciser d’où vous tenez que je décris le monde comme étant ultralibéral. Quant au « soviet des banques centrales » merci également de me faire un rappel d’histoire car je ne vois pas bien le rapport entre ces institutions que sont les banques centrales et les soviets.
    Pour ce qui concerne le robinet de la création monétaire, c’est bien l’un de nos sujets. Je sais bien que la création monétaire actuelle est importante et liée au mécanisme du crédit. Je vous recommande de voir des analyses détaillées des mécanismes en jeu dans le site de l’association Chomage et Monnaie http://www.chomage-et-monnaie.org . Ce que je propose c’est que la création monétaire soit certes limitée mais surtout que son bénéficiaire soit la puissance publique et non les banques et les acteurs privés. La monnaie est pour moi un bien public.
    Bien cordialement.
    AG

  3. Bonjour et merci pour votre réponse.

    Je reprends le dernier paragraphe de votre article:

    « Mais, surtout la sortie de la crise pétrolière s’est accompagnée de la domination d’une nouveau modèle économique et financier, ultralibéral[4]. Espérons que la crise actuelle va nous permettre de tourner une page plutôt sombre de notre histoire. On a opposé aux 30 glorieuses les 30 piteuses. Elles sont maintenant quadragénaires et c’est vraiment trop ».

    Alain Grandjean

    – Donc quant à votre critique du monde soit disant libéral actuel ce n’est pas une invention ou une mauvaise lecture de votre article de ma part.

    – Mais je peux vous aider à dénoncer ce système prétendument libéral, mais qui en est en fait la totale négation. En effet, pourquoi dans un système soit disant libéral une autorité –la banque centrale pour ne pas la nommer-, se permet elle de définir des taux directeurs en liaison avec une soit disant inflation qui n’inclus même pas « les actifs financiers » comme par exemple l’immobilier? Il s’agit là à l’évidence soit d’une incompétence, soit d’une escroquerie…La réalité est la suivante : en l’absence de monnaie de marché, c’est à dire dans laquelle personne ne la contrôle réellement, il est possible de faire pression sur la banque centrale pour bénéficier ad vitam aeternam de taux d’intérêts artificiellement bas…

    – La réalité des monnaies fiduciaires – aussi bien par création à partir d’une banque centrale publique que de banques de second rang privées – est qu’elles engendrent par nature une dichotomie entre les moyens de paiement et la production. Cela entraîne donc par construction de graves distorsions économiques.

    – Dans l’échange, par nature, on échange des produits du travail contre d’autres produits du travail, de manière à ce que chaque coéchangiste en « ait pour son argent ». Sans vouloir faire de mauvais jeu de mot, on comprend pourquoi l’argent a pu servir d’étalon monétaire, car la monnaie marchandise la transforme en une marchandise comme une autre!

    Voilà pourquoi je parle de « soviet de la banque centrale » que chaque honnête libéral doit de toute ses forces combattre et réclamer l’abolition.

  4. Sur le premier point, nous avons deux petites sources d’incompréhension :
    1-ce que je voulais dire c’est que l’inspiration des politiques a été ultralibérale depuis 40 ans (j’employais le mot « modèle » et non monde), même si le monde réel ne l’est pas devenu. ..
    2 -d’autre part, il est vrai qu’il y a plusieurs pensées de libérales à ultra-libérales, libertaires etc. et j’ai été un peu vite en mettant toutes ces familles dans le même lot. et je comprends que des idées que je considère comme ultralibérales ne le sont pas pour vous.
    sur le deuxième point je comprends que vous êtes favorable à la multiplication de monnaies de marché sans supervision d’une banque centrale? nous sommes favorables à un système presque inverse en manière monétaire, qui soit tel que le bénéfice de la création monétaire (qui est un opération de création de pouvoir d’achat ex nihilo) soit public dans une très large proportion. je vous renvoie au site de chômage et monnaie pour une argumentation approfondie de cette thèse.
    Cordialement
    AG

journal

Bibliothèque et papiers de référence