Budget et inflation: les vieilles habitudes ont la vie dure

11 octobre 2022 - Posté par Billet invité - ( 2 ) Commentaires

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Michael Vincent, qui vient de publier l’ouvrage ‘La dette, une solution face à la crise planétaire?’ (Editions de l’Aube, 2022) avec Dorian Simon, nous invite dans ce post à questionner la situation inflationniste qui nous frappe et les réactions variées qu’elle provoque, du côté notamment des gouvernements et des banques centrales, alors même que ces tergiversations cachent mal la question essentielle qui se cache derrière : notre rapport aux limites planétaires et comment habiter notre monde.

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La situation inflationniste est dans toutes les têtes depuis bientôt un an. Après plusieurs décennies de relative stabilité dans les pays développés, c’est un défi économique inédit pour beaucoup qui provoque des réactions contrastées, entre vieux réflexes et solutions neuves. Les regards sont d’abord portés sur les banques centrales – l’inflation et la stabilité des prix étant leur objectif numéro 1 –et il n’est pas étonnant de voir les politiques monétaires évoluer un peu partout dans le monde. Pourtant, annonces après annonces, l’inflation ne diminue pas vraiment et elle est attendue à des niveaux toujours élevés en 2023.

Si les raisons sont multiples, l’emballement des prix des hydrocarbures et des énergies reste l’un des principaux facteurs.  Cette pression sur l’énergie va continuer, en témoignent les injonctions du gouvernement sur la sobriété qui ressemblent plutôt à de l’improvisation qu’à un véritable plan de sobriété, et les signaux du marché de l’énergie où les contrats futurs sur le prix du MWh s’envolent et où les prévisions de croissance sont revues à la baisse un peu partout.  Le Royaume-Uni est  un cas d’école avec des prévisions de récession doublée de prévisions d’inflation de 13 à 15% – allant jusqu’à 20% dans les plus pessimistes – poussant même les citoyens à s’organiser pour refuser de payer les factures, une mobilisation inédite signe de la gravité de la situation économique.

Inflation, réactions

Pour tenter d’endiguer l’inflation, les banques centrales utilisent les outils classiques : augmentation des taux directeurs pour rendre un peu plus difficile l’accès au crédit et ralentir l’activité, et fin de l’assouplissement quantitatif. Ces outils ont de nombreux effets, en particulier sur la dette publique de nos États, dont les taux augmentent. Alors que la politique monétaire se resserre, des craintes sur notre dette publique se font à nouveau entendre. Au début de la crise liée au Covid-19, on nous promettait que rien ne serait comme avant, mais sur la question de la dette et de la dépense publique, les débats sont rapidement revenus au même point : “Il n’y a pas d’argent magique”, “une dette ça se rembourse”, “sortir du quoi qu’il en coûte pour se demander combien ça coûte » …

La dette publique, est, pour beaucoup, une excuse pour réduire la dépense publique, et certain-es proposent un retour rapide à la rigueur budgétaire, comme par exemple la candidate Valérie Pécresse accusant Emmanuel Macron d’avoir “cramé la caisse”. En ce sens, le débat à venir sur le Projet de loi de finances 2023 sera très intéressant, tout comme la proposition de réforme des règles budgétaires – la fameuse règle des 3% de déficit – sur la table de la commission européenne. On se demande d’abord si la dette est soutenable avant de se dire qu’une autre soutenabilité mériterait notre attention : celle du vivant, de notre espèce, de notre environnement, et des défis géopolitiques et inflationnistes qui appellent à un autre modèle énergétique.

Repenser la politique budgétaire

Il existe une autre réalité, à considérer en plus de l’angle des finances publiques : celle des marchés et des acteurs financiers, qui achètent cette dette publique. Les créances des pays les plus développés sont des instruments non seulement très populaires, mais indispensables au fonctionnement des marchés. Trop de dettes, pas assez de dettes, pour les marchés ce n’est pas toujours le débat. Mieux comprendre la plomberie monétaire permet de se poser la seule question qui vaille : celle de la création d’un monde en phase avec le vivant et les limites planétaires.

“La dette, une solution face à la crise planétaire” revient sur cette “nouvelle donne monétaire”, de la fin des accords de Bretton Woods à la financiarisation de notre monnaie, aux changements issues de la crise des subprimes, à l’émergence du shadow banking et la proactivité des banquiers centraux sur les marchés de la dette publique pour assurer la stabilité financière via l’assouplissement quantitatif. Comprendre ces mécanismes pour mieux utiliser nos marges budgétaires et anticiper ce qui peut encore changer dans un monde où l’inflation est de retour, poussant les banquiers centraux à réduire ou stopper les largesses… Et tenter de dessiner le futur de la monnaie.

La dette publique reste attractive et il y a un danger à couper les investissements trop vites, notamment dans les projets liés aux renouvelables ou visant à réduire notre dépendance aux hydrocarbures, surtout si l’on regarde le problème inflationniste pour ce qu’il est : il est avant tout dû aux pressions géopolitiques et énergétiques. Autant de raisons de penser économie circulaire et locale, et transition énergétique, pour la contenir comme il se doit. Pour se prémunir de la montée des prix, il faut enclencher une politique énergétique ambitieuse et renouvelable ainsi qu’un investissement massif dans la recherche et l’innovation, et ce avant que ces coûts primaires ne s’étendent trop durablement à l’alimentation, aux biens et aux services.

