Articles de presse Archives - Chroniques de l'Anthropocène

  Articles de presse

Cette page regroupe certains articles que j’ai publié ces dernières années. La liste n’est pas exhaustive. En cas de souci avec le droit à recopier ces lignes ici, n’hésitez pas à me contacter, j’enlèverai l’article immédiatement.

  Argus Media Juillet 2016 – Pour un corridor carbone en Europe

Retrouvez cette interview ici.

  Politique Internationale no 152 – La transition, un projet de relance

Retrouvez cette interview ici.

  La relance, oui, mais une relance verte

Retrouvez ici ma chronique dans AlterEcoPlus du 5/9/2016.

  Revue Variances n°54 – Comment financer la transition énergétique ? Mars 2016

Voir aussi le papier de Gaël Giraud, dans le même numéro : Le climat et la macro-économie : comment surmonter le divorce ?

 

  BFM : Après l’accord climat, le financement. Interview d’Alain Grandjean – février 2016

Voir la publication initiale ici.

Diplômé de l’École polytechnique, Alain Grandjean est co-fondateur et associé deCarbone 4, cabinet de conseil en stratégie carbone. Également membre du comité scientifique de la Fondation Nicolas Hulot (FNH), celui qui se définit lui-même comme un économiste «engagé et sensible aux données factuelles», a remis au président de la République, en 2015, un rapport co-signé avec avec Pascal Canfin, intitulé «Mobiliser les financements pour le climat-Une feuille de route pour financer une économie décarbonée». Il répond à nos questions sur les enjeux financiers liés à la réussite de la transition énergétique.

Quel est votre sentiment sur les résultats de la COP21, que ce soit sur l’objectif déterminé mais aussi sur le financement ?

La COP21 est un gros succès diplomatique, qui fait avancer la résolution d’un problème mondial extraordinairement complexe. Il reste cependant encore beaucoup à faire, notamment sur le financement. Certains des pays du «Sud» pointent le fait que ce sont les pays développés qui ont, non seulement émis en majorité les gaz à effet de serre, mais que c’est grâce à cette énergie qu’ils ont pu se développer. Ils s’estiment victimes et réclament des compensations.

Les pays riches ont accepté de dépasser, après 2020, les 100 milliards de dollars annuels d’aide aux pays pauvres. Est-ce une condition suffisante ?

C’était une condition nécessaire pour qu’il y ait un accord et pour que les pays les plus vulnérables limitent chez eux les conséquences du changement climatique qui est en cours. Il reste à négocier la part de ces 100 milliards qui ira précisément à aider ces pays à s’adapter à ce changement climatique. Ces montants ne suffiront pas sur le volet «atténuation du changement climatique», pour lequel les montants en jeu sont bien plus importants. Mais ils devront venir aussi de l’épargne des ménages des pays du Nord et du Sud qui en ont les moyens. Ce n’est pas aux États de tout faire. Il faut arriver à réorienter l’utilisation des revenus vers plus d’épargne, donc d’investissement et moins de consommation. L’argent public doit être utilisé aux bons endroits, pour maximiser l’effet d’entraînement des financements privés.

Qui doit participer au financement de la transition énergétique ? À combien l’estimez vous ? 

Tous les secteurs d’activités et tous les acteurs ont des impacts sur le climat, pour la simple raison que 80% de l’énergie utilisée dans le monde émet du CO2 qui est un gaz à effet de serre et que personne ne sait se passer d’énergie.

Les acteurs financiers (banques assurances et fonds d’investissements) doivent mobiliser les ressources qu’ils collectent (ou qu’ils créent, pour les banques) pour financer des solutions bas-carbone et en particulier les infrastructures qui conditionnent l’économie. En ordre de grandeur on parle pour le monde de 5000 milliards de dollars par an. Soit un tiers de l’investissement et près de 10% du PIB mondial.

Les acteurs publics doivent introduire des régulations qui incitent les acteurs à «flécher» leurs financements. Ils doivent faire en sorte de montrer l’exemple et d’orienter les acteurs privés pour ce qui dépend d’eux : les financements de banques de publiques (comme la Caisse des Dépôts, qui s’est pleinement engagée dans la transition énergétique et écologique) et des banques de développement comme l’Agence Française de Développement qui a défini des règles de financement qui indiquent que 50% de ceux-ci doivent être faits avec des co- bénéfices climat. Si on souhaite que l’argent des investisseurs aille vers des investissements non nuisibles et favorables au climat, il faut le faire exprès, le flécher.

