Homo sapiens face à Gaia 3/3 : le défi européen.

Troisième partie 

Les perspectives que nous venons d’envisager conduisent à une interrogation plus fondamentale : l’humanité est-elle uniquement un facteur perturbateur, ou peut-elle devenir un organe réflexif du système Terre, en quelque sorte la vie consciente d’elle-même ? L’histoire du vivant montre que les organismes transforment leur environnement. La singularité d’Homo sapiens réside dans sa puissance et dans sa capacité à comprendre1 — au moins partiellement — les mécanismes qu’il perturbe et à réagir. C’est d’ailleurs ce qu’on observe au niveau mondial avec l’émergence et la généralisation en cours de solutions aux défis planétaires évoqués ici : technologies et énergie bas carbone, électrification des usages, restauration des écosystèmes, agroécologie etc . Aucune de ces solutions ne garantit un résultat. Mais elles indiquent qu’une trajectoire d’atténuation des périls est techniquement possible.

La bifurcation contemporaine relève de choix collectifs, d’institutions, de rapports de puissance, de temporalités politiques et culturelles. Les chapitres précédents ont montré que la question climatique ne relève ni d’un catastrophisme cosmique ni d’un simple ajustement marginal. La Terre restera habitable pour de nombreuses espèces. Mais la compatibilité entre un climat transformé et une civilisation industrielle dense, mondialisée, énergivore et interconnectée est incertaine. La question énergétique est évidemment centrale. La modernité industrielle a étendu la liberté humaine en externalisant l’effort vers des machines alimentées par des combustibles fossiles. Plus d’énergie signifie plus de mobilité, plus de production, plus d’autonomie matérielle et même cognitive2. La réduction de la consommation énergétique pose donc un dilemme : comment préserver la liberté tout en réduisant son empreinte sur la planète et ses équilibres physico-biologiques? Vu avec beaucoup de recul, on peut se demander si la conquête permanente par les organismes de plus d’indépendance et d’autonomie qui se traduit chez l’être humain par une quête incoercible de liberté va et peut se poursuivre compte-tenu des limites planétaires.

6. Trois modèles de civilisation face aux limites planétaires 

Nous allons maintenant croiser les analyses précédentes avec les trois grandes configurations politiques et culturelles qui structurent aujourd’hui le système international et dessinent, en fait, trois civilisations possibles. Décrivons-les de manière très simplifiée :

  • les États-Unis, porteurs d’un modèle que l’on peut qualifier de no limit ;
  • la Chine, incarnant un modèle d’ordre, de puissance et de contrôle des individus, donc de restrictions de leurs libertés ;
  • l’Europe, qui pourrait – sans encore l’assumer pleinement – incarner un modèle où les libertés individuelles sont maximales sous respect des limites planétaires. 

Ces trois modèles ne se limitent pas à leur composante idéologique. Elles correspondent à des régimes énergétiques, des rapports à la croissance économique et à la technologie, des conceptions de la liberté et des formes d’organisation du pouvoir distinctes. Les deux premiers sont clairement de nature impériale, ce qui n’est pas le cas de l’ Europe, qui ne l’a jamais été3.

6.1 Le modèle américain : expansion, innovation, liberté sans limites

Les États-Unis ont historiquement construit leur puissance sur l’abondance énergétique, l’expansion territoriale et la primauté de l’innovation technologique. Mais ce pays est aussi habité par une forme de messianisme, l’idée selon laquelle il a une mission particulière dans le monde : défendre la liberté et promouvoir la démocratie4. Cette vision remonte aux colons puritains du XVIIᵉ siècle, notamment John Winthrop, qui voyait l’Amérique comme une « cité sur la colline5 » destinée à montrer l’exemple. Au XIXᵉ siècle, la doctrine de la Destinée manifeste6 justifie l’expansion territoriale, puis au XXᵉ siècle des dirigeants comme Woodrow Wilson affirment vouloir rendre le monde « sûr pour la démocratie7 ». Cette idée influence fortement la politique étrangère américaine, notamment durant la guerre froide et depuis le 11 septembre 2001. Elle est bien sûr interprétée dans de nombreux cas et par de nombreux pays comme une justification morale —  choquante — de l’ingérence et de la puissance américaines.

