Détruire la nature : est-ce le prix du progrès ?

25 mai 2018 - Posté par Alain Grandjean - ( 6 ) Commentaires

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Les Schtroumpfs Lombard
Tome 21
Credit : Les Schtroumpfs Lombard Tome 21

« Non ce n’était pas mieux avant », « Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez » ces deux livres récents[1] mettent en évidence, statistiques convaincantes à l’appui, que la condition humaine (il s’agit bien d’une vision mondiale) a fait des progrès gigantesques, notamment dans les derniers siècles. L’économiste Jean Gadrey, quant à lui, vient d’écrire dans deux billets successifs que le monde va mieux selon certains critères, et bien mal selon d’autres. Le constat des progrès est en général posé avec le but louable de contrer le pessimisme ambiant (dont on peut penser qu’il coupe les ailes à un engagement plus que jamais nécessaire[2]) et de redonner de l’optimisme ou de l’espoir[3].

Il est pourtant difficile de rester optimiste et même seulement « raisonnablement confiant » face à l’étendue de la crise écologique… que cite bien sûr Jean Gadrey dans son deuxième post. La « Grande Accélération »[4] (voir encadré ci-après) semble plutôt présager un effondrement de notre civilisation, ce que tentent de démontrer les « collapsologues », selon le terme proposé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens… Partant de la conviction que l’effondrement est maintenant inévitable, ils apportent surtout des recommandations sur l’attitude à adopter dans un tel contexte.

La « Grande Accélération »

En 2015, des chercheurs de l’IGBP (International Geosphere-Biosphere Programme) et de l’Université de Stockholm ont publié dans The Anthropocene Review un tableau de bord de 24 indicateurs planétaires.

Ceux-ci mettent en évidence la « Grande Accélération » : à partir des années 50, les indicateurs relatifs aux activités humaines (croissance économique, population, transport, consommation d’énergie, usage de l’eau etc.) connaissent une croissance exponentielle.

Great Acceleration Socio-Economic Trends

Great Acceleration Socio-Economic Trends

Il en va de même pour les indicateurs qui traduisent les modifications du système planétaires consécutives aux activités humaines : hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES), acidification des océans, déforestation, dégradation de la biodiversité etc.

Great Acceleration Earth System Trends

Great Acceleration Earth System Trends

>Source : The Great Acceleration

Pour en savoir plus consultez, le site de l’IGBP sur lequel vous pourrez télécharger les données en format excel, le powerpoint de présentation de chaque indicateur ainsi que le papier de recherche dont le tableau de bord est issu

Y a-t-il contradiction dans les termes ? Faut-il « choisir son camp » entre deux visions du monde ? Ce post vise juste à montrer que les progrès, évoqués dans les livres cités plus haut, et exposés de manière rigoureuse par exemple par Angus Deaton (« prix Nobel » d’économie) dans son excellent livre La grande évasion [5] se sont faits tout simplement « sur le dos de la nature ».

Les « optimistes » sont souvent mal informés de la réalité des dégâts écologiques et/ou survalorisent les progrès environnementaux. Jacques Lecomte, par exemple, évoque le développement accéléré des énergies renouvelables sans voir qu’il est loin de suffire pour réduire les émissions de gaz à effet de serre qui continuent à croître. Johan Norberg, climato-sceptique[6], cite les progrès en matière de pollution locale, bien réels dans les pays « développés » dont les villes sont plus propres que pendant le Moyen-Age ou la révolution industrielle.

Aucun ne voit l’effondrement de la biodiversité, l’accélération de la pollution marine, les désastres écologiques croissants et apparemment ingérables dus aux mégalopoles, la toxicité qui désormais gagne même les lieux les plus « sauvages » de la planète, ou encore le fait que le changement climatique en cours va conduire à des désastres face auxquels il sera difficile de s’adapter, en particulier pour les plus démunis (et à terme pour tous).

Source : Rapport sur les inégalités mondiales 2018 - Synthèse

Source : Rapport sur les inégalités mondiales 2018 – Synthèse

Aucun ne cite l’accentuation des inégalités sociales, qui pourrait être précurseur d’un monde à deux vitesses : une toute petite minorité de très riches capables de s’adapter à une planète appauvrie, et une grande majorité retombant dans la misère.