Il faut des règles, une méthode pour corriger les défaillances de marché.

Quelles sont les priorités ?

La décarbonation de l’énergie et la baisse de l’intensité énergétique de l’économie. Les secteurs immédiatement les plus concernés sont l’habitat le transport et l’énergie. Il faut rapidement cesser d’installer des centrales à charbon dans le monde, -Il existe encore des projets de construction-, et tout faire pour limiter les besoins énergétiques.

C’est-à-dire mettre en œuvre l’efficacité et la sobriété énergétique. Car l‘efficacité ne suffit pas sans modification du comportement ; en économie on parle d’effet rebond. Dans nos pays, la priorité est vers le chauffage et les déplacements. Des solutions existent dès maintenant il faut accélérer la cadence.

Par ailleurs il faut arrêter nos gaspillages, notre consommation irraisonnée et réduire notre consommation de viande rouge qui est émettrice de méthane et il faut faire des efforts sur tous les GES !

Pour les pays en développement la clef est d’entrer le plus vite possible dans un modèle de développement «post-fossile», en s’appuyant sur les énergies renouvelables et des infrastructures bas-carbone. Les aider, dans ce cas, ne veut pas dire dupliquer les solutions que nous avons utilisées, mais trouver celles adaptées aux enjeux et spécificités locales.

Ceci est un élément fort d’innovation. Le monde demain n’est pas celui d’aujourd’hui ni d’hier. Il faut s’orienter vers l’avenir !

Quels sont les risques majeurs ?

Qu’on n’aille pas assez vite et que l’énergie dont nous disposons encore assez abondamment soit gaspillée au lieu d’être investie dans la bonne direction. On se préparerait alors une double peine. D’une part un monde «à 4 degrés» est un monde hostile pour l’humanité, hautement conflictuel, avec des crises alimentaires aigües et des migrations massives. D’autre part, un monde qui a dilapidé ses ressources n’a plus les capacités d’intervenir rapidement et efficacement sur les lieux de crise majeure (climatique ou autre) qui se seront multipliés.

Doit-on on inclure au prix de l’énergie payée, l’ensemble des coûts cachés (pollution, maladies, émissions carbone, surveillance, etc.) ?

Oui en raison du principe pollueur payeur et parce que c’est le meilleur moyen d’inciter les acteurs à réduire ces coûts. Si je dois payer le CO2, qui est un déchet, que j’émets, je suis incité à en émettre moins. Et cela crée un intérêt économique pour ceux qui peuvent me faciliter la tâche en me vendant des services ou des produits moins carbonés (leur acheter me permettra de réduire mon coût au CO2).

C’est le donc consommateur qui paye au final ? Peut-il l’accepter ?

Cela créé -toutes choses égales par ailleurs- une hausse des prix unitaires des énergies fossiles, qui peut être compensée progressivement par une baisse des volumes achetés, ce qui est le but recherché. Nous assisterons à des changements de valeurs, mais sur la durée, sur des générations. Le meilleur exemple est celui du prix des carburants. Leur coût élevé a permis aux consommateurs de faire attention et aux industriels de développer des moteurs plus sobres. Ca a fonctionné !

  Finance & Gestion : Pourquoi et comment compter le carbone dans le financement projet ? Janvier 2016

  Télérama : La vie sans pétrole, c’est possible – Octobre 2014
  Le Nouvel Obs : CONFERENCE ENVIRONNEMENTALE. Transition énergétique : investir plus pour consommer mieux – septembre 2014

Par Alain Grandjean, économiste

LE PLUS. La transition énergétique, c’est le passage des énergies fossiles (gaz naturel, pétrole, charbon) aux énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque, etc.). Comment la financer ? Et surtout, comment la rendre moins chère ? Démonstration d’Alain Grandjean, économiste, avec Corentin Sivy, Benjamin Thibault et Alexandre Wagner, experts en énergies renouvelables.