N.B.La position anti-science de l’administration Trump, quand elle s’oppose à l’idéologie au pouvoir, est une anomalie historique. Si elle se confirmait, on peut penser que les Etats-Unis pourraient sortir du « jeu civilisationnel » évoqué ici.

6.1.1 Une civilisation de l’énergie abondante

Du charbon au pétrole texan, puis au gaz et au pétrole de schiste, la trajectoire américaine repose sur l’idée que les contraintes naturelles sont des défis techniques à surmonter, non des bornes à intégrer. La révolution du shale gas a réaffirmé cette posture : plutôt que réduire la demande, on augmente l’offre par l’innovation. La contrainte climatique est soit niée soit pensée comme un simple problème d’ingénierie (captage carbone, nucléaire, géo-ingénierie), mais pas comme susceptible de remettre en cause le mode de vie ni les énergies fossiles. Au pire, l’énergie va être cherchée dans des pays tiers par voie de conquête militaire ou assimilée. En résumé, les Etats Unis d’Amérique souhaitent maintenir un haut niveau de consommation d’énergie pour satisfaire sans limite les envies des plus riches.

6.1.2 Liberté individuelle, consommation et inégalités

Aux États-Unis, liberté politique et liberté d’expression8 s’accompagnent d’une « liberté de consommer » très valorisée, ce d’autant qu’elle nourrit le monde des affaires. Maison individuelle, climatisation, voiture personnelle, étalement urbain, aliments ultra transformés, compléments alimentaires sont autant d’expressions de cet idéal de liberté. Dans ce cadre, la sobriété est souvent perçue comme une restriction de liberté, plutôt qu’un choix collectif ou environnemental. Cette culture se prolonge parfois dans des imaginaires transhumanistes, visant à dépasser les contraintes biologiques du corps humain, dont la mort. Parallèlement, les inégalités sociales, accentuées depuis plusieurs décennies, sont souvent normalisées et vues comme des différences individuelles de réussite, rendant la prise de conscience collective des limites planétaires et de la sobriété particulièrement difficile. La constitution d’une caste d’ultra-riches uniquement soucieux de sauver leur peau et celle de leurs proches, face aux crises climatique et écologique, porte à l’acmé la contradiction fondamentale entre une conception de la liberté sans limites et les valeurs d’équité et de solidarité, encore partagées dans de nombreux pays européens. Enfin, signalons que le refus de réguler la finance peut conduire à des crises financières majeures, aggravant encore ces inégalités.

6.1.3 L’innovation comme solution universelle

La Silicon Valley, les grandes entreprises technologiques et les investissements massifs dans l’IA et l’énergie traduisent une conviction profonde : la croissance technologique permettra de découpler prospérité et impacts environnementaux. Ce modèle repose sur l’hypothèse implicite que les limites physiques peuvent toujours être repoussées plus vite que la dégradation des systèmes naturels. S’il le faut, la conquête spatiale est une option pour dépasser les limites planétaires, tant pour les matériaux que pour l’énergie que certaines formes de géo ingénierie pour le refroidissement planétaire.