 

 

Les progrès cités sont bien réels

Sans les paraphraser ni refaire ici la démonstration, je vais me limiter à rappeler les domaines cités par nos auteurs :

  • la hausse de l’espérance de vie à la naissance, et la régulation démographique (nombre d’enfants par femme),

Espérance de vie par grande région depuis 1770.

Espérance de vie par grande région depuis 1770.

Les tendances positives mises en avant dans les ODD

Les tendances positives mises en avant dans les ODD

  • l’amélioration de la santé,
  • la hausse du niveau d’instruction et d’alphabétisation (et l’augmentation de l’âge à partir duquel les enfants travaillent),
  • la réduction de la famine et de l’extrême pauvreté,
  • l’amélioration de la qualité de l’eau, de l’hygiène et de l’assainissement,
  • la conquête des libertés individuelles et de l’égalité des droits,
  • la réduction de la violence.

 

Dans ces domaines les statistiques sont parlantes et je crois reconnues[7]. Je me contenterai ici de recommander aux lecteurs d’y jeter un œil, pour se faire leur opinion.

NB Les progrès cités ne sont appréhendables et visibles que pour le monde dans son ensemble au niveau global et dans une perspective longue au plan historique. Pour certains pays malheureusement, la situation de misère reste tragique ; dans d’autres (comme les Etats-Unis, par exemple) on peut observer des régressions.

Six facteurs déterminants des progrès de la condition humaine »

Si les causes de ces progrès sont bien sûr objet de discussions, on peut citer sans risque d’erreurs ou d’oublis grossiers six facteurs déterminants :

1-La remarquable capacité de coopération de l’espèce humaine.

Si cette capacité a conduit l’humanité à créer des œuvres collectives exceptionnelles, des pyramides égyptiennes aux travaux du GIEC en passant par les cathédrales gothiques, elle nous a également permis de devenir le prédateur le plus dangereux que la Terre ait porté. Il est par exemple maintenant scientifiquement prouvé que les « grands mammifères » ont disparu de notre fait au quaternaire tardif[8].

2-Les progrès scientifiques et plus généralement ceux de nos connaissances.

Les progrès de la science à partir de la découverte de la méthode expérimentale sont fantastiques. Qu’on pense simplement à l’anatomie[9] (dont les progrès si globalement bénéfiques de la chirurgie), à la découverte des microbes et des virus, puis plus tard des anesthésiants. On reparlera plus loin  de l’exemple de la mise au point de la synthèse de l’ammoniac et des nitrates, dont le rôle a été  essentiel dans la disparition de la famine. Mais il ne faut non plus oublier la découverte de l’hygiène par exemple qui est de l’ordre de la connaissance.

3-La démocratie et les progrès des droits de l’Homme.

Ils sont issus d’une prise de conscience et d’une diffusion progressives de valeurs « humanistes », débouchant sur des droits universels de l’homme dont la face la plus évidente est la valeur intrinsèque apportée à la personne humaine, valeur absolument pas reconnue « aux débuts de l’histoire humaine ». Ce mouvement s’étend aujourd’hui aux droits des enfants ; on peut penser qu’il s’étendra aux droits des êtres vivants, voire des écosystèmes ; mais ce n’est pas le cas aujourd’hui dans les faits.[10]

4-La création d’institutions (aux différents niveaux du local au mondial) qui permettent, d’accélérer la circulation de l’information, sa transparence et celle des processus de décision

Grâce à cela, les « protocoles » de lutte contre les « problèmes de toute nature » et la recherche pour y remédier deviennent de plus en plus efficaces. Citons le cas des épidémies où la coopération mondiale a depuis des décennies permis d’éviter des catastrophes comme la grippe espagnole qui a fait à la fin de la première guerre mondiale entre 30 et 50 millions de morts.

Source : https://sciences-critiques.fr/

Source : https://sciences-critiques.fr/


 5-Le déploiement de technologies qui améliorent le confort humain via le recours généralisé aux machines

(puis à l’intelligence artificielle en passant par les automates et les robots) dans la production de biens et services et dans le quotidien.

 

6- L’accès à l’énergie nécessaire pour ce déploiement.