La transition énergétique doit nous mener d’un monde qui consomme toujours plus d’énergie majoritairement carbonée (charbon, pétrole, gaz) à un monde qui consomme moins d’énergie et des énergies décarbonées.

panneauxsolaires

En Allemagne, une expérimentation de source d’énergie à base de plantes (OBERHAEUSER/CARO FOTOS/SIPA)

Or, nos émissions de gaz à effet de serre et notre consommation d’énergie sont souvent contraintes. Pour les réduire, il faudra rénover les logements, produire des véhicules plus sobres, développer des énergies renouvelables. Investissements massifs qui contribueront à la sortie de crise, créant de nombreux emplois et réduisant notre déficit commercial, dont l’importation d’énergie représente 90%, mais qui seront lourds. 

Diminuer leur coût est donc essentiel. Comment faire ? 

Une électricité verte 30% moins chère, c’est possible

Prenons l’exemple de la production d’électricité. Si pour les énergies fossiles, le coût du combustible peut représenter 80% du coût du MWh, pour les énergies renouvelables et les économies d’énergie, c’est l’inverse. Ce sont les coûts d’investissement et de financement qui pèsent jusqu’à 80% du coût.

Si les coûts d’investissement ont fortement baissé ces dernières années, il n’en est pas de même pour le financement. Or, faire baisser le coût du financement de 10% à 5%, une rentabilité moins excessive que les exigences financières actuelles, diminue le coût de l’électricité verte de 30% !

Cela rendrait supportable pour les consommateurs l’atteinte des objectifs de la France en matière d’énergies vertes. Faire baisser le prix du MWh solaire de 200 euros à 140 c’est réduire la contribution au service public de l’électricité (CSPE), pour une puissance installée d’1,5 GW par an, de 2,2 milliards d’euros sur 20 ans.

 Une banque spéciale pour financer la transition énergétique

Pour diminuer le coût du financement, trois mesures sont proposées :

– L’instauration d’un cadre réglementaire stable, dont les évolutions puissent être prévisibles, réduira la prime de risque.

– La création d’une banque de la transition énergétique qui se financerait à taux très bas auprès de la Banque européenne d’investissement, d’une banque publique française comme la Caisse des dépôts et consignations, voire de la Banque centrale européenne permettra d’offrir un financement à moindre coût et qui facilitera le financement des nouvelles technologies. 

– La création d’un fonds de garantie réduira le coût du risque pour les banques commerciales.

C’est ainsi que sera vraiment lancée la transition énergétique. Nous attendons un signal fort en ce sens dela conférence environnementale.

 

  ParisTechReview : L’introuvable mix énergétique idéal – Juin 2014

 Alain Grandjean / Associé, Carbone 4 / June 29th, 2014

Le mix énergétique, c’est la répartition des différentes sources d’énergies primaires consommées pour la production des types d’énergie utilisés dans un pays donné. Pour différentes raisons allant de la disponibilité des ressources aux politiques de lutte contre le changement climatique, les mix énergétiques nationaux sont appelés à évoluer dans les prochaines décennies. Mais le poids de l’histoire ainsi que les coûts politiques et économiques de cette évolution la rendent difficile. Quelles sont les pistes les plus sérieuses? 

ParisTech Review – Existe-t-il dans le monde aujourd’hui un mix énergétique idéal?

eoliennesAlain Grandjean – Aucun mix énergétique au monde ne prend suffisamment en compte les problématiques climatiques. De ce fait, aucun n’est idéal. Principal coupable : notre forte dépendance aux énergies fossiles. Plus de 80% de notre énergie en provient. Or ces ressources présentent deux grands défauts. D’une part, elles émettent une grande quantité de CO2 lors de leur combustion, ce qui constitue l’une des principales causes du réchauffement climatique. D’autre part, leur quantité n’est pas infinie. Avec bientôt neuf milliards d’individus sur terre, il risque d’y avoir un sérieux problème. La raréfaction du pétrole a d’ores et déjà une conséquence majeure : l’augmentation de son prix et un impact économique et social considérable sur les familles les plus pauvres. Et nous n’en sommes qu’au début. Demain, ce sera le tour du gaz, puis du charbon. L’ensemble de ces considérations doit nous inciter à faire évoluer le mix énergétique actuel.

Certains pays, cependant, sont moins dépendants que d’autres des énergies fossiles. Peuvent-ils être pris comme modèle?