6.2. Le modèle chinois : ordre, continuité et puissance 

Il est présomptueux de caractériser en quelques lignes la Chine, dont la culture, la vision de la nature et de l’être humain, le mode de pensée sont très différents des nôtres9. Mais nous en prenons le risque, en priant par avance le lecteur spécialiste de nous pardonner pour ces simplifications. La tradition chinoise ne sacralise pas la vie humaine ni l’autonomie individuelle comme des valeurs absolues indépendantes du corps social ; elle la situe dans un ordre relationnel où la stabilité collective et la continuité civilisationnelle priment10. Héritier d’une tradition politique marquée par la recherche d’harmonie sociale, formulée dès Confucius, et aujourd’hui portée par le Parti communiste chinois, ce modèle repose sur une forte centralisation et une capacité exceptionnelle de mobilisation industrielle. Mais l’harmonie proclamée justifie la contrainte, le contrôle social et l’effacement des dissidences. Le sinologue Jean-Pierre Cabestan11 souligne que le régime actuel combine plusieurs logiques : une continuité civilisationnelle réelle, un autoritarisme politique moderne, une rationalité technocratique, et une stratégie de puissance globale. Le politologue Alain Bauer insiste, dans son dernier livre12, sur le besoin de revanche et la reconquête de la souveraineté.

Le rattrapage économique de la Chine en cinquante ans a été spectaculaire. L ‘Europe a mis du temps à voir (et peut-être encore plus à croire!) que la Chine est devenue une hyperpuissance, technologique, scientifique, commerciale et géopolitique. Cela étant, des fragilités persistent : concentration du pouvoir autour de Xi Jinping, vieillissement démographique et fortes inégalités sociales.

6.2.1 Croissance économique, transition énergétique et rapport à la nature

Devenue l’atelier industriel du monde et maintenant une puissance technologique majeure, la Chine conserve encore une forte dépendance aux énergies fossiles qui représentent encore environ 82 % de son énergie primaire. Toutefois, la transition énergétique est largement engagée13 : développement massif du solaire, de l’éolien, de l’hydroélectricité et du nucléaire, électrification accélérée des transports et plafonnement récent des émissions de CO₂. Malgré la dépendance persistante des industries lourdes, la Chine figure parmi les acteurs majeurs de la décarbonation sectorielle et de l’électrification de l’économie.

Cette évolution s’inscrit dans une tradition où l’homme cherche moins à dominer la nature qu’à s’y intégrer, vision que l’historien Joseph Needham14 identifiait comme propre à la cosmologie chinoise. La notion mise en avant par Xi-Ping de « civilisation écologique » vise ainsi à concilier puissance industrielle, sécurité énergétique et équilibre environnemental.

6.2.2 Planification centralisée, contrôle technologique et puissance militaire

Le régime dispose d’une capacité de planification sans équivalent dans les démocraties libérales : il peut orienter le crédit, restructurer des secteurs entiers et imposer rapidement des transformations industrielles. Selon le philosophe Daniel A. Bell15, sa légitimité repose avant tout sur sa capacité à assurer stabilité et prospérité.

Cette efficacité repose sur une centralisation politique étroite, aujourd’hui renforcée par les technologies numériques, qui permettent un contrôle social étendu. Ce contrôle s’inscrit dans une tradition où l’État est garant de l’ordre collectif, condition première du développement et de la continuité.

Au plan militaire, la robotisation de l’armée chinoise s’inscrit dans la stratégie de modernisation de l’Armée populaire de libération, qui vise à transformer la Chine en puissance militaire de premier rang à l’horizon 2049. Pékin parle désormais de « guerre intelligente » (智能化战争16), combinant intelligence artificielle, essaims de drones, systèmes autonomes et robotique terrestre ou navale afin de compenser certains désavantages opérationnels et de réduire le coût humain des conflits. Cette orientation répond aussi à une logique stratégique plus large : accroître la dissuasion face aux États-Unis, sécuriser les zones sensibles (notamment autour de Taïwan) et intégrer pleinement l’innovation civile dans la défense, conformément à la politique de « fusion civilo-militaire ».

6.2.3 Transition écologique, puissance et liberté encadrée

Dans ce modèle, la transition écologique peut être imposée par le haut, grâce à la planification et à l’investissement massif. Mais cette capacité repose sur un principe central : la subordination de la liberté individuelle à l’ordre collectif assurant stabilité sociale et puissance nationale. Si la Chine s’est lancée dans la transition énergétique, ce n’est pas d’abord pour « sauver le climat » mais pour en faire un axe majeur de souveraineté et de puissance.

