La finance peut-elle devenir l’amie du climat ?

25 août 2016 - Posté par Alain Grandjean - ( 3 ) Commentaires

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Financer la transition énergétique – Climat, carbone et argent : un livre à paraître le 22 septembre d’Alain Grandjean et Mireille Martini

Nous avons écrit un livre articulant finance et transition énergétique. Inspiré du rapport Canfin – Grandjean, Mobiliser les financements pour le climat, il propose des solutions pour mettre la finance au service du climat. Cela peut paraître paradoxal ou franchement utopique et nécessite donc une explication [1]

 Le règne de la finance [2] sur l’économie s’est accru et ses modalités se sont diversifiées dans les quatre dernières décennies,  suite à fin du régime de Bretton-Woods et des changes fixes[3]. Les changes flottants, générant chez  les entreprises un besoin de protection contre les variations de change, ont conduit à la mise au point des  produits dérivés sur devises ; ont suivi des produits sur taux, actions, matières premières (agricoles et minérales)  puis est apparue  la titrisation, au début des années 2000, sur fonds d’évolution de la réglementation financière et enfin le trading algorithmique. La finance de marché s’est parallèlement globalement accrue dans le monde au détriment de la « banque à papa » ; c’est  l’essor de la « désintermédiation » qui signifie que les entreprises se financent de plus en plus sur le marché des capitaux (actions, obligations) et de moins en moins via le crédit bancaire. Et c’est aussi l’extension du shadow banking et des structures financières échappant aux réglementations et offrant des rendements « miraculeux » en prenant des risques importants.

Le tournant des années 1970-80  est aussi idéologique ; les politiques économiques tournent la page du keynésianisme et se mettent progressivement à viser un idéal dit « néolibéral » (avec bien sûr plusieurs variantes). La chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’empire soviétique accélèrent le mouvement. L’Union  Européenne adopte l’acte unique européen en 1986, qui se fixe pour objectif l’achèvement du marché intérieur à la fin de 1992[4], puis le traité de Maastricht en 1992. Les institutions internationales (Banque Mondiale, FMI) adoptent le « consensus de Washington » (formalisé par John Williamson en 1989) qui dans les faits affaiblissent la plus grande partie des Etats du Sud, qui doivent se tourner de manière croissante vers la surexploitation de leurs ressources, notamment minérales et fossiles, pour survivre. 

La finance continue à faire ses métiers traditionnels : gestion des paiements, offre de crédit et de financements, collecte et placement de l’épargne, gestion des risques. Mais d’une part en ayant recours à des méthodes mathématiques assez raffinées et d’autre part sur un terrain de jeu très agrandi du fait de l’explosion d’internet et de l’évolution réglementaire (libéralisation des mouvements de capitaux,  décloisonnement des métiers et réglementation facilitatrice). Et enfin en ayant pris du pouvoir : les acteurs financiers dominent assez largement le monde économique…et  le monde politique, par plusieurs voies.  Qu’on pense à  la dette des  Etats et sa financiarisation qui les rend dépendants des marchés, à la pratique des « revolving doors » (passage des élites financières aux postes clefs du privé ou du secteur public dans les cabinets ministériels), à la domination intellectuelle du « paradigme néolibéral » globalement  favorable à l’extension des marchés notamment financiers ou, dernier exemple, aux campagnes électorales aux Etats-Unis, extrêmement coûteuses, qui doivent bien être financées…

Les effets pervers de la financiarisation de l’économie

 On peut affirmer que cette financiarisation a fait croître les risques financiers et environnementaux, directement ou indirectement, et notamment :

1-l’instabilité[5]  des économies et la volatilité[6] des cours des produits qui peuvent être achetés par des acteurs financiers (matières premières, énergie, devises, etc.) 

2-l’exigence de rendement maximal à court-terme qui polarise les  entreprises (dont les dirigeants peuvent être vite remplacés…) sur la performance purement financière sans tenir compte des conséquences non monétaires ou de plus long terme, comme le pillage des ressources …

3-l’éloignement des décideurs par rapport aux  réalités économiques et sociales sous-jacentes à leurs décisions, qui ne sont pas prises en compte dans les raisonnements financiers; la complexité et la non transparence créent une myopie sur les impacts environnementaux et sociaux des décisions…bien utile pour ne pas se poser de questions éthiques.