Des pays comme la France ou la Suède disposent, il est vrai, de centrales hydrauliques et de centrales nucléaires pour leur production d’électricité. Ils sont donc dans une moindre dépendance des ressources fossiles. Mais l’électricité ne représente aujourd’hui, dans les pays développés, qu’un peu plus d’un cinquième de la consommation d’énergie totale et ces pays ont toujours besoin de pétrole pour les transports et de gaz pour produire les engrais. Par ailleurs, la pétrochimie qui est utilisée par un grand nombre d’industries (matières plastiques, fibres synthétiques, polyester, nylon, médicaments, cosmétiques) est à base de pétrole.

Pourquoi utilise-t-on aujourd’hui autant le pétrole?

L’avantage du pétrole est qu’il présente une densité énergétique élevée. Il est donc très facile d’usage pour le transport de personnes et de marchandises. Sans parler du transport aérien pour lequel il est encore indispensable. En revanche, son utilisation pour le chauffage des bâtiments est un choix aberrant. Il existe bien d’autres solutions comme le gaz, l’électricité, le bois et les énergies renouvelables etc. Il est grand temps aujourd’hui de songer à substituer le pétrole dès lors qu’on en a la possibilité. L’une des priorités est d’apprendre à s’en passer afin de se préparer à la diminution des stocks. Le prix du baril ne cesse de croître. En 2008, il a grimpé jusqu’à 148 dollars. Aujourd’hui, malgré l’arrivée des hydrocarbures non conventionnels il reste supérieur à 100 dollars! Et il ne baissera pas de façon significative, pour une raison très simple : la disponibilité des ressources dépend directement des prix. Certains gisements exploités aujourd’hui ne seraient pas rentables avec un prix de marché de moins de 70 dollars le baril...

Par ailleurs, nous ne sommes pas à l’abri de chocs géopolitiques susceptibles de créer de fortes tensions sur l’approvisionnement. Les pays non-producteurs doivent d’autant plus s’en préoccuper, qu’ils ne feront pas partie des bénéficiaires de la dernière goutte de pétrole : les pays producteurs la garderont pour leur propre consommation.

Est-ce pour cette raison que l’on assiste à un recours croissant au charbon? Quels en sont les avantages et les inconvénients?

Encore abondant, le charbon demeure une ressource peu chère à produire. Le recours au charbon s’explique aussi par la baisse de son prix sur le marché mondial, conséquence en particulier de l’explosion de la production de gaz de schistes aux Etats-Unis qui rend disponible pour l’exportation des quantités importantes de charbon. De plus, sa présence est mondialement assez bien répartie.

Certes 60 % des réserves mondiales sont situés dans quatre pays seulement (Chine, États-Unis, Inde, Russie) qui ne représentent ensemble que 27% de la superficie des terres émergées et n’abritent que 40 % de la population mondiale), mais on en trouve dans presque tous les pays en plus ou moins grande quantité. Enfin, son impact négatif sur l’environnement n’est pas encore pris en compte dans les calculs économiques. Tout cela contribue à expliquer le recours croissant au charbon, principalement dans la production électrique où le pétrole tient un rôle marginal. Cependant, dès lors que la lutte contre le changement climatique deviendra une réelle priorité au niveau mondial, il faudra bien réduire, aussi, notre recours au charbon.

Quels sont les différents modèles de mix énergétique dans le monde, leurs avantages et leurs inconvénients?

Les choix de mix sont liés au niveau de développement des pays. Ainsi, au sein des pays émergents ou développés, le recours au pétrole reste ultra majoritaire dans le domaine du transport (à l’exception du Brésil qui utilise davantage de biocarburant grâce à la canne à sucre).

En revanche, pour la production d’électricité, chaque pays opte pour un mix singulier en fonction des ressources accessibles sur son territoire et suivant le coût relatif des énergies importées. La faiblesse relative du coût du charbon pousse certains à l’utiliser, même s’il n’est pas produit localement. Le charbon assure en moyenne 40 % de la production mondiale d’électricité, mais cette proportion atteint 70 % en Inde et 80 % en Chine. Il prédomine aussi dans des pays comme la Pologne, les États-Unis ou l’Australie.

Dans d’autres pays, comme la Norvège, le Brésil, le Venezuela ou le Canada, l’hydraulique est très développé. En France, en Suède, en Belgique et en Ukraine, le nucléaire prédomine pour la production d’électricité. Ailleurs, la plupart du temps, le mix est très diversifié (charbon, gaz, hydraulique, nucléaire).