Comme l’analyse l’historien Wang Hui17, ce système tient à sa capacité à restaurer la puissance et la continuité civilisationnelle. La décarbonation progresse ainsi dans un cadre où la technologie renforce à la fois la transformation économique et le contrôle politique. Dans le modèle chinois, la transition écologique s’articule avec la planification autoritaire, la stabilité sociale et une volonté affirmée de puissance. 

6.3 L’Europe : liberté maximale sous contrainte assumée ?

L’Union européenne occupe une position intermédiaire et instable. Elle ne dispose ni de l’abondance énergétique historique américaine, ni de la centralisation politique chinoise. Fragmentée, dépendante, exposée, elle apparaît souvent comme une puissance incomplète18. Pourtant, ces contraintes mêmes ont façonné des atouts décisifs pour un monde fini. Le premier est une puissance normative sans équivalent. Faute de pouvoir imposer par la force, l’Europe impose par la règle. Son marché, l’un des plus vastes et solvables au monde, lui permet de définir les standards auxquels les autres doivent se conformer pour y accéder. Le second est une sobriété structurelle héritée de la contrainte. Moins dotée en ressources, l’Europe a développé des économies plus efficientes, des infrastructures plus denses, une moindre dépendance à l’abondance matérielle. Le troisième est sa profondeur institutionnelle et sociale. États stables, administrations capables, systèmes de protection sociale étendus : l’Europe dispose des instruments nécessaires pour absorber les chocs et organiser la transition sans rupture brutale. Enfin, sa fragmentation même constitue une forme de résilience. Là où les systèmes centralisés maximisent la vitesse mais concentrent les risques, l’Europe distribue les expérimentations, limite les erreurs systémiques et permet des ajustements progressifs. Sa lenteur est aussi une forme de robustesse.

L’Europe n’est ni la plus puissante, ni la plus rapide. Mais elle pourrait être la mieux adaptée à un monde où la contrainte énergétique devient la condition durable de l’organisation des sociétés. Là où d’autres doivent renoncer à l’illusion de l’abondance, elle a déjà commencé à construire sa liberté dans la reconnaissance des limites.

6.3.1 Une conscience aiguë des limites

L’Europe est la région du monde où — sans aucun doute parce qu’elle se confronte aux limites de ses ressources énergétiques et minérales — la reconnaissance institutionnelle des limites planétaires est la plus avancée : pacte vert, mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, politiques climatiques contraignantes, débats publics intenses sur la sobriété. Elle tente d’articuler prospérité, droits fondamentaux et réduction des émissions.

6.3.2 La peur stratégique et la dépendance énergétique

La dépendance au gaz russe a montré la vulnérabilité énergétique européenne face à la Russie. La guerre en Ukraine a brutalement rappelé que la transition ne peut être pensée indépendamment de la sécurité. La sortie des fossiles est donc à la fois une exigence climatique et une nécessité stratégique. Mais cette double contrainte crée des tensions : accélérer la transition tout en assurant la stabilité sociale et industrielle; redéfinir la liberté comme capacité d’agir dans un monde contraint, en internalisant les limites écologiques dans les règles du jeu démocratique; composer avec les stratégies nationales divergentes.

6.3.3 L’hésitation institutionnelle

L’Europe est une construction hybride : souverainetés nationales persistantes, institutions supranationales partielles, politiques énergétiques encore largement nationales, ouverture internationale et compétitions commerciales internes. Cette fragmentation ralentit la capacité d’action. Elle alimente l’impression d’hésitation : ambition normative forte, puissance géopolitique limitée. Le défi européen est donc double : réussir la transition énergétique et préserver la légitimité démocratique dans un contexte de contraintes croissantes.