4-les inégalités de patrimoines et de revenus (à l’intérieur d’un pays et entre pays) ainsi que la provenance de situations de crises pouvant faire tomber ou retomber des populations entières dans la pauvreté ; les très riches ont un impact très négatif sur l’environnement, la grande pauvreté ne permet évidemment pas de s’occuper de la nature…

5-les possibilités et l’ampleur de la  fraude fiscale et des pratiques d’ « optimisation fiscale» ; la disparition des ressources fiscales des Etats entraîne une impossible planification et une faiblesse des Etats face aux entreprises. Les politiques sont au service des entreprises et n’osent exiger  une réglementation environnementale opérationnelle.

Insistons sur deux points clefs. La lutte contre le changement climatique nécessite d’engager des investissements de long terme. Ces décisions nécessitent de la visibilité et une stabilité minimale des prix concernés. L’instabilité de nos économies (théorisée par l’économiste Hyman Minsky), accrue par leur financiarisation, est donc un frein à la transition énergétique. Pour ne prendre qu’un exemple, le yoyo que fait le cours du baril n’incite pas à réaliser des investissements pour économiser le pétrole. La polarisation des acteurs sur le court terme- due au fait qu’un rendement élevé « écrase » les flux financiers lointains- non plus. C’est ce que Mark Carney, président du FSB,  a appelé la tragédie des biens lointains.  Plus subtilement  Nicolas Bouleau montre, dans un article lumineux,  que les  marchés sont devenus fumigènes. Le signal-prix sur un marché très financiarisé n’a plus de sens clair. Un prix du baril élevé (qu’on se souvienne du sommet atteint en 2008 à  148 dollars) n’indique pas nécessairement un risque de pénurie et réciproquement. Dès lors les acteurs sont désorientés et leur décision d’investissement rendue beaucoup plus difficile.

Quant à la    montée des inégalités, des risques de pauvretés  et de la fraude fiscale, elle a aussi des conséquences négatives sur la lutte contre le changement climatique. En effet, elle  démoralise les populations : pourquoi faire des efforts ?  se disent les plus défavorisés, si les riches se comportent comme des voyous (et pire encore avec bonne conscience quand la défiscalisation n’est pas illégale), et si nous sommes toujours plus les dindons de la farce. Or on ne répétera jamais assez que la résolution de  la question climatique et plus généralement environnementale passe par l’acceptation par les classes moyennes et aisées de mesures qu’elles peuvent considérer comme restrictives.

Réglementer la finance pour la mettre au service du climat

Pourtant la finance est indispensable à la lutte contre le changement climatique, tout simplement parce cette lutte suppose des investissements massifs et demande beaucoup d’argent. Mais on comprend que cela ne se fera pas tout seul. Les tombereaux de liquidité que les banques centrales ont créées dans les dernières années n’ont pas alimenté l’économie réelle mais la spéculation sur les matières premières comme le montre Didier Marteau du Labex Refi.

La lutte contre le changement climatique et la transition énergétique supposent donc de s’attaquer à des réformes en profondeur de la finance. Le Brexit en réduisant le pouvoir de la City dans l’Union Européenne est de ce point de vue une opportunité à saisir.

Les mesures à prendre sont bien identifiées dans notre livre, dont nous espérons, comme le dit Nicolas Hulot dans sa préface, qu’il devienne un outil de choix dans le combat contre la crise climatique. Même si nous avons cherché à être aussi réalistes que possibles, certaines paraîtront difficiles à mettre en œuvre : mais Pascal Canfin dans sa postface n’affirme-t-il pas que « toute création est une provocation ». Avons-nous le choix, et  pouvons-nous permettre d’attendre ?

Alain Grandjean et Mireille Martini

Notre ouvrage peut d’ores et déjà être commandé ici

NOTES

[1] Ce post a bénéficié des remarques de Denis Dupré, enseignant-chercheur en finance  éthique et développement durable à l’Université de Grenoble, que nous remercions ici.

[2] Finance au sens large :  activités de prêt de collecte et de placement de l’épargne, d’investissements, de gestion et de couverture  de risques, produits dérivés, qu’elles soient faites par des banquiers au sens strict, des « financiers » ou des assureurs.

[3] Matthieu Auzanneau a mis en évidence le lien entre cet événement majeur et le choc pétrolier de 1973. Voir Or noir, la grande histoire du pétrole, éditions La Découverte, 2015

[4] La Commission prévoyait en ce sens l’adoption d’environ 300 directives pour démanteler les barrières physiques, politiques et fiscales faisant obstacle à la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes (les quatre libertés économiques considérées comme fondamentales pour la doctrine néolibérale).