Depuis le début de la révolution industrielle, l’accès croissant à une énergie abondante et peu chère a mené à la consommation « sans limites » de ressources naturelles (puisque l’énergie est nécessaire pour extraire et transformer les dites ressources) ainsi qu’au développement de pollutions de plus en plus difficiles à maîtriser et dont les effets sont de plus en plus difficiles à réparer. Qu’on imagine remplacer les abeilles (et demain tous les pollinisateurs) par des drones est l’indice d’une perte de bon sens qui en dit long sur la distance que nous avons prise par rapport à la nature…

Part des énergies consommées dans le monde - Sources : Carbone 4 +Schilling & al +Observatoire energie + AIE+ BP Statistical Review 2015

Part des énergies consommées dans le monde – Sources : Carbone 4 +Schilling & al +Observatoire energie + AIE+ BP Statistical Review 2015

 

Consommation d’énergie et destruction de nature : les vrais « coûts » des progrès humains

On pourrait être tenté en première analyse de mettre en avant dans cette description synthétique la victoire de l’esprit humain, des Lumières en quelque sorte. Nous allons voir qu’il y a en fait une articulation étroite entre les deux derniers facteurs et les quatre premiers[11].

Premier exemple : l’abolition de l’esclavage[12].

Selon les cours d’histoire classiques, l’esclavage a été aboli en Occident sous la pression des mouvements humanistes. Mais il a été mis en évidence par l’historien Jean-François Mouhot[13] que, sans la possibilité de remplacer la main d’œuvre humaine gratuite par des machines pouvant produire beaucoup plus et progressivement « à pas trop cher » (des esclaves énergétiques pour reprendre l’expression de Jean-Marc Jancovici), la fin de l’esclavage en France aurait été repoussée (Napoléon l’a d’ailleurs rétabli peu de temps après sa première abolition en France, pour des raisons économiques).

Dans cette vidéo, le cycliste Robert Förstemann montre l’effort physique nécessaire pour accomplir le « travail » d’un grille pain. Combien de « Robert » chacun d’entre nous a t-il à sa disposition ?

 

Deuxième exemple, la découverte de la synthèse de l’ammoniac.

S’il est bien démontré (notamment par Amartya Sen) que les famines reculent avec la démocratie, le recours aux engrais chimiques (issus des procédés de Haber-Bosch pour les nitrates), aux pesticides et au machinisme agricole ont joué un rôle décisif[14] dans l’éradication des famines au moment où la démographie humaine explosait.

Dans ces deux exemples, il est clair que le travail humain a été largement remplacé par des machines et des produits chimiques, eux-mêmes demandant de l’énergie pour leur mise au point, leur production, leur commercialisation, leur transport, leur utilisation etc.

Si l’on regarde bien, aucun des progrès cités plus haut n’est concevable sans énergie.

L’assainissement nécessite des barrages, des canalisations des usines de traitement de l’eau (qui elles-mêmes consomment de l’énergie et ont recours à des procédés et des produits chimiques énergivores).

La fin de la violence suppose un « niveau de vie » suffisant et assez partagé pour qu’elle cesse de devenir nécessaire pour survivre et pour « maintenir l’ordre ». Si nos ancêtres dirigeants avaient des pratiques en termes de « punitions » que nous trouvons abjectes (comme par exemple l’idée d’agrémenter une voie romaine de milliers de crucifiés), ce n’était pas nécessairement par sadisme, mais parce que les « damnés de la terre » étaient nombreux, sans rien à perdre et toujours potentiellement prêts à se révolter face à un pouvoir qu’ils auraient vu comme faible.

De la même manière, la réduction du travail des enfants[15] ne peut se concevoir si les machines ne sont pas là pour faire le travail dont les parents ont besoin directement ou indirectement (en particulier pour s’assurer un « minimum vieillesse »). Les progrès de la santé et la hausse de l’espérance de vie à la naissance sont certes dépendants des progrès de l’hygiène, qui demandent intrinsèquement peu d’énergie, mais ne sont accessibles que si la société a la capacité de traiter correctement les déchets (enjeu de l’assainissement évoqué ci-dessus), d’organiser un système médical performant avec des infrastructures (hôpitaux et cliniques) mais aussi une logistique efficace. Tout ceci demande à l’évidence de l’énergie.

Le confort domestique et la vie de chacun d’entre nous sont également dépendants de l’énergie accessible.

Consommation Finale d'énergie en France en 2015 (CGDD).

Consommation Finale d’énergie en France en 2015 (CGDD).