7. L’Europe peut-elle devenir un modèle ?

Pour que l’Europe incarne vraiment un modèle distinct, quatre conditions au moins semblent nécessaires :

7.1 Redéfinition de la prospérité

Le défi central est de redéfinir ce que l’on entend par prospérité. Il ne s’agit pas d’imposer une décroissance qui serait vue comme punitive ou une austérité généralisée. Il s’agit plutôt de dissocier le bien-être de l’accumulation matérielle infinie, et de rompre avec l’idée que l’augmentation continue du PIB — tel que calculé aujourd’hui — constitue l’horizon indépassable des sociétés européennes. La sobriété peut être heureuse !19

Cela suppose également de dissocier innovation et progrès. Toute innovation technique ne constitue pas nécessairement un progrès social ou écologique. Comme l’indique Benoît Heilbrunn20, l’innovation peut aussi accélérer la consommation, renforcer les dépendances technologiques ou aggraver les déséquilibres environnementaux. L’enjeu n’est donc pas d’innover plus, mais d’orienter l’innovation vers des finalités collectives : soutenabilité, robustesse, résilience.

Concrètement, cette redéfinition implique des transformations profondes :

  • Urbaines : densification raisonnée, réduction de l’artificialisation des sols, priorité aux mobilités douces, villes polycentriques.
  • Alimentaires : relocalisation partielle des productions, transition vers des régimes moins carnés, réduction du gaspillage.
  • Énergétiques : sortie accélérée des énergies fossiles, efficacité et sobriété énergétique, efficacité et déploiement massif des énergies renouvelables et bas-carbone.
  • Socioéconomiques : valorisation des métiers du soin, de l’éducation, de la réparation, de l’entretien du vivant.
  • Culturelles : promotion de l’usage plutôt que de la possession, de la qualité plutôt que de la quantité, du temps libéré plutôt que de l’accumulation matérielle.

L’Europe pourrait devenir un laboratoire d’un modèle post-croissance21 fondé sur la qualité de vie, la santé des écosystèmes et la cohésion sociale.

7.2 Pacte social de transition

Aucune transition écologique ne peut réussir sans justice sociale. La sobriété ne peut être acceptée que si elle est perçue comme équitable. Or les inégalités environnementales sont profondes : exposition différenciée aux risques climatiques (canicules, inondations, précarité énergétique), capacité d’adaptation inégale selon les revenus, empreinte carbone très concentrée dans les catégories les plus aisées.

Un pacte social de transition devrait reposer sur plusieurs piliers : redistribution ciblée des revenus carbone, investissements massifs dans les services publics (transport, santé, éducation), accompagnement des secteurs et des territoires les plus exposés aux reconversions, fiscalité écologique progressive.

L’épisode des « gilets jaunes », qui a fait le tour du monde, a montré qu’une politique climatique perçue comme injuste peut susciter un rejet massif. À l’inverse, une transition pensée comme un projet de justice et de protection peut devenir un facteur de cohésion.

L’Europe pourrait ici affirmer une spécificité : faire de la transition écologique non pas un coût à compenser, mais le cœur d’un nouveau contrat social.

7.3 Renouvellement des principes économiques structurant la construction européenne

La Communauté puis l’Union européennes se sont construites autour de principes structurants : primat du consommateur, promotion de la concurrence, intégration par le marché, et défense d’un libre-échange largement inconditionnel. Ce cadre a favorisé l’efficacité économique et l’intégration continentale, mais il montre aujourd’hui ses limites face aux vulnérabilités stratégiques et aux contraintes écologiques. La crise du COVID-19, la guerre en Ukraine et le repositionnement stratégique des États-Unis ont mis en évidence la dépendance européenne dans des secteurs clés : énergie, semi-conducteurs, médicaments, technologies critiques.

Ces crises ont réhabilité des notions longtemps marginalisées dans le débat européen : politique industrielle, autonomie stratégique, souveraineté technologique, sécurisation des chaînes d’approvisionnement… La montée en puissance du « rouleau compresseur22 » chinois accélère la perception de ce besoin de renouveau.