La dette, un problème ?

Reste le problème de la charge de la dette, particulièrement depuis que la France emprunte à des taux un peu plus élevés. Ces taux restent opportuns puisque le taux réel, c’est-à-dire la différence entre les taux d’emprunt et l’inflation, est par la force des choses très compétitif. Et si la remontée des taux n’était plus tenable, il faut regarder en face les effets des dépenses de rattrapage des dernières années, et du côté de celles et ceux qui en ont profité. Les chiffres de l’augmentation des patrimoines des plus riches, des records de dividendes, des salaires des grands patrons et des bénéfices du CAC 40 donnent de bons indices, et appellent à la mise en place d’une justice fiscale. Même chose pour les ristournes à la pompe, financées par du déficit, qui n’incitent pas à une modération nécessaire ou à repenser les usages, et qui profitent aussi à certains groupes pétroliers. Sans une fiscalité adaptée, le coût de cette dette reviendrait, une fois encore, à permettre aux plus riches et aux plus puissants de s’enrichir, tout en socialisant les pertes. À l’aune du défi climatique et de la corrélation directe entre niveau de revenu et empreinte carbone, il n’est pas seulement question de justice fiscale et sociale, mais aussi de justice climatique.

Il reste encore aujourd’hui une opportunité importante aux États de la zone euro notamment, et pour la France en particulier, pour emprunter et anticiper l’avenir. Alors que cette opportunité a déjà été partiellement exploitée pour financer la politique du « quoi qu’il en coûte » et que la France s’apprête à emprunter pour un montant record, cela ne doit pas nous empêcher de penser à la qualité des dépenses sous-jacentes.

Si la dette a permis de compenser les pertes liées à la conjoncture sanitaire, ou des ristournes sur l’essence, elle n’a en rien aidé à préparer les défis à venir, au risque de les amplifier plus tard puisqu’en se plaçant en porte-à-faux avec les limites planétaires et une trajectoire climatique soutenable. Pour les milliers de milliards de l’assouplissement quantitatif, c’est la même chose – un anti-douleur utile et pratique mais qui n’a jamais traité le mal à la racine. Pourquoi ne pas privilégier une approche plus qualitative, via un qualitative easing sur des investissements écologiques concernant des engagements environnementaux vraiment nécessaires qui s’attèlent à traiter le problème à la racine ? Dépassons la réaction et entrons dans l’anticipation, pour ne pas gâcher cette opportunité budgétaire unique. Sortons de la logique du pompier qui nous enferme dans la spirale que nous ne connaissons que trop bien depuis plusieurs décennies : des crises qui augmentent en fréquence et en intensité, et des dépenses de rattrapages plutôt que structurelles, qui font le lit de la prochaine. C’est ce que “la dette, une solution face à la crise planétaire” propose d’analyser en toute simplicité.

Michael Vincent, économiste, président de l’ONG Greentervention

Informations sur le livre

La dette, une solution face à la crise planétaire, Dorian Simon et Michaël Vincent, Fondation Jean Jaurès, 2022. Acheter le livre sur le site de l’éditeur

Plus de ressources :

> Retrouvez les bonnes feuilles du livre La dette, une solution face à la crise planétaire sur le site Le Vent se Lève.

>Consultez le module sur la dette et les déficits publics sur la plateforme The Other Economy

>Ecoutez l’épisode du podcast L’éconocast dédié à la dette publique

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2 Responses to “Budget et inflation: les vieilles habitudes ont la vie dure”

  1. Bonjour et Bravo pour votre analyse !

    Bravo pour la suggestion faite à la BCE sur le thème: « Un autre QE est possible » ! (Comme la décroissance est un « mot obus », il me semble que votre « Qualitative Easing » sera une… « formule obus » !)
    Une formule qui dévoile combien il est tragique que la puissance financière de la Banque Centrale serve uniquement à calmer les « spéculateurs à la Soros », & leurs attaques contre la monnaie unique !
    Elle peut en effet servir aussi pour financer des investissements salutaires, que les règles IFRS inadaptées du siècle dernier, condamnent à… l’inexistence ! (Avec ou sans « taxonomie verte »… qui, sauf erreur, n’apporte aucun privilège, aucun « bonus », à un investissement classé vert !)
    Souvenons nous du propos glaçant de Loyd Blankfein, l’un des dirigeants de je ne sais plus quelle… « pieuvre financière »: « je fais le métier de Dieu: je choisis ce qui existera, et ce qui ne verra pas le jour » !

    Il vaudrait mieux que son métier soit exercé par des gens qui ne sont pas sur un … « siège éjectable », en fonction de leur performance dans les « Quarterly », c. à d. en fonction de leur capacité de prédation !
    (Puisque « Libre échange »+ « Libre concurrence »+ « Libre circulation des capitaux » = Libre prédation, Hélas !)
    Oui, la monnaie centrale créée autant que de besoin par la BCE, (~6000+ milliards en 10 ans), peut servir aussi à protéger l’avenir de plein d’espèces vivantes, en particulier, la nôtre !

    • Merci pour votre intérêt pour ces quelques idées et votre retour. En résumé, soutenabilité climatique plutôt que soutenabilité de la dette, neutralité carbone face à la prétendue « neutralité » du marché et de la monnaie, qualitative easing plutôt que quantitative tightening pour enfin intégrer les limites planétaires !

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