Le graphique ci-contre met, ainsi, bien en évidence le fait que l’énergie est nécessaire à l’ensemble des activités humaines : se déplacer, se chauffer, produire des biens et services, s’alimenter etc. La consommation moyenne d’un habitant de l’Union européenne en 2015 était de 3,2 tep / habitant en énergie primaire (c’est-à-dire en incluant les consommations liées à l’extraction et à la transformation de l’énergie pour la rendre utilisable) et de 2,1 tep/hab en énergie finale[16].

 

Que la croissance de notre « niveau de vie » nécessite de l’énergie se visualise sur les courbes corrélant PIB et énergie (voir l’article dédié à ce sujet sur ce blog), même si le contenu énergétique du PIB varie dans le temps et selon les pays, et même si le PIB est un indicateur insatisfaisant pour évaluer le bien-vivre ensemble ou le bien-être social.

 

En termes plus scientifiques, la hausse de la néguentropie dans la sphère des affaires humaines (i.e. le système limité aux humains) s’est payée par plus d’entropie dans celle des affaires « naturelles » (i.e. le système limité à la biosphère, hors humains). Le déstockage des énergies fossiles de la lithosphère vers la biosphère est une des causes majeures de ce déséquilibre (d’où l’importance de la métrique carbone). L’autre cause, c’est l’excès de pression sur les ressources animales et végétales. Signalons ici les travaux précurseurs de Nicholas Georgescu-Roegen : « La thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (…) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique »[17]. Ces travaux sont aujourd’hui poursuivis, par exemple par Gaël Giraud qui vise à intégrer les résultats de la thermodynamique dans les modèles économiques, ce que les économistes néoclassiques s’abstiennent de faire…

 

Pour autant, ce qui doit se discuter en profondeur, c’est le caractère irréversible ou non de ces dépendances à l’énergie fossile et à la destruction de la nature pour continuer à générer de la « néguentropie ». Pourquoi ne pourrions–nous réduire massivement notre production de déchets de toutes sortes, recourir beaucoup plus massivement à l’énergie solaire (directement ou indirectement) et limiter notre pression sur les écosystèmes ? Bref pourquoi serions-nous condamnés à rester des prédateurs inconscients ? Notre deuxième facteur, cf plus haut, ne saurait en aucun cas être considéré comme une caractéristique de notre « nature ». Si nous ne sommes pas de « bons sauvages » nous ne sommes pas non plus, par nature, de sombres brutes.

Ce vrai coût n’est ni vu, ni ressenti, parce qu’il n’est pas compté et parce qu’il est, autant que possible, « éloigné ».

Nous avons montré dans ce blog, que la comptabilité n’incorporait pas les coûts supportés par la nature, qui ne se fait pas payer pour les services qu’elle rend et ne demande pas réparation monétaire des préjudices qu’elle subit. Ces coûts du progrès ne sont pas comptés et, dès lors, ne comptent pas.

Par ailleurs, nous nous organisons pour éloigner ces nuisances aussi loin que possible de notre conscience et de nos sens.

Source : Rapport ODD 2017

Source : Rapport ODD 2017

La destruction de la faune halieutique est loin de nos assiettes.

La production d’électricité se fait (en Europe) loin des villes ; quand ce n’est pas le cas, et qu’elle est faite à base de charbon, la pollution est telle que les dirigeants même autoritaires comme en Chine sont obligés de la réduire.

 

 

Photo de Marcel Oosterwijk

Photo de Marcel Oosterwijk

Les métaux dont nous avons besoin pour toutes les applications numériques, disséminées dans tous les secteurs de l’économie, ne sont pas issus de mines françaises (les citoyens s’y opposeraient de toutes leurs forces) ; elles ne viennent pas de la planète Mars mais de pays où il est encore possible d’extraire des matériaux car les conditions de vie sont suffisamment difficiles pour que les emplois et ressources financières apportées par l’extraction minière « compensent » les dégradations et pollutions causées par ces dette activité sur l’environnement et la santé.

 

La toxicité foudroyante des pesticides (dont les néonicotinoïdes sont l’avatar le plus récent et le plus puissant, à ce jour) ne nous touchent pas directement (du moins pas à court terme). Et si on s’émeut du sort des abeilles, que comptent-elles dans un bilan où ce qui nous est le plus sensible c’est le fait de pouvoir se faire livrer à tout instant des plats tout préparés par une industrie agro-alimentaire organisée pour notre plaisir immédiat et pour rendre confus les effets négatifs de ses pratiques ? C’est ce que montre le journaliste Stéphane Foucart dans son livre La fabrique du mensonge ? Nous ne devenons sensibles à ces questions que pour des raisons de santé personnelle : quand il est considéré (enfin !) comme prouvé que les perturbateurs endocriniens sont dangereux pour nous, nous approuvons leur interdiction.