En ce qui concerne les pays les plus pauvres, ceux-ci ont encore un recours important au bois comme source de chauffage et de cuisson, ce qui contribue à la déforestation, nuisible au plan biologique comme au plan climatique. Mais leur consommation est inférieure aux pays développés. Si en Europe nous consommons en moyenne quatre tonnes d’énergie équivalent pétrole (TEP) d’énergie primaire par personne (contre huit tonnes aux Etats-Unis), les pays les moins développés se situent sous la barre d’une TEP.

Quant aux nouvelles énergies (biomasse, éolien, solaire, géothermie, et énergie marine), elles commencent à sortir de la marginalité. Les énergies renouvelables présentent plusieurs avantages décisifs sur la durée : un faible coût d’exploitation (le vent, le soleil nous sont offerts par la nature), une empreinte carbone limitée et de faibles risques industriels. En revanche, elles restent lourdes en termes d’investissement et, pour l’éolien et le photovoltaïque, ne peuvent assurer une continuité d’approvisionnement sur le réseau électrique.

Pourquoi les Etats tardent-ils à faire évoluer leur mix énergétique? Est-ce si compliqué politiquement? Économiquement?

Pour de nombreux Etats, il est très compliqué politiquement de pénaliser l’usage du pétrole, synonyme de mobilité et de liberté. Taxer le pétrole, mettre des normes et des règlements qui en réduiraient la consommation, reste très difficile.

Les subventions au pétrole sont encore très importantes (de l’ordre de 200 milliards de dollars dans le monde par an selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie). Elles sont particulièrement élevées dans les pays producteurs. Même en France, nous avons pu constater la difficulté à faire émerger une taxe carbone, pourtant nécessaire pour réduire l’usage des  énergies fossiles. En ce qui concerne l’utilisation du charbon dans la production d’électricité, ce choix peut sembler avantageux en raison de la faiblesse de son coût. Ainsi, réduire son poids, c’est augmenter à court terme le prix de l’électricité. Une option difficile à défendre au plan politique, même si elle est indispensable à terme. Dans certains pays producteurs comme la Pologne, cette réduction est encore plus complexe. Le charbon y est, de surcroît, un gage d’indépendance nationale et représente des milliers d’emplois.

La marge de manœuvre est donc étroite. Comment, malgré tout, faire évoluer les mix énergétiques?

Il faut d’abord convaincre les populations de l’impact négatif des options actuelles sur le climat et l’environnement. En Chine, par exemple, où les habitants souffrent physiquement de la pollution, l’opinion est sensibilisée et le gouvernement s’active à remplacer ses centrales au charbon les plus polluantesCela a permis aux autorités d’inscrire dans le dernier plan quinquennal chinois des objectifs de décarbonisation ambitieux et inédits. Aux Etats-Unis, les problèmes de cyclones et de gelées permettent d’ores et déjà de faire avancer le débat public. En France, les évolutions sont plus difficiles car nous avons un pays encore « protégé des dieux » en matière climatique. Mais le dernier rapport du GIEC indique bien que l’élévation de la température terrestre relevée depuis le milieu du XXe siècle est bien le fait de l’accumulation des gaz à effet de serre d’origine humaine. D’ici à 2050, un été sur deux sera caniculaire. Cela se traduira par de lourdes pertes de productivité pour l’agriculture. Même la France va devoir continuer à agir. Elle a d’ailleurs pris un engagement de réduction de ses émissions par un facteur 4 à horizon 2050 par rapport à 1990, dans une loi d’orientation de la politique énergétique. La condition sine qua non est que ces changements soient perçus positivement par la population.

L’échelon national est-il le bon étalon pour raisonner sur les mix énergétiques?

Il est vrai que, selon les pays, les ressources disponibles, les choix opérés dans le passé et la sensibilité des populations nationales, les mix sont différents. De plus, l’énergie est un bien particulier et la notion d’indépendance est névralgique pour les Etats. C’est pourquoi, d’ailleurs, l’idée de créer un mix énergétique idéal identique pour chaque pays européen est irréaliste.