Le défi est désormais d’articuler marché intérieur et planification stratégique, concurrence et coordination, ouverture commerciale et protection des intérêts fondamentaux.

Un modèle économique européen renouvelé pourrait donc reposer sur :

  • une politique industrielle verte coordonnée à l’échelle continentale ;
  • une conception des échanges commerciaux soucieuse des enjeux de souveraineté et de transition écologique ;
  • une révision des règles budgétaires permettant l’investissement de long terme, notamment nécessaire pour sortir les pays européens de leur dépendance aux fossiles;
  • une mobilisation et une régulation de la finance et de la monnaie23 au service de la transition et dans le respect de l’équité sociale;
  • une reconnaissance explicite des limites planétaires comme contrainte structurante de l’action économique (sous forme de réglementations et d’incitations adaptées), devant s’inscrire dans une planification écologique repensée, et générant des signaux-prix cohérents;
  • des comptabilités (micro et macroéconomiques) permettant de « compter ce qui compte ».

7.4 Refonte de la gouvernance européenne

Enfin, la crédibilité du modèle européen dépendra de sa capacité à adapter sa gouvernance.

Les défis climatiques, énergétiques et géopolitiques exigent des décisions rapides, cohérentes et dotées de moyens financiers suffisants. Or l’architecture institutionnelle actuelle demeure fragmentée et souvent paralysée par la règle de l’unanimité.

Plusieurs scénarios (éventuellement complémentaires) sont à envisager et devraient faire l’objet de débats approfondis :

  • un approfondissement fédéral avec un budget commun significatif ;
  • une Europe à plusieurs vitesses permettant à un noyau de pays d’aller plus loin ;
  • un renforcement du rôle du Parlement européen pour légitimer les choix stratégiques ;
  • une mutualisation accrue des investissements stratégiques (défense, énergie, infrastructures).

La question est institutionnelle et démocratique. Un modèle européen ne peut être crédible que s’il repose sur une légitimité politique renforcée et une participation citoyenne accrue. L’Europe pourrait devenir un modèle, mais à condition d’accepter une transformation profonde de ses référentiels, comme indiqué plus haut, en redéfinissant la prospérité, en refondant le pacte social, en renouvelant ses principes économiques et en réinventant sa gouvernance. Dans un monde marqué par la montée des autoritarismes et l’instabilité climatique, l’Europe pourrait incarner une voie singulière : une puissance de transition, combinant démocratie, justice sociale et soutenabilité écologique. 

La question n’est sans doute plus de savoir si l’Europe peut devenir un modèle, mais si elle peut se permettre de ne pas le devenir…

Conclusion générale : la bifurcation civilisationnelle c’est le défi européen.

L’histoire longue de la Terre révèle une planète dynamique, façonnée par des crises, des transitions et des réorganisations profondes. Les extinctions massives n’ont jamais interrompu la trajectoire du vivant ; elles ont ouvert d’autres configurations biologiques. À l’échelle géologique, la Terre n’est pas fragile : elle est plastique. Rien n’indique qu’un changement climatique majeur mettrait fin à la vie sur la planète. La biosphère persisterait, sous des formes transformées.

Ce qui est fragile, en revanche, c’est la configuration particulière qui a permis l’émergence d’une civilisation technologique globale. Durant l’Holocène, une stabilité climatique exceptionnelle — températures modérées, cycles hydrologiques prévisibles, niveau marin relativement constant — a fourni le cadre dans lequel l’agriculture, les villes et les institutions complexes ont pu se développer. Cette stabilité n’avait rien d’inévitable ; elle résultait d’un ensemble de conditions géophysiques favorables.