Pour autant le sacrifice de la nature n’est pas fatal

Nous avons longtemps considéré la nature comme une source infinie de matières premières et agi comme si la terre, l’océan et l’atmosphère pouvaient absorber sans conséquence toujours plus de déchets et de pollutions. Nous savons maintenant de science sûre que ce n’est pas vrai. Nous savons de science tout aussi sûre que nous ne pourrons migrer sur une autre planète et que les rêves sulfureux des transhumanistes ne tiennent pas debout. Il n’y a pas de planète B. Nous ne sommes pas pour autant condamnés au retour à la bougie. Quand le travail et son coût sont les seuls à compter nous sommes capables de faire des progrès de productivité exceptionnels. Quand nous accepterons de payer à leur vrai prix l’énergie et les services rendus par la nature nous saurons faire des progrès exceptionnels, aussi rapides que les processus actuels de la « grande accélération » (voir ci-dessus).

 

La contrainte énergie en économie

La contrainte énergie en économie

Si nous ne le faisons pas et très rapidement, nous devrons en accepter les conséquences : un monde supportable pour une poignée de riches et intolérable pour l’immense majorité d’entre nous. Est-ce ce que nous voulons collectivement ? Est-ce fatal ? Je ne crois pas. Encore faut-il ne pas s’endormir dans un optimisme de pacotille qui tend à faire croire que l’humanité s’en sortira parce qu’elle s’en est toujours sortie. David Hume a démontré l’erreur logique que comportait le raisonnement par induction. Le passé ne fournit aucune preuve logique sur ce qui va se passer à l’avenir. Ne tombons pas dans le piège et relevons-nous !