De même, penser appliquer les recettes américaines pour le gaz de schiste, en France, est absurde. On ne peut guère raisonner de la même façon en Arkansas et dans le Lubéron. Le nombre d’habitants au kilomètre carré y est sensiblement différent. Les activités au sol également. En France, nous disposons de nombreuses activités « de surface » comme le tourisme et l’agriculture qui subiraient des pertes importantes en cas d’exploitation intensive du gaz de schiste (à supposer qu’on en trouve qui soit exploitable de manière rentable, ce qui n’est pas prouvé).

Concernant l’électricité, la France fait partie d’une plaque européenne qui doit stabiliser en permanence la fréquence du courant (à 50 Hz). Il est donc absolument nécessaire que les gestionnaires de réseaux et les autorités de régulation se coordonnent, ce qui se fait de mieux en mieux. Afin d’éviter les risques de rupture, le poids relatif des énergies renouvelables doit croître de manière progressive et cohérente. Mais surtout il faut revoir en profondeur l’organisation européenne du marché de l’électricité et des dispositifs qui interagissent avec lui.

Plus généralement, les pays européens ont évidemment en commun une faiblesse stratégique : leur forte dépendance au gaz, au pétrole importés, et, bientôt, au charbon. Ils ont donc intérêt à faire front commun face à ce défi, qui peut les conduire vers les plus grandes difficultés, tant notre développement et notre confort dépend de l’énergie. La priorité absolue commune à tous les pays européens est de réduire cette dépendance, en commençant par baisser leur consommation d’énergie.

Les pays européens, qui sont en pointe sur la question, se sont donnés des objectifs ambitieux pour réduire la part des énergies fossiles de plusieurs dizaines de points en deux décennies. Est-ce réaliste?

Avant de faire évoluer le mix, il faut penser aux moyens de réduire massivement notre consommation d’énergie. Mais où sont les marges de manœuvre ? Il faut notamment réaliser des efforts dans le bâtiment, qui représente 40% de la consommation finale et 25% des émissions de gaz à effet de serre. Cela suppose de lancer une politique de rénovation ambitieuse des bâtiments tertiaires et des logements via des incitations fiscales et des mécanismes d’aide au financement. Il faut également travailler sur l’efficacité énergétique dans le transport de marchandises et des personnes ainsi que dans l’industrie et l’équipement des ménages. Enfin, il faut accélérer la sortie de voitures légères et sobres (deux litres aux cent ou moins).

Prenons l’exemple de la France. Même si la part du nucléaire dans la production électrique contribue à une moindre dépendance envers les énergies fossiles, 70% de l’énergie finale consommée reste issue de pétrole et de gaz. Il y a, par exemple, encore trois millions de logements chauffés au pétrole, dont une partie est occupée par des familles en situation de précarité énergétique. Il est possible et souhaitable de faire basculer ce mode de chauffage vers des pompes à chaleur (ou d’autres solutions de chaleur renouvelable) tout en isolant ces logements. Il faut aussi accélérer le passage des camions à la motorisation gaz et favoriser le report modal vers le ferroviaire lorsque c’est envisageable.

Certains pays ont beaucoup investi dans le nucléaire. Faut-il continuer?

L’exemple de la France, là encore, permet de se faire une idée des enjeux. Nous sommes à la veille d’investissements lourds dans nos centrales qui auront en 2025 presque toutes plus de quarante ans, leur durée de vie prévue initialement. D’importantes décisions sont à l’ordre du jour. Faut-il prolonger toutes les centrales ? Le président Hollande s’est engagé à réduire la part du nucléaire dans la production électrique de 75% à 50% en 2025, mais diversifier les sources de production électrique en passant par les énergies renouvelables n’est pas si simple à cet horizon, même si leur coût tend à diminuer. D’autre part, le nucléaire est une technologie de haut niveau qui nécessite un personnel très qualifié. Pour attirer les ingénieurs et conserver une compétence en la matière, il faut un projet clair et ambitieux.

Atteindre l’objectif de réduction de la part du nucléaire à 50% à horizon 2025 suppose la fermeture de réacteurs nucléaires (une vingtaine en ordre de grandeur). Quelques-uns le seront peut-être du fait des travaux de mise en sûreté imposés par l’Autorité de sûreté nucléaire, trop coûteux pour l’exploitant. Aller au-delà suppose d’avoir établi une trajectoire qui tienne compte de nombreux paramètres : impact social et économique des fermetures, capacité industrielle à réaliser les démantèlements qui en suivront, montée en puissance des énergies renouvelables à un rythme adapté en fonction des progrès et de leurs coûts. Il est probable, en fait, que l’objectif de 50% ne sera pas réalisé en 2025 mais lissé dans le temps. Il présente cependant un double intérêt : permettre la progression des renouvelables, faire évoluer les mentalités et finalement déplacer le curseur.