Aujourd’hui, une espèce issue de cette histoire est devenue capable d’altérer ces équilibres. Homo sapiens est un agent géophysique : il modifie la composition de l’atmosphère, les cycles biogéochimiques, la biodiversité et les flux énergétiques planétaires. Pour la première fois, une composante du système Terre comprend — au moins partiellement — les mécanismes qu’elle perturbe. La transformation n’est plus aveugle : elle est consciente.

La Terre survivra. Ce qui reste ouvert est la forme que prendra la coévolution entre l’humanité et la planète — et le type de civilisation qui émergera de cette bifurcation. L’enjeu central est donc la capacité d’une civilisation complexe à se maintenir sans dégrader les conditions qui la rendent possible. Dans l’Anthropocène, la puissance de transformation acquise par le vivant atteint un seuil critique : elle exige une capacité de régulation consciente.

Trois trajectoires stylisées se dessinent. Une expansion technologique cherchant à repousser indéfiniment les limites, au risque d’un emballement écologique. Une transition autoritaire planifiée, potentiellement efficace mais politiquement restrictive. Ou une transition démocratique sous contrainte, plus incertaine mais susceptible de concilier liberté et soutenabilité. Aucune de ces voies n’est assurée. La question décisive est politique : une société libre peut-elle intégrer volontairement des limites sans se renier ? Si oui, une modernité écologique démocratique est possible. Sinon, la contrainte environnementale pourrait servir de justification à la concentration du pouvoir.

C’est le défi européen ! 