Alain Grandjean

Notes

[1] Non ce n’était pas mieux avant, Johan Norberg, Editions Plon, 2016 ; Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez, Jacques Lecomte, Les Arenes, 2017 ; On peut signaler aussi l’excellent petit livre de Michel Serres, C’était mieux avant, Le Pommier, 2017
[2] La perspective d’une catastrophe possible (mais pas certaine) peut être mobilisatrice. L’idée que le pire est certain ne peut l’être : à quoi sert de se battre si le combat est perdu d’avance ? La thèse « catastrophisme éclairé » développée par Jean-Pierre Dupuy est fragile, ne serait-ce que parce qu’elle est difficile à expliquer au plus grand nombre.
[3] « 10 bonnes raisons d’avoir confiance en l’avenir » est le sous-titre du livre de Johan Norberg, que le journal Le Point trouve « revigorant ». Jacques Lecomte est un spécialiste de psychologie positive.
[4] C’est aussi le titre d’un livre (publié en 2016) du grand historien de l’environnement John Mc Neill. Voir sur le site des Harvard University Press
[5] La grande évasion – Santé, richesse et origine des inégalités. PUF, 2106. L’évasion qu’évoque Deaton, c’est la sortie de la misère.
[6] Il est senior fellow du think tank libéral fondé par les frères Koch, le Cato Institute, bien connu pour ses positions climato-sceptiques
[7] Notamment l’ONU dans ces travaux relatifs aux Objectifs de Développement Durable et par la Banque Mondiale.
[8] Aujourd’hui, l’hypothèse de l’extermination quasi complète de la mégafaune, il y a 10 000 ans, par l’humain ne fait plus beaucoup débat chez les paléoanthropologues, aucune autre raison n’étant capable d’expliquer une telle extinction. Une disparition pour des raisons climatiques en particulier, étant acquis que le climat s’est notablement réchauffé à cette période, aurait eu des effets sur un plus grand ensemble d’espèces et sur des espèces de toutes tailles, ce dont ne témoignent pas les fossiles. Voir Bartlett, L. J., Williams, D. R., Prescott, G. W., Balmford, A., Green, R. E., Eriksson, A., Valdes, P. J., Singarayer, J. S. and Manica, A. (2016), Robustness despite uncertainty: regional climate data reveal the dominant role of humans in explaining global extinctions of Late Quaternary megafauna. Ecography, 39: 152–161. doi:10.1111/ecog.01566
[9] Du fait de l’interdiction de la dissection, le célèbre médecin Galien avait fait d’innombrables erreurs, enseignées pendant des siècles et pour l’essentiel corrigées par André Vésale au XIV° s. Mais il a fallu qu’Harvey applique la méthode expérimentale pour comprendre la circulation sanguine, méthode qui fut en médecine théorisée plus tard par Claude Bernard.
[10] Pour en savoir plus sur les dernières évolutions juridiques en la matière (procès climatiques, personnalité juridique donnée à des fleuves etc.), consultez les articles suivants : Justice climatique : en Colombie, une décision historique contre la déforestation The Conversation 20/05/18, ou L’écocide, un concept-clé pour protéger la nature Le Monde 19/05/17. Voir aussi l’initiative du Pacte Mondial pour l’Environnement (sur ce blog ou sur le site de Novethic), les débats en cours autour de la réforme de la constitution (sur le site de Novethic,  du Journal de l’Environnement) et  les mouvements en faveur d’une loi relative au bien-être animal (par exemple ici)
[11] En termes économiques, les quatre premiers facteurs sont relatifs à l’accroissement du capital culturel, social et humain, le cinquième au capital technologique et le dernier au capital naturel. Les adeptes de la notion de développement durable au sens de la « soutenabilité faible » du terme   pensent qu’il y a substituabilité entre ces capitaux ; les adeptes de la soutenabilité forte (dont fait partie l’auteur de ces lignes) sont convaincus qu’ils sont complémentaires. On ne remplacera jamais l’air que respire les êtres humains par un composé artificiel…
[12] Certes l’esclavage existe toujours dans le monde ; notre propos ici est de revenir sur les causes de son abolition juridique en Occident au XIX°S.
[13] Des esclaves énergétiques : Réflexions sur le changement climatique, Jean-François Mouhot, Champ Vallon, 2011
[14] C’est d’ailleurs ce qu’écrit Vaclav Smil dans son livre de référence sur la révolution agricole. Enriching the Earth. Fritz Haber, Carl Bosch, and the Transformation of World Food Production. Vaclav Smil.The MIT Press.Cambridge, Massachusetts.London, England
[15] qui existe toujours même s’il baisse : le rapport 2017 sur les ODD note ainsi qu’au niveau mondial la proportion d’enfants (de 5 à 17 ans) travaillant était passée de 16% en 2000 à 10% en 2012.
[16] Sources : les tableaux sur l’énergie sont téléchargeables ici. Les tableaux sur la population ici
[17] Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy law and the Economic Process, Harvard University Press, 1971.
 

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6 Responses to “Détruire la nature : est-ce le prix du progrès ?”

  1. Personne n’a jamais controlé ou orienté la marche « progressiste » de notre histoire. C’est un processus froid, souvent cruel (colonisation, esclavage, exode rurale) qui s’est fait contre les hommes et non par les hommes.

    Marx expliquait que le patron n’est pas le maitre du capitalisme mais son sujet. Qu’il cesse de vouloir etre patron, de regler sa vie sur le systeme productif, de s’inquieter pour son capital, et il devient un clochard, un rien du tout.

    Ce ne sont pas les hommes qui dirigent et commande au progres du systeme. Ce sont les machines qui dictent l’evolution et la progression des structures sociales. Parce qu’ils existent des systeme qui sont energetiquement plus efficace, les hommes finissent par devoir regler toute leur vie autour de ces systemes, ou disparaitre en tant que groupes humains.

    Ca n’est pas l’homme qui a domestique le ble, mais le ble qui a massivement mis au travail les hommes et les a oblige a vivre en cités. Parce qu’il y’a vait la possibilite d’une telle domestication des plantes, il n’y avait pas vraiment le choix. C’est d’ailleurs meme arrivé sur un autre continent sans aucun lien avec l’eurasie, et d’autres plantes. Cité, dure labeur, epidemies, organisation militaire et guerres.

    Celui qui refuse le ble ne peut le faire que si il est isole du reste du monde, et aujourd’hui tout le monde ou presque est sous son regne. Pareil pour l’industrie et le petrole.

    Mais croire comme les optimistes que c’est un progres, c’est a dire une marche vers une destination, est pathetique.

    Ca n’est qu’un feu de paille. Un feu de ble, qui epuise la terre puis un feu de petrole, qui epuise l’air et le reste.