[5] Comme le montre le nombre de crises bancaires, boursières et monétaires depuis  la fin de Bretton-Woods, voir http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/044000560.pdf et plus récent : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_crises_mon%C3%A9taires_et_financi%C3%A8res

[6] C’est clair pour les matières premières agricoles (voir http://www.economie.gouv.fr/files/directions_services/dgccrf/documentation/dgccrf_eco/dgccrf_eco12.pdf) et le pétrole (voir http://www.wec-france.org/DocumentsPDF/Seminaireaeecfe/12/12_E.Hache-F.Lantz(2).pdf). Dans un rapport pour le G20 de 2011 présidé par sous Hiroshi Nakaso (vice gouverneur de la banque centrale du Japon)  (voir  http://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/G20-Study-Grou-rapport-Nakaso-final.pdf) il est écrit pudiquement : « Lorsque les flux financiers sont importants et s’accompagnent d’un comportement moutonnier de la part des investisseurs, ils peuvent parfois amplifier les mouvements des cours des matières premières et pousser ces derniers à s’écarter temporairement des valeurs compatibles avec les conditions de l’offre et de la demande physiques. »

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3 Responses to “La finance peut-elle devenir l’amie du climat ?”

  1.   Laurent Vincent   2 septembre 2016 à 10 h 50 min

    23 rue de la Lune 75002 Paris

  2.   Laurent VINCENT   2 septembre 2016 à 12 h 07 min

    La réglementation nécessaire de la finance, pour la mettre au service du climat, devra s’imposer aux décideurs financiers économiques et politiques, quand ils seront acculés à voir les choses en face, si possible avant trop tard…
    La finance maitrisée qui pourrait être l’amie du climat, voilà une idée puissante. Ce décideur qui se gaussait d’en être son ennemi, et dont l’audace a manqué, en fait les frais.
    J’ai bien sûr commandé votre ouvrage, et j’ai lu avec beaucoup d’intérêt le rapport Canfin-Grandjean en juin 2015, et le livre « Miser(vraiment) sur la transition écologique », que vous avez co-écrit avec Hélène Le Téno, qui a pu exposer en 2014 devant la commission « environnement-soutenabilité » du mouvement Nouvelle Donne que je participe à animer.

    Cette commission a produit collectivement un document fondateur « 1000 milliards pour le climat » en 2015 , et cet été 2016 un nouveau document programmatique consistant (que je pourrais vous envoyer ultérieurement) sur les solutions de changement de mode de production et de consommation et de gouvernance, et les leviers financiers pour faire face aux bouleversements environnementaux, économiques et sociaux qui sont en acte.

    Je vous sollicite, Alain Grandjean et vous Mireille Martini, en espérant que vous puissiez vous libérer pour intervenir à l’une des tables rondes que nous organisons sur le climat le samedi 24 septembre de 14 à 19h au théâtre de Gennevilliers, qui nous ouvre ses portes.

    Cette table ronde porte sur « Les enjeux du climat, et les solutions pour y faire face; les possibles, les limites » :
    Dans une première séquence, Jean Jouzel nous fait l’honneur de présenter l’état de la science sur l’évolution du climat, pendant que Philippe Descola abordera les rapports différents que l’homme peut entretenir avec la nature.
    La deuxième séquence développera les solutions de changement dans nos modes de production, de consommation et de gouvernance pour y faire face, avec Baptiste Rabourdin (négaWatt), Thomas Pellerin-Carlin (institut J Delors), Arthur Keller (Nouvelle Donne), Cyril Jarny (Enercoop),
    La dernière partie porte précisément sur les leviers de financement de la transition, et votre participation à ces questions sur lesquelles vous avez beaucoup travaillé serait un apport décisif pour avancer des solutions.

    L’esprit de ces tables rondes (sur 5 samedis après-midi, entre fin septembre et fin octobre) est de favoriser l’échange rapide entre intervenants et avec la salle, avec des temps de pause pour tisser les liens, et se concrétisera par la diffusion vidéo et écrite sur les réseaux sociaux de ces échanges et des conclusions qui pourront en être faites.

    Je vous transmettrai sur le mail d’Alain Grandjean quelques documents qui vous permettront de saisir la teneur et la méthode qui anime cette initiative de table rondes citoyennes, et plus précisément le contenu de celle portant sur le climat.