Un pays comme l’Allemagne a beaucoup évolué au cours de la dernière décennie. Le modèle allemand est-il si vertueux alors qu’il utilise beaucoup de charbon et que les surcoûts liés aux renouvelables sont évalués à 23,6 milliards d’euros pour 2014?

Aucun modèle comme on l’a dit plus haut n’est parfait. L’Allemagne partait d’un mix électrique très intense en charbon et a réalisé de gros efforts dans ce domaine au cours des vingt dernières années. En 1991, le charbon y représentait près de 60% de la production d’électricité, ce ratio est passé à environ 45% en 2010, alors que sur la même période la production d’électricité a crû de 10%. Cela a été réalisé grâce à une hausse des renouvelables et du gaz.

L’accroissement récent du recours au charbon s’est fait au détriment du gaz, ce qui est évidemment dommageable pour le climat (pour un kWh produit, la combustion du charbon émet quatre à cinq fois plus de COque celle du gaz). Cette dérive est due à des facteurs qui ne sont pas spécifiques à l’Allemagne : la France, par exemple, a elle aussi fait ce « switch » depuis 2010 (avec des conséquences moindres car elle consomme moins de gaz et de charbon que l’Allemagne). Deux raisons à cela : la baisse mondiale du prix du charbon, devenu plus compétitif que le gaz en Europe et le dysfonctionnement du marché de quotas de CO2 qui aurait dû permettre de compenser ce différentiel de compétitivité. Du fait de la crise économique et de la baisse de la production industrielle en Europe, les tarifs des émissions de CO2 sont tombés à un niveau si faible qu’ils ne jouent plus leur rôle.

Quant aux énergies renouvelables (l’éolien et le photovoltaïque majoritairement pour l’électricité), leur déploiement a été permis par des aides payées par les consommateurs et les entreprises. Des aides surdimensionnées qui ont permis, cependant, à l’Allemagne de structurer des industries et des savoir-faire dans un domaine promis à un bel avenir au plan mondial. Reste l’option controversée de l’abandon du nucléaire. Il s’agit là d’un choix de société. En définitive, l’arbitrage entre des risques d’accidents aux conséquences majeures comme à Fukushima et un surcoût significatif de l’électricité appartient aux peuples et à leurs représentants.

Qu’attendez-vous de la loi de programmation sur la Transition énergétique qui sera discutée prochainement en France?

Il faut  avant tout qu’elle fixe un cap clair afin de permettre à tous les acteurs de comprendre notre politique énergétique. Il faut de la visibilité, de la stabilité et des orientations bien définies et quantifiées, assorties d’étapes. Réduire la part des énergies fossiles dans notre consommation énergétique (-30% à horizon 2030), réduire nos émissions de gaz à effet de serre (-75% à horizon 2050) et réduire notre consommation d’énergie (-50% à horizon 2050) constituent de véritables défis pour notre société. Ils peuvent être stimulants, sources de progrès technologiques et d’innovation, quelque soit la difficulté du contexte économique. La transition énergétique est une formidable opportunité pour enclencher une reprise de l’activité. Elle peut à la fois créer des emplois et réduire notre déficit commercial, enjeu majeur aujourd’hui pour notre pays. Il faut savoir être ambitieux.

 

 

  Libération : «La transition énergétique est une formidable opportunité de sortie de crise» – juin 2014

INTERVIEW

L’économiste Alain Grandjean appelle les pays européens à développer ce gigantesque chantier :

Alain Grandjean est économiste. Membre du Comité stratégique de la Fondation Nicolas Hulot et cofondateur du cabinet de conseil Carbone 4, il a présidé le comité des experts du débat national sur la transition énergétique.

La transition énergétique peut-elle être un grand projet européen fédérateur ?

Non seulement elle le peut, mais elle le doit ! Il y a là un formidable levier de sortie de crise. La déflation [baisse générale des prix menant à un enlisement de l’économie] nous menace, même la Banque centrale Européenne [BCE] le craint. Face à ce risque grave, quelles sont les réactions possibles ? L’austérité ne fait qu’aggraver la crise, et une relance keynésienne traditionnelle ne fonctionnerait pas non plus, puisqu’elle doperait la consommation… de produits largement importés.