    Le berceau de l’agriculture n’est aujourd’hui plus qu’ un desert en proie incessante aux guerres. Demain le monde sera un desert et nous ne ferons rien qui vaille sur Mars.

    Il n’y a rien a attendre d’une prise de conscience globale et d’un systeme qui se sauve consciemment. Ce systeme est aveugle, tiens par de pure rapport de force aveugle, des opportunismes qui ne lacheront pas sous les coups de boutoir de la morale ecologique.

    Seul des gens se preparant individuellement ou en petits groupes a autre chose concretement, a construire une intelligence et une pratique ecologique permettront de faire germer autre chose. Il existe cette dimension de sacrifice chez l’homme. Car beaucoup sont conscient de ne vivre que pour le futur et la beaute du monde et ne trouve de « bonheur » que dans la preparation d’un futur vraiment desirable et d’une nature encore plus belle.

    •   Alain Grandjean   28 mai 2018 à 17 h 12 min

      @kervennic Merci pour ce commentaire que je ne suis pas sûr de comprendre complètement, cependant. La constatation des progrès cités n’est pas la preuve d’une « marche progressiste de l’histoire »; je réfute cette idée à la fin en parlant précisément de l’impasse logique de l’induction (qui fait prolonger les tendances qu’on choisisse celles qui nous font voir un progrès ou celles qui nous disent qu’on va à l’effondrement). De mon côté je suis optimiste, mais pas que du seul fait de ce constat ni par simple induction, mais développer mes autres raisons ce serait un gros travail dans lequel je ne me suis pas lancé. Cela étant je ne crois pas que le blé nous contraigne pas plus que le charbon (il a été montré qu’ en Inde les habitants ont vecu pendant des siècles à cote de mine de charbon, sans rien en faire : il a fallu que les anglais débarquent (c’est sauf erreur,expliqué dans le livre d Andréas Malm « l’anthropocène contre l’histoire ». Je crois que les hommes font l’histoire et ne sont pas que des « robots », il y en a mille preuves.
      Autre point vous dites que « le système est aveugle » , quel système? et pourquoi opposer (ce que je comprends que vous faites?) la prise de conscience globale et les actions de petits groupes; les uns nourrissent les autres,non? a moins que vous ne pensiez que le « système  » s’effondrant il n’y a rien à espérer de ce côté-là? Bien à vous. AG

  2. Bonjour,

    Détruisons-nous ou transformons-nous la nature?

    Les progrès de la science indiquant notre impact écologique montrent dans le même temps que la nature (les habitats, espèces, climats… le biotique et l’abiotique) a toujours changé dans l’évolution. Quand l’humain exploite une surface, il n’y a pas « rien » derrière (voir le débat sur les « nouveaux écosystèmes » depuis une 10aine d’années). L’Europe est par exemple une terre assez densément peuplée et largement exploitée depuis un millénaire, pour autant les Européens n’ont pas la sensation immédiate de vivre dans un désert où il n’y aurait que des villes entourées de décharges. Ils vivent dans une nature effectivement appauvrie en diversité depuis le Néolithique (mais qui avait aussi été appauvrie en diversité un peu avant, par l’épisode de glaciation, rappelant que cela bouge tout le temps au plan local). Cette nature est assez « jardinée » et dispersée, un peu muséifiée par endroit, mais finalement cela convient à beaucoup, qui passent de toute façon 90% de leur temps en environnement urbain très artificiel et se satisfont de 10% de respiration dans des petits patchs naturels plus ou moins aménagés. En plus nous évitons désormais de nous reproduire trop, donc hors immigration, le déclin démographique ne pousserait pas les Européens à augmenter l’emprise surfacique. on se deamnde donc si l’Asie, l’Afrique les Amériques ne vont pas évoluer comme nous, des systèmes plus denses à nature changée et appauvrie, mais pas complètement détruite.