Alain Grandjean


Notes

  1. L’activité scientifique est essentielle pour la survie de l’humanité. Elle est liée à des institutions, des procédures, une forte indépendance des chercheurs, leur déontologie et à son contrôle. La préservation de ces dispositifs est stratégique et les attaques de l’administration Trump en la matière sont très préoccupantes. Elles sont en tout état de cause délétères pour les Etats-Unis. Voir le livre du conseil scientifique de la FNH. Quelles sciences pour le monde à venir ? Face au dérèglement climatique et à la destruction de la biodiversité ↩︎
  2. L’« intelligence » artificielle est très consommatrice d’énergie; bien employée elle est source d’apprentissage et d’accès à plus de connaissances. Elle peut être et est très souvent, malheureusement , source d’affaiblissement de l’esprit critique et de l’autonomie intellectuelle. ↩︎
  3. Il y a eu des empires et des tentatives impériales dans des sous-parties de l’ Europe (l’empire Byzantin, le Saint Empire germanique puis l’empire austro-hongrois, l’empire carolingien, l’empire ottoman …) et d’autre part des comportements coloniaux de type impérial de la part des pays dominants (l’Angleterre, l’Espagne,le Portugal, la France) mais tout cela n’a jamais fait de l’Europe un empire au sens où le sont la Chine et les Etats-Unis. Dit autrement, l’Europe a voulu être puissante dans le passé, mais sa puissance est restée fragmentée. Après 1945, elle a choisi de privilégier une forme de puissance non militaire, multilatérale, fondée sur l’économie et la diplomatie plutôt que sur la force. ↩︎
  4. Donald Trump n’a pas pu s’empêcher d’évoquer cette justification à l’occasion de sa guerre contre l’Iran. ↩︎
  5. Winthrop, J. (1630). A Model of Christian Charity. Sermon prononcé à bord de l’Arbella ↩︎
  6. O’Sullivan, J. L. (1845). Annexation. United States Magazine and Democratic Review. ↩︎
  7. Wilson, W. (1917, 2 avril). Address to Congress on asking for a declaration of war against Germany. Washington, D.C. ↩︎
  8. La liberté d’expression y est protégée quasi sans restriction par le Premier Amendement de la Constitution, même pour des discours controversés ou offensants, sauf en cas d’incitation immédiate à la violence. En Europe, ce droit est soumis à des limites explicites visant à protéger la sécurité, la dignité et les autres droits fondamentaux, notamment contre les discours haineux. Cette divergence reflète des traditions historiques et philosophiques différentes, entre une approche libertaire et méfiante vis-à-vis de l’État aux États-Unis et une approche équilibrée visant à préserver la cohésion sociale en Europe. Voir Hate speech: Comparing the US and EU approaches ↩︎
  9. Le livre de François Jullien permet de se faire une idée de ces différences. De l’Être au Vivre. Lexique euro-chinois de la pensée, Gallimard (Bibliothèque des idées, 2015). ↩︎
  10. Dans la pensée confucéenne, l’individu n’existe jamais isolément : il est défini par ses relations (famille, hiérarchie, société). Comme l’explique le philosophe Tu Weiming, la personne est un « nœud de relations », non une entité autonome absolue. voir Confucian Thought: Selfhood as Creative Transformation.(State University of New York Press. 1985. ↩︎
  11. Le système politique chinois. Un nouvel autoritarisme.Presses de Sciences Po, 2014 (2e éd. mise à jour 2022). ↩︎
  12. Chine, La revanche de l’ Empire, la fin de l’Occident? Fayard. 2026. ↩︎
  13. Voir Arthur Lassus, Que se passe-t-il en Chine sur le front de la décarbonation ? 2025. ↩︎
  14. Sciences et Civilisation en Chine. Une Introduction. Ed. Philippe Picquier -1999 ↩︎
  15. The China Model. Political Meritocracy and the Limits of Democracy. Princeton University Press. 2016 ↩︎
  16. Voir cette note de l’Institut Montaigne : Chine 2035 : un succès sans entraves ? (pages 102 et suivantes) : et celle de Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « Les opérations d’influence chinoises », Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire, Octobre 2021. ↩︎
  17. The Rise of Modern Chinese Thought. Ed.Michael Gibbs Hill.2023. ↩︎
  18. Id note 3 : Il y a eu des empires et des tentatives impériales dans des sous-parties de l’ Europe (l’empire Byzantin, le Saint Empire germanique puis l’empire austro-hongrois, l’empire carolingien, l’empire ottoman …) et d’autre part des comportements coloniaux de type impérial de la part des pays dominants (l’Angleterre, l’Espagne,le Portugal, la France) mais tout cela n’a jamais fait de l’Europe un empire au sens où le sont la Chine et les Etats-Unis. Dit autrement, l’Europe a voulu être puissante dans le passé, mais sa puissance est restée fragmentée. Après 1945, elle a choisi de privilégier une forme de puissance non militaire, multilatérale, fondée sur l’économie et la diplomatie plutôt que sur la force. ↩︎
  19. Voir le livre dirigé par Alain Papaux et Dominique Bourg : Vers une société sobre et désirable – PUF.2010. ↩︎
  20. Dans cette courte vidéo : Les méfaits de l’innovation contre le progrès ↩︎
  21. Voir cette étude publiée en 2025 dans le Lancet Planetary Health.G. Kallis et al. Post-growth: the science of wellbeing within planetary boundaries.2025 ↩︎
  22. Selon le titre du rapport du Haut conseil à la stratégie et au plan de Thomas Grjebine et al. qui montre que la Chine est devenue un acteur industriel dominant, représentant près d’un tiers de la production manufacturière mondiale. Jusqu’à 70 % de la production industrielle allemande, 60 % de l’italienne et 36 % de la française sont exposés à la concurrence chinoise. Dans des secteurs stratégiques comme l’automobile et les batteries, la Chine exerce une pression systémique grâce à ses coûts bas, ses investissements massifs et ses chaînes de valeur intégrées. Le rapport souligne que les instruments européens actuels (anti‑dumping, droits de douane sectoriels) sont insuffisants et préconise une protection tarifaire générale d’environ 30 % et une dépréciation de l’euro de 20 à 30 % pour préserver la compétitivité et la souveraineté industrielle. ↩︎
  23.  Y compris la remise en cause du « dogme » de l’euro fort, qui défavorise l’économie européenne face aux Etats-Unis et à la Chine. ↩︎

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