Il existe une autre méthode, qui consiste à investir pour réduire la facture extérieure, dans laquelle l’énergie pèse de plus en plus lourd. La facture énergétique de la France a ainsi battu un nouveau record en 2012 : 69 milliards d’euros, trois fois plus qu’il y a dix ans ! Investir dans la transition énergétique permettrait non seulement de réduire nos importations de pétrole et de gaz – et notre dépendance en la matière -, de créer des emplois non délocalisables et d’atteindre nos objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi de nous prémunir du risque de déflation.

Mais les Etats sont très endettés. Comment faire ?

La BCE met à disposition des banques des moyens importants, qui devraient être affectés en priorité à cette économie verte en les incitant à le faire. Mais il faut un moteur. En temps de crise, le plus rapide, c’est la commande publique, indépendante des anticipations des acteurs économiques, bien trop timorés en Europe. Il est techniquement facile d’isoler les investissements d’efficacité énergétique et politiquement possible de les traiter différemment des autres dépenses. La période est idéale pour négocier ce type d’accord au niveau européen. Les dirigeants sont encore secoués par le résultat des élections européennes. Peut-être en déduiront-ils enfin qu’il faut sortir du dogme actuel de l’austérité, suicidaire économiquement et politiquement. Et qu’ils percevront l’opportunité que représente la transition énergétique. C’est le seul sujet qui concilie à la fois l’avenir – à travers des projets dans les bâtiments publics, la rénovation des logements, la mobilité… – et le présent – mise en mouvement des entreprises, création d’emplois, recherche-développement, etc.

Les visions de la transition énergétique divergent : certains citent les gaz de schiste comme «l’énergie de la transition»… L’exemple allemand ne plaît pas en France. Comment se mettre d’accord sur une politique européenne harmonisée, avec un sujet si sensible ?

Il est temps d’abandonner le logiciel qui nous fait réfléchir aux questions énergétiques par le bout de la production. C’est une source de divergences, qu’il s’agisse du nucléaire ou des gaz de schiste. Il faut se mettre à penser d’abord en termes d’usages, de demande et de sa nécessaire maîtrise. L’Europe doit retrouver une communauté de destin. Or ce qui est commun aux pays européens, c’est que nos ressources énergétiques sont très insuffisantes. La meilleure sécurité, c’est d’en consommer moins, et d’abord au moyen de la rénovation énergétique des bâtiments. C’est un chantier qui a du sens et qui est efficace rapidement. Pour les plus précaires, il faudra de l’argent «budgétaire». Nous n’échapperons donc pas à la nécessité de desserrer la contrainte maastrichtienne pour des actions bien définies qui, outre un retour évident au plan économique et social, assouplit notre dépendance énergétique. C’est l’un des buts du projet SFTE [Société de financement de la transition énergétique], qui devrait être présenté à la Conférence bancaire et financière de la transition énergétique.

Pour réussir cette transition, la condition préalable n’est-elle pas de donner un vrai prix au carbone ?

Souhaitons de fortes améliorations du marché européen de quotas d’émissions de CO2, qui concerne la production d’électricité, la grosse industrie [papier, ciment, acier…] et les grandes installations de chauffage. Et une baisse des subventions aux énergies fossiles, ainsi qu’une hausse des «signaux prix» du carbone pour les émissions diffuses [véhicules, petits chauffages gaz et fioul]. La Suède a mis en place une taxe carbone significative – plus de 100 euros la tonne de CO2. Il faudrait généraliser cela à la majorité des Etats membres. Mais ces négociations sont difficiles, tant parce que certains pays recourent fortement au charbon que pour des questions de souveraineté et d’acceptabilité de la hausse de la taxe carbone. Il faut l’accompagner de compensations pour les plus défavorisés et savoir convaincre.

Tout cela prend du temps, alors que la crise économique est pressante. Ce programme d’investissements serait le meilleur moyen de faciliter ces progrès. Les dirigeants des pays européens ont réagi très vite quand la crise bancaire menaçait, ils peuvent faire de même pour la transition énergétique. C’est une question de vision et de courage.

Recueilli par Coralie Schaub

 

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