    Je vous remercie par avance de votre réponse que j’espère positive,

    Laurent VINCENT 06 20 45 06 97
    pour le collectif tables rondes citoyennes

    _________________________________________________
    QUI SOMMES NOUS? QUELLE EST LA DEMARCHE? QUELLES SONT CES TABLES RONDES?
    Nous nous sommes rassemblés en collectif d’associations citoyennes, toutes conscientes de l’urgence de faire émerger de nouveaux modes de production, de consommation et de gouvernance que les échéances courtes du réchauffement climatique, de la pénurie en cours des ressources naturelles et de l’énergie, et que les élites économiques et politiques au pouvoir préfèrent ignorer en prolongeant un modèle de croissance qui se heurte à la finitude physique de notre planète.

    Parmi les membres actifs de ce collectif citoyen qui travaille depuis 9 mois sur la mise sur pied de ces tables rondes dans une volonté affichée de partager cette initiative en direction du monde associatif : à l’initiative de quelques individus du mouvement Nouvelle Donne, auxquels contribuent maintenant « Les Jours Heureux-Le Pacte », « collectif pour la transition » (lancement de la journée de la Transition le 24 septembre), « Diem25 » mouvement pour la démocratie en Europe.

    D’autres personnalités issues d’associations, ou universitaires participeront en qualité d’intervenant ou de modérateur, tous à titre gracieux à l’une des 5 tables rondes qui se dérouleront les samedis après-midi :

    * CLIMAT le 24 septembre au théâtre de Gennevilliers : Jean Jouzel (GIEC), Philippe Descola, Thomas Pellerin-Carlin (institut J Delors, Baptiste Rabourdin (négaWatt), Cyril Jarny (Enercoop), François Marot, journaliste, modérateur avec J Jouzel
    Sujet-titre : Les enjeux du climat, et les solutions pour y faire face; les possibles, les limites

    * FINANCE le 1er octobre à la Bourse du Travail (Paris): Roland Pérez (Économistes Atterrés), Jézabel Couppey-Soubeyran (Sorbonne), Jean-Michel Naulot, Lucie Watrinet (CCFD), Michel Crinetz (Collectif Roosevelt), Wojtek Kalinowski (Institut Veblen), Dominique Plihon (Attac), Claude Simon (ESCP), Amandine Albizzati (NEF) et Jean Merckaert (Revue Projet) (option pour Laurence Scialom Paris X); Nicolas Bouleau (ESPC)
    Sujet-titre : régulation financière : quels outils financiers pour la transition écologique et sociale ?

    * TRAVAIL le 8 octobre au Palais de la Femme (Paris 11è): Dominique Méda (Paris Dauphine), Eddy Thoreau (Emmaüs), Jean-Pierre Levaray, Patrick Colin de Verdière (Collectif Roosevelt et Nouvelle Donne), Françoise Bernon (Labo ESS), Patrick Valentin (ATD-Quart-Monde), Guy Demarest (Université d’Orléans), Michel Husson et Pierre-Yves Bulteau (Médiapart);
    Sujet-titre : partage du temps de travail et revenu citoyen inconditionnel

    * DEMOCRATIE le 15 octobre à l’Amphi 3 Panthéon-Sorbonne (Paris 5): Patrick Viveret, Jean-Pierre Hardy (Utopia), Eric Alt (Anticor et Sherpa), Jean-Claude Devèze (Pacte Civique), Jérôme Médeville (Partagir), Alexis Vilanova et Cristina Soler-Savini (DIEM 25), François Rivard (Astrakhan – sous réserve) et François Marot.
    Sujet-titre : démocratie et transparence en Europe ; vers un conseil institutionnel citoyen européen ?

    *AGRICULTURE le 29 octobre (sous réserve) à l’Amphi 3 Panthéon-Sorbonne (Paris 5): Yuna CHIFFOLEAU (INRA, circuits courts), Maxime DE ROSTOLAN (Fermes d’avenir), Membre IRIS (institution des relations internationales et stratégiques) spécialiste des enjeux agricoles. Jean-Louis Caffier, journaliste modérateur
    Sujet-titre : Modes de production, de consommation et de gouvernance agricole – comment opérer massivement la transition vers des pratiques soutenables?

  3.   Loic PENTECOTE   13 septembre 2016 à 17 h 41 min

    Bonjour,
    S’il n’y a, a priori, pas besoin de convaincre de l’intérêt de lire cet ouvrage (encore 10 jours à attendre ! ;-)), pourriez-vous brièvement évoquer ce qu’il apporte en plus, et de quelle façon il complète le rapport Canfin-Grandjean de juin 2015 ?
    Merci d’avance.
    Loïc P.

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