    Après il y a l’écologie de la limite : non pas la nature comme objet de conservation en péril (c-dessus), mais la nature comme ressource exploitable en quantité limitée. Là-dessus, on ne doit peut-être pas balayer trop vite la question de l’évolution technologique comme « rêve sulfureux transhumaniste ». Il n’y a pas de raison de se représenter la technologie comme croyance, on ne sait pas si telle ou telle trajectoire technique va progresser ou stopper (ou, moins probablement car la technique cumule savoirs et expériences, régresser). Mais on peut se dire que confronté à une limite, Homo sapiens semble s’ingénier à la dépasser (l’impulsion est à chercher une solution technique) et que dans l’arsenal des connaissances actuelles, il y en a certaines qui ont des potentiels de développement pour un certain temps (on pense par exemple à la biologie moléculaire et à ses outils puissants en santé, agriculture et solutions biomimétiques, au complexe numérique-robotique-IA en industrie ; et même à l’énergie, où la transition post-carbone est certes modeste et lente, mais laisse penser que le vent, le soleil, l’eau, la biomasse, l’atome pourraient finalement receler une puissance totale exploitable supérieure à ce que mobilise l’humanité aujourd’hui).

    Bien sûr, le discours de la croissance rapide (les humains seront 15 milliards, les plus pauvres vivront comme les plus riches dans 2 générations, le taux de retour de 5 ou 10% est normal en finance et l’économie « réelle » doit tendre vers cela, etc.) n’est pas tenable. Mais ce discours n’est-il pas déjà un épouvantail (pour les contestataires) ou un voeu pieux (pour les bureaucraties dirigeantes) ? Les pays pauvres ont des fortes croissances car ils partent de systèmes ruraux à la productivité déplorable, mais n’est-ce pas une phase de transition? Au lieu du capitalisme déchaîné de la critique écologiste (celui qui mène à l’effondrement dont sont friands les nouveaux collapsologues), est-ce qu’on ne va pas vers un capitalisme finalement apaisé, vieillissant, retrouvant une croissance modeste pré-20e siècle, cherchant des perfectionnements techniques dans la sphère déjà artificialisée, dégradant certes la nature comme ressource et comme diversité, mais un rythme plus faible une fois passée la transition rural-urbain et agricole-industriel ?

    Au plaisir de lire vos réflexions toujours stimulantes.

    •   Alain Grandjean   30 mai 2018 à 13 h 09 min

      @CFC merci de ce commentaire, qui m’inspire quelques remarques. Bien d’accord avec le fait que la nature n’a cessé de bouger et d’être anthropisée et qu’ en Europe l’équilibre semble presque trouvé. Presque seulement car la biodiversité s’effondre (sous les coups de boutoir des produits chimiques et de l’artificialisation des sols qui continue) et parce qu’une grosse partie de notre « empreinte écologique » est hors frontières. Pour le carbone c’est démontré et calculé (notre empreinte moyenne croit alors que nos émissions sur le territoire baisse) mais je suis convaincu que c’est la meme chose pour bien d’autres critères. ce qui se passe hors Europe et plus globalement ne peut laisser croire qu’on va aller tranquillement à la solution que vous décrivez. les rapports du GIEC et plus récemment de l’IPBES ne laissent pas de place à cette hypothèse; il va bien falloir changer de route! (voir https://www.ipbes.net/ et cet article https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/03/23/sur-tous-les-continents-la-nature-et-le-bien-etre-humain-sont-en-danger_5275433_3244.html?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook)
      Concernant la technologie vous avez raison, elle a sa place et l’aura toujours; très sincèrement je ne confonds pas les avancées technologiques souhaitables et les « délires transhumanistes » (qui imaginent tout et le reste, sans aucune limite ni raison) ; cela étant je pense qu’il faut éviter de faire croire que la technique- seule- va nous sauver, pour deux raisons. La première c’est que la technique par elle-même n’a aucune raison de se préoccuper de la nature, elle est développée principalement par des entreprises pour satisfaire les désirs de leurs clients tout en rémunérant les parties prenantes. il faut une régulation pour qu’elle fasse autre chose ou qu’elle tienne compte des limites écologiques tout en faisant ce pourquoi elle est faite. deuxièmement elle consomme tjs plus d’énergie (les objets connectés vont couter bcp en énergie) et bis repetita on ne passera pas « spontanément’ à une énergie décarbonée en quantité suffisante ….l’efficacité énergétique n’a pas de raison de se developper spontanément (il y a encore bcp d’énergie accessible « à pas cher » dans le monde.
      pour finir j’ai bien l’espoir qu’on finisse par domestiquer nos machines et le capitalisme , j’ai meme écrit quelques pages là-dessus (https://alaingrandjean.fr/2017/09/14/capitalisme-responsable-de-destruction-de-biosphere-de-lexplosion-inegalites/) ; mais je pense qu’il faut se bouger pour y arriver et faire des réformes assez profondes.
      bien à vous. AG

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